‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 66 sur 82 · SÎ · texte numérisé non relu

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ce qu'ils pourraient gagner en leurs marchandises, ès jours de fêtes et solennités, ils lui donneraient entièrement pour l'amour de Dieu. Mais oneques ne voulut consentir d'en recevoir le vaillant d'un seul denier, disant que ce ne serait point juste acquis.

« Au pays de Bourgogne *, en la cité de Besançon, était un notable marchand nommé Hannequin Lallemant, lequel aimait moult la petite ancelle de N.-S. ; auquel elle fit tant par dévotes prières et exhortations que ès jours de fêtes il ne cheminait point pour sa marchandise. Et une fois, comme il allait à une franche fête, lui quatorzième d'autres marchands, il leur survint un jour de dimanche, comme ils furent à demi chemin ; lequel jour, après qu'ils eurent oui la messe, se voulurent partir, disant que s'ils ne partaient point tout serait vendu, et ne trouveraient que le refus. Mais le dessusdit marchand résistait moult fort, disant qu'il avait espérance en Dieu qui l'aiderait mieux s'il gardait ses fêtes, que s'il les trépassait (transgressait). Êt nonobstant, huit de' ses compagnons partirent le même jour et furent rencontrés et pris par des brigands, et tous pillés et mis en prison et étroitement examinés pour savoir s'il n'y avait plus de leurs compagnons à passer ; lesquels par contrainte dirent oui et qu'il en passerait encore le lendemain. Et quand ce vint le lundi au matin, après la messe ouïe, ledit marchand avec les cinq compagnons étant demeurés avec lui, partirent pour faire leur chemin ; mais tantôt ils furent rencontrés par les brigands qui étaient en aguet sur eux pour les prendre, lesquels à leur arrivée parlèrent moult rudement, disant : — A la mort ! à la mort ! vous êtes pris ! — Le dessusdit marchand s'arrêta et fit passer ses compagnons et son chariot, auquel étaient bien de 14 à 15 mille (livres) en or et en argent ; et s'en alla, après que oneques nuls des brigands ne se pouvaient mouvoir ni leurs chevaux, pour éperons ou chose

* Le récit du miracle qu'on va lire ne se trouve point dans le manuscrit des Clarisse d'Amiens: c'est une addition de la sœur Perrine de La Balme.

S,r rOLKTTK.

qu'ils pussent faire, jusques à temps que lesdits marchands fussent eux et tous leurs biens à salveté [sauvés).

Comment Dieu lui montra une tpouoanlable oioion, et bu ronorntemrnt qurf par contrainte be Dieu, elle bonna pour reformer TGrbre be iWûbûme eainte Claire.

« Une merveilleuse et épouvantable vision lui fut de Dieu démontrée et présentée, en laquelle elle vit et connut généralement tous les états de l'Eglise et du bras séculier, des principaux jusques aux moindres, et le gouvernement d'iccux. Puis après lui furent démontrés les défauts et offenses qui contre Dieu et à sa grande déplaisance étaient commis auxdits états, tant par les principaux comme les moindres : et conséquemment les horribles peines et griefs tourments dont un chacun selon sa déserte (son mérite) serait puni. Desquelles horribles peines elle eut une si grande frayeur et peur qu'il lui était avis par l'espace de huit jours qu'elle devait choir et trébucher dedans iceux. Et ladite vision terminée, elle, tout effrayée, trouva subitement un barreau de fer qui était au milieu de sa fenêtre, lequel elle prit et empoigna en sa main si fermement, pour se retenir qu elle ne cheist (tombât) ès dits tourments, qu'à grande peine le put-elle après laisser. Et fut ladite vision si fermement imprimée en son cœur, et les états et les défauts qu'elle connut ainsi perpétrés et faits contre la volonté de Dieu, et aussi les punitions, que tout le temps de sa vie elle en eut souvenance. Et pour l'occasion desdits défauts, plusieurs foin, de jour et de nuit, très-humblement et très-ferventementelle faisait oraisons spéciales, et priait Dieu pour la correction des pécheurs et pour les défaillants. Lesquelles dévotes prières et oraisons, Dieu, par sa grâce et piteuse miséricorde, voulut ouïr et exaucer. Et lui fut démontré que cette correction se ferait ès

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ordres réformés que S. François avuit institués. Pour laquelle réformation mettre à exécution, comme nous avons {savons?) que la glorieuse Vierge mère de N.-S. J.-C. son cher enfant, qui pour les grands péchés qui régnaient au monde , spécialement les péchés d'orgueil , avarice et luxure, voulait jeter trois lances pour (les) confondre et détruire, elle présenta Mgrs S. François et S. Dominique comme deux bons champions, pour vertueusement batailler et prêcher contre iceux vices. Et pour la correction des défauts, pareillement notre glorieux père S. François, en la présence de la glorieuse Vierge Marie et des benoîts anges de paradis, présenta à N.-S. J.-C. son ancelle, et là lui requit et demanda humblement pour faire ladite réformation en ses ordres, et conséquemment pour faire la correction des pauvres défaillants, qu'elle avait vus en tou3 états, en ladite vision, et qu elle fut la première et principale pour ce faire. Laquelle présentation fut à Notre-Seigneur plaisante et agréable, et condescendit bénignement à la requête et pétition de Mgr S. François et lui octroya. De laquelle concession, quant au regard de la réformation qui se devait faire, ladite ancelle de Notre-Seigneur conçut une grande liesse. Mais quant à ce que Notre-Seigneur et sa glorieuse Vierge mère et Mgr S. François voulaient qu'elle fût la première et principale pour ce faire, pour l'insuffisance qu'elle réputait être en elle, en reçut une grande tristesse. Oncques son cœur n'y put pleinement consentir, nonobstant que plusieurs fois il lui fut dit et manifesté en ses oraisons qu'il convenait qu'ainsi se fit, et que c'était la volonté de Dieu. Une fois s'excusait pour son ignorance, car elle se disait une simple fille qui rien ne savait ; une autre fois, pour le vœu qu'elle avait fait de ne jamais issir de sa réclusion ; et plusieurs fois douta que ce ne fût déception de l'Ennemi. Pour lesquelles difficultés elle se fit très-humblement recommander à toutes dévotes personnes dont elle pouvait avoir connaissance ; et aux gens de science qui aimaient et redoutaient Dieu, elle voulut avoir leur conseil et avis. Lesquelles toutes uniformément, par la grâce de Dieu, dirent et jugèrent qu elle le devait faire. t. i. 25

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Et à cette fin qu'elle fût assurée et qu'elle n'eût point de doute que ce ne fût la volonté de Dieu que ladite réformation et correction se fît par elle, Dieu, par sa grâce, lui voulut montrer par signes évidents, en cette manière.

« Le premier fut qu'elle fut muette, comme Zacharie, le père de S. Jean- Baptiste, et par l'espace de trois jours demeura sans parler. Après elle fut aveugle et par trois jours ne voyait goutte. Et tantôt qu'elle consentait (aux vues de Dieu) , elle parlait et voyait.

« Et puis en sa petite réclusion qui était une très-petite place, et même en son aittre (foyer) auprès du feu, Dieu par sa grâce fit venir un arbre moult plaisant et merveilleusement beau, duquel la racine et le tronc étaient moult blancs et les feuilles vivement vertes et bien composées ; les fleurs étaient jaunes, comme dorées ; et dessus chacune branche de cet arbre était un oiselet moult mélodieusement chantant, lequel signifiait les fruits qu'elle devait faire en sainte Église. Dudit arbre procédait un odeur moult suave et délectable ; et dessous cet arbre était une grande multitude d'autres petits arbres. Les petits arbres étaient moult plaisants et beaux, mais non pas tant comme le principal. Incontinent qu'elle vit ces beaux arbres si plaisants et gracieux, elle se douta que ce fût illusion diabolique pour la décevoir, pour tant que l'ennemi d'enfer lui faisait moult d'empêchements. Et tantôt l'arbre principal et tous les autres elle arracha et les jeta hors de sa réclusion. Mais assez tôt après, par la volonté de Dieu, d'autres arbres tout comme les premiers y revinrent, et, outre plus, se transportèrent lesdits arbres d'un lieu à un autre, et spécialement le principal parmi les autres se transporta. Lesquelles choses considérant, elle fut en grand souci. Pour quoi elle se recommandait à diverses personnes, tant du siècle que de religion, en leur demandant conseil et avis sur les choses dessus dites. Entre lesquelles il y eut un simple prêtre qui tournait la chose à moquerie et, par incitation de l'Ennemi, disait qu'elle rêvait; et incontinent cette parole dite, il perdit le sens. Et pareillement un autre homme qui devint aveugle et mourut

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malheureusement 1 . Les autres notables personnes auxquelles elle parlait lui conseillaient de faire la volonté de Dieu; et elle leur affirma, disant : — « Je crois que ce n'est pas non plus la volonté de Dieu qu'il y ait ici un arbre. » — Et, en ce disant, elle frappa de sa main sur la pierre de marbre qui était devant elle à sa fenêtre , et incontinent il y crût un arbre semblable au premier, lequel par deux fois elle arracha; et la tierce fois il crût si haut quelle ne le put arracher. Adonc par ces signes lui fut démontré et donné connaissance et assurance que c'était la volonté de Dieu. Et lui fut déclaré que l'arbre principal signifiait sa personne, et les autres petits .signifiaient ceux et celles qui par son moyen viendraient à la réformation et correction devant dites *. La transportation des arbres d'un lieu à un autre par plusieurs fois signifiait qu'elle devait aller et édifier en plusieurs régions. Adonc elle commença

1 Ces deux châtiments miraculeux, qui peuvent inspirer quelque doute, ne sont point mentionnés dans le MS des Clurisses d'Amiens.

1 Colette fit par elle-même dix- sept fondutions : 1408, Besançon ; 1112, Auxonne (Côte-d'Or) ; 1415, Poligny (Jura); 1423, Seurre (Côte d'Or) et Moulins; 1424, Aiguepeise (Puy de-Dôme) et Detize (Nièvre) ; 1425, Vcvay (canton de Vaud); 1427, Orbe (canton de Vaud) ; 1432, Le Puy ; 1433, Castres (Tarn) et Lezignan (Hérault) ; 1441 , Hesdin (Pas-de-Calais) ; 1442, Gand ; 1443, Heidelberg ; 1444, Amiens; 1447, Pont à -Mousson (Meurthe). On doit ajouter à ces dix-sept fondutions la réforme que Ste Colette introduisit dans le couvent des Clarisses Urbanistes de Béziers et dans un grand nombre de couvents de Frères Mineurs. Wading (Annal. Min., v, 26) nous dit que beaucoup de religieux et de religieuses qui appartenaient aux ordres des Bénédictins, des Cisterciens, des Chartreux, des Célestins, des Chanoines réguliers, se sentirent animés du désir d'une plus grande perfection, et, du consentement de leurs supérieurs, entrèrent dans les monastères réformés ou fondés par Ste Colette. Olivier de la Marche (C/*roniques) nous apprend que, soit par elle-même, soit par les religieuses qu'elle envoya en diverses contrées, elle réforma « trois cent quatre-vingts maisons religieuses de femmes encloses et enfermées n.

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à se recueillir et considérer en elle-même la merveilleuse et épouvantable vision qui lui avait été démontrée, et comment elle avait été à N.-S. par Mgr S. François présentée et concédée, et le conseil de bonnes et sages personnes, et comment elle avait été aveugle et muette, et avait recouvré sa vue et sa parole, et le signe de l'arbre qu'elle avait arraché et qui était revenu. Elle commença à craindre et à redouter qu'elle n'offensât Notre-Seigneur, si elle ne consentait à faire sa sainte volonté. Et ainsi s'étant humblement à Notre-Seigneur recommandée en ses saintes prières et dévotes oraisons, elle détermina que elle y entendrait selon la grâce que Dieu donnerait, (étant) réservé en son cœur qu'elle ne serait point volontiers la principale. Et incontinent quelle eut consenti à faire la volonté de Dieu, il lui donna claire connaissance de toutes les choses qui lui étaient nécessaires pour ces affaires. Desquelles elle composa un petit rollet (registre) et les écrivit en brief, par telle manière qu'il n'y avait pour toute une matière qu'un petit mémorial.

« Puis en brief temps Notre-Seigneur administra toute sorte de gens qui lui étaient convenables pour elle aider et conseiller; entre lesquels il la pourvut, pour le régime et le gouvernement de sa conscience, d'un vénérable père religieux de l'ordre de Mgr S. François, nommé frère Henri de La Balme, homme de grande perfection.... Devant qu'il eut connaissance de la petite ancelle de Notre-Seigneur pleinement, il lui prit une grande dévotion d'aller visiter les saints lieux d'outre-mer et d'aller à Rome; et, pour ce faire, avec la licence obtenue de son gardien \ il partit de son couvent ; et, en allant, il visita et parla à une dévote femme et de grande sainteté renommée *, (qui) lui dit et prophétisa qu'il ne parachèverait point son voyage entrepris : car Notre-Seigneur en brief temps lui donnerait une fille spirituelle qui serait de si grande sainteté et renommée que

* On sait que la qualification de Père gardien est donnée aux supérieurs des couvents d'hommes de l'ordre de Saint François. f Mai ton Amante, recluse d'Avignon.

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tout le monde s'en émerveillerait. Lequel bon père, en ce oyant, eut grande joie. Néanmoins il {se) proposa de parfaire son voyage ; mais par révélation divine fut contraint de retourner. Et incontinent lui retourné, il ouït parler qu'il y avait à Corbie une recluse de grande perfection et sainteté, laquelle, par inspiration divine, il alla visiter. Et eurent ensemble plusieurs consolations spirituelles. Et depuis, il la visitait souvent, et tantôt qu'il approchait du lieu, elle en avait connaissance. Et peu de temps après, par la volonté de Dieu, il l'avait en gouvernement »

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« Quand Dieu l'eut ainsi pourvue de ce vénérable père, et pour mettre à exécution ladite réformation *, elle proposa d'aller personnellement, et ledit bon père avec elle, en la présence de notre Saint-Père le Pape *. Et, pour ce faire

1 Par l'entremise du P. de la Balme, Antoine de Chalant, légat du Saint-Siège, qui résidait à Paris, avait délégué l'évêque d'Amiens, Jean de Boissy, pour examiner la requête de Stc Colette relativement à la dispense dont elle avait besoin pour son vœu de clôture. Cette autorisation lui fut accordée en date du 1er août 1406, à la condition qu'elle entrerait dans un couvent de Franciscaines ou de bénédictines. Cette alternative laissée au choix de Colette, dit le P. Sellier (i, 100), poraît un ménagement à l'égard de l'abbé Raoul de Roye, qui devait naturellement préférer l'ordre de Saint-Benoît.

1 La France reconnaissait alors l'obédience de Benoit XIII, qui résidait à Avignon, mais qui se trouvait à Nice au moment du voyage de Ste Colette. Notre Sainte abjura son parti après le concile de Pise (1400), alors qu'il devint plus évident que c'était un anti-Pape. « Au jugement des hommes les plus sages, dit Josso Clithou, les particuliers devaient soumission au Pontife dans l'obédience duquel ils se trouvaient, jusqu'à ce qu'un roruile général eut prononcé. »

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plus honorablement et sûrement , Notre-Seigneur donna aucune connaissance d'elle et de sa sainte vie et de son saint désir à une noble dame chevaleresse et baronncresse qui pour ce temps-là était veuve du seigneur Brissay et était fille du seigneur de Thouart de la Roche Laquelle dame, purement pour l'amour de Dieu, et par sa grande humilité et douceur, vint par devers elle en sa réclusion à Corbic, et vit le signe que Dieu lui donna des arbres qui croissaient en sa réclusion, comme dessus est dit. Et plusieurs saintes colocutions (entretiens) ils eurent ensemble touchant le parfait amour de Dieu et le salut de son âme, dont ladite dame fut grandement édifiée et consolée, et davantage animée à l'aider de toute sa puissance, pour que le bon propos et saint désir que Dieu lui avait donnés pût sortir son effet. Et pour ce faire, se prit à labourer (agir) ladite dame si efficacement avec les autres que Dieu lui avait administrés, que, en peu de temps, tant par dispensatbn papale, comme par autres remèdes convenables, nonobstant quelconques empéchemens que l'Ennemi lui faisait et procurait, elle issit hors de sa réclusion (3 août 1406). Et quand la bonne dame aperçut comment Dieu les avait

aidés à la mettre hors, adonc charitablement elle se

présenta personnellement et les siens et tous ses biens, pour la mener jusques en la présence du Saint- Père. Laquelle présentation humble et charitable, lancclle de Notre-Scigneur connaissant qu'elle procédait de la volonté de Dieu, humblement l'accepta et consentit. Dont ladite noble dame conçut en son cœur une moult grande liesse. Et lui fut bien avis, comme vérité était, que Dieu, en ce, lui avait fait une grâce spéciale. Et, par la bonté souveraine de Dieu, confortablement et sûrement la mena jusques h la présence dudit Saint-Père, et la ramena, en lui faisant (à elle) et à tous les autres moult de charités. Et en ce voyage Dieu les con-

1 Isabeau de Thouart, baronne de Brissay, possédait de nombreux domaines en Suisse et en Franche-Comté, du chef de son mari. Elle en employait une partie à subvenir aux besoins de Tordre de Saint- François.

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serva, et furent tous moult grandement consolés d'être en la compagnie de la petite ancelle de Notre-Seigneur, laquelle leur servait d'exemplaire de toute sainteté, et souvent leur donnait belle et bonne doctrine pour les enflammer à Dieu parfaitement aimer et servir et à fuir le péché, et ses saints commandements garder.

