‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 62 sur 82 · CAÏUOC ET S. FUICOR · texte numérisé non relu

CAÏUOC ET S. FUICOR

cardie et sur l'Eglise de France. S. Fursy, S. Mauguile, S. Ultan, dont nous raconterons plus tard la vie, appartenaient également à cette puissante race hibernicnne, dont M. Ozauam a si bien caractérise la mission providentielle : « Le peuple monastique des temps barbares, nous dit-il *, le peuple missionnaire et destiné à porter la lumière de la foi et de la science dans les ténèbres croissantes de l'Occident, c'est le peuple irlandais, dont on connaît mieux les malheurs que les services, et dont on n'a pas assez étudié l'étonnante vocation Cette île vierge,

où jamais un proconsul n'avait mis le pied, qui n'avait connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies, était aussi le seul lieu du monde dont l'Evangile eût pris possession pour ainsi dire sans résistance et sans effusion de sang. La première ardeur de la foi qui partout ailleurs conduisait les chrétiens au martyre, poussait les néophytes irlandais au monastère. L'Occident n'avait rien vu de comparable à ces grandes fondations, à ces villes cénobi tiques de Bangor, de- Clonfert, de Clouait, dont chacune rassembla plus de

trois mille hommes Toutefois, le recueillement

des/moines d'Irlande était troublé parla passion des pèlerinages et de la prédication. Ces hommes, qui avaient cherché la paix dans la solitude, ne l'y trouvaient pas; ils se sentaient pressés d'en sortir, de répandre ce feu de la science sacrée qui les brûlait, d'évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénéré*. Dans leurs songes, dans leurs extases, les anges les appelaient pour leur montrer des peuples assis à

* La Civilisation chrétienne chez tes Francs, ch. it.

320 S. I-AÏDOC ET S. FRICOR.

l'ombre de la mort; ils voyaient la mer s'ouvrir devaut eux, ou se changer sous leurs pas en une prairie émaillée de (leurs. Ils franchirent le détroit et se répandirent sur les rochers des Hébrides, sur les liantes terres de l'Kcosseetdansle Northumberland : ils passèrent en Neustricet en Flandre, traversèrent le continent et pénétrèrent jusqu'au fond de l'Espagne et de l'Italie.... En même temps que la règle de S. Coloniban prenait possession de nouvelles colonies, son nom repassait la mer avec tout l'éclat de la sainteté, agitait les monastères d'Irlande et y multipliait les vocations. Le nombre des Irlandais sur le continent devint tel qu'en plusieurs lieux on éleva des hospices destinés aux pèlerins de leur nation. On ne recevait pas impunément des hôtes si éloquents et d'un si grand exemple : les nobles se dépossédaient pour les retenir, pour leur bâtir des cellules, quelquefois pour y aller vivre sous leurs lois. C'est ainsi que les prêtres Caïdoc et Fricor ayant converti un seigneur nommé Riquier, il embrassa la pénitence avec tant de ferveur qu'il donna la Hherté à ses esclaves, prit les ordres et devint le fondateur de la fameuse abbaye de Centule. »

Il nous paraît difficile de préciser exactement l'époque où les deux saints irlandais vinrent évangéliser le Ponthieu et peut-être la Morinie. Hnrittlfe, auteur de la Chronique de Saint-Riquier, se trompe évidemment en nous disant que ce fut sous le règne de Sigebert (361-575) : car il faudrait laisser un laps de temps trop considérable entre la conversion «le S. Riquier et la fondation de son abbaye, en 622. La tradition range S. Caïdoc et S. Fricor au

S. CAÏDOr KT S. FRUOR. 321

nombre «les douze disciples qui accompagnaient S. Colomban, à son arrivée dans les Gaules, vers Tau 585. Ce serait donc de 585 à 590 que les deux Saints irlandais auraient pénétre dans nos contrées.

S. Caïdoc et S. Fricor reçurent un mauvais accueil à Cen tule, ville ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle aurait été entourée de cent tours par Raguacaire, roi de Cambrai '. Ils furent accablés d'injures par les habitants qui redoutaient leur apostolat a. On allait même les chasser ignominieusement de la cité, quand un jeune et riche propriétaire du pays, nommé Riquier, vint àleur secours. Ayant apprécié leur mérite et leur dévouement, il ne craignit point de contrarier les sentiments de la foule ameutée, d'offrir aux deux missionnaires une courageuse hospitalité, et de les faire asseoir à sa table.

