‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 10 sur 78 · S. JOSSE · texte numérisé non relu

S. JOSSE

13 Décembre, — + 669.

Juthaël ‘ régnait sur la Donnonée, contrée de la Basse-Bretagne qui comprenait les évêchés de Cornouaïlles, de Tréguier, de Léon et une partie de celui de Saint-Brieuc, tandis que le reste de la Bretagne armoricaine était sous la domination de Hoël IIT. Juthaël eut de son mariage avec Pritelle un grand nombre d'enfants dont les deux aînés portèrent le nom de Judicaël ? et de Judoc *. C’est de ce dernier, connu dans nos contrées sous le nom

1 Aliäs Judhaël, Judaël, Juthai, Juthail, Juel, Rethaël.

? Vulgairement Giguel. Il est honoré du culte des saints, le 16 décembre.

# Nous avons adopté la généalogie admise par d’Argentré et M. de Roujoux dans leurs Histoires de Bretagne. Beaucoup d’autres historiens, entre autres Dom Morice et M. Daru, nous semblent avoir accumulé beaucoup d'erreurs et d’impossibilités en faisant un seul personnage de Hoël III et de Juthaël, en ne distinguant pas le duché de Donnonée d’avec le royaume de Bretagne, en donnant vingt-quatre enfants à Juthaël, et en faisant de Winoc, d’Arnoc et de Salomon II des frères de Judicaël.

de S. Josse ‘, que nous allons raconter la vie, en combinant les récits des trois biographes qui ont vécu, le premier au VIIT siecle, le second au X° et le dernier au XI!°.

Judicaël, qui avait embrassé la profession monastique à l’abbaye de Saint-Jean-de-Gaël, succéda à son père vers l’an 630 *. Après quelques années d’un règne agité, vers l’an 636 *, iléprouva des remords en songeant au cloître qu'il avait quitté et résolut d’y rentrer; encouragé dans ce projet par Caroth, abbé de Lan-Maelmon, il ne crut pas pouvoir mieux assurer le bonheur de son peuple qu’en offrant la couronne à son frère Josse, qui portait le titre de juveigneur de Bretagne *. Celui-ci, loin de se laisser éblouir par cette proposition inattendue, demanda huit jours pour réfléchir et, ne voulant puiser ses inspirations que dans la prière, il se retira dans l'asile où s'était écoulée sa studieuse jeunesse, au monastère de Lan-Maelmon, que S. Maelmon avait fondé à Talredan, dans son diocèse d’Aleth. Le jeune prince y passait ses nuits et ses jours à cher-

t Judocus, Jodocus, — Judoc, Jodoc, Judocq, Jodec, Jouven, Judgocnoc, Judganoc, Judoce, Jodoce, Joce, Jost. — S. Antonin l'appelle Videbot ; Ingmar, Indganoc ; l'abbé Gallet, Judas. — D. Lobineau pense que c’est à S. Josse que Loc-Judet (anc. dioc. de Tréguier) doit son nom. Judoc est un mot d’origine celtique : c’est donc à tort que M. l’abbé Petin (Dict. hagiogr., n) le dérive du grec loôoxoe, carquois.

3 C’est la date de Dom Lobineau. Ce serait en 632 selon M. Daru. D. Morice, par suite de la confusion qu’il fait de Juthaël avec Hoël III, le fait mourir en 612.

* En 642, selon D. Morice ; en 643, d’après M. Daru ; en 636, selon D. Lobineau et Mabillon,

* DE Rousoux, Hist. de Bretagne, 1.

cher le moyen de se dérober à la royauté qui s’offrait inopinément à lui, quand une circonstance fortuite vint l’arracher à ses anxiétés, en lui fai. sant interpréter la volonté du ciel. Un jour qu'il se trouvait à la porte du monastère, il vit arriver onze inconnus revêtus de l’habit de pèlerin. Ayant appris qu'ils se rendaient à Rome, il s’offrit aussitôt de les y accompagner et s’empressa de suivre la pieuse caravane, en ne prenant avec lui qu'un bâton de voyage et ses tablettes à écrire.

