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NEUVIÈME ADBÉ DE CORBIE

2 Janvier. — f 826.

Deux célèbres abbés «le Corbie, S. Paseliase Radberb et S. Géraud, nous ont laissé chacun une vie d' Adélard 1; ils seront nos principaux guides dans la biographie que nous allons lui consacrer.

Adélard naquit vers Tan 75 i 7 à Huysse, près

1 Adhalardus, Adalhardus, Adalhartvs, Adhœlardvs, Adelardus, Adelhartus, Adelhardus, Adalardus. Adalardus, Adelanlvs, AU nardus, Alardus, Athelardus. — Adhalart, Adalhard, Adhalard, Alhelard, Adelrad, Aslard, Adœlard, Allard, Alard, Alart.—Lc» Chroniques de Saint-Denis le désignent, par erreur, sous le nom $Adam. Il est souvent appelé Adélard l'Ancien par opposition à Adélard le Jeune, dont nous raconterons bientôt la vie. Il ne faut confondre ni l'un ni l'autre avec un comte du palais, de même nom, dont parle Eginhard dans ses chapitres des années 823 et S25. — Son nom vient du tudesque : adel, noblesse, et art, race ; qui est de noble race.

* Nous ne pouvons admettre la date de 753 qui est donnée par Kaillet et Y Histoire litl. de la France. Les auteurs contemporains nous disent qu'il quitta la cour à l'âge de vingt ans, a l'occasion du divorce de Cbarlemagne et d'Hermengarde. Or, ce divorce ayant eu lieu en 771, il devient incontestable qu' Adélard naquit en 751.

10 8. AUKLAKl), ABBÉ DE COKBIE.

d'Audenarde, dans le diocèse actuel de Gand ». Il eut pour père le comte Bernard qui était fils de Charles Martel a. Adélard était donc neveu de Pépin le Bref et cousin germain de Charlemagne. Il fut élevé à la cour, où il reçut l'éducation qu'exigeait sa naissance s. Charlemagne, en montant sur le trône d'Austrasie, le nomma comte du palais 4; mais Adélard sut toujours résister aux séductions des grandeurs et des plaisirs, en mettant toutes ses actions sous la sauvegarde d'une pensée chrétienne.

11 nourrissait depuis longtemps une profonde aversion pour la dissipation qui régnait à la cour, quand un événement inattendu vint encore fortifier ces

1 MiiYfK, Mol n nus, Mgk dk Ram, etc.

* Bcltkau (Abrège de l'Hist. de l'ordre de S- Benoît% tom. u, p. G39) dit qu' Adélard était d'origine saxonne par sa mère. Cela nous paraît fort douteux. Paschase Radbert, qui nous a laissé l'histoire d'Adélard et celle de son frère Wala, répète plusieurs fois que ce dernier est né en Saxe ; mats il ne fait aucune allusion à l'origine saxonne d'Adélard. Il est probable qu'il était d'un lit différent et que sa mère était de race franque. — Une ridicule tradition qui avait cours à Bertheim, en Alsace, prétendait qu' Adélard était le plus jeune des quatre fils Aymon. Les habitants de cette localité montraient dans leur église un tableau où était figuré le cheval gigantesque qui aurait été le compagnon d'enfance d'Adélard. — Dk Rkiffenbeug, Chronique de Philippe Afouskes, t u, p. ccv.

* Malbrancq, qui confisque tant d'événements au profit de la Morinie, ne manque pas de dire qu'Adélard, ainsi que Charlemagne, fut élevé à l'école d'Aire. Il ajoute que notre saint fut le directeur spirituel de sa cousine Ste Isbergue. [De MorinU% u, 197.)

4 Le comte du palais était juge de tous les officiers de la maison du roi; il remplissait les offices de connétable, chambellan, échanso n, grand prévôt, bouteiller. etc. Ces fonctions ne furent partagées enlrc plusieurs titulaires qu'à la fin du XIIe siècle.

S. A DÉLARD, ABBÉ DE CORBIB. 17

saintes répulsions et le déterminer h embrasser la vi<> monastique.

