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Le diplôme de Charles le Chauve, imprimé dans le tome IX

TOM. Ill. 7

nous apprend qu'il s'appelait Schaderias, d'après une charte du règne de Charles le Chauve, découverte récemment. Quant à la source, qu'Isembard nomme Sidraga et Malbrancq Pidagra, elle forme deux fontaines, celles des Bretons et du Gard.

C'est là qu'en 664 l’ermite bâtit de ses propres mains son troisième ermitage et deux chapelles en bois qu’il dédia, l’une à $. Pierre, l’autre à S. Paul. Bientôt apres, le duc de Ponthieu fit défricher les environs de cette vallée où devait s'élever plus tard l’abbaye de Saint-Josse-sur-Mer qui, comme celle de Dommartin, faisait partie de l’ancien diocèse d'Amiens. |

Le saint ermite, qui désirait enrichir son oratoire de reliques, se détermina avec la permission d'Haymon, à faire le pèlerinage de Rome. C'est là tout ce que se borne à nous dire le biographe anonyme du VIIF siècle. Isembard et l'abbé Florent

de la Société Dunkerquoise, contient ce passage : « Cellam sancti Judoci sitam in pago Pontiu, super fluvium Quantiam, in loco qui dicitur Schaderias. » M. L. Cousin en conclut : 1° que Schaderias était l’ancien nom de La Caloterie, village situé, comme Saint-Josse-sur-Mer, sur la rive gauche de la Canche ; 2° que ce village est bien antérieur à l'établissement de la commune de Saint-Josse qui ne remonte qu’à 1204 ; 3° que le territoire de cette dernière commune a été formé avec une partie de celui de La Caloterie ; 4° que la localité réunissant les territoires qui font aujourd'hui partie soit de La Caloterie, soit de Saint- Josse, étant alors appelée Schuderias, on ne serait pas fondé à y mettre la ville qui est désignée sous le nom de Quentowic dans un autre diplôme du nème Charles le Chauve. — M. Ch. Henneguier, au contraire, pense que Schaderias est le nom primitif, non point de La Caloterie, mais du terrain sur lequel a été édifiée la Celle de S. Josse. — C'est aussi l'avis de M. l'abbé Laurent qui lit dans cette charte Scaterias (les sources),

ajoutent à ce récit des circonstances dont plusieurs, tout au moins, paraissent fabuleuses, et qui n'en ont pas moins été accueillies par la plupart des hagiographes modernes. Ces deux écrivains nous racontent que le pape $. Martin [* invita S. Josse à venir le voir, qu’il le recut avec beaucoup d’apparat, qu'il l’entretint souvent des secrets de la vie mystique, et qu'enfin un ange vint prévenir le pèlerin qu'il était temps de retourner dans sa solitude du Ponthieu, où il devait bientôt mourir. S. Martin lui fit alors présent d’une cassette remplie de reliques. Le Saint la porta, pendant tout le voyage, suspendue à son cou par une écharpe en cuir, que l’on conserva, jusqu’à la Révolution, à l’abbaye de : Saint-Josse-sur-Mer. Une tradition sans valeur ajoute même que c'étaient des reliques de S. Pierre et de $. Paul.

Tout d’abord, il paraît surprenant qu’un pape qui n’a résidé à Rome que depuis le 1° juillet 649 jusqu’au 18 juin 650, et dont le court pontificat fut absorbé par les courageux efforts qu'il déploya contre les monothélites, aie trouvé le loisir de songer au modeste ermite dont la réputation ne devait guère avoir franchi les limites du Ponthieu. Il faudrait d’ailleurs placer nécessairement ce voyage en 649 ou en 650, ce qui est inadmissible. Les anciens biographes de $. Josse sont d'accord pour préciser la durée des séjours successifs chez Haymon, à Brahic et à Runiac. On arrive ainsi à un espace de 28 ans passés dans le Ponthieu. Il faut y ajouter tout au moins une année écoulée dans la troisième solitude, où il construisit deux oratoires et fit deéfri-

cher une partie de la forêt voisine, Or, comme nous avons prouvé que S. Josse n’est arrivé dans nos contrées qu’en 636, 1l n'aurait pu accomplir son voyage qu’en 665 ou tout au plus-en 664. Or, le pape S. Martin était mort depuis dix ans, et c'est le pape Vitalien qui régnait alors.

