TOM
11 't S. ANGILBERT. ABBÉ DE SAINT-RIQI'IER.
mariage, tandis qu'il ne l'aurait été que plus tard, pendant son abbatiat ' . Mais, si Anscher s'est trompé si lourdement sur un point capital, quelle confiance pouvons nous accorder au fond même de son récit, et ne sommes nous pas en droit de récuser son témoignage pour tout ce qui concerne la princesse Berthe.
Nous pouvons opposer la même fin de non-rece- ' voir à ceux qui croient échapper aux plus grosses difficultés de la question, en supposant qu'il n'y a pas eu mariage, mais séduction 2. Dans ce système, Nithard et Harnide deviennent des enfants naturels; et c'est pour expier ses désordres que l'amant de Berthe va se réfugier à Saint- Riquier, en même temps qu'elle !
Comment admettre que Charlemagne aurait dissimulé un pareil affront; qu'il aurait conservé son amitié au suborneur de sa fille ; qu'il l'aurait comblé d'honneurs et de dignités; qu'il l'aurait employé dans les plus délicates missions auprès du Saint- Siège, là où l'autorité morale de son ambassadeur pouvait être d'un si grand poids ? Qu'on lise la lettre où Charlemagne, en 796, charge Angilbert de prodiguer ses bons conseils au pape Léon, non pas seulement sur le gouvernement de l'Eglise, mais sur la fidèle observation des saints canons 3, et qu'on nous
1 Guillaume Peyrat, De Capclla regum Francise, c. xxx.— P. Pétau, Synt. Nithardi.— D. Rivet, Hist. lill.% iv. — Mabili.on, Ann. ben., u, 288.'— D. Gremeu, Manuscrits, t. xcxiv, fol. m. — Baillet etc.
* Lecointe, Annal.,, vi. — Vki.y, Hist. de France, i, 428. — H. Martin, Hist. de France, u, 337. — M. Dufocu, Op. citât. — M. Ern. Praromd, Saint Riquier cl les cantons voisins, p. 276.
5 Alccini, episl. 83.
dise si une pareille mission aurait pu être donnée à un transgresseur effronté de la morale ?
Àlcuin était certes bien au courant de tout ce qui se passait à la cour ; son témoignage doit être irrécusable. Que nous dit-il d'Angilbert? que c'est un homme prudent, un chrétien dévoué aux intérêts de l'Église Dans une autre lettre qu'il adresse à Adélard a, il se félicite du changement survenu dans la conduite d'Angilbert; mais voyons sous quels rapports : € Quoiqu'il ait toujours été de mœurs irréprochables, dit-il, j'avais le regret, et c'était le seul, de voir qu'il se laissât séduire par les vaines représentations des histrions, si dangereuses pour les âmes ».
A quelle époque placerait-on le mariage ou la séduction de Berthe ? Dom Grenier répond : en 787 ; M. Fr. Monnier : en 788; Lecointe : en 794. Montrons l'impossibilité absolue de ces hypothèses, en partant d'un fait incontesté. Charlemague épousa Ilildegarde en 772 ; il en eut neuf enfants : Berthe fut le sixième ou le cinquième, selon les uns * ; le quatrième4 ou même le troisième, selon d'autres Prenons cette deruière hypothèse qui nous est la plus
1 Lettre citée par M. Pehtz, Monum. German., 11, 701.
* Alccini Opéra, t. i, p. 4C4, dans la Patrologie de Migue, t. cxx.
5 Teclet, Œuvre» complètes d'Eginard, i, 413. — Bjïbtiund. Hist. de Boulogne, il, 589.
* Gabriel Peigkot, Lettres à M. Amanlan sur deux Mss du temps de C/iarlemagne.
* Bollam), Mabillon, etc. Ces divergences proviennent de ce que certains chroniqueurs ne donnent que six enfants à Hildcgarde, parce qu'ils ne tiennent pas compte des trois qui moururent au berceau : Lothoirc, Adélaïde et Hildegarde.
défavorable : Berthe n'a donc pu naître au plus tôt qu'en 775 *, et ne devenir nubile que vers 790, époque où Angilbert aurait eu cinquante ans, d'après la chronologie que nous avons adoptée. Qu'une jeune fille de quinze ans se soit éprise d'un homme sur qui pesait un demi-siècle, c'est déjà un peu extraordinaire ; mais passons sur ce point, et voyons si le mariage était possible à partir de 790. Tous ceux qui l'admettent reconnaissent en même temps qu' Angilbert se sépara de Berthe, et alla pleurer sa faute à Saint-Riquier, dont il devint abbé : il faut donc, de toute nécessité, placer cette union, légitime ou non, plusieurs années avant l'époque où le mari de Berthe porta la crosse abbatiale. Eh bien, c'est précisément en 790 qu'on fixe généralement la retraite d'Angilbert à Centule 2 ; mais il faut évidemment reculer cette date, et voici pourquoi : Charlemagne, en 789, date incontestée, fit un capitulaire qui défend aux évéques, abbés et abbesses, d'avoir des couples de chiens, des faucons, des éperviers et des jongleurs. Or Alcuin, dans une lettre à Adélard que tous les critiques datent de 790 s, s'exprime en ces termes : « Je crains qu'Angilbert ne soit fâché de la lettre qui défend les spectacles Je vous ai écrit autrefois à ce sujet avec le plus vif désir du salut de mon cher fils, espérant gagner par votre entremise ce
1 En 779, selon M. G. Pek^ot ; en 780, selon Lecointe ; en 776, selon Bolland.
s Mabillon. — D. Rivet. — Biographie universelle (art. Nithard). — Bolland croit que ce fut en 788 ; le Gai lia chrùtiana, en 791.
* Alcuini opéra, t. i, p. 462 (Patrologie de Migne).
que je ne pouvais obtenir par moi-même. » Et plus tard, quand Alcuin apprend qu' Angilbert s'est corrigé de son travers, il écrit à Adélard : « C'était vraiment une chose étonnante pour moi qu'un esprit si sage ne comprît pas qu'il faisait une chose répréhensible, opposée à sa dignité, et qu'on ne pouvait excuser en aucune manière. »
Angilbert n'aurait pu être fâché d'un canon disciplinaire qui ne l'aurait point concerné ; s'il en est attristé, c'est qu'il tombe sous le coup de la loi, en qualité d'abbé. Donc il portait la crosse tout au moins en 789 : nous ne serons pas trop exigeant en réclamant trois années pour la durée du noviciat et du mariage antérieur d'où seraient nés deux ou trois enfants : nous arrivons ainsi à l'an 786, époque où Berthe avait tout au plus onze ans. Son prétendu mariage est donc une fable que doit rejeter la critique.
Il n'en serait pas de même si l'on pouvait supposer avec M. Prarond 1 qu' Angilbert ne fut qu'un abbé militaire et laïque. N'étant point engagé dans les ordres, il aurait pu épouser Berthe en 790 au plus tard. Mais il suffit de lire sa biographie, pour voir qu'il a été abbé régulier, dans toute la plénitude de cette dignité, et qu'il ne peut pas plus être confondu avec les vidâmes ou avoués d'abbaye, qu'institua Charlemagne, qu'avec ces abbés-comtes qui n'apparaissent qu'avec la féodalité.
Nous avons réservé jusqu'ici la seule objection qui nous paraisse véritablement grave. C'est le
1 Saint-Riquier et les cantons voisin».
118 S. ANGIM1EIIT, ABBÉ DE SAINT-RIQUIEJl .
passage où l'historien Nithard déclare être le fils d'Angilbert et de la princesse Bertbe On croit fortifier ce témoignage en faisant remarquer qu'Hariulfe, le chroniqueur de Centule, nous apprend que Nithard succéda a Angilbert comme abbé de Corbie . et comme comte de Ponthieu, et qu'il fut enseveli dans le même tombeau, quelques jours après la mort de son père (814).
Mais quelle confiance pouvons nous accorder sur ce point à Hariulfe, lorsque nous savons que Nithard ne mourut pas en 814, puisque c'est trente ans plus tard qu'il composa l'histoire des dissensions qui s'étaient élevées entre les fils de Louis le Débonnaire ; et qu'il y eut quatre abbés de Centule entre Angilbert et Nithard. 11 est donc évident qu 'Hariulfe s'est trompé ou que ce passage n'est pas de lui. En ce qui concerne Nithard, on ne peut invalider son témoignage, qu'en supposant une interpolation. C'est ce qu'a fuit M. Hénocque avec une trèshabile perspicacité. On serait tenté de lui opposer quelques réserves sur les motifs qui auraient guidé les faussaires du XI* ou XIIe siècle. A cette époque, j'en conviens, les chroniqueurs monastiques étaient disposés à grandir la généalogie de leurs abbés et de leurs saints, mais encore plus l'héroïsme de leurs vertus. Pour eux, l'illustration de la naissance ne venait qu'en seconde ligne et mettait plus en relief les mérites personnels. A Saint- Riquier, tout au contraire, les moines auraient
* Qui ex ejasdem magni régis filia Domine Berta Harnidum fratrem meum et me Nitardum genuit. Cfiron^ 1. iv, n° 5 apud Perte, Mon. gémi., h, 67J.
sacrifié la réputation religieuse d'Angilbert pour exalter sa gloire mondaine -, ils auraient métamorphosé en prêtre prévaricateur un de leurs saints les plus éminents, dont ils racontaient les innombrables miracles ; et cela, uniquement pour compter dans la liste de leurs abbés un gendre et un petit-fils de Charlemagne ! Ces motifs de fraude historique pourraient paraître douteux, s'ils n'apparaissaient dans d'autres endroits de la Chronique d'IIariulfe et spécialement dans la Vie de S. Riquier, comme nous le verrons plus tard. M. Hénocque nous paraît donc avoir approché aussi près que possible de la vérité : aussi lui laissons-nous la parole pour démontrer les falsifications qu'ont dû subir les textes d'IIariulfe et de Nithard.
Après avoir cité le passage où HarLulfe 1 dit que Charlemagne donna sa fille Berthe en mariage à Angilbert, et que de cette union naquirent deux fils, Nithard et Harnide, M. Hénocque continue en ces termes :
« Je lis dans Mabillon la note suivante au sujet de ce passage : « Dans le manuscrit, il y a des ra- « tures en cet endroit, et ces lignes ont été écrites « d'une autre main. En outre, on a arraché deux « feuillets du chapitre deuxième au livre sep- • tième. La vie de S. Angilbert est supprimée. « La rature a fait aussi disparaître à la table l'in- « dication de ces quatre chapitres. 11 y a encore « d'autres changements ailleurs 2. » N'est-ce pas là
1 Chrome. Cenlul., lib. il, c. 2, dans le tome iv du Sjncilérjc. * Art SS. Ben., v, 51.
120 S. ANGILBERT, ABBÉ DE SALNT-RIQL'IER.
un fuit extrêmement grave pour la question qui nous occupe. Peut-on se défendre du soupçon de fraude ? Il est évident qu'une main criminelle a * voulu ôter tout terme de comparaison, effacer toute dissemblance avec une autre version. Le chapitre onzième du même livre révèle également un cachet d'interpolation, et c'est toujours à l'occasion de ce même mariage. Le manuscrit d'Hariulfe fut inconnu à Centule pendant plusieurs siècles; il était nouvellement découvert, quand Mabillon signalait cette altération capitale sur un fait déjà constaté pour des invraisemblances ; et sa réapparition dans les bibliothèques, loin de servir l'opinion du mariage, ne nous apporte que des indices accusateurs. On a essayé, pour se concilier une autorité imposante, de falsifier l'histoire authentique du monastère ; et voilà qu'on a anéanti toute preuve, par excès de précaution, et aggravé les charges. Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'anonyme (Anscher?) qu'un auteur peu judicieux ; maintenant nous sommes porté à ne plus reconnaître dans ces pages malsaines, à force de vanité, qu'un misérable imposteur qui se joue également des lois divines et humaines, afin de grandir outre
mesure son héros et son monastère 1
«... L'auteur de YHistoire littéraire de la France % nous apprend que le quatrième livre de Nithard a été tronqué : € Malheureusement, dit-il, c nous n'avons pas ce dernier livre en son entier : il « y manque visiblement quelque chose, et peut-être
1 Bulletin de la Soc. des Ant. de Pic, 1865, 4, p. 10Î. • T. v, article Nithard.
S. ANGILBEUT, ABBÉ DE SAINT-RIQIIEU. 121
« ce qui manque est considérable » . Nous ne savons qui a lacéré cette fin du livre : est-ce une main coupable ? est-ce le temps? question insoluble aujourd'hui. Toutes les éditions actuelles proviennent d'un seul manuscrit, celui de la bibliothèque de Saint- Victor de Paris ; c'est le seul qui restait au XVII0 siècle \ Mais ce qui est certain, c'est qu'un manuscrit de Nithard fut apporté dans la bibliothèque de Saiut-Riquier. C'est même là qu'il dut être déposé, si cet historien fut moine ou abbé de Saint-Riquier, comme on le dit généralement. Est-ce que la plume qui a surchargé le texte d'Hariulfe de cette incroyable apostille, n'aurait pas pu glisser à la dernière page de l'ouvrage précité la très-singulière note que nous avons relevée ? Ce soupçon que j'émets avec toute la réserve possible, en l'absence d'autre preuve, ne me paraît pas aussi déraisonnable que l'affirmation de la Chronique.
« ... Est-ce qu'on ne souffre pas de voir Nithard se vanter de sa naissance illégitime et essayer d'en perpétuer le souvenir! Son ouvrage est adressé à Charles le Chauve, dont il est comme l'historiographe, et qui l'emploie dans les missions les plus importantes. Sa royale origine le rend le cousin germaiu de ce neveu de Berthe et de ce petit-fils de Charlemagne. Charles iguore-t-il donc, comme nous, comme les moines du XIIe siècle, quel est ce personnage, et s'il appartient à la famille du grand empereur? Pitoyable vanité d'un chroniqueur ignorant et menteur !