« Elle était de si beau maintien et de si honnnéte conversation entre eux qu'elle leur semblait être un angèle qui fût descendu des deux. Quelquefois, par pitié et compassion, pourtant qu'elle était jeune et tendre, ils la mettaient sur la bétc ; et comme jamais elle n'était oiseuse, mais toujours s'occupant à penser ou à parler de Dieu, incontinent qu'elle était sur la béte, elle mettait si vivement son cœur en Notre-Seigneur qu'elle était toute ravie et transformée en lui, ni elle ne savait quoi on disait ni ce que l'on faisait auprès d'elle. Et néanmoins, elle se tenait si ferme sans vaciller d'un côté ni d'autre, qu'il semblait qu'elle fût tenue par les anges.

a Aucune fois, qyand elle allait à pieds et qu'elle était en difficile chemin plein de pierres, il semblait qu'elle volât ou qu'elle fût élevée en l'air ; et ainsi en peu d'espace elle faisait si grand chemin que nul, tant fût fort ou bon chemineur, ne la pouvait suivre. Plusieurs journées devant qu'elle parvînt à la présence du Saint- Père !, elle fit précéder devant une discrète et notable femme *, pour manifester au dit Saint-Père son intention. Laquelle fut si horriblement persécutée des ennemis d'enfer qui étaient fort déplaisants de cette entreprise que l'ancelle de Notre-Seigneur par la volonté de Dieu faisait, que elle devint folle et hors de sens. Et afin qu'elle ne pût parvenir jusques au Saint-Père,

1 La pieuse caravane suivit, dit-on, l'itinéraire suivant : Paris (visite au légat), Dijon, Bourges, BreBse (visite au duc de Savoie), Kumilly (séjour chez la comtesse Blanche de Savoie). Elle arriva à Nice en septembre 1406.

* Blanche de Savoie, comtesse de Genève, amie intime de la baronne de Brissay, avait chargé une de ses dames d'honneur d'accompagner Colette : c'est d'elle qu'il est ici question.

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et qu'elle n'eût point d'audience, et qu'il n'ajoutât foi à ses paroles, et que par ainsi sa sainte entreprise fût empêchée et confusiblement répudiée, ils la faisaient avoir contenance désordonnée et maintien déshonnéte : tellement que les hommes de bien avaient honte de l'approcher ; car elle se dépouillait. Et ainsi affligée et persécutée des ennemis d'enfer, à grande difficulté et amertume de cœur, elle parvint jusqu'en la cité de Nice, là où était le Saint-Père. Auquel assez tôt vinrent les nouvelles qu'il était venu en la cité une femme qui avait perdu le sens, laquelle moult ferventement requérait de venir en la présence du Saint- Père, pour lui déclarer certaines choses qui lui étaient commises. Il plut à Dieu de mettre au cœur dudit Saint-Père de la faire venir en sa présence et de lui donner audience. Et pour ce faire, il la fit revêtir et mettre à point honnêtement, comme il appartient, et ordonna qu'elle fût amenée devant lui. Et incontinent qu'elle fut en sa présence, elle eut aussi bon sens que oneques elle avait eu, et il n'apparaissait point qu'elle l'avait oneques perdu. Et commença moult prudemment et discrètement la cause pourquoi elle était venue, et pourquoi l'anccllc de Notre-Seigneur venait après. Et tout ce qu'elle lui dit de cette matière, il l'écouta bénignement. De laquelle, après l'avoir examinée, il eut en son cœur une grande consolation : car il connut bien que c 'était œuvre divine, par celte subite mutation qu'il vit en cette femme hors de sens, qui tantôt qu'elle commentait à lui raconter le fait de la petite ancellc, fut en bonne santé, et ainsi l'Ennemi fut défraudé de sa perverse intention : car ce qu'il avait fait pour venir a répudiation et confusion, tourna à approbation, commanda tion et exaltation.

« Après que le Saint-Père eut été suffisamment informé par vive voix et par signe évident du fait pour lequel l'ancelle de Notre-Seigneur venait à lui, il ne tarda point longuement qu'elle et toute sa compagnie arrivèrent en la cité. Et leur venue à lui signifiée, il disposa lieu et temps convenables pour la faire venir en sa présence et lui donner audience. La petite ancelle de Notre-Seigneur recourut au

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sacrifice de sainte oraison, comme elle avait accoutumé en toutes ses affaires ; et elle recommanda à Dieu elle et son fait. Puis s'en alla en bonne simplicité, confiance et humilité, les yeux inclinés en bas et le cœur en haut élevé à Dieu, et le vénérable Père 1 et noble Dame * et plusieurs autres notables personnes avec elle.

« Quand elle parvint jusques à la présence du Saint- Père, ainsi comme il levait les yeux pour la regarder et bénignement la saluer, une chose de grande admiration advint : car devant ladite ancellc de Notre-Seigneur, du haut de son siège où il était assis, il ehéia {tomba) à terre, dont elle eut en son cœur grande frayeur. Et aussi comme il chéait, Dieu lui donna claire connaissance d'elle et de ce qu'elle demandait, dont il fut grandement consolé. Et incontinent qu'il fut relevé, de son propre motif il s'avança et prit une petite boursette qui pendait à la courroie où elle avait mis le petit rollet. Et lui-même le déploya et en lisant un chacun mémorial, par la grâce de Dieu, il eut claire connaissance de toute la matière et de tout ce qui lui était nécessaire pour toute la religion. Puis après, par licence du Saint-Père, moult gracieusement elle commença à parler et à lui découvrir son cœur et révéler la cause pour quoi elle était venue, qui déjà lui avait été dite ; et entre les autres choses, en très-profonde humilité elle lui demanda deux choses : la première qu'il plût à Sa Sainteté de lui accorder de prendre la vie et état évangélique, c'està-dire qu'elle pût entrer au second ordre que Mgr S. François institua, qui est dit Y Ordre des pauvres Dames, duquel Madame Ste Claire fut la première

« La seconde chose qu'elle demanda fut la réparation et réformation des ordres que Mgr S. François institua. Lesquelles demandes, nonobstant qu'elles fussent justes et raisonnables, selon le jugement du Saint- Père, néanmoins pour la diversité des opinions, ne s'y voulut pas tantôt incliner : car une partie des plus grands la voyaient jeune et

• Henri de la Balmc.

* La baronne de Brissny.

S,e COLETTE.

tendre fille, et l'état qu'elle demandait leur semblait austère et difficile et de moult grande perfection. C'est pourquoi, selon leur avis, nullement le Saint-Père ne devait pas si légèrement condescendre Pour cette cause, ne s'y consentit pas si tôt appertement (ouvertement), combien que en son cœur la matière lui était agréable, et s'y tenait véritablement que c'était œuvre de Dieu : car il lui avait été ainsi démontré au secret de son cœur, et publiquement se détermina de la faire. Et en cette prolongation , pour toujours mieux connaître son saint désir, il lui fit plusieurs interrogations et demandes, auxquelles humblement et prudemment elle répondit, dont il fut moult content et bien édifié.

« En cet espace de temps qu'elle attendait la résolution du Saint-Père, il survint en la cité une grande et épouvantable pestilence, en tant que aucuns des contredisant principaux furent si grièvement infectés, que hâtivement ils trépassèrent. Dont aucuns de bonne conscience estimaient que Dieu le permît ainsi pour l'empêchement qu'ils donnaient à son ancelle. Assez brièvement après, le Saint-Père, considérant les œuvres de Dieu merveilleuses qui toujours se démontraient, détermina qu'il ne la ferait plus attendre, et très-libéralement et volontairement lui octroya les deux demandes qu'elle lui avait faites. Et pourtant qu'il connaissait certainement que c'était œuvre de Dieu son Seigneur souverain, dont il était Vicaire en terre, en propre personne la voulut recevoir en l'état évangélique. Et la convoqua en sa présence et tous ceux de sa compagnie et plusieurs autres personnes tant d'Église comme du siècle. Et devant eux il fit un solennel sermon à la commandation (f éloge) de la vie évangélique et apostolique qu elle voulait prendre. Lequel sermon terminé, il la reçut et fit religieuse de l'ordre de Madame Stc Claire. Et sans point de moyen (intervalle), après la fit professe du dit ordre, lui mit le voile

1 On comptait parmi les opposants le général de l'ordre de Saint-François et plusieurs des cardinaux faisant partie de la commission d'examen qu'avait nommée Benoît XIIT.

S,r COLETTE.

sur son chef, lui ceignit la corde et lui donna à garder la règle de ladite sainte dame, Madame Ste Claire. Et puis la bénit et la fit mère et abbesse de toutes les religieuses qui devaient venir en la religion et réformation dudit ordre. Et toutes ces choses fit-il moult dévotement et révérencieusement et si ferventcment qu'il semblait être un angèle du paradis : tant (si bien) que seigneurs du siècle, et môme le Révérend Père général de l'ordre de Saint-François qui était présent, témoignaient que oncques n'avaient vu le Saint- Père faire aucun cas si solennellement. Et quand l'office fut fait et tout terminé, il parla à elle moult affectueusement, en l'exhortant qu'elle soit sage et bien avisée, vraie et parfaite religieuse, gardant loyalement ce qu'elle avait promis et voué, et continuant et persévérant toujours de bien en mieux. Et s'offrit à elle moult charitablement à l'aider et conforter et de lui donner toutes choses pour toutes ses affaires convenables et nécessaires, et lui requit qu'elle se voulût transporter en son pays et qu'il la ferait recevoir doucement et confortablement. Puis la recommanda à son père confesseur qui était venu avec elle 1 , et lui dit que jamais ne la laisserait. Et la bénit, et baisa son épaule, disant : — Cette épaule est bien benoîte qui portera la besace pour quérir le pain qu'elle mangera. — Puis après, il retourna sa face devers eux, tout en disant à haute voix : — Plût ores à Dieu que je fusse digne de quérir et pourchasser le pain pour [faire) vivre cette fille ! — Et à la bonne dame qui l'avait amenée, il pria que doucement et sûrement elle la voulût ramener. Et la bénédiction reçue, paisiblement ils retournèrent.

« Après ne tarda pas longuement qu'elle aperçût qu'on lui faisait plus grand honneur qu'on n'avait accoutumé, et

1 Le P. H. de la Balmc fut nommé supérieur général des ordres de Saint-François qui embrasseraient la réforme sous l'autorité de sœur Colette, abbesse générale; celle-ci devait commencer ses fondations dans les trois diocèses de Paris, de Noyon et d'Amiens. On verra que son insuccès daus ces contrées la conduisit en Bourgogne.

qu'on l'appelait par nom de mère. Elle en voulait savoir la cause; et finalement on lui dit comment Notre Saint-Père I avait bénite et faite mère abbesse, dont elle fut merveilleusement dolente : car oncques son cœur ne s'y put consentir, pour chose qu'on lui sût dire. Et seulement elle pensait être simple religieuse, sans avoir office d'abbesse ; et le plaisir de Dieu était ainsi qu'elle n'eut point de connaissance qu'elle le fût, tant qu'elle le serait. Quand elle fut informée pour vrai que le Saint- Père l'avait faite abbesse, elle fit toute diligence d'envoyer lettres par devers lui pour humblement requérir et supplier qu'il la voulût absoudre de son office et qu'elle ne fût point abbesse ; et il répondit que ce qu'il avait fait était fait et ainsi demeurerait. »

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« Quand elle fut retournée de la présence du Saint-Père et qu'il l'eut, par la volonté de Dieu, elle ignorante, instituée et ordonnée mère et abbesse de la dite réformation, elle fut très-diligente de la mettre à exécution. Mais l'Ennemi d'enfer, adversaire de tout bien, quand il aperçut le grand fruit qu'elle prétendait faire pour le salut des âmes, tant par elle que par ses membres, lui procura terribles persécutions, comme il avait fait souvent. Tellement que toutes manières (sortes) de gens, et de tous états, et encore proprement de ceux qui l'avaient connue et aimée, lui étaient contraires ; desquels aucuns disaient que c'était une sorcière et enchanteresse et invocateresse des ennemis d'enfer; et autres plusieurs vitupérables et exécrables paroles disaient-elles

1 Une tradition fausse en tous points raconte que Colette ayant été insultée par les habitants de Fouilloy, ce village est puni de son impertinence, en ce sens qu'il n'a jamais depuis fourni aucun pi ètre a l'Église. M. l'abbé Douillet a découvert la naissance, dans cette localité, d'un nommé Harbier, qui fut doyen du chapitre do Fouilloy.

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Tellement que nul ne l'osait loger et recevoir en son hôtel. Et tant la persécutèrent qu'elle fut contrainte de s'absenter et laisser sa nation *, et se retirer en pays étranger, auquel une très-noble et piteuse dame, nommée Madame Blanche, qui était comtesse de Genève, bénignement et charitablement la reçut. Et moult grandement fut confortée de sa venue. Par ses mérites, elle eut grande connaissance de Dieu et allégement de sa conscience, et y profita tellement que oneques depuis elle ni tous les siens ne la voulurent délaisser, et abandonna pour elle et sa compagnie la moitié du château de Baulme 1 où elle demeurait. Auquel elle commença premier (etnent) à exercer son office et garder et faire garder la règle de Madame Ste Claire. Elle y fut jusques à temps que le Saint-Père lui bailla par bulle le couvent de Sainte-Claire de Besançon (26 janv. 1408)

* La petite ancclle de Notre-Seigneur commença à vertueusement continuer l'observance de la règle de Madame Ste Claire, laquelle elle avait commencée au château dessus dit. Et pour ce faire, pour tant qu'elle n'avait encore qu'un petit (nombre) de religieuses, par inspiration divine,

1 Ses projet» de fondation échouèrent d'abord à Corbic devant l'hostilité de la population et d'une partie du clergé ; ensuite à Noyon, où elle ne rencontra que de l'indifférence. Après cinq ou six mois d'essais infructueux, Colette s'adjoignit deux pieuses compagnes de Coibie, Marie Sénéchal et Jacquette Le Grand, et se rendit à La Balme, où elle séjourna quelque temps chez le seigneur du lieu, Allard, frère d'Henri de La Halme, et enfin installa un noviciat dans un vieux château que lui céda Blanche de Savoie, comtesse de Genève.

« C'est La Balme, canton de Poncin (Ain), et non pas Baume dans le Jura, ou Baume-les-Dames dans le Doubs, comme l'ont conjecturé quelques biographes.

' Le couvent des Urbaniste» de Besançon ne comptait plus que deux religieuses, mais avait de bons revenus. Colette les refusa et n'accepta que les bâtiments qui avaient besoin de réparation : aussi ne put-elle entrer que le 14 mars 1410 en possession de la propriété que lui avait fait adjuger la protection de Blanche de Savoie et de l'archevêque de Besancon.

assez tôt plusieurs notables et dévotes femmes vinrent par devers elle pour humblement demander la sainte religion ». Les quelles examinées, celles qui furent trouvées idoines (propres à l'état religieux) furent remues. Et en peu de temps, par la volonté de Dieu, il en vint tant pour être religieuses, que nonobstant qu'elle avait été faite abbesse sans couvent et sans sœurs, néanmoins pour l'abondance et multitude des personnes qui vinrent pour entrer en religion, il convint assez tôt multiplier les couvents, tant pour les

frères que pour les sœurs

a Une fois comme avec son père confesseur elle conférait des choses convenables à la dite réformation, il (Dieu) lui envoya une moult et plaisante corde qui était faite et composée artificiellement et blanche comme neige ; laquelle subitement et visiblement , en la présence du dit confesseur, descendit des cieux entre les bras de la dite ancclle. Et moult humblement la reçut et déploya sans rien dire vocalement, ni faire signe ou semblant. La descente du ciel pouvait bien signifier le plaisir que Dieu prenait à icelle réformation, laquelle par avant il avait ordonnée et commise à faire a la dite ancelle ; et la corde, l'état de la dite réformation; la blancheur d'icellc corde, la pureté et netteté de corps et de conscience qui est et doit être en ceux et celles qui, par la grâce de Dieu, sont appelés à la dite réformation. De laquelle elle a dit souvent a ses religieuses, pour les inciter toujours à fervent désir de garder ce qu elles avaient promis et voué h Dieu : — «Mes sœurs, mes sœurs, je vous dis que cette religion n'est pas la religion de sœur Colette, ni de frère Henri de LaBalme, mais la religion de Notre-Seigneur; air je vous certifie qu'il est venu en propre

1 C'est en 1410. alors que Ste Colette venait do prendre possession de ce couvent, que S. Vincent Ferrier, qui prêchait une mission à Besançon, eut plusieurs conférences avec la sainte Abbesse. Ils s'entretinrent du schisme qui désolait l'Église. C'est dans une seconde entrevue, qu'ils eurent à Poligny, en 1417, que fut rédigée une lettre collective adressée, à ce sujet, aux Percs du concile de Constance.

personne pour la réformer ; et est notre état moult haut et plaisant à Dieu, et moult sûr pour sauver nos Ames, si nous tenons et persévérons en la vocation qu'il nous a mise. Et je vous dis pour certain que ceux (là) seront bienheureux et bénis qui l'entretiendront. » — Il est à savoir que ceux et celles qui en la congrégation et réformation personnellement sont venus et entrés, de quelconque état qu'ils aient été, quand Dieu les a appelés de ce présent monde, et qu'ils sont trépassés, en quelconque région que ce fût, tant fût loin ou près, elle en a eu certaine connaissance, et môme se sont venus à elle présenter. Aux quels à plusieurs d'iceux elle a fait grand subside et aide à leurs âmes. Et outre plus, quand au commencement, pour la multitude de celles qui . venaient en la religion, comme dit est, il convint qu'elle multipliât ses couvents *, aucune fois quand voulait édifier un nouveau, on voyait deux beaux coulons (pigeons) qui circuaient toute la place, en démontrant la grandeur que devait être (avoir) le couvent. Et elle a dit plusieurs fois que c'étaient deux angèles en forme de coulons, (venus) pour lesquels faire édifier.

a Quelquefois elle n'avait point d'argent pour satisfaire aux ouvriers et n'y pouvait pourvoir par voie humaine. Adonc Notre-Seigncur ne lui défaillait point et lui envoyait toute la pécune en fin or qui lui était nécessaire pour ce faire. Et souvent la somme était de cinq cents écus, et étaient écus merveilleusement beaux, bons et entiers ; des quels elle besognait mieux et plus profitablemcnt de cent d'iceux qu'elle n'eût fait de deux cents d'autres. Et aussi longuement qu'ils étaient à part séparés des autres,

1 On désignait ses religieuses bous le nom de Pauvres- Dames de Sainte-Claire, pour les distinguer dès Urbanistes, dont la règle avait été mitigée par Urbain IY Aujourd'hui encore, en Belgique, ces dernière* sont appelées Riches-Claires par opposition aux Pauvre$-Claires. Les filles de Sic Colette furent aussi appelées Coletlines, même après que Léon X, en 1517, ait eu réuni les diverses réformes de la branche féminine de Saint-François sous le nom général d'Obsorvantines.

ils conservaient leur beauté et bonté; mais tantôt qu'ils étaient mêlés avec d'autres, par inadvertance ou autrement, ils devenaient tels (jue les autres. »

vin.