Judicaël fut fort attristé de ce départ, mais :il n'en donna pas moins suite à la résolution qu'il avait prise de rentrer dans le monastère de Saint- Gaël. C'est alors que le duché de Donnonée fit retour au royaume de Bretagne, que gouvernait Salomon II, fils aîné de Hoël III.

Devérité ‘, qui cherche à tout propos et hors de propos l’occasion de déverser le blâme sur les choses religieuses, fait les réflexions suivantes au sujet du départ de $. Josse :

« Cette retraite était une fuite et la fin de ses divisions avec leroi Dagobert. Sans doute un prince, qui ne sait pas d'autre moyen de rétablir le calme dans ses états que de les abandonner, était peu propre à les gouverner. Cette conduite suppose au moins de la faiblesse dans le caractere, et rend moins étonnante sa solitude dans la cabane d'une forêt. » L'historien du Ponthieu confond ici S. Josse avec son frère S. Judicaël, dont il ignore également la vie : car les querelles du roi breton avec Dago-

1 Hist. du comté de Ponthieu, 1, 26.

bert étaient complétement apaisées , quand il se décida, par devoir de conscience, à déposer la couronne.

Lorsque les pèlerins eurent franchi la rivière de Couesnon (Cosmun), qui sépare la Normandie de la Bretagne, ils donnèrent la tonsure cléricale à Josse, et se rendirent ensuite à Avranches où ils séjournèrent quelque temps. Cette particularité de la tonsure donnée par des inconnus, dont on ne mentionne pas même le caractère sacerdotal, a paru si singulière à quelques écrivains modernes qu'ils ont supposé que le prince fugitif s'était fait couper les cheveux par l’évêque d’Avranches. Cette version, consignée dans le Propre de Dol, n’est nullement conforme au texte précis des trois anciennes biographies, lequel, ajouterons-nous, n’a rien de choquant pour la vraisemblance historique. On connaît en éffet d'autres exemples, à la même époque, d'une tonsure cléricale donnée par de simples laïques et non renouvelée par la main d’un évêque ou d’un prètre avant la promotion aux ordres sacrés ".

Les douze pélerins, après s'être arrêtés à Avranches et à Chartres, se rendirent à Paris; aucun indice ne nous fait deviner le motif de ce détour, ni de l’excursiou que firent ensuite dans le Ponthieu les voyageurs qui devaient se rendre à Rome. Une tradition, consignée dans le bréviaire actuel de Paris, prétend qu'ils logèrent dans un hôpital, sur l'emplacement duquel s’éleva plus tard l’église dédiée à S. Josse.

1 MABILLON, Act. bened. IT sac. præfat. 1x, n° 19.

Le fils du roi de Donnonée, qui ne paraît pas avoir eu jusqu'ici de dessein bien arrêté, se détermina sans doute alors à embrasser la vie érémitique, et décida probablement ses compagnons à ne pas l'abandonner, avant qu'il eût trouvé un asile dans les contrées maritimes du nord de la France, couvertes alors de vastes forêts favorables à la solitude ‘.

Les pèlerins, après avoir séjourné peu de temps à Amiens se dirigèrent vers les bords de l’Authie, à l'endroit qu'on nommait Villa sancti Petri ?, que

1 L'abbé Florent, le biographe du XIe siècle, nous dit que Josse laissa ses compagnons à Paris. Mais il est contredit sur ce point par l’Anonyme du VIIIe siècle et par le moine Isembard, qui écrivait au X°,

