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qui furent admises dans le nouvel établissement, après avoir été formées par madame Acarie dans la petite communauté de Sainte-Geneviève. Madame Acarie eut la Joie de voirses trois filles entrer librement dans l'institut qu’elle avait formé et auquel elle consacrait tous ses soins.
Nous ne raconterons point les fondations successives de monastères du Carmel que madame Acarie fit à Pontoise, à Dijon, à Tours et à Rouen, mais nous nous arrèterons à la quatrième fondation qui eut lieu à Amiens en 1606 *.
La fondatrice de cette maison fut Mlle de Viole, dont le père était maître des requêtes. Mise à la tête de la petite Congrégation de Sainte-Geneviève, elle fut une des premières novices de Notre-Dame des Champs et voulut plus tard consacrer une partie de sa fortune à l'érection d'un couvent de son Ordre. On hésitait entre Rouen et Amiens. Madame Acarie fit choisir cette dernière ville, parce qu'elle avait une grande dévotion au chef de S. Jean- Baptiste et parce que la comtesse de Saint-Pol, belle-sœur de la duchesse de Longueville, promit
1 Nous espérions trouver dans les onze volumes manuscrits que conservent les Carmélites du faubourg Saint-Jacques, des détails inédits sur la fondation d'Amiens et sur le séjour qu'a fait dans notre ville la B. Marie de l’Incarnation. Notre espoir a été déçu, Madame la Supérieure des Carmélites de Paris a bien voulu, sur notre demande, faire confronter ces documents manuscrits avec les diverses histoires imprimées, et on a constaté qu’il n’y avait pas un seul détail concernant Amiens, qui n'ait éte utilisé par Boucher et Mgr Dupanloup. Anssi, à partir de ce moment, nous allous suivre presque textuellement Pétition de Mgr l'évêque d'Orléans, jusqu’au départ de la B. Marie pour Pontoise.
que cet établissernent serait protégé par son mari, qui était gouverneur de Picardie.
La mère Isabelle des Anges, qui était alors à Dijon, fut désignée comme prieure du futur monastère d'Amiens. Elle était nce en 1565 à Villecastin, dans le diocèse de Ségovie. Son père avait éte ambassadeur du roi catholique auprés du duc de Florence. Elle fit profession en 1590, dans le monastère de Salamanque, dont elle était sous-prieure, quand on vint la chercher pour aller en France, avec cinq autres espagnoles, établir l'Ordre du Carmel. Elle fonda successivement les monastères de Dijon, d'Amiens, de Rouen, de Bordeaux, de Toulouse et de Limoges.
Madame Acarie partit de Paris pour Amiens, accompagnée de M. Gallemant cet de M. Duval.
À Clerment-sur-Oise, quand on entra dans l’auberge, on y trouva uu marchandde Paris qui revenait de la capitale de la Picardie. Cet homme était hostile à a fondation qu'on allait faire dans cette ville; il en parlait avec emportement etdisait qu'on ferait bien d’abattre la partie du couvent qu'on avait déjà construite. André Duval allait répliquer, mais la Bienheureuse l'en empêcha : « Ne répondons pas, mon Père, lui dit-elle, c'est au milieu de contradictions que se font les œuvres de Dieu, et ce que nous venons d'entendre est de bon augure pour l'établissenient dn monastère, » Pendant le reste de la route, elle répétait avec une certaine consolation les propos injurieux qu'avait tenus le voyageur et en coneluait de nouveau que l'œuvre réussirait.
On arriva à Amiens le 13 mai 1606, dans la matinée: c'était la veille - de la Pentecôte. On descendit au couvent que les ouvriers étaient en train de bâtir dans la rue Saint-Jacques. La comtesse de Saint-Pol avait posé la première pierre de l’église et l'évêque de la Marthonie avait présidé à cette cérémonie. Madame Acarie examina le bàtiment dans tous ses détails, et ellë en parla avec tant de justesse que l'architecte, surpris des connaissances spéciales qu'elle montrait, lui témoigna les plus grands égards.