Adélard, comme les principaux seigneurs de son temps, avait assisté en 770 au mariage de Charlemagncavec Hermengarde \ fille de Didier, roi des Lombards, et avait engagé son serment pour attester l'inviolabilité de cette union. Elle fut pourtant dissoute dès Tannée suivante. Hermengarde, maladive et stérile 3, fut répudiée et se vit remplacée par Hildegarde, épouse plus heureuse qui devait donner neuf enfants à Charlemagne. Adélard resta fidèle à l'infortune, et ne voulut point déposer ses hommages aux pieds de la nouvelle reine, qu'il considérait comme une coupable usurpatrice. Pour donner une éclatante désapprobation à ce divorce, justifié par les uns, condamné par les autres, jugé encore aujourd'hui a des points de vue divers, il résolut de se retirer à l'abbaye de Corbie s.

1 Paschase Radbert, l'un des deux biographes d' Adélard, ln nomme Désirée.

* Quia clinica esset et ad propagandam prolem inhabilis. Mo* mach. Sanoal. Viia Karol. M., 1. u, c. 20. — S. Géraud dit que Charlemagne .agit ainsi en haine de son beau-père, t'tta S. Adalhardi, n« 6. Êginahd n'ose affirmer aucun motif : Causant incertain.

* Si S. Paschase Iladbei t, auteur contemporain, ne s'est point trompé dans l'appréciation des motifs qui ont fait fuir Adélurd de la cour, il devient difficile d'admettre le système qu'ont adopté le Père Lecointc et plusieurs biographes modernes, pour justifier ce divorce de Charlemagne. Il prétendent qu'il ne répudia Hermengarde que pour reprendre Himiltrude, sa femme légitime, dont il s'était séparé quelques mois auparavant. En agissant ainsi , Charles aurait cédé aux remords de *a conscience et aux représentations du pape Êtienne. Himiltrude serait morte en 770, et c'est seulement alors que Charlemagne aurait épousé sa troisième femme

J« f. ADKI.MII», ABDK I)K t'OKBIK.

Eginard nous raconte qu'en décembre 774 , Charles ayant appris la mort de Carloman, se rendit ù la ville de Corbeny, dans le Laonnais. Parmi les principaux personnages qui vinrent assister au sacre du roi d'Austrasie, comme monarque des Francs, on remarquait Adélard Nous devons, donc en conclure que ce n'est qu'a la fin de cette année qu'il entra à Corbie. Il n'avait que vingt ans lorsqu'il renonça a toutes les espérances qui lui souriaient, pour aller remettre sa volonté entre les mains de l'abbé Addon \ Il passa son année de noviciat dans les exercices de la plus vive ferveur. Né sur les marches du trône, il n'aspirait qu'à occuper le dernier rang parmi tous les novices. Destiné par sa naissance à commander aux autres, il ne songeait qu'à se perfectionner dans

Hildcgarde. Mais il paratt évident, d'après le texte d'Eginard, que Charles ne rappela point Himiltrude et qu'il épousa immédiatement HiMegarde. S'il en avait été autrement, comment Adélard aurait- il pu s'en scandaliser? D'ailleurs, en adoptant cette explication, onjustifie un divorce de Charlemagnc, mais on en incrimine un autre. Nous croyons que la véritable excuse de Chatlemagne se. trouve dans le siècle où il a vécu. Le dogme chrétien de l'indissolubilité du mariage n'était pas encore compris chez les Francs, comme il le fut quelques siècles plus tard, grâce à la vigilante persistance des souverains Pontifes. Dans certains cas, l'obligation de cette loi paraissait douteuse, et les hommes les plus éminents par la science et la vertu partageaient des avis différents. C'est seulement ainsi que nous pouvons nous expliquer comment le divorce de Chai les a été approuvé par une partie du clergé, judicio sanctissimorum sacerdotum, comme nous l'apprend le moine de Saint- Gall, et, d'une autre part, vivement blâmé par Adélard et d'autres personnages considérables, comme nous le dit Paschase : Cutpabqt omnibus modis taie connubium.

