‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 63 sur 65 · TRANSLATION DES RELIQUES ET CULTE · texte numérisé non relu

TRANSLATION DES RELIQUES ET CULTE

M. le comte de l'Escalopier, dans un voyage qu'il fit à Rome, en 1844, apprit de M. J.-B. de Rossi qu'on avait découvert dans les catacombes le corps d'une amiénoise. 11 en fit part à Mgr Mioland qui, ayant été nommé archevêque de Toulouse, ne donna point suite à cette communication. Mgr de Salinis, presque aussitôt après son intronisation, fut avisé de ce fait par le savant conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal et songea à faire rentrer dans sa patrie la sainte Amiénoise. Dans un second

* Thésaurus. — Le cardinal Mai, Collectio Vaticana. — Mémoires de V Académie des Inscriptions, nouvelle série, t. xiii (article de M. Raoul-Rochette). — D. Guéranger, Explications sur les corps des saints martyrs, extraits des catacombes de Rome^ 4839, in-8*. — P. Secchi, San Sabiano martire^ memorie di archeo^ logia, 1841. — Ânnali délie scienxe religiose, t. xni (article du P. Secchi). — La Vérité historicité, t vu, p. 267. — Rostell, Rom's Katacomben, p. 402. — Gaume. Histoire des catacombes, p. 553. — De Phialis rubricafis quibus martyrum. romanorum sepulcra dignosci dicuntur, Bruxelles, 1855. (Cet ouvrage du savant bollandiste de Buck, tiré seulement à 20 exemplaires, n'a pas été livré au public.) — Edm. Le Blant, la Question du Vase de sang, Paris, 1858. — Le Correspondant, n° de février 1859 (art. de M. Ch. Lenormant.) — Annales de la chainté, 1858 et 1859 (art. de M. àeV^^^ynAJE^^.)— La Revue des Deux-Mondes^ n» de juin 1863. (art. de M Ch. de RéMusat). — The Home and Foreingn Review, 1863, t. ii, p. 598 (article anonyme du P. de Buck). — Annales de philosophie, février 1864 (art. de M. de THervilliers.) — De Phiala cruenta, indicio facti pro Christo martyrii, di&quisitio Archangeli Scognamiglio, presbyteri romani aç sacrarum reliquiarum custodis, in-4'>, Paris, Vives, 1867. — Kraus, Die Blatampullen der Romischen Katacomben, Francfort, 1867. — Revue det Questions historiques, janvier 1869 et décembre 1868 (art. de M. H. de I'Epinois) ; n» de juillet 1869 (art. du P. Trochon.) — Revue archéologique, juin -1869 (art. de M. E. Le Blant). — La Question du vase de sang, dans la evue critique d'histoire et de littérature, 1872, n^»! G, 37 et 38,

532 s** THEUDOSIE MARTYRE.

voyage fait à Rome en 1852, M. de TEscalopier compléta ses renseignements, et apprit que Mgr Pallavicini, alors majordome de la maison du Pape, s'était trouvé présent à l'extraction du corps de Ste Theudosie, le 1®' avril! 842 ; que le 22 du même mois, il avait obtenu de Grégoire XVI la concession du corps saint, qu il Vavait conservé dans son oratoire privé, et qu'enfin il l'avait emporté à Gênes, alors qu'il s'était retiré dans cette ville. Mgr de Salînis, en portant à Rome les actes du concile de Reims, s'arrêta à Gênes et obtint de Mgr Pallavicini la concession des reliques de Ste Theudosie, à la condition que l'évêque d'Amiens lui ferait donner un autre corps saint, de nom propre, avec la pierre de son épitaphe. Mgr de Salinis remplit celte clause en obtenant du Saint-Père le corps de S. Viator, avec la pierre où était inscrit le nom du martyr. L'échange eut lieu le 6 avril 1853, et Mgr de Salinis , qu'accompagnaient Mgr Caire , protonotaire apostolique, et M. Tabbé de Ladoue, vicaires généraux d'Amiens, ramena le corps saint à Paris, et le confia à la chapelle de la congrégation de Notre-Dame (rue du Roule), en attendant qu'on pût organiser une magnifique fête de réception. Les reliques, arrivées à Amiens, le 9 octobre, furent déposées à Saint- Acheul, reconnues solennellement, le 1 1 , en présence de l'archevêque de Reims et de l'évêque de Poitiers. Nous ne décrirons point cette cérémonie du 12 octobre, la plus grandiose dont ait jamais été témoin la ville d'Amiens ; nous ne parlerons ni de cette procession si bien organisée par M. Dumont, doyen d'Albert, ni des décorations de la cathédrale, ni des illuminations du soir, ni des éloquents discours prononcés dans le cours de l'octave, par NN.SS. Wiseman, Pie et de Salinis, par les PP. Félix et Lartigue, » par M. Combalot. Ces détails nous entraîneraient trop loin, et nous aimons mieux renvoyer nos lecteurs aux comptes-rendus qui furent publiés alors, et surtout à la brochure si complète de M. Ch. Salmon. Nous nous bornerons adonner la liste des évêques qui figuraient à la procession. Voici l'ordre dans lequel marchaient les prélats : NN.SS. Cairp et Blanquart de la Motte, protououir*.\- a|M)s.tnli«jue>-. \fi;;rVe«'ohioUi, intt*mon<-e du Suint

j^U THEl'DOïîIK. MARTYRE. 533

Siège ; Mgr de Salinis ; Mgr Tirmarche,évéque d'Adras, m partibm; Mgr Jaussen, évêque d'Archieri, in partibm^ vicaire apostolique de Taïti ; Mgr Pallegoix, évêque de Mallos, in partibm ^wiotiivQ apostolique de Siara; Mgr Cousseau, évêque d'Angoulême; Mgr Malou, de Bruges; Mgr Pie, de Poitiers ; Mgr de Garsignies, de Soissons ; Mgr Gros, de Versailles ; Mgr Gignoux, de Beauvais ; Mgr Delebecque, de Gand ; Mgr Marilley, de Lausanne €t Genève ; Mgr Dupuch, ancien évêque d'Alger; Mgr Forcade, évêque de la Basse-Terre (Guadeloupe) ; Mgr de Marguerye, d*Autun ; Mgr Dehesselle, de Namur; Mgr Labis, deToumay; Mgr Parisis, d'Arras ; Mgr Bouvier, du Mans; MgrTrioche, archevêque de Babylone ; Mgr Régnier, de Cambrai ; Mgr JoUy, de Sens; Mgr Mac-Haie, de Tuam (Irlande); Mgr Cullen,de Dublin; 1 eurs Eminences les cardinaux Morlot, archevêque de Tours; Wiseraan, archevêque de Westminster; Gousset, archevêque de Reims, métropolitain.

Le souverain Pontife, par une faveur exceptiormelle, avait autorisé Mgr de Salinis à faire célébrer annuellement, dans tout son diocèse, la fête de Sle Theudosie, au jour qu'il voudrait choisir. Une ordonnance épiscopale du 3 octobre i855 fixe cette solennité au 12 octobre, quand cette date tombe un dimanche, et, dans les autres cas, au dimanche qui suit le 12 octobre.

Une relique de Sle Theudosie fut solennellement transférée» le 1 6 octobre, àréglise Saint-Leu. D'autre» fragments moins importants ont été donnés aux communautés d'Amiens et à un grand nombre d'églises paroissiales.

Ste Theudosie est spécialement honorée à Montmarquet, annexe de La Fresnoy. Une église du diocèse de Poitiers lui a été consacrée.

ICONOGRAPHIE

Les reliques de Ste Theudosie, renfermées dans une châsse de style du Xlïl* siècle, sont exposées dans la chapelle de la cathédrale qui porte son nom et qui était antérieurement sous le vocable de S. Augustin. C'est aux frais de

534 S^® THEUDOSIE MAUTYRE.

l'impératrice Eugénie que cette chapelle a été restaurée, sculptée, peinte et ornementée avec beaucoup de luxe sous la direction de M. Viollet-le-Duc.

Parmi les sujets des verrières, exécutés par MM. Gérente, Steinhel et Caffetier, les uns sont historiques, parla même qu'il s ont trait à la découverte du corps de laSainteetàsa translation ; lesautres sont du domaine de la vraisemblance : c'est ainsi que nous voyons Theudosie recevant la communion et la confirmation, se mariant a vecOptatus se rendant à Rome sur un vaisseau, nourrissant les pauvres, visitant les prisonniers et les malades, ensevelissant les morts, refusant de sacrifier aux idoles, lapidée, décapitée, etc.

Autres vitraux à Liancourt- Fosse (la procession de la Translation) et à Villers-Bretonneux. — Statues à Oisemont et à Montmarquet.

Une série de planches dessinées et gravées par M. L, Gaucherel, pour \' Album de Sainte- Theudosie, représente la translation des reliques à Amiens. — Même sujet, aquarelle de M. L. Duthoit. — Diverses images de la Sainte ont été lithographiées ou gravées. — Une planche chromolithographique représente la légende de Ste Theudosie, aux vitraux de la chapelle qui lui est dédiée (1854) — On a gravé une médaille commémorative, en forme de trèfle, style du XIIP siècle. Sur la face on lit Tépitaphe de Theudosie ; sur le revers, on voit la châsse avec cet exergue : Translation à Amiens^ le i^ Octobre 1853, sous répiscopat de Monseigneur de Salinis,

La croix que portent les chanoines, par suite du rescrit du 30 mars 1853, rappelle la grande cérémonie du 12 octobre par cette inscription : Translatio S. Theudosiœ.

BIBLIOGBA.PHIE.

Mgr de Salinis, Lettre circulaire au clergé de son diocèse (28 avril 1853), in-4*. — Lettre circulaire de révêché d'Amiens avec r ordre de la cérémonie de la Translation du corp^ de Ste Theudosie dans la cathédrale d'Amiens^ in- 12 . — O^dre de la cérémonie, etc., même pièce, in-8", Alfr. Caron. —

s*® TUEUDOSIE, MARTYRE. 535

L*abbé Ph. Gerbkt, Ste Theudosie^ Amiens, 1853, in-12; les Catacombes , Ste Theudosie , la Cathédrale , Amiens , Lenoël-Hérouart, 1853, in-12. — Ch. Salmon, Translation de Ste Theudosîe dans la ville d'Amiens, Amiens, Yvert, 1853. — Ste Theudosie (article de la Jtevue catholique de Louvain, oct. 1853). — L*abbé de Ladoue, Petite Notice sur Ste Theudosie, Amiens, Duval, 1853, in-18. — Chants pour la Translation de Ste Theudosie, Amiens, Duval, s. d. in-18. — Le P. Vitse, Neuvaine à Ste Theudosie avec une Notice et un Cantique en son honneur, Caron et Lambert 1853, in-18. — L'abbé Ph. G., Neuvaine à Ste Theudosie, Lenoël, 1853, in-18. — Félix Rembault, Translation à Amiens des reliques de Ste Theudosie, A. Caron, in-8®,

1853. — A. BoNNETTY, Historique de la découverte des reliques de Ste Theudosie et de sa translation à Amiens, sa patrie, suivi d'une dissertation sur P authenticité de ses reli^ ques (extrsit àes Annales de philosophie, n* d'octobre 1853.)

— La Festa di san Teudosia et lo spirito religioso en Francia, dal prof. Giacomo Arrighi (dans les Annali délie scienze religiose, de Rome, 1853). — Le Livre de Ste Theudosie, recueil complet des documents publiés sur cette sainte. Amiens, 1854', in-i®. — Fr. Lenormant (articles dans le Correspondant, 1854). — Adrien de Longperrier, Inscription d' Aurélia Theodosia à Amiens (art, de XAthasneum français, 29 avril 1854). — Album de Ste Theudosie, publié sous la direction de M. VioUet-le-Duc. Paris, Vaton, 1854 *.

— Mgr de Salinjs, Discours prononcé par Mgr Pévêque d'Amiens pour la bénédiction de la chapelle de Ste Theudosie,

1854, in-8**. — A. Dutilleux, Description de la chapelle de Ste Theudosie, A. Caron, 1854, in-12. — Barthélémy, Annales hagiologiques, t. m, p. 494. — De Ladoue, Vie de Mgr de Salinis, — Goze, Rues d'Amiens^ i, 101. — Articles insérés en 181*3 et 1854 dans Y Ami de l'ordre d'Amiens, le Pays, Y Univers, la Voix de la vérité, etc.

* Le compte-rendu de la cérémonie qu*on trouve dans cet Album, ainsi que dans le Livre de Ste Theudosie, a été rédigé par M. Tabbé Duval.

s*" ULPHE

VIKUGfi WT SOLITAIRE

ET

S. DOMICE

DIACRK ET CHANOINE DE l'ÉCtLISE d'aMISNS.