? L'auteur anonyme du VIIIe siècle, le seul qui donne ce rene seignement géographique, s'exprime en ces termes : Veniunt jam ad flumen quoddam cui nomen est Alteia, in villa S. Petri. venerunt ad ducem quemdam illic residentem nomine Haymonem. Abelly traduit villa S. Petri par Ponches-Estruval, qui est l’ancien Pontiniacum. La résidence du duc Haymon pouvait fort bien s'étendre sur les bords de l’Authie entre Ponches et Dompierre : cette dernière localité nous semble conserver le nom de villa Sancti Petri, localité ainsi nommée sans doute parce que c'est là qu'Haymon avait érigé, pour le service de sa maison, une chapelle dédiée à S. Pierre. La tradition du pays d’ailleurs rapporte que le prieuré de Dompierre fut bâti à l'emplacement de la chapelle du duc de Ponthieu. Nous ajouterens, comme confirmation de notre opinion, qu’il existe dans le marais de Dompierre une fontaine qui porte le nom de S. Josse. Le texte que nous avons cité doit faire rejeter Hesmond, Haymonis uilla (canton de Campagne), que propose M. Harbaville, ainsi que Mayoque, près du Crotoy, que désigne M. Louandre : ces deux . localités ne sont point situées sur l’Authie. Quant à Villers-sur- Authie qui a été proposé, sans doute à cause du premier mot de Villa S. Petri, conservé dans Villers, il faudrait prouver qu'Haymon y a résidé. Ajoutons que des notes manuscrites de Fr. Jacques Humetz, que possède M. Levrin, curé de Tortefontaine,

nous croyons être Dompierre, dans le canton de Crécy, tout près de Ponches-Estruval où résidait Haymon, duc de Ponthieu .

Leur arrivée en Picardie doit dater de l’an 636 . et non pas de 618, comme le prétend Abelly ?. Ce biographe, pour faire coïncider le voyage de S. Josse à Rome avec le pontificat du pape S. Martin, s’est trouvé obligé d'adopter une chronologie qui est complétement démentie par les données générales de l'histoire. En effet, on ne peut hésiter qu’entre l'an 635 et l’an 636 pour la date de la mission que remplit S. Eloi, de la part de Dagobert, auprès de

prétendent qu'il s’agit de Mézerolles ou de Frohen. La situation’ géographique de ces localités, le séjour qu'y fit assurément le duc de Ponthieu, rendraient sans doute cette opinion très-plausible : mais il faut remarquer que leurs traditions sont muettes sur S. Josse, alors qu’elles ont parfaitement conservé le souvenir de S. Fursy qui, vers la même époque, vécut dans l'intimité du duc Haymon. M. Henneguier, qui place Quentowic, principale résidence d'Haymon, au hameau du Moulinel, près de Saint- Josse-sur-Mer, se demande pourquoi villa sancti Petri ne serait point Saint-Josse, dont l'église est sous le vocable de S. Pierre.

“M. J. Desnoyers a fait remarquer avec raison l'importance géographique de ce passage, dans sa Topographie eccl. de la France. « Ce texte, dit-il, fait connaître qu'au Ville siècle le pagus Pontivus avait déjà assez d'importance pour être le séjour d’un fonctionnaire ou gouverneur, décoré du titre de Dur. C'est sans doute à ces mêmes fonctions, d'origine probablement romaine, conservées sous les premiers rois francs, que doit se rapporter le titre de Dux Franciæ maritimæ seu Ponticæ donné antérieurement à Alcaire, fils de Ragnacaire, roi de Cambrai. » Annuaire de la Soc. de l'hist. de France, année 18692, p. 549.

* C’est la date adoptée par Mabillon, Le Cointe et le Gallia christiana. M. Harbaville (Mémorial hist. du Pas-de-Calais) dit en 637. \

? Vie de S. Josse, 1re édition, p. 160.

- Judicaël, lequel n’avait pas encore, à cette époque, offert sa couronne à son frère Josse. Ce fut donc au plus tot en 636 que ce prince abandonna sa patrie pour venir édifier nos contrées par ses vertus.

Le duc Haymon accueillit avec courtoisie tous les pèlerins et les retint pendant trois jours auprès de lui. Bientôt il eut remarqué la supériorité de Josse sur ses compagnons et apprécié sa bonne grâce, sa modestie, sa douceur et son ingénuité. Dès lors il lui voua une affection que le temps devait fortifier, et il le détermina même à rester aupres de lui, tandis qu'il permit aux autres pelerins d’accomplir leur voyage à Rome.

