US
S,r COLETTE.
avait aussi claire connaissance d'eux en leurabsence, comme s'ils eussent été en sa présence. Et en était désolée et s'en plaignait piteusement à ses frères, pour ce quelle ne pouvait au confort de son esprit adorer Notre-Seigneur, quand elle sentait gens être mussés [caches) pour la curieusement ouïr.
« On lui demanda aucunes fois comment, à l'adoration du précieux corps de Notre-Seigneur, elle pleurait si abondamment et gémissait si hautement. Doucement elle répondit que aucunes fois elle ne pouvait autrement faire, et tout le monde fût-il présent, quand elle sentait la grandeur et puissance du Roi au regard duquel tout le monde n'est rien. Toutes fois qu'elle oyait la sainte messe en public, ou dehors, ou dedans, nonobstant qu'elle eût tel sentiment et connaissance, comme elle avait quand elle était en son privé, néanmoins, par le plaisir de Dieu, qui en ce disposait avec elle, elle ne démontrait point si patenteraient (ouvertement) en public comme en secret, de la réception du très-précieux corps de Notre-Seigneur. C'est une chose de si grande admiration et dévotion que ceux qui proprement lui ont administré, à grande difficulté (ne) le sauraient suffisamment réciter. Nonobstant qu'elle était pure et nette, pleine de grâces et de vertus, néanmoins, en la présence de Notre- Seigneur, quand elle le voulait recevoir, elle clamait hautement, en soi indiciblcmcnt déprimant et (se) réputant toute souillée, orde et abominable, et indigne de vivre et converser entre les pécheurs, pour les offenses qu'elle se disait avoir commises contre la Majesté et bonté divine : dont elle avait si grande tristesse et douleur, qu'il semblait que le cœur lui devait fendre, en pleurant (si) amèrement qu'il semblait de ses deux beaux yeux que ce fussent deux petites fontaines vives et courantes des larmes qu'elle pleurait, non pas descendant goutte à goutte, mais courants comme petits ruisseaux. De l'abondance desquels elle était tout arrosée, et comme toute baignée, et gémissait si douloureusement comme une femme qui travaille et ne peut enfanter, et comme une personne qui est jugée à mort. Pourquoi ceux qui l'administraient et oyaient avaient grand
S,c COLETTE.
ébahisseraent et épouvante. Et incontinent qu'elle avait humblement reçu (Notre-Seigneur), elle était toute ravie et transfigurée en lui. Et en cet état, sans rien mouvoir, comme si elle fût transie, elle demeurait aucunes fois l'espace de douze heures, aucunes fois dix, autrefois onze. Et quand elle revenait à elle, aucunes fois elle avait la face tout angélique, toute belle et si cluire, que c'était un plaisir et confort de la voir
« Quand Notre-Seigneur voulait qu'elle fît quelque grande besogne ou aucuns faits solennels ou quelque autre chose digne de commandation, pour tant qu'elle ne voulait nullement s'incliner à faire chose par quoi on pût estimer qu'elle eût en elle quelques biens ou grâces de Dieu, il lui faisait consentir par le Saint-Sacrement de l'Autel. Et tellement qu'elle ne pouvait user les espèces du Saint-Sacrement qui demeuraient en sa bouche, jusqu'à ce qu'elle donnât son consentement. Aucunes fois elle a été contrainte, après la réception du précieux corps de Notre-Seigneur, duquel les espèces ne pouvait user, comme dit est, de retourner à son père confesseur pour savoir ce qu'elle en devait faire. Par le conseil duquel, elle se consentit de faire la volonté de Dieu ; et, tantôt le conseil donné, les dites espèces étaient usées (consommées).
« Une fois, en une grande solennité, elle avait moult grande dévotion de recevoir le précieux corps de Notre- Seigneur. Pour laquelle dévotion accomplir, elle dit à son père confesseur que, en la messe, il voulût consacrer une hostie pour elle, laquelle chose il n'entendit point pleinement. Bien lui était advis que aucunement lui en avait parlé, mais il n'en était point certain, et n'osait aller vers elle pour savoir comment il en était, craignant de lui faire empêchement en ses oraisons. Et ainsi, il ne consacra pas d'hostie pour elle. Quand vint l'heure, après la messe, qu'elle avait accoutumé de soi communier, il ouït et entendit les pleurs et gémissements qu'elle avait accoutumé de faire à la réception du précieux corps de Notre-Seigneur, et pensa qu'il y avait (tà) quelque grand mystère. Il lui demanda d'où venait ce qu'il avait ouï, laquelle humblement répont. i. 29.
Î50 Stc COLETTE.
(lit que Notre-Seigneur lui-même s'était donné a elle et lui avait administré son précieux corps.... Et advint cette chose étant au couvent de Hesdin. »
XITI.
De l'auttrritf t t Aprrtt br ea vit, rt comment rUc ctait
Ijumairu aui autrre.
a . . . . Tous les jours, elle jeûnait sans manger chair, pour (quelque) infirmité ou débilité qu elle eût. Quand elle était à l'école, en son jeune âge, (re)doutant que ses parents ne la contraignent d'en manger nu dîner, elle ne revenait point de l'école à midi, jusques à l'heure des vôpres. Qui voudrait bien considérer la sobriété et petitesse de son manger, trouverait qu'elle vivait mieux (plutôt) divinement qu'humainement. Qui est celui qui pourrait naturellement jeûner l'espace de quarante jours et autant de nuits, sans manger et sans boire, comme elle a fait, par la grâce de Dieu, (pendant) plusieurs quarantaines? Elle a aucunes fois jeûné, nonobstant sa très-grande faiblesse, en mangeant seulement pain et eau. Et quand, par conseil, pour refociller (ranimer) sa pauvre nature, elle goûtait un peu de vin, elle l'arrosait si abondamment d'eau, que l'on pouvait mieux dire que le vin était mué en eau que l'eau en vin. Aucunes fois, quand il plaisait à Dieu qu'elle portât une grande et griève peine, comme bien souvent elle faisait, tant qu'elle était en icelle peine, il n'était ni vin, ni pain, ni viande qu'elle pût assavourer. Et quand on lui faisait prendre quelque chose pour soutenir nature, elle en prenait si peu, que c'est comme chose incrédible. Et quand aucunes fois elle mangeait, c'était tant gracieusement et sobrement, que c'était grand plaisir et dévotion à la voir et regarder. Et semblait véritablement que les enfants d'Israël ne trouvèrent oneques aussi grande saveur, en mangeant la manne du ciel, que elle trouvait en un peu de pain. Et
S,e COLETTE.
adonc gracieusement elle contemnait et déprisait manger chair et les grands poissons, et disait que ce n'était pas nette viande (nourriture) comme, le pain. Quant (à ce qui) est de chair, comme dit est, jamais n'en goûta1, ni les grands et gros poissons oneques n'aima ; mais les plus petits de la rivière, pour tant qu'ils représentent simplcsse et innocence, elle voyait volontiers. "Aucunes fois, on lui en présenta pour la consoler; mais si on lui en faisait manger, elle le faisait envie (à regret).
« Une fois (à Poligny), depuis le jour de Pâques Flories (dimanche des Rameaux) jusques au Jeudi-Saint, elle no mangea ni prit quelconque viande (nourriture), et depuis ce jour jusqu'à la solennité de Pâques, en laquelle N.-S. par sa grâce lui envoya un petit (peu) de viande auprès d'elle , de laquelle elle fut réfectionnée tellement qu'elle ne mangea (plus) qu'il ne fût trois jours après ladite solennité.
« Nonobstant qu'elle fût à sa propre personne ainsi âpre et austère, toutefois, à l'égard des autres, elle était trèslarge et très-humaine. Et était son vouloir que les religieuses et les frères religieux qui sont leurs administrateurs fussent selon la sainte pauvreté pourvus et réfectionnés, sans surabondance ni superfluité. Ni oneques ne se douta, ni défia de la bonté de Dieu, qu'il ne les dût pourvoir de leurs nécessités, si loyalement ils gardaient ce qu'ils lui ont voué et promis.
« En plusieurs bonnes villes, où ses couvents sont situés, pour l'amour de Dieu et révérence de sa personne , quand elle y était présente, les bonnes et charitables personnes lui envoyaient de leurs biens, comme pain, vin, et autres viandes, mais jamais ne voulut y toucher ni en goûter. Mais tantôt les faisait distribuer aux malades et autres nécessiteux, ou à toutes les sœurs de la communauté. Et aucunes fois, quand pour l'occasion des grièves maladies et
1 On pourrait voir là une contradiction avec d'autres passages, si on ne se rappelait qu'ailleurs le mot viande est pris ordinaire* ment dans le sens général de nourriture.
infirmités qu elle portait, on la contraignait de prendre quelque petite substance, laquelle, pour sa petitesse et pour la paucité, ne se pouvait étendre jusqu'aux autres sœurs en la communauté , en grande tristesse et douleur de cœur et en pleurant, envie (à regret) et contre sa volonté et dolentement elle la prenait. Les biens qui lui étaient aucunes fois apportés pour l'amour de Dieu, par le moyen de quelque bonne pcrsonner fût-ce vin ou viande, tant libéralement et largement elle les distribuait aux religieuses, qu il semblait qu'ils croissaient entre ses mains. Et ne cessait point tant qu'une chacune en eût reçu à suffisance. Quand aucuns des frères qui ont l'administration d'elles, par dévotion la venaient visiter, ou qu'ils revenaient de l'aumône {la q uête)y ou (que) quelconque autre personne lui semblait qu'elle eût indigence ou nécessité, tant doucement et charitablement leur présentait à boire, en emplissant le vasscl tant plein qu'il pouvait contenir, et tellement que souvent aucuns de ses beaux et virginals doigts touchaient jusques à la liqueur. Pour la révérence duquel attouchement ils étaient plus que du vin rassasiés. Plusieurs fois, quand elle apercevait une personne indigente ou en nécessité et n'avait rien pour lui donner, quelle personne que ce fût, elle avait une tristesse en soi par compassion, et désirait moult qu'elle la pût secourir en sa nécessité. Et Notrc-Seigneur adonc la regardait piteusement ; car souvent excitait le cœur de quelqu'un, pour lui accomplir son bon et piteux désir et apporter ce qui lui était convenable.
€ Comme, une fois, elle était en un de ses couvents, situé en pays famineux, auquel le blé et autres choses comestibles étaient en grande paucité et cherté, pour quoi le pauvre peuple était moult affligé et avait moult grande nécessité, dont elle eut en son cœur grande pitié et compassion, on ne sut d'où il vint, fors par la grâce de Dieu, (çu) elle fut pourvue d'un sac tout plein de beau froment. Et le fit secrètement administrer aux pauvres et dura longuement.
* Des biens que Notrc-Seigneur lui avait aucunes fois envoyés et transmis, quand elle en avait distribué aux in-
Slc COLETTE. 453
digents, jamais pour sa personne ne toucha au résidu, ainsi (mais) la conservait diligemment pour les autres pauvres et disetteux. Et souvent on aperçut évidemment que par long temps il ne diminuait point. Souvent en donnait, et toujours y en trouvait. Une fois, pour l'amour de Dieu, on lui apporta des œufs, en un pays auquel y en avait peu. Elle les reçut liement (avec plaisir) et les mit en une petite arche. Et tous ceux qui des œufs demandaient, tant pour sains que malades, libéralement elle leur en donnait, et point ne décroissaient. Et elle l'aperçut clairement, mais oncques n'en ouvrit la bouche. Pareillement, le vin qu'on lui apportait aucunes fois pour l'amour de Dieu, longuement pour le .distribuer elle le gardait, sans diminuer et sans perdre rien de sa bonté ou saveur. Une fois, à deux frères qu'elle envoyait dehors pour les affaires de religion, par moult mauvais temps, elle leur donna une petite bouteillette de vin pour les refociller, par le désolable chemin qu'il faisait. Duquel ils usèrent, quand il en fut temps, et le trouvèrent souverainement bon et confortatif, suffisant pour eux faire tout le chemin sans diminuer. Et jaçoitquc (quoique), aux pays abondants en vignes, le vin, pour l'amour de Dieu, lui fût abondamment présenté, et là où il n'y avait nulles (vignes), assez compétament(sK^?sammen/), néanmoins, où était l'abondance, bien petit elle en prenait, arrosé d'eau ; et au pays où il était cher, rien, si ce n'était par contrainte de maladie, n'en voulait goûter. Tout son refrigement (rafraîchissement) était à boire eau ; et tout ainsi, comme les buveurs de vin connaissent le meilleur au goût, pareillement elle connaissait les bonnes eaux, desquelles souvent elle n'osait boire tout son saoul et selon sa nécessité. Et pourtant que, en anciens pays, les eaux sont plus grosses et pesantes que en autre, aucunes fois, afin qu'elles soient plus saines, les faisait bouillir pour mettre en une fiole de verre *.
« Le diable, qui était moult troublé de l'âpre et entière
• L'auteur commet ici une erreur de physique ; on sait que l'eau, après avoir bouilli, devient moins saine et plus lourde.
vie qu'elle menait, et env ieux du grand fruit qu'elle faisait, une fois s aperçut qu elle avait grande nécessité de boire ; et l'eau bouillait sur le feu pour mettre en la fiole de verre, qu'il frappa impétueusement d un gros bâton et la rompit en plus de cent pièces. Quand elle vit la fiole rompue et l'eau épandue, doucement le (sup) porta et recueillit les pièces de la dite fiole, et tantôt elle fut aussi belle et aussientière qu'elle avait oneques été. Et par deux fois, l'ennemi la rompit, et par deux fois, elle fut réparée en telle beauté et bonté comme elle était par devant
« Une autre fois, l'une de ses religieuses allait quérir de l'eau pour elle, portant avec elle un livre appartenant à l'usage de la dite ancelle, lequel par inadvertance chut tout ouvert dedans l'eau ; par quoi il fut tout souillé et gâté, sans espérance que jamais dût rien valoir. Dont la dite religieuse fut grandement triste et dolente, et avec ce, elle avait grand peur de la désolation qu'elle imaginait que aurait la petite ancelle, quand verrait son livre ainsi gâté et perdu. Finalement, en grande crainte, elle lui présenta le dit livre gâté, laquelle, quand elle vit la dite religieuse aussi peureuse et craintive, en eut pitié et compassion, et lui dit : — « Ma fille, ne crains point, car ce livre n'est pas perdu ». — Et le prit en ses mains, tout gâté, et tantôt qu'elle l'avait un peu tenu, il fut trouvé aussi beau et net qu'il avait oneques été, excepté une petite tache qui en un côté du dit livre demeura, pour avoir spéciale mémoire du miracle.
« Une autre fois, comme elle avait indigence et nécessité d'eau, l'un des frères lui en apporta en petit potet de terre, qui était plus haut que la fenêtre par laquelle on lui donnait; et ne le pouvait (m)cliner ni d'un côté ni d'autre, pour l'étroitesse de la fenêtre. Subitement, par la grâce de Dieu, il fut si proprement accourci pour y entrer et si justement, que on n'eût pas mis un fétu entre la hautesse de la dite fenêtre et du vassel (uase). »
« S. Grégoire (Ub. I Dialog.t c. vu) attribue le même miracle arevêqueS. Donat.
COLIiTTE.
Dre grirpr* ptinee rt tourmente qu'elle (eup)porta.
« Tout le temps de sa vie, elle a eu peines continuelles. Quand l'une lui cessait, l'autre recommençait ; et, qui plus est, très-souvent elle en avait deux ensemble, sans les autres diverses peines que Dieu lui envoyait souvent. Elle avait comme continuellement une maladie, qui semblait mieux lui être donnée pour exercice et accroissement de vertus que humainement, et (c) était une enflure qui jamais ne cessait de monter et descendre. Et, nonobstant qu'elle lui fût moult pénible et grévablc, toutefois moult bénignement et patientement elle la souffrait et portait. Cette maladie n'était point du nombre des autres, pour tant que sans cesse elle l'avait. Mais avec cette (infirmité), aucunes fois au corps seulement elle portait peines et douleurs ; aucunes fois seulement en l'âme ; et aucunes fois, tout ensemble et au corps et en l'âme, elle avait et portait très-angoisseuses peines. Icelles peines, qui aucunes fois venaient naturellement et humaines, très-doucement et patientement elle portait. Mais celles qui divinement lui venaient, c'est-à-dire celles que Dieu lui envoyait en la manière qu'il lui plaisait, il convenait qu'elle les portât et souffrit : car il n'était pas en elle d'autrement faire. Avec cette peine et infirmité, jamais n'était sans autre particulière qu'elle avait et portait si amèrement et longuement, que aucunes fois elle n'avait pas en huit jours l'espace d'une heure de répit.
« Une chose piteuse était, que, aux lieux et aux jours où les créatures prennent leur repos et confort, en iceux jours, et lieux, elle souffrait grande peine et travail. Quant aux lieux, en la couche où toutes manières (sortes) de gens prennent leur repos, et sains et malades, oneques repos elle n'y prit : car, incontinent qu'elle s'y mettait, nouvelles peines la reprenaient, qui lui duraient toute la nuit jusques
Slp COLETTE.
au jour, aucunes fois jusqu'à midi. Et ces peines n'étaient point par deux ou trois nuits en la semaine, mais toutes les nuits, sans nulle excepter ; pareillement es jours du dimanche et des fêtes et solennités En iceux jours, elle
portait plus grandes et douloureuses peines, sans comparaison, qu'elle ne faisait aux jours fériaux. Et d'autant que la fête et solennité était plus grande, d'autant la peine était plus angoisseuse. Lesquelles peines commençaient, pour le dimanche, le samedi aux vêpres, et duraient jusques après complies du dimanche, et aucunes fois jusques à matines. Et les peines des fêtes commençaient pareillement aux vêpres de la vigile, et (se) terminaient après complies de la fête. Et celles des solennités commençaient dès la vigile à midi, et étaient plus âpres et plus douloureuses que les autres et duraient jusques à tant que les solennités étaient passées
a Lesquelles peines, quand actuellement elle les souffrait, s'il venait aucune personne parler à elle, qui fût de tel état ou condition que bonnement on ne lui osait dénier (refuser) sa présence, quand elle se déterminait de parler aux dites personnes, subitement elles cessaient et prenaient fin, en telle manière que, les paroles durant, elle ne sentait ni mal ni peine. Mais une chose piteuse était, car incontinent qu'elles étaient parties de sa présence, par autant de temps qu'elle avait été sans peine, par autant de temps et d'espace icclle peine croissait et redoublait. Par lequel accroissement, la douleur qu'elle souffrait était tant griève, que* aucunes fois elle jetait sang par la bouche.... Et est à savoir que les dites peines subitement commençaient et subitement cessaient : par quoi on pouvait clairement voir qu'elles ne venaient point naturellement ni humainement, mais divinement. Et aussi, vu la faiblesse de sa personne et la gravité de la peine et maladie qu'elle souffrait, si elle eût été naturelle, quand c'eût été la plus forte personne qu'on saurait trouver, en fût-elle morte ou grièvement malade, ou longuement langui (ssante) après la peine. Mais Notre-Seigneur , en lui envoyant et donnant la peine par sa grâce, lui donnait force et puissance de la porter. Et
Sle COLETTE. 457
quand icelles peines cessaient, entièrement elles cessaient et terminaient (si complètement), que quelconque signe ni apparence ne demeurait après, non plus que si oneques elle n'eût senti les dites peines. Et disait aucunes fois : — « Je ne sais si j'ai eu mal ou peine », — nonobstant que, aucunes fois, la peine durant, elle était toute courbée et crochue par force de mal, et la langue percée tout outre; et son chef semblait être un pot bouillant sur le feu. Mais après, elle était aussi droite qu'elle fut oneques, et la langue entière et le chef bien attempré (disposé), et conséquemment tous les autres membres. Une chose merveilleuse était que, quand elle avait chaud, la chaleur était si grande que toutes les eaux ou les plus froides choses du monde qu'on pouvait trouver ne l'eussent pu refroidir. Et quand elle avait froid, la froidure était si excessive que toutes les chaleurs du monde ne l'eussent pu réchauffer.
« Tous les cruels martyrs et griefs tourments que plusieurs des glorieux saints de paradis ont corporellèment portés et endurés, elle les a, de fait et sensiblement, l'un après l'autre portés et soufferts, et encore plus douloureusement et angoisseusement. Quant â la longue durée des martyres, elle l a portée plus longuement qu'ils n'ont fait : car le temps qu'ils souffraient leur martyre communément ne durait que vingt ou trente ou soixante jours; mais elle Ta souffert plus de cinquante ans. Et pourtant à aucuns de ses pauvres confesseurs qui connaissaient les peines et tourments qu'elle souffrait, elle disait familièrement : — « Aux glorieux martyrs, qui sont en paradis, Dieu a fait grâce bien grande et bon marché : car ils ont été tantôt rôtis ou bouillis, ou on leur a hâtivement tranché la tôte. » — Une chose merveilleuse était, car il n'était semaine qu'elle ne souffrit un ou deux martyres ; desquels les aucuns étaient qu'elle était réellement rôtie comme S. Laurent ; et nonobstant que le feu n'y fût pas naturellement, néanmoins il y était quant à son effet et opération réellement ; car, par la puissance de Dieu, l'effet et opération du feu peut être sans le feu, comme le feu peut être sans son effet et opération. Et ce martyre ou tourment lui durait l'espace d'une nuit tout entière.
Su" COLETTE.
« Aucunes fois elle était tourmentée comme S. Vincent ; aucunes fois elle était crucifiée, aucunes fois écorchée, aucunes fois broyée, aucunes fois bouillie ; aucunes fois, il lui semblait qu'on lui fendait le cœur par le milieu et qu'on l'emplit de sel, et puis, ainsi salé, qu'on le renclouit (refermât). Aucunes fois, il lui semblait qu'elle eût un tison de feu dedans son ventre qui tout l'ardait^rw/aiV), et aucunes fois qu'elle eût un charbon de feu tout ardent dedans les yeux, qui toujours ses yeux embrasait et consumait. Aucunes fois, on la tréperchait parmi le corps et tous les membres : ce lui semblait des fers aigus et ardents comme feu. Et ainsi des autres tourments dont les glorieux Saints et Saintes ont été martyrisés, elle était réellement et sensiblement tourmentée ; et encore plus angoisseusement que plusieurs martyrs, car elle souffrait sans douceur ni quelconque résignation, laquelle était donnée aucunes fois aux glorieux martyrs par grâce et pour consolation. Excepté que quelques fois, après les grands tourments qu'elle avait ainsi soufferts et endurés, quand, pour l'occasion de la nuit, elle était demeurée seule, et que celles qui étaient accoutumées de la fréquenter et visiter s'étaient retirées, adonc les benoîts anges du Paradis la visitaient et administraient, et la couchaient et couvraient, et lui faisaient tous autres humbles et charitables services, comme pouvaient faire humainement à l'ancclle et épouse de Notre-Seigneur. Et outre les tourments et martyres qu'elle souffrit tout le temps de sa vie, il n'y avait membre sur elle qui ne fût, à son jour et à son tour, d'autres peines tourmenté.
« Ses yeux qui étaient plaisants à voir souffraient une peine qu'elle réputait être venue naturellement, et pour laquelle elle pourvut de remèdes convenables par voie humaine, qui étaient tant âpres et forts que c'était assez pour perdre les yeux d'un cheval ou d'un âne, qui eût mis dedans ses yeux les choses qu'elle mettait ès siens. La cause pourquoi elle y pourvutde remèdes, c'était pour tant qu'elle aimait mieux perdre tous les autres membres que les yeux, par lesquels elle voyait le précieux corps de Notre-Seigneur au Saint-Sacrement de l'Autel, et aussi voyait aux
Stc COLETTE.
livres de la suinte Écriture pour servir Dieu voculcment. Et jaçoit que (quoique) elle fît toute diligence d'y pourvoir, néanmoins il plut à Dieu qu'ils fussent tourmentés, comme les autres membres, et y porta une peine qui lui dura jusques à la fin. Et était telle que. toutes fois qu'elle disait ses oraisons ou qu'elle regardait d'un côté ou d'autre, il lui semblait qu'il y pendit deux petites molettes ou deux étoiles qui se tournaient ainsi qu'elle se tournait, et lui faisaient grande peine et travail.