1 Égimard, Annal. — Annal. Met,

* C'est le sentiment de Mabillon (Act. SS„ v, 311). D'après h» Gai lia christiana, c'était Mordram qui était alors abbé.

la science si difficile de l'obéissance, et, nu lieu d'attirer l'attention sur l'éclat de ses mérites, il enveloppait ses vertus dans l'ombre et le silence. Quand il eut fait profession, l'abbé Addon lui donna l'emploi de jardinier, pour détruire entièrement les derniers vestiges d'attachement qu'il aurait pu conserver à sa première condition. Adélard s'appliquait avec ardeur à remplir ces modestes fonctions; et ces vulgaires travaux, loin d'étouffer chez lui l'amour de la contemplation, lui fournissaient d'ingénieux motifs d'élever son âme à Dieu. Dans le terrain qu'il cultivait, il voyait le symbole de l'âme qui ne peut produire de bous fruits que sous l'effort d'un travail assidu. Il y reconnaissait l'image du paradis terrestre et se figurait en être le nouvel Adam, soumis par Dieu à la perpétuelle épreuve de l'obéissance. Le souvenir de cette humble phase de la vie de notre saint s'est toujours précieusement conservé au monastère de Corbie; aussi, jusqu'à la Révolution, uti des enclos porta le nom de jardin d% Adélard 1 .

La renommée de cette complète abnégation vola bientôt jusqu'à la cour. Les grands du royaume prétextèrent les souvenirs de l'amitié ou les liens de la parenté pour aller visiter le prince jardinier, les uns par un simple motif de curiosité, le plus grand nombre par un pieux sentiment de vénération. Adélard qui, en abandonnant le monde, avait espéré l'oubli, craignit que ces éclatants témoignages d'estime ne finissent par lui enfler le cœur. Pour échap-

1 D. Cocquklin , Ilist. Corb. compend., document édité par M. Oarnier, dan» le» Mévi. de la Soc. des Ant de Picardie, t. vin. p. 405.

20 S. ADÉLARD. ABBÉ l>E CORME.

per à ce danger, il prit lu résolution d'imiter l'exemple de son oncle Carloman, en allunt demander le culine d une solitude impénétrable à la célèbre abbaye du Mont-Cassin, berceau de Tordre de saint Benoit.

Là, le moine de Corbie se trouva enveloppé d'une atmosphère de science et de littérature qui ne dut point rester sans influence sur le reste de sa vie. • Une tradition locale, dit M. Alphonse Dantier ', rapportait que Terentius Varron avait habité autrefois le Mont-Cassin, et que la magnifique demeure qu'il y possédait était devenue, par ses soins, un centre de hautes études. En acceptant l'héritage du plus savant des Romains, les fils de S. Benoît ne s'alarmaient nullement du fardeau d'une succession qu'ils trouvaient plus glorieuse que pesante. Aussi le chroniqueur de l'abbaye est-il fier de pouvoir dire qu'à l'époque où la puissance romaine brillait de toute sa splendeur, « la cime élevée du Mont-Cassin était comme une forteresse au sommet de laquelle s'était retranchée la science philosophique, reflet lumineux de l'éternelle Sagesse * • . L'exemple qu'avaient donné les premiers bénédictins fut suivi par plusieurs religieux qui, dans le cours du VIP et du VHP siècle, composèrent des homélies, des éloges de saints, des traités de grammaire et de théologie, ouvrages qui, avec les légendes et les chroniques contemporaines, formèrent dans toute la chrétienté le fonds de la littérature monastique.

1 Les Monastères bénédictins d'Italie, i, 350. * Pétri Djacom Chronic. Cassin.

Adélard avait pris soin de cacher son illustre naissance, pour assurer l'oubli auquel il aspirait : mais telles n'étaient point à son égard les vues de la Providence, qui le destinait à la conduite des âmes et au gouvernement des affaires. Un anachorète, étant venu demander l'hospitalité au Mont-Cassin, révéla le nom et la patrie d'Adélard, et mit le comble à l'anxiété du prince fugitif, en lui apprenant que des émissaires de Charles étaient à sa poursuite. Ils arrivèrent bientôt en effet. Toute résistance devenait impossible: Adélard fut reconduit à l'abbaye deCorbie, au grand regret de l'abbé Potto et de tous les moines du Mont-Cassin '.