Cinntnrni elle utum enintf pauotrlr.

« Cette haute et sainte pauvreté lancelle de Notre-

Seigneur aima, et, tout le temps de sa vie, depuis que Dieu lui en eut donné la connaissance, étroitement la garda. Pour l'amour de laquelle, son père et sa mère elle délaissa, et tout ce qu'elle avait aux pauvres distribua. Oneques, depuis qu'elle fut appelée aux conseils évangéliques jusques ù la mort, elle n'avait, pour quelque temps, tant fit froid, pour couvrir son pauvre corps, fors qu'un pauvre habit rapiécé et une simple cottelette (tunique), sans nulle fourrure ou doublure, et un manteau tout single (unique). Lequel habit jamais ne portait neuf entièrement ; si le corps de l'habit était neuf, les manches étaient vieilles; et si les manches étaient neuves, le corps était vieux. Et le plus de fois, l'habit qu'elle portait avait été par autrui longuement porté premier (d'abord).

« Une fois pour l'excessive froidure qu'il faisait, par pitié et compassion, les sœurs, sans lui dire, prirent sa cottelette (car bien souvent encore ne portait-elle que le seul habit) et doublèrent les manches. Et tantôt qu'elle l'eut vêtue, elle s'en aperçut; mais oneques depuis elle ne la put ni voulut porter ni endurer, jusqu à ce qu'elle fût dédoublée. Ni jamais, pour quelque temps d'hiver qu'il fit, ni au dedans pour nécessité on infirmité qu'elle eût. ni au dehors quand elle allait visiter ses sœurs, elle ne porta chausses, ni chaussons, ni souliers. Et une clnse merveilleuse était, car oneques ne se chauffa, ni approcha le feu, ni ne le pouvait sentir ni voir, excepté la chandelle. Ses couvrechef étaient humbles et simples et les plus pauvres; et là où il y avait

plus (le pièces étaient ceux qu'elle aimait le mieux et qu elle portait plus volontiers. Un peu de feurre {paille), couvert d'un seul pauvre couvertoir, et un sac rempli du même feurre étaient sa couche pour reposer, combien que nulle fois n'y reposait oneques (que) pour quelconque nécessité ou griève infirmité que Dieu lui envoyât. De lit de plume ni oreiller elle n'usa, ni (pas même) en la dernière maladie où elle rendit l'âme à Dieu. Pour plus doucement subvenir à la peine qu'elle* souffrait, on lui voulut mettre un petit oreiller de plume dessous son chef ; mais, en ayant les yeux fermés, elle le sentait en son esprit, et fit signe de le mettre arrière.

« Ses oratoires où elle se tenait communément par jour et là où elle oyait messe et recevait le saint sacrement, elle les voulait avoir petits, bas et pauvres, et, s'ils étaient autrement faits, jamais n'y était consolée. En plusieurs des couvents, ils étaient si étroits et si bas, qu'elle ne s'y pouvait lever ni dresser, et semblaient être huches ou logettes pour coucher les annettes (canards) que autrement. Et toutefois adonc était-elle logée selon le contentement de sa conscience. Grands édifices et l'abondance d'iceux merveilleusement lui déplaisaient. Oneques on ne put édifier et faire couvent, tant fût-il pauvre, qu'il no fût selon son jugement trop beau et solennel. Et disait que pour l'amour de la très-grande pauvreté de Notre-Seigneur, qui oneques n'eut en terre maison, elles devaient être contentes d'édifices à elles nécessaires, sans superfluité, et pauvres, sans curiosité. Elle demeurait plus volontiers ès pauvres et petits couvents que ès grands et plantureux et y était mieux consolée. Et pareillement, elle aimait mieux faire sa résidence ès petites et pauvres villes qu'elle ne faisait ès grandes et riches. Quand elle allait dehors pour visiter aucuns de ses couvents et qu'on la logeait en grande et haute chambre, elle y était si épouvantée qu'elle n'y osait lever les yeux en haut. Quand elle venait aux couvents nouvellement édifiés et qu'elle y trouvait aucune chose faite contre pauvreté, elle ne le pouvait souffrir ni :sup.~ porter.

•r. i. î?ti

« Notre-Seigneur lui avait donné, dès son enfance, une noble vertu qui est d'être piteuse et libérale. Quand, en sou âge d'enfance, elle allait à l'école, ce qu'on lui donnait, comme on fait aux petits enfants pour eux déjeûner, elle le distribuait et donnait aux autres pauvres enfants. Et aucunes fois, si elle pou vait trouver aucune chose comestible en sa maison, comme pain, œufs, fromage et beurre, ou autre chose, elle le muchait et donnait piteusement à ceux qu'elle savait être en nécessité. Depuis qu'elle eut distribué tous ses biens aux pauvres, et toute sa substance qui lui pouvait compéter de père et de mère, qui était moyennement bonne, oneques depuis pour sa personne nulle chose du monde pour son usage elle ne voulut avoir, excepté ce qui lui était nécessaire pour couvrir son pauvre corps et pour le divin office. Lesquelles choses, si elle savait frères ou sœurs qui eussent nécessité de tant petit {soit peu) qu'elle avait, très-charitablement elle leur baillait, fût-ce cotte, habit, manteau ou bréviaire. Souvent les propres manches de son habit ou de sa cotte elle décousait, et les donnait à ceux et celles qui semblaient avoir nécessité ; et ainsi demeurait sans manches. Et aucunes fois en faisait recoudre qui étaient d'autre drap que n'était la cotte ou l'habit. Elle était moult diligente d'être présente quand on taillait manteaux, cottes ou habits, tant des frères comme des sœurs ; et le faisait, tant pour charité qu'elle désirait qu'ils fussent bien pourvus de leurs nécessités, comme pour que sainte pauvreté n'y fût pas blessée par trop grande largeur ou longueur. Et toutes les petites piécettes qu'on faisait au tailler, elle les recueillait pour les employer quand il serait nécessité. Desquelles en son habit en avait près de cent, quand elle trépassa.

« Entre toutes les choses du monde où elle prenait plus grand plaisir, c'était ès livres qui sont députés au service de Dieu. Aucunes fois elle les a fait quérir en diverses ré- , gions, comme en Allemagne et autre part, afin que Dieu en fût mieux servi et qu'il n'y eût nul défaut en son office par faute de livres. Mais incontinent qu'on en apportait pour sa personne ou qu'on lui en envoyait , comme ont fait

aucunes fois plusieurs seigneurs et autres notables personnes, très-libéralement elle les donnait. Et souvent l'a ainsi fait, tellement que plusieurs fois elle demeurait sans t bréviaire, et (il) convenait qu'elle en empruntât un pour dire son office. Et encore, quand elle rendit son âme à Dieu, elle n'en avait point ; car, longtemps devant, elle l'avait donné.

« Plusieurs notables personnes de divers états, considérant les grandes affaires qu elle avait pour l'honneur de Dieu et le salut des âriies, pour ses couvents édifier, les aucuns lui présentaient quelquefois or ou argent, nonobstant que peu souvent et en petite quantité ; les autres fois, pierres précieuses, joyaux, drap ou couvre-chef ; les autres, selon leur petite puissance ou faculté, autres choses. Mais de tous ces biensqui luifurent oneques présentés, fussent(-/7«) grands ou petits, à sa personne, elle n'en eut de mieux la valeur d'une seule épingle. Elle eût mieux aimé mourir que de l'employer à autre usage qu'en l'honneur et œuvre de Dieu, quand pour cette cause iceux biens étaient donnés. Et tout ce qui lui était donné pour sa personne et ses nécessités, elle le posait tout à vendition, pour mettre tout ce qu'elle pouvait avoir à l'avancement de l'édifice de Notre-Seigneur. Car rien elle ne voulait avoir. Et oneques personne ne fut tant convoiteuse d'avoir richesses, comme elle désirait d'être vraie pauvre. Et aucunes fois, quand elle avait tout exposé et que rien ne lui réstait, adonc Notre- Seigneur avait pitié et compassion d'elle et lui envoyait la somme de pécune qui lui était nécessaire, laquelle comme (il) est dit, était communément de cinq cents écus d'or. Et trouvait la dite somme auprès d'elle, quand elle revenait de ses oraisons. Et icelle somme moult diligemment et étroitement gardait et avait grand soin que loyalement et justement elle fût employée. Et, comme des autres pécunes devant dites, oneques ne lui en fut de mieux qu'une épingle : car aussi elle n'y avait rien, ni rien ne s'y réputait avoir, ni puissance, ni domination; mais tant seulement, comme commise par Notre-Seigneur, elle en avait la sollicitude et la peine de le garder et distribuer là où il appar-

tenait. Ni oiu ques ne se défia de la bonté de Notre-Seigneur qui devait la pourvoir elle et ses sœurs de leurs nécessités, si loyalement gardaient tout ce qu'elles lui avaient promis et voué. Et on l'a vu par expérience plusieurs fois, et, entre les autres lieux, au pays de Languedoc, auquel il y avait un grand nombre de gens d'armes, lesquels faisaient tant de mal que nul n'osait issir [sortir) des bonnes villes, pour doubte (crainte) qu'on avait d'iceux. Par quoi les religieux qui étaient administrateurs des pauvres sœurs, en aucuns couvents,1 ne pouvaient aller dehors pour demander l'aumône pour l'amour de Dieu, pour leur sustentation. Nonobstant qu'elles fussent petitement pourvues de leurs nécessités, néanmoins elles avaient toujours espérance, selon la doctrine de la petite ancelle de Notre-Seigneur, que Dieu ne leur défaudrait (manquerait) point en leurs nécessités. Laquelle doctrine Notre-Seigneur vérifia : car il vint un homme tout (dé) blanc vétu, et ne savait-on qui il était ni d'où il venait, lequel apportait au couvent un grand sac tout plein de beau pain blanc qui était très-bon et savoureux, et qui durait tant que Notre- Seigneur y eût pourvu par un autre moyen. Et se partit le dit homme qu'on ne sût (ce) qu'il devint.

« En un autre temps, ladite ancelle do Notre-Seigneur était en un de ses couvents au pays de Nivernais *, auquel pour lors il y avait grande cherté de blé. Et y avait avec elle tant de sœurs qu'il y en avait assez pour trois couvents. Et pour le grand nombre qu'elles étaient audit couvent, tant par dehors que par dedans, elles eurent grande nécessité de biens pour vivre. Pour quoi, il leur convint, après qu'elles eurent tout besogné leur farine, qu'elles fissent du pain de gruau 1 ou tercheur (son), pour la sustentation de leur corps. Duquel elies lurent toutes grandement réfocillées {ranimées), et y trouvèrent aussi grandesaveur qu'elles

1 Le monastère de Decizc (Nièvre), fondé en 1429 par Éltsabeth, veuve de Philippe, comte de Nevers.

1 On appelle aujourd'hui pain de gruau celui qui est fait avec la fleur de la farine ; mais jadis gruau signifiait orye.

S" COLETTK. 405

avaient oneques trouvco en pain de pur froment. Et outre plus, aucunes des religieuses recueillaient les grains de blé qui étaient autrefois tombés dessous l'arche {coffre à grains) et les eslitures (êjjluchures) des potages, et les mettaient tous ensemble avec un petit (peu) d'eau et de sel pour les cuire ; et leur suffisait pour potage et pour pitance. Et y trouvaient si grand goût qu'il leur semblait que oneques n'en trouveraient aussi grand en quelque viande, tant fût substancieuse. Et plusieurs religieuses, qui avaient été au (dans le) monde nourries délicieusement, affirmaient que oneques jour de leur vie, elles n'avaient trouvé viandes aussi savoureuses, comme le dit potage.

« Une fois la dépensière d'un couvent, nommée sœur Jeanne Kebardelle, pour aucuns qui avaient nécessité, était allée tirer du vin; et ainsi qu'elle le tirait, la petite ancelle de Notre-Scigneur hâtivement l'appela et sonna la clocquette. La dite dépensière, estimant qu'elle avait quelque nécessité, si promptement courutà elle quelle oublia à mettre la broche au tonneau et l'apporta en sa main avec elle. Par quoi touMe vin fut répandu et épars sur la terre. Assez tôt après qu'elle eut parlé à la dite ancelle, elle trouva la broche du tonneau en sa main, et vitement s'en retourna au cellier, et trouva le vaisseau du vin, que plus n'y en avait au couvent, tout vide, et le vin tout épanché ; dont elle fut moult triste et désolée. Et, en grande amertume de cœur, par devers la petite ancelle de Notre-Seigneur s'en retourna humblement, reconnaissant sa coulpe devant elle. Laquelle, quand elle vit la déplaisance de cœur qu elle avait, comme mère piteuse la reconforta et lui dit qu'elle irait sûrement tirer du vin. Adonc elle répondit qu'il n'y avait rien demeuré. Encore une fois lui dit : — Va, au nom de Jésus confidentement. — Et elle (le) fit, et quand elle parvint au vaisseau, elle le trouva si plein qu'il fuyait par dessus. Et était le vin si bon que tous ceux qui en goûtaient disaient que oneques \\ (en) avaient bu de meilleur.

« Une fois comme elle était au couvent de Hesdin elle • Fondé par Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et éiijîéd'upiîs une bulle d'Eugène IV, datée du 25 juin 1 137.

S,e COLETTE.

avait disposé de faire tailler un nouvel habit pour un pauvre religieux qui en avait nécessité. Et pour ce faire, elle appela un frère lai, nommé frère Andrieu, qui était couturier, et lui donna le drap, lequel elle pensa être suffisant pour le dit habit. Et quand il eut avisé et bien mesuré le dit drap, il trouva qu'il n'y en avait point assez d'une grande aune. Et se retourna par devers l'ancclle de Notre- Seigneur et lui montra que nullement ne pouvait avoir assez pour un habit. Adonc joyeusement elle lui dit : — Va, et prie Notre-Seigneur et reviens vers moi, et tu tireras d'un côté, et moi de l'autre, pour voir si nous le pourrons rallonger. — Quand il revint, comme elle lui avait dit, elle le fit tailler en sa présence. Par la grâce de Dieu et de ses mérites, il (s')y en trouvait si largement qu'il lui en demeura bien une bonne aune de remanant (reste). Et fut l'habit si grand et si large qu'il le convenait défaire, pour tant qu'il était trop long et trop large, (ce) qui est contre pauvreté. »

Dt CljûMctf et be Uirginit^.