1 Paul Pbtau, de Nithardo synlagma, apud D. Bouqckt, t.
VJI.
122 S. ANGILDERT, ABBK DE SAINT- RIQUIER.
« C'est Pierre Pitliou qui a tiré Nithard de la poussière : il n'y avait point de titre, point de nom d'auteur. Pithou remarque que dans une Chronique de Saint- Riquier, cet ouvrage est appelé Chronicum seu gesta Francorum. Pourquoi dans les temps modernes porte-t-il le nom de Nithard ? A cause de la note sur saint Angilbert. Mais, si ce passage est supposé, comme tout le prouve manifestement, quelle raison spéciale aura-t-on de le lui attribuer ? Restera-t-il même un Nithard, fils de S. Angilbert? Au XVIIe siècle, on a élevé déjà, presqu'en présence de son acte de naissance, un doute sur son existence. 11 y a, en effet, à cette époque, d'après des historiens véridiques, un Nithard, moine de Prum, et on s'est demandé si ces deux Nithard, dont les noms surgissaient de divers point3 de l'horizon, n'étaient pas un seul et même personnage. La question n'a pas encore été clairement résolue.
« De tout ce qui précède et de la lecture de l'écrit sur les divisiotis des fils de Louis le Débonnaire, on serait porté à conclure que l'auteur n'est ni un abbé, ni un religieux, mais un ambassadeur des rois Francs, un ofl&cier de leurs armées, dont la vie est inconnue en dehors des circonstances qu'il mentionne lui-même. Cet écrit, d'abord anonyme, ne pourraitil pas, sans porter atteinte à la vérité, être encore rangé au nombre des anonymes ? Je ne veux pas donner, dans cette assertion, le dernier mot de l'histoire de Nithard et de son livre ; mais plus je m'en occupe, plus je me sens porté à soutenir cette opinion \ »
' Bull des Anl, de Pic, nn 2, p. 205.
Reprenons maintenant notre récit où s'élèvera encore plus d'une difficulté.
Le biographe du XIIe siècle nous dit qu' Angilbert reçut, comme apanage de son nouveau rang, le duché de la France maritime, c'est-à-dire des provinces situées entre la Seine, l'Escaut et l'Océan. C'est ce que quelques historiens du XVIe siècle désignent sous le nom de gouvernement des côtes de Morinie, avec Boulogne pour capitale ; et c'est sans doute comme conséquence de cette assertion, qu'aucun autre témoignage ne confirme, que Du Cange 1 inscrit Angilbert parmi les comtes de Ponthieu, entre Sigefroy et Nithard.
La divine Providence devait bientôt arracher Angilbert aux honneurs que lui prodiguait le siècle. Atteint d'une grave maladie qui semblait devoir le conduire au tombeau, il se rappela les conseils que lui avaient donnés ses amis Adélard et Alcuin, et fit vœu de diriger tous ses efforts vers la profession monastique, s'il recouvrait la santé. Dieu, en léguérissant, favorisa les projets qui devaient donner un grand saint à l'église de France et une illustration de plus à la milice monastique.
En visitant le Ponthieu qui dépendait de son gouvernement, Angilbert entendit parler de l'abbaye de Centule 2 fondée par S. Riquier, et des prodiges qui s'accomplissaient près du tombeau de ce célèbre abbé. Son choix fut fixé dès lors pour la réalisation
1 Histoire des Comtes du Ponthieu, Ms. de la Bibl. de l'Arsenal , supph Fr., n» 1209.
' Ce n'est donc pas au château de Centule qu'il était tombé malade, comme le disent à tort la fliographic universelle, art. Angilbert, et le Martyrologe d'H. Ménard.
12'* S. ANCILDEIIT, ABBÉ DE SAINT-RIQL'IER.
de son vœu ; mais l'exécution en fut forcément suspendue par une subite invasion des Normands, souvent désignés alors sous le nom de Danois. Ces hardis pirates remontaient la Somme et la Seine sur de nombreux vaisseaux, après s'être emparés des ports qui défendaient l'entrée de ces fleuves. Le biographe d'Angilbert ajoute qu'il crut reconnaître là un obstacle suscité à ses pieux desseins par la Providence, irritée de ce qu'il avait déserté le sanctuaire pour s'enchaîner dans les liens d'un hymen sacrilège, et jouir des honneurs du siècle.
Le roi Chu ries, qu'il avait prévenu du danger que couraient ses Etats, lui fournit aussitôt de l'argent et des troupes bien équipées ; mais le gouverneur de la France maritime, tout en préparant ses moyens de défense , voulut recourir à de plus puissants secours. Suivi de quelques hommes d'armes, il alla s'agenouiller sur le tombeau de S. Riquier, y répandit de ces larmes brûlantes qui font violence à la miséricorde des Cieux, et jura que, s'il pouvait conjurer les périls qui grondaient sur la France, il s'enchaînerait à tout jamais au service de Dieu.
Dès qu'il eut rejoint son camp, on vit éclater une terrible tempête, accompagnée de grêles, de pluies torrentielles et d'éclats de foudre. Les pirates, dans leur panique, ne songèrent qu'à regagner leurs vaisseaux pour fuir loin des côtes de la France. Pas un soldat de l'armée d'Angilbert ne reçut la moindre blessure, tandis que les Danois, aveuglés par une folle terreur, s'entretuaient les uns les autres, ou trouvaient la mort dans la précipitation désordonnée de leur embarquement.
Angilbert, après avoir été offrir ses actions de grâce au tombeau vénéré de S. Itiquier, alla raconter cette merveilleuse victoire à Charlemagne, qui s'associa à la pieuse reconnaissance de son gouverneur. Ce prince, ému par la faveur qu'il venait de recevoir du Ciel, écouta sans regrets, et même avec une joie sincère, les confidences que lui fit son ministre sur le désir qu'il éprouvait d'échanger les honneurs du siècle contre les austérités dii cloître. Bien loin d'entraver ses desseins, il ne fit qu'exciter la ferveur de son zèle.
On ne trouve aucune allusion, dans les historiens contemporains, à cette invasion normande que nous venons de raconter, d'après l'unique témoignage d'Anscher, et que Bollandus fixe à l'uunce 787 \ M, l'abbé Hénocque * pense que c'est là une invention de notre chroniqueur pour décerner à son héros les honneurs d'un triomphe miraculeux. • Le lieu du combat n'est point précisément connu, lit-on dans une histoire manuscrite du Ponthieu 3, mais il est certain qu'il n'était pas éloigné du Crotoy et de Saint -Valéry. » Nous croyons que cette assertion de Formentin n'a pas plus de valeur que l'affirmation de Malbrancq, nous racontant qu'Angilbert, en 788, anéantit l'armée des Huns, et que plus tard il fut remplacé dans le commandement de l'armée
1 Notre savant collègue, M. Pcigné-Delacourt, qui s'est beaucoup occupé de l'Histoire des Normands, pense, comme nous, que cette invasion est tout à fait fabuleuse.
» Op. cit.
■ Formentin, cité par M. Prarond, Saint-Mquier et les cantons • voisins, p. 26.
i'2G S. ANGILDERT, ABDÉ DE SAINT-RIQUIER.
par Roland, — qui, comme on le sait, était mort en 778 ï
Anscher n'ignorait pas qu'un chrétien, engagé dans les liens du mariage, ne peut point entrer en religion sans que son épouse donne son consentement et prenne le voile : aussi nous raconte-t-il que la princesse Berthe reçut l'habit religieux, que son mari la conduisit au monastère de Saint-Riquier et lui fit donner un appartement convenable pour qu'elle pût se livrer, dans la solitude, aux veilles, aux jeûnes et à de ferventes prières
La première pensée qui surgit à ce récit est celle qu'émet le P. Longueval * : « Il me parait, dit-il, que ç' aurait été pour l'un et pour l'autre s'exposer un peu trop » . Aussi beaucoup d'écrivains 3, en acceptant cette tradition, ont tâché de la rendre plus vraisemblable, en disant que Berthe se retira dans un couvent de femmes, voisin de l'abbaye de Centule, fondation imaginaire dont on ne saurait prouver l'existence. Singulière destinée que celle du récit d' Anscher ! Ou se trouve obligé de le réformer à chaque instant, et pourtant on s'obstine à y croire 1
Toutefois, M. Hénocque n'est pas d'aussi facile composition, et n'admet point cette prise de voile. Voici les raisons qu'il donne de son opinion, que nous partageons complètement.
1 Sponaam suam nobilUsimam Bcrtham sacro velamine coasecratam, loco congruenti, intraidem cœoobium Centulense, composuit, sacria vigiliis et devotia jejuinia, divinisque canticis cum multo fervorc assidue insistentem. N° 4.
i Hist. de VÊyl. gall., v, 13.
s Guillaume Peyhat, Malbhancç. le P. Ignace, la Mèue de Blêmur, Giry, M. Ch. Barthélémy, etc.
S. AKG1LDERT, ABDÉ DE SAINT-RIQUIER. 127
Anscher est le seul historien qui nous révèle ce fait ; il n'en est point question dans la Chronique d'IIariulfe, ni ailleurs.
Quand Pépin, roi d'Italie, rentra à la cour d'Aixla-Chapelle, après sa victoire sur les Huns (796), Berthe résidait, non pas à Saint-Riquier, mais près de son père : c'est Angilbert lui-même qui nous le dit dans un petit poème qu'il composa à ce sujet \
Plus tard, en l'an 799, quand Charlemagne va recevoir à Paderborn le pape Léon III, Berthe se trouve à la première audience du Pape. Un poème, qu'on attribue à Alcuin, mais que nous croyons être d'Angilbert, décrit minutieusement tous les costumes. Berthe, entourée d'un essaim de filles d'honneurs, rappelle son père par ses traits, sa voix, son regard et sa prestance. Sa tête est ceinte d'un diadème d'or; un voile tissu d'or met en relief la beauté de ses cheveux noirs; la pourpre contraste avec la blancheur de son cou ; ses bras sont ornés de bracelets en chrisolythe, et les pierres précieuses ruissellent sur ses atours. Cette parure fort mondaine exclut assurément toute idée de profession monastique.
En 823, Berthe donne à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons la terre de Berneuil-sur-Aisne * et reçoit en échange le domaine de Cuchery s, pour lequel elle s'engage à payer une redevance de douze sols *.
1 Quid Cond radis agat? Quid Berta et Regia fari
Kxpcctans poterit, gaudia tanta ferons?
1 Canton d Attithy (Oise).
5 Canton de Dormans (Marne).
* Mabii.i.on, Ann. ben.% n, 481.
Cette transaction prouve évidemment qu'elle gérait ses biens et qu'elle vivait alors de la vie séculière.
L'auteur qui nous a laissé le récit de la translation des reliques de S. Sébastieu \ nous dit que Berthe assista à cette cérémonie, qui eut lieu, en 826, à Saint-Médard de Soissons, et se fit rendre compte des guérisons miraculeuses, pour les signaler à son frère, l'empereur Louis, et aux grands de sa cour. Ainsi donc, comme le dit fort bien M. Hénocque, c Berthe est partout, excepté à Centule *. »
Sans pouvoir préciser à quelle époque Angilbert entra à Saint-Riquier, nous croyons que ce fut avant 788 3. Il alla se prosterner aux pieds de l'abbé, au milieu du chapitre, et là, tout baigné de larmes, sollicita humblement l'habit monastique. Malgré la joie qu'éprouvèrent les religieux d'une pareille conversion, ils ne dérogèrent point aux sages prescriptions de la règle, et ce n'est qu'après le temps exigé pour la probation que le postulant fut admis dans les rangs des moines dont il égala bientôt, et souvent surpassa les vertus. Les plus dures austérités n'avaient rien d'effrayant pour la faiblesse de sa constitution ; ce n'était plus l'éclat des parures, la douceur d'un lit moelleux, l'abondance des mets, la délicatesse des vins, la prolongation du sommeil qui
1 Bolland, 220 jun.
* M. Henry, dans son lissai sur l'arrond. de Boulogne, dit que « Berthe se retira en 790 au monastère de Blangy, en même temps que son mari était à la tète de l'abbaye de Saint-Riquier ». Ici l'auteur a confondu notre Berthe avec l'abbcsse du même nom qui mourut à Blangy en 725.
3 Bollandus suppose que ce fut en 789 ; D. Rivet, en 790 ; le Gallia chrisliana, en 791.
faisaient ses délices ; c'étaient les larmes qu'il versait sur le souvenir du passé, les prières qu'il exhalait nuit et jour, les lectures qui excitaient la componction de son âme, les saintes rigueurs qu'il exerçait contre lui-même, et le sacrifice quotidien qu'offrait à Dieu son esprit contrit et humilié. Aussi la grâce descendit bientôt dans cette âme avide de souffrances et lui procura l'ineffable consolation de la paix.
Quand l'abbé Symphorien se fut endormi du sommeil des justes *, les religieux, par un choix unanime, désignèrent Angilbert pour son successeur. Selon l'usage des abbayes royales, cette élection fut soumise au roi, qui s'empressa de l'approuver, en témoignant une grande joie. Le nouvel abbé, suivi d'un nombreux cortège, lui fut présenté après son ordination. Charlcmagne lui promit largesses et protection, et l'encouragea à persévérer dans la carrière de la perfection et du dévouement.
Le roi sut utiliser les talents d' Angilbert au profit de l'Eglise et de l'Etat. Son biographe ne nous dit rien a ce sujet, mais nous savons par d'autres sources que l'abbé de Saint-Riquier accomplit trois missions importantes à Rome.