Alors que S. Josse revenait de son pélerinage et se trouvait sur la colline de Bavémont *, éloignée d'unegrande lieue de son ermitage, leseigneur d'Aïron * lui présenta sa fille nommée Juliula *, aveugle de naissance et même privée d’orbites, selon l’un de nos légendaires. S. Josse lui était apparu en songe la nuit précédente, l'avait prévenue de sa prochaine arrivée et lui avait révélé qu’elle serait guérie de son infirmité, si elle se baignait le front avec l’eau dont il se serait lavé les mains. C’est ce que fit la jeune aveugle, et ses yeux s’ouvrirent au jour. La tradition populaire ajoute que le comte d'Airon-Notre-Dame donna plus tard son château aux religieux de Saint-Josse, et que depuis lors on n'entendit plus jamais dans ses fossés coasser les

grenouilles. Ce qui est plus positif, c’est qu’on éri-

1 Abelly place ce voyage en 650 ; Le Cointe, en 653.

3 Bavémont est situé sur la paroisse d’Airon-Saint-Vaast. Mabillon imprime Bavemoul.

3 Airon-Notre-Dame, canton de Montreuil.

4 Ailleurs Juiula, Juyule. Malbrancq et Le Cointe disent à tort qu’il s’agit de la fille d'Haymon dont le nom aurait été dénaturé en Airon par les copistes.

5 D’après une autre tradition, S.Josse lui aurait passé la main sur le front, et des orbites s’y seraient creusés. On dit encore qu'elle se lava les paupières avec de l’eau où S. Josse fit tremper les reliques qu'il rapportait de Rome.

gea sur cette colline une croix de bois qui fit donner à cet endroit le nom de la Croiæ. Les pèlerins y afluèrent ; mais, prétend-on, comme on s'y plaignait de l’absence de gîte, on transporta plus tard ce monument commémoratif près de l’abbaye de Saint-Josse-sur-Mer, ce qui explique qu'on l'ait parfois désigné sous le nom de monastere de la Croix.

Aussitôt que le duc Haymon fut prévenu de l’arrivée du Saint, il s'empressa d’aller au-devant de lui ‘, et le conduisit dans une église qu'il avait fait construire en pierre pendant son absence et qui, peu de temps après, fut dédiée à S. Martin. Haymon, pour témoigner toute sa joie du retour de S. Josse, demeura trois jours avec lui, et plus tard il augmenta son domaine en lui donnant la propriété de Loc *.

Un jour que $. Josse, revêtu de l’étole et de la chasuble blanches, célébrait la sainte messe en présence du duc Haymon *, dans la nouvelle église Saint-Martin qu'il venait de consacrer (c'était le 11 juillet #), on vit, au moment de la consécration,

‘ « Le vicomte Aymont, dit Albert-le-Grand, averty de l’arrivée de son pèlerin, l’alla voir, le jour du Saint-Sacrement (!), et assista à sa messe. » Le naïf auteur des Vies des Saints de Bretagne commet bien d'autres anachronismes qu'il serait trop long de noter.

3 Locus? Ce pourrait être Loë, qui est encore aujourd’hui un écart de Saint-Josse.

8 Malbrancq (1, 382) fait assister à cette consécration S. Omer, S. Riquier, Wilbert, comte de Boulogne, etc.

* Tous les manuscrits de l’abbé Florent et le texte publié par Surius portent tertio idus julii. Il est donc surprenant que la commémoration de cet événement fût célébrée le 11 juin à l’abbaye de Saint-Josse-sur-Mer.

une main lumineuse, au-dessus du célébrant, qui bénissait l’oblation et qui, par une seconde bénédiction, confirma la dédicace que le Saint venait d'accomplir. Tous les assistants entendirent alors

une voix céleste qui disait : « Josse, mon serviteur, :

parce que vous avez méprisé les richesses et les honneurs de la terre pour m'obeéir, et que le désir de me servir vous a même fait rejeter et fuir la royauté, pour vous exiler volontairement et vous cacher dans une terre étrangère, où vous avez mieux aimé vivre inconnu que de demeurer dans vos palais, sachez qu’en récompense du royaume que vous avez quitté, Je vous ai préparé une couronne de gloire, entre les anges, et que Je prends sous ma protection spéciale cette église que je bénis avec vous et où votre corps doit être inhumé, de sorte que tous les fidèles qui la visiteront dans l’intention de vous honorer recevront ma grâce sur la terre et obtiendront enfin au Ciel la jouissance de ma gloire éternelle. »