3i Janvier et 23 Octobre, — VIII® Siècle. •

Il existe quatre vies modernes de Ste Ulphe et de S. Domice * qui sont plutôt des ouvrages de piété que des biographies proprement dites. La vérité historique y est souvent altérée et Ton y rencontre une foule de détails que les auteurs ont uniquement puisés dans leur imagination *. Ils paraissent n'avoir point connu le document le plus important qui existe sur la vierge Ulphe ' et le diacre Domice * : nous voulons parler d'une légende

* Simon Martin, la Vie de Ste Ulphe, Paris, 1648 et 1696, in- 1 2. — Pierre de Saint-Quentin, S. Domice et Ste f7/j9^e, Amiens, 1664, in-12. — Le P. Dobeilh, la Vie de Ste Ulphe, Amiens, 1672, in-12. — Le P. Sellier, Nouvelle Vie de Ste Ulphe, Amiens, 1841, in-12.

* Nous en donnerons quelques exemples en notes.

* Ufphia, Ulfia, Vulfia, Wulfia, Vulfa ; - Ulfe, Wulfe, Hulphe, Offe, Olfe, Olphe, Oulphe, Oufe, Ouffei Oulphre,

* Domicius , Domitius ; — Domicie, Domisse, Dommisse, Domis,

!>^" ULPHl-: ET S. UUMICH. 537

latine qui remonte au moins au XIIP siècle et de sa traduction faite au XYI^. Ces deux opuscules, copiés de la même main en 1542, sont conservés à la bibliothèque d'Amiens^dans le manuscrit qui porte le n** 103. Ils n'ont pas été connus de J. Bolland qui n*a publié, au 31 janvier, que des fragments fort courts des Actes de Ste Ulphe, ni des nouveaux Bollandistes qui, au 23 octobre, n'ont donné qu'une vie incomplète et mutilée de S. Domice.

Dès que nous avons entrepris notre Hagiographie du diocise, en 1856, nous nous sommes proposé de publier in extenso cette traduction libre, mais fort exacte, d^in texte resté inédit. L'édition * que M. Aug. Janvier en a donnée en 1863, a dû modifier notre projet : nous ne citerons donc que quelques extraits de cette œuvre délicieuse de grâce et de naïveté, et, dans ces cas-là, nous respecterons scrupuleusement l'orthographe du manuscrit. Nous nous permettrons seulement de modifier la ponctuation défectueuse et l'accentuation, pour en rendre la lecture plus facile. C'est dans ce même but que nous traduispns en langage moderne, entre parenthèses et en lettres italiques, un certain nombre de mots hors d'usage qui ne seraient peut-être pas compris de tous nos lecteurs.

Le chroniqueur anonyme ne nous fait connaître ni le lieu ni la date de naissance de Ste Ulphe. La Biographie du département de la Somme (t. il.

* La légende de Ste Ulphe, fragment d'une histoire inédite de Boves, Amiens, 1863, \n-4P, Cette publication est précédée d'une introduction et suivie d'un appendice. Nous reproduirons quelques-unes des notes les plus intéressantes de M. Janvier.

538 s'- IJLPHE ET S. DOMICli.

p. 347) la fait naître à Amiens, ce qui est formellement contredit par le texte du XlIP siècle. Elle serait née dans les environs de Laon, suivant une moderne N(dice sur l'église de Sainl-Achexil ; non loin de Péronne, d'après Chalemot * ; sur les confins du Vermandois et du Soissonnais, d'après le P. Dobeilh; entre Saint-Quentin et Soissons, dit le P. Sellier; dans le Soissonnais, dit Pages; dans le Vermandois, selon Cerisiers et Pierre de Saint- Quentin. Cette variété d'indications, ou plutôt de conjectures, prouve à elle seule qu'il n'y a rien de certain à ce sujet. Quant à la date de naissance, le P. Dairelafixe à l'an 682; d'autres, avec plus de vraisemblance, à l'an 710. Le seul point qui soit incontestable, c'est que Ste Ulphe avait vingt-huit ans quand elle reçut le voile de l'évêque Chrétien qui, d'après l'opinion la plus probable, siégea de 721 à 740.

Ste Ulphe se fit remarquer, dès sa jeunesse, non seulement par ses vertus, sa piété, son assiduité à l'église, mais par les qualités extérieures dont l'avait pourvue la nature. Plusieurs gentilshommes sollicitèrent sa riche alliance, mais Ulphe déclara à ses parents qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que Jésus-Christ, ce qui leur causa une joie inattendue. Les prétendants éconduits ne renoncèrent point cependant à leur projet; les uns employèrent les séductions de l'éloquence, les autres la terreur des menaces. Ste Ulphe, craignant un coupable ravissement, alla puiser ses inspirations au pied des

' Séries sanct. urd. Cisterc. p. 51.

S**^ ULl'HE ET tî. UOMICI'!. 539

autels. Après s'être endormie un instant dans Féglise, elle se réveilla pleine d'une sainte et joyeuse résolution. Ayant simulé une soudaine folie, elle se mit à courir les rues, mal vêtue, le visage souillé, les cheveux en désordre, les traits exténués par des jeûnes prolongés, espérant ainsi inspirer le dégoût à tous ses poursuivants * .

Inspirée par le mépris des vanités mondaines, Ste Ulphe, encore dans la fleur de la jeunesse, se décida à se consacrer entièrement à Dieu. Revêtue d'un habit grossier, elle abandonna le lieu de sa naissance, son père, sa mère, ses amis, ses richesses et parvint près d'Amiens ^ dans un lieu solitaire, plein de ronces et d'herbages, sur les bords de la Noyé ». Epuisée par la fatigue et la chaleur, elle se reposa près d'une fontaine * et s'endormit après avoir étanché sa soif ^.

* Parmi les saints qui, pour divers motifs, affectèrent la démence, nous citerons S. Siméon dit Salus^ S. Jean de Dieu et le V. Bernard. Quant au sacrifice de la beauté, nous voyons des traits analogues dans les Vies de Ste Angadrême, de Ste Colette, de Ste Enimie, fille de Clotaire II, etc.

* Le P. Sellier dramatise ainsi la fuite de Ste Ulphe • « A peine avait-elle quitté la route qu'un des cavaliers envoyés de tous côtés à sa poursuite, y passa rapidement, mais sans la reconnaître, peut-être même sans l'apercevoir. » (P 25).

* La Noyé, qui prend sa source à Vendeuil (Oise) et se perd dans TAvre^près de Boves, était parfois désignée sous le nom de rivière de Vendeuil ou de Boves.

* C'est la fontaine qu'abrite aujourd'hui la chapelle de Ste Ulphe. La prairie voisine qui fait partie de la commune de Boves porta le nom de la Moineaux, selon De Court (i, ^84) ; de les Maisneaux^ d'après Simon Martin ; de les Monneavx ou MoineavLX^ suivant Pierre Bernard.

* C'est ici que s'arrête le texte publié par les Bollandistes, pour passer immédiatement à la mort de Ste Ulphe.

540 S^* ULPHE KT S. UOMICE.

Pendant ce court sommeil, la jeune fugitive vit lui apparaître la sainte Vierge, resplendissante de lumière, couronne en tête, tenant FEnfant Jésus dans ses bras et suivie d'une phalange de vierges. (( Ulphe, ma fille, lui dit-elle, puisque tu as choisi cet enfant pour époux sur la terre, tes noces avec lui dureront autant que l'éternité : mais il te faudra auparavant subir les luttes de Tenfer. C'est ici qu'il faut demeurer, pour y sanctifier tes jours. Sache qu'après ta mort ta maison deviendra un asile de saintes religieuses qui marcheront sur tes traces *. )> La vision s'évanouit et Ste Ulphe, effrayée de sa solitude, supplia la Vierge de lui venir en aide. Sa prière fut bientôt exaucée.

Un vieillard, nommé Domice, ancien chanoine de Notre-Dame *, avait renoncé à sa prébende pour s'adonner à la vie solitaire. De son ermitage situé à deux lieues et demie d'Amiens % il se rendait

* Le P. Dobeilh ne se gène pas pour ampUfier la prédiction et fait annoncer à Ste Ulphe que « son corps serait exposé à la vénération du public dans T église cathédrale d'Amiens. »

* Dans plusieurs églises de France, il y avait des chanoines dès le VII» siècle. Le Martyrologe romain, le P. Longueval, etc., donnent à tort la qualification de prêtre à S. Domice. La tradition le désigne comme diacre. Nous verrons qu'il va communier avec Ste Ulphe à une messe de la cathédrale, la veille de sa mort. L*auteur de sa Vie nous le montrera plus tard apparaissant à Ste Aurée en costume de diacre : Videt adhuc dormiens senem vestitum dalmatica politissima super albam^ librum" que evangeliorum ante suum pectus deferentem^ veluti deberet êacris altaribus vice dicicani ministrare» Pierre de Saint- Quentin suppose que S. Domice serait né vers 680 ; le P. Sellier, vers 688.

' La chapelle de Saint-Domice, dont nous avons parléàTarticle spécial de ce Saint (tom. i, p. 556) fut érigée à l'emplacement de son ermitage, sur le territoire de Fouencamps. Elle -est en

S*^ ULPHE ET S. DOMICE. 3U

chaque nuit aux matines de Téglise Notre-Dame, située à l'emplacement actuel de Saint- Acheul \ et revenait à son logis avec la pitance qu'on lui avait délivrée. Notre Saint, qu*on croit être né sur le territoire d'Amiens, était obligé, à chaque voyage quotidien, de passer à un jet d'arc de la fontaine où s'était arrêtée Ste Ulphe. Celle-ci était encore plongée dans sa pieuse méditation, quand une voix mystérieuse lui dit : « Lève-toi vitie et vas au devant de ton père qui s'avance. » Laissons ici la parole au naïf chroniqueur :

« Et incontinent, la vierge embrasé de l'amour de Jésu-Christ^ leva ses yeulx et regarda au long du chemin et perchent {aperçut) le bon anchien homme qui descendoit d'une petite montaigne et portoit habit d'hermite et viaire [visage) angélicque, sa

effet à dix kilomètres d'Amiens. Le texte qu'ont publié les nouveaux Bollandistes (23 oct.) est évidemment fautif, quand il dit : Distante quindecim millianbus a civitateAmbianis^ et qui ferait environ cinq lieues.

* L'église cathédrale avait été transférée de Saint-Acheul dans l'intérieur de Ma ville, au commencement du V1I« siècle, sous l'épiscopat dé S. Salve : on pourrait donc suspecter la tradition qui fait aller Domice aux matines de la cathédrale située à l'emplacement actuel de Saint-Acheul ; mais il faut se rappeler que lorsque la chaire épiscopale était transférée d'une église en une autre, c'était une règle générale de laisser une partie des prêtres dans l'église primitive, dépouillée de son titre de cathédrale, et non pas de tous ses privilèges. (V, Du Molinet, Réflex. sur les chanoines.) Un certain nombre d'ecclésiastiques ont donc dû rester à Saint-Acheul pour y continuer l'office canonial et c'est naturellement à eux que venait s'adjoindre leur ancien confrère, en raison de l'endroit où il habitait. Le Cointe {Annal, eccL IV p. 653. — Lk MoBLiÊRE, Ant. (VAmienSy p. 39. — De Beauvillé^ Porum, r»M.y t. ï. p. 370.)

54? S^'^ IJLPHK KT S. DOMICE.

barbe et cheveleure blance comme neige * et se soustenoit et appoioit d'ung petit baston, à cause de son anchienneté et feblesse. Et puis en grant cremeur {appréhension) et révérence, en démonstrant signe de virginité vérécundieuse {pudique), et en grant humilité, ses mains joinctes, sitost qu'elle peult approcher, d'ung doulx courraige et d'une voix piteuse^ lui commencha à dire : 0 beau père et arays de Dieu, prend aujourd'huy pitié de moy . Et adonc le bon sainct homme Domice s'esmerveilla moult fort de ceste jeusne fille et, commenchant à trembler, tout le sang esmeu pour la nouvelleté du cas, s'aresta tout coy {immobile) et mys ses deux mains sur son bastonceau (petit bâton), affin de soy mieux soustenir et commença à dire : Quis es-tu et que quiers {chèrchesytu? et pourquoy te 4'endz-tu à moi? A quoy elle respondit que elle avoit nom Ulphe, et qu'elle estoit de la vocation et servante de Jésu-Christ, voeullant vivre en humilité affin que, de la grâce et miséricorde de Dieu, je puisse acquérir la gloire éternelle, et que tu me traictes de amour paternel, {moi) qui suis envoyés icy par la bonté supernelle {céleste) y et que je te serve et obéisse a toy comme ta fille. A laquelle toutesvoies Domice ne veult croyre de prime face {abord) y mais luy demanda comment il sçaroit s'elle lui disoit vérité. Elle luy répondit doulcement qu'il verroit et percheveroit que ouy, par la

Habentem capilis cœsaixem el barbam venerendam^ dit le texte publié par le R. P. J. Van Hecke. C'est là un petit anachronisme du légendaire, puisque les clercs ne portaient pas de barbe à cette époque.