Nous avons dit ailleurs ' que Félix , évêque d'Urgel, fut condamné par le Concile de Ratisbonne, en 792, au sujet des erreurs qu'il professait sur le mystère de l'Incarnation. Angilbert fut chargé de
1 Ce ne fut pas plus tard qu'en 789 ; nous avonB dit pourquoi plus haut, p. 1 16.
* Voir notre biographie d'Alcuin, pag<* 75.
l.'M 5. ANCILBERT, ABBÉ DE SArXT-RIQl'IER.
conduire auprès du pape Adrien le prélat repentant, qui abjura, entre les mains du souverain Pontife, l'hérésie qu'il devait plus tard arborer de nouveau \ Nous ne savons rien de plus sur ce premier voynge, que Malbrancq a entoure de circonstances imaginaires, lorsqu'il nous dit qu'Angilbert avait assisté au Concile de Ratisbonne, qu'en revenant de Rome il alla rétablir Félix sur son siège d'Urgel, et qu'il parcourut ensuite divers diocèses où il craignait de voir se propager l'hérésie de TAdoptianisme.
Charlemagne et divers évôques des Gaules, trompés par une mauvaise traduction des actes du Concile de Nicée, rédigèrent à l'adresse du Pape, immédiatement après le Concile de Francfort (794) un mémoire destiné à préciser la croyance de l'Eglise des Gaules relativement au culte des images. C'est l'écrit qu'on désigne sous le nom de Livres Carolins et dont la paternité est restée un peu contestée *. Angilbert, recommandé par une lettre d'Alcuin *, alla porter ce document, ainsi que les actes du Concile de Francfort, au pape Adrien. Nous avons sa réponse
1 C'est sous le prétexte que Félix professait les mêmes erreurs, deux ans plus tard, que Lesucur (Wst. ecclés., U vi, année 702), s'inscrit en faux, mais à tort, contre ce voyage d'Angilbeit, que mentionnent les Annales de Fulde.
* De Morinis, t. lî, pp. 135, 137.
• Malbrancq y fuit assister Angilbert, ibid^ p. 137.
* On a cru longtemps que c'était l'œuvre d'Alcuin. Surius et Bellarmin attribuent cet ouvrage è quelque hérétique inconnu. Nous pensons, arec Palma, qu'il a été rédigé par l'ordre et au nom de Charlemagne : l'auteur est excusable, puisque ses appréciations étaient basées sur les erreurs d'une mauvaise traduction.
• Epist. 63.
S. ANGILBERT, ABUK DE SAINT-RIQL'IER. 131
îi Charlemagne 1 où il parle en ces termes de l'abbé de Saint-Riquier : € Nous avons reçu gracieusement l'abbé Angilbert 2, ministre de votre chapelle, ce cher confident qui a été élevé avec vous dans le palais, presque dès son enfance, et qui a été admis à tous vos conseils. En votre considération, nous lui avons témoigné beaucoup d'amitié, l'écoutant favorablement, et lui découvrant comme à vous-même les projets que uous formons pour l'exaltation de la sainte Eglise Romaine et pour celle de votre puissance royale. »
Cette dernière phrase nous paraît une allusion au projet desacre impérial dont Adrien parlait encore a son lit de mort. L'avénement de Léon III ne devait-il pas modifier cet avenir? Charlemagne a pu le craindre, et il était de son intérêt que le nouveau Pape fût bien pénétré des intentions de son prédécesseur à cet égard. Qui pouvait mieux les lui faire connaître qu'Angilbert? Nous sommes porté à croire que ce fut là le secret motif de sa troisième mission h Rome en 796. Qu'on n'accuse point Charlemagne d'une vulgaire ambition : il était sincère, quand il souhaitait le diadème impérial pour mieux faire triompher l'autorité de l'Eglise. Angilbert, comme
' Epist Hadrian. ad Carolum apud D. Bouquet, v, 597.
* Ainsi voilà Angilbert qualiaé d'abbé en 794, bien que Lecointe ne veuille lui donner ce titre qu'en 796. Il est vrai que Lecointe suspecte l'authenticité de cette lettre , parce qu'Hincmar prétend que les Livres Carolins ont été portés à Rome Per quos- • dam episcopos ; mais, à la même date, il est désigné comme abbé dans les Annales de Lauresheim; et les Annales de /'aide lui avaient donné le même titre en 792.
S. ANUII.BEKT, ADHÉ DE SAINT-RIQUIER.
Alcuin, comme Éginard, comme tous les conseillers «lu roi, devait partager ce désir plus religieux encore que politique. Mais les historiens contemporains ont gardé le plus complet silence sur les préparatifs de ce grand événement ; ils ont même arrangé leurs récits de manière à laisser croire que le couronnement inopiné du nouvel empereur avait été l'œuvre exclusive d'une inspiration soudaine de Léon III \ Quoi qu'il en soit de cette supposition, le troisième voyage d'Angilbert eut un autre motif apparent. Léon, aussitôt après son élection, envoya des légats h Charlemagne, pour lui porter les clés de la Confession de S. Pierre et l'étendard de la ville de Rome, double symbole qui confirmait ses droits de protecteur de l'Eglise et de patrice des Romains. Il priait en même temps le roi de lui envoyer quelques seigneurs de sa cour, pour recevoir, en son nom, le serment de fidélité et de soumission du peuple romain2. Charlemagne, dans une lettre qu'il adresse h son auriculaire s, le charge, en accomplissant cette mission, de transmettre ses conseils au nouveau Pontife : « Quand vous en trouverez l'occasion, lui dit-il, vous avertirez le Saint-Père des vertus qu'il doit pratiquer et surtout de la fidélité qu'il doit montrer h observer les saints décrets. Représentez-lui souvent que la dignité où il est élevé ne durera que peu d'années ; mais que, s'il en remplit les devoirs, la récompense sera éternelle. Excitez-le à faire dispa-
1 Fh. Monhier, Alcuin tl Charlemagne^ p. 299.
* Eginabd, Annal, ad ann. 796 ; — Aimoincs, de Gett. franc,
c. LXXXVI.
» Concil. gai lie, ttt 207.
S. ANGILBEItT, ABBÉ DE SAINT-RIQUIER. 133
mitre la simonie qui souille l'Église en plusieurs lieux et à réformer les autres désordres dont vous savez que je me suis souvent plaint. Dites-lui que j'avais pris quelques mesures avec son prédécesseur pour bâtir un monastère auprès de l'église de Saint- Paul, et rapportez nous une réponse précise sur cette affaire. >»
Angilbert fut chargé en même temps de remettre nu Saint-Siège une large part des trésors que Herric, duc de Frioul, avait rapportés de Pannonie, après sa victoire sur les Avares. Léon employa ce riche tribut à décorer les églises de Rome et le palais de Latran. On voit encore aujourd'hui, dans ce dernier monument, une mosaïque qu'il fit exécuter a cette occasion \
C'est probablement en revenant de ce voyage qu' Angilbert porta une lettre d'Alcuin à Paulin, patriarche d'Aquilée, avec qui il était en relations affectueuses a. Un autre de ses amis, Théodulphe, évêque d'Orléans, se rendit à la Cour pendant cette absence d'Angilbert, et, a cause de ce désappointement, condamna sa muse au silence s.
Ni ses fonctions diplomatiques, ni ses fréquentes résidences à la Cour, ne pouvaient détourner Angilbert de l'intérêt qu'il portait h son abbaye. Il sut
1 Cette mosaïque a été souvent mal décrite et mal interprétée. S. Pierre, assis dans Ba cathedra, donne à Charleroagne, agenouillé à sa gauche, l'étendard de Rome, et au pape Léon, agenouillé à sa droite, Yorarinm ou étole.
* Vila S. Paulini, ap. Bollamd., Il jan. p. 715.
' Dulce melos cancrem tibi, ni absens, dulcis Homère, Ksscs. Scd quoniam es. bine mca musa tacet.
13» 5. A.MilLBKRT, ABBÉ UE SAINT-RIQL 1ER.
profiter des favorables dispositions de Charlemagnc pour reconstruire le monastère de Saint-Riquier. — « Si vous me mettez a même, disait-il au roi, de réaliser mes projets et de faire fleurir la discipline et la régularité, toutlebien que je pourrai faire vous sera réputé, et c'est à vous que la plupart des récompenses devront échoir. » — C'est probablement vers 796 que, grâce à la munificence du prince, Angilbert métamorphosa les anciennes constructions de bois en une merveille d'art et de splendeur. Les plus habiles ouvriers furent conviés à mettre en œuvre le bois et la pierre, le verre et le marbre. Charlemagiie envoya de nombreux chariots a Rome pour en rapporter des colonnes de marbre et en même temps il expédia des légats en diverses contrées et jusqu'en Orient pour obtenir des reliques.
Angilbert nous a laissé un écrit où il raconte l'emploi qu'il fit des générosités royales. C'est là un document trop précieux, au point de vue de l'art et de la liturgie monumentale, pour que nous ne lui empruntions pas de nombreux détails. Ce texte se trouve confirmé et éclairé par un précieux dessin, tiré d'un manuscrit d'Hariulfe, et qui a été gravé dans divers ouvrages a.
Le plan général nous offre un grand cloître triangulaire, avec un préau qu'arrose la rivière du Scar-
1 Nous ignorons sur quolles données s'appuie M. Louandre, lorsqu'il nous dit qu'A ngilbert fit parvenir ces marbres italiens par voie de mer jusqu'à Abbeville, et de là jusqu'à Ccntule. [Hist. d'Abbeville, t. i, p. 53.
* Petao, Synlagma Nilhardi ;— Mabili.on, Acl.SS. bened. V, m ; — Albert Lenoir, ArçhiUct. m<mo*f.,i, 27,
S. ANG1LBERT, ABDÉ DE SAINT-IMQL'IER. 133
don ; au nord, lu principale église, dédiée nu Sauveur et à S. Riquier; au midi, l'église de la Vierge et des Saints- Apôtres; à l'orient, la petite église dédiée à S. Benoît et à tous les saints Abbés. L'ensemble dénote une imitation de l'architecture romaine et la connaissance des œuvres de Vitruve Mais la pensée chrétienne se révèle dans cette forme triangulaire, dans ce nombre 3 qui apparaît dans les églises, les oratoires, les ciborinm, les nmbons, etc. C'est un hommage rendu au mystère de la sainte Trinité, comme Angilbert nous l'apprend luimême a.
La basilique principale, de forme rectangulaire, se composait d'une nef, de deux bas côtés percés de fenêtres cintrées, d'un chœur plus bas que la nef, et, aux extrémités, d'une tour ronde à toiture cylindrique, dont l'escalier était ménagé dans une tourelle. Ces tours rondes, surmontées de deux campaniles, sont un des caractères de l'architecture monastique du nord de la France, dès le IX* siècle. A cette même époque, le midi, moins avancé, ne nous offre qu'une seule tour carrée dans les églises abbatiales.
Dans l'une de ces tours, Angilbert avait fait inscrire ces vers de sa composition : c Dieu toutpuissant qui gouvernes le ciel et la terre, qui es partout et toujours, du haut de ton trône jette un coup d'œil sur tes serviteurs et, Roi clément, viens à leur aide. Donne la paix aux princes, le repos aux
1 V. Eginakp, e)>ist., 30.
3 Quia oinnis plebs fidelium sanctisfeiinain atque iiiscparabilcm Ttuùtalctn confiteri, veneraii et mente colère, finniterque credere debet. {Chron. d Haiuii fk, lib. n, c. 8 )
sujets; repousse les menaces de l'ennemi, étouffe les guerres sanglantes. Que le faite resplendissant de ce temple que je t'ai élevé te soit agréable, ô mon Dieu ! C'est avec l'aide de l'empereur Charles que je l'ai construit : répands donc sur son règne les joies et les bénédictions et daigne exaucer les prières qui te seront adressées dans ce lieu. »
Le tombeau de S. Riquier, décoré d'ornements d'or et de pierres précieuses, se trouvait dans le chœur, et était accompagné de deux autels, consacrés, l'un à S. Pierre, l'autre à S. Riquier: c'est ce qu'on appelait le trône de Saint-hiquier, à cause de l'exhaussement du sol au-dessus de la crypte.
Le sol, pavé de mosaïques en marbre et en porphyre vert et ronge, passait pour un chef-d'œuvre de l'art ; on en a retrouvé quelques fragments au siècle dernier Les quatre ^vers suivants étaient écrits en mosaïque sur le dallage :
ijoc paoîmentum humilie abbae romponrrr fret
2(ngilbrrtu9 rgo, ùuctue amovt Dri, lit mit)t poet obitura eanctom uonarc quittent
Dignetur Cl)rtelu0f otta ealuequr nua.
Angilbert composa diverses autres inscriptions pour l'église dédiée à S. Riquier, ainsi que deux épitaphes pour les tombeaux restaurés de S. Caïdoc et de S. Fricor. Les onze autels * étaient pourvus d'an-
1 D. Grenier, Introd. à l'hist. de Picardie,\>. 100 ; — Gilbeut, Descrip. hist. de Saint-Riquier, p. 16.
9 lia étaient dédiés au saint Sauveur, à S. Riquier, S. Pierre, S. Jean- Baptiste, S. Etienne, S. Quentin, Ste Croix, S. Denis, S. Maurice, S. Laurent, S. Martin, et contenaient des reliques de leur titulaire.
S. ANGILDERT, ADliK DE SAINT-RIQUIKK. I.J7
tipendium travaillés en marbre, en or et en argent.