« De cette noble et plaisante vertu de chasteté furent

noblement parés et adornés le cœur et le corps de la petite ancelle de Notre-Seigneur. Laquelle, tout le temps de sa vie, voulut haïr et fuir tous vices et péchés. Et spécialement, elle avait grande horreur des péchés charnels, contre lesquels elle garda si nettement et saintement les sens de son corps qui sont les portes du cœur, et les ferma si étroitement, que oneques depuis qu'elle eut connaissance de Dieu, par consentement ne parvint jusqu'à elle ni délit ni plaisir charnel. Mais, dès son enfance, tout son cœur fut si ferventement mis en la vraie amour de chasteté et à garder loyalement le précieux trésor de virginité, que oneques on n'aperçut au par dehors qu'elle eût au dedans une orde

Su COLETTE. 407

(mauvaise) et vilaine pensée. Ni oncques ne fut ouï que de sa bouche issît une légère ou déshonnéte parole. Et non pas de merveille, car tout ce qui abondait en son cœur n'était que pureté et netteté : aussi tout c e qui procédait de sa bouche était paroles de toute honnêteté et sainteté, de céleste conversation et de salutaire édification. Par laquelle pureté, quelle a toujours mentalement et corporellement maintenue et conservée, elle s'est consacrée saint et digne temple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et fait habitation plaisante au benoît Saint-Esprit. La pureté qu'elle avait au dedans se montrait clairement par dehors : car, s'il était licite de le dire, après la glorieuse Vierge Marie, c'était une entre les (plus) pures créatures, quant au corps, qui oncques fût au monde, du sexe féminin. Et, tout le temps de sa vie, fut si claire et si belle qu'elle semblait véritablement toute virginale, comme réellement elle (f) était. Et semblait avoir la chair d'un petit enfant. Et de fait, nonobstant qu'elle eût une grande prudence au regard des choses qui concernaient l'honneur de Dieu et le salut des âmes, néanmoins, au regard de plusieurs choses, elle avait condition des petits enfants et des innocents. Ces enfants petits et innocents, avec les grâces qu'ils ont, (pâtre) qu'ils sont purs et nets de conscience et sans péchés, et qu'ils se voient volontiers l'un l'autre et sont familiers ensemble, ils ont cette condition qu'ils sont sans craintise, et non pas seulement par devers les grandes créatures raisonnables, mais aussi par devers les petites bestelettes. Pareillement, la petite ancelle de Notre-Seigneur, pour la conformité et similitude qu'elle avait aux petits enfants en pureté de corps et de conscience, très-volontiers elle les voyait et se rendait familière à iceux, en parlant à eux doucement. Et, comme les enfants, elle était merveilleusement craintive en toutes ses affaires, et avait tant la crainte de Dieu devant ses yeux qu'elle ne voulut oncques entreprendre à faire quelque œuvre, fût-ce spirituelle ou temporelle, que premièrement elle ne prit conseil avec les autres et aucunes fois avec les moindres et plus petits. Quand la chose était faisable* devant Dieu, et souvent quand l'œuvre lui était dé-

Sle COLETTE.

montrée, par la grâce de Dieu, qu'elle avait à faire, néanmoins pour toute sûreté qu'il n'y eût point de déception, elle demandait le conseil et avis des autres. Et non pas seulement elle craignait les grandes créatures, mais aussi les petites qui ne sont pas nettes. Elle en avait horreur pour la pureté qui était en elle. Mais celles qui sont chastes et nettes, comme petits agnelets ou tourterelles et autres semblables en pureté, elle les aimait et voyait volontiers. Une fois, lui fut apportée une moult belle et petite alouette ; laquelle pour sa pureté et sa dénomination, selon l'estimation d'aucuns, est appelée alouette, pour la louange qu'en chantant elle fait à Dieu * , et aussi pour tant qu'elle (ne) vit point de pourvoyance (provisions), selon la pauvreté évangélique. Elle prit si grand plaisir en elle et la voyait si volontiers que, quand elle prenait sa réfection, la petite alouette la venait prendre avec elle, et buvait et mangeait auprès, comme si elle eût été avec les autres oiseaux de son espèce. Et bien souvent sont venus plusieurs beaux et nets oiseaux près de son oratoire, et approchaient si près de sa personne qu'elle les pouvait prendre chantant mélodieusement. Et prenaient plus sûrement et familièrement leur petite réfection qu'ils n'eussent fait aux champs ou aux bois avec les autres oiseaux de leur espèce ; et cela, pour la convenance qu'elle avait avec eux en pureté.

« Une fois 1 lui fut apporté par dévotion un beau petit agnelet, lequel, tant pour sa netteté, comme pour la signification du doux Agnel sans tache de péché, elle l'accepta et reçut. Duquel plusieurs fois son esprit fut consolé et conforté, d'autant que toutes les fois que le dit agnelet était présent à l'élévation du très-précieux corps de Notre-Seigneur, il mettait de lui-même, sans aucune industrie (étrangère), les deux genoux des jambes de devant à terre et adorait son benoît Créateur

1 Alouette, en latin alauda, ne vient pas de laudare, comme le suppose notre auteur. C'est un mot gaulois, comme l'ont remarqué Pline, 1. XI, c. xxxvn, et Suétone, Vie de Julet César, c. xxiv.

* Au couvfnt d Hesdin.

S,e COLETTE.

« Pareillement, Notre-Seigneur la voulut consoler d une autre petite béte qu'il lui envoya, blanche comme la neige et moult belle, et non autrefois vue telle ni semblable. Laquelle netait point résidant avec elle, comme ledit agnelet ; mais aucunes fois se démontrait à elle, au matin, et était moult plaisante. Et plusieurs des religieuses furent moult confortées de la voir et tirent plusieurs fois diligence de la toucher et prendre ; mais oneques n'y pouvaient parvenir. Et pour ce faire, plusieurs couraient après, mais devant qu'elles la pussent atteindre, elle s'absentait et évanouissait. Une fois entre les autres, la petite ancelle de Notre-Seigneur (se) prit à aller avec les autres religieuses pour prendre ladite bestelette ; mais ce faisant, elle avec la petite béte s'évanouit. Et ne savaient les religieuses (ce) qu'ils devinrent, %car elles perdirent la vue de l'un et de l'autre. Il ne faut pas douter que cette béte était une chose divine, envoyée de Dieu, en telle blancheur et beauté, signifiant la pureté qui était en elle, laquelle netteté spirituelle Dieu, par sa grâce, voulait manifester par celle de dehors.

« Et combien que les ordures et punaises étranges lui fussent grandement griefvables, néanmoins pour l'amour de Celui qui n'eut point d'horreur (pour) les punaises de nos péchés, doucement et benignement elle les (sup) portait. Deux grâces spéciales avec les autres étaient en elle, moult recommandant sa pureté et netteté ; desquelles la première était que non pas seulement onrques mauvaise odeur, en quelconque état qu'elle fut, ou en maladie ou en santé, ne vint ni ne fut sentie d'elle issir ; mais, outre plus, communément de sa personne et de la place où elle se tenait venait une grande douceur très-odoriférante et souef flairant (d'agréable parfum), réconfortant tous ceux à qui elle venait. Une fois, elle lavait ses mains, et lui donnait à laver une des religieuses, nommée sœur Marthe de Bâillon, euidant (croyant) la petite ancelle qu'elle jetât hors l'eau de la lavure, secrètement elle la réserva et la mit en un pelit vaisseau dans lequel, parla grâce de Dieu, pour manifester sa pureté et netteté, elle la conserva l'espace de sept ans

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aussi i luire et nette comme eau de fontaine, sans quelque mauvaise odeur eu saveur. De laquelle eau, par grande dévotion, ladite religieuse plusieurs fois en but, et [cela) fut moult tnédicinable contre aucunes infirmités spirituelles et corporelles. Pareillement, il y eut une religieuse novice si gravement malade de l'estomac qu elle (r?) doutait de ne pouvoir vouer la sainte religion. Une fois, elle donnait à laver (ses mains) à la petite ancelle de Notre-Seigneur, et la lavure elle réserva et la but secrètement. Et incontinent, elle fut aussi parfaitement guérie, comme si oneques elle n'eût été malade *.

« La seconde grâce spéciale, recommandant sa pureté, est que, nonobstant qu'elle fut fréquentée de toutes sortes de gens, des grands et des petits, des bons et des mauvais, et qu'elle fût de face belle et vénérable et ses yeux plaisants et délectables à voir ; mais aussi, comme elle (ne) convoita oneques indécemment , oneques d'eux aussi elle ne fut convoitée vicieusement. Et qui plus est, plusieurs qui, devant qu'ils l'avaient visitée, étaient enflammés du feu de charnelle concupiscence, après furent refroidis par la vision de sa netteté et benoite présence.

« Sa très-grande pureté et le singulier amour qu'elle avait à la vertu de chasteté et virginité, elle démontra clairement, en ce que les temps et les états ès quels les dites vertus furent et ont été maintenues et gardées, elle les avait en spécial honneur et révérence. Et pareillement, les personnes qui les dites vertus voulurent vouer, maintenir et observer, elle les aimait et honorait. Et pour cette cause, du temps et des anciens pères (patriarches) du Vieux Testament, auxquels les dites vertus ne furent pas commandées, ni par les pères observées, jamais elle ne voulait ouïr parler. Mais du Nouveau Testament, auquel les diics vertus furent du Prince de virginité hautement appréciées et louées, et de lui et de sa glorieuse Vierge mère et de plusieurs autres, ses vrais amis, d'icelui Testament, parfaite-

1 C'est tans doute là l'origine dp cette confiance qu'on met dans l'eau où l'on a fait tremper uuc relique de Ste Colette.

ment maintenu et gardé , elle eut très-grand amour et singulière dévotion. Et pourtant que le glorieux ami de Dieu, Mgr S. Jean l'Evangéliste fut spécialement doué et adorné de la vertu angélique de virginité, elle voulut l'élire entre tous les glorieux saints du paradis, pour être devant Dieu son avocat et spécial intercesseur, et pour être conservateur du noble trésor caché au frêle et débile vaisseau de son précieux corps. Pour lequel plus loyalement garder, en son jeune ûge et premier commencement, elle proposa que sa demeuranec serait toujours avec vierges. Pour éviter toujours langage des affaires de mariage, auquel sont aucunes fois moult d'impuretés, où elle prenait grand déplaisir de les ouïr, et, pour accomplir le dit propos, elle lit tant devers le Saint- Père le Pape, qui bien connaissait son saint désir, qu'elle obtint une bulle de lui, contenant que nulles femmes, de quelconque état qu'elles fussent, ne seraient reçues en la religion de Madame Ste Claire qu'elle réparait ou réformait, si elle n'était vierge ou pucelle. La dite bulle fut mise à exécution, en tant que, par long espace de temps, nulle n'y était reçue qui autrefois avait été mariée, ou si elle s'était mauvaisement (fomjportée. Et, nonobstant que Dieu, qui le présent voit et le futur clairement saitet connaît, après en ordonna autrement, [et qu) aucunes nobles femmes qui avaient été mariées furent après reçues en la dite religion, oneques (avec) elles elle ne fut aussi privée ni si familière comme elle était {avec) les autres, qui vierges ou pucelles étaient entrées en la dite religion. Ni oneques a la réception des dites femmes qui avaient été mariées, ne s'inclina si promptement ni si joyeusement, comme elle faisait à la réception de celles qui étaient en état de virginité.

« Et pour cette merveilleuse pureté dont son âme et son corps furent si noblement parés et ornés, et la grande diligence qu'elle fit de la loyalement garder, et conserver le précieux trésor de virginité, N.-S., qui moult se délecte et prend plaisir en ladite vertu, lui voulut démontrer signe d'amour singulier, et faire une grâce non autrefois ouïe. Car, comme à sa loyale épouse et vraie amie, conjointe et unie inséparablement à lui, tant par le lien de parfait

amour, comme pour le vœu et promesse de chasteté à lut par elle fuit et promis plusieurs fois volontairement, il lui plut, |Mir le très-glorieux apôtre et évangéliste Mgr S. Jean, de lui aimé spécialement, et d'elle chéri et honoré singulièrement pour la prérogative de virginité, à elle transmettre et envoyer (à tlcsdin) un anneau moult précieux et beau, de lin or, et si fin que oncques ne fut forgé de semblable ; lequel il lui présenta bénignement et le mit en son doigt, do par le Roi souverain et Prince de virginité. Et, en profonde humilité et grande crainte, elle le reçut et le garda moult précieusement ; et le tenait en grande révérence et honneur. Et pour le plus honnêtement et dignement garder, elle le voulut faire enchâsser en or ou en argent : mais orfèvre quiconque ne put ni ne sut tant faire que au dit anneau se pût joindre ou approprier aucune chose pour sa dignité. Plusieurs de ses frères et pères confesseurs et autres personnes virent le dit anneau et le manièrent, dont ils furent moult consolés. Et quand les frères, pour l'honneur de Dieu ou pour ses affaires, elle envoyait en lointaines régions, pour éviter les dangereux et périlleux passages, à aucuns elle le baillait secrètement ; et aussi confidemment le portaient sur eux ». Et après, certifièrent que oncques ne trouvèrent empêchement quelconque, tant comme ils portèrent le dit anneau, et qu'ils firent tout leur voyage sûrement et sauvement, tant à l'aller comme au revenir.

« Et pour l'excellent amour qu'elle avait à pureté de cœur et de corps, avec ce qu elle avait plus grande affec- , tion et dévotion au Nouveau Testament que au Vieil, pour la recommandation de vertu de chasteté faite au dit Testament, aussi avait-elle plus grand honneur et révérence aux saints et saintes d'icelui, lesquels avaient la dite vertu gardée. Au commencement de la réformation qu'elle faisait, en ses grandes et difficiles affaires, souventes fois elle re-

1 Pierre Hclbecoutt, frère mineur du couvent d'Hesdin, déclara avoir vu cet anneau au monastère de Péronne. Ce bijou, confié aux bénédictins de Gand, disparut dans le pillage de leur abbaye par les Gueux, en 1577.

S,r COLETTE.

tournait au refuge des saints et saintes du paradis, et spécialement à ceux et celles qui avaient gardé virginité. Et ainsi elle ne demandait point aide et secours à Mme Ste Anne. Une fois, comme elle était en ses ferventes oraisons devant N.-S., la glorieuse dame Madame Ste Anne s'apparut à elle, moult glorieuse, menant avec elle toute sa noble progéniture, c'est à savoir ses trois filles et leurs glorieux enfants, desquelles la première était la trèsexcellente et sacrée Vierge Marie, reine des cieux et de la terre, dame des Anges et de toutes les créatures, tenant par la main son trésor et très-glorieux enfant, le petit Jésus, notre piteux Rédempteur et glorieux Sauveur. La seconde était Marie Jacobé, tenant par la main ses quatre glorieux enfants, dont le premier était S. Jacques le Mineur, et S. Simon, S. Jude et Joseph le Juste. La tierce fille était Marie Salomé, menant et tenant par les mains ses deux glorieux enfants, à savoir S.Jacques le Majeur et S. Jean l'Evangéliste. En cette glorieuse apparition, Madame Ste Anne lui manifesta comment, nonobstant qu'elle eût été mariée par plusieurs fois néanmoins toute l'Église militante et triomphante, de sa noble progéniture était grandement honorée et adornéc. De laquelle apparition la petite ancelle de N.-S. fut en son esprit grandement consolée et conçut une singulière dévotion à elle ; et la requit et pria très-doucement qu'il lui plût, par sa grâce, être son intercesscresse et avocate envers sa très-noble et sainte lignée et par devers tous les saints et saintes du Paradis ; pour qu'ils eussent pitié, compassion d'elle et de toute sa pauvre et petite famille, et afin que salutairement elle puisse mettre en exécution la charge de la ré formation, laquelle de par N.-S. lui avait été donnée. Et pour une petite reconnaissance de cette grâce que la dite sainte Dame lui avait faite de soi et

1 Pierre de Vaux se trompe ici, comme il a déjà fait dans 1enumération des enfants de Ste Anne. L'épouse de S. Joachim ne fut mariée qu'une fois et n'eut point d'autre enfant que la Très-sainte Vierge. L'opinion contraire avait autrefois des partisans.

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sa noble lignée démontrer à elle, en aucuns de ses couvents, par grande dévotion, elle fit, en l'honneur et révérence de Madame Ste Anne, fonder une église et consacrer 1 ; et par espécial, au premier couvent qui lui fut donné du Saint-Père le Pape, qui est à Besançon, elle y fit édifier une belle chapelle au nom et révérence de la dite glorieuse Dame, où sont sépulturés aucuns de ses spéciaux amis et amies en Notre-Scigneur. »

Bu eacrifia br erûntc ©roteon tt fommrnt icrllre orateon* furent à Dieu «ccptablce et au* crfaturce utilee et profitable*.

« .... La principale occupation de la petite ancelle de Notre-Seigneur, tout le temps de sa vie, fut de Dieu louer, honorer et prier. En quelque lieu ou place qu'elle fût, dedans ou dehors, en séant (assise) ou allant, son cœur et sa pensée étaient élevés en Notre-Seigneur, en le priant mentalement ou vocablement, ou en faisant quelque œuvre à lui appartenant. L'une des grâces qu'elle avait plus profondément imprimée en son cœur, c'était un fervent et ardent désir que Dieu fût diligemment et dévotement servi, et que le divin office fût fait en humilité et pureté de cœur et en grande révérence et crainte. Duquel elle ne voulait point que nulle des religieuses fût exemptée, si ce n'est pour cause moult nécessaire, sous peine de punition. Et pour le plus dévotement faire, elle voulait que les dites religieuses vinssent en l'église devant le commencement du dit office, pour disposer leur conscience, pour mieux faire service agréable à Dieu, Et, nonobstant qu'elle fût moult

1 Ste Colette fit dédier à Ste Anne l'église du couvent de Lesignan, près de Nnrbonne, lequel fut fondé en 4433 par le comte d Armagnac. (Gonzao., de Orig. seraph, religionis , part. m).

Stfl COLETTE

faible et débile et grandement grevée des peines qu'il plaisait à Dieu qu'elle souffrit, pour l'occasion desquelles licitement elle se pouvait absenter, néanmoins tout son plaisir et désir était d'y être continuellement de jour et de nuit. Et ainsi elle l'eût fait et mis, en effet, si Notre-Seigneur ne l'eût contrainte (rf'jautrement faire. Et quand il plaisait a Dieu de lui soustraire un peu de temps les dites peines qu'elle souffrait, elle y allait tant promptement et joyeusement qu'il semblait que oneques elle n'eût senti ni mal ni douleur. Plusieurs fois, quand se préparait pour y aller, et spécialement devant matines, au siège où elle se tenait, de plusieurs religieuses fut vu un moult beau et plaisant agnelet qui l'attendait. Et adonc quand elle y était, le cœur, le corps et toute sa puissance, sans rien épargner, elle exposait et abandonnait, pour lui faire service plaisant et agréable ; et de si grand courage, que par-dessus toutes les autres sa belle voix était ouïe. Plusieurs fois de plusieurs personnes, au commencement de sa réformation, elle existant [étant) à l'office divin, sa voix, par la grâce de Dieu, fut, par l'espace d'une grosse lieue, ouïe. Et pourtant, elle était en grande perplexité pour savoir comment et par quelles manières les religieuses diraient le divin service, pour tant que la forme de vie (la règle) dit que les sœurs disent le divin office en haut sans chanter (c'est-à-dire en psalmodiant). Elle appela son père confesseur, nommé frère Henri de La Balme, pour conférer avec lui de cette matière ; et, après plusieurs saintes paroles qu'ils eurent ensemble, ils retournèrent au sacrifice de sainte oraison et prièrent Dieu que, par sa grâce, il leur voulût enseigner comment ils diraient le dit office à son honneur et à l'édification du peuple ; et, tandis qu'ils faisaient leur oraison, subitement au milieu d'eux fut ouïe une très-plaisante et mélodieuse voix, laquelle semblait mieux être angélique qu'humaine, et prétendait (montrait) la simple et dévote manière qu'elles devaient avoir et tenir en faisant le divin office. Laquelle voix moult joyeusement ils ouïrent, et la manière soigneusement ils entendirent, et ordonnèrent que à toujours le dit office fût ainsi fait et dit.