« Quand la petite ancelle de Notre-Seigneur retourna de la présence du Saint- Père, elle fut moult grièvement malade sur le chemin, et il semblait qu'elle dût rendre l'esprit. Et de fait, sa langue était si retraite, par force de maladie, en son col, qu'il semblait qu'elle n'en eût point. Elle perdit la parole, et à grand'peine pouvait-elle respirer. Par quoi tous ceux de sa compagnie étaient moult désolés. Et ainsi (alors) que son père confesseur et la noble dame 1 étaient auprès du lit qu'elle (où elle) gisait, conférant piteusement par ensemble de la dite maladie, vint une moult belle dame, en semblance et forme d'une très-noble Vierge, laquelle dev ant tous s'approcha du lit de la malade et doucement la salua. Après, elle demanda deux œufs frais et mit les moyeufs (jaunes) en une de ses mains. De l'autre main, elle lui ouvrit la bouche, et tantôt subitement lui retira la langue et lui mit les deux moyeufs en la bouche, puis lui reclouit (la referma). Ce fait, elle l'embrassa et accola et baisa devant tous ceux qui étaient présents, et tantôt après s'évanouit; et fut la petite ancelle guérie. Son père confesseur plusieurs fois certifia que c'était la glorieuse Vierge Marie qui ainsi bénignement lavait visitée et guérie *.
« Une autre fois après, comme elle était au couvent de Besançon, elle tomba grièvement malade: cuidait-on qu'elle devait mourir. Mais, en icelle maladie, elle fut ravie en es-
1 Le P. H. de la Balme et la baronne de Brissay. Cette dame n'accompagna point Colette jusqu'à Corbie.
3 Le reste du chapitre ne se trouve point dans le manuscrit du XV» siècle.
prit et vit Notre-Seigneur en un trône; et devant lui étaient la benoîte Madeleine et Madame Ste Claire, requérant que de cette maladie elle trépassât et qu'elle fût en leur sainte et glorieuse compagnie. Mais Mgr S. François, étant à genoux devant Dieu, requérait le contraire, en disant: — Hélas ! Sire, me l'avez vous donnée pour sitôt tollir ; je vous prie que me la laissiez encore, car elle est moult nécessaire au monde, pour la réformation de mes ordres. — Auquel Notre-Seigneur octroya bénignement sa requête, et incontinent elle fut guérie. Et au retour de son ravissement disait, en soi piteusement complaignant : — Hélas ! ce bon homme S. François ne veut pas que je meure encore, ni que je m'en aille avec Notre-Seigneur. J'en suis bien mal contente. — Et souvent quand elle révélait ces choses et autres, c'était quand elle revenait de ses ravissements, après lesquels elle était si remplie de choses divines, qu'elle ne savait quelles choses elle disait. Mais quand elle était du tout (entièrement) revenue à elle et qu'elle apercevait ce qu'elle avait dit, elle se déprisait et humiliait si profondément que c'était chose merveilleuse à voir. »
Bu bon 5e propljctte et be la granbt (onnaieeance que ttolre-drtgtmir lui bonna.
« Les secrets divins et les hauts mystères, Notre-Seigneur (les) cache aux sages de ce monde et les manifeste et révèle aux petits et humbles. Sa petite ancelle fut humble et ignorante, au regard des faits mondains, mais elle fut sage et prudente quant aux biens souverains. Elle avait petite science acquise, mais de science infuse elle était plantureusement remplie, c'est (-à-dire) de la grâce du benoît Saint- Esprit, par laquelle elle connaissait clairement les choses qui étaient passées, qu'elle n'avait oneques vues, ni sucs, et les choses secrètes qui étaient présentes, et celles qui étaient à advenir.
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lf.1
« Il fut un religieux de l'ordre de Mgr S. François, docteur en théologie et solennel clerc maître de [l'Université de) Paiis, nommé maître Pierre Psalmon, qui, dés le commencement de la réformation de l'ordre de Madame Ste Claire qu'elle faisait, avait grande dévotion à elle. Advint qu'il fut malade mortellement. Ainsi (alors) qu'elle avait disposé d'aller visiter aucuns de sescouventset qu'elle devait passer assez près du couvent où il était malade, elle connut en son esprit sa mortelle infirmité, et la mort première et la mort seconde. Et pour lui faire secours et aide, elle entra dans le dit couvent et le visita. Et en tel état le trouva qu'il se mourait, et jà n'avait plus de vie parmi les jambes. Et, comme depuis il a connu, il s'en allait à perdi- • tion doucement. Elle l'appela par son nom, et lui faisant le signe de la croix qu'elle avait en singulière dévotion et révérence, elle lui dit : — « Prenez bon cœur et ayez espérance en la bonté de Notre-Seigneur. • — E( assez tôt se départit. Le malade l'entendit et la (re) connut, et fut si grandement conforté que, par la grâce de Dieu et par ses mérites, assez tôt après il se leva sain et guéri de la première maladie. Et, pour avoir guérison de la seconde, il se vint rendre à elle 1 et humblement se présenta à demeurer en son service tout le temps de sa vie, laquelle il tenait par son moyen. Elle consentit a sa demeurance, non pas en intention de recevoir service de lui, mais pour lui trouver guérison de son âme. Et pour ce mieux faire, doucement elle l'exhortait de faire confession pure et entière, et que loyalement il purifiât son ûme et sa conscience, sans rien retenir ni céler. Et pour ce faire, lui assigna confortable confesseur auquel, — si ce fut par honte ou par oubliance, Dieu le sait! — il ne dit pas tous ses péchés. Et se retourna vers elle, en disant qu'il était bien confessé entièrement. A quoi elle répondit que non, et lui récita secrètement plusieurs grands péchés par lui commis au temps passé, (ce) dont il eut grande admiration et connut qu'il était
1 A Orbe, dans le pays de Vaux, dont le couvent fut fondé, en 1427, par Jeanne de Montbéliard, femme de Louis de Chàlons, prince d'Orange.
S,c COLETTE
ainsi vrai, et cuidait que nul ne le sût que Dieu. Et retourna, pour les confesser, puis revint à elle disant qu'il avait tout dit et confessé. Et elle lui répondit que non, et de rechef lui récita plusieurs autres grands péchés qu'il avait commis. Et par trois fois, elle le renvoya au sacrement de confession et de pénitence jusqu'à ce que salutairement il fût purifié. Pourquoi, publiquement il (ré) connaissait qu'il tenait sa vie tant du corps que de l'âme par son moyen. Et s'il avait eu amour et dévotion par avant à elle, encore en avait-il plus grandes après.
« Une fois, en présence d'elle, deux nobles princes, par humilité, amour et charité, la vinrent visiter. Auxquels, après plusieurs bons enseignements qu'elle leur donna par son père confesseur, aucunes bonnes et notables (choses) elle leur fit lire. Mais l'un diceux ne se donnait point à écouter et entendre les bonnes et dévotes paroles qu'on lisait ; ainsi varia son cœur et (/^appliqua en aucunes déshonnétes pensées de charnalité. Nonobstant qu'il n'en montrait quelconque signe ni semblant, néanmoins il commença à plonger toute son imagination à la délectation de sa dite déshonnéte et folle pensée. La petite ancellc de Notrc-Seigneur, ce connaissant, tourna sa vénérable face vers le dit prince, en jetant un grand cri et une merveilleuse voix sur lui, sans proférer autre parole. Lequel cri entra tellement au cœur du dit prince, qu'il lui semblait véritablement que la dite ancelle de Notre-Seigneur voyait et connaissait aussi clairement tout ce qu'il avait en son cœur, comme proprement lui-môme, et toutes ses ordes pensées, lesquelles par les mérites de la glorieuse ancellc, il bouta hors de son cœur. Et mit son entendement à entendre diligemment les saintes paroles qu'on lisait.
« Une autre fois, un notable prélat de la sainte Église, moult recommandé de grâce et de prudence, évôque de la cité de Castres, en Albigeois, descendit en la dite cité de Castres et voulut, par son humilité, visiter la petite ancelle de Notre-Seigneur, laquelle pour lors était en icelle cité
1 Le couvent de Castres (Tarn) fut fondé, en 1433, par le comte et la comtesse d'Armognac.
S,f COLETTE.
Lesquels, conférant ensemble de plusieurs matières touchant l'honneur de Dieu et le salut des ames, elle lui toucha vivement de deux choses qu'elle préconnut do lui . L une, comment il n'était point content de son office et bénéfice, et qu'il anhtlait {soupirait) et tendait à plus grand et plus haut. Et lui dit qu'il fût bien sur ses gardes, que pour les dignités transitoires il ne perdît la dignité pardurable. L'autre fut de la vitesse et brièveté de ses jours, et qu'il gardât sa conscience prête pour quand il plairait à Dieu de l'appeler. De la première chose il eut grande admiration comment elle le sût, car secrètement il sollicitait pour être cardinal. Mais ce que les hommes ne lui disaient, le Saint-Esprit lui manifestait. Assez tôt après partit pour la cour de Home, pour parvenir où il prétendait, et en brief temps il termina ses jours, comme elle lui avait prédit 1 .
« Une autre fois, un très-noble et très-puissant prince, comte de la Marche *, envoyait par un sien chapelain, nommé sire Jehan Molines, visiter la petite ancelle de Notre-Seigneur, à laquelle le dit prince eut singulière amour et dévotion. Auquel chapelain, avant qu'il se partît de sa présence, elle préconnut et de fait lui manifesta aucuns mortels inconvénients, lesquels, en retournant, lui devaient advenir. Et pour cette cause le fit confesser, disant que si le corps était en péril de perdition, l'âme fût disposée à salvation. Deux ou trois jours après qu'il fut parti de sa présence, à (une) lieue et demie près de la cité d'Auxonne, il fut rencontré de gens d'armes cruels et terribles, qui lui percèrent le côté senestre d'une lance, et le navrèrent si cruellement au chef de coups d'épée, que les barbiers et chirurgiens de la dite cité d'Auxonne n'y osaient mettre les mains, si jugèrent-ils être impossible de le guérir. Adonc, à cette extrême nécessité, il retourna à la dite ancelle de Notre-Sei-
1 Raymond Majorosius, évêque de Casties, mourut, en effet, à Rome, en 1427, un an après avoir été nommé cardinal par Martin V.
* Bernard d'Armagnac, comte de la Marche et de Castres, fondateur du couvent de Castres.
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gncur et se recommanda à ses prières et oraisons ; puis, dit constamment aux barbiers que sûrement ils y missent la main. Et avant qu'il fût quinze jours, par les mérites de la dite ancclle de Notre-Seigncur, il fut entièrement sané et guéri.
« En la cité de Besançon, était un notable homme, nommé Jean de Coulongne, bourgeois et citoyen de la dite cité, et marchand, homme d'honneur et bien famé, de grande charité et recommandation. Lui, cuidant (croyant) être en aussi bonne santé que oneques avait été, elle eut claire connaissance que sa vie ne serait point longue et que la fin de ses jours était prochaine. Elle l'appela doucement, et, entre les autres choses salutaires qu'elle lui dit, ce fut de la sûreté de conscience et de la certaineté de l'heure de la mort. Et en la fin elle le persuada à préparer sa conscience et à fairo.de ses biens la dernière ordonnance. A laquelle chose faire, promptement il consentit et la mit à exécution sans point tarder. Il (ûfc')vint malade, de laquelle maladie, comme il avait (été) prédit, il termina ses derniers jours.
« Pareillement, ès parties de Bourgogne, était un noble et puissant seigneur, en science grave et de grande justice recommandé, lequel, avec plusieurs de son appartenance, a la dite ancclle de Notrc-Seigneur eut grande connaissance et singulier amour et fiance. Et, en ses affaires, pour l'amour de Dieu, lui fit plusieurs subsides et grand confort. Cettui seigneur estimait être en bonne santé et convalescence. Elle, étant en étrange région, eut claire connaissance qu'il devait en bref mourir, et, outre plus, elle connut aucuns empêchements que devant Dieu il avait en sa conscience. Pour lesquels ôter, elle lui envoya quelque religieux pour les lui manifester par quelque secrète crédenec (confidence). Auquel humblement ajouta foi, et auxdits empêchements pourvut. Après quoi il consomma ses jours.
« Une autre fois, une notable bourgeoise de la cité de Châlon (s.-Saône), qui était de sa connaissance et moult familière d'elle, la vint par dévotion visiter au couvent de Poligny. De laquelle elle connut son prochain définement, et la fit, pour la sûreté de sa conscience, réconcilier audit couvent
de Poligny. Et incontinent qu'elle fut retournée, elle fut malade mortellement et termina ses jours.
u Aussi claire connaissance avait-elle des choses faites en son absence, comme en sa présence, quand pour quelque bien elle désirait savoir la chose. Un de ses frères, pour ses besoins, était une fois allé à Rome, et fit aucune chose (si) secrètement que nul n'en pouvait rien savoir que Dieu et lui, et cuidait bien faire. Mais, tantôt qu'il fut retourné, elle lui dit : — Pourquoi avez-vous fait telle chose? — (O)dont le frère fut tout honteux, et aperçut bien qu'on ne pouvait lui rien céler.
« Du régime de tous ses couvents, quand lui était avis qu'il était de bonne congruité qu'elle en eût aucune connaissance, aussi bien le savait-elle et connaissait des plus lointains ; et de tous ceux dont elle était absente, comme de ceux auxquels elle était présente. Et les défauts qu'on y faisait, elle manifestait secrètement ou publiquement aux visiteurs, pour y pourvoir de remèdes convenables. Plusieurs fois elle disait à ses religieuses familièrement : — Je vous dis, mes sœurs, que Notre-Seigneur m'a fait cette grâce de m'avoir donné aussi grande connaissance de la religion de Mgr S. François, en l'âge de huit ans, comme à trente ou à soixante ans. — Une chose de grande admiration était, que oncques inconvénient n'advint à la religion qu'elle ne le préconnût devant qu'il advînt. Mais quel il serait, point ne connaissait, ni en quel couvent. Et aussitôt qu'elle avait telle connaissance, elle en portait en son cœur une grande tristesse et douleur. Plusieurs gens, et de grands et de petits états, sont souvent venus par devers elle, les uns par dévotion, les autres pour avoir quelque spirituelle consolation, ou pour avoir conseil ou aucune bonne exhortation. Mais de la plus grande partie de ceux qui y venaient pour profiter, avant qu'ils entrassent en l'oratoire, elle connaissait quels ils étaient et quoi ils demandaient, et lui était administrée la réponse qu'elle devait dire ou faire.
« Ses pères confesseurs et frères, pour la grande connaissance qu'ils savaient par Dieu lui être donnée, en quelt. i. 30
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quonque lieu qu'ils étaient, tant fût loin, ils avaient aussi grande crainte d'elle, comme s'ils eussent été en sa présence. Et s'ils faisaient quelque chose qu'il y eût à reprendre, tantôt qu'ils étaient en sa présence, bénignement [le) leur remontrait. Plusieurs fois, quand ses religieuses avaient en leur cœur aucune secrète désolation, doucement les appelait vers elle et leur parlait de la matière en les consolant.... Une fois, au couvent où elle était, y avait une pauvre nourrice, laquelle était fort tentée de soi en aller de la religion, et n'osait a nul sa tentation déclarer; mais la petite ancelle de Noire-Seigneur en eut tantôt connaissance et la fit venir par devers elle, et lui manifesta sa dite tentation, tant qu'elle reconnut sa coulpe (faute) devant Dieu et devant elle. Et conçut une grande dévotion et détermina de faire profession. Une autre fois, au couvent où elle était, y avait une religieuse, laquelle était désolée du fait de sa conscience. La petite ancelle de Notre-Seigneur le connut en son esprit. Elle la fit appeler, et parla à elle tout doucement et profitablement, en lui démontrant bien au vif le péril de sa tentation, en l'admonestant d'être ferme et constante contre la dite tentation
« Une jeune fille, qui avait familiarité à elle, avait aucuns péchés secrets en sa conscience ; elle le connut, et labourait (travaillait) vers elle à ce qu'elle se confessât; mais connut en son esprit qu'elle n'en faisait rien. Une fois qu'elle se vint confesser au confesseur du couvent où elle était, elle lui manda, par aucun frère, qu'elle se confessât bien, et commanda de dire si haut que le confesseur la pût ouïr. Et par ainsi, elle s'en confessa. Et maintes fois, de plusieurs elle connut les dangers en quoi (où) ils étaient par défaut de confession. Et jamais ne cessait de labourer pour telles gens, jusqu'à ce qu'ils fussent en sûreté de conscience.
« Elle était une fois avec les autres religieuses au divin office, et était au bout des chaires (stalles), et une autre religieuse à l'autre bout du chœur, laquelle, au service divin, était fort occupée en vaincs pensées et bien étranges. La petite ancelle de Notre-Seigneur le connut, et lui manda, par une autre religieuse, qu'elle cessât jusqu'après
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l'office. Laquelle adonc se corrigea et fit toute diligence de bouter hors telles pensées. Une autre fois, en un de ses couvents, comme elle était en l'office divin, une religieuse qui était auprès d'elle et lui tenait son livre eut quelques vaines pensées, lesquelles la petite ancelle connut et lui fit signe plusieurs fois pour la faire cesser ; mais la dite religieuse ne l'entendait pas. Adonc elle la bouta arrière assez rudement et lui ôta le livre, par quoi elle s'advisa qu'elle savait et connaissait sa pensée. Et' adonc mit son cœur à penser à Dieu. Et la dite ancelle, ce connaissant divinement, se retourna doucement vers elle, et bénignement et en souriant lui rendit le livre (Nous passons le miracle suivant
parce qu'il est complètement analogue au précédent).
« Aucunes fois, plusieurs maîtres en théologie et autres sages mondains lui ont fait et demandé plusieurs questions bien difficiles et subtiles matières, auxquelles, nonobstant que bien envie (à regret) pour son humilité, elle répondait néanmoins. Quand elle sentait en son esprit que ce n'était pas par curiosité qu'on la demandait {interrogeai/), elle leur répondait et déclarait si profondément et clairement, qu'ils en avaientgrande admiration et en étaient moult bien édifiés, oyant les hauts mystères et secrets divins que le benoît St- Esprit lui révélait. Une fois, tant (pendant) que les grandes guerres et divisions étaient en France, les deux partis firent grande assemblée de gens d armes et osèrent déterminer d'avoir bataille et étaient jà sur le champ pour ce faire. La petite ancelle de Notrc-Seigncur connut certainement que, s'ils bataillaient, il y aurait, d'une partie et d'autre, merveilleuse occision et grande effusion de sang, et, outre plus, qui moult piteuse chose était, qu'il y aurait grand nombre d'âmes damnées pardurablemcnt. Dont elle conçut en son cœur une grande tristesse et douleur, et recommanda le fait à Dieu, en grande abondance de larmes, et fit diligence d'envoyer lettres et exhortations aux principaux des partis {pour) qu'ils ne bataillassent point. Et envoya un religieux pour déclarer l'inconvénient et grande perdition des Ames et des corps, s'ils bataillaient. Par laquelle exhortation et déclaration, leur entreprise ne
fut pas mise a exécution. Et par ainsi, les Ames et les corps par son moyen furent préservés de perdition.
« Une autre fois, elle préconnut qu'il devait advenir un grand et périlleux feu en une bonne ville, et fut à Auxonne où elle avait un couvent de religieuses, auxquelles elle signifia quelles fussent bien sur leurs gardes et quelles gardassent bien le feu *. Tantôt après, il y fut si grand et dommageable que ce fut épouvantable chose. Et {le feu) fut si près du couvent que les religieuses (re)doutèrent toutes d'être arses et brûlées. Toutefois, par les mérites de la petite ancelle de Notre-Seigneur, elles furent préservées.
« Un grand et puissant seigneur avait grand amour et dévotion à l'ancelle de Notrc-Seigneur, et désirait fort de lui voir édifier un couvent en sa terre et seigneurie. Et de fait, il envoya un homme d'église par devers elle pour lui manifester sa dévotion et pour avoir son consentement de construire le dit couvent, à laquelle chose, pour l'honneur de Dieu et la révérence du notable seigneur, elle consentit. Mais, avant que la journée fût passée, elle préconnut en ses oraisons un très-grand inconvénient qui devait venir en la dite seigneurie et proprement en la dite ville, là où on devait le dit couvent édifier. Pour quoi hâtivement elle envoya prier et requérir le dit seigneur qu'il se voulût départir de construire le dit couvent. Et bientôt après, tout le pays fut plein de gens d'armes, et, entre les autres maux qu'ils firent, la propre ville, où le couvent devait être édifié, ils détruisirent entièrement.
« Au commencement de la construction du couvent de Poligny *, il y eut une novice moult malade et de mal de mort. Pour quoi la petite ancelle de Notre-Seigneur dit à une des sœurs qu'elle prît bien garde qu'elle ne mourût sans elle, et qu'elle la vînt quérir avant son trépas : car elle y voulait être. Il advint que la dite sœur qui la gardait, par grand travail ou négbgence s'endormit ; et, en temps
1 Qu'elles se garantissent bien de l'incendie. * Fondé, en 1414, par Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne.
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qu elle dormait, la malade trépassa. Duquel trépas la petite ancelle fut moult désolée, de ce qu'elle n'avait point été présente comme elle désirait. Et en reprit et rédargua la dite sœur, laquelle elle avait commise pour lui signifier son trépas. Elle connut adonc et prédit son définement, en lui disant : — Pour ce que tu n'as pas bien pris garde à la parole que je t'avais dite, je te certifie que tu mourras toute seule et qu'il n'y aura personne à ton trépas. Un bien petit de temps après, advint que la dite sœur chut en grande infirmité, de laquelle elle perdit la parole, bien l'espace de six heures, etcuidait-on qu'elle ne devait jamais plus parler, et n'avait point reçu les saints sacrements. La petite ancelle de Notre-Seigneur la vint visiter moult charitablement, comme elle avait accoutumé. Laquelle, quand elle la vit en tel état, en eut grande pitié et compassion, et retourna au sacrifice de sainte oraison, priant Dieu pour qu'il lui plût restituer la parole, pour recevoir les saints sacrements. Incontinent son oraison terminée, elle parla et fut confessée, et en grande dévotion elle reçut tous les sacrements. Mais, nonobstant, la prophétie fut vérifiée : car elle trépassa toute seule, et n'y eut quelconque religieuse auprès d'elle, à l'heure de son trépas ; dont toutes furent moult épouvantées, car elles virent la chose advenir ainsi qu'elle avait été prédite.
« Comme la dite ancelle était une fois au couvent de Vevay elle eut certaine connaissance de la fin des jours d'une notable et dévote damoiselle, nommée Jeanne de Vannot, demeurant à Poligny, laquelle cuidait être en bonne santé. La dite ancelle lui manda qu'elle l'eût volontiers vue, et que jamais plus en ce monde ne la verrait, ni parlerait à elle. Et ainsi advint, car peu après elle trépassa.
1 Ville du pays de Vaud, située sur les bords du lac de Genève. Le couvent fut fondé, en J425, par Amédée, duc de Savoie, qui devait accepter la tiare des mains du concile de Bâle et devenir anti-pape sous le nom de Félix V. Colette l'avait en vain conjuré de ne pas créer un nouveau schisme. Ses filles d'Orbe et de Vevay, bien que se trouvant dans l'obédience de Félix, ne reconnurent point son autorité spirituelle.
Slc COLETTE.