Le jeune prince breton reçut successivement les ordresinférieurs et le sacerdoce des mains de l’évêque d'Amiens ‘, dans la chapelle du château où 1l devait, pendant sept années, remplir les fonctions d'aumônier. Il fut le parrain d’un fils du gouverpeur du Ponthieu auquel il donna le nom d'Ursin, sans doute en mémoire du premier évêque de Bourges ?.

Après ces sept années de séjour dans ce château, Josse éprouva le désir de s’adonner entièrement à la méditation, dans lesilence d’une retraite absolue. Haymon favorisa son dessein en lui donnant une

1 Dom Grenier (Manuscrits, t. xcxIv, f° 190) se trompe en disant que « il fut fait prêtre sur le territoire de Térouanne »; et Malbrancq, en lui faisant recevoir la prêtrise à Paris.

? Simon Martin dit à tort qu’il « succéda depuis aux états de son père. » Haymon eut pour successeurs Walbert et Drochtric — Abelly dit qu’Ursin embrassa la vie monastique. Nous n'avons trouvé nulle part la confirmation de cette allégation.

terre, nommée Brahic, enserrée dans deux bras de l'Authie. C’est là qu’en 643 ‘ il construisit sa première cellule érémitique avec une petite chapelle. Brahic, dont le nom subit beaucoup de variantes dans les manuscrits que nous avons pu consulter ?, serait Labroye *, selon quelques auteurs *, et Raye *, d’après une opinion qui nous paraît plus probable . Au reste, ces deux localités sont voisines l’une de l’autre et ont pu toutes deux s'élever sur l'emplacement de la forêt qui portait le nom de Brahic. Un jeune homme, nommé Wurmar ou Wulmar *, vint bientôt se mettre sous la direction du saint ermite, et profiter de ses conseils spirituels.

‘ Et non pas en 625, comme le dit Abelly, ni en 637, comme le dit M. Harbaville.

3 Brahiocum, Braiocum, Brahic, Rahic, Radic, Raïocum, Rayo. Yepez écrit Brahesic.

3 Canton d'Hesdin. Labroye, l’un des cinq doyennés du Ponthieu, s'appelait jadis Arborea : c'est sur son territoire qu'était situé le prieuré de Biencourt.

# Malbrancq, M. Aug. Le Prevost, dans son édition d'Orderic Vital.

# Canton d'Hesdin.

D. Lobineau. Arn. de Raysse, M. Louandre. M. Harbaville, à l'exemple de Malbrancq, font deux endroits différents de Brahic (Labroye) et de Radic (Raye) que S. Josse aurait successivement habités. Mais cette interprétation ne peut soutenir l'examen en face des textes des biographes de S. Josse. Ces mêmes textes sont inconciliables avec Popinion de Poultier, chanoine de Saint- Firmin de Montreuil, qui, dans une dissertation manuscrite, a voulu prouver que Brahic était situé à l'emplacement de la basseville de Montreuil, là où fut érigée l’église de Saint-Josse-au-Val.

T Vurmarus, Vuulmarus, Wurmar, Warmar, Ouimare, Vulmar, Vuimer, Warmer, etc. Quelques hagiographes modernes lui donnent à tort le titre de saint qui n’est justifié par

Grâce à la ferveur de ses oraisons et à la rigueur de ses Jeûnes, S. Josse parvenait à paralyser les efforts que faisait le démon pour perdre son âme. Sa vie était si pure que les priviléges du paradis terrestre semblaient revivre pour lui. Les animaux ne fuyaient point sa présence : tout au contraire, les oiseaux et les poissons venaient familièrement manger dans sa main.