Peu de temps après, vers 781 , l'abbé Mordram voulut se démettre des fonctions qu'il croyait incompatibles avec son grand âge. Toutes les voix se portèrent sur Adélard qui, malgré sa modestie, fut obligé de céder aux instances réitérées de son abbé et de toute la communauté. L'ascendant de la vertu suppléa chez lui h l'autorité des années. Il ne craignait point d'introduire les réformes qui devaient faciliter une plus grande perfection dans l'accomplissement de la règle; son éloquence persuasive faisait évanouir toutes les objections de l'indolence et de la routine Selon les circonstances, il savait allier la fer-

1 L'Histoire littéraire de la France (iv, 48 %) prétend à tortqu' Adélard, pendant son séjour au Mont-Cassin, se lia d'amitié avec Paul Warnefride. Le célèbre auteur de l'Histoire des Lombards ne se retira au Mont-Cassin qu'en 787, et c'est en 780 qu'Adçlard fut contraint de quitter cette abbaye. C'est pendant sa régence d'Italie qu'Adélard connut Putil Warnefride. Il obtint de lui la copie de cinquante-cinq lettres du pape S. Grégoire, collationnées sur les manuscrits les plus authentiques.

meté qui résiste éncrgiqmment aux abus, nvec l'indulgente condescendance qui s'accommode aux nuances des caractères et à la variété des humeurs.

Charlemagne, dont la grande âme était inaccessible aux petitesses de la rancune, appelait souvi nt Adélard à la cour \ Il lui assignait une des premières places dans l'école palatine, où Alcuin enseignait les sept arts libéraux *. L'abbé de Corbie se lia alors d'amitié avec Angilbert, qu'il devait plus tard déterminer a embrasser l'état monastique. C'est ce que nous pouvons inférer d'une lettre 3 où Alcuin prie Adélard de veiller sur le salut d'Augilbert, trop épris de l'amour des spectacles, et de se charger de cette mission qui lui était devenue impossible. 11 est a remarquer qu' Adélard fut a peu près le seul qui emprunta son surnom littéraire a l'hagiographie. Tandis qu'Alcuin, Angilbert, Théodulpheravivaient les souvenirsdel'antiquité païenne, en se désignant, sous les noms de Flaccus (Horace), d'Homère et de Pindare ; tandis que Charlemagne, pour honorer l'alliance de la royauté et du génie, empruntait à la Bible le surnom de David, Adélard, qui mettait l'empreinte de sa foi jusque dans les délassements intellectuels, choisissait le pseudonyme d'Augustin, par un pieux sentiment de vénération pour la doctrine et les vertus du saint évêque. d'Hippone. C'est, au reste, un nom que son siècle lui

1 Adélard, d'ailleurs, s'était réconcilié avec Hildegarde, quand son mariage devint légitime à ses yeux par la mort d'Herraengarde.

1 Sur l'école palatine, voir plus loin notre biographie de S. Angilbert.

> Epitt. 107.

conserva, en voyant revivre en lui les aimables qualités et la brillante éloquence de son patron littéruire.

Adélard prenait une part importante aux conseils publics connus sous le nom de plaids. 11 nous en a laissé une intéressante description dans l'un de ses ouvrages. En en citant quelques extraits, nous ferons connaître parla même les importantes fonctions que l'abbé de Corbie remplissait auprès de Chartemagne. « Il était d'usage , nous dit Adélard , que l'on tînt deux plaids par année. Le premier avait lieu au printemps, et on y réglait les affaires générales du royaume. Les décisions de cette assemblée ne pouvaient être modifiées par aucun événement, à moins d'une de ces nécessités qui font loi. Ce plaid réunissait tous les grands, soit clercs, soit laïques. Il comprenait aussi des membres d'une qualité inférieure, qui prenaient part aux discussions, sans avoir voix délibérative.

« Le second plaid n'admettait que les seigneurs et les principaux conseillers du palais. On déterminait la nature des dons que devait distribuer la munificence royale ; on examinait les affaires sur lesquelles il fallait statuer par anticipation ; on prenait communication des ordonnances que le Roi avait préparées sous forme de capitules, et plusieurs jours étaient consacrés h leur examen. Les observations de l'assemblée étaient transmises au prince, qui envoyait aussitôt ses réponses. C'est ainsi que les questions étaient approfondies jusqu'à ce que les membres de l'assemblée se fussent tous rangés à l'avis qu'adoptait la sagesse du Roi 1 . »

• De Ordine palatii, apud Hincmak.

