PATRONAGE
S. Honoré était presque partout le patron des boulangers et, par extension, des pâtissiers, des oublieurs, des fleuriers, des marchands de farine, des meuniers et de diverses autres professions qui ont quelque rapport avec la fabrication du pain. Nous allons examiner les divers motifs qu on a allégués jusqu'ici pour expliquer ce choix et nous tâcherons ensuite de déterminer la véritable cause de ce patronage.
L'interprétation populaire qui métamorphose notre pontife en boulanger prend assurément sa source dans l'iconographie du Moyen-Age. On aura considéré comme un instrument de profession, au lieu d'un symbole de patronage, la pelle chargée de trois pains que S. Honoré tient dans la main gauche.
Une autre explication populaire nous dira que c'est le père de notre évêque qui était boulanger, mais cette hypothèse, pas plus que la première, ne repose sur aucun document historique : elle est môme contraire à la tradition.
Nous lisons dans la Biographie dAbbeville^ de M. Louandre, que c'est le père nourricier de S. Honoré qui était boulanger : c'est encore là une hypothèse dénuée de preuves. Mais quand bien même on l'admettrait, cette circonstance isolée est trop insignifiante en elle-même pour qu'elle ait frappé l'imagination populaire et lui ait inspiré le choix d'un patronage.
Ce choix, d'après Nerlande, aurait été motivé par la pluie miraculeuse qui advint en un temps de sécheresse, lorsqu'on fit à Amiens, en l'an 1060, une procession générale avec la châsse du Saint. Mais la cessation du fléau intéressait la populatiMi tout entière et non pas seulement les boulangers. De semblables résultats, d'ailleurs, sont attribués à mille autres saints par les hagiographes du Moyen-Age, et nous ne voyons pas pourquoi la gratitude
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des populations se serait portée de préférence sur le saint évéque d'Amiens.
On dit encore que S. Honoré fit plusieurs fois distribuer aux pauvres des provisions de farine sans rien diminuer du dépôt qu'il tenait en réserve. Cette anecdote controuvée est modifiée de la manière suivante dans le texte d'une grande image coloriée, imprimée à Metz par Gangel, et qu'a bien voulu nous communiquer notre collègue M. Gabriel RembauU : « Dans une disette qui eut lieu à Amiens, ce saint évêqud sacrifia son bien pour acheter du blé qui devait secourir les fidèles. Un boulanger de la cité, malheureux comme les autres, trouva un matin ses sacs remplis de farine. C'est depuis cette époque que les boulangers l'honorent comme leur saint patron. » Malheureusement pour cette explication si plausible au premier abord, il n'existe aucun récit de cette nature dans la légende de S. Honoré, où abondent pourtant les narrations miraculeuses. ^
On a encore dit que Renold Chereins qui, au commencement du XIIP siècle, bâtit une chapelle à Clichy en l'honneur de S. Honoré, exerçait la profession de boulanger *, qu'il introduisit ainsi le culte de notre saint évêque dans la ville de Paris, et que sa fondation détertnina ses confrères dans le choix de leur patron. Ce sont là tout autant d'erreurs. Chereins était un riche bourgeois qui consacra une partie de sa fortune à une ceuvre pie ; il n'inJ;roduisit point à Paris le culte de S. Honoré, puisque nous trouvons son office dans les missels et bréviaires parisiens du XII* siècle, et que le collège des Bons-Enfants, fondé dans le même siècle, était déjà sous le vocable de S. Honoré.
Le P. Cahier, dans ses Caractéristiques des saints hasarde cette explication : « Je proposerai timidement de s'en rapporter à cette circonstance de la vie de S. Honoré, où l'on veut qu'une main divine lui ait présenté le pain dautel^ soit avant, soit après la consécration. » Nous ne croyons pas que cette espèce d'assimilation entre le pain vulgaire et
^ Biographie du dép. de la Somme^ t« ii, p. ICI.
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rhostie consacrée soit dans Tesprit du Moyen- Age, qui aurait pu voir là une sorte d'irrévérence. Ce qui, d'ailleurs, appelle l'attention dans ce miracle, c'est la main mystérieuse qui devait administrer au célébrant la sainte communion, et non point l'hostie, qu'elle fût consacrée ou non.
Ce qui déterminait les choix populaires des patronages, ce n'était point les rapprochements forcés, les comparaisons subtiles, mais les faits extraordinaires qui frappaient vivement l'imagination. Or, nous trouvons dans la légende même de S. Honoré un événement de cette nature. C'est l'anecdote de cette nourrice qui, alors qu'elle s'occupait de la cuisson du pain au château de Port, accueillit avec une complète incrédulité la nouvelle de la promotion d'Honoré à l'épiscopat, et s'écria qu'elle croirait plus volontiers que le fourgon en bois, avec lequel elle venait de remuer des braises ardentes, prendrait racine et se changerait en arbre. On se rappelle que le fourgon devint aussitôt un plantureux mûrier, chargé de feuilles et de fruits. Tl importe peu que le fait soit vrai ou faux, il suffit, pour ce qui concerne l'objet de notre recherche, que cela ait été cru par les populations du Moyen- Age. N'est-il point plus que probable que c'est ce fourgon, cet instrument de boulangerie, servant de matière à un prodige si extraordinaire, qui aura déterminé les boulangers à prendre S. Honoré pour patron? A l'occasion de son élévation à l'épiscopat, leur pelle professionnelle avait été glorifiée ; ils voulurent à leur tour glorifier par un acte spécial celui à qui ils attribuaient ce prodige.