: Au sujet de cette apparition, qui n’est pas mentionnee dans le plus ancien de nos biographes, D. Lobinean ‘ fait les réflexions suivantes :

« Cette canonisation publique d’un homme encore vivant et cette manifestation éclatante de ses vertus cachées, semblent si contraires à la conduite ordinaire de la grâce, et bien plus encore cette assurance de la vie éternelle à ceux qui visiteraient cette église en intention d’honorer un homme qui était encore revêtu d’une chair mortelle, qu’on

‘ Les Vies des Suints de Bretagne. édit. Tresvaux, 11, 139.

ne peut regarder ce récit que comme une pure vision inventée pour attirer les peuples par l’espérance de ces magnifiques promesses. Et, en effet, l'auteur original de la vie du Saint ne dit pas un mot de cette apparition surprenante, qu'il ne pourrait avoir n1 oubliée ni supprimée, si elle était véritable. »

L'origine de cette légende n'est peut-être pas aussi répréhensible que le suppose le savant bénédictin. On sait que, dans les premiers siècles iconographiques, Dieu, ou plutôt l'intervention divine, est représenté par une main bénissante. N’aura-t-il pas suffi d'une image de ce genre, mal comprise, pour donner lieu à une fausse interprétation populaire qui aura fini par prévaloir dans les esprits ? ". Le saint ermite * mourut le 13 décembre de l’an 669 *. « Le lieu où il estoit, dit Abelly, fut rempli d'une lumière extraordinaire et parfumé d’une odeur toute céleste qui remplit l'assistance d’admiration, et lui donna sujet de penser que l’une et

! On peut rapprocher de cette tradition légendaire la main bénissante sortant du ciel qui apparaît à Ste Élisabeth de Hongrie, à Ste Thérèse, à S. Honoré, à S. Firmin-le-Confesseur, ete,

? Yepez et d’autres bénédictins donnent à S. Josse la qualification d’abbé : c'est à tort, car il n'eut jamais d'autre disciple que Wurmar et ne paraïit avoir suivi aucune règle spéciale.

3? Date adoptée par Mabillon, D. Lobineau, le Gallia christ. et le bréviaire de Paris.— D. Morice, Baillet et l'Art de vérifier les dates disent en 668 ; M. Louandre, en 667 ; Le Cointe, en 665. Ces dates pourraient être admises à la rigueur, mais les suivantes sont hors de discussion : le Ms. de J. Lefèvre, 600; le P. Ignace et Isembard, ou du moins la copie faite au XVIe siècle de sa légende, que nous avons sous les yeux, 654 ; l'Historia Sancti Judoci supra mare, mème date; Baronius et Abelly, 653.

l’autre avaient été causées par l’arrivée de quelques esprits célestes, qui estoient venus en ce lieu pour

“recevoir l’âme bienheureuse de ce Saint au sortir

de son Corps et l'accompagner comme en triomphe dans le séjour de la gloire ».

Le corps du saint ermite, qui avait toujours gardé son innocence virginale, fut déposé dans un cercueil et placé dans l’oratoire de l’ermitage, où il devait se conserver intact pendant l’espace de quarante ans‘. L'tbbé Florent ajoute que sa barbe, ses cheveux et ses ongles continuaïient à croître et qu'on les lui coupait chaque semaine.

Quelques années après la mort du Saint, deux de ses neveux *, Winoc et Arnoc, vinrent se fixer dans cet ermitage. C’est à eux que fut dévolu le soin de laver fréquemment le saint corps et d’entretenir sa tonsure.

Un gouverneur du Ponthieu, nommé Drochtric *, s'imagina que cette miraculeuse conservation n'était qu'une imposture. Il s’introduisit dans

1 On lit soixante ans dans quelques manuscrits.

? Le texte du VIII: siècle est positif à ce sujet. S. Winoc et S. Arnoc n'étaient donc point les frères de S. Josse, comme le suppose la généalogie interpolée dans la légende de S. Winoc.Voyez à ce sujet notre article S. Winoc dans la seconde partie de cet ouvrage,

3 Aliäs, Diochtric, Diotrich, Doiscinus, Doescin, Doessand, etc. Abelly qui place cet événement vers l’an 693, fait de Drochtric le successeur de S. Walbert, qui mourut en 675. M. Louandre et M. Lefebvre (Liste des comtes de Ponthieu) placent Drochtric vers 650, immédiatement après Haymon et avant Walbert, Haymon, ayant reçu S. Josse qui revenait de Rome vers 665, il aut placer Drochtric après Walbert ou lui faire gouverner simultanément une autre partie du Ponthieu.