?i*'' ULPIIE ET S. DOMICE. 543

vie et ordonnance qu'elle avoit et tenoit (tiendrait) au lieu où s'estoit arestée auprez de la fontaine dessus escripte. Et là furent pluiseurs paroUes entre ledict Domice et icelle vierge qui raconta là à Domice tout son faict et toute sa vie et les visions qu'elle avoit veues. Et lors le bon Domice, soy esmerveillant de la prudence et faconde, de la manière du langaige et de la dévotion d'icelle vierge luy distqui (qu'il) ne lui renderoit quelque responce jusques à lendemain qu'il yroit à l'église à Amyens, comme il avoit de cousteume, et que à son retour, il luy donneroit responce de son faict, et aprez s'envint ledict Domice à sa maison, pensant et méditant à ce qu'il avoit veu, et aux granz vertus dont icelle vierge estoit décorée, qu'elle demouroit toute seulette auprez de la fontaine, entre aucuns bucques (bois) que illec (qui là) estoient '.

€ Grandement fut pensif le bon Domice du long du chemin, et luy venu en sa maison, entra en sou oratoire pour dire ses vespres. Avant qu'il prinst quelque viande, et quand il cuida (pcîisa à) dire ses vespres, il fut si oppressé de sommeil quil s'endormist, et en son dormant, eut en vision un jeusvencel , moult reluisant, revêtu d'ung estole blance, portant sur son chiefz un beau chapeau de roses *

* Yoid ce que le P. Sellier substitue à cette entrevue pleine de naturel et de vérité : a Le vénérable ecclésiastique ne Veut pas plutôt aperçue qu'il s'éloigna précipitamment, comme un homme qui aurait rencontré quelque chose de sinistre 9.

* « Le chapeau de roses ou de fleurs, dit M. Janvier, joue un grand rôle dans l'histoire du Moyen-Age ; c'est la parure obligatoire de certains jours de fête. La religieuse au pied de l'autel, avant de prononcer les vœux éternels qui vont l'attacher à son

544 S*^ ULPHE KT S. DOMICE.

de merveilleux odeur, lequel tenoit en sa main senestré une perme (bouclier) bien légère et ronde, seigné par-dessus d'une croix vermeille moult clère et reluisant, et en sa dextre main il tenoit ung fort et robuste dard ferré d'ung fer bien agu, et estoit icelluy jeusvencel fort estraint (serré par ses habits) et son vestement levé par sa chainture, comme prest à combattre ou à courrir s'il estoit besoing. Lequel d'une face joyeuse et plaisante parla au bon Domice, en son dormant, et lui disl : Domice, escoute, le roy du paradis te baille en garde sa servante et amye, et te mande que ce soit ta fille adoptée, et que tu le nourisses et instruisse en, toutes bonnes œuvres. Et lors: Domice demanda quil [qui il) estoit : auquel le jeusvencel respondit qu'il estoit l'ange de Dieu, commis à garder Ulphe et combattre ses ennemys, ou courrir au sainctz cieulx présenter à Jésu-Christ ses prières et oraisons. Mais le bon Domice, non content de ce, demanda avoir aulcun signe pour croire ce que le jeusvencel luy disoit; et adonc, le jeusvencel mist son dard en l'air auprès de luy, et une boite d'ivoire qu'il pendoit à sa chaincture, comme ont en coustume mes-

mystique époux ; les mariés, le jour de la célébration de leur union ; les ecclésiastiques, les membres de confréries reli^euses, le jour de la Fête-Dieu, portent une couronne de fleurs. Une miniature d^un missel attribué à Jacques Juvenal des Ursins, nous représente les^piaîtres de la corporation des orfèvres de Paris, la tète ceinte de semblables couronnes, et portant la châsse de saint Marcel. A Amiens, le jour de la Chandeleur, le maître du Puy donne, à chacun des confrères qui assistent au dîner qui termina*. lafAtc, un chapel vert ou couronne de lierres »

S"^ ULPH3 ET S. DOMICK 545

sagiers % et bailla au dict Domice unes lettres, en luy disant que c*estoit le vray signe qu'il estoit messagiers de Dieu, et luy deffendit par exprès que, devant le jour de sa mort, il ne révélast riens du contenu d'icelles, ne de la vision quelque chose, sus (sur) sa vie, et soubz ceste condition et charge, le bon Domice receupt lesdictes lettres closes et scellées honorablement d'ung seaux d'or précieux et riche, lesquelles le bon Domice ouvrist, et estoient escriptes en lettres d'or clères et (sij luisantes que sa veue estoit toute tourblée de la réverbération de clarté. Combien que solon * la capacité de sesyeulx, il lust icelles lettres dont le teneur ensieut {suit) : ce Jésus de Nazareth, roy des Juifs, à l'université de toutes créatures, salut. Nous envoyons et députons notre léal {ftdhle) messagier, porteur de ces présentes lettres, à garder le corps et l'âme de Ulphe, vierge, spécialement mise en nostre protection, saulve-garde et defîense; donné en la Nativité d'icelle Vierge, présent nostre bien aymée Mère Marie et toute sa compagnie de vierges, ce approuvant et louant singulièrement. » Et quant le bon preudhomme Domice eut lust icelles lettres et entendu le contenu, il s'en esmerveilla plus que devant et retourna le seaux qui pendoist en lacé de soye,

1 Au Moyen- Age, dit M. Jaii\ier, les messagers^ les chevaucheurs royaux portaient les messages et les lettres d'une certaine importance, renfermés dans des boîtes ordinairement defi^r; nous trouvons une délibération de Téchevinage d'Amiens, du lendemain de la saint S'unon et saint Jude 1424, « de faire pour rhonneur et congnoissance de la ville une boîte d'argent pour renfermer les lettres de la Commune. »

' Faute de copiste, pour selon,

546 S**^ CJLPHK KT S. DOMICK.

puis à ung costc, puis (i Taultre, puis dedens, puis dehors, et en ce faisant, il appercheut à ung des lès du seaux mis auxdictes lettres lemprainte de Nostre Saulveur, en signe et figure telle qui pendist en croix^ et deux ymaiges,rung d'ung costé de la croix qui fust de la Vierge Marie, et l'aultre qui fust de sainct Jehan de l'aultre costé, et au bort d'icelluy avoit escript : Jésus de Nazareth, Roy des Juifs, et au dos, que on dict contreseaux, avoit la forme de la Trinité de paradis et avoit escript autour : Le Roy des Juifs, Seigneur des seigneurs, régnant perpétuellement. Et ce faict, le jeusvencel reprinst ses lettres de Domice et s'esvanuyt, et se despartit arrière. Et le bon homme s'esveilla et cuida {crul) trouver ce qu'il avoit veu en dormant, mais il n'en trouva riens. Néantmoins, il fut fort asseuré et informé de la bonne saincte Ulphe, et par fervente charité et amour d'elle, fut du tout disposé et délibéré de là en avant luysecourrir, instruire, conforter et Tayder en tous ses affaires. * » Le bon Domice, après avoir dit ses vêpres, pensa que la jeune vierge pouvait encore être à jeun et retourna vers elle pour lui porter la meilleure part de sa pitance. Ulphe Taccueillit avec joie : a Soyez le bienvenu, mon père et mon ami, je suis heureuse

• Empruntons encore une note à M. A. Janvier : a Dans Tesprit des légendaires et des poètes du Moyen-Age, le Paradis est réglé à Texemple de la terre, et Dieu siège sur son trône, entouré de ses anges, de ses saints, absolument comme 'e seigneur féodal siège dans sa cour, assisté de ses hommes de lief, entouré de ses vassaux. Manifeste-t-i! sa volonté ? c'est par lettres closes et scellées en lacs de soye, comme le pourrait faire le roi de France, écrivant à ses baillis et à ses officiers. j>

S**^ ULPHK ET «:. DOMICE. 547

de vous voir accomplir vos obligations envers moi que Notre-Seigneur a commise à votre garde. »

Le repos se prit en commun sur Therbe, auprès de la fontaine. Le soir était venu : Domice, voulant s'épargner la fatigue de retourner à son logis, attendit rheure prochaine des matines et engagea sa fille spirituelle à se livrer au sommeil.

Vers minuit, il la réveilla en la touchant légèrement de son bâton et l'engagea à l'accompagner aux matines. En se rendant tous deux à l'église, ils furent frappés du grand bruit des cloches * et cependant ce n'était, ce jour là, qu'un simple dimanche. Domice fut encore plus étonné quand il entendit chanter les matines les plus solennelles du Commun des Vierges, et qu'il apprit d'un enfant de chœur que l'évêque, qui assistait à cet office, l'avait commandé lui-même, en manifestant l'espérance de recevoir, cette nuit, quel?3[ue révélation divine. Le bon chanoine, qui avait laissé sa compagne àl'un des portails, la conduisit dans un petit coin de l'église, pour qu'elle pût recevoir la bénédiction épiscopale, et alla prendre au chœur sa place accoutumée. Notre chroniqueur va nous raconter l'entretien qu'il eut ensuite ^vec l'évoque Chrétien ^.

* Il est presque inutile de faire remarquer Fanachronisme de cette grant et notable sonnerie au VIII« siècle. On croit que c'est au Mans, et dans le cours du IX» siècle, qu'on vit le premier exemple de plusieurs cloches dans une même église.(Voir notre Notice historique sur les cloches , p. 5.)

« Chrétien occupa le siège d'Amiens de 72-1 à 740. La prise de Voile de Ste Ulphe n'eut donc pas lieu en 710, comme le suppose La Morlière. C'aurait été en 729, d'après de Sachy {Hixt. des évoques d'Amiens,)

548 S^* ULPK^ ET S. DOMICE.

i. « Le bon Domice se tira vers Torato ire de Tevesque, et se tint si bien à l'endroit qui Ol^nlJ ne povoit passer que contre luy, et quant vint environ le point du jour, Tévesque aprez ses dévotions, yssit hors de son oratoire et rencontra le bon Domice, lequel se agenouUa humblement devant luy et le salua, et Tévesque le print doulcement par la main et le leva, et luy dict qu'il estoit moult joyeulx de sa venue, et que de {dans) la journée précédente Tavoit voulut envoyer quérir ; mais il avoit différé pourtant qu'il pensoit bien qu'il viendroit aux matines, comme il avoit de coustume. Puis l'évesque et Domice rentrèrent en ladicte oratoire, où ilz eurent plusieurs bonnes paroUes ensemble, entreslesquelles, quant le bon Domice veist son coup,il s'enhardist de demander à l'évesque pourquoy on avoit faictsi grant solennité aux matines, et faict le service d'une Vierge, combien que la dernière oraison fut de plusieurs Vierges. A quoy le sainct évesque déclaira et référa au bon Domice tout son faict et les raisons, et luy commença à dire et raconter comment il s'estoit ung petit démenti {lamenté) et esmerveilliés que depuis qu'il avoit esté promust évesque d'Amyens, il n'y avoit eut femme quelconque que ce [qui se) fust apparue ne monstrée de vouloir prendre ne recevoir le don de consécration de vierges, et doubtoit que ce ne fut par sa faulte ; par quoy il avoit prié Dieu qu'il y veulsit {voulût) pourveoir, car il avoit paour {peur) que la consécration des vierges ne faulsist {manquât) et venist à nient {jirant) ; et disoit oultre plus ledict évesque que, de ce. Dieu l'avoit voulu révéler et donner