Stc COLETTE.

« Une fois, on un de ses couvents où elle était, survint une grande pestilence , de laquelle plusieurs religieuses mouraient, et aucunes ^furent) malades, desquelles elle en fut une. Oncques, pour telle maladie qu'elle eût, ne voulut s'absenter de l'office de Notre-Seigneur ; ni, pour le petit nombre des religieuses qui restaient préservées de la dite pestilence, elle ne voulut délaisser ni diminuer le dit office. Mais elle, avec deux ou trois autres débilitées, faisait et disait tout l'office canonial, aussi dévotement et solennellement qu'on fit oncques en nul de ses couvents ; et semblait véritablement que les anges fussent descendus des cieux pour leur faire aide et confort, tant mélodieusement le faisaient. Et plusieurs qui les ouïrent en furent grandement consolés et y conçurent une grande dévotion.

« Une chose de grande admiration était que oncques au divin office elle ne fut ennuyée ni travaillée (peinée). Et plus était le service long et prolixe, et plus lui plaisait. Et aucunes fois, si elle était désolée pour quelque juste cause devant l'office, incontinent qu'elle entrait audit office, elle était toute réconfortée et pacifiée. Et souvent en telle dévotion, attention et ferveur d'esprit, elle psalmodiait et proférait le dit office, qu'il semblait véritablement qu'elle voyait la présence du Roi souverain. Et adonc sa précieuse face se démontrait si claire et si resplendissante, que rien de sa douce face on ne pouvait apercevoir. Et quand, pour les excessives peines qu'elle portait, elle ne pouvait le dit office fréquenter, en soupirant piteusement, elle disait : — Hélas î celles {/«) sont bien heureuses qui peuvent être au divin office ! — en regrettant plus son absence du dit office que ses graves peines et douleurs.

« Une fois, en visitant aucun de ses couvents, elle trouva une religieuse qui, pour infirmité, s'était absentée du divin office par l'espace de huit ans ; car, pour cause de la dite infirmité, rien elle ne pouvait dire avec les autres, dont elle était moult afflicte et désolée. La petite aneelle de Notre- Seigneur doucement l'appela et lui demanda pourquoi elle s'absentait du divin office. L'infirme lui répondit qu'elle ne pouvait y aller pour cause de sa m dadie. Adonc elle lui

s" rni.KTTE.

dit : — Allez sûrement au nom de Notre-Seigneur , en cette présente nuit, à matines, et faites diligemment, selon la grâce que Dieu vous donnera. — Quand elle fut à matines, elle trouva sa voix (ré) habilitée et mieux composée que oncques n'avait été. Et dit adonc et toujours depuis aussi notablement que les autres, avec les heures canoniales et obligatoires, toujours sans faillir, l'office des patenôtres, que doivent dire les sœurs laïques, et les heures de la Croix, et les doubles vigiles, deux fois au moins les unes à neuf leçons et les autres à trois. Les signacles des patenôtres (le rosaire) elle avait très-cher, et jour et nuit les portait avec elle. Desquelles elle disait sans nombre plusieurs fois. Quand elle était, par les grièves peines et douleurs qu'elle avait portées, si travaillée qu'elle ne savait où elle était, incontinent qu'elle tombait au signacle des patenôtres dessus dit, elle revenait à elle et connaissait où elle était, et toutes ses oraisons vocales et volontaires. La principale, et là où elle avait singulière dévotion, c'était le psautier, les sept psaumes et les litanies. Et depuis son jeune âge jusques à son ancienneté, pour quelque occupation qui lui survînt, elle ne faillait (pas) de les dire. Et quand elle parvenait à la (in du psautier, elle se mettait à genoiyt, et en grande humilité et révérence l'offrait et présentait à Notre-Seigneur, en le suppliant de l'avoir pour agréable. Entre toutes les oraisons ès quelles l'Ennemi lui faisait le plus d'empêchements, c'était communément quand elle le disait par nuit; il lui venait (alors) souffler sa chandelle ou son crasset (lampe). Une fois entre les autres, quand plusieurs fois il lui eut éteint et que toujours elle rallumait pour pardire le psautier, le pervers Ennemi, qui ne tendait qu'à la perturber et afin qu'elle ne pût parfaire l'oraison encommencée, il prit le crasset plein d'huile, le renversa et épandit sur son livre ; dont elle fut moult dolente, tant pour l'oraison qui demeurait imparfaite, comme pour la perdition du livre que tant chèrement elle aimait. (Le) lendemain, s( i piteusement complaignant à son père confesseur de sa désolation du livre qu elle estimait être gâté et perdu, elle {le} lui bailla ; et il le trouva aussi beau et net. par la grâce de

Su COI.ETTK.

Dieu, qu'il avait oncq tics" été. [ce dont elle fut réconfortée. Une autre fois, après qu'elle s'était occupée à dire moult dévotement le dit psautier, deux moult terribles et cruels ennemis, pour lui donner frayeur et empêchement, afin qu'elle ne pût présenter son oraison a Dieu, comme elle avait accoutumé, s'apparurent à elle, l'un d'un côté et l'autre de l'autre. Mais, soi signée et munie du signe de la croix, en toute sûreté et confiance, humblement et dévotement elle offrait son oraison. Et tantôt les ennemis s'évanouirent tout confus.

« En toutes ses affaires et adversités, tout son refuge était au sacrifice de sainte oraison. Et spécialement, quand elle préconnaissait qu'une tribulation ou affliction devait advenir, elle disait ou faisait dire par ses religieuses les litanies, car elle y avait grande dévotion et fiance. Au temps que, par le royaume de France, les guerres 1 étaient si cruelles et mortelles, que peu de gens osaient issir hors des forteresses et bonnes villes, nonobstant qu'elle était peureuse, comme il appartient à dames de religion, néanmoins en icclui temps elle entreprit pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes de faire plusieurs voyages en diverses et lointaines régions. Et pour les faire sûrement et sauvement, son sauf-conduit était d'avoir tous les jours, avant partir, (entendu) la sainte messe des trois Rois *. Et quand elle était partie, elle commençait à dire dévotement les sept psaumes et les litanies ; et, par la grâce de Dieu et pour les mérites de tous les saints nommés en ladite litanie, tous les périls qui étaient aucunes fois si grands que [ils suffisaient) pour perdre la vie, elle évadait. Desquels périls, aucuns sont ci-après déclarés et manifestés en brief.

« Une fois, comme elle avec plusieurs de ses religieuses était dans une étrangère région *, dont elles ignoraient la langue, comme elles passaient un dangereux chemin en un bois situé, elles furent rencontrées de gens d'armes bien

1 Allusion à l'invasion des Anglais on 1415. * La messe votive de l'Epiphanie, s A Heidelberg.

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montés et armés, leurs arbalètes toutes tendues, lesquels s'étaient mis en embûche, en intention de les dérober et détrousser. Car, hors qu'elles étaient pauvres et vivant de mendicité, néanmoins pour la prolixité (longueur) et àpreté du chemin et aussi pour la faiblesse féminine, il les convenait mener en char qui sont (de) grande apparence et démontrance. Sur elles donc soudainement et furieusement vinrent ; et prêts de mal faire, commencèrent à parler ru- . dément et épouvantablement. La petite ancelle de Notre- Seigneur qui dévotement avait dit la sainte litanie et qui, par la grâce du Saint-Esprit, comme les glorieux apôtres, entendait toutes les langues, doucement et bénignement leur répondit. Et tantôt qu'ils ouïrent le son de sa douce voix, leur cruelle et mauvaise volonté fut transmue (changée) en amour et charité. Car non pas seulement ils l'assurèrent que nul mal ils leur feraient, mais s'offrirent charitablement de les conduire et mener sûrement en tel lieu qu'elles voudraient aller. De quoi humblement les remercia. Et ainsi sans nul mal faire se départirent.

o Une autre fois, comme elle menait ses religieuses en un couvent nouvellement édifié, en passant par un étrange pays, elle fit dire la sainte litanie ; car elle préconnut aucuns inconvénients qui, en bref, leur devaient advenir. Quelqu'un d'icelui pays, noble de sang, mais non de courage, parla suggestion de l'Ennemi qui en ses saintes œuvres lui était fort contraire, la faisait par aucuns de ses serviteurs longuement poursuivre. Et finalement la fit arrêter, jusqu'à ce que le dit noble, accompagné de telles gens de courage comme il était, fût venu au lieu où était la petite ancelle de Notre-Seigneur, et toute sa compagnie. Lequel aussitôt montra au dehors ce qu'il avait au pardedans, en proférant paroles charnelles et déshonnêtes. Auxquelles quand elle lui eut humblement et honnêtement répondu, comme si leurs chevaux eussent eu les pieds fichés à terre, oneques ne se voulurent remouvoir (bouger) pour approcher le char ; mais pour retourner furent légers et aptes.

« Ainsi quelle revenait de colloqucr ses religieuses eu un couvent nouvellement édifié , cuidunt aller .w/'m*

S,r ( Ol.KTTK.

sûr chemin et éc happer les périls des gens d'armes, elle tomba entre les mains de tous les pires, lesquels étaient en grand nombre, et si près d'elle qu'ils pouvaient voir le chariot où elle était. Et ils avaient conspiré et déterminé de la détrousser et butiner. Kt de fait, aucuns des plus .mauvais se partirent de la compagnie des autres, pour ce faire, et tiraient légèrement par devers elle. Incontinent qu'elle sentit en son esprit leur mauvaiseté, elle se recommanda à Dieu et commença les saintes litanies ; et aussitôt, en si grande frayeur, comme si on les eût enchâssés, se retournèrent avec les autres, sans plus revenir.

« Encore une autre fois, comme pour certaine cause elle allait visiter l'un de ses couvents et lui convenait passer par les fins et extrémités des pays divisés, où grand nombre et force de gens d'armes étaient logés, elle préconnut en son esprit qu'elle et ses gens auraient en bref grand destourbier. Et se recommanda à Dieu et fit la sainte litanie. Et assez tôt après elle fut rencontrée de très- terribles et perverses gens qui horriblement et épouvantablement parlèrent a elle et à ses frères et familiers. Les uns les voulaient tuer, les autres couper leurs oreilles ; et les autres, de fait, prirent leurs chevaux. La petite ancelle de Notre-Seigneur, soi confiant en la miséricorde de Dieu et ès mérites des benoîts saints, comme piteuse et charitable, aimait mieux mourir que ses frères et familiers n'eussent eu à souffrir. Elle fit départir et en aller ses frères et familiers, et demeura avec ses religieuses, prête et appareillée de mourir seule pour eux tous. Adonc Notre-Seigneur la réconforta et lui donna si grande vigueur et hardiesse en son cœur que rien ne (re)doutait, et si fervente éloquence, que nul mal ils ne firent à elle ni à ses religieuses. Et finalement, ils vinrent à merci et restituèrent les chevaux et toutes autres choses qu'ils avaient prises. Mais Notre-Seigneur, qui ne laisse point impunis ceux qui persécutent ses amis, prit telle vengeance d'eux que, devant huit jours après, ils furent pour autre chose pris par justice et pendus au gibet. Et devant tous ceux qui y étaient confessèrent que, de tous les maux qu'ils avaient faits, n'avaient pas si grande

déplaisanee que du destourbier et désolation qu'ils avaient donnés à la petite ancelle de Notre-Seigneur. Et, de fait, disaient que c'était la cause pourquoi Dieu voulait qu'ils fussent de mort punis.

« Au temps de la dite guerre de France, elle fut en quelque bonné ville où elle avait un couvent, laquelle était moult grandement travaillée de gens d'armes, et en aventure d'être prise et gAtée, si Dieu, par les mérites de la petite ancelle, ne l'eut conservée. Plusieurs fois iceux gens d'armes, à grande force et puissance, vinrent secrètement pour prendre cautcleusement la dite ville ; mais incontinent, fût-(ce) par jour ou par nuit, qu'elle sentait en son esprit leur approchement, elle commençait ou faisait commencer la litanie. Et tantôt qu'elle avait commencé, comme s'ils eussent vu une plus grande multitude de gens qu'ils n'étaient, pour (à) eux faire résistance, hâtivement ils s'en retournaient. Et ainsi la dite ville et plusieurs autres furent par ses mérites préservées de perdition. Et encore en est en la dite ville la famé [tradition] et renommée connue que la conservation d'icelle et sa prospérité viennent par ses mérites.

« Tantôt qu'elle cessait de prier Dieu vocalement, elle recommençait mentalement à prier. Et ainsi une grande partie du temps elle employait en sainte oraison. Tout son . plaisir était d'y être, et disait que sans icelle nul ne peut profiter en religion. Et pour ce, souvent elle exhortait ses sœurs à s'occuper au sacrifice de sainte oraison. Et quand elle était en ses oraisons mentales, toutes les cures et occupations infructueuses, quant à ce, mises hors de sa pensée, toutes ses forces sensuelles et corporelles et vertus naturelles et puissances spirituelles elle recolligeait et exposait, pour plus parfaitement penser à Dieu et pour le prier plus parfaitement. Et adonc son esprit était si ardemment et adhérément à lui conjoint et uni. qu elle était toute ravie et élevée, et ne voyait chose foraine du dehors). Et aucunes fois pur l'espace de six heures, aucunes fois de dix ou douze, elle demeurait en tel état, ni elle ne savait ce qu'on disait. Et quand elle revenait à elle, pensait que n'y

Sle COLETTE.

eût été qu'un pclit espace, quanti elle y avait été l'espace d'un jour entier. Et souvent, une grande partie de la nuit, s'occupait en oraisons et méditations. Elle était de si petite dormition que aucunes fois elle ne dormait point une heure en huit jours. Et aussi quand elle avait dit son psautier vocalement, toute son occupation était de prier Dieu mentalement. Pareillement, quand elle était dehors, une partie du temps occupait en oraisons mentales, et, parles champs, quand elle allait de couvent à autre, sans cesser elle priait Dieu. Et quand elle venait au logis là où toutes les autres étaient lassées et travaillées et se reposaient, elle, sans prendre quelque repos, toute la nuit en pleurs et gémissements elle priait Dieu. Lesquelles oraisons, comment et combien elles étaient ardentes et pénétrant les deux, il a plu à Dieu, par sa grâce, de le démontrer à aucunes de ses religieuses par signes évidents. Car il leur semblait [voir) et réellement elles voyaient un brandon de feu ardent sortant de sa bouche, moult clair reluisant, lequel montait si haut qu'il parvenait jusqu'à pénétrer le ciel : signifiant que ses oraisons parvenaient jusqu'en la présence de Dieu. Une fois, comme elle dormait, on vit une belle rose vermeille sur sa bouche ; et aucunes fois on a vu les anges en l'air qui environnaient le lieu où elle était, lesquels par-dessus tenaient un moult riche drap étendu. Aucunes fois, quand elle était en. ses ferventes oraisons, il semblait que son oratoire fût tout ardent et embrasé de feu ; et quand on venait pour l'éteindre subitement, il n'y apparaissait [plus) rien. Une fois son voile fut trouvé arse (brûlé), et n'y avait-il point de feu. Une de ses religieusos entra une fois par inadvertance au dit oratoire, tandis qu'elle était en ses dévotes oraisons devant N.-S., et subitement elle la vit tant belle et resplendissante quelle chut à terre comme tout éperdue ; et tant que, à cette nécessité, la petite ancelle de N.-S. vint à elle, la reprit et rédargua et, en la fin, de saintes paroles la réconforta. Une autre fois, comme une de ses religieuses allait vers elle, elle la trouva dessous un arbre, et dessus cet arbre ouït une voix moult mélodieuse chantant, et la voix de la petite ancelle élevée et tant claire, que la dite

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sœur demeura toute pAmée; et fut en ce point jusque ùceque) lu dite ancelle l'aperçût et lui fît signe qu elle s'en retournât. Une de ses religieuses, nommée sœur Colette de Haplincourt, la vit une fois, elle étant en ses ferventes oraisons, un clair soleil issant de sa digne bouche et tant resplendissant qu'il enluminait tout son oratoire. Et aucunes fois, avec le cœur et l'esprit qui étaient élevés en Dieu spirituellement, elle a été vue de plusieurs religieuses élevée i-orporellement et si haut qu'elles en perdaient entièrement la vue. Pour certaine cause, elle fut contrainte de Dieu de révéler que, plusieurs fois, en ses oraisons elle a été si haut élevée qu'il lui semblait que de ses mains elle eût pu toucher le ciel, si elle eût étendu les bras 1 .