Les deux prêtres irlandais ne pouvaient pas mieux témoigner leur reconnaissance a leur hôte qu'en l'entretenant souvent des vérités éternelles. Leurs discours et leurs exemples firent une profonde impression sur S. Riquier -, il se confessa de tous les péchés de son enfance et de sa jeunesse et, quand il fut suffisamment préparé, il reçut de ses hôtes l'habit monastique et s'associa h leurs prédications.

Fricor avait quitté son nom pour prendre celui

1 Centula. A cette étymologie trop ambitieuse, on en substitue une autre très -conjecturale aussi : Cenium ccllulœ, à cause des nombreuses cellules du monastère.

* Ex ipsis populus trëroens audirc salutcra,

Non recipit digne, diguo ncc tractât honore.

(Ingeuiamm-s, S. Hicharii vita metrica).

322 S. CAÏWK ET S. FllICOU.

d'Adrien *. Malbrancq croit qu'il agit ainsi pour complaire aux habitants du Ponthicu a; il n'est pas besoin de recourir à cette hypothèse pour expliquer cette mutation, très fréquente chez les nations réputées barbares, et dont nous avons déjà eu occasion de constater d'autres exemples \

Il est probable que S. Caïdoc et S. Fricor menèrent tour à tour la vie d'anachorètes et de missionnaires, comme bien d'autres Irlandais de cette époque; qu'ils ne furent pas sans influence sur la détermination que prit S. Riquier de construire un monastère; qu'ils y entrèrent des premiers et qu'ils y finirent leurs jours. H est du moins certain qu'ils furent inhumés dans cette même église où devait reposer plus tard le corps de S. Riquier.

Le Martyrologe anglican fixe la mort de S. Caïdoc au 1" avril de Tan 640. Or, ces dates nous paraissent de pure invention.

RELIQUES

Vers la fin du VIIIe siècle, S. Angilbert, ubbé de Centule, restaura les tombeaux de S. Caïdoc et de S. Fricor et y fit inscrire les épitaphes suivantes qu'il avait composées.

1 Cette dualité de noms a induit en erreur quelques martyrologes qui ont fait deux personnages distincts d'Adrien et de Fricor.

* Cognomento Pontiviensibus absono relicto, Adrianusvocabatur. (De Morinis, i, 258.

s Biographies du B. Alcuin, p. 63, et de S. Blimont, p. 309.

S. CAÏDOi; ET S. FRICOR.

ËPITAPHE DE CAÏDOC.

Hlole eub hûf legttur Cljaiboru», jure *acerî>oe,

6rotia 1 quem genutt, Gallira trrra trgtt. jÇtc Uomtiû Cljriett gaufrai* pnrcepta orrutu*,

Œoutfmpoit patrioe, mente beatue, ope*, fjinc eibi concrroit rrntem copia fructue ;

€t metit *tl)eret prcrmta larga eolt.

j^uir 3(ngilbfrtu0, fretue pictate magiatn

<St tumula formen roubtbct et tumulum.

ÉPITAPHE DE FRICOR.

Corpore terrenoe qui rernitur net erpultue,

(Êaubia pro meritie ralica Urtue Ijabet. 3ete fuit f ricorua * <tL\)a\bo(o coneociatue :

tiHuem etbt fo nc(06um (£cntula gaubct odah?. J^ir oirtutr païen» beepcrtt proepera munbr,

<£t mobo otDcnti gloria magna patet; €tutque Dca placuit, eœterum régna petioit ;

tlunc 3lngilbcrti carminé fulgel. 3mcn.

Ce dernier vers nous montre bien que les poètes, alors môme qu'ils sont saints, ne se dépouillent pas entièrement de toute vanité littéraire.

Au XI' siècle, S. Gervin, abbé de Saint-Riquier, procéda à X élévation des deux Saints , mit leur corps dans une

1 Au Moyen Age, l'Irlande était souvent confondue avec l'Ecosse.

* 0*i lit Franco dans divers manuscrits, notamment dans celui de Jean de la Chapelle (Chronic. abbrev.) qui, au reste, multiplie les fautes dans ces deux épitaphes que nous a transmises la Chronique d'IIariulfe, 1. II, c. xi.

S. CAÏDOC KT 5. FKK'OK.

chasse d'argent ornée de pierres précieuses, et leur dédia une chapelle. Il déposa en même temps une relique de S. Caïdoc au principal autel de la crypte qu'il venait de construire (Harhjlfe, Chron. Cent., lib. II, c. xvni.)