« Il fut un homme honnête et religieux et prêtre, du nombre de ceux qui sont députés pour le subside de sainte pauvreté des couvents de la petite ancelle de Notre-Seigneur, lequel pour les affaires de la religion était allé en lointaine région ; et lui convint faire son chemin par aucun pays où la pestilence régnait, de laquelle il fut tantôt infecté si grandement qu'il fut surpris de mort avant qu'il pût recevoir le Saint-Sacrement de l'Autel. La dite ancelle, étant très-lointaine, eut claire connaissance de son trépas et ne lui défaillit pas à cette extrême nécessité. Car, avant qu'il terminât ses jours, elle appela son père confesseur, et prépara et disposa sa conscience, pour le (à la place du) dit religieux, afin que, à cette heure périlleuse, il fût muni, contre les ennemis d'enfer, des sacrements que pour lui elle reçut : laquelle réception put grandement être profitable au trépassant.
« Un autre religieux qui moult charitablement et profitablcment, au commencement quand il entra en religion, était occupé au service des couvents delà petite ancelle, par tentation était parti sans licence, et s'en alla en lointain pays faire sa résidence avec autres religieux, où petitement il profitait. Advint qu'il chut en une griève et mortelle maladie, de laquelle la petite ancelle, qui était moult loin de lui, eut claire connaissance. Adonc tantôt elle retourna au sacrifice de sainte oraison et pria Notrc-Seigneur qu'il lui plût, par sa bonté et miséricorde, avoir pitié et compassion de sa pauvre ame. Incontinent, comme il fut su et connu depuis par ceux qui étaient présents, le dit religieux conçut une grande contrition et déplaisance de ses péchés, et spécialement de ce que, par tentation diabolique, il était parti du service des dits couvents. Et après son trépas, il se vint représenter à l'ancelle de Notre-Seigncur, comme faisaient ceux et celles qui étaient de sa famille. Par quoi on croyait piteusement que, par les mérites de ladite ancelle, il était en voie de salvation.
« La petite ancelle, par le don de prophétie, connaissait les pensées et le secret des cœurs, non-seulement des personnes qui lui étaient présentes, mais aussi de celles qui
étaient absentes. Et aucunes fois, quand elles devaient finir leurs jours, à plusieurs personnes et du siècle et de la religion, étant en lointaine région, selon le sentiment quelle avait de leurs affaires, elle leur procurait et faisait confort, aide et consolation en leur désolation et adversité. Et la fin de leurs jours elle prédit à plusieurs : entre les autres, à une moult noble et puissante dame qui faisait toute diligence de hautement et richement marier sa nièce , par laquelle diligence il semblait qu'elle (n')était aucunement diligente du salut de son Ame. Elle-même lui dit en propre personne : — « Madame, vous prenez grande peine pour puissamment marier une nièce, mais pensez et bien advisez, car jour de votre vie vous ne la verrez mariée ». Et de fait ainsi advint. Car, devant que sa dite nièce fût épousée, elle trépassa. Comment aussi ils terminaient leurs jours, ou en la grâce de Dieu, ou en son indignation, plusieurs fois elle le sut et connut. Entre lesquelles, elle était une fois au tré pas d'une personne religieuse, laquelle très-angoisseuscment et douloureusement se mourait ; mais elle lui dit : — « Va-t-en à N.-S. et n'aie point de peur ». — Et tantôt l ame se partit du corps. Et quand elle fut départie, elle " dit : — « Elle aura moult à souffrir, mais finalement elle ne sera point privée de la félicité éternelle ».
« Une jeune fille, qui était de belle représentation et de douces manières et bien disposée à être bonne fille (ce semblait à ceux qui la voyaient) , vint à la petite ancelle de N.- S. pour être reçue en la sainte religion, et fit sa requête et supplication humblement et dévotement. A laquelle la dite ancelle nullement, pour certain inconvénient qu'elle connaissait en elle , ne s'y voulait consentir. Son père confesseur et plusieurs autres, la voyant de si belle présentation, prièrent pour elle. Auxquels elle répondit : — « Vous me contraignez par vos prières que je la reçoive, mais je? vous «lis que jamais [elle) ne sera professe en la religion ». Le premier an de sa probation terminé, elle ne sut point l'office divin : pour quoi elle ne fut point professe. I^u seconde année après, elle eut tant de tentation de s'en aller qu'elle devint toute folle et disait que nullement ne pourrait garder la
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règle. Et ainsi, comme la petite ancelle de N.-S. avait prédit, elle ne fit point profession ; mais il convint (de) la mettre dehors.
« Une fois, une novice se tenait en la sainte messe près de la petite ancelle, et en disant ses oraisons. A/Ennemi lui mit en sa pensée que la dite ancelle imaginait qu'elle serait bonne fille et dévote. Tantôt après la messe, elle appela la maîtresse de la dite novice et lui dit : — « Je cuidais que cette novice fût bonne fille et dévote, mais elle n'a dévotion quelconque ». — Dont la novice fut toute honteuse, considérant qu'elle savait sa folle pensée.
« Une fois, comme elle faisait une moult belle exhortation à ses religieuses, entre lesquelles il y eut une qui mit sa pensée en autre cfoose qu'elle ne disait, la petite ancelle en eut la connaissance, et (le) lui dit en la présence de toutes les autres, par quoi elle se corrigea.
« Une sœur, nommée Oudctte, avait une fois grand désir de demander une image à la petite ancelle de J.-C, et vint jusqu'en sa présence pour ce faire. Mais, quand elle fut devant elle, ne lui osait demander, de honte. Mais ladite ancelle de N.-S. la regarda et connut tantôt ce qu'elle avait en son cœur, et se prit à sourire et lui dit : — « Va-t-en, va-t-en ». — Laquelle, incontinent quelle fut partie, lui envoya une belle image, et lui manda qu'elle l'envoyât à sa mère, comme elle avait pensé de faire. Une autre fois, la même religieuse avait une grande désolation en son cœur, laquelle longuement avait portée, car elle cuidait qu'elle n'était pas en la grâce de Dieu et qu'elle devait être damnée. Et comme une fois, pour cette cause, elle était en grande tristesse, elle s'advisa et pensa qu'elle irait par devers la petite ancelle de N.-S., laquelle, si elle lui montrait signe d'amour , ce serait signe qu'elle serait en la grâce de Dieu et qu'elle pourrait être sauvée. Ainsi comme à cette matière elle pensait , la dite ancelle l'appela et doucement et amiablement parla à elle, et lui dit qu'elle l'aimait autant que religieuse qui fût en sa sainte religion, et en sa présence la recommanda à la mère abbesse du couvent, comme elle-même , disant qu'elle était sa très-aimée fille, dont la
dite religieuse fut consolée et confortée. Et aperçut bien quelle avait claire connaissance des secrets des cœurs et des choses foraines (extérieures).
« Une religieuse d'un de ses couvents avait ouï dire qu'elle connaissait les cœurs et les pensées ; mais nullement ne le pouvait croire. Advint une fois, comme elle parlait à cette sœur, assez tôt après lui manifesta clairement qu'elle connaissait sa pensée, en lui parlant d'aucunes matfères qu'elle avait fort imprimées en son cœur. Une autre fois advint qu'elle, étant en un autre couvent, notifia à cette môme religieuse aucuns secrets de sa conscience, lesquels nulle créature ne savait que Dieu et elle. Dont elle (cette religieuse) eut grande admiration et aperçut certainement qu'on ne lui pouvait rien céler.
« En aucuns des pays et terres d'un grand et puissant seigneur, furent nouvelles rapportées à plusieurs les principaux d'icelui pays, tant de l'Église comme das nobles, que leur dit seigneur avait été rencontré de ses ennemis, et, outre plus, qu'ils l'avaient pris prisonnier. Dont moult grande tristesse et douleur fut par tout le pays. Advint que aucuns des principaux seigneurs passaient par une ville où était la petite ancelle présente, en un de ses couvents; et lui vinrent signifier ces douloureuses nouvelles, en lui priant qu'elle eût eux et leur seigneur et tout le pays pour recommandés en ses saintes oraisons. Quand elle les vit ainsi tristes et déconfortés, elle leur dit : — « Mcsseigneurs, ne veuillez point croire ces nouvelles ; car il n'est pas ainsi qu'on vous l'a donné à entendre ». — Ils lui répondirent qu'ils le savaient bien et qu'ils étaient informés par gens notables et dignes de foi, qui les avaient vus tous prisonniers. Adonc elle leur assura et leur dit : — « Je vous certifie que votre seigneur est en tel lieu de ses terres où il fait bonne chère, sans mal et sans danger ; et devant six jours vous aurez nouvelles certaines de lui ». Et ainsi futil, comme elle avait dit: don; ils furent grandement esjouis et réconfortés \
1 La fin de ce chapitre se compose d'additions de la sœur Perrine.
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« Au commencement de la réformation qu elle faisait, Notre Saint-Père le Pape lui donna le couvent des Frères de S. François, situé en la cité de DOle, pour réformer, et y mettre frères ou sœurs ù sa volonté. Pour quoi, considérant que, en la province de Bourgogne et ès autres alentour, n'étaient nuls réformés ; considérant aussi que plusieurs notables pères de la communauté venaient vers elle humblement, requérant qu'elle les voulût aider à sauver ; voyant aussi qu'il y avait bien nécessité d'avoir bons frères pour l'entretennemcnt de ses religieux, tant pour le spirituel que pour le temporel, elle y mit son père confesseur, frère Henri de la Balme, pour gardien, pour les introduire et enseigner de leur état. Lequel (couvent) en peu de temps tellement profita, qu'il eut une très-belle conduite grandement renommée et de moult grande perfection et sainteté, et qui faisait moult de subsides et confort à elle et à ses couvents. Un petit de temps après, vinrent autres Frères de S. François, lesquels n'étaient point pour le subside tles sœurs, et voulurent avoir le couvent dessus dit, et firent tant vers le seigneur du parlement de Dole et de toute la ville, que les bons pères ne savaient plus comment se défendre1. Adonc humblement se retournèrent à Dieu, soi recommandant aux prières et oraisons de la petite ancelle, laquelle ne leur faillit point. Car, comme continuellement elle et plusieurs de ses religieuses disaient psautiers et autres suffrages pour cette cause, pendant ce temps un des seigneurs, nommé Mgr Le Pardessus, voyant qu'il ne pouvait accorder les dits frères, jura que le lendemain il demanderait les voix des seigneurs, et que ceux qui auraient la plus grande partie pour soi auraient le dit couvent. Laquelle chose oyant, un notable homme de la cité de Besancon, nommé maître Etienne dcGrandval, un des seigneurs du dit parlement, fut moult désolé, voyant que ces frères nouvellement venus parlaient aux seigneurs pour avoir h* dit couvent, et ainsi se douta qu'il ne fût ôlé aux frères de
1 Le Cordolicr Jean Foucault était l'âme de celte opposition Intéressée.
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la dite ancelle et donné aux autres : pour laquelle, ils se partit moult désolé, et se mit en chemin pour dénoncer la chose à la dite ancelle. Mais incontinent qu'il fut au champ, il la vit en l'air, miraculeusement venant encontre lui et lui faisant signe de ses mains, criant à haute voix : — « Maître Étienne, retournez, retournez hâtivement, et vous gagnerez la cause ». — Laquelle chose ouïe, comme plusieurs fois il témoigna, hâtivement il retourna. Quand ce vint qu'on demanda les voix, elles étaient toutes égales jusqu'à ce que le dit maître Étienne eût dit sa voix, laquelle fut de la partie de la dite ancelle et de ses frères : par quoi le couvent leur fut donné et octroyé. Laquelle chose faite, plusieurs, tant des nobles comme du commun, ne leur faisaient point d'aumône, pour la faveur qu'ils faisaient aux autres. Et par ainsi, les pauvres frères qui étaient demeurés avaient gran de nécessité. Desquels, entre les autres, la mère abbesse d'Auxonne, nommée sœur Agnès de Vaulx, et toutes Ses sœurs eurent grande pitié et compassion. Voyant les frèresqui leur faisaient tant de bien-être en telle et si grande nécessité, elles ne savaient comment les secourir : car ils étaient pour lors plus de cinquante religieux, et n'avaient les dites sœurs qu'un petit de blé en une arche, lequel, avec les aumônes qu'on leur faisait, leur était bien nécessaire. Néanmoins, soi confiant en la bonté de Dieu et ès mérites de sa petite ancelle, elles firent faire du pain et leur en envoyèrent la charge d'un âne, et ainsi continuèrent pendant l'espace d'un an. Par quoi les deux couvents furent nourris de pain du dit blé, duquel il n'y en avait qu'environ cinq ou six septiers, et si (cependant) n'en remit-on point toute l'année. Toutefois, on y en trouva autant à la fin de l'an, comme il y en avait au commencement, et si ne put-on apercevoir qu'on y eûtoneques ôté grains ; lesquelles choses voyant, les dites religieuses furent moult consolées en Notrc-Seigneur. »
S" COLKTTE.
Comment Ire ennemie (bemone) la pereecuUrent.
«.... Ils la persécutèrent en son jeune âge et au moyen et en la fin, et en l'état séculier et en l'état de religion, et en tous lieux et régions où pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes elle allait. En son jeune âge, quand elle mit son cœur et toute son affection à Dieu parfaitement aimer et le servir et le louer, toutes les nuits, l'espace de plusieurs années, quand elle commençait ses oraisons, un mauvais esprit venait assez près d'elle, qui faisait une merveilleuse et piteuse complainte, afin de la perturber ou empêcher en ses oraisons. Mais, si elle était jeune d'âge, elle était ancienne de foi : car elle avait en Dieu si grande fiance, que rien elle ne (redoutait. Et rien elle ne lui disait (uudémon), ni signe ni semblant ne lui faisait. Et ainsi par déplaisance se départit. Elle étant à Corbie en sa réclusion, une fois il descendit par la cheminée et rompit le mur du dit renclusage, aussi grand que pour y entrer une personne. Adonc elle, voyant la perversité de l'Ennemi, tantôt elle retourna à Notre-Seigneur, en piteuses larmes soi complaignant. Tandis qu'elle faisait son oraison devant Dieu, le dit Ennemi, en forme d'un homme, s'apparut à l'abbé de Corbiequi l'avait mise en la dite réclusion, et lui dit : — Monseigneur, vous tenez [croyez] cette recluse si bonne et dévote, mais je certifie que c'est une mauvaise femme ; et qu'il soit ainsi comme je vous dis, vous le pouvez expérimenter s'il vous plaft. Vous entrerez vers elle, et là tantôt vous trouverez la paroi de sa réclusion rompue, par où les hommes entrent vers elle. Quand le dit abbé qui point ne se douta de la faJlacc (ruse) de l'Ennemi, l'ouït ainsi parler, tantôt il le crut et fut moult troublé et vint hâtivement à sa fenêtre, et lui demanda bien furieusement la clé, disant qu'il voulait entrer vers elle. Dont elle fut moult triste et épouvantée, pensant
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qu'il trouverait sa paroi rompue. Et prit hâtivement une grande image delà Vierge Marie, empreinte en toile, laquelle {par trop) de hâte quelle avait, elle la mit les pieds dessus (c'est-à-dire renvers) contre la rompure. Quand le dit abbé fut entré dedans, il alla et circuit tout autour de la paroi dont il avait été averti, et diligemment regarda et trouva qu'elle était sans rompure ou fraction quelconque ; et ne s'aperçut oneques de l'image, bien qu'il mît sa main dessus, et ce, par la volonté de Dieu. Et quand elle ôta la dite image, elle trouva sa paroi miraculeusement refaite
« Plusieurs fois, en son moyen âge et en état de religion, ils l'ont assaillie et battue de gros bâtons, tant longuement et si cruellement que ses pauvres et tendres membres étaient tout rompus et froissés. Et les taches toutes noires des coups qu'ils lui avaient donnés se démontraient bien longtemps après. Une fois, ils la battirent tant longuement et si cruellement qu'elle eut les jambes plus grosses qu'elle * n'était parmi le corps.
« Une autre fois, comme elle était de nuit en son oratoire et qu'elle voulait faire ses oraisons, grand nombre d ennemis la vinrent assaillir et la battirent piteusement et moult douloureusement, et puis la boutèrent en une fenêtre moult étroitement qu'elle ne se pouvait remouvoir ni parler. Et y demeura jusques au lendemain à six heures au matin, qu'une de ses religieuses la trouva en cettuy état. Et ne la put ôter et mettre hors de la dite fenêtre, pour ce que si étroitement y était boutée. Adonc elle appela un frère lai (convers), nommé Pierre Regnaut, lequel au monde avait été charpentier, pour la tirer hors. Lequel nullement ne le put faire, jusqu'à ce qu'il eût coupé un des montants de la dite fenêtre.
« Une autre fois, elle avait grande dévotion de dire certaines oraisons devant Notre-Seigneur , et les ennemis la vinrent attaquer pour lui faire empêchement. Et étaient iceux en forme de renards et la commencèrent à battre :
1 On ne trouve point ce récit miraculeux dans le manuscrit des Ctarisscs d'Amiens.
mais Notrc-Seigncur lui donna courage cl hardiesse île soi revenger et force pour les vaincre, tellement qu'ils s'en allèrent confus ; et demeura la petite ancellc de Notre-Scigneur victorieuse. Laquelle ses religieuses trouvèrent bien lassée et travaillée du conflit qu'elle avait eu avec ses ennemis. Et pour tant qu'ils savaient bien que ses oraisons étaient a Dieu moult plaisantes et agréables, et à plusieurs personnes utiles et profitables, il semblait que tous les diables d'enfer eussent tenu conseil ensemble pour trouver diverses malices et subtiles cautèles (ruses), pour lui faire empêchement en ses saintes oraisons et entreprises. Et s'efforçaient de l'épouvanter et donner frayeur. Mais oneques, par la grâce de Dieu, ne le surent faire. Une fois, elle parlait a une de ses religieuses qui merveilleusement (redoutait l'Ennemi, et lui demanda si elle aurait grand peur si elle le voyait. La religieuse répondit que oui, et qu'elle mourrait de peur. Adonc elle la réconforta, en lui disant qu'il n'a non plus de puissance sur les créatures que Dieu ne lui en donne. En tous lieux et places, et de jour et de nuit, seule et accompagnée, elle était courageuse contre eux, que peu ou rien ne (re)doutait. Et pourtant, en diverses espèces (apparences) et figures se démontraient à elle ; aucunes fois en formes et figures d'hommes tout rouges, autres fois en forme d'une statue merveilleuse, si hideuse et si grande, qu'il semblait qu'elle touchât le ciel, et étaient ses jambes par dessus tout le couvent. Une fois, il s'apparut à elle en espèce et figure d'un dragon terrible et abominable, tantôt après qu'il se fut démontré par dessus les murs du couvent. Entre toutes les bêtes que plus envie (à regret) elle voyait, étaient bêtes venimeuses et serpentines ; et, pour cette cause, l'Ennemi d'enfer, qui bien le savait, souvent se démontrait à elle en telles figures. Au commencement de la réformation, comme elle était au couvent de Besançon, plusieurs fois quand elle voulait prier Dieu, ou quand elle avait fait son oraison, il semblait que le lieu où elle était, fût tout plein de très-laids et hideux crapauds. Elle connaissait aussitôt la malice de l'Ennemi d'enfer et retournait à Notrc-Scigneur, et tantôt tout s'évanouissait.
S" COLKTTE. iTO
« Une chose moult désolablcct abominable était, que, par plusieurs fois, iceux ennemis ont apporté en son oratoire, auprès cl elle, les corps qui pendaient au gibet. Et tantôt elle leur commandent, en la vertu de Dieu, qu'ils les reportassent. Ce qu'ils faisaient à leur grande confusion. Plusieurs autres hideuses et détestables bêtes l'ont tant longuement persécutée, que nous ne trouvons, ni par ouï-dire, ni par écriture, que oneques personne, tant fût de grande perfection ou sainteté, ni même les glorieux saints et élus de Dieu, aient souffert ou porté tant ni telles persécutions, comme a fait la petite ancclle de Notrc-Seigneur : par quoi appert l'excellence et sainteté de sa vie et la hautesse de sa perfection, entre tous les amis de Dieu
« L'espace de sept ans, devant son trépas, quand elle voulait prier Dieu ou vocalement ou mentalement, incontinent il venait une grande multitude d'ennemis devant elle, comme si ce fussent mouches en l'air quand il fait doux temps. Et autant d'ennemis, autant de diverses figures, comme loups, léopards, lions, et autres sortes de bêtes ordes et abominables, comme crapauds, couleuvres, serpents, et aussi autres espèces de bêtes, grandes et petites, et des figures de créatures raisonnables, comme hommes et femmes, qui se démontraient depuis les épaules en avant. De ces bêtes, les unes étaient plus cruelles que les autres et plus ordes. Et y en avait de petites qui se montraient moult belles, et des faces d'hommes et de femmes aussi fort belles, et les cheveux grands et beaux. Et toutes ces diverses figures se représentaient à elle tout ensemble, par telle manière quelle ne pouvait si petit {peu) lever les yeux qu'elle ne les vit ; et tantôt qu'elle les avait vues tant soit peu, elle avait une si grande détresse et douleur au cœur, que plus grande elle n'eut pu souffrir ni porter. Et était tellement afflietc et désolée, que nullement ne pouvait revenir à elle ni être pacifiée, qu'il ne fût bien l'espace de dix ou douze heures. Et une chose merveilleuse était : car la vision d'icclles figures, quand il plaisait à Dieu que d'aucuns elles fussent vues, à nul ne donnait douleur ni tristesse, fors que il elle tant seulement. Et si (pourtant)
Su COLETTE
n'étaient point vues de tous ceux et celles qui étaient présents quand elle les voyait, mais, comme dessus est dit, de ceux qu'il plaisait à Dieu seulement. Lesquels confessaient que s'ils les eussent vues en l'absence de la petite ancelle, ils eussent eu si grande peur et épouvante, qu'ils eussent été tout comme hors de sens. Plusieurs de ses religieuses les virent plusieurs fois. Pour certaine cause qui est en la connaissance de Dieu et d'elle, il lui plut que quelqu'un de ses pères confesseurs vît les dites horribles bétes ; lesquelles voyant, oneques n'eut frayeur ni douleur, et ce, par la confidence et sûreté qu'il avait en elle et en sa présence. A la première fois, il vit un petit lion tout noir, et premièrement le vit tout coi ; et puis, le vit aller. A la seconde fois, il vit un serpent laid, hideux et épouvantable, qui était entre lui et elle. Et une autre fois, il le vit en autre forme qui était comme une clarté d'une chandelle ensoufrée. Et est à savoir que cette multitude d'ennemis qui se démontraient en ces terribles figures, devant dites premièrement, s'apparaissaient ès parois de l'oratoire ou chambrette, où ils se tenaient sans point descendre. Après, ils descendirent des parois et vinrent aval (en bas de) l'oratoire, sans .l'approcher. Puis après, allèrent par tout l'oratoire et haut et bas, et tant que les parois et l'air en furent tout remplis. Et s'approchèrent d'elle, et vinrent sur son habit , sur son livre, sur ses mains, et sur toutes les parties de son corps , tellement qu'ils parvinrent jusqu'à ses yeux, qui étaient les membres qu'elle aimait le plus, à cause que de la vue elle était singulièrement réconfortée en ses oraisons vocales et en la vision du très-précieux corps de Notre- Seigneur. Et blessèrent iceux moult grièvement, tellement qu'elle les cuida (crut) perdus et qu'elle le sentit longuement après.