S^*' ULPHE ET S. DOiM'CE. 549

congnoîssance que il y auroit une vierge que en brîefs (prochawemevt) par luy seroît consacrée et béniste; et mesme dict et raconte le bon évesque à icelluy Domice, que le jour de devant, comme il dormist et reposa ung petit sur son lict environ le midi, et que illecques fut agité dudict annuyt (en" nui) et qui lui sembloit qu'il aimeroit mieiilx mourrir que de vivre en tel desplaisir, il s'endormist en gémissant et priant à Dieu qui [qu'il) le osta de ceste mélencolie. Et lors en son dormant, s'apparut à luy une fille fort belle, palle touteffois, et vestue d'ung groz habitz et de petite valeur, laquelle parle d'ung seur corraige et areste audict évesque et lui dist : « Evesque, soies réjouyésde coeur et ne vous tourblés plus et ostez de vostre coeur tout annuyt; car demain vous me bénirés et consacrés en Testât virginal; car je suis commise et envoie par Dieu nostre Créateur par déchà pour estre nourrie et enseignée par le bon Domice, et béniste et sacrée par vous et vostre auctorité, et pour ce que c'est la voulenté de Dieu, ne différé point à demain. » Et lors quant je me esveillay, dict le bon évesque à Domice, je me retrouvay fort joyeulx et ne trouvay en moy quelque tristesse; et pourtant, dict icelluy évesque, je espoire aujourdhuy que mon désir sera accomplict et que ceste démonstrance en sera l'exemple proufitable au temps advenir. Et à ceste cause, j'ay célébrer aujourdhuy et faict célébrer l'office et service des Vierges, et principalement en l'honneur et révérence de la benoiste, sacrée et heureuse Vierge Marie, Mère de Jésu Christ, et en la fin dudict office a esté dict et chanté l'oraison et

550 8*' ULPHi2 KT S. DOMICiS.

collecte (le toutes ses Vierges qui perpétuellement vivent et régnent en sa compaignie. » Et lors, ces choses dictes, le bon Domice se commença fort à s'esjouyr, et en sourriant ung petit, commença à demander audict évesque : Sire, si vous veiés jà celle vierge que vous avés eut en vision, et qu'elle a parlé à vous en vostre dormant, le recongnoisseriés-vous? A qui respondit que ouy, car la face et semblence d'icelle vierge se affixa en mon cueur dès lors et jamais n'en partist. Et adonc le bon Domice dict audict évesque : Or allons ensemble ung petit en ceste église, et je vous monsteray une bonne, belle et honeste vierge que aujourdhuy dévotement est venue avec moy aux matines. »

En sortant de l'oratoire, l'évêque rencontra une pieuse femme qui se jeta à ses genoux en disant : a Mon père, je vous apporte mon anneau de mariage et un voile que j'ai filé et blanchi de mes mains : veuillez bénir ces deux offrandes, afin qu'elles servent à la consécration des vierges. » Quand cette dame se fut retirée ', l'évêque, fort réjoui de ce bon message, fut conduit à l'endroit où Ste Ulphe était restée en prières, et reconnut la vierge de sa vision : ce Soyez la bienvenue, chère fille, vous qui, dès votre jeunesse, vous êtes consacrée à Jésus-Christ. Vous réalisez ma vision de cette nuit. Grâce à vous, je pourrai bénir et consacrer une vierge dont l'exemple sera sans doute

* Le p. Sellier voit un miracle où il n*y en a pas : «c Comme la dame ne reparut plus, dit-il, on crut qu'elle pouvait bien être la Reine des anges qui aurait voulu honorer de sa présence cette auguste solennité. »

s*" ULPHS LT S. DO-MICî:. 55 1

suivi par beaucoup d'autres. » En finissant ces mots, le bon évêque prit Ulphe par la main et doucement la baisa, en disant : a Voici la belle vierge que j'ai vue dans mon songe, que Jésus -Christ a choisie pour son épouse, celle par qui m'est venue la plus grande joie de ma vie. »

Interrogée sur son âge, Ulphe répondit qu'elle avait vingt-huit ans ; sondée sur ses désirs, elle dit en versant des larmes de componction : « Révérend père, je ne puis changer la volonté de Dieu qui m'a confiée à mon père Domice : c'est donc à lui que je dois d'abord obéir et ensuite à vous, comme à mon évoque. Je vous prie humblement de faire tout ce qui peut être profitable à mon âme. x> Domice ayant alors sollicité la consécration de sa protégée, l'évêque fit sonner les cloches, assembler le peuple et préparer tout ce qui était nécessaire pour cette solennité. Pendant ce temps-là, Ste Ulphe s'était confessée à Chrétien pour se préparer à dignement recevoir la grâce qui allait lui être conférée.

Le saint évoque, revêtu de ses ornements pontificaux, bénit l'anneau et le voile, et passa ensuite l'anneau au doigt de Ste Ulphe, en chantant avec ses ministres cette antienne : Annulo suo suburravit me Dominiis 77U'i(s Jestis-Christus, Comme on manquait de couronne, l'évêque en fit une en coupant le bas de sa ceinture et couronna la fiancée du Christ en chantant : Tanquam sponsam me corona sui gratin iIccoraviL L'assistance, composée de presque tous les habitants d'Amiens, fut témoin de la joie qui rayonnait sur les traits de la religieuse; le

552 s*** ULPIIE ET S. DOMICE.

consécrateur, les prêtres et les clercs ne pouvaient retenir leurs larmes; leur voix, soutenue par la ferveur, était aussi fraîche que s'ils n'eussent point chanté de toute la journée.

Quand Ste Ulphe eut terminé son action de grâce de la communion, le bon évêquelapritparla main et la remit à Domice pour qu'elle restât sous sa garde; défense fut faite, sous peine d'excommunication, de nuire à l'un d'eux; grâces et indulgences furent promises à ceux qui les visiteraient et leur prêteraient appui. Des biens de Tévêché furent affectés à l'alimentation de Ste Ulphe et à la construction d'une maisonnette, où elle demeurerait non loin de Domice.

Après l'office de sexte, vers les midi, Chrétien s'en alla dîner avec les chanoines, les prêtres et les clercs qu'il avait invités à l'occasion de cette cérémonie. Nobles, bourgeois, marchands, chacun offrait l'hospitalité à Ste Ulphe; mais celle-ciré pondit qu'elle ne pouvait rien faire sans le consentement de ses deux pères spirituels. Tout le monde se décida alors à dîner avec elle et fit porter dans la cathédrale bancs, tables, escabelles et tout ce qui était nécessaire pour un grand festin.

Les biographes modernesde notre Sainte se gardent bien de parler de ce dîner dans une cathédrale, curieux épisode des mœurs du moyen-âge. Nous allons voir que l'évêque n'en fut nullement scandalisé :

« Quant le bon évesque fust assis à table en son hostel, il luy souvint qu'il avoit laissée Ulphe en l'église sans avoir ordonné où elle disneroit et prendreroit sa réfection, et de ce fut ung petit tourblé.

s**" ULPHE ET S. DOMICE. 553

et pensoit où elle pouroit disner pour le mieulx. Le bon évesque estant en ceste pensée, vindrent deux jeusvenceaulx qui apportoient pain et vin, et saluèrent réveramment ledict évesque et sa compaignie, et luy présentèrent ce pain et ce vin pour présent par ladicte Ulphe et tout le peuple qui estoit assemblé avec elle au disner; lesquelz deux jeusvenceaulx racontèrent audict évesque et aux assistens comment tout le peuple de la ville avoit prié ladicte Ulphe de disner en leurs maisons, mais ilz n'en sceurent finer,et pourtant ilz estoient venus disner avecques elle au lieu où elle estoit ; et illecques racontèrent la joye et liesse que le peuple avoit de ceste vierge et comment honestement elle se conduissoit, et puis s'en retournèrent lesdictz deux jeusvenceaulx au lieu là où ladicte Ulphe disnoit avec le peuple de la ville. Et ces parolles ouyes, le bon évesque et Domice et les assistens furent moult esbahis et se donnèrent grantz merveilles de ces nouvelles, et pourtant se despeschèrent de disner. Et tantost vindrent voir Ulphe et sa compaignie qu'ilz trouvèrent tout ainsy que leurs avoit esté dict par les deux jeusvenceaulx, dont incontinent commença ledict évesque à rendre grâces à Dieu ; et la saige Ulphe en aprez remerchia Dieu et ce peuple de tous leurs biens faictz ; et se {si) icelluy peuple avoit eut grant joye de disner avec icelle Ulphe, encore eurent-ils plus grant joye quant ilz veirent venir l'évesque et Domice accompaigniés de plusieurs gens de biens. Et grâces dictes tant à» Dieu comme au peuple, Ulphe demanda congiet (pemiissio?}) et licence à son évesque de retourner

551 s*' ULPHE KT S. DOMICS.

à son hermitaige; et à son parlement supplia humblement à révesque qui (7'^//) lui donna sa bénédiction, et lors le bon évesque aymant icelle vierge par grant charité luy donna sa bénédiction en disant : La bénédiction de Dieu, sainct Pierre et sainct Paul, et la miesne puisses vous recevoir ! vostre vie puist estre exemple de bonnes meurs ! vivre puisses- vous sans péchez I remplie- soiés-vous de vertus ! amye de Dieu puisses- vous demouré ! avec plusieurs aultres dons et grâces du sainct Esperit que pour elle à Dieu veult demander. Et ceste bénédiction receupte, humblement de la terre seleva et révesque doulcement remerchia; pui3 regarda le bon Domice et honestement luy pria qu'ilz se retournassent en leur hermitaige, là où nous viverons solitairement et servirons Dieu dévotement; il n'est chose que je désire le plus que de retourner au lieu qui m'est député et donné pour user mes jours en Dieu servant. »

Ste Ulphe demeura avec le bon vieillard ' jusqu'à ce que le charpentier de Tévêque eut bâti un ermitage près de la fontaine. Ce fut pendant ce temps un mutuel échange de services. Domice, entouré desoins délicats, récompensait sa fille dévouée en lui expliquant l'Ecriture- Sain te.

* Pierre de Saint-Quentin, accommodant Tantiquité à nos délicatesses modernes, dit que Domice conduisit Ulphe a dans une maison voisine, la recommandant à une honnête femme dévote, pour peu de jours, et cela était plus séant que de la retenir avec luy; comme quelques-uns pensent. • (P. 163) La Biographie du Département de la Somme (11, 348) comraetune erreur bien plus grande en disant que peu de temps après avoir reçu le voile « elle quitta la maison paternelle pour se retirer à quatre milles d'Amiens n.

s*' ULPHK ET S. DOMICE. 555

Quand la maisonnette fut bâtie, Ste Ulphe y vécut dans la solitude ' ; mais, chaque nuit, Domice se rendant aux matines de Notre-Dame, appelait Ste Ulphe en passant, et tous ceux qui les rencontraient cheminantles saluaient avec vénération.

L'ermitage de notre solitaire était situé au milieu de marécages peuplés de grenouilles ^. Par une nuit fort chaude de Tété, elles avaient tellement redoublé leurs coassements que Ste Ulphe ne put s'endormir que vers les minuit. Cette fois là, ce fut en vain que Domice heurta au logis et appela sa compagne. Supposant qu'elle avait pris les devants, le vieillard inquiet hâta sa marche, mais il ne trouva point dans la cathédrale celle qu'il cherchait avec tant d'angoisses. « Hélas, se disait-il, mes derniers jours sont attristés par un bien grand malheur. Puisque je devais perdre ma fille adoptive^ plût à Dieu que je ne Teusse jamais connue ! »

Quelle ne fut pas la joie du bon chanoine quand, en revenant chez lui, il rencontra Ste Ulphe sur le

^ Parmi les saintes qui ont ainsi vécu dans la solitude^ on peut citer Ste Thècle, au Pr siècle ; Ste Hermelinde, au Vlle; Ste Rosalie, au XII» ; la vénérable Catherine de Cordoue, au XVI®. On se rappelle peut-être que dans notre biographie de S. Anschàire (t. I. p. 212 ) nous avons parlé de femmes qui menaient, en Norvège, la vie anachorétique.

* Le texte latin ms. n'a que 26 chapitres dans lesquels il n'est point question du miracle des grenouilles. Il est raconté dans un chapitre additionnel qui pourrait bien être postérieur à ce qui précède. Quoi qu'il en soit, il ne date pas d'une époque plus récente queleXIlI" siècle, puisqu'au commencement de ce récit il est fait allusion à la fondation du Paraclet de Boves. Le traducteur a transporté ce chapitre immédiatement avant le récitde la mort de Domice.