Au XVII- siècle, il y avait à l'abbaye de Saint-Michel du Tréport une châsse contenant la majeure partie des reliques des SS. Mauguile, Caïdoc et Adrien. Dom Cotron, dans sa continuation de la Chronique de Centule (lib. XI, c. n), suppose qu'elles y avaient été transportées sous Charles le Chauve, par suite de la crainte des Normands, et que tout n'aurait pas été restitué à Saint-Riquier. S'il en était ainsi, Hariulfe se serait trompé en confondant une simple translation avec l'élévation qu'il place au XIe siècle; en outre, il faudrait reconnaître que Saint-Michel avait hérité ces reliques d'une autre église du Tréport, puisque son abbaye bénédictine ne fut fondée qu'en l'an 1056, par Robert, comte d'Eu. Il est plus naturel de croire que, postérieurement à cette époque, au moment de l'élévation des corps, il y a eu partage des reliques entre les deux abbayes, pour un motif que nous ignorons aujourd'hui.

Du temps de D. Cotron, qui mourut en 1679, les ossements de S. Caïdoc et de S. Fricor étaient réunis dans une même chasse avec ceux de S. Mauguile. On les vénère encore aujourd'hui à l'égjise paroissiale de Saint-Riquier, calcinés, comme ceux de S. Angilbert, par une cause inconnue.

CULTE ET LITURGIE

Hariulfe, qui écrivait au XIe siècle, nous parle du culte qu'on rendait aux deux Saints irlandais, dans l'abbaye de Saint-Riquier (lib. III, c. xxix.)

On célébrait leur fête le 30 mai, en même temps que celle de S. Mauguile qui tombe à cette date *. Mais on

» A la date du 30 mai, on lit dans un antique calendrier de Corbie, publié par Dom Makiène (de Ant. monasl. rit., 1. IV, c. v, n. 25) : CœnobioCentuld!SS.CC.Caidoci,Adrianiet Maldelgitli.

S. CAÏOOC ET S. KltlCOR.

reconnaissait que l'époque de la mort des SS. Caïdoc et Fricor était inconnue ou du moins fort douteuse.

On les trouve inscrits au 1er avril dans le Martyrologe anglican de Wilson, dans ceux d'Ecosse et d'Irlande, dans le Catalogue de Ferrari, dans celui des Saints d'Hibernie qu'a publié M. Fitz-Simon : mais cette indication paraît puisée dans le Menologiwn scoticum de Dempster, historien écossais qui avait coutume d'assigner des dates arbitraires aux saints aëmères.

Colgan place Caïdoc au 2i janvier, et Fricor au 31 mars. Le Ménologe de Bucelin les rejette au 7 décembre. Du Saussay et Chastelain, avec plus de raison, sans doute, les rangent parmi les saints aëmères.

Le culte de ces deux Saints, localisé uniquement à l'abbaye de Saint- Riquier, a disparu en même temps qu'elle. Il n'est plus rappelé aujourd'hui que par une verrière moderne du petit séminaire.

BIBLIOGRAPHIE

l,#e peu que nous savons sur la vie de ces deux Saints nous a été transmis par Alcuin, dans sa Vie de S. Riquier (Bolland, 2G april) ; par Engucrran, abbé de Centule, qui écrivit au XIe siècle une histoire en vers du môme Saint (Act. SS. Bened., n) \ par Hariulfe, qui, un peu plus tard, composa la Chronique de Centnle (Spicileg., iv); par Jean de la Chapelle, qui, vers la fin du XVe siècle, rédigea les Annales de l'abbaye qu'a éditées M. Prarond ; et enfin par D. Cotron (lib. XI, c. n et ix), continuateur d' Hariulfe, dont le Ms., conservé à la Bibliothèque impériale (fonds Saint-Germain, n°232;, a été copie par M. l abbé Hénocque et mis par lui à notre disposition.

Hugues Mcnard (Append. ad Martyrol. Bened.. p. 136 , rt Malbrancq ide Morinis, lib. II, c. i.v) ont reproduit ces indications. Colgan, dans ses Acia SS. Seotiœ il. 161 et 797;, et G. Henschenius, dans son commentaire historique Act. sunct., vu, maii. 5>6*?\ n'y ont rien ajouté de nouveau.

Page 1