En 79fi, Charlemagne, pour récompenser les ser- . vices d 'Adélard et lui donner occasion d'en rendre de nouveaux, l'envoya à Milan, en qualité de ministre d'Etat, auprès de son fils Pépin, roi de Lombard ie.

Les circonstances étaient difficiles : ce royaume, nouvellement formé (781), contenait ce qu'on a appelé depuis le Piémont , le Milanais, le Génois et une partie des duchés de Parme et de Mantoue. Le fils de Didier, dernier roi des Lombards, s'était retiré à la cour de Constantinople, où il attendait l'instant propice pour reconquérir la couronne patrimoniale. Il y était secrètement encouragé par les ducs de Bénévent et de Bavière, qui n'étaient soumis qu'en apparence à la politique de Charlemagne. Adélard ne fut point effrayé de cet avenir gros d'orages, et puisa dans son dévouement à la famille impériale le courage d'accomplir sa délicate mission. Il s'attacha à faire régner partout l'ordre et l'union, sévit contre les brigandages qui infestaient les grandes routes, poursuivit les déprédations des grands et punit les concussions des magistrats. Grâce à sa vigilance, les pauvres furent soulagés, et les opprimés échappèrent à la tyrannie des exactions. Les peuples reconnaissants lui prêtaient des qualités surhumaines, et croyaient voir en lui un ange descendu des Cieux, pour propager la justice et consoler l'infortune.

En l'an 809, nous voyons Adélard assister au coucile d'Aix-la-Chapelle, qui se tint au sujet de l'agitation que répandait un moine de Jérusalem, nommé Jean. Il avait été choqué de l'addition du mot Ft/ib-

S. ADÉLARD, ABBK DK C0RBIK. 25

que qu'on avait faite en Fiance, dans le chant du symbole, et, à cette occasion, s'élevait contre le dogme de la procession du Saint-Esprit. Le concile iV Aix-la-Chapelle crut que cette affaire devait être déférée au souverain Pontife, et députa à Rome, Bernaire, évêque de Wonns, Jessé, évêque d'Amiens, et Adélard, auxquels fut adjoint, en qualité de secrétaire, Smuragde, abbé de Saint-Michel, en Lorraine \ Les représentants du concile et de Charleruagne furent reçus par Léon III, dans la sacristie de Saint-Pierre. Après avoir attentivement examiné la cause, le Pape condamna la doctrine de Jean, et déclara que c'est un article de foi que l'Esprit-Saint procède tout à la fois du Père et du Fils. Âlais il fit observer en même temps que le concile de Chalcédoine avait formellement interdit de modifier le symbole. Les envoyés répondirent que, dès le cinquième siècle, les églises d'Espagne, et ensuite celles des Gaules, avaient cru pouvoir ajouter Filioque dans le symbole, parce que c'est la doctrine formelle de l'Écriture sainte; qu'elles avaient agi ainsi, non point par mépris envers les anciens décrets, mais pour mettre en évidence une des plus importantes vérités de la foi catholique ; que si maintenant on retranchait les deux mots introduits par une pieuse coutume, on pourrait s'imaginer qu'ils sont contraires à la doctrine de l'Église. Le Pape, pour concilier toutes les exigences, proposa de supprimer le chant

1 Le P. Lecointc prétend que Jessé, évêque d'Amiens ne fit point partie de cette députation , en se fondant principalement sur ce que Léon III, dans une lettre à lévèque rie Mayence, ne fait mention que de Bernaire et d' Adélard Annal, ecctes. Franc, ad ann. 809.

?l> R. ADÉLARI). ABBÉ DR C0RB1K.

du Credo, dont l'usage ne s'était introduit en France que sous son pontificat ; mais cette transaction n'eut aucun résultat. On continua, h Rome, de ne point admettre le symbole ù la messe; en France, on ne cessa point de le chanter, avec l'addition du Filioquc

Le pape Léon conserva un excellent souvenir d'Adélard dont il estimait beaucoup la droiture et la franchise. 11 en donnait une preuve lorsqu'il disait que si, par impossible, il se voyait trompé par l'abbé de Corbie, il n'y aurait plus un seul Français en qui il pût avoir confiance.