Les deux autels du Sauveur et de S. Riquier, décorés de Las-reliefs, s'abritaient sous un ciborium soutenu par de riches colonnes venues d'Italie. C'est peut-être au moment de leur érection, ou bien quand on éleva les colonnes qui devaient supporter le dôme de la tour orientale qu'arriva l'événement suivant rapporté par Hariulfe. Une colonne qu'on essayait de dresser s'échappa des mains des ouvriers et fut brisée en deux morceaux. La tristesse et le découragement s'étaient emparés des moines ; mais Angilbert, recourant à ses expédients accoutumés, se réduisit à l'abstinence, et, revêtu d'un cilice, passa toute la nuit en prières. Pendant ce temps-là, un ange tout brillant de lumière descendit dans l'église, et, en passant la main sur les tronçons brisés de la colonne, lui rendit son intégrité et toute sa beauté primitive. Quand les ouvriers arrivèrent le lendemain matin, ils furent tout surpris de trouver le monolithe, non-seulement intact, mais dressé sur sa base, ce dont ils rendirent grâces à la toute-puissance de Dieu.
L'église Notre-Dame, construite sur les bords du Scardon, était flanquée d'une tour ronde, terminée par un campanile à trois étages, et renfermait treize
1 Hariulfe nous dit : Cum autem cotumnae in butico erigerentur ; — et ailleurs : Turris ergo orientais cum cancello et butico sancto Richario dicata est. — Que faut -il entendre par butico! Est-ce le dôme de la tour ? est-ce le ciborium ! Du Cangc n'use point interpréter cette expression insolite, et se contente de dire : Vbi bu* ticum redis sacra; pnrs videtur : at quer ? incertain.
autels munis des reliques de leur titulaire ' ; un peu plus loin s'élevait en l'honneur da S. Benoît une très-modeste église rectangulaire, dont chaque flanc n'était percé que de trois fenêtres. Elle ne contenait que trois autels5.
Quelques écrivains 3 se sont trompés en mentionnant une quatrième église dédiée aux saints Archanges. C'étaient de simples oratoires, munis chacun d'un seul autel, consacrés à S. Michel, à S. Raphaël et à S. Gabriel \ Ils étaient situés au haut des trois tours qui donnaient entrée dans le monastère, selon un usage qui parait venir d'Orient et fait allusion aux missions que les anges accomplissent eu traversant les airs, ainsi qu'à la garde tutélairedont ils sont investis.
On doit remarquer que la chapelle de Saint-Michel se trouvait dans la tour occidentale. A des époques postérieures, c'est toujours également de ce côté que nous voyons établi le culte du saint archange, parce qu'il est le conducteur des aines et que le parvis occidental était consacré aux sépultures.
C'est en 798 5, mais à diverses époques de l'an-
« Ils étaient dédiés à In Sic Vierge, S. Paul, S. Thomas, S. Philippe, S. André, S. Jean l'Évangéliste, S. Barthélémy, S. Simon, S. Matthieu, S. Mathias, S. Jacques le Majeur, S. Jacques le Mineur.
* Ils étaient dédiés à S. Benoit, S. Jérôme et S. Giégoirc, et contenaient des reliques de leur titulaire.
a Bulteau, I). Grenier, ele
4 Jessé, éveque d'Amiens, ne consacra que l'autel de S. Raphaël \\ sept ) : en son absence, Hildoard, évéque d' A i ras, dédia la c hapelle de S. Gabriel, le jour de l'Annonciation, et celle de 5. Michel, le 20 sept. 801.
* Kn 709 ou 800, ou même en 801, selon d'autres.
née 1 , qu'eurent lieu lu dédicace des trois églises et la consécration des trente autels. La cérémonie principale réunit le 1er janvier, dans l'église du Sauveur, douze évêques consécrateurs, sous la présidence de Maginard, archevêque de Rouen; on connaît les noms de ces prélats, mais il en est plusieurs dont les sièges sont douteux ou même ignorés a.
Angilbert, qu'on a surnommé à bon droit le second fondateur de Saint-Riquier, n'avait pas songé seulement à la splendeur matérielle de l'abbaye, qui n'eut peut-être pas d'égale au IXe siècle. Les reliques des saints étant considérées comme le plus précieux trésor des églises, il avait envoyé des émissaires en solliciter dans toutes les parties de la chrétienté, et spécialement à Rome, à Constantinople, à Jérusalem, en Italie, en Germanie, en Gaule et eu Bourgogne. Grâce à l'intervention de Cliarleinagne, les papes Adrien et Léon III, les archevêques, les évêques, les abbés avaient répondu a cet appel. Il serait trop long d'énumérer ici toutes les reliques qu'Angilbert obtint par ce moyen : nous nous bornerons à signaler, comme provenant de la Picardie, celles de S. Firmin le Martyr, S. Quentin, S. Lu-
1 L'église du Saint-Sauveur et celle de Saint-Benoît furent consacrées le 1er janvier; Notre Dame, le jour de la Nativité de» la Vierge ; les chapelle» des Anges, aux dates que nous avons indiquées, dans une note précédente. C'est le 17 octobre qu'on célébrait à Saint-Riquier l'anniversaire de la dédicace.
* Jean et Passivus, légats du Saint-Siège; Georges, éveque d'Amiens ; Gerfrid, de Laon ; Pléon, de Noyon ; Hildegarde(Hildoard), d* A i ras ; Théodoin, de Térouanne ; Hidulmarus (serait-ce Adalman, de Beauvais?) Benoît (d'Angers?). On ignore les sièges d'Absalon ctdeKrllanus. — Rlalbrancq ajoute à toi t à cette liste le nom de Jessé, évéque d'Amiens.
1 40 S. ANG1LBKRT, ADItÉ DE SAINT-lllQl'IER.
cien, S. Crépi 11, S. Crépinien, S. Médard, S. Eloi et S. Valéry.
Une partie de ces reliques fut déposée dans une châsse d'or, enrichie de pierres précieuses, qu'on appela plus tard capsa sanctx primat, c'est-à-dire reliquaire de l'Eglise primitive, parce qu'on y trouvait de précieux restes des apôtres et des saints des premiers siècles du Christianisme Elle reposait sous la crypte de l'autel du Sauveur. Treize autres châsses plus petites, renfermant les autres reliques, étaient exposées devant l'autel de Saint-Riquier, ■sur la poutre transversale du ciborium.
On évaluait à quinze mille livres, c'est-adire à plus de huit millions de notre monnaie actuelle 2 les richesses liturgiques des trois églises. Nous y voyons figurer, outre les ciborium, les pupitres en marbre sculpté et les devantures ouvragées d'autel : deux couronnes de laurier en or, douze en argent, six lampes d'argent, deux calices d'or, un grand calice doré avec figurines, douze calices d'argent avec leurs patènes, dix plats d'offertoire, un baudrier d'or, un couteau h manche d'or incrusté de pierreries, quatre encensoirs d'argent, treize hanaps d'argent doré, deux paires de burettes d'argent avec leur plateau, un chalumeau eucharistique en ivoire et un autre en argent, une clé d'or, trois sonnettes en or, quinze cloches ou plutôt clochettes 3, deux candélabres d'or,
1 II y avait une châsse du môme genre a l'abbnye de Corbic. Voir notre biographie de S. Adélard, page 27.
5 M. GuKHAiU) (PolypL. d'Irminon) calcula que la livre d'alors équivalait à 503 francs.
3 Rien n'indique djins le plan dont nous avons parlé que les tours fussent munies de cloches.
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SA1NT-RIQUIER. lil
deux cents chapes, vingt-quatre dalmatiques de soie, deux cent soixante aubes en lin, soixante-sept chasubles, cinq étoles à parements d'or, dix manipules également ornés, un encrier d'argent enrichi d'or, de précieuses couvertures métalliques de livres, des châsses, des reliquaires, des ciboires, des statuettes, des tapis, des courtines, des coussins, etc.
Angilbert enrichit la bibliothèque du monastère de plus de deux cents volumes. Un catalogue rédigé en 831 , alors que ce premier fonds s'était augmenté de quatre-vingts volumes, nous apprend qu'on possédait alors les Fables d'Avienus, la Description du monde d'Éticus, la Loi romaine, la Loi saliquc , les églogues de Virgile, la rhétorique de Cicéron, des traités de jurisprudence, des bibles, les œuvres de Priscien, Servius, Donat, Justin, Pline le Jeune, Fulgence, Suétone, Cassiodore, Origène, Bède, S.Hilaire, S. Jean Chry«ostôme, S. Grégoire, S. Jérôme, S. Augustin, S. Isidore de Séville, Josèphe, Socrate, Sozomène, des sermonaires, des règles monastiques, une passion de Notre Seigneur écrite en latin et en tudesque, etc.
Un des plus précieux manuscrits était Tévangéliaire, écrit en lettres d'or sur vélin pourpre, donné à Angilbert par Charlemagne, vers 993, et qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque communale d'Abbeville
1 Ce manuscrit, l'un des plus rares de l'Europe, contient une préface exégé tique, le texte des quatre Évangiles, deux lettres de S. Jérôme au pape Damase et l'indication des évangiles pour les jours fériés. Les dyptiques d'argent, incrustés d*or et de pierreries, qui lui servaient de couverture, ont disparu, et ont été remplacés
1 **? S. ANGILBERT, ABBÉ DE SArNT-RIQtUER.
De si grandes dépenses s'expliquent par la générosité de Charlemagne ; par l'importance des offrandes qu'on faisait au tombeau de S. Riquier, etqu'Hariulfe estime à trois cents livres d'argent par semaine par les revenus de ses domaines, répandus dans toute l'étendue du Ponthieu ; et enfin par les redevances que payaient les manses, les moulins, les fours, les églises et les rues de la ville de Centule, qui avait alors 2,500 maisons *.
Peu d'abbayes parvinrent à une si haute prospérité, et ce fut Angilbert qui la créa. Aussi son nom devait-il rester glorieusement associé à celui de l'abbé fondateur de Saint-Riquier, dans la mémoire des fils de S. Benoit
Angilbert institua la prière perpétuelle, le laus pe-
par une humble tapisserie. Cent quatre-vingt-huit feuillets de vélin pourpre, divisés en deux colonnes, sont écrits en lettres d'or; quatre grandes miniatures figurent les quatre Evangélistes avec les animaux apocalyptiques qui leur servent d'attribut. Les autres pages sont entourées d'encadrements dont les arabesques sont fort remarquables. M. le comte L. de Belle val a publié la description de ce précieux monument littéraire dans les Mêm. de la Soc. d'êmul. d'Atbeville (année 1836, p. 275).
* Chateaubriand (Anal. rationnée de l'Htit. de France) s'est de beaucoup trompé dans ses calculs, en disant que les offrandes en argent faites au tombeau de S. Riquier s'élevaient par an à 15)000 livres de poids, ce qu'il esUme à deux millions numériques de notre monnaie. Si nous prenons pour base les appréciations différentielles de M. Guérard, les 300 livres données par semaine équivalent à près de neuf millions. On s'étonnera moins de l'énormité de ce chiffre, en se rappelant combien fut considérable en Fiance la circulation de la monnaie, après la conquête du trésor des Avares.
' Voir Vénumération de ces biens faite par Héric, successeur de S. Angilbert, dans les Annales Ord. S. Ben., 11, 333, et dans V Analyse rationnée de Vllist. de France, par Chateaubriand.
* NniiAun [Chron.) établit ce parallèle.
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAINT-RIQU ÎER . 143
renne, dans l'église de Centule *. Trois groupes de religieux y chantaient ensemble l'office divin, à l'imitation des louanges éternelles que font retentir dans les cieux les trois hiérarchies angéliques. Cent moines et trente-trois enfants se réunissaient en face de l'autel du Sauveur ; même nombre au milieu de l'église, même nombre dans la partie orientale. Après les heures canoniales, un tiers de chaque chœur se retirait et revenait plus tard remplacer un autre tiers sortant. Un des buts de cette psalmodie perpétuelle était le salut du roi et la prospérité de son règne et de sa famille. On priait à la même intention et à celle du Pape, aux deux messes conventuelles qu'on célébrait le matin et h midi, ainsi qu'aux trente messes basses quotidiennes *.
Il est probable que les cent enfants dont nous avons parlé étaient de ceux que leurs parents offraient au monastère pour qu'ils soient initiés à la vie religieuse : car ils portaient le même habit que les moines et prenaient la même nourriture. Il ne faudrait donc pas les confondre avec les enfants des familles nobles qui étaient instruits dans l'école de l'abbaye s.
1 La psalmodie perpétuelle existait antérieurement dans quelques abbayes. On a donc eu tort d'en attribuer l'institution à Angilbert.
* Ce nombre de messes contredirait le chiffre de cent prêtres, que Jean de la Chapelle croit avoir existé alors parmi les moines, si on ne se rappelait qu'à cette époque les prêtres ne célébraient pas quotidiennement les saints mystères.
8 « Cette école, dit M. Roger {Archives de Picardie, i, 152), fournit à l'Eglise vingt-sept Papes et deux cents cardinaux ». Comme d'autres écrivains antérieurs, il a attribué gratuitement à l'abbaye de Saint-Riquier ce qui avait été dit de tout l'ordre de S. Benoît.
- 1 â i S. ANGILDERT, ABDÉ DE SAINT-RIQUIER.
Un ancien manuscrit, provenant de labibliothcque delà reine deSnède, et que consultèrent D. Mabillou 1 et D. Grenier 2 contient divers règlements de S. Angilbert sur la manière de distribuer la communion, sur la célébration des grandes fêtes et sur la procession des rogations ou litanies majeures.
Ce document nous apprend qu'aux jours de Pâque et de Noël, il y avait à la messe solennelle quatre prêtres, quatre diacres et quatre sous-diacres.