« Plusieurs autres persécutions ils lui ont faites, qui seraient longue chose à raconter En ses derniers jours,
sont venus plusieurs fois auprès de son oratoire en grande multitude et lui faisaient une épouvantable noise et si grand tumulte, qu'il semblait qu'ils devaient tout foudroyer et abattre ; et ce, pour lui faire désolation et empêchement. Et
Stc COLETTE. 481
frappaient tout autour de l'oratoire, tellement qu'il y avait peu de religieuses qui osassent demeurer" avec elle, pour lui tenir compagnie. Et celles qui demeuraient en confidence de la petite ancelle de Notre-Seigneur, quelquefoisissaient de l'oratoire pour voir (ce) que c'était. Et tantôt ils s'en allaient; et (on) n'y trouvait rien que les bâtons, lesquels ils laissaient à terre.
a Une fois, elle étant au couvent de Hesdin, en son oratoire, comme elle se seyait sur une selle, l'Ennemi lui tira la dite selle tant et si rudement qu'il rompit les deux pieds de la dite selle, et la jeta à l'autre lez, et fit choir la dite ancelle tellement qu'elle en fut moult grevée. Et ainsi, comme elle était encore à terre, vint vers elle une sœur qui la trouva moult travaillée; à laquelle, quand elle la vit, elle tendit les deux mains, pour s'aider à relever et se prit à sourire, en disant : — « Ha ! que cuides (pen$es)-tu? il m'en fait souvent de telles ! »
« Une religieuse^ l'espace de quatre ans, fut moult désolablement afflicte et tourmentée devant matines : car, incontinent qu'elle commençait à prendre son repos pour soi relever à matines, on l'éveillait, et ne pouvait savoir véritablement qui c'était, fors qu'elle doutait bien ;que ce fût l'Ennemi : car souvent elle sentait une main qui la voulait étrangler. La dite religieuse se retourna au sacrifice de sainte oraison, et requit et pria Notre-Seigneur que par les mérites de sa mort et passion, et par l'intercession de sa petite ancelle, sœur Colette, il lui plût de sa grâce lui montrer ce qui ainsi la tourmentait ; et, si c'était l'Ennemi, qu'il lui voulût montrer en telle figure qu'elle ne perdît point les sens. La nuit en suivant, l'Ennemi s'apparut à elle devant son lit, en espèce d'un chien, tout embrasé de feu, la gueule ouverte et jetant feu : dont la dite religieuse eut moult grand peur. Et incontinent, se signa du signe de la croix, et lui dit courageusement : — « Va-t-en, orde bôte ! je te conjure, par les mérites de ma glorieuse mère, sœur Colette, que tu ne me viennes plus tourmenter ». — Lequel tantôt se départit, et oneques depuis tourment ni affliction ne lui fit.
Su COLETTE
« Une religieuse et secrétaire [sacristaine) du couvent auquel pour lors elle demeurait, allait une fois à l'église pour sonner matines. Elle ouït une telle multitude d'ennemis, criant et hurlant si hideusement et épouvantablcment, que à peu (#7 s'en fallut de peu) qu'elle ne perdit le sens. Tantôt elle se signa du signe de la croix et invoqua le saint Nom de Jésus, lui requérant que, par les mérites et intercessions de sa glorieuse ancelle, sœur Colette, il lui voulût aider. Et, incontinent après son invocation et requête faite, toutes ces hideuses voix cessèrent, et s'évanouirent les dits ennemis. »
Comment Ire ordre» »pe'ruile» î>e» ami» be VU* furent rrnouorlte» en elle
« Une fois, d'aventure, elle vint en un de ses couvents, situé en une ville 1 moult travaillée de gens d'armes, et qui moult diligemment se gardait. Tantôt qu'elle fut arrivée, pour tant qu'elle venait de l'autre parti [c'est-à-dire du côté des ennemis), on disait qu'elle leur était favorable. Et, de fait, tantôt après, par la procuration de l'Ennemi, il y eut apparence d'un très-grand inconvénient par telle manière qui s'ensuit. La secrétaine du couvent, qui devait sonner matines, à minuit, se réveilla entre neuf et dix heures, et lui était avis qu'il était heure de minuit. Par quoi, elle alla sonner matines, comme on a accoutumé de faire. Le guet qui gardait la ville, et qui était grand et fort pour les périls,
* Nous passons les comparaisons que l'auteur établit entre Ste Colette et diverses catégories de saints, sous le rapport de l'amour de la solitude, de l'abstinence, etc. Ce ne sont que des allusions à des faits déjà connus ou à des vertus suffisamment indiquées dans les chapitres précédents.
« A Décize (Nièvre).
quand il ouït la cloche des religieuses sonner, et que ce n'était pas encore heure de minuit, mais tant seulement entre neuf et dix, il jugea et pensa que c'était trahison, et qu'on avait sonné pour donner signe aux autres pour venir prendre la ville. Par quoi ils furent excessivement troublés et courroucés, et délibérés de leur faire un trèsgrand mal, comme les occire et détruire. Kt de fait, furent assemblés et se partirent pour venir au dit couvent. Mais en approchant la porte du couvent, Dieu, par sa grâce et prières de sa petite ancelle, y pourvut de remèdes convenables : car il abrégea la nuit et le temps ', et conforma l'heure et l'horloge, selon l'intention de celle qui cuidait avoir sonné à l'heure de minuit, en manifestant si patentement cette abréviation, que l'horloge, qui n'avait pas bon son, quand elle devait sonner onze heures, elle sonna adonc si haut et clair une heure, que tous ceux de la ville la pouvaient bien ouïr. Et de fait, tous ceux qui venaient au dit couvent, l'ouïrent et comptèrent, dont les plus sages et les mieux avisés, quand ils eurent compté une heure, se rédarguèrent eux-mêmes. Et les autres se dirent : — Nous sommes mauvaises gens, qui pensons mal sur ces bonnes et dévotes religieuses, qui font toute diligence de Dieu servir et de nous mieux garder par leurs saintes prières que nous ne faisons par nos veilles et armes. — Et par ainsi, ils retournèrent tristes et dolents du mal que injustement ils avaient proposé de faire. Et est à savoir que l'abréviation de la nuit et du temps ne fut pas seulement, quant aux heures sonnées par l'horloge, mais aussi, quant au temps du soleil et de la lune : car le jour se montra assez Mt, comme s'il eût été heure de minuit, quand on sonna ; (ce) dont les religieuses eurent grande admiration.
« Elle avait connaissance des choses passées, présentes et à venir. Maintes fois elle a été désolée de la grande connaissance que Dieu lui donnait, et spécialement du fait
« ■ Si cola est, dit l'abbé de Montis (Vie de Ste Colette, p. Ul), on trouve ici un miracle qui tient de celui dont il est parlé dan» le livre des Juges. Josué arrêta le cours du soleil, Colette l'avança. »
4 Si S1" COLETTE.
d'autrui. Étant en Languedoc 1 et en Basse-Terre, elle sentit et connut l'heure du trépas de N. S. -Père le pape Martin *, et manifesta la division de notre mère sainte Église, et la fin du concile de Baie et l'élection du pape Félix, plus de trois ans devant * ; dont elle porta une grande douleur au cœur.
« Une fois, elle étant à table, pour prendre sa réfection corporelle, avec plusieurs de ses religieuses, elle fut si surprise d'aucune recordation spirituelle, qu'elle fut contrainte de soi lever de la table et s'en aller. Et en allant hâtivement en son oratoire, pour soi recueillir et méditer sur la dite recordation, elle dit à une de ses religieuses qui lui tenait compagnie : — Que diriez-vous, si vous aviez vu neuf abbesses séantes à la table? — En quoi appert (iZ est manifeste) qu'elle connut que neuf des religieuses, séantes à la table avec elle, seraient, au temps à venir, abbesses en aucuns de ses couvents. Laquelle chose fut vérifiée et accomplie, comme elle avait prédit.
« Comme il est dessus dit, pour la pureté et netteté de corps et de conscience qui en elle était, et pour aucune conformité qu'elle avait à l'état d'innocence, elle voyait fort volontiers les petits enfants, pour (ce) qu'ils représentent le dit état. Une fois, (par) de notables et nobles personnes, lui fut présenté un moult bel et plaisant enfant, lequel moult joyeusement (elle) regarda. Et, en* le voyant, elle eut sentiment et connaissance de sa fin et perdition. Et pourtant elle dit : — a Je prie à Dieu humblement que ce petit enfant, s'il doit faire chose au temps à venir, par quoi il doit perdre la vision de Dieu, en brief temps puisse mourir ». — L'enfant, en aussi bonne santé qu'il fut apporté, fut reporté ; et tantôt qu'il fut h l'hôtel, le mal de la mort le prit et trépassa. De quoi ses parents furent moult déconfortés, et avaient grande
1 Colette établit trois couvents en Languedoc : Castres, Lesignan et Béziers. Elle séjourna dans ces contrées de 1431 à 1434. 1 Martin V mourut le 21 février 1431.
* Ç'aurait été huit ans auparavant, puisque Félix V fut élu en
Slr COLETTE. 485
admiration de ce que la mort ainsi soudainement lavait surpris. Pour laquelle cause vinrent au couvent des religieuses, pour savoir si elles en savaient aucune chose : auxquels il fut manifesté les paroles que la petite ancclle de N.-S. avait dites de leur enfant, pour lesquelles ils furent réconfortés, et conformèrent leur défectueuse volonté à celle de Dieu.
o Une très-noble et puissante dame, fondatrice d aucuns de ses couvents, était veuve et avait des petits enfants. Par quoi son pays et toutes ses terres et seigneuries furent grandement dissipés et détruits des gens d'armes, qui point ne (re) doutaient iceux petits enfants. La dite dame fut requise d'être hautement mariée, auquel mariage elle donnait son consentement, tant pour la garde de son pays, qu'en espérance qu'elle aurait lignée. Et pour plus sûrement faire, elle voulut avoir le conseil de la petite ancelle de N.-S., laquelle lui dit : — « Madame, faites ce qu'il vous plaira ; mais du seigneur votre mari vous n'aurez jamais lignée ». Et de fait, assez tôt après, la dite dame trépassa^ sans avoir lignée, comme elle lui avait prédit.
« Une fois, l'une de ses religieuses, bien familière d'elle, étant en grande douleur et pensement 'comment elle se confesserait, elle l'appela et lui dit moult doucement : — Ma fille, il te faut confesser, et ne (re)doute point, car N.-S. est tout-puissant, piteux et miséricors. Va sûrement, et diras en telle manière. — La pauvre fille fut toute vergogneuse, quand elle vit clairement qu'elle (Colette) connaissait sa pensée et son péché.
« Comment la perfection des apôtres fut en elle renouvelée, il appert Une fois, en grande ferveur d'esprit,
elle parlait à plusieurs de ses sœurs de la parfaite vie de N. S. J.-C, et de la profonde humilité et grande pauvreté que lui et sa glorieuse Mère et ses apôtres voulurent avoir ici-bas en terre, en les exhortant et endoctrinant qu'en la dite pauvreté et humilité les voulussent ensuivre. Subitement, par la volonté de Dieu, les douze apôtres s'apparurent et v inrent en sa présence, et s'asseyaient sur la terre auprès d élie, et se démontraient à elle et à plusieurs de ses
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religieuses, en forme de douze personnes de moult grand honneur et révérence, ès quelles personnes reluisaient simplesse, humilité et pauvreté. Et tous étaient uniformément vôtus de blanc, laquelle blancheur pouvait bien signifier la sainte perfection de la vie apostolique. Et, pour démontrer la société et conformité qu'elle avait k(avec)eux et leur sainte vie, ils se tinrent en sa présence jusqu'en la fin de l'exhortation qu'elle donnait à ses religieuses. Après laquelle exhortation furent vus les dits apôtres de plusieurs de ses religieuses, en l'air montant au ciel. Et elle-même fut vue hautement et longuement avec eux élevée en l'air, tellement, que des apôtres et d'elle perdirent la vue.
« Les apôtres, au nom de N.-S., boutaient et chassaient les ennemis hors des créatures. Pareillement plusieurs enragés et hors de sens et démoniaques, au saint Nom de N.-S , elle a sanés et guéris. En un monastère de dames de religion, (iZ y) eut une religieuse enragée et hors de sens et moult tourmentée des ennemis d'enfer, et passionnée du grand mal duquel on choit [l'épi lepsie). Et si merveilleusement et par tant de manières, cette maladie la tenait, que les religieuses de son monastère en étaient grandement épouvantées et travaillées, tant de nuit que de jour, car il fallait qu'elles fussent aucunes fois k six ou sept pour la tenir, et aucunes fois toutes les religieuses ; ou autrement elle eut fait grand dommage à elle et aux autres. Et une chose merveilleuse était ; car il fut une année, quand cette forcenerie la tenait, c'était toujours quand on disait la sainte messe et l'office divin : dont les religieuses furent moult grevées. Car, où elle avait été coye (tranquille) et paisible depuis midi jusqu'à complies, tantôt qu'on sonnait le premier coup de matines, elle se dérivait de telle manière qu'il convenait que plusieurs religieuses demeurassent (hors) du divin office pour la tenir et garder. Pareillement, depuis le premier coup de primes jusques après la messe ; et ainsi par toutes les heures canoniales. Et, outre ce qu'elle était liée, si (néanmoins) la fallait-il tenir. Elle était, aucune fois, sur une couche toute coye, l'espace de deux ou trois jours, aussi raide "par tous ses membres comme un bâton tout
sec, tellement qu'on lui eût plutôt rompu les membres que ployer ; la bouche si épouvantablemcnt ouverte que on y eut bien mis un pain de tourte ; les yeux grands et hideusement ouverts. Et était ainsi sans parler et sans nul entendement, sans boire ni manger, et sans faire quelconque signe, fors piteusement soi complaindre. Une autre fois, la dite forcenerie la tenait et en telle manière qu'à peine, ni liée ni autrement, on ne la pouvait tenir. Et mangeait et buvait, tant qu'elle pouvait trouver des œufs tout entiers, des grosses pièces de bois, des pierres, des noyaux de cerises et de prunes, à plein poing. Elle ployait le fer, comme eût fait une autre (r/')une verte branchette. Et criait si haut, qu'il semblait que sa voix ne fût pas humaine. Et ni pour eau bénite, ni pour signe de la croix, ni pour oraison qu'on dit sur elle, elle ne se taisait. Aucune fois, en autre manière le dit mal la tenait ; car, avec ce qu'elle était sans connaissance comme une béte, elle rendait sang si abondamment par les yeux, par les joues, et par les oreilles, et pardessus la tète, et ainsi par toutes les parties de son corps, que c'était une chose désolablc à voir. Il plut à Dieu que les religieuses, qui étaient si afflictes que plus n'en pouvaient, se recordèrent de la petite ancelle de N.-S. qui était en lointaine région, et lui signifièrent par lettres la terrible maladie en laquelle était la dite pauvre religieuse, et le grand empêchement qu'elle faisait nuit et jour à tout le couvent. Et lui prièrent qu'il lui plût, par sa douceur et bénignité, avoir pitié et compassion d'elle, et de l avoir en ses dévotes prières et oraisons piteusement pour recommandée.. Chose merveilleuse fut: car, dès que les lettres furent envoyées, cette terrible maladie commençait fort à diminuer; et, quand elle les eut remues, plus fort, et conséquemment de mieux en mieux, tellement que par ses saintes prières et oraisons, finalement, elle fut entièrement sanée et guérie.
« Comme elle était une fois au couvent de Sainte-Claire dcVevay, situé au pays de Savoie, une jeune femme hors de sens et démoniaque, par ses parents et amis lui fut présentée et moult piteusement recommandée. Laquelle se-
crèlemcnt, suas lui signifier, toute la nuit forment (fermement) liée, la laissèrent en son oratoire : dont elle fut moult désolée, quand elle s'aperçut que point ne l'avaient remenée. Mais, nonobstant la désolation qu'elle eut qu'ils l'avaient là laissée, néanmoins de la pauvre malade elle eut grande pitié et compassion. Et retourna au sacrifice de sainte oraison, et pria N.-S. moult affectueusement et ferventement pour elle. Merveille fut : la dite malade s'endormit si longuement et si doucement, que, toute la nuit, point ne s'éveilla. En tant que ses parents et amis, quand ils la vinrent visiter au matin, ils la trouvèrent encore dormant. Auxquels la petite ancellc dit piteusement : — a Je vous prie au nom de Dieu que vous emmeniez votre fille ». — Quand ils l'eurent éveillée pour ce faire, ils la trouvèrent toute saine et guérie, et aussi sagement et gracieusement parlant que si jamais n'eût été malade, et d'aussi beau maintien et belle contenance que oneques avait été ; dont ils eurent merveilleusement grande liesse et consolation. Et moult chèrement et humblement rendirent grâces à la petite ancelle de N.-S. du grand bénéfice que Dieu avait fait à leur fille par ses prières : laquelle constamment répondit que ce n'était point par elle ni par son moyen. Maisx la jeune femme qui fut guérie affirma devant tous qu'elle était guérie et délivrée par les mérites et oraisons de la dite ancelle de N.-S., et qu'elle l'avait vue combattre en ses oraisons contre les ennemis d'enfer, desquels elle en fit issir cinq de son corps, qui l'avaient ainsi tenue et tourmentée.
« Les apôtres toutes langues parlaient et entendaient. Pareillement, tous langages du monde, et latin, et allemand, et autres *, par la grâce de Dieu, elle entendait.
« Entièrement aux apôtres fut cette grâce donnée, que s'ils buvaient chose venimeuse ou mortifère, elle ne leur faisait nul mal. De fait, la petite ancelle de N.-S. fut empoisonnée par deux fois, et, au nom de Dieu, elle le (sup) porta
1 D'autres historiens se bornent à dire quelle comprenait le latin, l'allemand, l'espsgnol et l'italien.
Stc COLETTE. 489
sans nul mal avoir. Et avait connaissance de ceux qui l'avaient fait, mais bénignement leur pardonna.
«.... Elle avait une merveilleuse charité à son prochain. Elle était tant ardente au regard du bien spirituel et corporel d'une chacune personne, que jamais ne pouvait avoir repos ni tranquillité en son esprit, si elle ne secourait ou aidait à l'indigence et nécessité d'autrui. Selon sa vocation et possibilité, volontiers se fut oubliée ; et, de fait, aucunes fois l'a fait pour secourir à la nécessité d'autrui. Une notable personne, par mauvaise fortune, était chue en grand danger et nécessité, et ne pouvait bonnement avec ses créditeurs convenir, ni soi acquitter. Elle fit tant, par sa fervente charité, que, par le bien d'autrui qu'elle avait en commande, elle (la notable personne) fut du péril et danger délivrée.
« Et si elle était charitable, quant à ceux qui étaient en vie, encore, quant aux trépassés, était-elle sans comparaison plus piteuse et plus charitable. Une chose merveilleuse était, comment elle désirait de les aider pour alléger leurs peines ; desquelles elle avait si grande compassion, que souvent elle disait que volontiers elle eût porté les peines que souffraient les âmes du purgatoire. Et pour cette cause, avec les spéciales oraisons que tous les jours elle disait pour leur délivrance, il (lui) plaisait moult que tous les jours de Tan, excepté les trois jours de la sainte Semaine, les religieuses, par tous les couvents, disent en communauté, l'office des trépassés. Il fut un religieux, de grande dignité et noble extraction, mais de large conscience et petite dévotion, lequel, par-dessus toute créature du monde, avait, en la petite ancelle de Notre-Seigneur et en ses singulières oraisons, grande Oance, et de son salut espérance. Et ne fut pas défraudé : car, elle étant en lointaine région, elle eut certaine connaissance de son trépas et des horribles peines et tourments qu'il devait souffrir. Outre plus, lui fut manifesté que, nonobstant qu'il serait grièvement puni, néanmoins, finalement, il ne perdrait point la joicpardurable. Pour lesquelles peines alléger, long espace de temps elle ne cessa de ferventement' prier Dieu
pour son àme, jusques à tant qu'elle eût claire connaissance qu'il était du tout expédié et pardurablement glorifié.
« L'abbé de Corbie, trépassé *, lequel avait fait tant de bien et de confort à ladite anccllc, elle eut claire connaissance qu'il avait Uni ses jours en grâce et qu'il était en voie de salut : car, en quelque lieu qu'elle fût, l'espace de sept uns, sans point faillir, il venait vers elle, pour avoir aidede ses saintes oraisons. Mais il venait en si horrible et épouvantable noise et tumulte et cliquement, comme des chaînes de fer, que c'était une chose terrible à ouïr. Et tantôt qu'il venait, elle se prenait très-fort à trembler, et devenait comme toute changée, de la peur qu'elle avait d'ouïr si terrible tempête. Et disait à ceux qu'elle voyait: — Voici cet abbé! — Elle pria Dieu si ardemment et si constamment que, en brief, il fut de ses peines délivré *.
« Un marchand, qui moult aimait la dite aneelle, trépassa de ce siècle, lequel, après son trépas, s'apparut a elle, quérant et demandant aide et secours, par le moyen de ses saintes prières et oraisons. Mais, quand il venait vers elle, c'était à si grande noise que merveille (était). Et était si chargé de tourments, qu'il semblait qu'il y eût un grand nombre de gens d'armes, cliquetant leurs armures les unes contre les autres, pour le grand bruit qu'ils faisaient. Elle ne lui faillit point en cette nécessité. Car, tant par elle comme par ses sœurs, elle lit dire bien trois cents psautiers, sans (compter) plusieurs messes et vigiles qu'elle fit dire, tant qu'il fut délivré de ses tourments.
« Quand il advenait qu'en ses couvents où elle était, aucun de ses religieux ou religieuses allât de vie à trépas, si elle était religieuse, elle allait par devers elle en l'infirmerie ; et s'il était religieux, elle le faisait apporter à la treillette de l'église, devant elle, pour être à son trépas. Et adonc, à cette dernière heure et extrême nécessité, de tout son pou-
1 Raoul de Royc mourut en M)8.
1 Ce miracli' et le suivant ne sont point mentionnés dans le Ma. du XV" bièc le, qui appartunt aux Clarissca d'Amunn.
Stc COLETTE. 491
voir et de tout ce que Dieu avait mis en elle par grâce, elle l'employait et exposait à leur faire aide et confort, en appelant et invoquant bénignement le nom de Dieu et sa miséricorde, et en exhortant le malade à être constant et ferme en la foi catholique, et en le fortifiant contre tous empêchements et présentations mauvaises que l'Ennemi lui pouvait faire, et aucunes fois en leur commandant ou faisant commander qu'ils se départissent. Par lequel aide et par ses œuvres charitables, le pauvre nécessiteux trépassant pouvait acquérir grâce pur devers Notre-Seigneur et évader les tourments pardurabtes.
« La pureté et netteté des vierges fut aussi en elle spécialement renouvelée Oncqucs elle ne dit ni ne put
ouïr des paroles quelconques sonnant légèreté ou déshonnéteté, sans qu'elle fût afflicte et désolée. Une fois entre les autres, il fut un homme charnel et dissolu, soi démontrant par dehors tel qu'il était par dedans, lequel la pure et nçtteancelle de Notre-Scigneur, qui était encore séculière, trouva en un monastère où dévotement elle priait Dieu. Par suggestion de l'Ennemi d'enfer, il s'en alla vers elle et lui dit paroles vilaines et déshonnétes. Auquel dolentement elle répondit-que Dieu lui voulût pardonner et donner connaissance. La chose ne^ fut pas longue que Dieu ne lui montrât qu'il avait mal fait d'offenser celle qui était élue pour être son épouse et amie. Car, comme il pensait issir hors du monastère par la grande porte qui était ouverte, oneques ne put passer outre, non plus que si l'ouverture eût été murée ; dont subitement il eut grande crainte et peur. Et plusieurs fois il recula et s'efforça de passer outre ladite porte, mais nullement il ne pouvait. Il ne savait {ce} qu'il devait faire, et s'il perdait le sens pour la grande frayeur qu'il avait pour cette chose non accoutumée qui lui était advenue. Finalement, il lui vint en souvenance que, par aventure, c'était pour les ordes et déshonnétes pu raies qu'il avait dites à la pure ancelle de Notre-Seigneur. Vers laquelle hâtivement il retourna et lui pria humblement merci. Auquel doucement elle répondit que Notre-Seigneur, par sa miséricorde, lui voulait pardonner. Et tantôt, sans difiiculté, issit hors de la porte.
Slc COLETTE.