- 11 aurait été plus aisé, nous dit Paschase Radbert, de rompre des chaînes de fer que de voir Adélard porter atteinte ù la fidélité de ses promesses. La vérité découlait de son cœur comme d'une source. Le sceau de Jésus-Christ était profondément empreint sur son âme et rendait 6a loyauté incorruptible. »

Le roi Pépin mourut le 8 juin 810. Outre cinq filles, il laissait un fils nommé Bernard, que recueillit aussitôt la tendresse de son aïeul. Adélard continua à gouverner l'Italie, en attendantqu'elle eût un chef. La réputation de sa sagesse pouvait maintenir la paix au dedans, mais ce n'était point un boulevard suffisant pour préserver la Lombardie des invasions belliqueuses. Déjà les Maures d'Afrique et d'Espagne se préparaient à descendre sur les côtes d'Italie, quand Charlemagne convoqua une diète à Aix-la-

• Régi non, Chrome, nd ann. 800. — Uaronits, Annal, eccles., ibid. — Mabim.on, Annal, bened., t. n, p. 388. — Fi.fprt, Hitt. ttclés., \. xi.v.

Chapelle. Il y fut résolu qu'on enverrait à Milan le jeune Bernard, âgé alors de treize ans, pour succéder a son père. Il fut proclamé roi d'Italie en 810. Adélard fut son guide et sou conseiller, et continua, de concert avec son frère Wala, à diriger les affaires publiques. C'est sous le règne de Bernard qu'il rendit à Spolète un jugement en faveur d'un monastère , que des héritiers peu scrupuleux voulaient dépouiller de ses droits 1 . Vers la même époque, il apaisa une violente discorde qui s'était déclarée entre Spolète et Bénévent.

L'abbé de Corbie assista, en 814, au concile provincial de Reims, tenu à Noyon par l'archevêque Wulfaire, pour régler un différend qui s'était élevé entre les évêques de Noyon et de Soissons, au sujet des limites respectives de leurs diocèses. Il y fut décidé que diverses localités situées en deçà de l'Oise, et entre autres Ourscamps, appartiendraient au diocèse de Noyon *.

Adélard, au milieu de ses hautes fonctions politiques, n'oubliait pas les intérêts de son abbaye. Corbie ne possédait aucune relique importante, aucune de ces précieuses châsses que les monastères ont toujours considérées comme la plus désirable richesse. Le pieux abbé obtint de Charlemagne le don d'un coffret d'or, rempli de précieuses reliques, qu'il portait toujours dans ses voyages. Ce reliquaire fut désigné sous le nom de prime de S. Pierre, parce

1 Ce jugement pro abbate Farfensi a été publié par Mauillon, dans son Afuswm italicum, t. i, p. 54.

* Flodoaui», llist. er.r.les. liemens , 1. n, c. 18. — Labbs. vi, col. 1303. — Goi'MiET, Arles de la prov. ercl. de Reims, i, 139.

28 S. ADÉLARP. ABBK DE CORBIE.

que ce turent les premières reliques que posséda l'église Sai nt- Pierre de Corbie. En 1283, l'état de vétusté du reliquaire carlovingien contraignit les religieux à déposer leur précieux trésor dans une autre châsse, qu'on désigna sous le nom de nouvelle prime, et on y ajouta quelques autres reliques plus modernes. L'inventaire de cette translation contient les noms de plusieurs saints de Picardie, et entre autres ceux de S. Firmin, S. Quentin, S. Fuscien, S. Victoric, S. Quentin et S. Valéry !.

La considération dont Adélard jouissait à la cour ne pouvait altérer la prédilection qu'il avait pour la solitude; il ne laissait échapper aucune occasion d'en goûter les austères douceurs, et dès que les circonstances le lui permettaient, il se dérobait au fardeau des honneurs, pour se réfugier dans l'humilité du cloître. En franchissant le seuil du monastère, il laissait dehors le souvenir des vanités du siècle, et ne songeait plus qu'a donner à ses frères l'exemple de toutes les vertus monastiques.

