COMTE D AMIENS ET DE FLANDRE
2 Mars. — f 1 127.
Charles *, qui fut surnommé le Don après sa mort, naquit en Danemark, vers l'an 1083. Il eut pour père Knut ou Canut IV % roi de Danemark, que l'Église a placé au nombre des saints % et pour mère Adèle ou Alizé de Flandre, fille de Robert b Frison et tante maternelle de Louis le Gros.
Charles, ayant perdu son père à l'âge de cinq ans, fut conduit à Bruges par sa mère *, à la cour de son
1 Carolus, Karolus, Carolus Bonus, Carolus Flandria, Carolus Daciœ, Carolus de Anchora. — Karl, Kar!ey Karlon, Charles de Dacie, Charles de Danemark , Charles de Flandre , Charles (V Ancre. — On lui a donné aussi les surnoms de Justicier, Vère des pauvres, Défenseur de l'Eglise.
* Et non pas de Canut III, comme le dit par erreur M. H. Martin, Jlisf. de France, t in.
3 Sa fête se célèbre au 10 juillet. Il ne faut pas le confondre avec un autre Canut, également roi de Danemark et martyr, dont la fête tombe le 7 janvier.
* Sa mère épousa bieniôt en secondes noces Roger, duc de la Pouillc.
LE fl. CHARLKS LK DON. 327
aïeul, Robert le Frison. C'est là qu'il devait être élevé et conquérir le grade de chevalier.
Sur cette époque de sa vie, il existe une légende, fabuleuse dans les détails, mais probablement véridique dans le fond, que M. l'abbé Carton 1 nous raconte en ces termes : • Pendant que S. Canut se trouvait au temple de Saint-Alban, où il reçut le martyre, il distribua a ses amis, en forme de souvenir, tous les objets qu'il avait sous la main. Il donna à Ivend Trundsen son épée, et lui ordonna de ne jamais s'en séparer que pour un motif grave. Ivend s'en ceignit à l'instant, et s'imagina que cette arme était pour lui le gage d'une protection surnaturelle : il échappa, en effet, de la sanglante attaque pendant laquelle Canut fut martyrisé. Plus tard, Ivend fut envoyé en Flandre pour négocier la mise en liberté d'Olave, frère de Canut, élu nouvellement roi. Ivend et son frère restèrent à Bruges, comme otages d'Olave, qui avait promis de payer nue forte rançon, lors de sa rentrée en Danemark, mais qui faussa sa parole donnée sous serment. On dit que la nuit «le Pàqnes, le saint roi Canut leur apparut et brisa leurs chaînes. Adèle avait déjà obtenu par ses prières qu'ils reçussent des adoucissements à la rigueur de leur emprisonnement. Charles, encore tout enfant, les visita un jour, tandis qu'ils étaient au lit, vit la fameuse épée qu'Ivend avait mis sous son chevet et s'en ceignit. Alors Ivend lui dit : « Que penses-tu, Charles, de cette fameuse épée? » L'entant, comme si l'épée eût conservé des émana-
1 Riograpftie de Chnrlci h Bon, biorh. in 8\ p. 7.
tions de son suint père, s'écria, dans une espèce de ravissement : « Mon Dien ! » Ivend crut voir dans la profonde émotion causée par cette relique, le motif grave qui lui permettait de disposer du don de Canut et le donna à Charles, en disant : « Il est juste que tu la reçoives, c'est l'épée de ton père ». Charles courut aussitôt auprès de son aïeul, lui montra le magnifique cadeau qu'il venait de recevoir et pria qu'on accordât la liberté aux détenus. La reine Adèle ayant joint ses instances, les envoyés obtinrent, en effet, leur mise en liberté sous des conditions favorables. »
Charles fit ses premières armes sous l'égide de son oncle , Robert de Jérusalem, qu'il accompagna en Terre sainte.
Aprèsavoir pris part, dit-on, aux sièges de Nicée (1097), d'Antioche (1098) et de Jérusalem (1099) \ il revint en Flandre, couvert de nobles cicatrices. On ignore pour quel motif il fit un voyage en Allemagne en 1101.
Bauduin-à-la-Hachc, qui succéda à Robert de Jérusalem, en 1111, comme comte de Flandre, n'ayant point d'enfant, porta ses vues sur son cousin germain Charles, pour l'instituer un jour l'héritier de son comté. Il lui donna, en 1115, la terre et le château d'Ancre s, qu'il avait ravis à Hugues de Camp d'Avesnes, comte de Saint- Pol, pour le punir de sa
D'après les conjectures de quelques chroniqueurs, il n'aurait té en Terre sainte que de J 106 à H 10. * On sait qu'en ]02O le nom d'Ancre fut changé en celui d'Albert par Albert de Luynes, qui obtint ce marquisat de la libéralité de Louis XIII.
rébellion. Aussi, Charles le Bon est-il parfois designé sous le nom de Charles d'Ancre
Bauduin-à-la-IIache , pour reconnaître encore mieux les services que lui rendait Charles, lui procura l'alliance de Marguerite, fille devenant, comte de Clermont, qui lui apporta en dot le comté d'Amiens.