La fête des Rogations, instituée depuis deux siècles en France, se célébrait à Saint-Riquier avec une grande solennité. Sept paroisses voisines se rendaient à l'abbaye et se groupaient devant le parvis, les hommes au nord, les femmes au midi, et tout le inonde restait en oraison. Bientôt les moines sortaient de l'église et la procession se déployait alors dans l'ordre suivant :
Le porte-bénitier ;
Trois porte-encensoirs ;
Sept porte- croix ;
La grande châsse de l'église de Saint-Riquier ;
Les petites châsses portées par des prêtres ;
Sept diacres, sept sous-diacres, sept acolytes, sept exorcistes, sept lecteurs, sept portiers ;
Les moines par groupes septénaires ;
Sept novices portant des cierges ;
Des groupes septénaires de nobles, choisis par le prévôt ou le doyen ;
Les femmes nobles, dans le même ordre ;
1 Annal, n, 332.
* Manuscrits, t. exil, ftf 1G.
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAINT-IUQUIEIt. 145
Les sept croix des paroisses voisines ;
Chœurs de garçons et de filles chantant l'Oraison dominicale, le Credo et d'autres prières ;
Les principaux habitants des villages voisins ;
Les vieillards et les infirmes.
Ceux qui ne pouvaient point marcher facilement suivaient la procession h cheval.
On sortait du monastère par la porte méridionale, et, après un long parcours, ou rentrait par la porte du nord, dans 1 église principale. Ou y chantait des antiennes, des psaumes, les trois symboles des Apôtres, de Constanti nople et de S. Athanase, l'Oraison dominicale, les litanies générales, les litanies particulières des Gaules, d'Italie et de Rome, le Te Deum. La cérémonie se terminait par une messe solennelle.
Il ne nous reste plus qu'un petit nombre de faits à mentionner dans la vie d'Angilbert.
Selon Malbrancq il aurait contribué à obtenir la canonisation de S. Salve, évêque d'Angoulême, assassiné près de Valenciennes le 26 juin 798. Il aurait uni pour cela ses vœux à ceux de Charlemagne, quand le pape Léon se rendit en 799 à la cour de Paderbom.
Ce qui est plus certain, c'est que Charlemagne, cette même année, alla célébrer les fêtes de Pâques à Saint-Itiquier. Alcuin s'y trouvait alors, et il fut sollicité par son ancien élève d'annoter et d'embellir une légende de S. Riquier, écrite, disait-on, en style trop simple. Le célèbre nbbé-de Tours ayant paru
* De Morinis, h, 176.
UG S. ANT.ILDKRT, ABBÉ DE SAINT-RIOl'IER.
étonné de lu brièveté de cette légende, il lui fut répondu qu'on en possédait bien une autre plus longue, mais qu'on ne voulait point y toucher parce que son style peu châtié la rendait çlus compréhensible pour le peuple \ Ce fait, a lui seul, suffirait pour démontrer l'existence d'une langue rustique qui n'était autre chose qu'un patois de la langue latine.
L'année suivante (800), Angilbert suivit Charlemagne h Rome et assista, le jour de Noël, a ce couronnement qu'il avait peut-être contribué h préparer. Ce fut le jour même de cette cérémonie qu'il obtint du Pape, en faveur de son abbaye, un privilège, sollicité d'ailleurs par l'évêque Jessé qui se trouvait à Home. Le monastère de Saint-Riquier devint exempt de l'ordinaire, ainsi que la ville de Centule et les terres voisines 2. On a ajouté à tort 1 qu 'Angilbert obtint en même temps le droit de porter la mitre, l'anneau et les sandales.
Angilbert fut l'un des quatre abbés qui, en 811, souscrivirent le testament de Charlemagne.
Il ne devait survivre que de 22 jours à ce monarque; car il mourut le 13 février 814. Selon le vœu qu'il avait exprimé, on l'inhuma devant le portail de l'église du Saint-Sauveur, où sa pierre tombale
1 Cujua simplex et minus polita locutio, quia fia tribus ad roc itandum Inpopulum apertior videbatur. VilaS. Richard, prol ,n° 1, apud Boll., t. m, april. p. 441 ; — Alcuin compoaa également alors des hymnes et des antiennes pour l'office de S. Riquier.
« Ce privilège a été publié par Mabillon, Annal, bened., ut
* Jean de la Chapelle, Chronic. Cent. la Mère de Blémur, Année bénéd. ; — Gilbert, UUt. de l'église de Saint-Riquier.
S. ANGILDERT, ABBÉ DE SAINT-RIQUIER. l'|7
devait être foulée aux pieds des passants. On y lisait l'inscription suivante :
(Ertultt e oregicr qurm tuunbo gratta oit*
3ngilbfrtue in jjoc membra- local turaulo. Spîrttue l)unr Vomint tenutt, quo trmpore oîitt :
<Et modo rcrleett eptritue arrr nitrt.
Promenât Cljrietum pietat» jura tenenbo,
<&t templunt eawcù fttrljariï renooan».
&utbqutb anat Doininuo, cum toto corbe relegtt :
Paupertbu» largu», bebilibue mebtat».
(Eontulit rrrlretor muUum famulanbo breorem,
<èl famuUft Gljriett ec beb tt in famulum. érdreis rrgtmcn roluit oirtuti» amort,
flro quibuo cttcrnum lertue rjabet braotum. ittartte bioernnie brreeott morte kalenbto,
<5t Domino elntum rebbibit aotra peteno.
Rei requiem Slngilberlo ba pater, atque piuo rci.
Jffer legum pttam sternam tilt ba, quia tu 1er. jCl* lurent temper ronrebe tlli, bona qui ro lur.
Par parem tilt perpétuant bona, ee quontam par.
Les éloges de cette épitaphe restent assurément au-dessous du mérite d'Angilbert qui fut un des plus vaillants champions de cette milice monastique que S. Anselme appelait si bien la Chevalerie de Dieu. Ce n'est certes pas une gloire médiocre que d'avoir été le collaborateur de Charlemagne dans cette grande œuvre de régénération qui donna une base solide au pouvoir séculier et a la puissance religieuse, en même temps qu'elle assura le réveil intellectuel de l'Occident.
liS s. A.\<;iLbKin\ ahui: uk s.viNT-itiyi ikk.
ECRITS D ANU1LBERT.
Voici les ouvrages qui nous restent d'Angilbert :
1° Un poème de soixante-huit vers élégiaques adressé à Pépin, roi d'Italie. L'auteur témoigne de la joie que causa son retour en France, à Charlemagnc,.à la famille royale et au pays tout entier. Cette pièce de vers a été publiée par D. Bouquet (Rec. des Hist., t. v, p. 408) ;
2° Une pièce de trente vers élégiaques, composée probablement a l'occasion de la dédicace des églises de son monastère. L'auteur y manifeste sa dévotion envers S. Éloi et S. Riquier ;
3° Diverses inscriptions en vers qu'il composa pour l'église du Saint Sauveur et de Saint-Riquier ;
4° Les épitaphes de S. Caïdoc et de S. Fricor ;
5° La relation des travaux qu'il fit exécuter dans son monastère, et l'indication des reliques et des richesses qu'il contenait ;
G0 Un règlement liturgique pour la procession des Rogations, découvert et publié par Mabillon (Annal. Ben., n,
7° Trois lettres adressées à l'archevêque Arnon, que Froben a publiées dans les œuvres d'Alcuin.
M. Migne a inséré, dans sa Patrologie (t. ci, p. 1317), d'après un Ms. de Salisbury, trois autres lettres inédites d'Angilbert, adressées à un évéque.
Quelques critiques lui attribuent l'épitaphc de Charlemagne dont d'autres font honneur à Alcuin. Il est fort probable qu'on a mis sous le nom d'Alcuin et de Théodulphe, évéque d'Orléans, des poésies qui appartiennent à l'abbé de Centule. Henri Canise avait découvert dans la bibliothèque de Saint-Gall un poème intitulé De Karolo Magno et Leonis papœ adventu, et l'avait publié sous le nom d'Alcuin (>ln/iqvuB lection., h, 521). Cette attribution est évidemment fausse : l'auteur, en effet, a été témoin de l'entrevue solennelle de Charlemagne et du pape Léon, puisqu'il décrit mi-
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAINT-ItIQUIER. 1 10
nuticusement tous les costumes. Or, Angilbert avait accompagné le roi et sa famille à Paderborn, tandis qu' Alcuin avait décliné cet honneur. M. Pertz, qui a publié ce poème (Monum. germ., h, 391), a pu examiner le manuscrit original et a trouvé dans le titre le vocable incomplet de
helpertvs qu'il est facile de restituer en Angkelpertus,
une des formes les plus répandues du nom d' Angilbert. L'abbé de Saint-Riquier, en chantant Charlemagne, aurait ainsi justifié son surnom d'Homère. Ce poème, qui n'est pas sans mérite, est surtout précieux par les détails qu'il nous donne sur la toilette féminine au IXe siècle.
Un auteur doullennais, Dufresnes de Francheville, a publié, en 1741, un roman historique sous le pseudonyme d' Angilbert. Cette médiocre compilation est intitulée : flistoii e des premières expéditions de Charlemagne pendant sa jeunesse et avant son règne, composée pour l'instruction de Louis le Débomwire, ouvrage d' Angilbert, surnommé Homère. Paris, 1741. In-8°.
Théodulphe, évéque d'Orléans, dédia à Angilbert une espèce de satire contre un mauvais poète que l'indulgent abbé admettait à sa table (Histoire littér. de la France, iv, 416).
Alcuin lui a adressé quatre de ses lettres (27, 42, 83, 92) et parle de lui dans d'autres épîtres et dans quelques-uns de ses poèmes. Le savant abbé de Saint -Josse-sur-Mer engagea l'abbé de Saint-Riquier à corriger un exemplaire du psautier sur le texte des Septante, ce qui démontre que la langue grecque lui était familière. Nous avons vu qu'à la môme époque 1 le grec n'était pas inconnu à Corbie. '
MIRACLES rOSTHUMËS.
Anschcr, abbé de Saint-Riquier a composé, vers l'an 1 1 10, une relation des miracles accomplis de son temps sur le tombeau de S. Angilbert. Nous allons reproduire tout ce
1 Voir nntre bingrit|'hic d Adclard le Jeune, pag»> 01.
qui, dans ses récits, peut offrir quelque intérêt. On y trouvera de curieux détails sur les mœurs du XIIe siècle dans nos contrées, sur les brigandages qui les infestaient, sur les traitements infligés aux prisonniers, sur les ex-voto en cire, etc., etc.
Le premier prodige qui commença, la renommée d'Angilbert, s'accomplit en faveur d'un vieillard de Drucat aveugle de naissance. Un jour il entendit une voix lui dire :
— Va dans l'église de Saint-Riquier, couche-toi près du tombeau de S. Angilbert, et tes yeux verront la lumière.
— Le pauvre homme s'empressa d'obéir et alla passer plusieurs jours près du tombeau qu'il arrosait de ses larmes suppliantes. Ses vœux ne furent d'abord accueillis que par des bruits étranges qui sortaient du sépulcre : personne n'osait plus en approcher. Mais la persévérance du vieillard trouva enfin sa récompense dans une complète guérison.
Un individu, s'appuyant indécemment contre la grille de bois qui protégeait le saint tombeau, fut enlevé et transporté bien loin par une force inconnue. La même expulsion eut lieu pour quelqu'un du monastère qui proférait dans le saint lieu des paroles inconvenantes.
Une plus grave punition fut infligée à un clerc de Normandie qui alla, avec trois autres clercs, visiter le miraculeux tombeau. Feignant d'ignorer les mérites du Saint, il demandait ironiquement quel était son nom? Peu satisfait des réponses des moines, le clerc opposa ses railleries incrédules à leurs récits, en laissant voir qu'il soupçonnait là quelques maléfices. Mais voici que soudain il se roula & terre comme s'il fût pris du mal caduc. Tandis que ses compagnons effrayés ne savaient comment lui porter secours, il revint à lui, se releva, alla s'agenouiller près du saint tombeau, qu'il embrassait en pleurant, et déclara que Dieu avait justement puni ses dérisions.
Un bûcheron de Dominois * s'était foulé le poignet en se
1 Durcaptum. — Canton d'Abbcvillc.
« Dominicœ cm lis. — Canton de Créry.
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAIXT-KIQL'tER. 151
laissant choir du haut d'un arbre. En proie à une vive douleur qui lui arrachait des cris aigus, il se mit à invoquer S. Angilbert, et son mal disparut soudainement.
Un enfant muet, de douze ans, né à Tours *, avait été conduit par sa mère à divers pèlerinages sans aucun résultat. La pieuse femme eut l'inspiration d'aller à Centule ; elle acheta de la cire, fit un cierge, le mit brûler au saint tombeau, et eut bientôt le bonheur d'entendre parler son enfant.
Deux femmes, venant du Mans, avaient été arrêtées par des voleurs, près de Maintenay 1 , et étaient retenues par eux, pieds et mains liés. Comme elles avaient entendu parler des miracles de l'abbé de Centule, elles l'invoquaient jour et nuit, se privaient de leur pitance et la donnaient aux pauvres, en disant : Au nom de Dieu et de S. Angilbert ! Peu de jours après, la miséricorde divine brisa leurs liens, ouvrit leur cachot, et la reconnaissance les amena au sépulcre de leur puissant protecteur.
Un villageois, s'étant aperçu qu'on lui avait ravi une génisse, voulut aller la reprendre dans la forêt où les voleurs l'avaient cachée : « Saint Angilbert, s'écria-t-il, je te promets de me constituer ton serf si tu me fais retrouver ma vache ; je vais aller à sa recherche, en me recommandant à toi et à Dieu » . Plein de confiance et d'audace, il pénétra dans la forêt et rencontra bientôt les voleurs nantis de sa génisse. Ceux-ci l'ayant interrogé sur les causes de sa hardiesse, il leur répondit : « J'ai invoqué S. Angilbert et j'ai trouvé en lui un guide sûr et un puissant protecteur ». Les brigands, émerveillés, rendirent la vache au villageois, et lui firent même six milles de conduite pour le mettre à l'abri de toute attaque.