556 s** ULPHE ET S. DOMICE.

seuil de sa porte. « Mon père, lui dit-elle, ne soyez point attristé d'avoir oublié de m'appeler pour aller aux matines : je vous le pardonne de tout cœur. »

Une prompte explication éclaircitbientôt la vérité de part et*d'autres.« Quant Domice eut tout raconté à la bonne amye de Dieu Ulphe, elle congneust et perchent que ce a voit esté par le bruyt et noises et crisdes raines [grenouilles) estans autours de son logis, et que par les crys et chantement des raines elle avoit estée empeschée de aller aux matines et servir Dieu. Et alors se mist à deux genoulx sus la terre et joindlctz ses mains en regardant le ciel, puis dévotement commença adiré : Mon Dieu, mon Eédempteur qui créa le ciel et la terre, et qui es maître et seigneur de toutes créatures, soient rasonnables ou irrasonnables, je te prie et requiers que tu veuUe estaindre {apaiser) et retraire le chant, le cry et le tumulte des raines qui sont en ce pourpris {enclos) et à Tenviron, tellement que celles qui y sont présent et celles qui seront cy après n'ayent jamais le povoir de cryer, chanter et mener tel tumulte, telle noise et tel empeschement. Et incontinent son oraison finée, elle se retourna vers les dictes raines et commença à dire : Pour ce que vous, villez et ordes {sales) vermines et bestes, maulvaises raines, m'avés ceste nuyt fraudée et privée de ma dévotion matutinalle et empescher d'aller aux matines et au service divin, moy confiant en la vertu et puissance de Dieu, mon Père Créateur, je vous impose etindictz {ordonne) perpétuelle silence et taciturnité, et non pas vous tant seulement, mais toutes aultres qui viendront en ce lieu icy doresnavant, je les sumectz

s*'' ULPHE ET S. DOMICE. 557

suspérilzet semblable entredict {inierdH).Yài ce faict, le bon Domice et Ulphe se retirèrent chascum à son logis ; et depuis ce temps etjusques aujourdhuy nulles raines ne furent, ne sont ouyes cryer, chanter, ne faire quelque bruyt en ce lieu, comme est souffisamment apparut et appert notoirement aujourdhuy. *

a 0 vierge aymée de Dieu I ô vertueuse pucelle I ô dévote créature I quant à ta dévote prière et à ta simple parolle, telles bestes, qui sont partout l'universel monde, font si graut bruit et si grant cryctz et si grant noises là où elle repertent {demeureul) et se tiennent en esté; et en ce lieu icy où vousdemouriés, telz cris ilz- cessent, telz bruictz ilz défaultz {manquent)^ et telz noises n'y sont point. Par quels signes et plusieurs aultres, faictz par icelle Ulphe en sa vie et aprez sa mort, appert bien clèrement qu'elle estoit bien amye et servante à Jésu Christ^. »

Tous les biographes de Ste Ulphe constatent le mutisme des grenouilles qui se trouvent dans la vallée du Paraclet. Ce fait a paru assez important au jésuite G. Fournierpour qu'il l'ait consigné dans

* Le miracle des raines est le sujet d'une pièce de vers due à M. Alfred Pourchel; elle est insérée dansleFrancjîicardetdans les Lettres de M. Dusevel, sur le département de la Somme, p. 323.

^ L'auteur du texte latin manuscrit s'étend plus longuement sur la réalité de ce prodige. 11 invoque le témoignage de trois moines de l'abbaye du Gard, ce qui pourrait faire supposer qu'il appartenait lui-même à ce monastère. Ces trois religieux, dont deux furent successivement prieurs, lui affirmèrent que, pendant un séjour qu'ils firent au Paraclet de Boves, ils constatèrent soigneusement le mutisme des grenouilles:

j5S s" ulpiik rt s. domice.

sa Geographta : « In vicinia ad ahbatiam monicilium Paracleliy pratum cstjuxta amniculum in quo ranœ conlicescimt ncc fiunl garrulœ nisi liinr effeninttir. » On trouve les vers suivants dans le VaraHola Geographiœ (1642'' du P. Briet :

Mira Picard ioe!

Haud procul Ambiano, Abb&liacst monialium Paracleli dicta ciijus Ptata hoc liabont singulare Ut ih ils itinm taceant Quse Bi alio rfforantur Fiunt vocales cl aliundo Hue impoitatic silent.

Nous avons nous-mêine constaté ce bizarre silence, et des habitants voisins de la chapelle de Ste Ulphe, tout à fait dignes de foi, nous ont affirmé que ces mômes grenouilles, transportées ailleurs, retrouvaient bientôt la voix. Ce serait aux naturalistes à nous expliquer ce phénomène qui pourrait être causé par la nourriture spéciale que les batraciens prennent en ces parages. Pline rapporte un fait analogue ' et cite les grenouilles de Tîle de Serphus, dans la mer Egée, qui restaient toujours muettes à moins qu'on ne les transportât ailleurs.

« Il est reconnu, dit M. le docteur Goze, qu'à Bettencourt-Rivière, canton de MoUiens-Vidarae, les grenouilles se taisent dans les parties de marais appelées les Allers et les Douz'*^ de sorte qu'on

' Uist mit , ch. 58.

ft*'' ULPHK 15T S. DO\ÎICK. 559

(lit par plaisanterie que les filles de Rivière ne parlent pas aussi bien que celles de Bettencourt ' . »

Nous avons trouvé quelques légendes qui se rapprochent de celle qui nous occupe.

S. Jacques de la Marche, religieux franciscain (XV siècle), disant son bréviaire, près du lac de Bosnie, se trouvait gêné par les cris des grenouilles ; il leur imposa silence. Plus tard, il en prit pitié et envoya un de ses compagnons pour lever l'interdit. Celui-ci eut la maladresse de s'adresser, au singulier, à la population du lac : « Rawa, s'écria-t-il, tibipcrmilto coaxalîonfun, > Sa parole fut interprétée à la lettre, et depuis lors, dit la légende, u//c seule grenouille fait un solo perpétuel *.

On raconte h peu près le même fait de S. Rieul, avec cette différence que ce fut volontairement que l'évoque de Senlis rendit la voix à cette seule grenouille et que la scène eut pour théâtre la mare de RuUy, dans le canton de Pont-Sainte- Maxence. Carlier * prétend que cette légende est fondée sur ce fait assez bizarre que, pendant plusieurs siècles, on n'entendit qu'une voix solitaire sortir de la mare de Rully.

Ne serait-ce point à ce prodige que ferait allusion un passage du Traité de la Vircjimiéy de S. Ambroise, dont le père avait été préfet dans le Nord des Gaules : a Tout le monde raconte, nous dit-il, qu'un jour, alors que les cris de nombreuses grenouilles étourdissaient les oreilles d'une religieuse

* Mémorial du 26 mars 1862. •

* Vita S, Jacobi de Marchia^ 28 r.ov.

^ Histoiie du Vahis^ t. i, p. 28.

dOU s*^ ulphk et s. domice.

population, le ministre de Dieu leur commanda de se taire et de respecter la parole sainte. Alors, toutà-coup et de tous côtés, cessa le bruit *.

Albert le Grand ^ nous raconte que S. Hervé étant logé dans un manoir qu'importunaient les coassements des grenouilles, il leur imposa silence à perpétuité, a Et tout incontinent, ajoute-t-il, ces bestioles se turent aussi court que si on leur eût coupé la gorge. »

S. Gond, neveu de S. Vandrille, et religieux de Fontenelle, fonda un monastère dans une vallée voisine de Sézanne, ville de l'ancien diocèse de Troyes. Il rendit muettes les grenouilles qui troublaient le silence de cette solitude ^

On trouve dans les environs de Reggino, dans la Calabre, une vaste prairie dont les grenouilles et les cigales sont complètement muettes, ce qu'on explique en alléguant que l'ordre leur enfutdonné, dit-on, par S* Faul d'Arezzo, archevêque de Naples.

S. Frédéric, célébrant sa première messe, à Alost, en Flandre, imposa également silence aux grenouilles qui troublaient alors son recueillement * .

Reprenons maintenant le cours interrompu de notre biographie.

Domice sentant approcher sa fin, se rendit à

* De virginit. lib. m, c. 3, n° 14,

« Vie desisaints de Bretagne^ p. 318.

' Vita S. Godonis, apud Bolla^nd., 26 mai.

♦ MoiANUS, Nat, sanct, Belgii, 13 sept, — Au sujet de l'empire surnaturel des saints sur les animaux, on trouve des faits fort curieux dans^les légendes de S. Benoît, S. Corbinien, S'« Colette, S. Eloi, S. François d'Assise, S. Gérasime, S.Guthac,S Léonor, S. Malo, S. Martin, S. Pol de Léon, S. Vaast, etc.

s"' l.LPHE ET S. DOMICE. 5G1

Notre-Dame avecUlphe, et reçut avec elle la sainte communion des mains d'un prêtre qui venait de chanter la messe * ; il lui fallut préparer sa compagne h la perte qu'elle allait éprouver et sécher ses larmes par des considérations religieuses. Eentré dans sa cellule, sous la conduite de sainte Ulphe, le bon chanoine reçut Textrême-onction des mains d'un prêtre qui avait eu, pendant la nuit, révélation de cette fin prochaine. 11 recommanda sa fille à tous ceux qui avaient assisté à cette cérémonie suprême, et rendit sa belle âme à Dieu le 23 octobre ^.

Saint Domice, dont la fille éplorée avait baisé les pieds et les mains, fut enseveli dans son oratoire ^, où son corps exhala un parfum délicieux *. C'est là

* Le P. Daire est inexact en disant (/fist. litt. d'Amiens, p. 5) que Domice rapporta une hostie consacrée et alla donner la communion à Ulphe dans sa cellule. Pierre de Saint-Quentin s'éloigne également de la vérité en avançant que « Domice vint à Tautel où, de sa main, il donna la sainte communion à sa fille, après ' s'être communié auparavant soi-même » (p. 492).

* Cette date liturgique n'a jamais été contestée : c'est par distraction que le P. Sellier fait mourir Domice le 20 octobre ; il ajoute que ce fut en 768 ; Pierre de Saint-Quentin avait dit en l'an 775. En réalité, la date précise ne nous est point connue. Le Dictionnaire hagiographique, publié dans l'Encyclopédie de l'abbé Migne, commet une erreur en plaçant la mort du saint vieillard au commencement du VHP siècle.

* L'excellent P. Sellier, ici comme ailleurs, brode quelques détails sur le fond de la légende : « Les bons habitants des campagnes, dit-il, étaient accourus au bruit de sa mort ; ils se partagèrent ses vêtements et jusqu'à la paille de sa pauvre couche. Ulphe ne revendiqua que son cilice. » P. 74.

* Cette circonstance d'une odeur suave s'exhalant du corps d'un saint, soit immédiatement après sa mort ou au moment de l'élévation des reliques, se reproduit dans les vies de S. Firmin martyr, S. Friard, S. Marc, S. Eloi, Ste Colette, et dans une

562 s** ULPHE ET S. nOMîCK.

que fut érigée une chapelle *, où s'accomplirent de nombreux miracles. Plus tard; les reliques du Saint furent mises en châsse et déposées à la cathédrale d'Amiens.

Ste Ulphe, retirée dans sa cellule, pleurait la mort de son protecteur et redoublait d'austérités. « Mais advint une fois que, comme elle fut toute seuUette et qu'elle se fust jettée ung petit sus son lict pour reposer environ ung heure ou deux, devant le temps d'aller aux matines, l'Ennemy de nature qui luy avoit faict plusieurs assaulx, lesquelz elle avoit tousjours vaincus, luy en feist ung bien grant; car il le cuidoit destourné du tout de sa bonne et seure voulenté de aimer Dieu et le servir et de garder Testât de religion ; et pour ce faire, icheluy ennemy, aucteur de toutes malices et empescheur de tous biens, congnoissant la saincteté et dévotion d'icelle vierge dont il luy desplaisoit, s'approche d'icelle vierge Ulphe et le incite de délaissier toute sa saincte vie et de retourner au monde. Et pour ce faire, luy ramentoit (rappelait) et reduissoit {ramenail) à mémoire comme elle perdoit sa belle face, laquelle estoit si belle et siclère, mais elle estoit toute eflfacie par ses abstinences; luy démonstroitles richesses de sesparens qu'elle avoit laissée,

foule d'autres légendes. C'est de là sans doute qu'est venue l'expression mourir en odeur de sainteté. Selon M. Maury {Essai sur les légendes, p. 92), les hagiographes auraient matérialisé ridée figurée d'odeur suave qui doit s'exhaler vers Dieu, d'une âme pure, après une vie sans tache.

* La chapelle de Saint-Domice, dont nous avons parlé à l'article S. DoMiCE, dans le tome i, p 556decettelfa(7io(/rap/ite. On peut voir dans les Actes de S. Amand(BoLL. 46 oct., p. 887), que les ermites étaient ordinairement inhumes dans leur cellule.