« La dite pureté était si merveilleusement grande en elle, que plusieurs qui la fréquentaient se sentaient enclins à légèreté et impureté, mais par sa présence se trouvaient de la dite inclination préservés, fermes et constants a toute chasteté et netteté garder. Desquels y en avaient • aucuns de religion qui familièrement lui manifestèrent et révélèrent aucunes périlleuses tentations qu'ils avaient, et humblement lui recommandèrent leurs Ames. Merveille fut : car, incontinent à son regard, la tentation, et même la puissance de la mettre à exécution, leur fut si extrêmement ôtée, que, s'ils eussent voulu, ils n'eussent pu, et furent faits, quant à ce, impuissants.
« En France, fut un très-noble et très-puissant prince, lequel, avant qu'il eût ouï la dite ancelle, (était) mondain, pompeux, charnel et délicieux (voluptueux). Parle moyen d'elle, la mondanité fut transmue en religiosité, les pompes en humilité, la charnalité en spiritualité, et les délices en à prêtés. Lequel, après la réception du précieux corps de Notrc-Scigneur, a plusieurs fois affirmé, en présence de plusieurs notables personnes, que oneques depuis qu'il avait vu la dite ancelle en la face, n'avait eu tentation charnelle.
« Pareillement, en icclui royaume, était une noble et puissante dame de moult belle et bonne vie, de grande famé et renommée et de moult grande honnêteté, et de miséricorde et piété recommandée, laquelle avait plusieurs nobles enfants et fils et filles. Desquels fils l'un était aucune fois résidant à l'hôtel, lequel par tentation diabolique s'accointa d'une jeune fille, et mit en elle si (tel) désordonnement en son coeur, que, après plusieurs péchés commis en paroles, et en regards, et en attouchements illicites et déshonnètes, ils eurent consentement plénier et volonté déterminée d'accomplir le péché, s'ils eussent trouvé lieu, temps et opportunité de ce faire. Kt ainsi, comme ils persévéraient on ce damnablc propos, il revint un religieux que la dite dame avait envoyé par devers la petite ancelle, à laquelle elle avait singulier amour et dévotion. Et, de par elle, lui apporta une ceinture, c'est-a-dire une corde qu'elle avait necou-
S,e COLETTE. 493
tumé déporter sur son habit ; elle la lui présenta, en la présence de celui qui était ainsi charnellement tenté. Chose de grande admiration était ! car, incontinent qu'il vit la dite corde, fut entièrement changée sa mauvaise volonté. Et tellement qu'il était contraint de fuir et de laisser le lieu et la place où la dite fille était. Et quand il lui était force d'être où elle était, comme en la compagnie de sa noble dame de mère, il en avait horreur, et grande peine lui était. Et tellement y pourvut Notre-Seigneur, par les mérites de sa petite ancelle, que, en petit de temps, la dite fille, tout entière de son corps (c'est-à-dire vierge), fut notablement mariée. Et ainsi tous deux, qui charnellement étaient tentés, furent délivrés de damnable perdition, et le noble hôtel fut préservé de confusion. »
Dr la oertu be ydtinuf.
a Oncques ne montra signe de perturbation ou
impatience. Aucunes fois pour les très-grandes angoisses et douleurs qu'elle portait par dedans ou par dehors, comme assez on apercevait, piteusement on la complaignait, en lui disant : — « Hélas ! que vous souffrez grand peine ! » — Doucement elle répondait : — a Je me plains volontiers de peu de chose ». — Et tous ceux et celles de quelconque état qu'ils étaient ou ont été, qui l'ont persécutée ou fait dommage ou procuré tribulations, elle leur a voulu faire du bien. Et de fait, les a voulu honorer, exaucer et (re)commander. Et aucunes fois s'est présentée charitablement à eux pour voir toutes leurs nécessités.
« Quand les créatures la persécutaient elle leur faisait très-charitablement tous les biens qu'elle leur pouvait
faire corporellement et spirituellement Elle était plus
dolente de l'offense de Dieu ou du dommage qu'ils avaient en leur conscience qu'elle n'était de toutes les persécutions
4 tH
qu'on lui pouvait faire. Finalement, par ses mérites, ils revenaient ù. connaissance et étaient moult grandement désolés des afflictions qu'ils lui avaient données. Entre le9 autres, il y en eut un bien familier d'elle qui, par la procuration de l'Ennemi, par aucuns temps, si désolablement la persécuta, que toute la vraie et parfaite amour qu'il avait en elle , il la tourna à si merveilleuse haine qu'il ne la pouvait ouïr parler, ni approcher du lieu où elle était. Aucunes fois, quand il revenait de dehors la ville et approchait le couvent où elle était, par la tentation de l'Ennemi d'enfer il concevait une si grande tristesse que plusieurs fois s'en est retourné dehors, sans parv enir jusques à sa digne présence. Et fut tellement par la tentation aveuglé, qu'il disait que la grâce du Saint-Esprit n'était plus en elle et que le bien que Dieu avait disposé a faire par elle et par son moyen, il le ferait par une autre, laquelle il réputait de grand mérite devant Dieu : laquelle toutefois était une ignorante personne et de sens et d'entendement. Et outre plus, il la (Colette) fit traiter rudement et bien mal gracieusement, en la faisant discipliner inhumainement plusieurs fois jusqu'au sang. Et cette persécution nonobstant qu'elle lui fût griève, principalement pour le regard qu'elle avait à ceux qui la faisaient, néanmoins très-doucement la souffrit et (supporta, sans un seul mot sonner par impatience. Elle avait plus grande douleur et tristesse des plaies qu'ils faisaient à leurs âmes que de la peine et douleur qu'ils faisaient à son corps. Et comme N.-S.pria pour ses persécuteursxt pour aucuns d'iceux fut exaucé, ainsi pareillement, tant humblement et affectueusement comme elle put, elle pria pour eux, tant qu'elle fut exaucée. Et connurent clairement la tentation diabolique, l'exécration et aveuglement où il les avait mis, à la perdition pardusable qu'ils avaient encourus. Et eurent tout le temps de leur vie grande contrition et déplaisance.
« De plusieurs étrangers elle fut persécutée entre lesquels d'un grand, famé et renommé, dont les œuvres n'étaient point correspondantes au (re)nom , qui en secret et en public lui fit moult persécutions. Et lui fit faire cruel empêchement et lui dit de vive voix et tout à certes [sérieuse-
ment) quelle et tout son fuit entièrement il détruirait. Auquel humblement elle répondit qu elle avait espérance en la bonté de Dieu, qu'il conserverait ce qui pour lui avait été fait.
« D'aucuns clercs fut-elle aussi persécutée, entre lesquels il y en eut deux gradués, demeurant en une cité en laquelle eut moult d'adversaires. Desquels lesdits deux furent les principaux de la persécution, et composèrent plusieurs articles contre elle faussement et mauvaisement, et contre tout son fait, contenant qu'elle était hérétique, sentant mal de la foi, favorable ès opinions des Pragois et plusieurs autres abominables et détestables articles, lesquels ils publièrent devant tous, pour lui faire empêchement, et à ses saintes entreprises. Mais de tout ce qu'ils pouvaient dire ou faire, oneques une seule complainte ni quérimonie {reproche) elle ne lit. Ains doucement et pacifiquement le porta et souffrit. Et si les élus de Dieu se taisent en leurs persécutions, on ne doit pas moins (redouter le rigoureux jugement de Dieu. L'un de ces clercs dessus dits, voyant qu'il ne pouvait parvenir à sa perverse entreprise, se partit de la cité et alla faire sa résidence autre part, et assez tôt après il termina ses jours. L'autre demeura douloureusement malade, en laquelle maladie plusieurs fois réclamait piteusement l'ancelle de N.-S., comme s'il eût voulu dire, selon le jugement d'aucuns qui le visitèrent, que injustement l'avait persécutée et (que) justement il était puni. Et en cette douloureuse maladie il termina ses jours.
« Aucuns riches mondains, ignorant sa sainte vie et pauvreté évangélique, l'ont aucune fois diffamée et persécutée de paroles injurieuses, disant que c'était une riche femme, pleine d'or et d'argent, prêtant à usure, et maintenant {le) change (à) trois ou quatre, comme à Paris, à Bruges et à Gand. Et faussement le disaient; car elle aimait tant sainte pauvreté qu'elle eût mieux aimée être écorchéc toute vive que de consentir seulement à ta pensée de le faire.
« Plusieurs nobles seigneurs, à l'instance et requête
1 Dca partisans de Jérôme de Prague.
490 Stc COLETTE.
d'aucuns mal conditionnés, lui donnèrent grande vexation et griève tribulation, pour l'occasion d'aucune habitation qu'ils voulaient mettre en autre usage qu'elle ne devait être. Et, pour ce faire, firent plusieurs autres assemblées contre la petite ancelle de N.-S. En la fin, N.-S. pourvut à son honneur en telle manière que les principaux, en trèsbrief temps, allèrent de vie à trépas »
De la consommation bc oco jour* et de eon trrpae.
« En l'âge de soixante-six ans, l'ancellede N.-S., nonobstant qu'elle fût moult faible et débile, tant par la nécessité corporelle et ancienneté, comme pour les grièves peines et tourments que, par le plaisir de Dieu, elle portait, néanmoins elle était toute prête de recommencer à bien faire, comme si elle eût été bien puissante et comme si elle n'eût oneques bien fait. Oncques ne fut trouvée recrande (fatiguée) de bien faire, ni si travaillée de porter peine qu'elle ne fût prête de remployer toute sa puissance à toutes choses touchant l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Et plusieurs fois, quand elle se devait partir d'aucuns de ses couvents pour aller autre part, pour augmenter et accroître l'honneur de Dieu , elle était tant débile et si faible qu'elle ne se pouvait soutenir et semblait qu'on ne la pourrait mener une lieue loin sans rendre l'esprit. Mais elle entreprenait courageusement la peine et le labeur pour l'amour de Dieu, disant qu'elle était prête de mourir la où il plairait à Dieu , aux champs ou en la ville. Et quand ceux et celles de sa compagnie étaient aucunes fois si travaillés que plus n'en pouvaient , elle était de cœur si vive et fervente pour veiller et travailler et pour N.-S. prier, qu'il semblait que oncques n'avait été lassée ni travaillée. Et ainsi tout le temps de sa vie, en la vigne de N.-S. qui est l'Église militante , en laquelle est située la plante fructueuse de sainte
religion, elle a vertueusement et persévéramment labouré, jusques en la fin de son trépas, lequel trépas plusieurs fois elle a prédit. Et premièrement, dit qu'elle ne vivrait pas plus de deux ans; et ainsi fut-il. Puis après, plus particulièrement, elle dit que sa vie ne serait pas longue. Et, par l'espace de trois semaines devant son trépas, elle dit déterminément qu'elle s'en allait à Dieu. Et convoqua ses sœurs et les exhorta et admonesta moult doucement et affectueusement qu'elles fussent vraies et parfaites religieuses, aimant Dieu souverainement et gardant leurs règles et déclarations d'icelle loyalement, en lui rendant entièrement tout ce qu'elles lui avaient voué et promis. Et plusieurs autres monitions saintes et salutaires elle leur fit. Et après, leur prédit la manière de son définement, en leur disant : — « Ne vous attendez pas que je vous dise aucune chose à mon trépas , car rien je ne vous dirai, ni parlerai à vous ». — Et à son père confesseur, entre plusieurs choses qu'elle lui dit, ce fut une chose que bien il savait et qu'autre fois lui avait manifestée ; et (ce) fut de la réformation de l'ordre de Mgr S. François que N.-S. la contraignit de faire. Et furent ses paroles en cette forme dites : — « Mon père, ce que j'ai fait, je l'ai fait de par N.-S., et nonobstant que je sois une grande pécheresse et toute défectueuse, si je l'avais encore à faire, je ne sais comment je la ferais, hors par la manière que je l'ai faite ». — Le vingt-sixième jour de février, par un jour de dimanche 1 , elle fut confessée au matin et reçut en la sainte messe le précieux corps de N.-S. Et la nuit ensuivant, elle fut visitée de N.-S. moult spécialement. Après laquelle Visitation elle fut comme en l'état d'innocence, et n'avait cure ni sollicitude des choses du monde, fors que de Dieu prier et orer (supplier) vocalement et mentalement. Et avec ce, elle avait une grande faiblesse, non accoutumée d'avoir. Pour quoi son père confesseur douta qu'elle s'en devait tantôt aller à N.-S. Et pour ce doute, il lui administra Ja
1 Colette était alors à Gand, où elle arriva le 6 décembre 104(5. Ce couvent, appelé la Petite Heihléem, fut peuplé en 1442 et eut pour première ubbesse Odette, fille du duc de Bourgogne.
41)8 Su COLETTE.
sainte huile et extrême onction. Et après, il lut les saintes passions de N.-S. en sa présence. En la fin desquelles, il aperçut par quelque signe que ce n'était pas encore l'heure qu'elle devait trépasser. Pour quoi il se partit , et (le) lendemain qui fut le jour du lundi au matin, à l'heure de six heures , le dit confesseur, comme il était accoutumé, s'en alla en son oratoire , pour célébrer la sainte messe devant elle. Et la trouva prête et disposée pour l'ouïr, pareillement comme elle avait accoutumé de faire, quand elle était en bonne santé. Dont il était en grande admiration comment elle était ainsi restaurée (si) brièvement, que bonnement ce ne se pouvait faire sans grâce spéciale de Dieu. La dite messe il célébra, et elle l'ouït moult dévotement. Et le trèsprécieux corps de N.-S., en grande révérence et abondance de larmes, elle adora. Et conséquemment, tous les jours de la semaine, en semblable dévotion et révérence, elle ouït la messe, jusqu'à celle du samedi qui fut la dernière qu'elle ouït. Et étaient les quatre-temps et le quatrième jour du mois de mars. Laquelle messe, en grande dévotion et révérence, et plus grande abondance de larmes elle ouït qu'elle n'avait fait des autres. Et est à savoir qu'après que N.-S. l'avait ainsi visitée spécialement, elle eut quatre choses. La première, elle porta une grande, griève et étrange peine, non accoutumée d'avoir, laquelle, comme elle dit à son père confesseur, N.-S. lui avait donnée; et lui dura jusqu'au dernier soupir. Secondement, tout son temps elle voulait occuper au sacrifice de sainte oraison, et pour lors à nulle autre chose ne voulait entendre. Tiercement, tous les jours, sans point faillir, elle ouït la sainte messe. Quartement, nonobstant qu'elle n'yssait (sortait) point hors de son oratoire, de tout ce qui se faisait au couvent elle avait aussi parfaite connaissance, comme si elle eût été présente a le faire. Son père confesseur et son compagnon, pour tant qu'ils ne voulaient point qu'elle rendît son âme h Dieu qu'ils ne fussent présents , comme il appartenait bien , s'avancèrent et entrèrent avant qu'il fût temps, afin qu'il n'y eût faute qu'ils n'y fussent présents. Et ne vinrent pas tantôt en sa présence ; mais incontinent elle en eut claire connaissance
et dit pleinement qu'ils étaient dedans. Le vendredi, à vêpres, elle parla doucement et confortablement aux frères. Et le samedi, après la messe, très-humblement elle prit congé d'eux. Et assez tôt après son oraison faite, à huit heures, elle s'en alla vers sa couche, et se signa du signe de la croix, lequel tant chèrement elle avait aimé, et dit : — Voici la dernière couchée. — Et elle-même se mit dessus la couche, tout ainsi vêtue comme elle avait accoutumé, et le voile noir sur son chef, lequel notre Saint-Père le Pape lui bailla et affubla, quand il la fit professe et abbesse. Et ainsi comme elle avait prédit, ainsi fit-elle ; car incontinent elle ferma la bouche et les yeux, et oneques depuis ne furent ouverts. Et néanmoins, elle savait tout ce qu'on faisait autour d'elle, comme si clairement elle l'eût vu. Pour lui faire quelque confort, les sœurs lui apportèrent un oreiller de plume ; mais tantôt elle l'aperçut et le connut, et le bouta arrière d'elle. Quarante-huit heures fut-elle sur ladite couche, en la peine que Dieu spécialement lui avait donnée, sans parler, sans*regarder et sans faire quelconques gestes, ni manières, ni signes en la face, ni en quelconque autre membre, fors que toute honnêteté et sainteté, et sans muer couleur. Le lundi en suivant qui fut le sixième jour de mars, l'an de Notre-Scigneur 14 47 *,a 8 heures devant midi, en la présence de toutes les religieuses du couvent de Gand, de son père confesseur et son compagnon, trèshumblement elle termina ses jours. Et se partit sa belle ame de son précieux corps, et se rendit à Dieu, son benoît Créateur. Et fut reçue, comme piteusement nous croyons, sans point douter, en la vie pardurable. Elle demeura en la couleur en laquelle elle trépassa, l'espace de douze heures après son trépas. Puis, soudainement, tout son corps fut transmué en une merveilleuse beauté, il était blanc comme neige, et les veines qui se démontraient parmi le blanc étaient comme fin azur. Et tous ses membres étaient si blancs et nets, si ductibles et traitables, si odoriférants et souef (suavement) flairants, qu'ils semblaient bien être
1 En 1446, si l'on fait commencer Vannée au jour de Pâquep.
Su> COLETTE.
membres représentant l'état d'innocence et de tonte pureté et netteté. Plus de trente personnes la vinrent visiter, une partie par dévotion, et l'autre par admiration. Le troisième jour après son trépas, son beau et virginal corps, tel comme il était, sans rien muer de sa beauté, simplement et dévotement fut enseveli, comme elle avait ordonné longtemps devant son trôpas. Plusieurs fois elle avait dit comment Notre-Seigneur voulut, pour l'amour de nous, mourir pauvrement et simplement en l'air, sans point de couverture : pareillement elle voulait être pauvrement et simplement ensevelie en l'air et auprès du cloître, sans luisier (cercueil) et sans bière, mais seulement rendue à sa mère la terre, sans autre chose ».
« En aucuns de ses couvents qu'elle aimait spécialement pour la sainte pauvreté qui y était et reluisait, à l'heure de son trépas, fut ouïe de plusieurs religieuses une grande multitude d'angèles qui moult doucement chantaient de merveilleuses mélodies non jamais pareilles ouïes. Entre lesquelles une voix angélique fut ouïe, disant que vénérable religieuse sœur Colette était allée a Dieu. En un autre de ses couvents, était une dévote religieuse qui tout le temps de sa vie avait (eu) singulier amour et dévotion à elle. Au temps de son trépas, la dite religieuse, étant en région bien lointaine, devant minuit, disant le nombre de cent Pater noster, par trois fois moult glorieusement elle s'apparut à elle, et visiblement lui démontra toute sa personne moult belle et merveilleusement clair reluisant. Mais la face elle ne pouvait voir, pour une excessive clarté qui était comme un soleil resplendissant endroit (autour de) son chef. Et fut cette vision faite en telle manière que ladite religieuse était au dortoir auprès d'une fenêtre, laquelle elle pouvait ouvrir quand il lui plaisait, et par icelle fenêtre elle vit la
1 » Le monastère qui a vu mourir Ste Colette, dit M. l'abbé Douillet [Petit stbrégé, etc., p. 23», et le cimetière où elle a si longtemps reposé sont devenus une propriété profune. La ville de Gand, si chrétienne, si dérouée à Ste Colette, ne rcndra-t-ellc pas à la religion ces lieux bénis f »
S,r COLETTE.
petite aneelle de Notre-Seigneur, qui était en la place où autrefois avait été son oratoire, en laquelle par trois fois se manifesta à ladite religieuse, en la clarté et lumière devant dites, tandis qu elle disait le nombre de cent Pater noster.
a Pareillement, en un autre couvent moult distant de celui où elle trépassa, était une religieuse moult désirant de la voir ; car oncques ne l'avait vue, et lui semblait que si elle l avait vue, il lui en serait de mieux tout le temps de sa vie. Et afin que son désir pût être accompli, en toutes ses oraisons elle faisait requête spéciale à la glorieuse Vierge Marie qu'elle lui voulût mettre en son cœur de venir visiter le couvent où elle demeurait. Entre les autres oraisons qu'elle en fit, elle dit en l'honneur de la glorieuse Vierge Marie six mille Ave Maria. Et par la bonté de Dieu et l'intercession de sa douce Mère, elle ne fut pas défraudée de son saint désir. Car, en la nuit après qu'elle trépassa, elle ouït après matines par trois fois frapper en l'oratoire de sa glorieuse Mère, tellement qu'elle fut tout éveillée. Puis après, elle ouït ouvrir l'huis dudit oratoire et le reclore. Et tantôt après, elle vit venir une moult plaisante et vénérable religieuse de belle stature et de si grande beauté qu'elle ne savait ni pouvait [le) réciter. Car merveilleusement elle était claire et luisante, et sa face tant resplendissante quelle semblait être clarté de cristal contre le soleil . Laquelle vénérable religieuse, en allant par le dortoir, trois fois s'arrêta. Et auprès («f ) elle était un beau petit enfant, clair et resplendissant en la face, lequel disait et répliquait : — C'est sœur Colette ! c'est sœur Colette ! — Quand la dite religieuse tout éveillée eut ouï cette voix et vu celle que tant désirait voir, elle eut une moult grande joie et consolation en son cœur, et cuida crier aux autres religieuses et leur dire : Regardez ! regardez î Mais elle ne put ouvrir la bouche. Etadonc elle pensa que ladite vénérable religieuse faisait sa Visitation par le couvent, comme autrefois. Elle, étant novice, avait ouï dire que, nonobstant qu'elle ne les visitait point corporcllement, si (néanmoins) les visitait-elle spirituellement; et pour cette cause elle pensa qu'elle faisait la dite Visitation. Et quand elle fut jusqu'à la porte du
dortoir, elle s'évanouit. (Le) lendemain, la dite religieuse k qui cette vision fut faite, vers l'heure de tierce qui était proprement l'heure en laquelle la glorieuse ancelle de Notre-Seigneur rendit l'âme à Dieu, entra en l'église toute seule pour faire son oraison devant Notre-Seigneur. Et incontinent qu'elle fut à genoux, elle ouït une grande multitude de voix moult hautes, et élevées et claires, qui semblaient mieux être voix desangèles qu'humaines. Et étaient tant douces et plaisantes et parfaitement délectables à ouïr qu'il lui semblait qu'on ne pouvait au monde ouïr plus mélodieuse voix. Et, en levant la face en haut, et jetant les yeux vers le ciel, elle vit la face belle et claire et resplendissante de la vénérable religieuse qu'elle avait vue après matines. Laquelle, comme il lui était avis, moult glorieusement était au milieu de ceux qui si mélodieusement chantaient. Et nonobstant que pour lors elle ne la connût point, néanmoins elle crut après pieusement que c'était l'âme glorieuse de la vénérable religieuse sœur Colette, que les benoîts angèles portaient joyeusement en paradis.
« Encore en un autre de ses couvents, était une dévote religieuse, laquelle, au temps que la dite ancelle de Notre- Seigneur trépassa, elle étant en oraison, vit une moult vénérable, plaisante et bien ordonnée procession en laquelle, avec la personne de Jésus-Christ et de sa glorieuse Vierge Mère, était une grande multitude d'angèles, et les patriarches, prophètes, apôtres, confesseurs, vierges, et grande abondance de Frères Mineurs et de religieuses de sainte Claire, qui tous moult composément étaient ordonnés, et richement et précieusement parés et aornés. Et tous ensemble chantaient une chanson tant joyeusement et mélodieusement, que oneques telle douceur ni semblable mélodie, ce lui semblait, ne furent ouïes. Et, au droit milieu de ladite procession, était l'âme de la petite ancelle de Notre- Seigneur excellemment claire et belle, et plus reluisante et resplendissante que n'est le soleil. Laquelle, en une merveilleuse joie et liesse, et en un indicible honneur et révérence, ils menaient en paradis. Assez tôt après icelle vénérable procession, ensuivait une autre de grande humilité
et dévotion, qui était d'une grande multitude de gens, hommes et femmes de tous états. Et ils semblaient avoir été détenus et prisonniers, et tous avaient les mains jointes et leurs chefs inclinés en bas humblement. Entre lesquels, la religieuse vit sa propre mère, laquelle était moult lie (contente) et joyeuse. Et lui demanda comment il lui était, et elle lui répondit que très-bien. Et lui récita que la première procession était l'Ame glorieuse de la petite ancelle de Notre-Seigneur, laquelle ainsi joyeusement et honorablement on menait en paradis ; et la seconde procession était des Ames du purgatoire, qui avaient été délivrées de leurs peines par les mérites et intercession de la dite ancelle de Notre-Seigneur, dont elle était une, qui, toutes, s'en allaient, après elle, au royaume de- paradis.