Il était aussi sévère pour lui-même qu'indulgent pour les autres. Aucun motif ne lui paraissait suffisaut pour le faire relâcher de ses jeûnes et de ses mortifications. Mais son zèle sous ce rapport n'était point poussé jusqu'à l'indiscrétion, et, quand on l'exhortait à modérer ses rigueurs, il se soumettait ù ces conseils, eu disant à. ses religieux : « J'aurai soin de votre serviteur, afin qu'il soit en état de vous

1 Le procès-verbal de la translation de la prima Sancti Pétri est inséré dans Mawllon, Acta SS. O. S, B., t il, p. 372. L'original de cette pièce, provenant du trésor de Corbie, est conservé à la Bibliothèque d'Amiens, sous le numéro 527.

servir plus longtemps » . Son humilité ne se démentit jamais. Il était reconnaissant envers ceux qui l'avertissaient des imperfections qui lui échappaient. Malgré la supériorité de son intelligence, il soumettait tous ses projets et ses écrits au jugement de ses moines. Sa profonde humilité lui faisait croire qu'il était un grand pécheur, et il ne passait jamais un seul jour sans déplorer son infidélité à la grâce. Paschase Radbe.rt, qui était son disciple favori, et qui devait plus tard écrire sa vie, lui demanda un jour pourquoi il était si prodigue de ses larmes * : — « Je pleure sur moi-même, répondit le saint abbé : ne croyez pas que ce soit par un sentiment exagéré de modestie ; c'est pour effacer* des fautes qui ne sont que trop réelles. »

La sollicitude d'Adélard s'étendait sur tous les religieux. Dans la crainte d'en oublier quelques-uns, il en avait toujours la liste inscrite sur ses tablettes, et il s'arrangeait de manière à ne point passer une semaine, sans avoir visité chacun d'eux dans sa cellule. Les pauvres étaient aussi l'objet de sa constante prédilection, et il se dépouillait de tout en leur faveur. Il lui arriva un jour de leur distribuer tout le fromage du monastère , sans rien réserver pour les religieux. Le cellérier lui en témoigna son mécontentement. — « Rassurez- vous, dit Adélard, Dieu pourvoit toujours aux besoins de ses serviteurs. » —

1 Paschase Radbert nous dit ailleurs (n° 25) : ■ Fateor nunquam me invenisse vit'um cui fons lacrymal uni tantus inesse t •. Parmi les saints qui furent spécialement doués du don des larmes de componction, on peut citer S. Augustin, S. AnBchaire, S. François d'Assise, S. Louis Bertrand, Ste Paule, Ste Mari* d'Oignics, Ste Colette, etc.

S. A DELA Kl), ABDK DE CORBIK.

• Oui, répondit le cellérier, pourvu qu'on ne lasse point su générosité par d'imprévoyantes profusions. » Comme il disait ces mots, deux charrettes chargées de fromages et de poissons arrivèrent à la porte du monastère, -et le saint abbé fit remarquer avec douceur à l'économe combien la libéralité divine avait dépassé la mesure de sa confiance.

Les personnages les plus érainents ne dédaignaient point de prendre l'avis d'Adélard, dans les questions litigieuses. C'est ainsi qu'Agobard , archevêque de Lyon, consulta celui qu'il appelait son maître, sur la conduite qu'on devait tenir envers les esclaves des Juifs qui demandaient le baptême, malgré la volonté de leurs maîtres \

Adélard exerçait une influence d'autant plus puissante qu'il mettait au service de sa haute raison une éloquence entraînante et s'exprimait avec une égale perfection dans les langues latine, tudesque et romane a.

Tant de qualités naturelles qui portèrent la réputation d'Adélard jusque chez les Grecs et les habitants des îles; tant de vertus éprouvées qui lui firent donner par son siècle les glorieux surnoms de Jérémie, d'Antoine, de Grégoire et d'Augustin, ne

1 A goba uni Opéra. 1. 1, pp. 98 et 268.

* On sait que le concile de Tour*, tenu en 813, ordonna aux évêques de traduire les passages des Pères en tudesque pour les Francs, et en rvttique pour les Gaulois, qui commençaient, surtout dans les campagnes, à ne plus bien comprendre le latin. On peut juger dea deux langues populaires employées par Adélard en consultant l'ouvrage que M. Hoffmau de Fallorsleben a publié à G and sous le titre de Monuments des longues romane et tudesqu* dans h IX* siècle.

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