Si le pieux solitaire se montrait plein de douceur envers les animaux, à plus forte raïson était-il animé d'une tendre charité envers ses semblables. Sa bienfaisance dépassait même souvent les limites de la prudence humaine. Un jour qu'il ne lui restait plus qu'un seul pain pour toute provision, un pauvre vint frapper à sa porte. Le Saint interrompit aussitôt son oraison et ordonna à son disciple Wurmar de donner au mendiant le quart du pain. Un autre survint bientôt après et reçut autant que le premier. Une heure plus tard il partageait ce qui lui restait avec un troisième indigent; et calmait les craintes de Wurmar en luidisant : « Monfils, ne soyez donc pas inquiet de ce qui concerne le manger et le boire, et rappelez-vous les promesses de celui qui a dit : Donnez et il vous sera donné (S. Luc, vi, 38). Mais voici que, pour éprouver la foi du pieux ermite, un quatrième solliciteur survint et reçut le reste du pain ‘. Pour cette fois, Wurmar ne put

aucun ancien document, nipar aucune tradition, et se trompent également en disant qu'il fut l’un des douze pèlerins partis de la Bretagne armoricaine.

1 L'abbé Florent ajoute que c’est Notre-Seigneur qui lui apparut sous la physionomie de quatre pauvres différents.

comprimer sa mauvaise humeur. « Mon père, s’écria-t-il, vous voulez sans doute que ous mourrions de faim tous les deux!

— Ce que je veux, répondit Josse, c'est que la contrariété n'aigrisse pas votre esprit. Soyez donc sans inquiétude; le souverain dispensateur de toutes choses est assez puissant pour nous rendre, aujourd'hui même, autant que nous avons donné. »

Comme il achevait ces mots, voici que quatre barques, chargées de vivres et de poissons, apparurent sur l’Authie, guidées par la Providence rémunératrice ‘. Les deux ermites purent faire ample provision et distribuer le reste aux pauvres des environs *. C’est en mémoire de cet événement miraculeux que l’abbaye de Saint-Josse-au-Bois devait un jour mettre trois barques d'or dans ses armoiries.

Après avoir passé huit ans dans cet ermitage, S. Josse voulant échapper aux embûches que lui tendait l'éternel ennemi du genre humain, supplia le duc Haymon de vouloir lui assigner une résidence encore plus solitaire. Son bienfaiteur, à l'exemple de tant de leudes qui avaient concédé à des anachorètes une partie de leurs propriétés forestières, le conduisit dans un endroit nommé Runiac ou

1 « Comme s’il eût voulu récompenser chaque quartier de pain, d’un vaisseau tout garny », dit Simon Martin.

3 On trouve des récits analogues de multiplication de vivres dans les Vies de S. Apollon, S. Benoît, S. Colomban, Ste Colette, Ste Claire, S. Druon, S. François Régis, S. Jean l'Aumônier, S. Maclou, Ste Radegonde, etc.

Rimac ‘, qui lui parut convenable à ses desseins. Il y construisit en 651 ? une cellule et un oratoire qu'il dédia à S. Martin. ,

Divers écrivains se sont trompés en plaçant Rumiac soit à Mouriez *, soit à Villiers près de Saint- Josse-sur-Mer *. Ce second ermitageétait situé dans la commune actuelle de Tortefontaine, canton d’Hesdin, à l'endroit connu encore aujourd’hui sous le nom de Saint-Josse. C’est là que fut construit plus tard le monastère de Saint-Josse-au-Bois que le B. Adam transféra à trois kilomètres plus loin, sur un fond voisin de l’Authie, qui portait déjà le nom de Dommartin et dépendait de l'abbaye de Murmoustiers 5.

Les treize années * que l’ermite breton passa dans cette solitude furent sanctifiées par la prière, la psalmodie et les plus rudes austérités. Ces ma-

t Ailleurs Rumacus, Rimacus, Rimiacus. Ces variations d’un mème nom ont suffi à Malbrancq pour voir là deux localités différentes, Runiac (Saint-Josse-au-Bois) et Rimac (Saint-Josse-sur- Mer). De cette façon il arrive à dire qu’il y a sept sanctuaires dans le Ponthieu, de même qu’il y a sept basiliques majeures à Rome : 1° Radic (Raye) ; 2° Brahic (Labroye) ; 3° Rimac (Dommartin) ; 4 Rumac (Villiers-Saint-Josse) ; 5° la Fontaine des Chasseurs et celle des Chiens ; 6° la Fontaine des Bretons et celle du Gard ; 7° et enfin Reka (Recques, dans le canton d’Étaples) où le Saint allait souvent s’agenouiller de longues heures et où il aurait laissé l'empreinte de ses genoux sur une pierre.