« Une autre moult dévote personne de grande pénitence et austérité, et de grande perfection, en son ravissement, vit, par une grande multitude d'angèles, moult joyeusement et mélodieusement, sa glorieuse âme portée en paradis, auquel nous veuille tous mener, par les mérites de la petite ancelle sœur Colette, le benoît Fils de Dieu, qui, avec le Père et le Saint-Esprit, en une parfaite Trinité, est un seul Dieu tout-puissant sans fin et sans commencement. Amen, Jésus. »
Dre tnirarlce be «crue Colette, ancelle be ttotre-Seigncur 3rsu9-<8l)ri6t, qu'elle a fait» en ea pleine uie.
« A l'honneur de Dieu et de la glorieuse Vierge Marie, mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ci-après seront récités aucuns miracles que Dieu a voulu faire pour la petite ancelle, en son vivant »
Ve reuc qui furent reaeuecttf'e.
« En la cité de Besançon, était une fille qui fut
morte-née, laquelle, en espérance que Dieu lui ferait
S,r COLKÏTE.
grâce, fut portée toule morte à l'église, aux fonts de baptême. Mais, telle qu elle y fut portée, telle en fut-elle rapportée, sans vie et sans baptême. Adonc, moult piteusement elle fut recommandée à la petite ancclle de Notre- Seigneur, et trouva-t-on manière d'avoir un de ses couvrechef, dans lequel l'enfant morte fut enveloppée et ainsi portée la seconde fois à l'église. En laquelle, en la sainte prière de la dite ancelle, elle reçut vie, et fut ressuscitée et régénérée aux saints fonts de baptême. Et pour l'honneur et révérence de sa personne, son nom lui fut imposé, et fut appelée Colette. Puis après, quand elle eut âge convenable, en grande humilité et dévotion, elle lui fut représentée pour la recevoir en religion, en laquelle, par la grâce de Dieu et les mérites de sa glorieuse Mère, e*lc y a honorablement et vertueusement persévéré. Et elle se nomme sœur Colette Prucette
a La seconde personne qui fut ressuscitée par ses prières était aussi de Besançon, et était un fils nommé Jean Boisât, qui est encore, pour le présent, vivant, et est un notable homme bourgeois de la dite cité, lequel ( reconnaît et confesse, et pareillement ceux de son appartenance et connaissance, que, par les mérites et saintes prières de la petite ancelle de Notre-Seigneur, il a été ressuscité. Et est une chose en la dite ville moult connue, et entre les frères et sœurs des couvents de la dite ancelle, toute notoire et commune. Mais, la manière comment ce fut, je ne l'ai pas écrit, pour la cause que je ne le sais pas bien.
« La tierce personne, qui fut par ses prières ressuscitée, fut un enfant mort devant qu'il put avoir le baptême, de la mort duquel elle eut moult grande pitié et compassion. Et fit tant que l'enfant qui était en terre profane fut déterré et apporté en sa présence. Et, par ses saintes prières et oraisons, il fut ressuscité et fut baptisé, et véquit après le baptême bien l'espace de demi-an ; et le voulut nourrir une
1 Ce miracle, arrivé en 1410, est mentionné dans le procès de béatification. Colette Prucette a été religieuse au couvent de Pontà-Mouason, fondé en 1447 par René d'Anjou, duc de Lorraine.
dame chevaleresse, par dévotion et charité, pour l'occasion qu'il avait été ressuscité.
« La quarte personne fut un frère Mineur nommé frère François Claret1, qui, par l'espace de trente ans ou plus, a demeuré avec la petite ancelle de Notre-Seigneur, en lui faisant humainement et charitablement moult confort [secours) et subsides, et à tous ses couvents moult de confortables et profitables services. Lequel, dans une ville nommée Lons-lc-Saulnier, comme il plut à Dieu, chut en une longue et griève maladie, tellement qu'il fut tenu pour mort. Et pour avoir été mort, est-il toujours réputé. Après laquelle mort, selon le jugement de sa conscience, il lui semblait qu'il fût mené devant le jugement de Dieu, pour avoir grâce et miséricorde. Puis, fut envoyé devers la glorieuse Vierge Marie ; après, devant les Apôtres ; et puis, devant les Martyrs; après, devant les Confesseurs; après, devant les Vierges. Et tous uniformément le jugèrent a être rendu et redonné à sœur Colette, par l'intercession et supplication de laquelle, l ame fut remise au corps et fut ressuscitée. Assez tôt après, il fut tout sané et guéri. Et, de ces quatre personnes ressuscitées, en sont encore trois vivantes qui testifient véritablement avoir été, par la petite ancelle de Notre-Seigneur, ressuscitées. »
De crus qui furent bc pc'ril bc mort brltorn.
« Plusieurs, par ses saints mérites et oraisons, ont évadé les périls de mort corporelle, entre lesquels le père révérend frère Henri de la Balme, étant au couvent de Castres, situé au pays d'Albigeois, fut moult grandement et mortellement malade. Et de la fin de ses jours, elle étant en
1 Colette avait choisi le P. Claret pour premier custode des frères Mineurs de Dôle, dont le couvent fut le chef-lieu de la Réforme. Le P. Claret, ainsi que le P. De Vaux, asbisla à la mort de Ste Colette.
;>JG s" COLETTE.
Basse terre [Bas Languedoc), au couvent de Lésignan, elle eut claire connaissance. Dont elle fut moult dolente et afflicte. Et, après qu'elle eut fait moult grande diligence de lui pourvoir de toutes choses, selon sa possibilité, qui lui pouvaient être profitables et convenables pour sa santé, nonobstant qu'il fît un moult mauvais temps et dangereux, elle se fit transporter légèrement et hâtivement par devers lui, pour le secourir à cette extrême nécessité. Et le trouva en disposition de brièvement mourir. Et tantôt retourna au souverain Médecin par ses dévotes prières, et si efficacement elle s'y employa, que, dès la première journée, il commença à mieux avoir santé qu'il n'avait eu par devant, et encore mieux la seconde, et ainsi, conséquemment, de mieux en mieux, tellement qu'elle le ramena avec elle. Et fut, par les mérites de ses saiutes prières et oraisons, délivré du péril de mort.
• Pareillement, un autre religieux, député pour son service, par une grande pestilence en laquelle plusieurs séculiers et réguliers allèrent de vie ù trépas, fut si grièvement et si grandement infecté de la dite pestilence, que nulle espérance on n'avait que nullement pût échapper ou évader la mort. Et outre plus, deux notables docteurs en médecine, desquels l'un était doyen de la Faculté de médecine de Montpellier, en allant visiter un grand et puissant prince grièvement malade en icelle région, par dévotion et charité firent leur trépas par devers (c'est-à-dire allèrent visiter) la petite ancelle de Notre-Seigneur ; et, à la requête d'elle, visitèrent le religieux malade et infecté. Lesquels deux, (ayant) vu et examiné ce qu'il appartient à voir et examiner en telle infirmité, en la présence d'elle, le jugèrent, sans point de remède, devoir en brief mourir, et assignèrent le jour que, naturellement, ne pouvait passer sans mourir. A quoi bénignement elle répondit que Dieu est par-dessus nature. — Vrai est, dirent-ils, mais si Dieu n'y œuvre spécialement, il n'est (pas) possible chose, par nature, qu'il puisse vivre le jour dit. — Une chose merveilleuse fut : car le religieux malade et jugé à mort par eux revint, par la grâce de Dieu et les prières de la petite an-
celle, tantôt en bonne prospérité. Et l'un d'iceux docteurs fut après bientôt malade, et si grièvement, qu'il en mourut. Et l'autre, qui était le doyen, fut, par l'espace de longtemps, moult douloureusement malade, lequel eut après, pour l'expérience de ce qu'il vit, grande dévotion à la petite ancelle de Notre-Seigneur.
« Une moult notable bourgeoise avait une très-belle fille que moult chèrement elle aimait, laquelle chut en griève maladie. Tous ceux et celles qui la visitaient jugeaient qu'il n'était pas possible qu'elle pût de cette maladie évader la mort. Dont la mère était excessivement dolejite, et la vint en grande tristesse et amertume de cœur recommander à la petite ancelle de N.-S., laquelle moult grandement, par ses saintes exhortations, la consola et conforta. Puis, lui dit liement (joyeusement) : — Va sûrement, car tu trouveras ta fille en meilleure disposition que tu l'as laissée, et saine, et guérie. Et, comme elle lui avait dit, la trouva sanée, dont elle en fut moult grandement réconfortée.
« Une religieuse d'autre religion, désirant de corriger sa vie et amender, par licence de ses souverains se transporta en l'ordre de sainte Claire, et pria de faire sa résidence au couvent où la petite ancelle demeurait. Un petit de temps après qu'elle fut venue, une si griève maladie lui prit qu'on n'attendait que sa mort. Et de fait, fut faite fosse pour l'enterrer. Voyant la dite ancelle l'intention pour quoi son état elle avait transmué, et le petit espace qu'elle avait eu pour l'accomplir, elle retourna au sacrifice de sainte oraison, et requit et pria N.-S., qu'il lui plût de sa grâce donner répit et dilation (délai) à la dite religieuse malade, jusques à tant qu'elle eût fait pénitence de ses péchés. A laquelle requête et prière N.-S. miséricordieusement condescendit. Et fut tantôt icelle religieuse guérie, et véquit après plus de trente ans. »
De (tut qui bte périls oco taux furent ï>f lierre.
« Cette noble et puissante dame, comtesse de Genève, qui tant charitablement la reçut, en sa persécution, une
S,f COLETTE.
fois passant par un passage d'eau, que nécessairement il fallait passer, lequel était moult difficile et dangereux à passer, par faute de bonne conduite, prit le passage ou plu s haut ou plus bas qu elle ne devait, tellement qu'elle se dévoya si grandement que le cheval qui la portait se bouta en une si profonde fosse et si périlleuse eau, qu'on perdît d'elle et de son cheval entièrement la vue. La petite ancelle de Notre-Seigneur, toute piteuse et charitable, qui, en telle nécessité, ni en quelconque autre, ne lui eût pu faillir, éleva son ardent cœur par fervente oraison, en la recommandant à Dieu. Et tantôt, par sa sainte grâce, elle parvint saiivem:.mt à [In] rive, sans avoir nul mal.
« Une autre fois, comme elle allait visiter aucuns do ses couvents, les eaux étaient fort grandes, et, par spécial, la rivière du Doubs, qui passe par Besancon et par Dole. Par inadvertance, un homme d'honneur, qui menait une des religieuses sur son cheval, entra en un très-périlleux passage où l'eau était si grande et profonde qu'ils furent comme tout plongés dedans. Et la force de l'eau les menait avant, et les réputait-on comme tous perdus et noyés. La petite ancelle de N.-S. clamait et criait à Dieu &ide si hautement et si douloureusement qu'elle fut de lui ouïe et exaucée. Et les amena l'eau jusques à la rive. Et ainsi par ses mérites et dévotes prières furent délivrés du péril d'être noyés.
« Encore une autre fois, le docteur en théologie dont il est fait mention au chapitre du Don de prophétie (Pierre Psalmon), entra dedans une très-grande eau et périlleuse, et se bouta si avant, que lui et son cheval churent en une grande fosse et abîme sans fond et arrière de rive, où il ne savait plus trouver de remède pour évader le péril de la mort. La petite ancelle de Notre-Seigneur lui vint en mémoire, et en son cœur humblement la pria que devant Dieu lui voulût aider en icelle nécessité de mort où il était. Et tantôt, parla grâce de Dieu, lui et son cheval parvinrent" à rive sauvement.
« Un notable homme du pays de Bourgogne eut connaissance de la petite ancelle de Notre-Seigneur. En pas-
Ste COLETTE
sant une rivière sur son cheval, il chut d'épouvantement lui et son cheval en profonde fosse tellement qu'il cuidait être noyé. Il se recommanda à Dieu et aux mérites de sa petite ancelle. Et tantôt il se trouva dehors, dont il eut encore plus grande amour et dévotion à elle qu'il n'avait eu.
« Comme ladite ancelle de Notre-Seigneur était au couvent de Ste-Claire de Vevay, un notable ouvrier en maçonnerie, nommé Jacquemont, qui avait la charge des ouvriers du dit couvent, était une fois sur la rivière du lac (de Genève), avec plusieurs autres qui amenaient aucunes matières convenables pour les édifices du dit couvent. Lequel lac fut si subitement et tempestueusement commu et troublé qu'ils furent en grand péril d'être noyés. Lequel péril ladite ancelle tantôt sentit et connut en son esprit. Et hâtivement elle appela son père confesseur et lui pria humblement que sans délai il se transportât à l'entre-deux et qu'il (le) signât dévotement du signe de la croix. Et incontinent qu'il l'eut fait, doucement et sûrement arrivèrent au port, et joyeusement les amena jusques à la présence de la petite ancelle de Notre-Seigneur.
« Une autre fois, comme ladite ancelle menait ses religieuses en aucun de ses couvents, par inadvertance du charton (conducteur), le car (voiture) où elles étaient chut en l'eau en périlleux trou ou pertuis. Desquelles religieuses l'une cuida être perdue et noyée, si ce n'eût été (que), par les mérites de la dite ancelle, laquelle religieuse soudainement se trouva sur la rive de l'eau, en toute sûreté, sans point de connaissance. Comment elle y alla ou comment elle y fut mise, oneques ne le sut dire, quand on lui demanda. »
©'aucune qui furent fct d)artre (racl)ot) beliorr», tt b'nutrfo qui furent en urieon conforte*.
« Entre les autres qui furent de Chartres et de prisons délivrés, il y en eut un, notable religieux de l'ordre des
S,tf COLETTE.
Frères Mineurs ' , homme de grande perfection, et moult désirant d'augmenter la vraie foi catholique, pour laquelle il eût volontiers offert sa vie et sacrifié son corps à Dieu, s'il eût trouvé convenable opportunité. Et pour son désir effectuer, il alla entre les Sarrasins, et il fut pris d'iceux et lié cruellement et mis en chartrc obscure et épouvantable. En laquelle il fut consolablement visité de la petite ancelle de Notre-Seigneur, comme lui-môme il témoignait après sa délivrance. Et lui manifesta qu'il serait en brief délivré et qu'il serait de Dieu réservé à faire autre œuvre que celle qu'il désirait faire, et ainsi fut-il.
« Assez près d'un couvent de la petite ancelle de Notre- Seigneur, était une horrible et cruelle prison habitée et fréquentée des ennemis d'enfer. Lesquels aux pauvres prisonniers faisaient moult désolation, spécialement depuis le jour défaillant (tombant) jusqu'à l'heure que la cloche du dit couvent de Poligny sonnait pour Matines, ils leur faisaient moult d'afflictions. Mais incontinent que les religieuses sonnaient pour faire l'office de Notre-Seigneur à Matines, ils s'enfuyaient et plus ne les tourmentaient. Pour quoi les personnes d'étranges nations et autres demandèrent quelle était cette cloche qui tant leur faisait de confort et de réfrigère. Et on leur répondit que c'était la cloche du couvent des religieuses de la petite ancelle de Notre-Seigneur, dont ils louèrent Dieu et dirent que c'était une cloche de bénédiction. »
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a En la cité de Besançon, (il y) eut une notable femme qui moult angoisseusement et douloureusement travaillait
1 Le P. Sylvère (liv. III, chap. vi) nous dit qu'il était l'oncle de lierre d'Arsy, visiteur des couvents franciscains réformés, duquel il sera question plus loin, page 518.
d enfant ; et n'avait-on nulle espérance qu elle pût vive enfanter. Et si elle enfantait, vu l'excessive douleur et peine que à l'enfanter souffrirait, l'un et l'autre, c'est-à-dire la mère y perdrait la vie, et l'enfant en serait privé. La désolée et tourmentée mère travaillante fut recommandée à la petite ancelle de Notre-Seigneur, laquelle si ferventement s'employa à prier Dieu que, la vie sauve, la mère enfanta, et l'enfant eut vie et fut baptisé et régénéré aux saints fonts de baptême.
« En une bonne ville de Bourgogne, il y eut une notable bourgeoise qui conçut plusieurs enfants, lesquels, pour aucune infirmité, ne les pouvait porter jusques au terme constitué. Par quoi, en grande déplaisancc et tristesse, les enfantait morts-nés. Il plut à Dieu quelle vint à la connaissance de la petite ancelle de Notre-Seigneur. Et vint à elle et lui manifesta son fait et (se) recommanda à ses saintes prières et oraisons, par lesquelles obtint grâce de Notre- Seigneur. Depuis, tous les enfans qu'elle enfanta eurent vie et furent tous régénérés aux saints fonts de baptême. Par quoi elle conçut une grande amour et dévotion à la dite ancelle. Et souvent par dévotion la venait visiter, et à l'un de ses enfants imposa le nom de Mgr François.
« Au pays d'Aigueperse, était une jeune femme moult douloureusement travaillant d'enfant, et nullement ne pouvait enfanter ; et espérait-on plus la mort que la vie à la mère et à l'enfant. La dite femme travaillante avait un frère chapelain, honnête et dévote personne, lequel en grande fiance la recommanda à Notre-Seigneur et à sa glorieuse Vierge Marie, en eux requérant et suppliant humblement que, par les mérites de son épouse sœur Colette, il leur plût délivrer sa sœur. Et incontinent, sauvement elle fut délivrée et enfanta.
« Comme elle était une fois au couvent de Poligny, la femme de Jean Maillard et commença, à (avec) moult grande douleur, travailler d'enfant, et nullement ne pouvait enfanter et (re)doutait-on grandement qu'elle et son fruit ne perdissent la vie. Pour quoi elle envoya une de ses filles, par grande dévotion, par devant la petite ancelle de Notre-Seigneur,
pour soi recommander à elle. Laquelle recommandation faite, elle dit à la dite fille: — Ya-t-cn joyeusement, car tu trouveras ta mère qui a enfanté un beau fils. — Et ainsi le trouva, et vcquit longuement. Par quoi la dite mère conçut une merveilleuse amour à la petite ancelle et à la religion.
« En la dite ville de Poligny, était un notable bourgeois et marchand, nommé Jean Courault qui avait une dévote et sage femme nommée Étiennette, laquelle était grosse d'enfant et près d'enfanter. Pour laquelle chose, le dit Jean se transporta au couvent de Stc-Claire où était la petite ancelle, pour lui humblement requérir et supplier qu'il lui plut de prier Dieu pour la délivrance de sa dite femme. Et comme il faisait sa requête, on lui vint hâtivement dénoncer qu'elle travaillait et qu'un si grand inconvénient lui était advenu en travaillant, que l enfant était par telle manière tourné en son ventre que nullement on ne le pouvait avoir vif, si ce n'était par fendre la mère : dont le dit bourgeois eut une merveilleuse tristesse et doulqur. Et s'en retourna hâtivement à son hôtel, et trouva sa femme en telle disposition comme on lui avait signifié. Et jà étaient les barbiers appelés pour la fendre. Laquelle chose il fit différer, et tandis il retourna vers la dite ancelle et piteusement lui dit et manifesta le péril mortel où était sa pauvre femme travaillante. Laquelle ancelle doucement et bénignement le réconforta et le fit retourner par devers la travaillante afflicte et désolée, et lui dit qu'il lui envoyât une de ses parentes. Et cependant qu'ils allaient et venaient, la dite ancelle se mit en oraison devant Dieu, priant pour la dite travaillante. Assez tôt après, elle appela la dite parente et lui dit : — « Allez-vous en à l'hôtel, car Notrc-Seigneur a fait grâce à la femme Jean Courault ; elle est accouchée d'un beau fils ». — Lequel fut baptisé et véquit après plus de cinq ans.
« Une notable bourgeoise de Brioude, femme de Jean Faudon, avait coutume ((T) enfanter ses enfants à moult excessive douleur. Dont elle avait en son cœur une grande tristesse et frayeur. Advint dernièrement qu'elle travaillait d'enfant à moult grand peine. Elle se recommanda hum-
S,e COLETTE. 513
blement à la glorieuse Vierge Marie et à la petite ancelle de Notre-Seigneur. Et incontinent, elle enfanta deux enfants : c'est à savoir un fils et une fille. Le fils avait vie, mais la fille n'en avait point : dont la dite femme et son mari furent -moult affligés et désolés. Laquelle fille mortenée dolentement et dévotement la recommandèrent aux mérites de la dite ancelle. Et assez tôt après, elle se démontra avoir vie. Dont leur tristesse et douleur fut transmuée en grande joie et liesse. Et fut baptisée et aux saints fonts de baptême régénérée, et le nom de la dite ancelle, c'est à savoir Colette, lui fut imposé ; et est encore vivante.
« Une femme de bien et d'honneur, demeurant en la ville de Callades (Cariât en Auvergne), nommée Causât, avait travaillé d'enfant par l'espace de cinq ou six jours moult douloureusement et angoisseusement, et ne pouvait enfanter. Et finalement elle fut par les matrones et sages femmes abandonnée, et jugèrent que vive elle n'enfanterait point. Quelque noble prince, à qui la connaissance en vint, mû de pitié et de compassion, par aucun homme d'église charitablement la fit visiter. Et avec lui aucunes saintes reliques porta, entre lesquelles y en avait de la petite ancelle de Notre-Seigneur, à laquelle elle fut moult dévotement recommandée et vouée. Et assez tôt après que la dite travaillante eut touché aux dites reliques, elle enfanta deux enfants tout vifs, lesquels furent baptisés et régénérés aux saints fonts de baptême. »
Dre gcu* qui furent Mitre rt (jurrte.
« Comme il est dit devant, le membre qu'elle avait plus cher et qu'elle aimait le mieux, c'étaient les yeux, pour ce qu'elle en voyait le très-précieux corps de Notre-Seigneur et les saintes Écritures. Esquels elle fut moult douloureusement blessée et grevée , par telle manière que, à un vépre {soir), l'un de ses yeux se montrait entièrement perdu ; t. i. 33.'
5! i S" COLETTE.
H ne semblait pas chose possihle que jamais en put voir. Dont plusieurs des sœurs et frères qui la virent furent grandement désolés. Et chose merveilleuse fut que, (te) lendemain au plus matin, le dit œil qui, devant à vépre, était blessé, fut aussi bel et aussi net et entier comme il avait oneques été. Dont ceux qui par avant avaient eu tristesse furent grandement consolés.
a Un noble enfant s'était par légèreté bouté une broche de fer bien aiguë dedans l'œil ; et était entré bien profond, tellement que la face était toute pleine de sang. Et un chacun qui le voyait estimait que jamais ne pourrait voir. Le petit enfant fut apporté à la petite ancelle de Notre- Seigneur; et quand elle le vit présent, devant lui elle fit le signe de la croix, et tantôt il fut sané et guéri.
« Une de ses religieuses, bien familière à la dite ancelle, par trois fois se blessa moult grièvement et douloureusement en l'œil, tant qu'elle cuidait, sans point de remède, avoir perdu l'œil. Et toutes les trois fois que la dite ancelle piteusement la regarda, elle fut soudainement et entièrement sanée et guérie. »
Dca enragea eniuo rt guérie, rt oêmomûqiire belinrés.
