‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 17 sur 78 · JUST, S. ARTHÉMIE ET S!° HONESTA · texte numérisé non relu

JUST, S. ARTHÉMIE ET S!° HONESTA

d'Amiens. Notre Hagiographie doit donc recueillir tout ce qu'on sait de ces deux personnages. Cela se réduira à fort peu de chose, si on élague tout ce qu il y a de fabuleux et de suspect dans la légende du XIV*siècle que nous allons reproduire.

Un roi paien de la province de Toulouse avait trois enfants qui avaient embrassé la foi chrétienne et en pratiquaient les vertus. « Quoi d'étonnant! s’écrie notre bréviaire de 1528 ; ne voit-on pas des lis produits par de misérables tiges, des fleurs par des buissons, des roses par des épines, et Marie elle-même sortir de la tribu de Juda ! »

L'aîné de ces enfants s'appelait Just, le second Arthémie : leur Jeune sœur, nommée Honesta, avait promis à Dieu de lui consacrer sa virginité. Pleins de tendresse pour leur père, ces trois jeunes chrétiens le suppliaient souvent à genoux de renoncer a l'idolâtrie; mais leurs prières n'étaient accueillies que par un profond mépris. Ils résolurent alors tous trois de s'affranchir des obstacles qui gênaient la libre expansion de leur foi. Ils s'enfuirent de la maison paternelle, et, après de longues pérégrinations, s’arrêtèrent près de Conchy , dans le diocèse d'Amiens, où ils vivaient dans la solitude, en adorant lasainte, Trinité.

Longtemps après, alors que le roi du pays de Toulouse était devenu vieux, ses barons craignirent qu'en l'absence d’héritier direct, la succession au trône ne devint l'occasion d’une sédition papu-

1 Conchiacum, canton d'Auxi-le-Château

164 S. JUST, S. ARTHÉMIE

laire !. Le roi partagea cet avis et envoya des gens de confiance à la recherche de ses enfants, avec ordre de les immoler s'ils ne voulaient point se rendre à son appel. Ces émissaires rencontrèrent Just et Arthémie dans une forêt voisine de Conchy, où, selon leur coutume, ils vaquaient à l'oraison ; les envoyés du roi leur peignirent l'amour de leur père qui soupirait après leur retour, la tendresse de leur mère qui leur tendait les bras, les désirs de tout un peuple qui voulait les voir recueillir en paix l'héritage royal de leurs ancêtres. Mais ces sollicitations n'ayant obtenu aucun succés, les émissaires accomplirent l’ordre de leur maitre et tranchèrent la tête aux deux frères, dans un endroit qui porta longtemps le nom de Baya * et qu'on appelle aujourd'hui le Bois des Vignes. S. Just prit alors sa tête dans ses mainset la porta pendant un demikilomètre jusqu’au lieu où il fut enseveli, c'est-àdire, selon la tradition, sur une éminence bordant le chemin qui conduit du Monchel à Flers et qui a conservé depuis lors le nom de Tombe de S. Just. Honesta demeurait dans une localité voisine où 1l y avait fort peu d'habitants. Quand elle apprit le supplice de ses deux frères, elle ficha en terre le fourgon dont elle se servait pour cuire le pain: cet instrument se changea soudain en arbre, à côté du-

‘Tolosanæ regionis barones timebant, de rege substituendo, magnam seditionem in populo futuram. — Ms. du XIVe siecle.

? Locus iste Baya usque in hodiernum diem appellatur. — Vitæ, pæssiones et translationes sanclorum umbianensis diæcesis. Ms. du XVIe siècle conservé à la bibliothèque d'Aix en Provence. — La copie qui se trouve aux archives départementales écrit Bayet. — On ne conserve aucun souvenir dans le

pays de cette dénomination.

ET st HONESTA. 165

quel Jaïlhtune fontaine! Honesta vécutencore longtempset pleura pieusement lamortde sesdeux frères.

Les Bréviaires amiénoiïis de 1528, de 19539 et de 1554 modifient la forme de cette lésende et en suppriment des circonstances trop évidemment fabuleuses, comme les barons qui forment l'entourage d’un roi païen de Toulouse, la tête portée dans les mains, ettout ce qui concerne Honesta, dont le fourgon reverdissant paraît emprunté à la légende de S. Honore *.

Malbrancq * en parlant de nos trois Saints, nous expose quelques faits nouveaux. Comme 1l prétend avoir puisé son récit dans un vieux bréviaire déchiré ‘, on pourrait supposer qu'il s’agit d’une légende différente de celle que no"s avons rapportée : mais ilest bien plus présumable, pour quiconque connait ses procédés, que, n'ayant pas pu lire des feuillets endommagés, il y aura suppléé parles ressources trop inventives de son imagination. Quoi qu'il en soit, prenons note de ces variantes. Le ro1 toulousain attribue l'éloignement qu’avaient ses deux fils pour le culte des idoles à leur goût excessif pour les plaisirs de la chasse. Ces deux jeunes gens, recourant à la ruse, disent qu'ils sont animés d'une noble ambition, qu'ils désirent aller dans les Gaules où ils pourront épouser de belles princesses et revenir ensuite dans leur patrie. Le père y consent, pour-

On conserve au Monchel le vague souvenir d’une fontaine qui aurait coulé jadis dans le Bois des Vignes.

3 Voir ce volume, page 41.

3 De Morinis, t. I, lib. v.

* Breviarii laceri.