Thomas de Marie , comte d'Amiens, ne mourut qu'en H 50 ; mais à la suite des troubles qui résultèrent de l'érection de la commune, il fut dépossédé non-seulement du comté d'Amiens, mais aussi de ses châteaux de Coucy et de Nogent. Bien qu'il eût conclu plus tard un traité de paix avec Louis le Gros, il ne rentra jamais en possession du comté d'Amiens, que le roi remit entre les mains d'Adèle, comtesse de Valois et de Crépy , vers l'an i068. Adèle épousa plus tard Renaut, comte de Clermont en Beauvoisis, qui prit le titre de comte d'Amiens ; elle en eut une fille nommée Marie ou Marguerite par les uns, et Ivanhilde ou Suanilde par les autres. C'est elle qui, en épousant Charles, vers 1M7, lui apporta le titre de comte d'Amiens 2; il devint ainsi le beau-frère de Raoul de Péronne dont le domaine était très-vaste, puisqu'il possédait Péronne, Saint- Quentin, Athics, Bray, Breteuil, Hain , Noyon, Montdidier, Roye, Beauvais, ainsi que quelques portions du Ponthieu et du Vexin \
1 A. de Budt, auteur d'une chronique de Flandre, dit que Charles eut aussi à cette époque le château de Péronne ; ce qui est une erreur.
* Du Cance, Ilist. des Comtes 4'Amietis, p. 281. 3 Coi.uettk, A/tf'm. sur le Vertnandois, l. x.
Charles a laissé peu de souvenirs en qualité Je comte d'Amiens, Ils ne consistent que dans l'apposition de son nom a plusieurs de nos chartes *.
Bauduin VII, blessé au siège de la ville d'Eu, pendant la fin d'août \ H8, languit pendant dix mois à son château de Roulers, fit reconnaître Charles comme son successeur, le recommanda à la fidélité de ses barons, et mourut le 17 juin 1110. C'est pendant cette longue maladie que Charles signait ses chartes : Consanguineus et successor Balduini comitis 2.
La Flandre salua avec bonheur l'avènement d'un prince dont la succession était légitime dans la ligne féminine, etdont le courage s'était déjà illustré dans les diverses entreprises de Robert de Jérusalem et de Bauduin-à-la-llache. La mère du roi défunt, Clémence de Bourgogne, ne partageait point ces sentiments d'allégresse, car elle ambitionnait la successiou laissée par son fils pour Guillaume de Loo, châtelain d'Ypres, époux d'une de ses nièces et bâtard de Philippe, secoml fils de Robert le Frison. C'est pour réaliser cette espérance et se créer un puissant appui, qu'elle se remaria en troisièmes noces avec Godefroy le Barbu, duc de la Basse-Lorraine. Elle put alors attirer dans son parti Bauduin III, comte de Hainaut, Hugues de Camp d'Avesnes, comte de Saint- L\>1, Eustache, comte de Boulogne, Gautier d'Hesdiu, Thomas de Marie, ancien comte d'Amiens et de Coucy, Eustache de Térouanue, les sires d'Aire et d'Avesnes. Celte ligue révoltée ravagea Audenarde
1 Cartuhiires de Lihons et de Coibie cités j>ai Dv Can«k, opcit., p. 282, 283.
' Pic Wiikiî, Sceaux des comtes de Flandre, page 9.
et les environs de Bruges. Mais Charles se hâta de convoquer h Saint Orner la chevalerie flamande et repoussa bientôt cette coalition \ Ferry de Locres 7 raconte en ces termes le siège qu'il fit de Saint-Pol en Ternois : « Charles, comte de Flandre, entendant toutes ces practiques, leva un grand ost, le feit marcher devers Saint-Paul, hlocqua la ville et chasteau, avec telle force que nul espoir de secours poeult entrer nu conseil du pouvre Campd'Avaine. On lasche les furies de bataille, on frappe, on tue, on renverse. Le chasteau est gaigné, aussi est la ville; on y voit un montgihel de flammes et un déluge de sang; les murailles sont culbutées de haut en bas; les fossés sont raclés et mis à Pesgal des autres terres ; bref, ce qui estoit de chasteau et do ville, le tout est effacé. Quel fut le courage de Camp d'Avaine au rencontre de cette fortune? Il vint trouver le prince vainqueur, le pria de paix et l'advoua pour son seigneur ». Charles envahit ensuite Dixmude, Aire, Bergues, Saint- Venant et autres clultellenies qui composaient le douaire de Clémence, et il la contraignit, elle et ses adhérents, à solliciter la paix qu'il s'empressa de leur accorder. Il réduisit à l'impuissance les comtes de Hainaut et de Coucy, et chassa le comte dllesdin de sa patrie 3.
Lorsque l'empereur Henri V, épousant la querelle du roi d'Angleterre, envahit la Champagne, en 1 123,
1 Edwaiid le Glay, Hist. des Comtesde Flandre, t. i.ch vu.
* Hist. chronographique des comtes, pays et ville de Saint- Pavl-en-Ternois, p. 14.