Dans une lecture faite à la Sorbonne en 1869 *, j'ai exprimé cet avis, en croyant le donner le premier. Je devais d'autant mieux le supposer qu'aucun écrivain picard n'avait émis cette explication. Depuis, j'ai consulté de nouveau les CaractéristiqiLes du P. Cahier, et j'ai été fort étonné d'y trouver l'indication du fourgon comme une des
* Origine du patronage liturgique des boulangers. Cette notice est insérée dans la lievue de Vart chrétien^ tome XIII, p. 382.
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causes possibles du patronage. Une lecture trop rapide m'avait fait négliger ce passage. Habitué à rendre à chacun ce qui lui est dû, comme le témoigne assez la surabondance de mes notes, je considère comme un devoir de mentionner ici mon involontaire oubli, en priant le savant P. Cahier d'excuser ma distraction.
La corporation des boulangers d'Amiens célébrait sa fête en grande pompe dans la chapelle de la cathédrale dédiée à S. Honoré. Elle avait le privilège de porter sa châsse aux processions générales. Les quatre boulangers et les deux pâtissiers investis de cet honneur avaient un bâton à la main et une couronne de fleurs sur la tête.
Un conflit survenu en 1576 entre les échevins et les pâtissiers, détermina le Chapitre à faire porter les reliques, cette année-là, par six de ses membres ^ Aujourd'hui, c'est seulement le jour de S. Honoré que quatre boulangers, le bâton traditionnel à la main, portent la châsse en procession, dans l'intérieur de la cathédrale.
En 1667, la châsse fut réparée avec les offrandes de la corporation.
Les statuts des boulangers et pâtissiers d'Amiens, du 23 mars 1408, obligent les confrères à payer, chaque année, a la somme de 26 deniers pour les frais et dépens de la confrérie qui se fait entre eux au nom du glorieux corps de Mgr S. Honoré. » L'article 9 est ainsi conçu : « Que tous lesdis boulenguiers , pasticiers et fourniers seront tenus d'estre en estât et habit honnourable, selon leur faculté et pu^issance, à la pourcession, le jour S. Honoré, tant et si longuement qu'elle sera faicte et à le messe tant qu'elle soit cantée, en la capelle de ladicte confrairie.... à paine de XIII deniers, à applicquer au prouffit de ledicte confrairie et dudit mestier. » On portait à cette procession un grand cierge et 4 torches de cire, qu'on allumait également aux mariages, aux enterrements des confrères, et aux baptêmes de leurs enfants '.
* Registre aux délibérations du Chapitre : Mss. 517 de la Bibl. comm. ' ÀUG. Thierry, Monuments de Vhist, du Tiers-État^ ii, 46.
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A Montdidier, celui qui était reçu maître de la corporation donnait 16 livres pour l'entretien du cierge de S. Honoré. Chaque apprenti, en entrant chez un patron, payait cinq livres d'argent et une livre de cire « à la chandelle de S. Honoré *. »
Les statuts des boulangers de Rouen (1491), portent qu'ils ne pourront cuire leur pain le jour de S. Honoré, sans le congé de la justice, à peine de 30 sols d'amende '.
La communauté des boulangers de Bergues portait : d'azur^ à un saint Honoré de carnation, vêtu pontificalement d'or et de pourpre, tenant en sa main destre une pelle d'or chargée de trois pains de sable et posé sur une terrasse de sinople '.
Les corporations d*Arras, de Saint-Quentin, etc., portaient des écussons analogues sur leur bannière *.
Le P. Proust, dans sa Vie des Saints^ après avoir consacré à S. Honoré un article où abondent les erreurs, fait une réflexion morale qu'il nous semble curieux de reproduire pour sa naïveté : « Prenez donc garde à vous, traiteurs et pâtissiers qui avez pris pour votre patron S. Honoré, de ne pas le déshonorer par votre état même, qui semble n être point nécessaire au public, mais seulement pour satisfaire la délicatesse des gens sensuels qui font un dieu de leur ventre, ignorant les règles'de la tempérance ; et vous, compagnons boulangers, prenez garde que votre négligence ne cause à vos maîtres la perte de quelques fournées de pain, en vous endormant, ou en contribuant au faux poids par le défaut de cuisson. »
Nous devons faire remarquer que S. Honoré ne fut point adopté partout comme patron des boulangers. A Saint- Denis, c'était S. Ysses, abbé de Celles, en Berry, parce que, dit Ménage, son nom en grec signifie blé (î!) ; dans le
* De Beauvillé, Hist. de Montdidier^ ii, 29. ' Gautier, Dict. des con frênes,
' Armoriai de Flandre^ Bibl. nat. fond d^Hozier X, 12, Bureau de Bergues, p. 704, n" 147.
* Le Moyen-Age et la Renaissance^ t. m, f> 15. — GomàRT, Études Saint'Quentinoises,