166 S. JUST, S. ARTHÉMIE

vu qu'ils accompagnent une ambassade de Sarrasins que leur roi Aaron envoyait à Charlemagne (801 et 807). Just et Arthémie emmènent avec eux leur sœur, désignée, nous ne savons pourquoi, sous le nom de Constance. Apres avoir recu des présents du roi des Francs, les Sarrasins, gorgés de vin, s’endorment profondément dans le palais que Charlemagne leur avait donné pour asile. Nos trois Saints profitent de ce sommeil pour s'enfuir dans une forêt où ils embrassent la vie érémitique. L'endroit du martyre est mieux précisé que dans Ja légende. Nous voyons apparaître le nom de Monchel, que Malbrancq dérive à tort de Mons cœli”.

L'unnaliste des Morins, au lieu d’éclaireir l'histoire de nos trois Saints, n'a fait que la rendre plus invraisemblable. Nous n'obtiendrons pas plus de lumiére, en consultant les traditions locales, qui ont eté recueillies par M. Lambert, dans un article du Puis artesien*.S. Just, dit-on, s échappa des mains de ses bourreaux, fut poursuivi par eux et enfin massacre dans le bois des Viwnes.

C'est de là que, portant sa tète dans ses mains, il aurait marché jusqu'a l'endroit désigné sous le nom de Tombe de S. Just, monticule où l’on a récemment érigée une chapelle. On raconte à peu près la

* Le Monchel s’est appelé Mons Celsus, Monticelsus, Moncels, mais jamais Mons Cæœli. Cette étymologie de circonstance, inventée par Malbrancq, a été sisouvent répétée qu’elle s’est introduite dans les Bréviaires et se trouve encore aujourd hui dans notre Propre. Celui d'Arras a rétabli la vraie dénomination, Mons Celsus.

* Année 1838, p. 363; Recherches historiques sur quelques communes de l'arrondissement de Saint-Pol.

ET St* HONESTA. 167

même chose de S. Arthémie, en ajoutant que les gouttes de sang, échappées de son chef, formèrent dans les champs traversés, des rigoles qu'on n'est " Jamais parvenu à combler. Les deux martyrs furent inhumés au lieu dit Tombe de S. Just et transférés, à une époque inconnue, à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'église du Monchel, peut-être dans une chapelle qui se trouvait à cet emplacement.

En ce qui concerne Honesta, qu’on désigne sous le nom de Constance (sans doute depuis Malbrancq), la tradition raconte qu’elle était en train de cuire son pain quand on vint lui annoncer le martyre de ses deux frères. « Cela n'est pas plus croyable, s'écria-t-elle, que ne le serait le reverdissement du fourgon que Je tiens dans les mains » ; et soudain l'instrument de boulangerie se couvrit de feuilles. Honesta planta cet arbrisseau près de l'endroit où furent inhumés ses deux frères : c’est l’arbre désigné aujourd'hui sous le nom d'Arbre de S. Just. On voit que cette tradition, beaucoup plus développée que dans la légende du XIV° siècle, est calquée sur un épisode de la vie de S. Honoré.

La tradition actuelle mentionne un $. Honeste, qui aurait été serviteur de S. Just et deS. Arthémie. Voici comment nous nous expliquons l'invention de ce personnage : on aura trouvé dans quelque acte de translation le nom de Ste Honesta, peut-être écrit au génitif avec un e {sancte Iloneste) : on ne pouvait appliquer ce nom à la sœur des martyrs, puisqu'on l’appelait Constance, et on se sera imaginé que c'était un serviteur. Cette confusion doit étre antérieure à la date (1519) de l'inscription sur

168 8. JUST, S. ARTHÉMIE

ardoise conservée au Monchel, puisqu'on y lit Justi, Arthemix et Honesti, d'après la vérification qu'a bien voulu nous transmettre M. le curé de Conchy-sur- Canche,

À quelle époque faut-1l rapporter le martyre de nos deux Saints? est-ce au VII[" siècle, comme on le dit assez généralement ‘? Mais cette appréciation n'est basée que sur le récit fabuleux de Malbrancq qui donne une origine persanne aux trois fils du roi de Toulouse, malgré leurs noms évidemmentlatins*. Dira-t-on qu'ils ont pu changer leur nom et que leur père était peut-être un des chefs Sarrasins qui, après avoir été battus successivement en 719 et en 132, ont séjourné encore quelque temps dans la Septimanie ? Mais puisqu'il ne s’agit plus d’un roi qui a intérêt à faire revenir les héritiers de son trône, comment expliquer la cause du martyre? On ne saurait prêter un fanatisme aussi cruel à un sarrasin du VIIT: siecle, tandis que cela pourrait se comprendre, à la rigueur, d’un riche gallo-romain du IIT° ou [Ve siècle, que la AU aurait métamorphosé en roi.

Les nouveaux Bollandistes, sans vouloir se prononcer sur ce point, auraient incliné vers le temps de la domination romaine, s'ils n'avaient craint de

! M. Harbaville(Mémor. hist. du Pas-de-Calais, 1, 283); les calendriers de nos Bréviares du XVIIIe srècle ; le Propre actuel d'Arras ; M. VAN DRivaL (Hagiol. diocésaine, p. 103); le Puits artésien (1838); DE CouRT, 1, 374, etc.

1 Le nom d'Arthème est bien d’origine grecque, mais 1l fut adopté par les Romains,

Page 1