« L une des principales requêtes et prières qu'elle faisait 1i Dieu en ses oraisons était pour la conversion des pauvres pécheurs. Entre plusieurs révélations que, par sa grâce, Dieu voulut manifester à vénérable et excellent docteur de l'Ordre, et, de fait, Frère Prêcheur, maître Vincent, qui est maintenant dit saint Vincent {Février), fut la connaissance de la petite ancelle, laquelle il vit dans son esprit, humblement agenouillée devant la Majesté divine, moult dévotement et ferventement la priant pour les péchés de son pauvre peuple. A laquelle Notre-Seigneur répondit : — - Fille, que veux-tu que je leur fasse : tous les jours je suis d'iceux injurié et vitupéré ; ils me détranchent [déchirant) pièce à pièce, sans cesser, plus menu qu'on ne fait la chair à la boucherie, en moi blasphémant, reniant et trépassant tous mes commandements. — Et, pour cette vision que Dieu par sa grâce voulut révéler au dit docteur de son ancelle, il se transporta du royaume d'Aragon et vint en Gaule, c'est-à-dire en France, pour la visiter personnellement. Et eurent ensemble moult de saintes paroles et profitables conlocutions. Et reçurent par la bonté de Dieu plusieurs spirituelles consolations

• On raconte la même chose de S. Joseph de Cup« -vliiift, du S Fiunçot» Xavier, et de plusieurs autres saints. 1 Voir la note de la page 396.

« Une autre fois, très-dévotement elle priait Dieu et la glorieuse Vierge Marie qu'elle fût intercesseresse par devers son cher Enfant, qu'il lui plût avoir pitié de son pauvre peuple. En laquelle oraison il lui fut présenté un beau plat tout plein de petites piécettes de chair comme d'un innocent. Et lui fut répondu : — Comment requerrai-je mon Enfant pour ceux qui tous les jours le dépiècent par les horribles péchés et offenses qu'ils font contre lui, plus menu que n'est la chair en ce plat détranchée !. — Pour quoi elle porta en son cœur longtemps après une grande douleur.

« Entre tous les suffrages et commémorations que par dévotion elle disait, c'était singulièrement de l'Annonciation du benoît Fils de Dieu au précieux ventre de la glorieuse Vierge Marie, et de la douloureuse mort et passion d'icelui, et de tous les saints et saintes du Paradis. Sans point défaillir, tous les jours après l'office divin, elle disait et faisait dire par tous ses couvents pour la commémoration de la passion de Notre-Seigneur : Christus passus est pro nobis, et l'oraison Respice ; et pour celle de l'Annonciation : Gabriel angélus et l'oraison Gratiam tuam ; et pour tous les saints, l'antienne Angeli, archangeli, et l'oraison Omnipotens sempiteme Deus. Et outre la commémoration de tous les saints, long espace de temps, tous les jours, après le divin office obligatoire, elle disait les heures canoniales de la solennité de tous les saints. Et quand elle était au couvent de Besançon, souvent après complies elle faisait chanter par les frères de la chapelle de Sainte-Anne l'antienne Angeli, archangeli. La cause pour quoi elle disait plutôt l'office de tous les saints que nul autre et qu'elle faisait chanter la dite antienne en la chapelle de Madame Ste Anne, c'était pour ce qu'elle s'était très-humblement recommandée à la dite sainte Dame en l'apparition qu'elle lui fit de sa propre personne et sainte progénie. En un de ses ravissements, par la grâce de Dieu, il lui fut manifesté la

1 C'est le sujet d'un tableau dont nous parlerons plus tard, qui se trouvait à l'église Saint-Gilles d'Abbevilte, vivante image du schisme qui démembrait alors l'Église de Jésus-Christ.

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cure, sollicitude et diligence, que la glorieuse Dame Ste Anne avait de toutes ses affaires. Et lui fut montrée la dite Dame glorieusement et joyeusement en habit reluisant et resplendissant, portant un vaisseau d'or moult beau et riche, mais en forme d'un panier, (avec /e)quel elle mendiait et pourchassait aux glorieux saints et saintes du Paradis leurs suffrages et prières à Dieu, afin qu'il fût propice a sa petite ancelle, et que la sainte entreprise qu'il lui avait donnée pût sortir son effet. (Voici) commentées saintes oraisons furent à plusieurs utiles et profitables. En un de ses couvents fut une femme assez bien composée et morigénée au par-dehors, servante et familière du dit couvent, laquelle chut en grande et grave maladie et si grande qu elle fut jugée de tous pour morte ; et qui plus est et pire, comme elle (le) reconnut après, elle était plus infirme spirituellement que corporel lement : car en sa conscience elle avait aucunes plaies cruelles et secrètes de péchés énormes qui oncques n'avaient été sanés ni guéris par le sacrement de pénitence. Desquels la petite ancelle de Notre -Seigneur eut claire connaissance et fut moult dolente. Elle retourna au sacrifice de sainte oraison et ne cessa de prier ferventement Notrc-Seigneur jusques à tant que la vie du corps et de l'âme de la misérable chétive malade lui fût octroyée et concédée. Après lesquelles prières, assez tôt par les mérites de la dite ancelle, elle fut en bonne santé corporelle. Et incontinent moult diligemment, par contrition et sacramentelle confession et autres remèdes convenables, elle labourait pour recouvrer la santé spirituelle. Pour laquelle diligence qu'elle fit, Notre-Seigneur la regarda piteusement et miséricordieusement, et lui fit telle grAce que, après, elle fut de très-bonne et sainte vie et de très-pure et nette conscience, aimant et (re)doutant Dieu, haïssant le péché et fuyant les occasions. Pour quoi elle détermina ses derniers jours heureusement.

« En la ville d'Aiguepersc1, un homme et une femme, de

1 Le couvent d'Aigucptrsc fut fondé, en 1423, par le duc de Bourbon, qui se rendait souvent près de là, dans son château de Montpensier.

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très-abominable et exécrable vie, furent pris par justice, et par sentence définitive condamnés à mourir. Et pour ce faire, furent menés au gibet ; mais nonobstant qu'on disait qu'ils avaient mérite la mort, néanmoins, en ce 7a) grand* pitié était; car, outre la perdition delà vie corporelle, ils étaient en danger de perdre la vie éternelle; car nulle connaissance de Dieu ni de leurs défauts ils n'avaient, ni par exhortation ou admonition qu'on leur sût faire. Ils n'en voulaient ouïr parler et disaient paroles détestables et diaboliques de despération, dignes de perdurable punition. Entre ceux qui étaient allés voir la justice, était un dévot ermite qui par dévotion était venu visiter la petite ancellc de Notrc-Seigneur. Lequel, quand il vit qu'ils étaient en état de perdition, se mit à genoux devant ceux de la justice et humblement leur requit et pria qu'ils voulussent différer la mort de ces deux misérables, jusques à tant qu'il serait revenu de les recommander à la petite ancclle de Notre-Soigncur. La requête octroyée et la recommandation à elle faite, tantôt leva son cœur et ses mains à Dieu, et dévotement en pleurs et larmes commença à dire le psaume Miserere met, Deus. Avant qu'il fût fini, ils eurent une grande connaissance de Dieu, et de leurs grands et énormes péchés ils conçurent aussi une grande douleur et déplaisance. Et reçurent la mort, qu'ils connaissaient avoir bien desservie (méritée), en bonne patience ; dont ceux qui étaient présents furent bien édifiés et curent grande espérance de leur salut.

« Il fut une dame de religion de bonne vie et de moult honnête conversation, laquelle avait grand désir de confesser quelque énorme péché qu'elle avait commis, étant encore du monde ; et nullement ne le savait faire, car toutes fois qu'elle venait devant le prêtre pour le confesser, l'Ennemi lui mettait en son cœur une si grande honte et vergogne qu'elle retournait toujours ainsi comme elle était allée, sans se confesser. Et fut en eettuv état l'espace de six ans, dont elle en était moult désolée. Finalement, se fit recommander ès oraisons de la petite ancellc de Notre-Seigneur. Laquelle recommandation faite, elle alla au sacrement de pénitence et de confession ; et lors, sans aucune

difficulté, entièrement elle confessa tous ses pochés, dont sa conscience fut moult allégée et son esprit consolé.

« Au commencement de la information de la petite ancelle de Notre-Seigneur, elle étant encore à La Balme, au pays des Genevois, en la ville il y avait un notable hôtel dont les gens étaient piteux et miséricordieux et moult charitables. Et les avait la dite ancclle moult recommandés en ses oraisons ; et non pas sans cause, car eux-mêmes et tous leurs biens libéralement étaient abandonnés à elle et à toutes ses religieuses. Pour ce, les ennemis d'enfer furent moult envieux et courroucés contre les gens dudit hôtel et firent toute diligence de leur procurer subitement grands dommages et diverses persécutions. Mais, par les ferventes prières et oraisons de la petite aneellc, ils furent toujours préservés de tous inconvénients, et par ses mérites, contre ces pervers ennemis qui ne cessaient de procurer leur destruction, les anges de paradis descendaient aucunes fois visiblement pour les conserver et (leur) donner aide et confort, comme il fut démontré à ladite ancclle de Notre-Seigneur et à aucunes religieuses. Laquelle aneellc vit premièrement, vers l'heure de minuit, une grande clarté et lumière à l'entour dudit hôtel, et en icelle clarté vit une grande multitude d'anges qui l'environnaient et conservaient contre tous les empêchemens de l'Ennemi. Puis, vit une échelle d'or assise sur ledit hôtel et touchant jusqu'aux cieux, et les anges montant et descendant qui présentaient à Dieu les oraisons de la petite ancclle et les aumônes et bienfaits que ceux du dit hôtel faisaient à elle et à ses religieuses. Adonc elle appela une de ses religieuses et lui montra la vision ; mais nullement ne la put voir jusques à tant que la petite ancelle de Notre-Seigneur eut fait son oraison à Dieu, afin que la dite religieuse la pût voir. Après la dite oraison, clairement elle la vit ; et chose merveilleuse était et inénarrable de voir comment les saintes prières et oraisons de la petite ancelle de Notre-Seigneur et les biens que par charité on lui faisait, étaient plaisants et agréables à Dieu.

« En un de ses couvents situes en la ville de Poligny,

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les religieuses eurent au commencement grande indigence d'eau, car il la convenait aller quérir dehors, pour tant que point n'y en avait dedans. Et ne pouvait-on trouver lieu, ni place au dit couvent pour faire puits ni fontaine, nonobstant qu'il y eût plusieurs maîtres ouvriers pour ce faire. Finalement, le vendredi devant la mi-caréme, auquel l'Église romaine met l'évangile qui fait mention du puits où Notre-Soigneur demanda à boire à la Samaritaine, et après que la dite ancelle de Notre-Seigneur eut fait ses dévotes prières devant Notre-Seigneur, en lui recommandant piteusement son puits, elle fit caver {creuser) et frapper en quelque certain lieu. Et tantôt l'eau jaillit si abondamment et vint aussi bonne et aussi belle qu'il y en ait dans tout le pays «.

« En une ville, au pays d'Albigeois, était une jeune femme mariée, de belle et honnête vie, laquelle de loyal mariage avait un petit enfant. Cette femme, par la permission divine, chut en une si grande maladie qu elle en perdit le sens, par telle manière qu'elle ne connaissait Dieu, ni créature quelconque, ni son propre enfant. Et avec ce, elle était si désordonnée qu elle se dépouillait publiquement toute nue devant tous, sans point de vergogne. Et son langage était si détestable que, à toutes paroles qu'on lui disait, toujours répondait par les ennemis d'enfer, et non autrement. Un prêtre, homme de bien et d'honneur, lequel avait de la petite ancelle de Notre-Seigneur et de sa sainte vie et glorieux mérites grande connaissance, par pitié et compassion visita la pauvre malade ; puis, longtemps après, aux saintes prières et dévotes oraisons de la dite ancelle, elle étant en lointaines régions, humblement il la recommanda. Après qu'il fut retourné de sa présence, il visita la dite malade pour la seconde fois, et un des couvre-chef de la dite ancelle sur son chef il toucha. Et assez tôt après raisonnablement elle parla, et, devant toute autre chose, le sacrement de pénitence et confession demanda . et bientôt

1 On voit encore aujourd'hui ce puits, au couvent de Poligny, alimenté par trois sources qui ne tarissent jumais.

après elle fut guérie et en aussi bonne santé comme si oncques n'eût été malade.

« Un notable marchand, duquel en ce présent écrit plusieurs fois est fait mention par un mauvais temps si périlleux que tous les passages étaient pleins d'eau et de neige, pour quelque grande affaire se disposa pour aller hors du pays. Et afin qu'il pût mieux profiter et plus sûrement évader tous inconvénients spirituels et corporels, humblement s'en vint recommander ès saintes prières et dévotes oraisons de la petite ancelle de Notre-Seigneur. Après quoi fait, assez tôt se départit et se mit en chemin, lequel était si plein de neige que point de terre on ne voyait. Et chevaucha longtemps et si longuement qu'il ne savait oû il était; et parvint jusqu'à certain passage que, s'il eût passé outre, tant fût peu, il ne pouvait évader le péril de la mort ; car il fût chu en un abîme plein d'eau et de neige. En cette extrême nécessité, il lui souvint de la petite ancelle de Notre-Seigneur et dans son cœur se recommandait à elle et en ses saintes prières et oraisons. Incontinent après, il vit la dite ancelle gardant le passage périlleux, laquelle lui fit signe de la main que nullement ne passât outre et qu'il retournât, comme il fit hâtivement. Par quoi il connut clairement que, par ses mérites, il échappait le péril de la mort.

« Un autre homme de grande famé (réputation) et renommée, et de la connaissance de la petite ancelle de Notre- Seigneur, avait une belle fille de loyal mariage, que moult chèrement il aimait, laquelle il (se)proposa démettre au service de Notre-Seigneur et en l'état de religion. Et pour ce faire, la présenta et donna à la dite ancelle, laquelle moult liement (joyeusement) elle reç ut en religion : car elle lui semblait moult bien disposée pour être bonne religieuse. Ne

1 Jean Courault, riche marchand de Poligny, fut converti par Ste Colette et contribua grandement à l'érection du couvent de cette ville. Son fils aîné, Philippe, devint abbé de Suint-Pierre de Garni et fut l'un des témoins qui déposèrent dans l'information qu'on fit à Gand, en 1471, pour la béatification de Ste Colette.

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tarda pas longtemps longuement après, quand le père eut perdu la vue de sa fille que tant il aimait, il fut déplaisant do ce qu'il avait fait et la requit et redemanda assez rigoureusement. Dont la dite ancelle fut moult dolente et triste ; mais la lui rendit, puis se retourna au sacrifice de sainte oraison par devers Notre-Seigneur, pour gémir et pleurer la perte dicelle fille. Chose merveilleuse ! le père fut tellement endurci que, à cette fin que sa fille ne fût jamais plus en religion et qu'elle en perdît la souvenance, il la mit sur un cheval pour la mener hors du pays; mais avant qu'il fût au milieu du chemin où il la voulait mener, le cheval chut trois fois, et, à la dernière fois, le cheval devint tout sec comme un bâton, ni oneques (<fe)puis bien ni profit ne fit. Quand le père aperçut les œuvres de Dieu par les mérites de la petite ancelle, hâtivement s'en retourna vers elle, en lui demandant humblement pardon et en la suppliant trèschèrement quelle voulût recevoir sa fille en la sainte religion : à quoi volontairement {volontiers) et bénignement se consentit.

« Une très-noble et très-puissante dame, comtesse de Valentinois *, avait moult grand désir et dévotion d'entrer on la sainte religion. Et pour ce faire, elle s'éprouva longuement devant que (d')y entrer, en vivant durement et âprement, pour savoir si la dite religion elle pourrait garder et sûrement vouer. Puis après, plusieurs fois personnellement fit très-humble requête et prière à la petite ancelle de Notre-Seigneur, qu'elle se voulût consentir à son désir et lui octroyer la dite religion. L'ancelle voyant le fervent désir et grande dévotion et persévérance de la dite dame, elle inclina à sa requête et pétition, et lui assigna jour propre pour la recevoir. Quand l'Ennemi d'enfer, adversaire de tout bien, aperçut que le jour de la réception approchait, il lui procura grand empêchement : c'est à savoir

1 Guillemette de Gruyère, fille d'Amédée, duc de Savoie, était veuve dr Louis de Poitiers, comte de Valentinois, mort en 1420. (Lacehnkux, Vie de Sic Colette, manuscrit conserve au couvent de Poligny).