? Et non pas en 633, comme le dit Abelly.

? M. HARBAVILLE, Memor. hist., art. Mouriez.

* Baillet, Godescard, Binet, M. Le Prevost, M. Pétin, etc.

® Charte citée dans HUMETz , f° 17.

‘ Et non pas quatorze, comme le disent Yepez et quelques autres.

cérations n’altéraient ni sa santé ni la beauté de ses traits, ce qui fait dire au P. Ignace ‘ :

On voit sur son visage et sur ses traits polis Paroistre un sang vermeil plus beau qu’on ne peut croire, Tel que du vermillon couché sur de l’yvoire, Ou tel que quelque rose en un amas de lys.

C'est à Runiac qu'advint le miracle de l'aigle et du coq, qui gagnera à être raconté par Jehan Mielot, aumônier du duc de Bourgogne, dont la légende manuscrite, calquée sur celle du moine Isembard, est conservée à la bibliothèque de Lille ?.

« Un aïgle emporta le coq (de S. Josse) qui menoit onze faisans qui sont gelines sauvages *, lesquelles Urmaire, varlet du dit saint confès, avoit nourry, ou pour faire et monstrer aucun prouffit en l’ostel ou pour en avoir quelque douceur et courtoisie en la maison. Doncques, ledit varlet du saint homme avoit nourry en ung croppel une couvée de faisans qui sont guelines sauvages, comme dit est, auxquelles yl-accompaigna le xu° ung cocq guelinier, castré comme ung chapon, menant lesdis XI poucins, ou pour servir en usaige naturel, admengier les dictz poucins, ou pour chanter les

1 Hist. eccl. d'Abbeville, p. 418.

3 Sous le n° 46. — M. le B°r de la Fons de Melicocq en a donné des extraits dans la Picardie, 11, 204 et vir, 381. C’est à cette source que nous emprunterons les quelques citations que nous ferons de Jehan Mielot.

3 Le texte latin que Mielot amplifie beaucoup se borne à parler de poules et non de faisans. Ce passage est curieux, par là même qu’il prouve la présence de l'aigle, à cette époque, dans les forêts du Ponthieu.

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heures du jour, et en exhortant par son mauvais chant lez niches (paresseux) à louer Dieu, yl repregne ceux qui ne le voeulent faire. Mais un aigle ravissant présuma satisfaire à sa gloutonnie, ravir les dittes gelines, que ce varlet avoit nourry au prouffit du mesnaige. Et quant cette chose vint à la congnossence de nostre père saint Josse, par le report de son varlet, yl n’en tynt compte, pour ce que le dommaige estoit familier. Ledit empenné aigle ravisseur, et pour luy riche viandier de chose d'autrui adjoustoit, chascun jour, ung dommaige à l’autre, et rassaisia son ventre familleux de ce sacrilège, en tant que toutes les guelines furent ravies, l’une après l’autre. Et le cocq marle, qui est demouré tout seul, fu emporté hault en l'air et ravy tout à coup sans pourveoir, par les cruelz ongles dudit aigle. Quant nostre père saint Josse oy ceci, yl se porta un petit mal en gré, non mie pour la despense, dommaige ou perte, d'autant qu’il povoit valoir, mais pour le convenable service de luy, qui resveilloit les niches, comme dit est. Et que devoit doncques faire le dommagabe aigle? Elle s’en vola bien loing, a tout (avec) sa proie, et l'omme de Dieu, en le manechant (menaçant), fest aprez elle le signe de la croix, par le quel il la contraint de retourner et d'en hault se remettre devant ses pietz avoecqs laditte proye, saine et entière. Par la croix doncques retourna ledit ravisseur et rendy ce qu’il avoitravy; puis il trebuscha et moru. »