« Cette noble femme dont elle se fît précéder ù la Cour de Rome, pour dénoncer au Saint-Père le Pape la venue et le fait de la petite ancelle de Notre-Seigneur \ comme dit est, les Ennemis la persécutèrent si horriblement qu elle fut enragée et hors de sens. Au retourner, elle rencontra ladite ancelle de Notre-Seigneur, laquelle fut moult dolente, quand elle la vit en tel état. Et la recommanda piteusement à Dieu, et tantôt elle fut sanée et guérie.
« Pareillement, une femme des principaux de Besancon était tout enragée et hors de sens, de laquelle la petite
1 La dame d'honneur de Blanche de Savoie, comtesse de Genève, dont il a été question page 391.
ancelle Je Notre-Seigncur avait moult grande compassion et pitié. Et plusieurs fois l'avait devant Dieu moult affectueusement recommandée. Et finalement, par ses mérites et prières, elle fut entièrement sanée et guérie.
« En la ville de Poligny, fut une bourgeoise qui chut en une grande maladie de chef, dont elle fut tellement tourmentée quelle en devint toute folle et comme enragée. Ce voyant, son mari la fit amener par devers la petite ancelle de Notre-Scigneur ; et, dès qu'elle fut en sa présence, elle la commença à reprendre et blâmer, disant que, par défaut de soi confesser, elle avait encouru cette maladie. Pour laquelle chose, elle fit venir son père confesseur, frère Henri de la Balme, et la fit humblement confesser. Et tandis qu'elle se confessait, elle était en oraison devant Dieu pour elle. Et incontinent qu'elle fut confessée, elle fut aussi parfaitement sanée et guérie, comme si elle n'eût oneques été malade.
« Une dévote religieuse, par la permission divine, chut en une moult griève maladie, par laquelle elle perdit le sens, et enragée fut. Et la convint garder et lier étroitement, dont les religieuses du couvent où elle demeurait furent moult désolées. Et le signifièrent à la petite ancelle de Notre-Seigncur. Et la recommandèrent moult humblement et affectueusement. La nuit ensuivant qu'elle lui fut recommandée, elle s'apparut à la dite religieuse, et lui présenta une petite pomme moult belle, et lui fit manger ; et la trouva merveilleusement bonne et savoureuse. Et incontinent qu'elle l'eut goûtée, elle fut parfaitement guérie. (Le) lendemain, quand ses gardes la vinrent visiter, la trouvèrent en bon sens et en bonne santé, et à elle demanda si notre mère sœur Colette était venue au couvent. Elle lui répondit que non et qu'elle était à Besançon. Adonc elle leur raconta comment elle l'avait visitée, et une belle pomme lui avait présentée, de laquelle tantôt qu'elle en eut goûté, elle se trouva entièrement sanée et guérie.
« Une autre jeune femme, étant au pays de Savoie, enragée et démoniaque , que à grand' peine la pouvait-on tenir ès forts liens qu elle ne rompit tout, par les mérites
et saintes prières de la petite ancellc de Notre-Scigneur, fut entièrement sanèe et délivrée.
« En un monastère de dames de religion, fut une religieuse qui merveilleusement était travaillée et tourmentée des Ennemis d'enfer, et au pardcdans et au pardehors. Au dedans, ils lui donnèrent tentation, disant qu'elle était digne de tout honneur et révérence, et d'avoir devant toutes les autres audience, tellement qu'elle se disait être souveraine de la religion. Comme la souveraine et principale, voulait être de toutes honorée, crainte et (redoutée. Et outre cette folle imagination qu'elle avait au pardedans, aucunes fois l'Ennemi venait à elle imperceptiblement et parlait à elle au pardehors, et lui donnait à entendre qu'elle était ainsi comme elle imaginait, et qu'une chacune lui devait obédience et révérence. Et furent ouïs moult de fois de plusieurs religieuses dont elles avaient grand épouvantement. Et finalement, quand elle s'aperçut qu'on ne lui faisait mie l'honneur ni l'obédience qu'elle demandait, elle conçut une si excessive douleur et déplaisance que, en brief temps, elle fut tout enragée et hors de sens. Par quoi, il la convint mettre ès fers et liens forts et comme infragibles. Mais, nonobstant, à grand peine la pouvait-on tenir. Il semblait qu'elle devait tout rompre et tout emporter. Après, elle nommait et appelait les Ennemis d'enfer par leurs noms, aucune fois très-déshonnétement, et irraisonnablementelle parlait. Aucunes fois, si profondément de la sainte Trinité elle parlait qu'elle semblait être un docteur en théologie. Aucunes fois, semblait qu'elle sût toutes les langues. Toutes les religieuses en étaient («") moult désolées et travaillées qu'elles étaient comme demi-mortes. Finalement, il leur souvint de la petite ancelle de Notre-Scigneur et lui écrivirent le piteux état de la dite religieuse, et la recommandèrent moult charitablement en ses saintes prières et oraisons, comme le cas bien requérait. Et tantôt, la pauvre patiente fut si entièrement délivrée qu'elle disait avec les autres l'office divin, comme si elle n'eût oneques été malade. »
Vf* bïptrere mnUMfô qui furent eancc* tt gurrica.
« Un homme était ès parties de Bourgogne, notable personne et de bonne extraction, lequel était moult grandement malade et grièvement passionné de cette épouvantable maladie de quoi on chiet (le mal caduc), et l avait bien portée l'espace de dix ans. Et nul remède convenable ne pouvait-on trouver. Dont tous ceux de sa parenté et lignage étaient moult dolents et désolés. Il fut moult affectueusement recommandé à la petite ancelle de Notrc-Seigneur, laquelle ferventement, en ses saintes prières et oraisons devant Dieu, l'eut pour recommandé. Et comme disaient ceux de sa dite parenté, oneques depuis ne fut malade, mais entièrement fut sané et guéri.
« Ainsi, comme une fois la petite ancelle de Notre-Seigneur menait ses religieuses en aucun de ses couvenls nouvellement édifiés, plusieurs religieuses d'autre religion par grande dévotion lui vinrent à l encontre. Lesquelles moult consolablement elle reçut, et bénignement les salua. Et outre plus, très-doucement les baisa. Entre lesquelles religieuses, il y en avait une bien noble ; mais elle était méselle (lépreuse), et de cette maladie avait la face grandement gâtée. Et, pour cette cause, n'osait-on approcher d'elle pour la baiser avec les autres. L'ancelle l'aperçut, et incontinent se tira par devers elle, et très-doucement et humblement la baisa en la bouche. Par lequel humble attouchement du baiser, elle fut après entièrement sanée et guérie de la dite méselirie.
« Un religieux, nommé frère Eustache, étant encore prêtre séculier, allait à Besançon par devers l'ancelle de Notre-Seigneur pour l'occasion du couvent de Sainte-Claire de Moulins 1 ; une si grande maladie lui prit en l'une do ses jambes que (il) la cuida perdre. Et de fait, le médecin lui
1 Le couvent de Moulins fut fondé, en 1-421 , j»ar la duchés?»- de liourbori, et-peuplé en i 103.
M S S'* l'OLKTTE.
dit que c elait maladie incurable, dont il fut grandement désolé. Adone il parvint à ladite ancelle, et piteusement lui manifesta la dite maladie qui lui était ainsi survenue. Dont elle eut grande pitié et compassion et le recommanda dévotement à Notre-Seigneur. Et tantôt fut guéri et s'en retourna légèrement et joyeusement.
« Une autre de ses religieuses était moult grièvement malade de maladiequi est de goutte, migraine, qu'elle avait au chef. Et ne pouvait reposer, ni rien dire en l'office divin, et était comme en continuelle peine et douleur, de jour et de nuit. Une fois, la dite religieuse, afflicte et angoisseuse pour le grand mal qu'elle portait et souffrait, vint à la petite ancelle de Notre-Seigneur et piteusement lui manifesta sa peine et douleur, en soi complaignant à elle pourquoi elle ne lui baillait point d'allégement. Quand elle aperçut, par les paroles de la dite religieuse, qu'elle estimait qu'elle pouvait lui donner guérison, comme toute dolente elle lui dit par manière de répréhension : — a Va-t-cn, va-t-en, Notre-Seigneur te fera grâce ». — Ces paroles [ayant été) proférées de sa belle bouche, et non en intention de la guérir, oneques (e/e)puis mal n'y eut ni sentit.
« Il fut un frère, nommé frère Pierre Goulier, de Tordre de Mgr S. François, demeurant au couvent de Sainte- Claire de Besançon, qui fut mortellement malade, et si grièvement qu'il ne cuidait point vivre jusqu'au lendemain matin. Car il avait une grosse bosse ou apostume à la gorge, qui l'étranglait. Et aussi, comme il plut à Dieu, frère Pierre d' Arsy, qui était visiteur des sœurs, vint au dit couvent, qui trouva le pauvre malade en disposition de mourir en brief temps. Dont il fut bien piteux et désolé, et ne savait comment lui pourrait aider et subvenir. Et il se recorda d'aventure qu'il avait avec lui des précieux cheveux de la dite ancelle de Notre-Seigneur. Il les prit, avec la règle de Mgr S. François qu'il portait volontiers sur lui, et incontinent cette grosse bosse et apostume qui l'étranglait se creva, et la vomit, et tantôt fut sané et guéri.
« Une des religieuses, nommée sœur Marie, fut moult grièvement et douloureusement malade, et était en l'infir-
S,c COLETTE. 519
merie en grande angoisse et douleur. La petite ancelle de Notre-Seigneur en eut connaissance, et en eut grande pitié et compassion, et quand les religieuses furent retraites, elle Valla secrètement visiter et consoler. Et lui dit qu'elle eut bonne espérance en Dieu, et qu'elle ne voulait mie qu'elle mourût encore. Et aussi secrètement qu'elle était venue, elle s'en retourna, et tantôt la dite religieuse fut guérie entièrement, et partit de l'infirmerie, et s'en alla à la communauté avec les autres.
« Deux autres de ses religieuses furent mortellement malades. L'une s'appelait sœur Eudeline, et l'autre sœur Jacquette. Et ne savait-on nul remède convenable y trouver, pour soutenir leur santé. Rien ne pouvaient prendre par la bouche, et étaient si faibles qu'elles ne se pouvaient soutenir. La petite ancelle de Notre-Seigneur survint, et comme les nourrices apeestent (apatellent) les petits enfants, elle prit un peu de mie de pain et le mit dans sa sainte bouche et le mâcha, et puis le prit et le mit trèshumblement en les bouches des deux malades. Et incontinent qu'elles l'eurent avalé, elles revinrent en bonne prospérité, et furent entièrement sanées et guéries.
« Une religieuse avait une maladie en la joue et ne pouvait manger ni prendre sa substance pour son corps, et nul remède n'y pouvait trouver. La petite ancelle dé Notre- Seigneur vint une fois visiter le couvent où était la dite religieuse malade. Laquolle secrètement prit le vasselet de la dite ancelle où elle buvait et le mit sur la joue malade. Et tantôt elle fut sanée et guérie, ni oneques depuis mal n'y sentit.
« Une de ses religieuses était moult passionnée du mal de chef, en spécial de la goutte, migraine, tellement que de grande peine et douleur elle était comme toute forcenée ; et ne pouvait-on trouver aide et confort. Elle prit secrètement un des plouroirs (mouchoirs) de la petite ancelle de Notre-Seigneur, qui était tout plein de larmes, et le mit sur son chef et soudainement elle fut sanée et guérie.
« Une autre de «es religieuses fut si grandement et grièvement malade que tout ce qu elle prenait, pour soutenir
son pauvre corps, elle rejetait hors par la bouche avec sang, qu'il semblait que tous les autres conduits fussent serrés et clos. Une fois la petite ancellc l'aperçut, la vit ett comme piteuse elle était, en eut grande compassion et lui dit : — « Hélas ! qu'est-ce que tu fais l je ne veux plus que tu le fasses ». — Et de cette heure fut si entièrement guérie que oncques depuis elle ne le fit.
« Un notable homme, bailli de la ville d'Aigueperse, avait eu fièvre quarte par l'espace d'un an tout entier. Comme la petite ancelle de Notre-Seigneur devait venir en la dite ville pour y fonder un couvent, le dit bailli, tant par honneur comme par dévotion, lui alla au devant. Et incontinent qu'il lui eut fait révérence et salué, il se sentit et trouva délivré de sa maladie.
« Une fois, par l'excessive maladie qu'elle avait longuement et douloureusement portée, elle fut contrainte de faire sur elle quelque lavement, duquel l'eau fut secrètement conservée. Et plusieurs personnes, infectées de diverses maladies, de la dite eau burent et parfaitement furent guéries.
« Une très-noble et puissante dame, dont il est fait mention par devant, avait une très-griève et douloureuse maladie ès côté, et ne savait où pouvait trouver remède convenable, jusques à tant qu'elle s'avisât qu'elle avait une des cordes que ceignait sur son habit la petite ancelle de Notre- Seigneur. Laquelle elle ceignit et porta toutes les fois que la dite maladie lui venait. Mais tantôt qu'elle l'avait ceinte, la douleur de la maladie lui cessait. Et tellement la continua de porter, jusques à tant que la dite corde fût toute rompue. Et oncques depuis, en nul de ses côtés, elle n'eut mal ni douleur.
« Comme une fois la dite ancellc de Notre-Seigneur menait ses religieuses en aucun de ses couvents nouvellement édifiés, l'une des dites religieuses, nommée sœur Françoise, chut dessous le char moult périlleusemcnt ; et estimaient toutes les autres qu'elle serait navrée (blessée) mortellement. Mais, incontinent, la dite ancelle son cœur piteusement éleva à Dieu, en lui recommandant la dite
sœur, et elle fut trouvée toute saine, sans nul mal avoir.
« Une autre fois, comme la dite ancelle était au couvent de Vevay, l'une de ses religieuses avait une périlleuse et douloureuse maladie, qui si souvent et tant angoisseusement la tenait qu'elle cuidait mourir. Une fois, la dite ancelle pour aucune nécessité sonna la clochette. Auquel son, la dite religieuse fit tant de diligence que, nonobstant que à grand' peine et griève douleur, elle parvint jusqu'à elle. Quand la petite ancelle l'aperçut ainsi piteusement, elle eut grande compassion d'elle et la réconforta en lui disant : — « Prends bon courage en Notre-Seigneur; aie bonne fiance en lui et il te guérira, et ne seras plus de cette maladie malade ». — La dite parole proférée, oneques depuis ne sentit la dite maladie.
« Une de ses religieuses, bien familière d'elle, par maie fortune chut en une païelle (/joële) pleine de charbons tout ardents, dont elle fut grandement et grièvement arse en l'une de ses mains et un pied. Quand elle vint en la présence d'elle et qu'elle aperçut qu'elle était blessée et navrée, en jetant piteusement ses yeux par devers elle et en lui demandant ce qu'elle avait, elle fut entièrement sanée et guérie de l'arsure (brûlure) du pied et de la main.
« Comme la dite ancelle de Notre-Seigneur était encore séculière, bien jeunette, par aventure se coupa sa petite jambette de la hache de son père qui était charpentier, et se nommait Robert Boellet. Et, comme elle l'a conté plusieurs fois, la coupure était si grande que sa dite jambette ne tenait qu'à la peau. Sans rien en manifester à père ni à mère, elle la lia et la recommanda à Dieu. Et le lendemain, elle fut toute sanée et guérie.
« En un temps qu'une grande pestilence courait, par l'occasion de laquelle moult de gens moururent de l'épidémie, une religieuse eut moult de peur et doute qu'elle ne dût mourir, et le manifesta à la dite ancelle de Notre-Seigneur qui point n'était présente au dit couvent, et se recommanda moult dévotement à elle. Laquelle répondit que point ne mourrait. Assez tôt après, la dite religieuse fut férue et infectée par tout le corps de la dite épidémir ; et
jugèrent les physiciens qu'elle en mourrait. Et de fait connue pour mourir, reçut les suints sacrements. Et lui souvint des paroles que la dite ancelle de Nôtre-Seigneur lui avait dites, et, par lettre se fit recommander à elle. Et tantôt fut sanée et guérie, et ne mourut point de la dit© épidémie.
« Une des religieuses de la dite ancelle de Notrc-Seigneur, étant encore au monde et en habit séculier, avait une moult dangereuse maladie au chef, qui si grandement la grevait que, pour cette cause, ses parents n'osaient demander ni requérir qu'elle fût reçue en la sainte religion. Advint que la dite ancelle, en menant ses sœurs en aucuns de ses couvents, passa par la cité où icelle fille demeurait. Laquelle, quand elle sut la venue de la dite ancelle, par grande dévotion alla à l'encontre d'elle. Et, quand elle parvint en sa vénérable présence, bénignement la salua, et doucement et familièrement baisa sa main. Et assez tôt après, elle fut si parfaitement guérie qu'elle fut humblement présentée et dévotement reçue en la sainte reb'gion.
« Une religieuse, étant au couvent où la petite ancelle demeurait, chut en une maladie grande et puante, qui était une enflure qui la tenait au chefjusques aux plantes de ses pieds ; pour laquelle sa face et son chef étaient aussi ronds comme une pile, tellement que goutte ne voyait. Et d'icellc enflure saillait une humeur si puante qu'à grand' peine elle et les autres la pouvaient sentir. Et jugèrent les médecins que c'était méselerie (lèpre). La dite sœur plusieurs fois moult doucement et charitablement la visita, et nonobstant que la dite religieuse malade ne vit goutte, pour la dite enflure, et qu'en l'infirmerie fussent tous remplis de cette insupportable pugnaisie (puanteur), néanmoins, tantôt que la dite ancelle entrait dedans cette infirmerie, connaissait son entrée et venue : car elle sentait une douceur si odoriférante et souef (suavement) flairant, que oneques plus douce apothicairie elle n'avait senti. Par lequel sentiment elle fut parfaitement guérie de In dite enflure et puante nu scierie.
« Une notable femme de la ville d'Orbe, moult grande-
Sle COLETTE.
ment amie de la petite ancelle de Notre-Seigneur et de ses monastères, avait un fils qui moult douloureusement était malade, de laquelle maladie il chéait souvent moult cruellement à terre, et travaillait son corps moult péniblement, et écumait par la bouche déshonnétement. Dont la pauvre mère était moult afflicte et désolée et n'y savait quel remède trouver. Aucuns frères religieux vinrent, qui allaient à Besançon, par lesquels elle tit recommander aux prières de ta petite ancelle humblement et dévotement la prospérité de son enfant. Laquelle recommandation faite, la dite mèro fut grandement en son esprit réconfortée, et eut espérance que son enfant en brief temps serait guéri. Laquelle espérance fut assez tôt vérifiée : car son enfant fut parfaitement sané et guéri.
« Une religieuse était en un de ses couvents, moult angoisseusement malade de quelque maladie secrète, que nullement ne voulait dire. Et était si travaillée et griève de cœur et de corps, qu'il lui semblait qu'elle ne le pouvait plus (sM/>)porter, sans le manifester. Dont elle fut moult dolente et ne pouvait trouver quelconque remède. Advint que le jour de la Pentecôte, après la réception du très-précieux corps de Notre-Seigneur, la dite religieuse étant à l'église, en grande angoisse de cœur, comme estimant que jamais fruit ne pourrait faire en la religion, retourna en son cœur à la petite ancelle de Notre-Seigneur, et lui pria humblement qu'elle voulût avoir pitié et compassion d'elle. Merveille fut, car incontinent, en la propre place, elle fut parfaitement guérie. Kt oneques depuis ne sentit de la dite maladie ni mal ni douleur, et non seulement de celle-là, mais aussi d'un apostume que longuement elle avait porté au côté, dont elle était moult afllicte. Et d'icellc heure, en avant plus ne le sentit, et fut depuis aussi saine et allègre qu'elle avait oneques été.
« Un notable homme de la vicomté de Carlades {Haute- Auvergne) et d une ville nommée La Kraisse {Cantal fut si grièvement malade que, par les médecins, fut jugé que ce n'était pas chose possible que. par voie matérielle, il prit jamais guérir. Kt de fait, plusieurs fuis la chandelle lui fut
baillée en lu nmin, pour ce qu'on estimait qu'il trépassait. Il était entté par le ventre, comme hydropique, et les jambe» grandes et sèches, et avait comme tout le sang perdu ; et avec te, il avait comme une grosse barre à travers le ventre. Sa femme, qui était nourrice d'aucuns des enfans du très-noble et puissant prince comte de la Marche, humblement et dévotement par le consentement de son mari, mortellement malade, comme dit est, le voua à la petite ancclle de Notre-Seigneur. Elle le recommanda et fit recommander à ses saintes prières. Et assez tôt après, par ses mérites, il fut parfaitement sané et guéri.
« Une fois, la petite ancellede Notre-Seigneur était allée visiter le couvent d'Auxonne, où il y avait sept religieuses malades, lesquelles furent toutes sanées et guéries par sa venue.
« Au couvent de Poligny, était une religieuse moult grièvement malade. La petite ancelle l'alla visiter par charité et lui donna un peu d aloine {absinthe) à goûter. Et lui dit joyeusement :— a Prends bon cœur », et {le) lendemain elle fut trouvée sanée et guérie entièrement.
u Au même couvent de Poligny, était une sœur nommée sœur Claire, laquelle, par l'espace de plus de vingt ans, fut abbesse du couvent de Sainte-Claire de Vevay, qui avait au chef un si grand mal que les yeux lui en étaient tournés. Et fut signifié à la petite ancelle qu'elle se mourait. Hâtivement elle l'alla visiter, et lui dit tant de belles paroles salutaires et consolables, quelle fut tantôt confortée et sanée.
« Au couvent de Besancon, était une religieuse nommée sœur Marguerite de Cayeux, qui avait une fistule en la main, laquelle, disaient les chirurgiens, était comme incurable. La petite ancelle vint au dit couvent, et la dite religieuse vint par devers elle ; et de manière subtile, elle prit la sainte main de la dite ancelle et la mit dessus la fistule, en grande foi et sans lui rien dire: car elle se doutait qu'elle la bouterait arrière si elle l'apercevait. Et quand lu main sainte fut ûtéc, elle trouva la fistule entièrement guérie.
« l'nc' religieuse était en un de ses rouvents. moult
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grevée d'aucune maladie, laquelle n'osait manifester. Et en était si grevée qu'elle en cuidait mourir. Et de fait, perdit parole par l'espace de deux heures. La petite aneelle, bénignement, la vint visiter. En l'entrée de laquelle Visitation, la parole lui fut restituée, et lui demanda si elle voulait bien mourir. Et elle répondit que non encore, et qu'elle n'était pas pour ce faire disposée. Et adoncques elle lui dit :— « Il te convient confesser ».— « Or, me récitez mes péchés, ditelle, car vous les savez mieux que je ne fais. » — Et assez tôt après elle fut guérie.
« Une religieuse, nommée sœur Henriette, avait une maladie au chef, moult douloureuse et angoisseuse, et n'y pouvait trouver remède quelconque convenable. Elle écrivit une lettre à la petite aneelle de Notre-Seigneur, en lui manifestant son infirmité ; et incontinent qu'elle eut reçu la lettre, elle fut guérie.
« Au couvent d'Orbe, fut une religieuse nommée sœur Mahault !, qui d'icelui couvent fut mère abbesse, laquelle eut en ses mains et en l'un de ses pieds une moult grande maladie, et n'y pouvait-on trouver médecine qui la pût guérir. La petite aneelle en eut connaissance et lui manda qu'elle reçût aucun office que moult envie (à regret) voulait faire. Et incontinent qu elle l'eut accepté, elle fut entièrement guérie, et oneques depuis mal n'y eut.