Une jeune servante de Rue (Rugua), tirant d'un tonneau le liquide qu'elle nllait vendre aux pratiques de son maître,
1 Turonis% probablement Tours, dans le canton de Moyenncville.
5 Menlenactts. Nous supposons que c'est Maintenay (arrondissement de Montrcuil -sur-Mer), que des titres du XIIe siècle désignent sous 1« nom di? MenUniacvm*
152 S. AKGILBERT, A DDE DE SAINT-RIQUIER.
s'enfonça dans l'œil, par mégarde, la broche du fût. Les domestiques qui survinrent lui conseillèrent d'invoquer S. Angilbcrt. Elle le fit, fut guérie sur le champ, et témoigna sa reconnaissance envers son protecteur en envoyant à son tombeau un œil en cire.
Une jeune femme de Normandie, privée de la vue depuis sept ans, fut amenée à ce pèlerinage et recouvra bientôt la lumière du jour. Elle se mit à parcourir la basilique dans toute son étendue, à visiter chaque autel, pour expérimenter le sens qui venait de lui être rendu.
Des brigands armés ayant assailli le village de Rainneville *, emmenèrent avec eux les moutons, les bœufs et les hommes eux-mêmes, qu'ils chargèrent de chaînes. L'un des captifs, qui avait récemment visité le sanctuaire de S. Angilbert, et s'était voué à son service, n'oublia point de l'invoquer quand il fut jeté dans un étroit cachot. Ses liens tombèrent aussitôt ; ses gardiens avaient beau les lui remettre, ils se rompaient toujours à l'invocation du saint abbé. Aussi, en l'absence du geôlier, le pieux prisonnier put s'enfuir et regagner ses foyers.
Le fils d'une pauvre veuve de Cempuis *, en travaillant aux champs, fut enlevé par des malfaiteurs. Sa mère se rendit au monastère de Centule, et là, elle s'écria :a O Angilbert ! ami de Dieu, je me voue à ton service, moi et mon fils, si tu veux bien me rendre cet enfant chéri, le soutien de ma vieillesse ». Pendant ce temps-là, l'infortuné, chargé de chaînes, accablé de mauvais traitements, souffrant de la faim et de la soif, en était réduit à désirer la mort. La miséricorde divine mit enfin un terme à ses maux ; ses liens furent rompus par une puissance merveilleuse, et il alla les porter lui-même à l'église de Saint-Riquier, en racontant sa délivrance inespérée.
Une femme de .Nantes ne pouvait mouvoir ses doigts repliés et contractés dans la paume de ses mains. Elle sentit »
1 Ranavillam. — Canton de Villers-Bocagc. * Centwn putei. — Canton de Grandvillicrs (Oiso)j ancienne paroisse du diocèse d'Amiens.
se détendre ses muscles, après avoir prié S. Angilbert. Elle put de ses mains, naguère inertes, confectionner un cierge qu'elle suspendit à son cou, et se rendit ainsi à l'église de Saint-Riquier. Là, ses doigts, encore crochus, s'allongèrent librement et devinrent pleins d'agilité.
Le fait que nous venons de rapporter nous montre la renommée d' Angilbert s'étendant jusqu'à Nantes. Dans d'autres récits, il est question de pèlerins venant d'Angers, de Beauvais, de Compiôgne, de Clermont, de la Normandie, etc. Si nous comparons, sous ce rapport, l'œuvre d'Anscher, avec d'autres livres de miracles, nous verrons que beaucoup d'autres saints, quoique canonisés et jouissant d'un culte public (privilège que n'avait pas S. Angilbert), ne portaient point leur renom dans un cercle si étendu.
Deux femmes aveugles , l une d'Angers , l'autre de Blangy-sur-Bresle, furent guéries le jour où on célébrait tout à la fois la vigile de S. Riquicr et la solennité des grandes litanies, c'est-à-dire les Rogations. Les moines revenaient proeessionnellement de l'église Notre-Dame, quand ils apprirent, par de nombreux messages, le double prodige qui venait de s'accomplir, et en rendirent grâces à Dieu, après avoir terminé les litanies.
Une jeune fille hydropique de Condé-sur-1' Escaut 1 ne pouvait plus ni boire ni manger, et languissait, privée de sommeil. Ayant entendu parler de la puissance de S. Angilbert, elle fit confectionner un cierge et l'envoya à l'abbaye de Saint-Riquier. La nuit suivante S. Angilbert apparut à la malade, et lui remit un linge dont elle devait se frotter le cou et la gorge.
Une pauvre femme d'Amiens, qui vécut longtemps des aumônes de l'évôque S. Geoffroy, était paralysée d'une main, ainsi que du côté droit. Elle obtint sa guérison au sépulcre d' Angilbert : mais à peine l'eut-elle quitté que son infirmité lui reprit. Cette aventure fit naître des doutes parmi le clergé et les fidèles d'Amiens qui se demandèrent si c'était là un vrai miracle?
' Condaius. — Arrondissement do Vulencicnnos.
15'l S. ANGILDERT, ABBE DE SAINT-RlQUIER.
Deux jeunes gens allèrent un jour présenter leurs offrandes au vénéré tombeau ; l'un d eux en fut repoussé par une force mystérieuse et précipité à terre. Il raconta aux spectateurs étonnés qu'il avait acheté son manteau à un voleur, et que de là sans doute provenait la répulsion du Saint. Quand il se fut dépouillé de ce surtout, qui avait été dérobé par un jour de dimanche, il put sans difficulté approcher du tombeau, où il déposa son offrande.
En téte du 2° livre de son récit, Anscher donne un singulier préambule. Il rappelle que les Juifs ne voulaient point croire aux miracles de Notre-Seigneur , disant qu'on connaissait bien son père qui était charpentier, et que, quand le Sauveur se trouvait dans un milieu d'incrédulité, il ne pouvait faire aucun prodige. Il ajoute qu'il en fut de même de S. Angilbert, et que sa puissance miraculeuse fut amoindrie par l'incrédulité qui accueillit ses prodiges. Ce passage et quelques autres, tout aussi bien que l'hésitation que va montrer S. Geoffroy, pourrait faire supposer que, même au XIIe siècle, on n'accordait pas une confiance complète aux récits miraculeux que vient de nous faire le moine de Centule.
L'auteur continue en disant que, témoin de tous ces prodiges, et ne sachant quelle conduite tenir à ce sujet, il invita l'évêque Geoffroy à venir examiner l'état des choses. Le saint pontife, ne pouvant se rendre à cet appel, se fit remplacer par un de ses conseillers, nommé Ingution, prêtre d'excellente renommée. En sa présence, un enfant paralysé des jambes fut soudainement guéri.
Une femme de Picquigny n'avait plus un seul endroit sain dans la partie inférieure du corps !. Sur ses instances, son frère la transporta sur un ane a Saint-Riquier ; on la mit dans un angle de l'église, pour qu'elle ne soit point exposée au contact de la foule qui était nombreuse, à cause de la célébration des fériés majeures de la Pentecôte. La pauvre malade se désolait d'être reléguée si loin du saint
1 Ut ab uinbilico usque od calcancum nulla sanitag omnino H|>- V>ai cict (Lib. I, n° 3b )
S. ANGILBEUT, AfillK DE SAINT-KIQMCIl. K>5
tombeau, quand tout à coup elle se sentit complètement guérie.
Plusieurs habitants de Compiègne, qui se rendaient au tombeau d'Angilbert, s'arrêtèrent sur la colline de Bussu *, d'où Ton apercevait l'église de Saint-Riquier, et se prosternèrent à terre pour prier Dieu et ses saints. L'un des pèlerins, aveugle de longue date, mérita, par la ferveur de sa foi, de recouvrer la vue. « Grâce à Dieu et à S. Angilbert, s'éeria-t-il, je vols la lumière du jour ! » Et pour que ses compagnons n'en doutassent point, il ajouta : « Voici en face de nous une grande ville et au milieu une vaste église munie de deux tours » . Dès lors, il précéda ses coml>agnons et se rendit joyeusement avec eux au terme du pèlerinage.
S. Geoffroy, évéque d'Amiens, avait ordonné un jeûne de trois jours et des prières publiques pour demander à Dieu de démontrer plus clairement et plus ouvertement ce qu'il y avait à faire en ces conjonctures Pendant la seconde nuit de ce triduum, un habitant de Saint-Riquier, nommé Arnould, aperçut une lumière éclatante qui enveloppait la ville, et dont les rayons avaient leur centre dans l'église où reposait le corps de S. Angilbert. Il appela sa femme et ses serviteurs pour contempler ce prodige qui se prolongea l'espace d'une heure.
A partir de ce jour les miracles se multiplièrent encore davantage.
La ville de Centule avait chaque samedi un marché où se traitaient des affaires considérables et où affluaient les marchands du Ponthieu. Ils étaient parfois dévalisés par des voleurs qui se cachaient dans une forêt voisine. Un
1 Buxudi. — Cant. d'Ailly-le-Haut-Clocher.
a Ut Deus oranipotens complacatus lut-idius apcitiusquc demonstrarct qutenam nitio circa Jure rertius deberet observa ri (Lib. II, n° 1.) — Il nous semble que si tous les miracles que vient de raconter Anoclier étaient bien authentiques, S. Geoffroy n'aurait dû éprouver aucune hésitation pour canoniser Angilbci t, et nous ne voyon* pas qu'il l'ait fait.
nommé Galo, arrêté ainsi avec ses compagnons de route, se prit à crier : « S. Angilbert, secourez-moi, ayez pitié de moi ! » Ce fut le seul qui put échapper, les larrons se trouvant dans l'impossibilité de lui fermer la route, de l'enchaîner et de le dépouiller. Une vieille femme qui se rendait au marché, en portant à son cou un sac rempli de laine, fut préservée de la même manière.
Un jeune homme de Drugy 1 avait été enlevé par des brigands, chargé de chaînes et emprisonné à Berteaucourtlcs-Dames 4. Il invoqua le saint abbé et se trouva rendu à la liberté.
A Coudun', gisait dans un noir cachot, et sans l'avoir mérité, le fils d'une femme veuve. Cette pauvre mère, profondément affligée, alla trouver S. Angilbert et lui promit de se constituer sa serve, s'il venait en aide à son malheureux enfant. Les gardiens de l'église lui dirent : « Retourne en ton pays, et sois certaine que Dieu, par l'intercession de son serviteur, te rendra ton fils ». En effet, en rentrant chez elle, elle trouva son enfant qui lui dit : « Un homme blanc comme la neige, en costume d'abbé, a rompu mes liens ; j'ai trouvé ouvertes les portes de la prison et j'ai pu en sortir sans obstacle ».
Une vieille femme paralysée, de la ville de Beauvais, du nom d'Emma, se fit porter en litière dans l'église de Centule. Tandis qu'elle y passait la nuit, un personnage aux vêtements resplendissants lui apparut et lui remit un linge dont elle devait frotter ses membres impotents. Elle exécuta cet ordre, et, revenue à la santé, elle retourna à Beauvais où ce miracle remplit de joie ses amis et ses voisins.
Un serviteur de l'église de Compiègne, gardien d'un moulin de Clairoix \ était devenu incapable de tout travail,
1 Dntsiacus. — Dépendance de la commune de Saint-Riquier.
* Beltonis- Curie — Canton do Domart. A moins qu'il ne s'agisse ici du Bétbcncourt -sur-Mer (cant. d'Ault) ou de Béthencourtsur-Somme (cant. de Nesle) ; ces deux localités ayant été aussi désignées sous le nom de belloni*-Curtis.
* Cosdunum caslrum. — Canton de Rossons f4Oiso).
* Claresiœ. — Canton de Compiègne.
à la suite d une surdité accompagnée de névralgie. Il fit vœu d'entreprendre le pèlerinage de Ccntulc, si S. Angilbert mettait un terme à ses tourments. Sa maladie disparut aussitôt. Geoffroy, c'était son nom, se rendit alors à l'église Notre-Dame de Compiègne, et, plus tard, d'après les conseils des chanoines de cette collégiale, il alla offrir ses actions de grâces au thaumaturge de Saint-Riquicr.
Les châteaux érigés dans les lieux favorables par les rois et les seigneurs, pour la sûreté du pays, devenaient souvent des cavernes de voleurs, quand ils avaient été ruinés par l'ennemi. Tel était le petit château-fort situé à Ailly-sur-Somme *, où gémissaient, les entraves aux pieds, deux jeunes gens arrachés a leurs foyers. Après avoir invoqué S. Angilbert, ils furent débarrassés de leurs ceps de bois, prirent la fuite et allèrent porter à Saint-Riquier le témoignage de leur pieuse reconnaissance.
Tous les habitants de Centule, continue Anscher, furent témoins du miracle suivant. Un homme, accusé d'avoir violé la loi, et ne sachant point se défendre, par suite de son ignorance, avait été mis en arrestation préventive, en attendant qu'il prouvât son innocence ou subît son arrêt. Chargé de lourdes chaînes de fer, il ne cessait de supplier S. Angilbert de démontrer à tous qu'il n'était point coupable. Le saint abbé lui apparut une nuit, sous l'aspect d'un vieillard aux cheveux blancs, revêtu d'un manteau de soie : « Ne crains plus rien, lui dit-il, et bannis la tristesse ; grâce à mes prières que le Christ a accueillies, tu vas être délivré. Je suis l'abbé Angilbert que tu as tant de fois invoqué par tes supplications et tes larmes, et je viens t'annoncer la liberté après laquelle tu soupires. » Le lendemain matin, il pria le geôlier de le conduire un instant hors de la prison *, et profita de cette circonstance pour s'échapper, en arrachant sa chaîne des mains du gardien. Tous ceux qui voulurent l'arrêter furent précipités à terre, et l'heureux fugitif put aller exhaler sa reconnaissance sur le sépulcre de son libérateur.