L’ennemi du genre humain, ajoute la légende, s'étant changé en vipère, osa faire une horrible

blessure au pied de notre Saint ‘, qui prit alors la résolution de changer encore une fois de demeure, d'autant plus que sa solitude était troublée par des visites importunes. Il s'ouvrit de son projet au duc Haymon, qui venait souvent le visiter *. Le gouverneur du Ponthieu le conduisit dans une vaste forêt, située non loin de la mer. Josse descendit alors de son âne et se mit à la recherche d’un endroit qui convint à l'érection d'un ermitage, tandis que le duc de Ponthieu, partageant le goût des Francs de haute condition, se livrait de son coté au plaisir de la chasse. Il venait d'abattre un énorme sanglier, et sa Joie n'était troublée que par la crainte de ne pouvoir étancher sa soif, quand le serviteur de Dieu le rassura en lui parlant de la générosité de la Providence. Le chasseur, harassé de fatigue, se livra alors aux douceurs du sommeil. Pendant son repos, S. Josse ficha son bâton en terre, en invoquant le nom de Jésus-Christ qu'il aimait de toutes les forces de son cœur et de son intelligence, et soudain, nouveau Moïse, il vit jaillir une source d’eau vive *. On peut s’imaginer quel fut l'étonnement et la Joie d'Haymon.

1 Une légende latine manuscrite, écrite au XVIIIe siècle, par Jacques Lefèvre, religieux prémontré de Dommartin, nous dit que la morsure du scorpion était bien visible, mais que l'ermite, grâce à la protection divine, ne ressentit aucune douleur.

1 C’est beaucoup exagérer que de dire, comme Villefore (Solituires d'Occident, 1, 337) que « il ne pouvoit le quitter d’un moment. »

3 C'est aussi avec un bäton, ou une baguette, comme Moïse, que beaucoup d’autres saints font jaillir des sources mysté-

rieuses ; parmi eux nous citerons S. Amé, S. Efflun, S. Leufroi, -

ne ——

Jehan Mielot consigne à ce sujet une vieille tradition qui a persévéré jusqu’à nos Jours : « Quand S. Josse vit que les chiens (du duc) y buvoïent, ce ne volt-1l souffrir; mais, tantost sa prière faicte, bouta de recief son baston en terre, et une aultre fontaine incontinent sourdit (jaillit) en la quelle fontaine les bestes burent, et l’appelons encore en ceste contrée la Fontaine les Quiens. »

La première fontaine, qui s’appela d’abord Fons venalorum, se nomme aujourd'hui Fontaine au Chrétiens". Nous reparlerons plus tard de cette source où, dès le VIII siècle, Les pélerins allaient chercher un soulagement à leurs maladies,

À 500 mètres de là, du côté de la mer et près de Quentowic, l’homme de Dieu, continuant ses investigations, rencontra une belle vallée arrosée par une petite rivière et s'écria avec le Psalmiste : Voilà quelle sera désormais ma demeure ! *. Les biographes du Moyen-Age ne nous donnent point le. nom de ce vallon; mais M. L. Cousin:

S. Paterne, S. Pol de Léon ; il est à remarquer que ce sont surtout les saints bretons ou irlandais auxquels on attribue le jaillissement miraculeux des sources : bornons-nous à citer S. Brieuc, S. Cado, S. Corentin, S. Gildas, S. Guennolé, S. Hervé: S. Moderand, S. Tugdual.

1 Cette fontaine n’est point la seule du pays où ne boivent point les chiens. Près de l’église de Sorrus, se trouve la fontaine de S. Riquier, où l’on prétend que les chiens ne vont jamais boire. ’

2C'est sans aucune preuve que les notes manuscrites de Jacques Humetz, dont nous avons déjà parlé, prétendent que S. Josse, après avoir quitté Rimac, se retira pendant quelque temps à Marconne, près du Vieil-Hesdin.

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