S^* ULPHE ET si. DOMICE. 563

Tamour de père et de mère, et le labeur de sa vie, et en ces choses icy luy feist TEnnemy grant traveil parteraptation. Néaiitmoins la très-dévote Ulphe, congnoissant que telles temptations et avertissemens procédoient de TEnnemy d'enfer, incontinent et sans délay, aprez qu'elle eut faict le seigne de la croix et soy recommandée k Dieu, elle se jetta jus (d bas) de sa couchette oii elle se reposoit el, toute effréez {effrayée) et espouvantée de telles temptations, elle s'en vint légièrement aux matines à la grant église, devant quelle fusist ouverte. Et lors arriva une noble damoiselle fort honeste, nommée Aurée *, laquelle avoit moult grant désir de veoir la bonne vierge Ulphe pour ce qu'elle en avoit ouyt dire tant de biens et de vertus que à merveilles. Et avoit icellè Aurée sa voulenté de soy soubmettre du tout à rinstruction et obéissance d'icelle Ulphe pour le grant bien qu'elle en avoit ouyt dire, et avoit prins icelle heure de venir si matin, affin qu'elle peusist mieulx à son aise veoir ladicte Ulphe et deviser plus longuement avec elle sans estre empeschié d'aultruy. Et sitost que icelle Aurée perchent Ulphe venir, combien que à ceste heure là il fut nuyt et feist fort noir et ne veist-on point du jour, elle s'approcha ung petit près d'elle, mais si grant clareté et lumière sallit {jaillit\ et apparust de la face de Ulphe que icelle Aurée fust tout esbahie et par ceste clareté notoirement elle congneust et veist (à) la face que c'estoit Ulphe; et allors icelle Aurée humblement se jetta à genoulx devant Ulphe et luy pria que par sa bénivolence

* Nous lui avons consacré un article spécial dans le premier volume de cette Hagiographie y page 225.

564 S^* ULPHE ET S. DONflC::.

(bienveillance) elle prinst d'elle pitié. Et alonc doulcement Ulphe demanda qui elle estoit; à quoy la damoiselle respondit que Aurée à nom elle avoit qui piècha {depuis longtemps) a désiré à vous veoir et de fuir le monde et choisir lieu solitaire pour servir mon Dieu omnipotent; et pour ce faire je me viens rendre vostre servante, vous priant qu'il vous plaise moy recepvoir et me mener en vostre hermitaige et petite maison, et qu'il vous plaise me traictief et introduire comme vostre fille, etjevousserviray comme ma mère. »

Nous avons raconté, dans la vie de Ste Aurée, la fondation que fit Ste Ulphe d'un couvent de vierges, d'abord dans son ermitage, et ensuite à Amiens, dans un verger situé près du Castillon ' . Quand notre Sainte eut organisé cette maison, elle en laissa la direction à Aurée, et reourna dans sa solitude. Chaque jour elle allait visiter et instruire la communauté naissante, d'où elle ramenait quelques religieuses pour les reconduire, le lendemain, après les avoir confirmées dans leurs pieuses dispositions.

Ste Ulphe, devenue âgée, et sachant que sa fin était proche, voulut communier à Amiens ; là, elle donna ses dernières instructions à ses religieuses, revint avec deux d'entre elles, et se jeta aussitôt sur son lit d'où elle ne devait plus se relever.

« Adviât que la seconde nuyt, la dévote dame Ulphe sentit sa fin fort approcher et que l'heure de

< Rue actuelle des Vergeaux. Voir notre tome i, piigo 226, note 2.

S** ULPHE ET 5. DOXIICE. aOD

sa mort estoit venue; elle commença à joindre et eslever ses mains en hault et d'ung courraige dévot et ardant de charité, alla prier Dieu et dire : 0 mon Saulveur et Rédempteur de l'humain lignaige, qui pour nous souftris mort et passion, je vous prie et supplie tant humblement que je puis, que aujourd'huy vous soies à mon aide et mon encontre, et , que mes jours en ce monde fines, vous mettez et recepvés mon âme en la gloire dez cieulx. Et adonc les deux belles vierges qui estoient auprès d'elle fort plourant et desconfortées respondirent doulcement : Amen; et, après ce, la prudente Ulphe leur dict : Mes filles, je congnoy et sçay bien que vos yeulx sont fort traveillés tant de tristesse, pleurs et gémissemens que vous faictes pour moy, pour ce que vous avés jà perdu le dormir pour ma maladie; et pourtant je vous enjoinctz et commande par vostre obédience que vous voz reposés ung petit et relevés vos corps de sigranttraveil, et que vous voz couchiés et dormiés jusques à ce que nature sera contente. A laquelle jussion (orcf^c) ne auquel commandement les deux petites vierges qui là estoient ne ausèrent désobéir ; mais tantost s'en allèrent mettre et recliner (reposer) leur chief sus une petite couchette, et illecques s'endormirent jusques au point du jour. Mais durant le temps que ces deux belles vierges se reposoient et prendoient leurs repos en dormant, elles eurent chascunne une vision à part. Et leur sembloit qu'elle veoient en leur dormant une grande compaignie de vierges qui estoient venues et descendues en la petite maison de Ulphe, dont les unes despouloient (dépouillaient) et dévestoient

566 S"^* ULPHE ET S. DOi£iCE.

Ulphe trespassée de ses habis; les aultres lavoient et nestoioient son corps moult doiilcement, et les aultres, en moult beaux souaires (suaires) et fort nefcz, son corps ensevelissoient et dévotement le inhumoient et enterroîent au milieu de son oratoire. Etfinablement icelles vierges toutes ensemble s'en retournoient, et Tâme d'icelle vierge Ulphe à Dieu de paradis, doulcement en chantant, benignement emportoient. Et en ceste vision fort bien reposoient ces deux petites vierges, lesq[uelles quant furent esveilliés, Tune raconta à Taultre sa vision, mais elles trouvèrent que pareillement Taultre avoit eu ceste vision, car comme Tune racontoit, Taultre pareillement icelle vision congneut avoit. »

C'est ici que s'arrête la traduction française du XVP siècle; les dernières pages, contenant les deux derniers chapitres ont disparu. Heureusemeat que le texte latin manuscrit, qui se trouve à la suite, va nous raconter la mort de Ste Ulphe.

Aurée, après avoir chanté compiles avec ses compagnes, dans le couvent d'Amiens, était allée retremper ses forces dans un bienfaisant sommeil. Voici que tout-à-coup un songe lui représente un vieillard, revêtu d'une aube et d'une brillante dalmatique, tenant sur sa poitrine le livre des Évangiles, comme s'il allait remplir les fonctions de diacre. — Aurée, lui dit-il, écoute ce que je vais te dire. — ■ Qui êtes- vous, s'écria-t-elle ? — Je suis l'ermite Domice, et je veux annoncer à toi et à tes compagnes une heureuse nouvelle qui va remplir de joie toute la cité. L'âme de votre mère spirituelle, de votre Ulphe chérie, vient d'être em*

s**' ULPHE ET S. DOMICE. 567

portée par les anges dans le royaume des Bienheuheureux. Fais trêve à tes larmes et empresse-toi d'aller inhumer la Sainte dans sa cellule; afin, qu'après avoir vécu non loin de moi, elle reste, après sa mort, à la même distance, jusqu'à ce que tous deux nous soyons transférés dans la cité d'Amiens.

A ces mots, Aurée se réveille, avertit ses compagnes et s'empresse de se rendre avec elles à la cellule de Ste Ulphe. Arrivée dès la pointe du jour, elle frappe à la porte et réveille les deux religieuses, qui venaient de voir dans leur sommeil une nombreuse procession de vierges, de clercs et de laïques, se diriger vers la cellule de la Sainfe.

En pénétrant dans la chambre encore toute embaumée de mystérieu^t parfums, ils virent la Sainte étendue sur son lit, les bras croisés sur la poitrine, paraissant plutôt endormie que morte : on ne se lassait point d'admirer la sérénité de ses traits et le sourire de bonheur qui s'épanouissait sur ses lèvres. Les larmes que répandaient ces saintes filles n'étaient point causées par la tristesse, mais par l'émotion d'une pieuse joie. C'est alors qu'elles se communiquèrent mutuellement les diverses visions racontées plus haut, et dont elles reconnaissaient la si prompte réalisation.

Ulphe fut enterrée dans la cellule qu'elle avait sanctifiée pendant environ cinquante ans. Ceux qui ne purent assister à cette solennité exprimaient plus tard leurs regrets de n'avoir pu, comme tant d'autres, respirer les délicieux parfums qui, tout un jour, s'exhalèrent de ce lieu béni.

5G8 s'* ULPHE ET S. DOMICE.

Nous n'avons point parlé du prétendu testament de Ste Ulphe : ce n'est qu'une pieuse fiction imaginée par Pierre de Saint-Quentin, tout aussi bien que les leçons spirituelles qu'il attribue à S. Domice '.

Ulphe mourut le 31 janvier ^, à l'âge' de 78 ans, puisque le texte duXIIP siècle nous dit qu'elle fit profession à l'âge de 28 ans, et qu'elle passa ensuite environ 50 ans dans la solitude de Boves '.

La date de sa mort est difficile à déterminer; car nous n'avons pour élément que Tàge de Ste Ulphe au moment où elle reçut le voile, et nous ne connaissons point l'époque précise de cette consécration . A-t elle eu lieu la première année de l'épiscopat de Chrétien (721) ? Ulphe alors serait morte en 771. Est-ce l'avant-dernière année de son pontificat (739), comme le dit de Sachy ? Il faudrait, en ce cas, reculer cette mort jusqu'en 789, et. c'est ce qui nous parait le plus probable *.

UKLIQUES DE S*** ULPHE.

Dans l'article spécial que nous avons consacré à S. Domice (t. I, p. 554), nous avons relaté tout ce qui concerne ses reliques, son culte et son iconographie. Nous n'avons donc à nous occuper ici que de Ste Ulphe.

1 Pages 79 et 253.

* Nous ne comprenons pas la distraction du P. Sellier, qui la fait mourir le 30 janvier (page 80).

'^ Le P. Dobeiih et tous les biographes qui Tonl copié se trompent donc en disant qu'elle mourut à 66 ans.

* Les biographes modernes de Ste Ulphe disent, les uns en 776, les autres en 778.

s** ULPHE ET S. DOMICE. 569

Peu de temps après sa mort, mais à une date qui n est point connue, les miracles opérés sur son tombeau firent transférer ses reliques à la Cathédrale.

Le 16 mai 1279, alors que Philippe le Hardi, roi de France, et Edouard P^ roi d'Angleterre, se trouvaient à Amiens pour signer un traité de paix, le Chapitre, profitant de la solennité de leur présence, procéda à une translation des reliques de S. Firmin-le-Confesseur et de Ste Ulphe. Le corps de cette Sainte échangea alors son simple coffret de bois contre une châsse d'argent doré. Sur l'invitation de notre évêque, Guillaume de Mâcon, le cardinal-? légat> Simon de Brie, procéda à cette cérémonie en présence de Charles d' Anjou, dit le Boiteux^ fils du roi de Naples ; de trois évéques français : Gui, de Langres, Renaut de Nanteuil, de Beauvais, et Guillaume de Mâcon ; et de trois prélats du royaume anglais : Guillaume -de France, archevêque de Rouen, Philippe, évêque d'Evreux, et Robert, évêque de Bath, dans le comté de Sommerset '.

Au commencement du XIV* siècle, Isabelle, fille de Philippe-le-Bel et épouse d'Edouard II, roi d'Angleterre, donna à la cathédrale d*Amiens un reliquaire d'argent doré, en forme de buste, aux armes de France et d'Angleterre, pour y mettre le cbef de Ste Ulphe. Il est ainsi décrit dans V Inventaire des trésors de la cathédrale (1536), publié par M. Garnier * : « Item, ung chief d'argent doré auquel est le chief madame sainte Ulphe, ledit chief couronné d'une couronne d'or garnie de xliij perles, de Ixxiij pierres tant d'esmerauldes que saphirs et rubis, et autour du col ung chappiau d'argent doré garny de petites perles et de grenas portant en la poitrine les armes d'Engleterre. »

Le 31 décembre 1654, l'évéque Fr. Faure ouvrit la châsse de Ste Ulphe pour en tirer quelques ossements

* Le P. Sellier (p. 89) s'imagine que ce fut à cette époque que les corps de S. Domice et de Ste Ulphe furent le\és de terre et transférés solennellement à la cathédrale.

^ Mém, de la Soc. des Ant. dt Pic, x, 355.

570 s** ULPHK ET S. DOMICE.

destinés à l'abbaye du Paraclet et à Anne d'Autriche qui se trouvait alors à Amiens avec son fils, le roi Louis XIV. (De Court, Mém. chronoL, i, 891).