• Alliacum. — Canton de Picquigny.
* Ad usura naturœ. (Lib. II, 14.)
Un enfant des environs de Beauvais, âgé de treize ans, et muet de naissance, fut conduit par sa mère au tombeau miraculeux. Tandis qu'une nuit, il en embrassait le couvercle, il vit, par trois fois, lui apparaître un personnage vétu de blanc et d'un aspect imposant. Après la troisième vision, il fut doué du don de la parole et put raconter luimôme ce dont il avait été témoin.
Un cultivateur de Tressancourt enlevé par des brigands qui voulaient lui extorquer une forte rançon , avait été mis par eux à la torture. Vaincu par la souffrance, il promit plus qu'il n'avait, et, pour être plus tôt délivré, il donna sa femme en otage. Celle-ci, pendant sa captivité, ne cessa d'invoquer S. Angilbert et fut bientôt délivrée par le secours de Dieu.
Un nommé Odon, de la ville d'Arona *, fut arrêté par les gardes de la ville de Saint-Riquier, on ne sait pour quel motif, et jeté dans une cave dont la porte était solidement fermée au verrou. Ce pauvre homme, chargé de chaînes et privé de nourriture, n'interrompait ses gémissements que pour invoquer S. Angilbert. Soudain ses chaînes tombent, la porte s'ouvre, malgré serrures et verrous, et la liberté est rendue au captif. Il se trouve dans une cour entourée de murs que baignait un étang. Malgré tous ces obstacles il parvient jusqu'au tombeau de S. Angilbert et raconte les merveilleuses circonstances de sa délivrance. — Ce fait, comme plusieurs autres, nous montre que l'église de Saint- Riquier jouissait du droit d'asile.
Un jeune homme, emprisonné à Hangest-sur-Somme, était l'objet d'odieux traitements de la part de ses ennemis. Son père prit le parti d'aller invoquer le saint abbé de Centule ; en route, il rencontra un homme d'une beauté extraordinaire qui l'interrogea sur le but de son v oyage : — « Je vais, répondit-il, trouver le B. Angilbert, le libérateur des
1 Trosciunciirtis. — Canton de Poissy (Seine-et-Oise).
* Est-ce Arona, en Lombard ie ? ou Airion, dans le canton de Clermont-sur-Oise? ou une des localités de France qui portent le nom d'Aron ou d'Airon?
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAINT-RJqUIER. i.VJ
prisonniers, pour que ses prières rendent la liberté à mon fils qui est cruellement incarcéré ». — Le vieillard répondit : — « Crois en ma parole, ton fils sera délivré avant ton retour ». — En effet, quand il revint de son pèlerinage, il trouva son fils au logis.
Une jeune fille de Condé-Folie 1 avait les doigts collés à la paume de la main. Ses parents firent confectionner une main votive en cire et allèrent avec leur enfant l'offrir à S. Angilbert. Le custode du sépulcre, Anscher, fit placer à la jeune fille sa main contrefaite sur le tombeau, ainsi que Y ex-voto de cire. Aussitôt les doigts infirmes s'agitèrent et prirent leur place naturelle.
Un jour qu'on célébrait la féte de la Pentecôte, de nombreux pèlerins arrivaient à Saint-Riquier, et parmi eux dix-huit personnes de Compiègne. Dans ce groupe se trouvaient deux femmes infirmes qui avaient voyagé en charrette. L'une d'elles, qu'on portait à bras vers le saint tombeau, n'eut pas plutôt dépassé le seuil de l'église qu'elle recouvra la complète agilité de ses membres.
Dans d'autres récits qui ne contiennent aucune circonstance intéressante à noter, Anscher mentionne encore la guérison :
D'un paralytique de Drucat ;
D'un insensé qui exerçait sa fureur contre lui-même ; De l'écuyer d'un homme d'armes, nommé Hugues ; D'une femme de Beauvais, paralysée des bras; D'une aveugle de Domart-en-Ponthieu (Domnut Medardus) ;
D'un fabricant d'encre, de Noyon, aveugle depuis sept ans;
D'un jeune aveugle de Roye {de Castello Rogiœ, Ambianensis terri toriï);
D'une femme du Vimeu qui tombait en frénésie ;
D'une jeune fille de Corbie qui avait complètement perdu l'usage de son bras ;
D'une jeune aveugle de Longueuil (Seine-înf.) ;
1 CondaiuM. — Canton do Picquigoy.
1G0 S. AXGILBERT, ADBÉ DE SAINT-RIQUIER.
D'un convulsionna ire d'Auchy-lcz- Moines ;
D'un paralytique de Mortemer (Scine-Infér.) ;
D'un enfant de ttegniôres-Éciuse [Ragineris clusa), paralysé de la jambe ;
D'une jeune fille d'Hornoy (Hornodium)^ dont la main était paralysée ;
D'une femme aveugle d'Authieule (Alteiola) ;
D'une jeune fille de Breteuil, atteinte de surdité ;
D'un cul-dc-jatte de Sains, nommé Martinellus ;
D'une femme de Normandie, qui s'était brisé la cuisse en tombant sur un pieu ;
D'un enfant impotent, de Clcrmont-sur-Oise, que sa mère était obligée de porter en demandant l'aumône ;
D'une femme de Domart-cn-Ponthieu qui languissait depuis douze ans ;
D'un enfant qui avait perdu l'usage de la parole ;
D'un habitant de la Normandie paralysé d'un bras depuis dix ans, qui se constitua serf de l'abbaye ;
D'un paralytique des environs de Compiègnc ;
D'un hydropique de Béthisy *, etc.
D'autres miracles, nous dit Anscher, s'accomplirent encore en France, en Flandre, en Normandie et jusqu'en Aquitaine, où des pèlerins avaient emporté avec eux de la poussière, du ciment ou des fragments de pierre, qu'ils avaient recueillis au tombeau de S. Angilbert.
On a pu voir que dans quatre de ces récits, il est question de personnages qui se vouent .à S. Angilbert, qui se font serfs ou serviteurs de son abbaye. Nous aurons à mentionner plus tard des oblations analogues pour les abbayes de Corbie, de Saint-Josse, de Saint- Valéry, etc. Il nous parait donc utile de bien préciser ici quelle était la condition des serfs d'une église. M. Guérard * nous l'expliquera en quelques mots :
« Les hommes que la dévotion, la pauvreté, le besoin de protection ou toute autre cause avaient porté à se vouer
! liistisiacus. — Canton de Crépy (Oise) . 1 Polypiique de l'abbé Iminon, i, 428.
toi
au service d'un saint, c'est-à-dire à se faire hommes ou serfs d une église ou d'un monastère, étaient appelés oblati, donati, condonati. Us payaient un cens fixe à leur nouveau maître, mais ils conservaient l'usufruit de leurs biens et le
transmettaient à leurs descendants Souvent on disait
qu'ils se donnaient au luminaire du saint auquel l'église était dédiée. On appelait alors luminaire ce qu'on appellerait aujourd'hui la fabrique, parce qu'une partie du produit des donations faites aux églises était destinée à entretenir des lampes ou des cierges allumés devant les tombeaux de leurs patrons. »
RELIQUES
Le corps de S. Angilbert était resté depuis vingt-huit ans enseveli devant le seuil de l'église. Vers 842 !, Ribbode {Richboto), abbé de Saint-Riquier \ ne voulut point que ces restes vénérés restassent foulés aux pieds de ceux qui entraient dans le temple. Avec le concours de S. Paschase Radbert, il procéda à leur translation le 5 novembre. Le corps, aussi bien conservé que s'il venait de cesser de vivre, répandit aux alentours une odeur exquise, bien qu'il n'eût jamais été enveloppé d'aromates ; déposé dans un cercueil de plomb, il fut enseveli de nouveau dans l'intérieur de l'é-
1 En 841, selon VIJist. litt. de la France et le Gallia chrisliana. Si nous admettons l'exactitude du chiffre de 28 années donné tout à la fois par Nithard et l'épilaphe de Ribbode, et que nous tenions compte de la supputation pascale, cette translation devrait être fixée à 843 plutôt qu'à 842.
* M. l'abbé Hénocque, dans l'Histoire de l'abbaye de Saint- Riquier, qu'il prépare depuis longtemps, doit contester l'existence de Ribbode, comme abbé de Centule, ainsi que celle do Nilhard.
IG2 s. AXciLnnuT. abiik ne salnt-kiqiier.
glise, à la porte du chœur, avec cette nouvelle épitaphe qu'aurait composée l'abbé Ribbode :
fyt rtfubrtt bueto »rmprr mrmorabili» abba
3nQilbrrtue ooane, epirltue aetru rolit.
XltrneU marttt obttt bittrnie tp*r kolmbie :
Œonetruiit trmplum quob rrttnrt ttimulam. €t rluit 3u(jueti Carolt eub trmporr Hlagnt :
Dogmolibui clam», prtnctpibu» ftoriu».
3nte force trmpli (ueett qui *e tumulart :
Utbbobo Ijur obba tranetulit, ar poeutt {Joet annoe obttua bt» brnoe rjue rt orta,
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On sait que le monastère de Saint-Riquier fut en grande partie détruit par les Normands en 881, et reconstruit sur une plus petite échelle sous le règne de Hugues Capet. La tombe d'Angilbert avait disparu sous les ruines, et son cercueil avait peut-être été caché dans quelque autre endroit de l'église, pour être soustrait à la rage des Normands. S. Gervin, abbé de Saint-Riquier (1015-1075), s'affligeait qu'on ignorât le lieu de sépulture d'Angilbert et môme la date de sa mort, lorsque, se trouvant à l'abbaye de Gorze, en Lorraine, il y prit connaissance d'un manuscrit relatif à l'histoire des abbés de Saint-Riquier. Il emporta ce précieux volume à son monastère, et, guidé par ces renseignements, entreprit des fouilles. Celles qu'on fit devant le portail de l'église n'amenèrent que la découverte du corps de Nithard, dans une bière de bois, garnie de cuir et remplie de sel1. D'après les conseils d'un religieux nommé Teudoald, on dirigea ensuite les recherches à l'entrée du chœur,
à un endroit où on distinguait encore sur une pierre les
1 Voilà un démenti donné par Hariulfe à la future Chronique de Dom Cotron, qui prétend (lib. XI, c. îx) que Nithard fut enseveli dans le tombeau d'Angilbert.
mots rex, lex, lux, pas, qui commençaient et terminaient l'épitaphe primitive du tombeau d' Angilbert *. Ces nouvelles investigations furent couronnées de succès ; on découvrit des ossements enveloppés dans une étoffe verte ; un parchemin déposé dans le crâne fit connaître que c'étaient bien là les restes du saint abbé de Saint-Riquier : on les replaça dans le même endroit. La Chronique d'Hariulfe, qui nous donne tous ces détails *, ajoute que cette invention fut accompagnée, non-seulement d'une émanation de suaves odeurs, mais d'un tremblement de terre.
La Chronique de Nithard avait aussi parlé, et dans les mêmes termes, d'une semblable commotion, le jour où eut lieu la première translation de S. Angilbert : mais il n'avait établi aucune corrélation entre les deux événements. N'estce pas souvent ainsi que les légendes, en confondant les faits de diverses époques, et en imaginant entre eux des rapports de causalité, ont multiplié les prodiges de Jcurs récits ?
En 1129, Anscher, abbé de Saint-Riquier, ouvrit le tombeau de S. Angilbert et montra son corps aux fidèles.
Des travaux, exécutés en 1685, par l'abbé commendataire Ch. d'Aligre, mirent au jour le tombeau de S. Angilbert, et on dut procéder à une translation dont les détails sont consignés dans l'authentique que renferme la châsse actuelle.» L'an 1685, le 9 septembre, sur les quatre heures « après-midi, issue des vêpres, messire François d'Aligre, « abbé de Saint-Jacques de Provins, en présence de mes- « sire Charles d'Aligre, son frère, abbé commendatairc de
« Saint-Riquier s'est transporté au devant de la porte
« du chœur de l'église de ladite abbaye, lieu du sépulchre
1 Cette pierre tombale, mise devant le portail, aura été transportée dans l'intérieur de l'église, soit au moment de la première translation en 812, soit à l'époque où l'on aurait caché les reliques dans une autre partie de l'église.
9 Lib. III, c. \ix. — M. l'abbé Hénocquc, qui a fuit une étude toute spéciale de la chronique d'Hariulfc, craint fort que tout ce passage ne soit qu'une interpolation.
lliâ S. ANT.IUJKKT, AUDE DE SUNT-RIQUIER.
« où reposaient depuis 843 ans les reliques et ossements de « S. Angilbert, septième abbé de ladite abbaye (auquel « lieu ledit saint corps a été transféré par Ribodo, lors * abbé, vingt-huit ans après son décès, arrivé le 18 février <* 814, ayant ordonné sa première inhumation au devant « de la grande porte de l'église, qu'il avait magnifiquement « fait bâtir, aussi bien que toute l'abbaye, où il a gouverné « sainctement jusqu'au nombre de quatre cents religieux) ; « où estant parvenu auroit fait découvrir ledit tombeau, où « se sont trouvées deux plaques de plomb qu'il s'est fait ap- « porter et lire ; sur l'une desquelles, qui est la plus petite, « est gravé : Angilbert us, abbas ; et sur la seconde, large « d'un pied, est gravé : Anno ab incamatione Dni mcxxviiii « a domno Anschero abbate apertum est hoc sepulchrum « S. Angilberti, et corpus ejus adstanti populo ostensum^ ac
« denuo clausum »
Charles d'Aligrc 1 mit les reliques du saint abbé dans une chasse d'argent ; et, pour perpétuer le souvenir des deux lieux de sépulture, il composa deux inscriptions. La première, sur une plaque de cuivre, fut placée au portail ; la seconde, sur une table de marbre, fut incrustée dans le pavage, près de la grille du chœur, à l'endroit de la seconde sépulture. C' est la seule qui soit encore conservée; elle a été mal lue par tous ceux qui l'ont reproduite jusqu'ici :
CORPUS SANCTI ANGILRERTI HIC RECONDITUM ANNO DNI DCCCXLI1 1 ELEVATUM EST NONO SEPTEMBRIS MDCLXXXV.