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que tous ses chevaux subitement furent si malades qu i! semblait qu'ils ne pussent lever les pieds de terre. Lequel empêchement (fut) signifié à la dite comtesse, dont elle fut moult désolée, et ne savait que faire pour y remédier, sinon que mentalement et dévotement elle recommandât son fait aux prières et oraisons de la dite ancelle de Notre-Seigneur. Et incontinent après qu'elle voulut partir, on trouva tous les chevaux en aussi bon point que oneques avaient été. Par quoi joyeusement et confortablement elle entreprit son saint voyage et parvint jusqu'en présence de la petite ancelle [à Yevay)y laquelle la reçut en la sainte religion, en grande humilité et dévotion.

a En la cité de Besançon, était une notable femme mariée, nommée Marguerite, laquelle avait plusieurs maladies qui l'avaient là tenue par l'espace de trois ans. Et pour la bonne famé et renommée de la sainteté qu'avait la petite ancelle de Notre-Seigneur, les parents et amis de la petite malade, avec un solennel maître en théologie de l'ordre des Frères Mineurs, au cinquième jour après l'entrée de ladite ancelle en icelle cité, menèrent icelle Marguerite aussi malade qu'elle était, pour la recommander dévotement en ses saintes prières. Desquelles maladies la première était que ladite femme, incontinent après qu'elle avait pris sa réfection, de quelconque chose que ce fût, elle remettait hors par la bouche. Le second mal était que. par quatre ou cinq fois le jour, elle chéait sur son dos à la renverse, si elle était droite, et ainsi restait l'espace d'une demi-heure, et se démenait et déjetait horriblement et épouvantablement. La tierce maladie était que, de quatre jours en quatre jours, à deux heures devant midi, une manière de crampe ou de goutte la prenait par tout le corps, et principalement aux nerfs des bras. Laquelle maladie la tenait par l'espace de trois à quatre heures. En cette maladie, une forte femme l'embrassait sur une couche parmi le corps. Et était ceinte et liée par le milieu d une bonne et forte terchoire {serpillière), laquelle tenaient fermement deux fortes femmes, chacune d'elles par l'un des bouts de la dite terchoire. Et devant la dite malade, étaient quatre femmes

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dont deux tenaient un de ses bras tout nus, et les deux autres l'autre. Et par plusieurs reposées, les dites femmes tenaient la dite Marguerite de toute leur puissance. Et encore étaient plusieurs fois si lassées qu'il convenait souvent appeler des hommes pour les secourir et aider à tirer. Quand la dite malade fut venue devant l'ancelle de Notre Seigneur, le maître en théologie lui commença à dire et déclarer les maladies de la dite Marguerite dont elle fut moult ébahie, et se douta que aucune de ces maladies de la dite Marguerite ne la prît en sa présence. Par quoi elle la fit entrer par devers elle, avec sa mère et ses deux sœurs et son frère qui là étaient. Incontinent qu elle fut entrée, la maladie dont elle chéait sur le dos la commença à prendre : dont ladite ancelle eut moult grand' pitié. Et à elle et aux autres qui étaient là présents, elle dit moult de belles et hautes paroles de Notre-Seigneur. En la fin desquelles, elle dit à la malade qu'elle eût bonne foi en Notre-Seigneur, et qu'elle avait espérance que, par sa bénigne grâce, elle serait guérie. Puis, se partit de la chambre et entra en son oratoire. Et son oraison terminée, elle retourna à sa chambre, la face triste et éplorée, et demanda à la malade comment il lui était. Laquelle répondit qu'elle sentait la maladie qui la reprenait ; et elle lui dit qu'elle n'avait pas bonne foi en Dieu, et qu'elle avait espérance que, si elle avait bonne foi, elle serait guérie. Et ainsi se départit et se retira en son oratoire comme devant. Puis, retourna la troisième fois vers la dite malade, la face plus triste et éplorée que par avant, et la trouva qu'elle se détordait et tourmentait comme elle avait accoutumé. Lors la petite ancelle de Notre-Seigneur lui dit moult vivement : — Ma mie, par faute de foi, votre maladie continue toujours ; je vous prie que vous ayez bonne foi en Notre-Seigneur et j'ai ferme espérance que vous serez guérie. — La dite femme lui répondit qu'elle l'aurait, et pria humblement Notre-Seigneur que, en la foi de sa petite ancelle, il lui plût l'aider et secourir. Puis, la tierce fois, entra dans son oratoire et fut en oraison moins d'espace que devant. Et hâtivement retourna par devers la dite malade, la face moult

joyeuse et clair reluisant, et lui dit : — Ma mie, par le moyen de votre foi, il a plu à Dieu de vous donner santé et guërison. — Et elle lui répondit : — Madame, Notre- Seigneur m'a donné santé par sa grâce et infinie bonté, non pour bien ni pour foi qui soit en moi, mais pour les prières, mérites et oraisons, que vous avez faits pour moi. — Adonc, la petite ancelle lui répliqua : — Gardez-vous bien de dire ainsi, car vous êtes guérie par la bonne fiance que vous avez eue en Notre-Scigncur. — La petite ancelle, apercevant que la malade lui voulait attribuer que par ses mérites elle avait été guérie, lui demanda si au pays n'y avait point d'église en l'honneur de S. Leu : à quoi on répondit que oui, c'est à savoir à six lieues près de la cité. Lors, la dite ancelle lui ordonna que, en dedans quinze jours, elle y fît un voyage bien dévotement. A quoi faire humblement se consentit et se prépara pour l'accomplir, dedans huit jours. En la fin desquels, pour faire le dit voyage plus dévotement, elle se voulut recommander à la dite ancelle, laquelle interrogea comment et par quelle manière elle ferait le dit voyage. A quoi elle répondit qu'elle serait bien et notablement accompagnée et montée d'une bonne hacquenée. Lors, la petite ancelle lui ordonna qu'elle prendrait un char : car, dès qu'elle entrerait sur le rivage de Mgr S. Leu, toutes ses maladies la reprendraient. Pour ce, il était besoin qu'avec elle, en son chariot, elle eût plusieurs fortes femmes pour la sûrement tenir, quand ses maladies la reprendraient. Et davantage elle lui dit qu'il convenait que le chariot entrât, sans point arrêter, dedans le cimetière du dit S. Leu, portant qu'alors toutes ses maladies lui cesseraient, ni jamais plus ne lui reprendraient. Et ainsi qu'elle avait dit et ordonné, il fut fait. Et fut la dite Marguerite parfaitement sanée et guérie, et oneques depuis ne fut malade. Et véquit depuis, l'espace de dix ans. Ce miracle fut incontinent su et publié par la cité et par tout le pays (à /') entour. Pour quoi venaient vers elle plusieurs malades de diverses maladies, tant de la cité que du pays [à /') entour. Entre lesquels, plusieurs démoniaques et hors de sens vinrent, lesquels par les mérites, prières et orai-

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sons de la dite ancolle «le Notrc-Seigneur. s'en retournèrent tous sanés et guéris parfaitement 1 .

« Quand eut commencé le couvent d'Auxonne *, la petite ancelle partit du couvent de Besançon, et )a mit-on sur la bête ; et tantôt qu'elle fut hors de la ville, elle fut ravie, et était sa face moult claire et élevée au ciel. Auprès d'elle, était son vénérable père confesseur, frère Henri de la Balme, lequel cheminait pareillement les mains et les yeux élevés aux cieux. Ceux et celles de sa compagnie voyant ces deux personnes ainsi ravies en Notre-Seigneur, il n'est pas à douter qu'ils ne fussent grandement consolés. Môme les bonnes gens qui étaient aux champs, par grande admiration, révérence et dévotion, venaient vers elle, et soi prosternant et agenouillant sur la terre, en grande foi et dévotion, touchaient ses vêtements et son digne corps, sans qu'elle en sût rien. Et fut en tel état, tant qu'elle vint auprès de Dôle. Quand fut à Dôle, elle se logea en une petite maison, devant le couvent des Frères de Saint-François, lesquels, quand ils surent qu'elle était venue, furent moult consolés et vinrent au-devant d'elle en procession, en grande révérence et dévotion. [En) chantant et louant Notrc-Seigneur, la reçurent et menèrent à l'église. Ils furent moult désireux d'ouïr ses saintes et dévotes paroles. Mais incontinent qu'elle fut entrée en l'église, elle fut ravie en Notre-Seigneur. Dont les Frères furent moult désolés, d'autant qu'ils ne pouvaient parler à elle qu'il ne fût long espace. Après, quand elle revint de son ravissement, il semblait qu'elle fût tout embrasée en l'amour de Dieu. Les vénérables Pères la prièrent qu'elle voulût aller en leur chapitre ; et en moult grande humilité, elle y alla avec toute la communauté, et le révérend père Henri de la Balme et ses religieuses. Lesquels, tandis qu'ils furent audit chapitre, se mirent tous par ordre, tenant silence. La petite

1 Le reste du chapitre est une addition empruntée à la sœur Peninc.

* Le couvent d'Auxonne (Côte d'On fut fondé en 441?, i»nr .Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne.

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ancelle s'assit moult humblement au milieu, sur un petit siège et commença à parler si fcrventement de l'amour de Dieu et de leur saint état et vocation, leur démontrant co qu'ils étaient tenus de garder et qu'ils avaient promis à Notre-Seigneur, et spécialement parlant et recommandant la sainte pauvreté évangélique et la perfection d'icelle, tellement qu'elle embrasait le cœur des écoutants. Et elle môme par sa grande ferveur fut ravie. Dont les bons Pères furent grandement consolés en leur conscience ; et se prirent a louer Notre-Seigneur, lui rendant grâces de ce qu'ils avaient reçu un si digne et si noble trésor. Quand la dite ancelle eut dit ce que Notre-Seigneur lui avait inspiré pour leur salut, elle les remercia moult humblement de tous les subsides et conforts qu'ils avaient faits à elle et à ses religieuses, les priant de vouloir toujours, elle et toute sa congrégation, avoir pour recommandées spirituellement et temporellement, comme toujours ils avaient eu. Et finalement, en grande humilité, prit congé d eux et s'en retourna en son petit logis.

« En sa compagnie, entre les autres, était une vénérable religieuse, nommée sœur Agnès de Vaulx !, fille d'un chevalier de Picardie, sieur de Vaulx, auprès de Hcsdin, laquelle était de moult grande dévotion et contemplation, et fort désirant tenir entre ses bras la petite ancelle de Notre- Seigneur, quand elle était ravie. Elle se mit, le matin, quand elle partit, sur le chariot, au plus prés de ladite ancelle qu'elle put, et la tint ravie entre ses bras, depuis Dôle* jusqu'auprès d'Auxonne, dont elle fut moult consolée. Quand la petite ancelle et ceux de sa compagnie entrèrent dans la

1 Elle fut la première supérieure du couvent d'Auxonne. Vaulx est situé dans le canton d'Auxi-le-Château (Pas-de-Calais).

* C'est par le couvent des Cordelicrs de Dôle que Colette commença la réfoimc des Frères Mineurs, en 1412. On leur donna dès lors le surnom deColétans ou Colé/ins. Leur congrégation, en vertu d'une bulle de Léon X, en 1517, prit, ainsi que toutes les autres réformes franciscaiues, le nom de Ftères Mineurs observants ou observanlins.

Su COLETTE.

ville il'Auxomie et vinrent au lieu là où on é lifiait le couvent, plusieurs notables et dévotes personnes virent les Ennemis (démons), en terribles et épouvantables figures, qui se départaient du lieu, horriblement criant et hurlant, et se jetaient en la rivière de la Saône, comme foudre, pour le dépit qu'ils avaient que la petite ancelle et ses religieuses étaient là arrivées.

« Une autre fois, elle étant au couvent de Besançon, elle fut ravie l'espace de quinze jours, dont tous les jours fériés ; et ses sœurs étaient en mésaise, craignant qu'elle ne dût plus revenir à elle. Pour quoi le vénérable père frère Henri de la Balme lui commanda, en vertu de l'obédience, que notre Saint- Père le Pape lui avait recommandée, que, incontinent, en laissant son ravissement, elle revint à elle. Chose merveilleuse fut, car celle qui semblait et était de fait insensible, incontinent, au commandement de son père, elle se retourna et délaissa son ravissement. En quoi fut démontrée la vertu et dignité de sainte obédience.

« Quand, aucunes fois, elle allait visiter ses couvents, plusieurs nobles personnes désiraient, elle non sachant, qu'elles la pussent voir et mener sur leurs chevaux : comme de fait elle y a été plusieurs fois mise derrière eux ; mais ils disaient et affirmaient qu'ils ne la sentaient non plus que si elle n'y eût point été. Elle était tellement et si fort élevée et ravie en Dieu et ès choses célestes, que des choses qu'on fît ou dit autour d'elle rien ne savait.

« Quand elle venait au logis et que chacun était retraité, cuidant que chacun dormait, elle se prosternait à terre en grande ferveur d'esprit, et disait : — Mon Dieu, qui es-tu et qui suis-je , pauvre créature ? — Lesquelles paroles souvent elle répétait la plus grande partie de la nuit et tant qu'elle était toute transmuée et ravie en Dieu . Une fois, comme elle était au couvent de Hesdin, le jour de la sainte Trinité, tout lequel elle fut ravie, et en son ravissement elle connut une grande tribulation qui devait venir en la sainte Église et spécialement sur la religion. Pour quoi, quand elle retourna dudit ravissement, elle pleurait tant et si abondamment, et faisait si piteuses complaintes

et lamentations que toutes les sœurs étaient moult désolées du grand deuil qu'elle menait. Et ne la pouvait-on réconforter pour chose qu'on sût faire. Et demeura ainsi gémissant et priant Dieu jusques au jour du Saint-Sacrement, auquel de rechef elle fut ravie l'espace de six ou sept heures. Et, en cettuy ravissement, elle reçut consolation de Dieu sur les choses dessus dites. Et est à croire que Notre-Seigneur regarda piteusement son Eglise en pitié, par les mérites et intercessions de la petite ancellc. *

Dr la parfaite amour rt béootion qu'elle aor.it à la {laeeton be Rotre-Sefaneur, et bee miraclee qui pour ore méritée ont été faite par le Signe be la Croiv.

« Comme dit Mgr S. Bernard, il n'est chose qui soit plus convenable pour saner la conscience des plaies de péché, et pour le cœur des ordes (mauvaises) pensées purifier, que souvent méditer et penser à la Passion de Notre-Seigneur et à ses douloureuses plaies. L'amour et la dévotion que la petite ancellc de Notre-Seigneur avait à la Passion commença dès son jeune âge ; et le premier sentiment et impression qu'elle en eut, sa mère qui était dévote femme et aimant Dieu, (les) lui donna. Laquelle, tous les jours, dévote oraison de la dite Passion, en pleurant et gémissant, faisait, en complaignant piteusement les injures, tourments et bastures (coups), que Notre-Seigneur avait soufferts pour nous. Et, en si grande douleur* de cœur, la dite oraison proférait que la dite ancelle entendait toutes les piteuses paroles qu'elle disait. Et les imprima tellement dans son cœur que, tout le temps de sa vie, elle en a eu mémoire et souvenance. Tous les jours, à l'heure de midi, en laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ fut crucifié pour la rédemption du monde, elle avait sentiment angoisseux de la très-amère mort et passion de Notre-Seigneur. pour

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lequel dévotement et secrètement porter, à icelle heure volontiers se séparait de toutes les autres personnes. Et adonc, quand elle était en son privé, tout son cœur et sa pensée elle employait à méditer les opprobres, injures, bastures, et la très-horrible et confusible mort que tout doucement et patiemment il avait endurée pour l'amour de nous. Et souventes fois» après cette dévote méditation, elle était aliénée de l'usage de tous ses sens, sans rien sentir des choses extérieures, et était toute ravie et transformée en Dieu par un ardent embrasement d'amour.

« Les vendredis, depuis les six heures après matines qu'elle avait ouï la sainte messe, sans boire ni manger, elle s'occupait à penser et considérer le mystère de la Passion ; et si vivement tenait en sa pensée la recordation de la douloureuse souffrance que tout son cœur et son corps en étaient douloureusement navrés : tellement que plusieurs fois en ses mains, pieds et côtés, elle sentait une si grande douleur et ardeur qu'il semblait qu'elle avait été percée des clous et de la lance. Une grâce spéciale et de grande excellence lui fit Notre-Seigneur en son jeune âge. Une fois, qu'après avoir profondément et ferventement pensé et médité à la mort et passion de Notre-Seigneur, il s'apparut à elle et se montra en la forme et manière comme il avait été crucifié ; et lui manifesta comment il n'avait membre sur lui qui n'eût injustement souffert et porté quelque peine singulière pour l'amour de nous : dont elle eut en son cœur une grande tristesse et douleur. Et avec ce, elle fut enflammée d une si très-ardente amour et dévotion à la dite Passion que souvent après, quand elle se recordait de la dite vision et des cruelles peines qu'elle avait vues sur le précieux corps de Notre-Seigneur, elle demeurait comme transie et insensible.

« Qui pourrait suffisamment réciter ou dire l'abondance des larmes, les piteux pleurs et gémissements angoisscux qu'elle avait durant toute la sainte Semaine, quand elle recordait Tanière mort et passion de Notre-Seigneur? Une grâce bien spéciale et digne de recommandation lui était faite en cette Semaine, parce que toutes les douleurs

et tourments que Notre-Seigneur souffrit et porta en son très-précieux corps, tout le temps qu'on lisait passion et sainte messe, elles étaient sensiblement renouvelées et imprimées en son cœur et en son corps, de telle manière que oneques femme qui travaille d'enfant ne souffrit les angoisses qu'elle sentait et (sup) portait. Et comme une femme qui travaille à cette heure, elle criait et lamentait si douloureusement, qu'il n'était cœur tant soit dur qui ne fût mu de pitié et compassion. Long espace de temps, elle fut si embrasée et si ardente en k dite mort et passion de Jésus-Christ que, incontinent, par quelconque manière que ce fût, ou par lire, ou par réciter, ou par quelque autre manière que lui revint en mémoire la dite Passion, tout son entendement était de toutes autres occupations tellement évacué, que, aucunes fois, l'espace de six heures et aucunes fois de plus, elle n'entendait à autre chose, ni pensait.

« Une fois, comme elle était au couvent de Hesdin, au jour du jeudi saint, à vêpres, elle dit à la secrétaire du couvent, nommée sœur Perrine de la Balme, qu'on l'appelât pour aller à matines et qu'on ne les dît point sans elle. Kt tantôt qu'elle eut ce dit, elle s'enferma en son oratoire et fut ravie. Quand vint l'heure de minuit, on fit les deux signes (appels) pour les deux premiers coups de matines. Et ne la pouvait-on avoir, pour chose qu'on sût faire. Néanmoins, on n'osait faire le signe pour le dernier. Mais, quand elle fut retournée à elle, elle se partit hâtivement de son dit oratoire, pour aller à matines, et allait si vitement qu'il semblait qu'elle fût élevée et qu'elle ne touchât comme rien à terre. Et en allant, elle regrettait fort S. Pierre qui avait renié Notre-Seigneur et laissé en si grande peine. Et ce faisait souvent en disant matines si ferventement qu'il semblait qu'elle fondait tout en larmes. Incontinent les matines dites, elle retourna en son oratoire, et tantôt qu'elle y fut, elle fut ravie jusqu'au lendemain ; et depuis l'heure qu'elle revint de son ravissement premier, on sentait en son oratoire une si grande odeur que oneques les sœurs n'en sentirent de semblable. Kl dura cette

odeur continuellement l'espace de trois jours, et bien un jet de pierre loin de l'oratoire elle fut sentie.