Cette châsse fut restaurée en 1667, mais non point, comme le dit Pierre Bernard (Chroniqtie manuscrite (TA. miens)^ par les dons de la Société des filles de Ste Ulphe, laquelle ne date que de Tan 1677.

En 1718, le chanoine Langlois fît présent à l'église de MoUiens-Vidame d'un reliquaire contenant quelques ossements de Ste Ulphe et de S. Domice (Daire, Histoire du doyenné de Picquigny^ p. 42).

On conservait à l'abbaye du Paraclet, transférée de Boves à Amiens en 1630 :

1* Un bras de Ste Ulphe ;

2° Le voile qu'une pieuse femme avait donné à Ste Ulphe, au moment de sa consécration ;

3** Une chaussure de soie brune, brochée d'or, dont le luxe attestait l'opulence de la famille de Ste Ulphe. C'est avec cette chaussure qu'elle serait arrivée dans la solitude de Boves, après avoir fui de la maison paternelle.

4® Un petit vase de terre jaune dans lequel buvait Ste Ulphe et que possède aujourd'hui Mlle Delucheux, de Bussy-lès-Daours. a Cette tasse, disait le P. Dobeilh en 1672, semble être encore aujourd'hui une source féconde de bénédictions et de guérisons, car il y a beaucoup de personnes malades, notamment de celles qui sont tourmentées de la fièvre, qui recouvrent en un moment la santé après avoir bu, par dévotion et avec une grande foi, de l'eau toute pure dans ce petit vase. »

L'abbaye de Saint- Acheul possédait une nappe d'autel, ouvrée à l'aiguille, disait-on, des mains de la solitaire de Boves.

Les deux châsse.s de Ste Ulphe ont été envoyées au creuset révolutionnaire : mais on a pu sauver un petit reliquaire qui est aujourd'hui conservé à la cathédrale, derrière le grand autel.

« Le 27 octobre 1861, dit M. Janvier, le curé de Dommartin-Fouencamps, ayant obtenu de l'Evêque d'Amiens,

S^" ULPHE ET S. DOMICE. 571

par Tentremise des dames Clarisses, quelques parcelles des corps de S. Domice et de Ste Ulphe, près de 3,000 personnes des localités voisines, accompagnées de leurs pasteurs et de leurs maires, venues de Boves, de Thézy, de Remiencourt, de Cottenchy, de Dommartin, d'Hailles, de Guyencourt, de Rouvrel, etc., etc, accoururent vénérer la poussière illustre de ces deux Bienheureux. » (La Légende de Ste Ulphe, p, 65.)

Nous ajouterons que l'on conserve encore quelques petites reliques de notre Saint© à l'église de Mailly et au couvent des Louvencourt d'Amiens.

CULTE ET LITURGIE

Le culte de Ste Ulphe s'établit presqu'aussitôt après sa mort, mais ne dépassa jamais les limites du diocèse d'Amiens, a Sa mémoire, dit M. Salmon, n'est pas effacée du cœur des Picards. Celui qui traverse le marais du Paràclet y voit encore la petite chapelle construite au lieu où fut l'ermitage de la Sainte, il y a onze cents ans. Qu'il interroge les paysans d'alentour, chacun lui racontera la vie de Ste Ulphe ; et, quand les fiers barons de Boves qui dominaient jadis tout le pays y sont à peu près oubliés, le souvenir de la religieuse qui y vécut solitaire, plusieurs siècles avant eux, plane encore sur toute cette contrée. » (Hist, de S. Firmin^ introd. p. lxi.)

L'évéque Arnould, décédé en 1247, légua soixante sols à la cathédrale pour qu'on y célébrât avec plus de solennité la fête de Ste Ulphe. (De Court, Mémoires chronologiques,

I, 1. II, Ch. XLII.)

Quand Edouard III, roi d'Angleterre, vint rendre hommage, à Amiens, à Philippe de Valois, il s'empressa de vénérer dans notre cathédrale les reliques de Ste Ulphe.

Le P. Sellier a supposé très-gratuitement que Ste ' Ulphe avait conçu « le projet d'une association de filles

572 s'* ULPHE ET S. DOMICE.

dévotes qui, tout en restant dans le monde, seraient affiliées à la communauté mère et suivraient, autant que leur condition le permettrait, les pratiques de la vie religieuse. » Cette fondation d'un tiers-ordre au VIII* siècle ne supporte pas Texamen. C'est vers l'an 1677 qu'un certain nombre de filles pieuses d'Amiens se réunirent en congrégation, sous le nom de Filles de sainte Ulphe, Cette année-là, M. Feydeau de Brou approuva \q projet de règles pour les filles de Sainte-Ulphe^ lequel fut imprimé en 1698. On y voit que les congréganistes avaient pour but d'honorer spécialement leur patronne et de s'exciter mutuellement à vivre dans le monde d'une manière véritablement chrétienne. Nous allons reproduire quelques-uns des articles les plus importants de ce règlement :

a Elles porteront une dévotion particulière à Ste UU phe, leur patronne, en en faisant la fête avec beaucoup de solennité, procureront qu'elle soit honorée par celles de leur sexe ; et, à son imitation, elles feront les petites retraites intérieures dont il est parlé ci-dessus, pour mériter, comme elle a fait, les bonnes grâces de leur époux céleste. Art. 21 .

a Le jour de la fête de Ste Ulphe, elles se disposeront toutes à le passer saintement. A cet effet, elles se confesseront, communieront et assisteront au service qui se fera en la chapelle dédiée à cette sainte vierge. Elles en feront autant le jour de S. Domice. Art. 23.

« La prière pour les morts sera un des principaux points des exercices de piété auxquels ces filles s'adonneront. Elles n'oublieront jamais cette pratique de charité envers les défunts en général, les âmes les plus abandonnées, celles de leurs parents et bienfaiteurs, et notamment des filles de leur association, pour lesquelles elles feront faire des services solennels tous les ans : un le lendemain de la fête de Ste Ulphe, et l'autre le lendemain de la fête de 8. Domice. Art. 30.

« Quand quelque fille de l'assemblée sera malade, les autres lui rendront toutes les assistances qui seront en leur pouvoir; et s'il arrive que Dieu l'appelle de ce monde, elles assisteront à ses funérailles : et après les services

s** ULPIIE KT S. DOMICE. 573

ordinaires faits en sa paroisse, elles qn feront faire un dans la chapelle où elles assisteront toutes, s'il se peut. Art. 31 »

C'est surtout à Tinfluence de cette institution qu'on doit attribuer la fréquence, au siècle dernier, du nom de Marie Ulphe, devenu plus rare de nos jours.

Des indulgences furent accordées par le pape Innocent XIl à cette congrégation qui avait pour siège la chapelle dédiée à Ste Ulphe dans la cathédrale d'Amiens. Elle disj)arut à la Révolution, et fut réorganisée en 1836 dans l'église de Bussy-lès-Paours, où une chapelle était dédiée à Ste Ulphe. Un offi^ce spécial pour cette association locale fut approuvée en 1841 par Mgr Mioland. C'est à cette occasion que le P. Sellier publia sa Nouvelle Vie de Ste Ulphe^ suivie d'une neuvaine, de l'office de la Sainte, de ses litanies et de diverses prières. Cette association, ayant été transférée dans une chapelle domestique, a perdu par là même les privilèges conférés en 1837 par S. S. Grégoire XVI. D'ailleurs, cette chapelle a été interdite en 1864 par l'autorité diocésaine *.

C'est dans un sens un peu trop large qu'on désigne parfois Ste Ulphe comme patronne de l'Église d' Aniiens ; elle ne Ta été que de l'abbaye du Paraclet, où une chapelle était sous son vocable, A la cathédrale, on célébrait solennellement sa fête le 31 janvier ; sa grande châsse était alors exposée dans le chœur, et son chef dans la chapelle qui lui est dédiée. C'est dans cette chapelle qui, comme on le sait, est la première de la nef gauche, qu'on chantait une messe en. musiqi^e avec exposition du saint Sacrement et qu'on prononçait eonpaaégyiSî|||e. Le reste de l'année, il y avait dans ce sanctuaire «on^urs de dévotion tous les mardis, avec indulgence dfe quarante jours (Calendrier spirituel pour Amiens^ 1762. — Jtmmal manusc?nt de r abbaye Saint-Jean^ iv, janvier 17?8).

* Cette interdiction a donné lieu à la publication de quaire pamphlets intitulés : Sainte Ulphe ^ vierge et solitaire au Vile siècle. La renaissance de son culte à Buê^-les^Daours au milieu du XIX^ siècU. Paris, Renon, 1869, in-i2.

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S'*^ ULPHE ET S. DOMICE.

Le nom de Ste Ulphe est inscrit au 31 janvier dans les martyrologes de Molanus, Ferrarius, Canisius, Chalemot, Du Saussay, etc. Sa translation au 16 mai est marquée dans quelques calendriers. C'est la seule sainte qui figure dans les litanies amiénoises qu'on chantait au Moyen-Age, pendant le carême, avant la messe des lundi, mercredi et vendredi. {Missale ambianense du XII® siècle, n<» 154 de la Bibl. d'Amiens).

La fête de Ste Ulphe est semi-double dans tous les bréviaires amiénois, manuscrits ou imprimés, à l'exception de celui de Fr. Faure (1669) et du Propre actuel où elle est honorée du rit double.

Nous empruntons à l'Office de Ste Ulphe la prose suivante :

Ulphise gloriam Célèbrent laudibus, Ejus meraoriam Novis et cantibus Exornent virgines!

Terrae concentibus Applaudant cœlites !

Mundus alliciens Offert divitias; Osteatat blandiens Opum fallacias ; Plus adversaria Urgens ad nuptias Adest familia

Altaconsilia Pudici pectoiis^ Gestaque fortia Tenellœ virginis Quis non rairabitiir, Digna praeconiU Quae vox aptabitur ?

Annissed primulis Jam se virgineo Instructa numinis Strinxerat vinculo Quid juvat furere Satan t non poteris Promissa rumpere

Splendore gène ris Ërainent inclyta JuDCta divitiis Formœ praestantia, Cuuctis prodigium:

Fiunt lot muncra Ipsi contagium«

Timens naufragium Et pacti conscia Placentem nimium Pia sœvitia Vultum dilacerat ; Nec sat, inedia Se (otam macérât

s** ULPHE ET S. DOMICE.

Haud tamen propria Confisa viiibui Nec ab insidiis Tuta latentibuB, Decernit fugeie, Et certaminibus Sic fioem ponere.

Canctis imperyium Procul a patria Quœrit hospitium ; Loca silvestria CoQBlta vepribuB Prœbent tuguria Densis in saltibus.

A more fervida Imis recessibuB Dum latet abdita, Et a terrestribui Se videns exulem^ Vitam cœlitibus Oucit coDBimileui.

Ëremi socium Christi discipula Habet Domitiom, Ductoris œmula ; Terit vigiliis Virgo corpuBCulum, Terit jejuniis

Defessis artubuB Quies abnuitur ; Singulis noctibuSy Somnus abrumpitur.

Via fit horrida : Non minus pergitur Ad templi limina.

EmiBsa cœlituB

Quœ vox nunc assonat?

• Exurge citiuB,

a En spoDSUB te yocat !

c( Festina quœsitam

« Tantis agonibuB

« SaBcipe lauream »

Salve flos yallium NoBtra Bpes, gloria !

Te turma yirginum PrsetendenB lilia, Salutat Bociam ; 0 vantera Maria Expectat filiam.

Hanc tibi cognitam Nunc gentem respicc :

De novo deditam Benigna suscipe I Antiqua pietaB Te, regnet, auBpice, Regnet et caBtitaB.

Amen.

MONUMENTS

Chapelle de Ste Ulphe, phès de Boves. — Deux cents ans après la mort de Ste Ulphe et alors que ses reliques avaient été transférées à la cathédrale, on érigea une chapelle sur sa sépulture. Elle fit place au maitre-autel de l'église du Paraclet, construite en 1218. On érigea dans le

s** TJLPHE J5T S. DOMICK. 576

jardin de ce monastère, près de la fontaine de Ste Ulphe une autre chapelle qui a été reconstruite récemment en style ogival, sur la propriété de M. Cannet. On y va prier la sainte solitaire et puiser de Teau à la source où elle se désaltéra pendant un séjour de cinquante années.