1 Charles d'Aligrc a tellement contribué à faire refleurir l'abbaye de Saint-Riquier, qu'on le qualifie de second Angilbert (Jngdberto aller i) dans l'inscription .dédicalive qu'on mit, après sa mort, dans l'église de Saint-Riquier.
• MM. Gilbert et Dusevel, dans leur Description de l église de Saint-Riquier, ainsi que M. Louandrc, dans sa Uiographie d'Ab-
Le 16 octobre 1695, M. de Cosnac, archevêque d'Aix, transféra le corps de S. Angilbert dans une châsse en bois noir, plaquée d'argent.
On prétend que c'est cette même châsse qui se trouve aujourd'hui à 1 église paroissiale de Saiut-Riquier ; mais elle a été dépouillée de ses lames d'argent pendant la Révolution. Les reliques, sauvées par le curé de la paroisse en 1794, furent réintégrées dans leur chasse l'année suivante. Une récognition eut lieu en 1824 : c'est probablement'alors
beville, ont lu DCCCXIV sur cette pierre. Cette date se trouvant en contradiction avec les textes d'Hariulfe, d'Anscher et du procèaverbal de l'abbé Ch. d'Aligre, nous avons soupçonné une erreur dans la reproduction de l'inscription. En effet, S. Angilbert, mort en 814, resta vingt huit ans enseveli en face du portail : c'est dune on 842 qu'il fut inhumé dans l'intérieur de l'église, et c'est cette date que devait indiquer la plaque. M. Fricourt, curé de Snint- Riquier, à qui nous avons communiqué notre supposition, l'a complètement justifiée. • L'erreur qu'on a commise, nous écrit-il, et que je viens de vérifier," est facile à comprendre : l'inscription, tenant à la première marche du chœur, est placée dans un endroit de la nef souvent foulé aux pieds. Le marbre s'est usé, et aujour ♦ dhui on ne voit plus que les lettre»
DCCC XIII (dcccxlii) ;
le frottement des pieds a fait disparaître une partie de l'L, qui s'est métamorphosé en I. Comme il existe un vide entre cet I et les deux suivants, on aura supposé qu'il y avait eu un quatrième I entre le premier et le troisième, ce qui aurait fait DCCCXIIH. Mais, en y bien regardant, on voit que le vide correspond parfaitement à la place nécessaire pour restituer la partie inférieure de l'L; qu'il n'y a aucune trace de ce quatrième I, qui auraitdû être creusé aussi profondément que les autres, c'est-à-dire à plus d'un millimètre ; que la partie restante de l'L a exactement la même configuration que les autres L de l'inscription ; que si la partie inférieure de l'L a disparu, c'est qu'elle était gravée moins profondément, de même qu'un des jambages de l'X dont on ne voit plus que les deux extrémités. » Les auteurs du Voyaye littéraire ât deux Hc ne die tins (2° partie, p. 174), on reproduisant cotte inscription, en ont bien lu la date H» 810.
que des fragments furent donnés à l'église de Foucaucourthors-Ncsle et à celle de Saint-Jacques d'Amiens.
CULTE ET LITURGIE
Le Gallia Christiana nous dit qu'Angilbert fut, au XII0 siècle, inscrit au nombre des saints. Nous avons quelque doute à ce sujet. Anscher, il est vrai, adressa la Vie du prétendu gendre de Charlcmagne à lévêque S. Geoffroy et au pape Pascal II, pour obtenir sa canonisation : mais nous ne voyons nulle part que cette démarche ait abouti. Le récit du mariage de Bcrthe n aurait-il pas été la cause de cet échec? Faut-il supposer que les actes de canonisation ont été perdus ? Mais, s'ils avaient existé, on aurait célébré l'office de S. Angilbert à l'abbaye de Saint-Riquier, et nous ne trouvons nulle trace de ce culte liturgique dans les anciens manuscrits de l'abbaye. Il serait inutile d'en chercher avant le XII0 siècle, puisqu' Anscher, dans son prologue, nous avertit que de son temps on faisait encore l'anniversaire d' Angilbert, le jour de sa mort, comme pour les autres fidèles trépassés. Mabillon (Act. S S., v, 106) nous dit bien qu'il a lu dans un calendrier, vieux de quatre siècles : XII kalend. martii depositio S. Angilberti a b bâtis et fundatoris; mais n'était-ce pas une addition très- postérieure? Pourquoi ce nom ne figure-t-il pas dans les autres calendriers du XIII0 au XVI0 siècle ? Nous devons supposer, jusqu'à preuve contraire, qu'Angilbert, qualifié de saint et vénéré comme tel, n'eut cependant pas les honneurs d'un culte liturgique, avant l'initiative qu'auraient prise les moines de Saint-Riquier, après la découverte des reliques en 1685. C'est à cette date que fut imprimé le Propre de Saint-Riquier, où nous voyons pour la première fois apparaître un office de S. Angilbert.
Son nom, absent des anciens Martyrologes, ne se trouve que dans ceux de Hugues Renard, de Bucelin, de Du Saussay, de Chastelain et dans le Martyrologe de Saint- Riquier, qu'ont publié les Bollandistcs.
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAlNT-KIQl'IEIt. 167
Une des chapelles de l'église de Saint-Riquier est consacrée à S. Angilbert.
ICONOGRAPHIE
Les sculptures de l'église de Saint-Riquier ont multiplié l'image de S. Angilbert. On le voit, au portail, agenouillé devant le Père éternel ; et plus loin, tenant la crosse et un livre ; à un contrefort do la tour, agenouillé en costume de prince devant l'abbé Symphorien, qui reçoit ses vœux monastiques. Sous les voussures, des groupes représentent Ut mission que Charlemagne lui donne pour le Saint-Siège; la réception que lui fait le Pape, assisté d'un cardinal ; la guérison qu'un boiteux obtient par son intercession*.
« Les deux médaillons qui existent aux deux extrémités des stalles, dit M. Dusevel [Église de Saint-Riquier^ p. 12) fixent vivement l'attention ; ils représentent Charlemagne visitant Angilbert à deux époques différentes de sa vie ; dans le premier médaillon, Charles le Grand ne porte que les attributs de la royauté ; mais, dans le second, il est revêtu des insignes de l'empire. Angilbert semble plein de respect en présence de l'empereur. On croit que le médaillon, à. droite, rappelle l'importante mission confiée par Charlemagne à Angilbert d'aller à Rome pour recevoir le serment de fidélité et d'obéissance du peuple romain. La boule du monde et le sceptre impérial que Charles semble offrir à Angilbert, sur ce médaillon, comme une marque absolue de l'autorité qu'il lui délègue pour son ambassade ; les rouleaux et les paquets contenant, sans doute, les présents à faire au nom de l'empereur, confirment au reste cette tradition. « — Ajoutons que la tradition voit, dans l'autre médaillon, S. Angilbert investi par le roi du commandement des côtes de la France.
Deux tableaux de l'église de Saint-Riquier ont trait à l'histoire du saint Abbé. Le premier, signé ûouUungnn — et
» (Jii.duit, DiScript oH de ïvtjlise Saiiit-Riqu'er.
108 S. AN GILBERT, ABBÉ DE SAINT-UlQt TEK .
non Boulanger, comme le dit M. Gilbert — nous montre Angilbert, vêtu d'un costume guerrier, déposant son casque et son épée pour recevoir l'habit religieux que va lui donner l'abbé Symphorien. « Ce tableau, dit M. Ph. de Chenevières (Y Artiste, n° du 15 septembre 1850), a été frotté, gratté, lavé jusqu'à la toile rouge qui reparaît audessous. Encore quelques restaurations semblables et rien ne restera. C'est grand dommage assurément : car celui-là était peint grassement. Le paysage, la tenture du dais abbatial montraient de beaux et larges tons. » — La seconde toile, également endommagée par des restaurations maladroites, est signée de Louis Silvestre (1712). Elle représente l'exhumation du corps de S. Angilbert par l'abbé Ribbode : un moine rédige le procès-verbal de cette cérémonie; un autre semble faire remarquer l'intégrité du corps. On lit au bas rex, lexy lux, pax : on se rappelle que ce sont les premiers mots de l'inscription qui firent découvrir le lieu de la sépulture.
Nous devons encore mentionner une verrière moderne de la chapelle du petit séminaire do Saint-Riquier, et une gravure de J. Umbach ( Calend. Benedict., i ) où nous voyons Angilbert témoin du miracle des anges qui, pour exaucer ses prières, restaurent une colonne brisée de l'église.
Nous ne possédons plus la biographie qui fut composée, vers 842, lors de la première translation du corps de S. Angilbert, mais une relation écrite au XII8 siècle. Bollandus, en l'insérant aû 18 février, l'avait attribuée à tort à Hariulfe; Mabillon, en la rééditant [Act.SS.v, 91), lui suppose pour auteur Anscher, abbé de Saint-Riquier, qui naquit au château de la Ferté-Saint-Riquier. M. l'abbé Hénocquc, se fondant sur la réputation de science et de sagesse qu'a laissée l'ami et le conseiller de S. Bernard, ne croit pas
S. ANGILBERT, ABBÉ DE SAINT-MQUIEll. 169
qu'on puisse reconnaître, comme étant de lui, une œuvre qui fourmille d'erreurs et d'inexactitudes. 11 faudrait donc la ranger parmi les productions anonymes. Nous penchons vers ce sentiment, bien que, dans le cours de notre récit, nous conformant à l'opinion commune, nous ayons souvent désigné sous le nom d'Anscher le biographe du XIIe siècle.
Ce qui paraît incontestable, c'est qu'il est l'auteur des trois livres de miracles que nous avons analysés et qui ont été publiés par Bollandus et Mabillon. Ce dernier a fait précéder ces documents d'un éloge historique où il disserta savamment, comme toujours, sur diverses difficultés du texte. Cette dissertation a été reproduite dans le tome 99° de la Patrologie latine.
Mabillon a également inséré les passages qui concernent Angilbert, extraits de la Chronique d'Hariulfe, qu'avait publiée d'Achéry (Spicil., iv). Ce moine de Saint-Riquier, né dans le Ponthicu, termina sa Chronique en 1088 et devint plus tard abbé d'Aldembork, dans le diocèse de Bruges. Nous avons vu que la majeure partie de la vie d' Angilbert a été arrachée de son manuscrit, où on n'a guère laissé subsister que ce qui a trait à la reconstruction de l'abbaye.
La Chronica abbreviata, rédigée en 1492 par Jean de la Chapelle, fut composée à l'aide de documents dont beaucoup ont disparu à la Révolution. Il ne nous apprend cependant rien que nous ne connaissions déjà sur S. Angilbert. Cette Chronique a été publiée, en 1857, par M. Ern. Prarond dans les Mémoires de la Société d'émulation d'Abbeville.
Nous avons suffisamment parlé de la Chronique de Nithard et des deux savantes dissertations de M. Hénocque, pour n'avoir point à y revenir ici. Nous ajouterons seulement que le savant doyen du chapitre doit prochainement publier une Histoire de Saint- fliquier, qui jettera assurément beaucoup de lumière sur les annales si obscures et si altérées de l'illustre abbaye. Espérons qu'alors la figure d' Angilbert se dégngera de plus en plus des ombres qui l'environnent.
Outre ces documents et les ouvrages d'AixuiN, Eginard, le P. Ignace, La bue, Malbrancq, G. Peyrat, Paul Pétau, P. Pithou, I). Rivet; de MM. Bertrand, Dusevel, Dufour, Gilbert, H. Martin, F. Monnier, Pertz, Prarond, Teulet, cités dans les notes, nous avons consulté :
Manuscrits : Collection de D. Grenier, t. 47, f» 161 ; 9i, f1 121) ; 112, f° 16. — Douville , Vies des hommes illustres de Picardie, i, 97 (Bibl. de Rouen). — Du Cange, Hist. des comtes de Ponthieu (Bibl. imp. suppl. Fr. n° 1209).
— D. V. Cotron, Chronic. Centul. continualio, Ms. de la Bibl. imp. fonds Saint-Germain, n° 532. (M. Hénocque en possède une copie.) — Communications de M. Hénocque, doyen du chapitre, et de M. Fricourt, curé de Saint-Riquier.
Imprimés : Lecointe, Annal, eccl. Franc, vi. 479, 562, 591, 655. — Gatlia christ., x, 1243. — Bulteau, Hist. de rOrdre de S. Benoit, u, 47i. — D. Grenier, Introd. à Vhist. de Picardie, p. 100. — Dominique de Jésus, la Monarchie saincte, n, 450. — Jager, Hist, de l'Egl. cathoL en France, iv. — Frantin, Annales du moyen-âge, vu et vin.
— Louandre, . Hist. d'Abbeville, i, 47, et Biogr. d'Abbeville, p. 14. — Les Histoires générales de l'Église, les Histoires particulières du règne fie Charlemagne, et les Recueils hagiographiques de H. Ménard, Baillet, Godescard, l'abbé P. Guérin, l'abbé Pétin, Ch. Barthélémy, etc.