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l'église et fit ouvrir de force le cercueil par ses satellites. En voyant la réalite de ce qu'il avait mis en doute, il s’écria : « Ah! $S. Josse! » Ce fut le dernier cri articulé qu'il proféra de sa vie. Il devint muet et sourd, et, jusqu'à sa mort, il éprouva uné grande faiblesse dans toute sa constitution ‘. Son épouse attristée, voulant apaiser la colère du Saint, fit don à l’église de Saint-Josseau-Bois de sa propriété de Crispianicum * et d'autres biens situés au-delà de la Canche *, espérant que si son mari avait justement été puni par des affictions corporelles, il échapperait du moins aux châtiments de l'éternité. Depuis lors, de nombreux miracles s'accomplirent dans l’oratoire de $. Josse, où furent guéris des muets, des sourds, des aveugles, des boiteux et d’autres infirmes.

RELIQUES ET MIRACLES POSTHUMES

Le moine Isembard, écrivain du X:° siètle, dont le précieux manuscrit nous a été prêté par M. Ch. Henneguier,

1 Nous trouvons un fait analogue dans l’autobiographie de Guibert de Nogent. Il raconte (Coll. Guizot, 1. 117, p. 125) que deux moines furent frappés de paralysie, en punition de ce qu'ils avaient voulu s'assurer par eux-mêmes si le corps de S. Edmond étuit resté intact, comme on le prétendait.

? Crespigny, lieu disparu qui était situé entre Gouy et Beaurain, comme le témoigne une charte de 1163 du petit Cartulaire de Dommartin, f° 48 et 49.

? Ordéric Vital nomme Netreville. Malbrancq écrit Metrovillam.

a rédigé le récit suivant de l'invention des reliques de 8, Josse en 977.

Quarante ou soixante ans après la mort de S. Josse, son corps tomba en poussière. On mit alors sa tête et ses ossements dans une chässe de bois revêtue de trois lames de plomb, avec inscription, et le reste des cendres dans une plus petite boîte *. On enterra la première au côté droit du grand autel et la seconde dans l'intérieur du gros mur de l'église. Ceux qui se chargèrent de ce soin ne confièrent leur secret qu'à une seule personne qui devait le transmettre à sa mort. Mais, par suite de négligence, il arriva un temps où personne ne savait plus dans quel endroit gisaient les précieuses dépouilles ?

Un vertueux ecclésiastique, nommé Sigeman *, s'était constitué le gardien de l’église, vers la fin du X° siècle. Une nuit, il vit en songe S. Josse, le visage resplendissant de lumière, sortant du lieu où reposait son corps. Le Saint s'avança vers l’autel, décocha de l'arc qu'il portait une flèche vers le ciel , se coucha ensuite à terre et se laissa reporter par ses deux neveux Arnoc et Winoc, vêtus également de blanches robes, à l'endroit où gisaient ses reliques. Un dernier regard, adressé à Sigeman, semblait lui dire : Tu sais maintenant où je repose.

1 Isembard fait remplir ce devoir par S. Winoc et S. Arnoc, ce qu'il est difficile d'admettre : car le premier devait être alors abbé de Wormhoud et le second de Bergues. Il faudrait supposer que tous deux seraient revenus à Saint-Josse pendant APAnes jours pour procéder à cette tumulation.

? M. Harbaville a supposé à tort que les moines de Saint- Josse se seraient retirés à Ferrière, pendant les invasions des Normands, y auraient transféré le corps de S. Josse et l’auraient rapporté en 977.

* Sigemanus pridianus. Malbrancq a fait un nom propre de pridianus, qui signifie ici sacristain, gardien.

* Malbraneq explique cette symbolique apparition en disant que S. Josse voulait faire connaître par là que de même que la fleche s’élève rapidernent dans les airs, ainsi sa réputation franchirait bien vite l’espace, si ses reliques étaient mises à la lumière (77),

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