Notre-Dame du Paraclet. — « En J218, dit M.Goze, Enguerrand II, seigneur de Boves, voulut témoigner à Dieu sa reconnaissance pour avoir été préservé, ainsi que toute sa famille, des dangers auxquels il avait été exposé dans les croisades, en 1191 et en 1202. Il crut devoir fonder une abbaye de Tordre de Cîteaux dans ses terres ; Ade, son épouse, lui persuada d'opter pour un monastère de femmes, afin d*y placer ses deux filles, dont la puînée, Isa,belle> était née à Sour, l'ancienne Sidon. Les pieux époux étaient embarrassés pour le choix de l'emplacement du futur établissement, lorsque deux curés qu'ils logeaient dans leur château, à leur retour du s)mode tenu à Amiens, leur racontèrent ce qui leur était arrivé dans leur voyage, en passant devant la vallée dite des Moineaux, où était situé l'ermitage de Ste Ulphe. Leurs chevaux, arrivés à cet endroit, avaient pendant quelque temps refusé d'avancer, et, au même moment, ils avaient entendu une musique délicieuse. Cette révélation fut un trait de lumière qui fit voir que la volonté de Dieu était que la nouvelle communauté fut établie dans le lieu même où Ste Ulphe avait mené sa longue vie »

Les premières religieuses vinrent de l'abbaye de Saint- Antoine-des-Champs de Paris et le monastère reçut le nom de Paraclet-des-Champs, parce qu'il fut fondé dans la semaine de la Pentecôte; on l'appelait en latin : Abba-tia Sanctas Marias ad Paraclùum, hors de son inauguration, Enguerrand, af'compagné de toute sa maison et précédé par le clergé de Boves, alla à pied au devant des religieuses. De ses deux filles, Marguerite fut la jxremière abbesse et Isabelle, la première prieure. Ces 4eux sœurs se ressemblaient tellement que Robert, abbé du Gard, les prenait souvent l'une pour l'autre.

En 1630, lors de Tinvasion des Espagnols en Picardie,

%'' ULPHE ET S. DOMIÇE. OM

Tabbaye du Paraclet-des-Champs, isolée dans Ja campagae, était exposée sans défense aux continuelles insultes des ennemis. Les religieuses se retirèrent dans une maison de refuge qu'elles possédaient à Amiens, dans la rue des Jacobins. Quelque temps après, elles achetèrent des propriétés aux environs et se déterminèrent à rester dans la ville. L'échevinage voulut les contraindre à retourner dans leur ancienne demeure, mais elles obtinrent la permission de se fixer dans le nouveau monastère que plusieurs abbesses construisirent somptueusement

a Quelques religieuses continuèrent à résider dans l'ancienne abbaye où elles célébraient encore les offices ; mais en 1714, elles obtinrent de M. Turménies de Nointel, seigneur de Boves, successeur des fondateurs, la permission de démolir, môine l'église, à la réserve d'une chapelle dans laquelle un prêtre devait dire la messe, moyennant 400 livres de revenu. On vendit les plus beaux matériaux qu'on fit venir par eau à Amiens, ce qui explique les plaintes du bon chroniqueur Pages, qui va jusqu'à citer à ce sujet le passage des lamentations du prophète Jérémie : Dispersi sunt lapides sanctuarii in capite omnium platearum. ,, ,

et Aujourd'hui, le Paraclet est une vaste et belle ferme dont le bâtiment principal en pierres de taille, élevé d'un étage, a sept fenêtres sur chacune de ses façades et un fronton circulaire au centre. 11 ne reste des vieilles constructions que quelques pignons divisés par des contreforts et ouverts de fenêtres en plein cintre. «(Article inséré dans le Mémorial du 26 mars 1862).

L'église du Paraclet d'Amiens, construite en 1676 et consacrée trois ans plus tard, fut démolie en 1835, alors qu'on perça la rue Napoléon. Le souvenir de ce monastère n'est plus rappelé que par une inscription placée sur la façade de l'institution dirigée par M. Michel Vion.

Puits de Ste Ulphe. — A notre cathédrale, en face de la chapelle de Notre-Dame des sept Douleurs, se trouve l'emplacement du puits de Ste Ulphe, qui a été bouché et couvert d'une pierre en 1761. On y voit, contre un pilier, une plaque de marbre noir avec cette inscription

î>78 S^' l I.PHi: ET s. DOMJCE.

PUITS DE SAINTE ULPHE. C'est à cetlc fontainc, enclavée par les coastructions de la cathédrale, que Ste Ulphe , selon la tradition, allait souvent se désaltérer. On ajoute même que les religieuses de la rue des Vergeaux allaient y puiser l'eau dont elles avaient besoin. Le biographe du XIIP siècle nous dit qu Ulphe allait s'y baigner quelquefois par les temps de chaleur : In quo quidem fonte sub es* tivo caumate se decrevù aliquoties balneare. Peut-être faut-il entendre par là qu elle s'y rafraîchissait le visage et les mains. L'auteur ajoute (n® 9) qu'on prenait dans ce puits Teau nécessaire aux oblations des messes, en souvenir de la chaste vierge qui s'était montrée si dévote au Saint-Sacrement de Tautel. Cet usage parait avoir p^sé« véré jusqu'au milieu du XVIIP siècle. Un puits spécial avait la même destination à l'élise Saint-Germain d'Amiens.

Chapelles et cloche de Ste Ulphe a Amiens. — Il y avait jadis une chapelle dédiée à Ste Ulphe sur les degrés de Tescalier qui conduisait à la trésorerie haute de la cathédrale. Une autre chapelle^ construite en 1373, qui, selon le P. Daire, n'avait point de titulaire, et qui, selon d'autres, fut dédiée au Sauveur, fut désignée cependant sous le nom de Ste Ulphe. C'est la première qu'on rencontre en entrant par le portail Saint-Firmin.

Parmi les huit cloches que renfermait la tour de l'Horloge, à Notre-Dame, il y en avait une qui s'appelait Domice et l'autre Ulphe : on y lisait cette inscription : A fulgure et tempestate^ foventibus sanctis Domitio et Ulphia, hanc ecclesiam libéra Domine^ anno 1697.

ICONOGRAPHIE

Outre la statue, haute de six mètres, qui décore un des huit pieds-droits de la flèche, notre cathédrale nous offre, sous le porche de Saint-Firmin le Martyr, une fort belle

S^' ULPHE ST S. DOMIOE. 579

statue de Ste Ulphe, la tête voilée et tenant un livre à la main. Ce type remarquable du XIII* siècle a été lithogra-^ phié dans les Églises et Châteaux de Picardie^ t. ii.

Dans le même monument, on voit deux bas-reliefs en bois doré, représentant Ste Ulphe et S. Domice (1769), au-dessus des deux portes qui avoisinent Tautel de la chapelle dite autrefois de Sainte-Ulphe.

Pages décrit ainsi un tableau qui fut donné à la cathédrale en 1474, par Jean Marchand, prêtre de Saint-Martin-au-Bourg : a Ce tableau est un des plus anciens de la cathédrale; on n*a pas épargaé Tor dans sa peinture. Sur les deux volets de ce tableau, le peintre a représenté, dans un des côtés, la figure de S. Domice, vêtu d'une soutane de couleur rouge, avec un manteau de couleur vert et brun, tirant sur le violet, sur les épaules ; il lui a mis une grande calotte rabattue sur ses oreilles et sur ses cheveux frisés, assez longs. Ce saint chanoine tient à la main un livre également couvert de rouge; on voit aussi, proche de lui, son ermitage bâti dans l'épaisseur d'une forêt. Dans l'autre côté du volet, le peintre a représenté la figure de Ste Ulphe, vêtue en habit de religieuse, tel que les portent aujourd'hui celles du Paraclet de cette ville. J'ignore si le peintre a devancé le temps auquel ces religieuses ont commencé à s'établir dans cette abbaye. On voit Ste Ulphe proche de sa petite cellule, placée dans un lieu marécageux, semblable à celui que son histoire nous décrit. Il n'a pas même oublié d'y peindre les grenouilles dont ce lieu est rempli et qui ont occasionné le miracle rapporté dans sa Vie. » (Descrtpt. de la cathéd.^ p. 242.)

Sur le fronton de l'abbaye de Notre-Dame du Paraclet d'Amiens, on voyait Tévêque Chrétien donnant à Ste Ulphe le voile de religieuse que vient de lui apporter une pieuse femme. ^- Dans l'intérieur de l'église, une statue de la Patronne faisait face à celle de la sainte Vierge : sur le piédestal de celle*ci, on lisait : Sancta Maria in qua mater; et sur l'autre : Sancta Ulphia in qua filia. (Manuscrits de Pages, i, 406.)

Le P. Cahier {Caractéristiques des Saints^ p. 275) donne

^0 S^" ULPHE ET S. DOMICIÎ.

une gravure de Ste Ulphe en prières avec une grenouill* à ses pieds, sans indiquer l'origine de cette représentation.

Notons encore la statue qui décore la chapelle de Sainte- Ulphe, à Boves, un vitrail moderne à Villers-Bretonneux, une gravure de Nicolas Regnesson qui se trouve au Cabinet des estampes, Collection des Saints^ t. vn, f* 44, et en tête de la Vie de Ste Ulphe^ par Simon Martin ; enfin, une lithographie qui se trouve dans la Vie de Ste Ulphe, par le P. Sellier.

BIBLIOGRAPHIE

Le texte latin de la Vie de Ste Ulphe^ qui se trouve dans le Ms. 103 de la Bibl. d'Amiens, est incomplet. Les premiers feuillets en ont été déchirés et l'histoire ne commence qu'au milieu du chapitre xiv. C'est une copie faite en 1542 par frère Jacques le Thomas, sur un manuscrit qui appartenait aux Célestins d'Amiens. Cette œuvre date de la iSn du XIII« siècle, puisque l'auteur parle de la ressemblance des deux religieuses, iSlles du fondateur du Paraclet, Enguerrand de Boves, ressemblance qui lui a été attestée par un témoin oculaire, Robert II, abbé du Gard, qui mourut en l'an 1300. Il ne serait point impossible que ce dernier chapitre consacré à la fondation du Paraclet et le chapitre précédent, qui rapporte le miracle des grenouilles, ne soient une addition faite à l'œuvre primitive qui serait un peu antérieure. Nous avons indiqué dans une note (p. 557) le motif qui fait supposer que l'auteur était un religieux du Gard.

Le même manuscrit provenant de l'abbaye du Paraclet contient la traduction copiée de la même main, dont nous avons reproduit quelques passages. Les derniers feuillets arrachés nous privent des deux derniers chapitres. Le traducteur a intercalé dans le corps de son récit celui qui concerne la légende defs raines.

S^ ULPHC BT S. DOMIC£. dtl

Les Actes de Ste TJlphe, publiés par J. Bolland, au 31 janvier, ne sont que des leçons d'un Légendaire qui appartenait à Téglise collégiale d'Abbeville. C'est un abrégé fort incomplet du texte latin de notre manuscrit.

Le P. Jean Van Hecke, un des nouveaux boIlandistes,a publié, au 23 octobie (t. x oct. p. 143), des fragments mutilés du même texte. 11 est regrettable qu'on ne lui aie point signalé l'existence du manuscrit de la Bibliothèque d'Amiens. Il fait remarquer avec raison que l'auteur anononyme du XTIP siècle a dû avoir entre les mains une ancienne Vie rimée, dont il copie certains passages.

Outre ces documents et les ouvrages de Daiue, Dobeilh, GozE, Janvier, Machart, Simon Martin, Pierre de Saint- Quentin, de Sachy, Salmon, le P. Sellier, etc., cités dans le cours de cette biographie, nous avons consulté :

Manuscrits : Claude Gellée, Extractum ex bibliotheca Ecclesiae Ambianensis (p. 59 et 68), Ms. des Archives du département de la Somme. — Bréviaires d'Amiens^ desXII^^ Xllt et XIV^ siècles, — Dou ville. Vie des hommes illustres de Picardie^ v, 143 (Bibl. de Rouen). — De Court, Mém. chronoL^ t. i, liv. ii, ch. xiv. — Pierre Bernard, Pèlerinayes.

Imprimés : Le Cointe, Annal. EccL Franc, t. iv, ann. 721 , n" 56et57.— La Morlière, Antiquités d'Amiens^ p. 38. — Pages, Manuscrits, v, 477. — Les Recueils Itagiographiques de Ch. Barthélémy, Chalemot, Giry, Ceriziers, Godescard, l'abbé Pétin, Mgr. Guérin, etc. — Le P. Lelo.ng, dans sîx Bibliothèque historique de la France^ signale une Vie de Ste Ulphe; par M. Dupré, Amiens 1637, in-8*, qu'il nous a été impossible de rencontrer dans les dépôts publics de Paris et de la Picardie.

s. ULTAN

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