« En icelui couvent d'Orbe, fut une religieuse qui, en faisant aucun labeur, fut moult grandement grevée et si grièvement qu'elle n'attendait que la mort, pour l'occasion d'aucune griève maladie qu'elle avait eu longuement, qui était moult empirée d'icelle aggravance. Pour laquelle chose, elle se mit sur la couche et se recommanda moult humblement à la dite aneelle qui était encore en vie. Et quand ce vint à l'heure de dix heures en la nuit, elle fut tout éveillée et vit une merveilleuse clarté, en laquelle il semblait véritablement que la petite aneelle fût au milieu. Et tantôt elle fut guérie.
1 La sœur Mahaut de la Roche était nièce du P. Henri do la Balme et sœur ninée de la sœur Pcn inc.
Sle COLETTE.
« Une religieuse, nommée sœur Marguerite de Beauvoir, fut moult grièvement malade, et tant qu'elle cuidait mourir. Ht, par écrit, le signifia à la dite ancclle de Notre-Seigneur, en soi humblement recommandant en ses saintes oraisonSj Et elle lui écrivit une lettre, moult confortative, contenant qu elle se devait du tout conformer à la volonté de Dieu, et de vivre, et de mourir, et que tout ce qu'il ferait, ce serait pour son grand bien ; et, au regard d'elle, si ses prières lui pouvaient valoir devant Dieu, nullement ne lui voudrait défaillir en ce besoin. Assez tôt après les lettres envoyées et la recommandation faite, la religieuse malade fut parfaitement sanée et guérie. Et la dite lettre et autres plusieurs que la dite ancclle autrefois avait envoyées, une religieuse, pour les mieux conserver, avait disposé de les coudre ensemble et en faire un petit livret. Lesquelles lettres, par inadvertance de la dite sœur, qui les avait mises en son giron, en tirant de l'eau, churent au puits du couvent et y demeurèrent jusques au lendemain bien tard, tant que le puits fut épuisé et nettoyé. Et furent trouvées icelles lettres au plus profond, dedans la bourbe. Et furent lavées, comme on laverait un petit drapelct, et séchées, et demeurèrent aussi belles et entières et lisibles, comme si oneques n'eussent été mouillées. Et en fut fait et composé le petit livret, comme la dite religieuse avait disposé.
« Une fois en un de ses couvents, était une religieuse moult grièvement malade, et jugèrent les médecins qu elle avait maladie périlleuse et contagieuse. Pour laquelle chose on lui fit une chambrette au jardin, arrière des autres religieuses. Et y fut environ jusqu'à ce que la petite ancclle de Notre-Seigneur vînt au couvent. Et quand elle y fut, elle demanda icelle sœur malade. Laquelle , quand elle fut venue, elle se mit a genoux et acqueutée (accoudée) à terre. Et l'anccllc de Notre-Seigneur commençait à la consoler, en lui disant qu elle prît bon cœur en Notre-Seigneur. Et demanda une fiole pleine d'eau, et puis vidait en une petite
1 Le* récit suivant ne te trouve pas dans le Mb. du XV*siècl<*.
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louchctte et le mettait en sa bouche, et puis l'cAroyait de sa digne bouche par dessus la maladie. Et fit ainsi tant que l'eau dura. Et, à chaque touchée (cuillerée) d'eau qu elle jetait sur elle, elle sentait sa maladie diminuer. Et quand ladite fiolette fut faillie [vide), la dite sœur se trouva toute sanée et guérie, et s'en retourna en la communauté joyeusement avec les autres religieuses. »
<£t-0prfo rneuîornt Ue mirorlre après ea mort.
« Entre les frères de la famille de la petite ancelle de Notre-Scigncur, fut un notable homme, nommé frère Pierr e dArcy, qui était visiteur des couvents des sœurs de la dite ancelle. Lequel était tellement affligé en la téte, de la grande douleur qu'on appelle migraine, par l'espace d'un an et demi, qu'il ne pouvait prendre sa réfection corporelle, sans horrible et indicible douleur; car souvent il se levait de la table et allait par le jardin, criant et pleurant, et douloureusement complaignant, et tant, que quand on parlait à lui, il était tant occupé en la douleur qu'il souffrait, qu'il ne pouvait rien entendre des choses qu'on lui disait. Et quand venait la nuit, sa douleur doublait et tant, que plusieurs fois en la nuit se levait et allait, puis par la chambre, et puis autre part, emportant une peine et douleur excessive. Il n'y eut lieu, ni place, ni lit, tant fut consolable, qui ne lui fissent grande peur à regarder. Toutefois, en toutes ses angoisses et douleurs, il invoquait l'aide de Notre-Scigneur et de sa douce Vierge Mère, et que, par les mérites de sa petite ancelle, ils lui voulussent aider : car, autrement, il ne pourrait exercer la charge de son office. Advint une nuit, comme il se reposait au couvent de Besançon, il lui vint, par vision, qu'il était en la chapelle de son oratoire du couvent de Gand, où il avait célébré la messe devant elle, quand elle vivait; et lui semblait qu'elle l'appelât moult doucement, en telle propre voix qu'elle
avait accoutumé de parler et en habit et en telle propre figure qu'autrefois l avait vue. Et avec ce, elle était moult belle et lumineuse et très-joyeuse. Et consola le dit frère Pierre moult bénignement et charitablement. Et quand U s'éveilla, il se trouva tout entièrement sané et guéri, et oneques depuis la douleur de la dite migraine il ne sentit tant soit peu.
« Une religieuse, nommée sœur Anne, était moult angoisseusement et douloureusement malade de goutte qui, depuis le chef jusques aux pieds, si cruellement la tourmentait qu'elle ne se pouvait asseoir, ni être droite, ni aller, ni venir. Un jour de la sainte Pentecôte, après la réception du précieux corps de Notre-Seigneur, moult afflicte et en grande amertume de cœur, retourna à la petite ancelle de Notre-Seigneur, et lui pria humblement qu'elle voulût avoir pitié d'elle. Merveille fut, car incontinent elle fut si parfaitement guérie que oneques depuis mal ne sentit de la dite maladie.
« Après le trépas de la dite ancelle de Notre-Seigneur, un très-noble et très-puissant prince, comte de la Marche, envoya un sien chapelain, appelé sire Jean Molines, en la ville de Gand, pour savoir quelque véritable nouvelle de la forme et manière du dit trépas. Lequel chapelain plusieurs fois en son vivant lavait visitée de par le dit prince, et parvint jusqu'à une ville nommée Monette-Surchie \ et en laquelle la rivière était si grande et si grosse qu'elle était tout hors de rive, et n'y avait personne qui y osât passer qui ne s'y mît en grand danger. Le dit chapelain, ignorant le grand péril qui y était, s'aventura à passer, et cuidait venir au port. Son cheval se bouta dedans la grande rivière, en laquelle, quand il s'y trouva, abandonna son cheval. Et tantôt, à tout (avec) sa robe, manteau, et son épée et ses éperons, il se trouva au parfond de l'eau. Et incontinent il commença à invoquer la petite ancelle de N.-S., en disant ces paroles: Ma glorieuse mère, je vous ai visitée
1 Menetou Salon, dans le département du Cher ; ou Mcnetousur-Chor, dans le département do Loir-et-Cher?
S,c COLETTE. 523
en votre vivant plusieurs fois ; et maintenant, quand je vous viens visiter après votre trépas, il convient que je meure ici. — Une merveilleuse chose fut, car, soudainement après ces paroles proférées, par les mérites de la dite ancelle, il trouva dessous ses pieds une mottelette de terre, qui oncques n'y avait été sue, suffisamment grande pour le soutenir et le préserver d'être noyé. Sur laquelle mottelette, il se tint sûrement, jusques à tant qu'un nautonnicr le vint quérir, lequel affirmait que oneques la dite mottelette n'y avoir été que adoneques.
« Un notable homme, en la cité de Troycs en Champagne, avait une fois reçu en son hôtel la petite ancelle de Notre- Seigneur, comme elle allait visiter aucun de ses couvents. Lequel avait un enfant qui chéait de cette douloureuse maladie qu'on appelle le gros mal. Et, en cette maladie, le dit enfant se rompit les bras, dont le père et la mère en étaient moult déconcertés. Ils avaient souvenance comment une fois ils avaient reçu la dite ancelle de N.-S. à leur hôtel. Pour quoi, confidemment ils retournèrent {recoururent) à elle, en priant humblement Notre-Seigneur et sa glorieuse Vierge Mère que, par les mérites de cette sainte dame Colette, il leur plût à saner et guérir leur jeune enfant. Et leur prière faite, tantôt de ces deux maladies fut le dit enfant sané et guéri.
« Une autre fois, la maison d'un des voisins de ce notable homme devant dit était comme tout éprinse et embrasée de feu, laquelle était si prochaine de la sienne qu'il se doutait que le feu ne s'y dût prendre, et par ainsi qu'il dût perdre toute sa chevance (bien patrimonial) . Hâtivement retourna (recourut) en son cœur à la petite ancelle de N.-S. et lui dit humblement : — Ah ! glorieuse dame Ste Colette, qui avez été cause de la santé de mon enfant, je vous prie (qu'il) vous plaise moi secourir en cette grande nécessité. — Et, incontinent ces paroles proférées, le feu commença h diminuer. Et, assez tôt après, fut éteint sans qu'il eût fait aucun dommage.
« Une religieuse soudainement et hâtivement fut surprise d une fièvre, avec chaleur (si) excessive, qu'il lui semblait qu'elle dût tout ardoir (brûler) et embraser tout le T. r. 3i
Slr COLETTE.
corps. Et n'espérait rien, fors que la brève consommation de ses jours. Dévotement se recommanda à la petite ancelle de Notre-Seigneur, et aucune (quelqu'une) des choses qui avaient touché à elle, en grande confiance dévotement la mit sur elle. Et incontinent elle fut entièrement sanée et guérie ».
« <tte livre fut fommuut par 3r<m Cranoin, tr h,uititar jour bc mare, m l'on br lu Untipitf bc U.-5. 1 194, rt fut accompli le oingt-quatrihnr bu bit mot», la otillc bf T Annonciation Ït.-S., l'annf'r breeue bitr ». »
LE MONASTÈRE DES CLARISSES i/ A MI EN S
Ste Colette ne put réaliser le vœu qui lui était le plu* cher, celui de fonder un couvent à Corbie ; mais elle put du moins doter son diocèse natal d'un établissement qui survit encore aujourd'hui.
Philippe de Saveuse, gouverneur d'Arras et d'Amiens obtint du pape Eugène IV un rescrit (4 juillet 1442) pour l'érection d'un monastère de Clarisses dans la capitale de la Picardie. 11 fit construire un couvent sur un terrain qu'il avait acheté, au nord de la ville, dans la chaussée au blé, vis-à-vis l'hôpital St-Jacques s. Des difficultés de diverse nature, élevées par les autorités civiles, les cro-
1 Cette indication finale ne se trouve que dans le M», XV0 siècle. Celui du XVI* se termine par deux cantiques en l'hon* neur de Ste Colette et cette recommandation de la copiste •'
Priez par charité pour la povre escripvaine,
Que Dieu à bonne fin la mai$e.
* La plupart des indications de ce chapitre sont empruntées*11 P. Selmkii, t. i, pp. 382, 397, X02, 420; t. n, pp. 153, 161,283; à M. Goze, Uist. des rues d'Amiens, t I, p. 19; et aux manuscrit* de Dk CounT, t. u, 1. 3, c. 8.
* L'ancien couvent des Clarisses est aujourd'hui rempli Par la filature de M. Trépagnc, 17, Chaussée Saint-Pierre.
ployés du fisc, l'évoque d'Amiens, le curé do St-Sulpiee et les membres du Chapitre, furent aplanies par l'intervention de Charles VII et du Dauphin; Jean Avantage, évêque d'Amiens, bénit les lieux réguliers, le 29 janvier 1444. Le corps de ville imposa aux religieuses la condition de prier % pour le roi, la reine, leur postérité, le duc et la duchesse de Bourgogne, ainsi que pour la ville et les habitants d'Amiens.
Colette vint installer quelques religieuses du couvent d'Hesdin dans le nouveau monastère. L'échevinagc lui fit alors une aumône, que M. Dubois {Entrées royales et princibres dans Amiens, p. 13) a trouvée ainsi consignée dans les Archives de la ville :
« Au Saumon d'argent, le 5- jour de mars 1 ii'i, 2 kanes de vin, à 18 deniers le lot, pour sœur Colette qui est nouvellement venue en cette ville 9 sols. »
« Au double Chcrcle, ledit jour, 2 kanes de vin, à 1G deniers le lot, pour elle, comme dessus est dit. • 8 sols. »
Ce ne fut pourtant que le 26 janvier 1445 qu'eut lieu l'installation solennelle. Stc Colette amena vingt-quatre religieuses de Besançon, et leur donna pour abbessc Jeanne de Bourbon, fille de Jacques de Bourbon, ancien roi de Naples. Les supérieures qui lui succédèrent furent Élisabeth de Bavière, Marguerite de Belle val, Marie de Bourbon, sœur de Jeanne, et leur nièce Catherine d'Armagnac, fille du comte de la Marche. Les Clarisses ont conservé les admirables livres d'heures des trois princesses de Bourbon, leurs crânes, et divers objets qui leur ont appartenu.
L'église fut consacrée le 23 avril 14i5, sous le vocable de S. Georges, S. François et Ste Claire. Elle contenait trois chapelles, dont l'une fut dédiée plus tard à Ste Colette.
Colette séjourna à Amiens pendant 18 ou 20 mois, et fit, dans ces intervalles, plusieurs excursions à Ilesdin et à Gand. C'est pendant son séjour à Amiens qu'elle eut révélation de la mort du célestin Jean Bassand, avec qui elle était restée en relation épistolaire. depuis que ce saint religieux l'avait éclairée sur sa vocation.
Su COLETTE.
Philippe de Savcuse avait obtenu du Saint-Siège l'autorisation d'établir un second couvent à Corbie. Mais les Bénédictins s'y opposèrent, sous prétexte que cette institution porterait atteinte a leur juridiction ainsi qu'à leurs droits seigneuriaux, et qu'un couvent, ne vivant que d'aumônes, ne pourrait point se suffire fi Corbie, ou bien ferait tort aux indigents. Colette s'était humblement inclinée devant ces résistances, mais Philippe de Savcuse avait perse véiv. Charles VII, la reine, le dauphin, et Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne, intervinrent en faveur du projet. Le souverain Pontife publia une seconde bulle : mais les religieux, qui avaient eu recours aux tribunaux civils, s'obstinèrent dans la revendication de ce qu'ils croyaient être leur droit, et on fut obligé de renoncer à cette fondation.
En 1625, Marie-Henriette, fille de Henri IV et épouse de Charles Ier, se rendait en Angleterre pour prendre possession de son trône. Elle s'arrêta à Amiens dans le mois de juin, avec la reine mère, Marie de Médicis, la reine de France Anne d'Espagne, la duchesse de Guise et beaucoup d'autres princesses. Les augustes voyageuses se rendirent au couvent de Sainte-Claire et y vénérèrent les reliques de Ste Colette.
Le 23 du môme mois, Anne d'Espagne, épouse de Louis XIII, accompagnée des princes de Condé, de Conti, de Guise, vint à Amiens se recommander aux prières de Ste Colette, et en remporta une relique.
Le lendemain, Marie de Médicis obtint la même faveur, et fit don au monastère d'un reliquaire en bois d'ébène.
Sur les instigations de M,le de Louvencourt, Mgr de la Motte établit à titre d'essai, en 1773, chez les Clarisses, l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Il institua définitivement cette dévotion, par une inauguration solennelle, le 1er janvier 1774.
La communauté fut dispersée pendant la Révolution. Les saintes filles, au nombre de trente-cinq, refusèrent toutes de prêter serment à la constitution civile du clergé et furent emprisonnées, en même temps que leurs sœurs de Péronne. La chute de Robespierre les rendit a la liberté, et
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elles se constituèrent alors en deux petites communautés, rue du Mail et rue des Capucins. Leur couvent avait été vendu comme bien national, le 22 janvier 1793.
En 1802, Mgr de Villarct permit aux Clarisses de reprendre leur règle et de recevoir des novices. En 1821, elles purent s'installer dans la maison qu'elles occupent aujourd'hui, et, six ans plus tard, en 1827, l'autorité diocésaine leur permettait de rétablir l'adoration perpétuelle.
Le prieuré de Péronne fut fondé, en 1482, par Philippe de Crèvccœur, gouverneur de Picardie et d'Artois ; il s'est reconstitué en 1800. M. Guérin, dans son Auréole de sainte Claire, a donné des détails fort intéressants sur le sort do ce couvent pendant la Révolution.
MIRACLES POSTHUMES
Parmi les nombreux miracles que nous a racontés Pierre de Vaux, il en est quelques-uns qui sont postérieurs à la mort de Ste Colette. On en trouvera d'autres dans les Bollandistes 1 et dans l'ouvrage du P. Sellier. Nous nous bornerons à reproduire, d'après lui, quelques faits qui intéressent particulièrement notre diocèse.
« La femme du notaire royal de Corbie avait une profonde douleur de voir sa mère abandonnée des médecins, et réduite à la dernière extrémité par une fièvre brûlante, qui ne laissait pas d'espoir. Elle fit vœu d'aller vénérer à Gand les restes de Ste Colette, si sa mère recouvrait la santé. Le jour môme, la malade se trouva mieux, et, peu de jours après, elle fut entièrement guérie.
« Jean Henncberg, de la paroisse de la Neuville-lès- Corbie, avait un fils unique, ûgé de neuf ans; mais il n'a-
1 AcL SS. t. I, martii : Miracula post morlem Gandavi juridice excepta, p. 591.— Alia in conventu Gandavcnsi, p. 592. — Miracula Atrebati palrala, p 593. — Miracula Uesdincnsia, p. 598. — Historia elevalionis corporis, p. G20. — Analecla niiraculorum rteentiorum, p. GVl.
vait pas l'espoir de le conserver : l'enfant était d une complexion frôle, contrefait, et d'une faiblesse si grande, qu'à l'âge de neuf ans, sa dentition ne s'était pas encore opérée. Le père et la mère vinrent répandre leurs larmes dans la chapelle de Corbie, aux pieds de la Bienheureuse. Contra toute espérance humaine, une dentition soudaine s'opéra, les forces se développèrent, les difformités disparurent, et l'enfant put bientôt prendre part aux joyeux ébats des enfants de son âge.
« Un jeune homme était affligé d'une hernie bien constatée et jugée incurable par tous les médecins. Sa mère, Pasquette Sanicr, avait une grande confiance envers Ste Colette : elle lui recommanda son fils avec larmes. Depuis ce moment, l'enfant n'éprouva aucune incommodité ; il fut guéri parfaitement, sans secours humain. »
Deux célèbres médecins d'Amiens, Bovard père et fils, ont donné en ces termes l'attestation authentique de phénomènes surnaturels dont ils avaient été les témoins. « Nous soussignés, docteurs en médecine de la ville d'Amiens, certifions que la dévote sœur Agnès de Ste Colette (Catherine Bouthilier de Chavigny), religieuse de Sainte- Claire (à Amiens), était depuis longtemps tourmentée par divers accidents terribles, que nous regardions d'abord comme le résultat de causes naturelles, attendu que l'action étrangère ne nous paraissait pas évidente. Mais, après avoir vu nous-mêmes les maléfices donnés à cette sœur, après avoir constaté les grandes et étonnantes secousses dont elle était agitée, et la manière subite dont ces secousses s'apaisaient après la réception des sacrements, nous avons été d'avis que ces accidents divers ne pouvaient être produits que par une cause surnaturelle, savoir l'action du démon. Nous avons été confirmés dans notre persuasion, en voyant cette sœur privée soudainement de la parole, de la vue, de l'ouïe, de l'usage de tous ses membres, et cela en notre présence, et sans que nous ayons pu remarquer aucune prédisposition antérieure à ces phénomènes. Nous attestons encore que la dite sœur Agnès, étant restée trois jours sans rien prendre, ayant reçu, le jour de
lu fête de Ste Colette, la divine Eucharistie, fut délivrée incontinent de la puissance des mauvais esprits, et recouvra en môme temps l'usage de toutes ses facultés. En foi de quoi, nous avons signé la présente attestation, comme témoins oculaires, le l'i mars 162 i. »
CULTE
Le procès de canonisation de Ste Colette, terminé en 1807, avait été commencé dès 1471.
La longueur des voyages que nécessitaient de minutieuses procédures, la mort prématurée des Pontifes qui prenaient à cœur cette entreprise, les troubles religieux et politiques qui survinrent, expliquent la longue durée de cette cause.
Les enquêtes préparatoires commencées à Corbie, sous la direction des Frères Mineurs, se continuèrent à Gand. De nombreuses suppliques furent adressées au Saint-Siège pour la béatification de Colette : parmi les personnages qui usèrent de leur crédit, pour obtenir cette faveur, on remarque Charles le Téméraire, Maximilien Ier, roi des Romains, sa femme Marie de Brabant, l'archiduc d'Autriche, Charles VII ï, roi de France, Marie de Médicis et sa bellesœur Anne d'Espagne, Henri VIII, roi d'Angleterre, Marguerite d'Angleterre, duchesse de Bourgogne, Marie-Henriette, reine d'Angleterre, la princesse Louise de Savoie, le roi de Portugal, René, roi de Sicile, sa femme, la duchesse de Savoie, les évêques de Chambéry, d'Amiens et de Genève, l'abbé de Saint-Pierre de Corbie, les chanoines et les échevins de la ville d'Amiens. De nouveaux privilèges, prélude de la canonisation, furent accordés successivement par les souverains Pontifes, dans le cours des XVII" et XVI IIe siècles, aux Colettincs ou Clarisses de divers monastères, à tous les religieux Franciscains et même a l'abbaye de Corbie, et au clergé séculier qui en relevait.
Henri de Lorraine, duc de Guise, abbé commendataire de Corbie, fît ériger, en 1623, une chapelle à Ste Colette, près de l'église Saint-Etienne, et, en môme temps, restaura sa Réclusion.
Le culte de la Sainte s'était répandu en Picardie, en Bourgogne, en Lorraine, en Belgique, quand la procédure de béatification, interrompue par diverses causes, fut reprise en 1739. Plusieurs décrets préliminaires furent rendus par la congrégation des Rites. La cause allait sans doute aboutir, quand survint la Révolution ; elle ne fut reprise qu'en 1807, et c'est dans le cours de cette mémo année, le 2i mai, que Pie VII, promulgua la bulle de canonisation.
La patronne de Corbie et de Grand est honorée, le 6 mars, dans les diocèses d'Amiens, de Paris, de Besançon, et dans tous ceux de la Belgique. Son nom est inscrit dans les Martyrologes franciscains, d'époque récente, dans ceux de Molanus, Canisius, Ferrari, du Saussay, etc.
On invoque spécialement Ste Colette pour les ophtalmies, les maux de téte, les fièvres; en cas de stérilité; dans les dangers de la maternité ; pour les nouveaux-nés, etc. Le jour de sa fête, on trempe un de ses ossements dans de l'eau que l'on conserve, et dont les malades boivent ou s'oignent les yeux . Il y a une oraison spéciale pour cette bénédiction. (P. Sellier, 11, 168).
La Réclusion de Ste Colette avait été détruite, à l'époque où l'église de Saint-Étienne fut vendue à un particulier. M. l'abbé Douillet, jaloux de rendre au culte de Ste Colette son antique splendeur, a racheté ce monument, dont une partie sert de chapelle, et l'autre d'orphelinat paroissial, sous la direction de sœurs Franciscaines de Calais.
Mgr Boudinet a béni la chapelle, le 22 septembre 1867, en présence de Mgr Valcrgua, patriarche de Jérusalem, a l'issue d'un discours prononcé par M. Duquesnay, curé de Saint- Laurent, à Paris.
Le zélé doyen de Corbie ne s'en tient pas à restaurer, dans sa paroisse, le culte et les monuments de Ste Colette ; depuis quelque temps, il sollicite auprès du Saint-Siège pour que son office soit introduit dans le bréviaire romain.