3 Plus tard, il prit pitié tic lui et lui constitua une «ente viagère.
avec une formidable armée d'Allemands, de Saxons et de Bavarois, Charles le Bon, en qualité de comte d'Amiens, remplitavec zèle ses devoirs de vasselage, et accourut au secours du roi, suivi de dix mille soldats. Les troupes du Ponthieu, d'Amiens et de Beauvais, flanquaient l'aile gauche de l'armée, tandis que l'aile droite était fortifiée par les troupes de Vermandois. L'empereur effrayé de ce prodigieux armement où la Picardie, la Champagne et l'Ile de France avaient fourni plus de deux cent raille hommes, n'osa point engager la bataille et repassa promptement la Moselle et le Rhin, « lâcheté qui finit la guerre avant qu'elle fût commencée ' « .
Délivré desguerrès qui avaient attristé lecommencement de son règne, Charles se consacra tout entier à faire fleurir dans ses États la paix et la justice. Après avoir déclaré la trêve de Dieu 2, il proscrivit l'usage qu'avaient ses sujets d'être constamment armés, ce qui devait favoriser les rixes, dans un pays où les mœurs avaient conservé plus longtemps qu'ailleurs la férocité des temps barbares \ Par ses
1 Vklly, Jlist. de France, tu, 63.
1 On sait que, d'après les lois de cette suspension d'armes (lantlsvrede) que l'Église essaya d'imposer aux seigneurs féodaux, aucune guerre ne pouvait avoir lieu depuis l'Avent jusqu'à l Êpiphanic et depuis la Quinquagésime jusqu'à la Pentecôte, les jours de mai, les principaux jouis de fête, ni enfin, chaque semaine, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin. (Sknicuon, la Trêve de Dieu.)
3 De temps immémorial, lea Flamands, comme d'autres peuples du Nord, se présentaient devant les tribunaux, l'épée au côté : c'était pour eux l'emblème de la liberté dont ils étaient si fortement épris.
soins, les arcs, les flèches, les épées, les haches furent renfermés dans des dépôts situés hors des villes.
C'était par ses exemples, encore plus que par ses ordonnances, qu'il s'efforçait de civiliser les peuples qu'il gouvernait. Simple et modeste dans ses allures, il détestait la flatterie. Ses austérités égalaient celles des religieux. Ennemi du faste, il réduisait ses dépenses, pour diminuer les impôts du peuple et abaisser les redevances de ses fermiers. Plein de sollicitude ponrles besoins des pauvres, il allait jusqu'à se dépouiller de ses habits pour les en revêtir. Il restait pieds nus, par dévotion, quand il accomplissait ses actes quotidiens de charité, et baisait les mains de chaque pauvre qu'il secourait.
Une Chronique de Flandre 1 nous rapporte un trait débouté qui rappelle un épisode de la vie de Fénelon. Un jour que Charles assistait aux vêpres à Saint-Pierre de Gand, une pauvre femme vint lui exposer son chagrin de s'être vu ravir une vache par un soldat. Le comte la pria d'attendre à la porte pour qu'il lui rendît justice après les vêpres : la pauvre femme lui ayant fait observer qu'il serait alors entretenu de plus graves affaires et qu'il oublierait son humble supplique, le comte lui donna son manteau en gage de sa promesse. Quand Charles sortit de l'église, ses officiers voulurent l'entretenir aussitôt de diverses affaires importantes, mais il déclara qu'il ne répondrait à personne tant qu'une vache qui avait été volée à une pauvre femme ne lui aurait
• Àputl Smrt, Recueil des chroniques de Flandre, \, 71 ; H, 50.
pus été rendue. L'animal fut enfin retrouvé et chacun bénit la bonté du prince.
Charles se montrait toujours plein de respect et de prévenance pour les prêtres séculiers et pour les religieux, dont il sollicitait et recueillait les avis avec la plus sincère humilité; il les remerciait, quand ils lui signalaient des défauts à corriger, et les récompensait pur une protection toute spéciale. Il voulait que les affaires des religieux fussent expédiées avant toutes les autres, pour qu'ils ne perdissent point leur temps dans les audiences et qu'ils ne fussent absents de leur monastère que le moins longtemps possible. Iperius raconte, à ce sujet, l'anecdote suivante : Jean, abbé de Saint-Bertin, s'étant présenté ù la cour de Bruges, le jour de l'Epiphanie, pour se plaindre d'un chevalier qui voulait s'emparer d'une terre appartenant à son abbaye depuis soixante ans, le comte lui dit : Seigneur abbé, qui chante aujourd'hui la grand'messe dans votre monastère ? — Comte, il y a cent moines parmi lesquels on pourra choisir un officiant. — Mais vous devriez un tel jour partager avec vos moines les offices et les repas, et leur procurer les réjouissances légitimes pour lesquelles mes ancêtres vous ont assigné des revenus. — C'est la nécessité qui m'a contraint à délaisser mes frères , pour venir vous avertir qu'un de vos seigneurs nous opprime. — Il aurait suffi de m'en prévenir par un message: car votre devoir est de prier Dieu, comme le mien est de vous protéger. — Alors il fit venir le délinquant et lui dit : « Si jamais j'entends encore des plaintes sur ton compte, je te ferai jeter dans une chaudière