« Une fois, elle étant au couvent de Besançon, en la sainte Semaine, elle employa si vivement son cœur à méditer les excessives peines et douleurs que, pour l'amour do nous, en la dite Semaine, Notre-Seigneur avait souffertes, que l'espace de trois jours et trois nuits elle fut ravie. Ni oneques en le dit espace ne revint, à elle, et ne parla, ni but, ni mangea.

« Une autre fois, le j«ur d'un vendredi, depuis l'heuro de matines jusques à tant que les sœurs venaient du chapitre, elle se mit à penser et méditer a la griève peine que souffrit Notre-Seigneur en sa douloureuse Passion. En laquelle méditation elle souffrit tant de si grands tourments que les sœurs qui venaient du chapitre et la rencontraient la regardaient par grande admiration. Car il semblait quo sa précieuse face eût été battue de bâtons, et n'y avait demeuré que le cuir et les os qui étaient comme tout froissés, et le nez tors et ployé. Et en parlant à elles, petit à petit elle revenait, et son nez se redressait, et tout ainsi que la pâte se lève petit à petit. Et incontinent qu'elle eut parlé à elles et qu'elle se douta quelles eussent vu quelque signe en elle, hâtivement elle s'en retourna en son oratoire, et aussitôt elle fut ravie jusqu'au soir. Une fois, le dimanche de Pâques flories >, comme elle était en grande dévotion et humilité à la procession avec les autres, laquelle représente la venue de Notre-Seigneur en Jérusalem pour souffrir mort et passion, ainsi comme elle portait la sainte ralme (rameau) avec les autres religieuses , comme il est de coutume, elle mit son cœur si vivement et si profondément à penser et méditer en la dite venue, qu'il lui était avis que de fait et réellement elle fût si prochaine de Notre-Seigneur, qu'elle touchait à lui et à l ânesse sur laquelle Notre-Seigneur était monté. Laquelle, quand elle

* Dans certains diocèses, le dimanche des Rameaux s'appelle encore Pâques fleuries , en souvenir de la verdure et des fleurs dont on jonchait les rues que devait parcourir la procession des palmes.

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vit la verdure de la sainte ralmc que la dite ancellc portait entre ses mains, elle la prit de sa bouche ; et de fait fut évanouie, comme si elle l'eût mangée, ni oncques depuis ne fut vue.

« Les saints Lieux d'outre-mer, qui, de la présence de Notrc-Seigneur, ont été sacrés et bénis, elle les avait en grande dévotion et révérence ; spécialement le lieu et la cité où il soufTrit mort et passion. Et nonobstant qu'elle fût tendre et débile, et que les périls qui sont à passer soient grands et difficiles, néanmoins elle était moult désirant d'entreprendre le dit voyage, et de les dévotement visiter, pour offrir et sacrifier à Dieu sa vie et pour mourir pour l amour de lui. Et de fait, elle eût mis son désir à exécution, s'il eût plu à Dieu qu'elle eût trouvé conseil condescendant à ce faire et licence.

« Pour la fervente amour qu'elle avait à la très-amère Passion de Notre-Seigneur, entre toutes les reliques qu'honore notre mère sainte Église, elle avait en singulier honneur et révérence la vraie Croix où fut crucilié notre piteux Sauveur. Et moult affectueusement en désirait avoir quelque petite portion. Elle ne fut pas défraudée de son saint désir; car il lui fut envoyé du ciel une petite croisette 1

1 La sœur Perrine dit que cette croix lui fut envoyée par l'entremise de S. Jean l'Évangélistc. Le P. Sellier (il, 339) donne la description suivante de cette croix, aujourd'hui conservée au couvent de Poligny : t Elle est en or très- lin etjégèrement échancrée aux quatre bouts. La hampe a de hauteur 0,035 m., le croisillon a 0,008 m. D'un côté, il y a un crucifix, dont les bras sont presque horizontalement étendus, et les pieds, joints auprès l'un de l'autre, sont attachés chacun par un clou. Au-dessus de la tête du Christ, se trouve le titre ordinaire de la croix. De l'autre côté, il y a cinq pierres précieuses , dont quatre bleues à l'extrémité de chaque croisillon, et la cinquième rouge, au centre même, à la réunion des croisillons. Entre chacune do ces pierres, c'est-à-dire nux quatre angles intérieurs, il y a une perle fine. Les pierres sont saillantes et enchâssées dans un creuset en or. Les perles sont simplement attachées par un petit clou d'or. La croix s'ouvre au-dessous des pieds du Christ et roufejmc un morceau de la vraie Croix qu'on ne voit pas. «

de fin or, en laquelle était enchâssée une petite portion de lu sainte Croix, laquelle elle garda moult dévotement. Et plusieurs la voyaient et la maniaient, et affirmaient que la dite croisettc n'avait oncqucs été faite ni forgée de mains humaines.

« Et ainsi qu elle avait singulière amour et dévotion à la dite vraie Croix, pareillement aussi avait-elle singulier honneur au signe de la croix. Par lequel signe, Dieu, pour ses mérites, a voulu faire et manifester plusieurs miracles. Au commencement de la réformation de Madame Ste Claire, lui furent présentés des petits enfants qui étaient détenus de plusieurs maladies ; et par manière subtile qu'elle n'apercevait point, on lui faisait faire le signe de la croix et tantôt ils étaient sanés et guéris.

« En un de ses couvents était une religieuse fort malade, et avait si grande douleur au chef qu'il semblait qu'elle en dût mourir. Et elle s'en alla à la petite ancclle de Notre- Seigneur, et lui manifesta la peine qu'elle sentait, en la priant qu'il lui plût faire le signe de la croix sur elle et mettre la main sur son chef. De laquelle maladie que portait la pauvre fille, elle eut grand pitié et compassion, et lui fit le signe de la croix sur son chef. Et incontinent, cette grande douleur qu'elle avait se départit, et fut sanée et guérie.

« Un de ses religieux, nommé frère Thiébaud, avait grand mal au flanc et l'avait souffert et porté par l'espace de quinze ans, en si grande angoisse et douleur qu'il ne se pouvait dresser ni retourner. La petite ancelle de Notre- Seigneur eut grande compassion de lui ; et, en l'envoyant en lointain pays pour les affaires de la religion, elle le signa du signe de la croix et lui dit : — Va hâtivement, car tu seras guéri entièrement. — Et oneques depuis ne sentit mal ni douleur.

« Une fois, comme elle revenait de faire aucunes choses nécessaires pour la religion, elle et sa compagnie vinrent à une grande et profonde rivière et ne trouvèrent pas de nef ni personne pour les faire passer. La petite ancelle de Notre-Seigncur, soi confiant en la bonté de Dieu, fit le

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signe de la croix et le fit aussi faire à son père confesseur; après quoi fait, sûrement passèrent la dite rivière, les uns à pied, les autres à cheval. Ne fut pas longuement après, plusieurs gens à cheval vinrent au même passage de la dite rivière pour passer. Voyant les autres devant eux être sûrement passés, dirent avec dérision : — Si ces bigards 1 et hypocrites ont bien passé, pourquoi n'y passerionsnous aussi? — Et aussi présomptueusement se boutèrent en la rivière, en laquelle ils demeurèrent tous et furent noyés.

« Une autre fois, comme la dite ancelle allait d'un couvent à autre, le chariot sur lequel elle était chut et renversa en une profonde fosse pleine d'eau. Une de ses sœurs qui était avec elle avait une grande pièce de licorne * que la petite ancelle aimait chèrement, laquelle tomba en l'eau: dont la dite religieuse fut grandement désolée. Elle se recommanda tout bas en son cœur ès oraisons de la dite ancelle, et se signa du signe de la croix, et soi confiant en elle, entra dedans cette fosse pleine d'eau, sans quelqu'aido humaine, excepté un petit ranselet (rameau), qui n'était pas plus gros qu'une petite branche de vigne. Elle alla quérir et apporta icelle licorne qui était nageant au milieu de l'eau, sans soi mouiller, excepté un petit (peu) la plante du pied.

« En un monastère de dames de religion, était une religieuse de belle et honnête conversation, laquelle chut en une horrible et épouvantable maladie qui lui tint tout l'espaco

1 Les Bégards ou frères du libre esprit sont des hérétiques que le concile général de Vienne condamna en 1313. Comme ils se prétendaient moines, on désigna parfois sous le nom injurieux de Bégards ou Bigards les religieux en général. (Boi.land. 6 mars, p. 503., note c).

1 Les objets que le Moyen Age réputait être faits en corne de licorne étaient fabriqués avec la corne du rhinocéros ou du daim. L'existence de la licorne, rejetée par la science moderne, est cependant attestée par quelques voyageurs de notre époque. V. la Bévue de l'Art chrétien, t. I. p. 235.

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de cinq ans : en telle sorte que tous les quinze jours, une fois au moins, elle chéait moult douloureusement, écumait par la bouche abondamment et déshônnêtement, comme ferait un porc sauvage, quand il est échauffé. Et après ce, elle demeurait tout enragée et hors de sens et comme démoniaque. Et nonobstant qu'elle fût étroitement liée et tenue de plusieurs fortes personnes, néanmoins, malgré qu'ils en eussent,' elle se levait et saillait (sautait) jusqu'au plancher ; et de sa bouche saillait une chaleur comme d'une fournaise ardente, et un si grand vent comme s'il fût de foudre et orage. Et lui durait long espace, dont toutes les religieuses du monastère étaient moult travaillées, et n'y savaient conseil ni remède convenables trouver. Enfin la recommandèrent ès prières de la petite ancelle de Notre- Seigneur, laquelle, par pitié et compassion, lui envoya un de ses pères confesseurs, lequel soi confiant en la bonté de Dieu et ès mérites de la dite ancelle, dévotement la signa du signe de la croix. Et tantôt elle fut parfaitement sanée et guérie, ni oneques depuis nul signe ni apparence de la dite maladie ne furent vus en elle.

« Une de ses religieuses, nommée sœur Jeanne de Sirie, avait une moult grande douleur en une de ses mains et ne savait que faire pour remède avoir. Elle pensa qu'elle irait par devers la petite ancelle de Notre-Seigneur pour la prier qu'elle fit le signe de la croix sur sa dite main malade. Et ainsi, comme elle [la) lui présenta pour ce faire, la petite ancelle, voyant qu'elle lui présentait pour la signer du signe de la croix, pour quelque grâce qu'elle réputait être en elle plus qu'en autre, elle en fut triste et dolente. Et, comme par dédain, bouta arrière ladite main malade. Une chose merveilleuse fut, car par son attouchement qui fut fait par dédain, elle fut entièrement sanée et guérie.

« Une autre de ses religieuses était en l'infirmerie grièvement malade , laquelle y avait été l'espace de trois jours qu'elle n'avait comme rien mangé. Iai petite ancelle de Notre-Seigneur piteusement demanda comment elle se portait, et on lui répondit qu'elle était fort malade, et qu'on estimait qu'elle devait bientôt mourir. Lors, ladite ancello

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prit un petit morcelet de quignardc 1 et le signa du signe de la croix, et lui envoya et manda quelle le mangeai, comme elle fit. Après quoi, incontinent, elle fut parfaitement guérie et se partit (ie) lendemain, saine, de l'infirmerie.

a Elle était une fois en un de ses couvents situé en un pays où il y avait, pour cette année-là qu'elle y demeurait, défaillance de blé et de vin. Et audit couvent, pour saines et malades, n'avait que bien petit (peu) de vin, lequel encore était si infecté et si empuanti qu'il faisait grand mal au cœur à ceux qui le sentaient. Elle en fit apporter vers elle une petite portion, sur quoi dévotement elle fit le signe de la croix ; et incontinent, toute l'infection et puantise fut Otée, non pas seulement du vin qui lui fut apporté, mais aussi du vaisseau principal : en telle manière que toutes fois qu'on apportait de cettuy vin pour la réfection, devant la bénédiction de la table il était si puant, mais après la bénédiction faite et le signe de la croix, la dite infection était évacuée, et avec ce, le vin était bon et savoureux.

« On lui donna une fois par dévotion une belle table (tte) d'ivoire *, laquelle chèrement elle aimait pour les belles images de la Passion de Notre-Seigneur qui y étaient. Par envie de l'Ennemi, elle fut rompue, dont elle fut moult dolente. Et fit ses complaintes au père confesseur, lequel la réconforta en disant qu'il la ferait refaire. Et la prit et se mit en la voie pour la porter au maître (ivoirier), pour la réparer. Et comme il était en chemin, il voulut regarder la rompurc; et en l'ouvrant, en la confidence de l'ancelle de Notre-Scigneur, il la si^na du signe de la croix, et la trouva aussi entière, sans nulle fraction ni rompure, comme elle avait oneques été, dont elle fut moult consolée. »

' Etienne Juliac traduit par quodam globo grossi panis. — En patois picard, quig non signifie un gros morceau de pain, et evgnot, une espèce de gâteau. Voir notre Glossaire du patois picardt au mot Cogno.

* Ce que nous appelons aujourd'hui dyptique.

S" < OLKTTfc

De la granbe brootion rt reVrcnee qu'elle avait au taint Sac rement bc l'3lutrl ri bt la réception bu prccicui Carpe be ttotrc-Sciancur.

« La sainte messe, en quelque lieu honnête qu'elle

fut, en grande dévotion et révérence, elle faisait tous les jours devant elle célébrer. Et pour plus la dévotement ouïr, souventes fois sa conscience par confession précédente elle préparait. Lesquelles messes, quand elle était dehors pour cause raisonnable, publiquement avec les autres elle oyait ; mais, quand elle était dedans les couvents, elle les oyait secrètement et ne voulait que nul y fût présent, excepté celui qui célébrait pour lui administrer, afin qu'aucunes (des) grâces singulières que Dieu, par sa grande bonté, lui faisait ès dites messes, ne fussent manifestées. Et nonobstant que toutes celles qu'on célébrait en sa présence, elle les oyait en grande dévotion et révérence, encore plus sans comparaison celles qu'elle oyait, quand elle était en son privé et secret, et avec plus grand embrasement et fervente amour. És quelles messes, quand on parvenait à l'élévation du précieux corps de Notre-Seigneur, en une profonde humilité et grande cremeur (crainte), elle adorait en soi déprimant, vilifiant et annihilant ; en pleurant si abondamment et piteusement qu'il semblait qu'elle devait fondre tout en larmes ; en criant et gémissant si hautement et angoisseusement que ceux qui la voyaient dedans et dehors en avaient grande compassion et admiration. Et de sa hautesse, puissance, grandeur et excellence, elle avait si merveilleuse connaissance et sentiment, que souvent ceux qui étaient présents estimaient véritablement que Notre-Seigneur se manifestait et démontrait à elle par grâce spéciale, en aucune forme qui était, ainsi qu'il lui plaisait, ou glorieuse, ou piteuse et douloureuse, à elle seulement visible. Après laquelle ado-

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ration, son cœur demeurait si enflammé en la très-parfaite amour de Dieu, et son esprit si élevé, qu'il semblait qu elle fût toute transfigurée en lui et par-dessus nature ravie ; et cessaient tous ses sens naturels de l'usage de leur office.

« Une chose moult merveilleuse était, que souvent à l'élévation du précieux corps de Notre-Seigneur, elle avait claire connaissance de celui qui célébrait : c'est à savoir s'il était en bon état ou mauvais. Et à cette fin qu'on ne pût nullement apercevoir aucune grâce en elle, pour le bien de la conscience du célébrant, et afin qu'il se pourvût de remèdes salutaires au défaut qu'il avait, par bonne prudence et secrète manière, elle lui en donnait connaissance et occasion de soi corriger et amender, sans que ni lui ni autre ne pût savoir comment elle en avait eu connaissance

«r Comme elle était en un de ses couvents, situé au pays auquel le plus communément on célébrait de (avec du) vin blanc que vermeil, il advint une fois que celui qui administrait estimait que de l'eau ce fût vin, et, de fait, au lieu de vin, administra eau h celui qui devait célébrer la sainte messe en sa présence. Quand vint à l'adoration du précieux corps de Notre-Seigneur, elle l'adora en telle humilité et révérence et en larmes, comme dit est par devant. Mais, à l'élévation du sang, elle sentit en son esprit que ce n'était point le précieux sang de Notre-Seigneur, et ne lui fit point d'adoratîon comme elle avait accoutumé. Plusieurs personnes de religion et du siècle ont souvent désiré et de fait ont labouré d'être en l'oratoire où on célébrait messe devant elle, pour voir comment humblement elle adorait le précieux corps de Notre-Seigneur, et pour ouïr les gémissements piteux qu'elle faisait en sa glorieuse présence. Mais elle ne s'y voulait nullement consentir, s'ils n'étaient grandement spirituels et familiers d'elle. Pour quoi, les aucuns voyant qu'ils n'y pouvaient entrer ni aller, ils se cachaient en quelque lieu secret, près de l'oratoire, pour ouïr secrètement les pleurs et amères complaintes que devant Notre-Seigneur elle faisait. Mais rien on ne lui pouvait céler : car ce que créature ne lui disait, le Créateur lui révélait. Ello

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