On se rendit ensuite à la maison des sœurs blan-
ches, située dans la chaussée Saint-Leu ; c'était une communauté de Dominicaines qui avait été établie pour le service des malades et que l'évêque venait de supprimer. La nouvelle colonie du Carmel devait habiter cette maison pendant deux ans Jusqu'à ce que le monastère de la rue Saint-Jacques fut achevé. On fit venir les jeunes personnes d'Amiens qui avaient manifesté le désir d'entrer au Carmel, et madame Acarie examina leur vocation avec un admirable discernement. « Celle-ci est propre à l'institut, disait-elle à M. Duval, vous pouvez la recevoir ; celle-là n'a point de vocation, ne l’admettez point ». L'expérience confirma tous les jugements qu'elle avait portés sur les postulantes.
La mère [sabelle des Anges ne devait arriver que le soir aves les religieuses qu'elle amenait. La comtesse de Saint-Pol et madame de Treïsnel, dont le mari était gouverneur d'Amiens, allerent à deux lieues au-devant d'elles, avec plusieurs dames de la ville. Après que les religieuses curent vu la ca-
thédrale, on les conduisit à la maison qui leur était destinée; en l’absence de l'évêque, son vicaire général s'y était rendu pour les recevoir.
Le lendemain, jour de la Pentecôte, on célébra solennellement la messe, à laquelle assistèrent les échevins et les principaux habitants de la ville, et l'on voulut que le nouveau couvent portät le vocable du Saint-Esprit.
Le lundi, on donna l'habit du Carmel à Mnoicelles de la ville', et l'on remit à un autre jour la vêture des autres postulantes qui étaient en plus grand nombre. Madame Acarie s’'entretint avec chacune d’elles avant de retourner à Paris.
« Le dimanche 25 juin 1608, dit Pagès* l'église de ces religieuses Carméktes fut dédiée par Mer l'Évêque d° Amiens: le mercredi suivant, elles furent conduites dans ie nouveau couvent, sur les neuf heures du matin, par la procession de la cathédrale, à laquelle assistaient les religieux mendiants et où l’on porta le chef de $. Jean-Baptiste. Cette procession, étant sortie de l’église Notre-Dame, des- . cendit par-devant la maison des Sœurs blanches où étaient alors lesdites religieuses Carmélites. Elles, marchèrent ensuite avec ladite procession, dans laquelle on porta sous le dais le Très-saint Sacremcnt, qui avait été exposé dans l'église desdites Sœurs blanches. Ces Carmélites furent conduites dans leur dit couvent, rue Saint-Jacques, marchant deux à
1 Sœur Madeleine Delacroix, sœur Marguerite du Saint-Esprit, sœur Catherine des Anges, sœur Claire du Saint-Sacrement. * Manuscrits, t. 1, p. 351.
deux au nombre de dix-huit, tenant chacune un cierge à la main et couvertes d’un crêpe ou voile, de manière qu'on ne pût les reconnaître. »
On n’a pas oublie peut être la petite communaute de Sainte-Geneviève, première pépinière du Carmel. Les sujets qui étaient restés dans cette maison nese sentirent point de vocation pour la règle austère de Ste Thérèse. Madame Acarie en fit un institut pour l'éducation des jeunes filles, avec l’aide de sa cousine Madeleine Lhuillier, épouse de M. de Suinte- Beuve, conseiller au parlement. Ce fut l’origine des Ursulines, dont la bulle d'érection fut donnée le 13 juin 1612. Madame Acarie prêta évalement son concours à la fondation que fit M. de Bérulle de la Congrégation de l'Oratoire.
Epuiscée par tant d'occupations et de travaux, madame Acarie tomba gravement malade au mois de juin 1610. Elle se trouva très-soulagée quand on lui eut appliqué le manteau de Ste Thérèse que les Carmélites espagnoles avaient apporté en France.
Trois ans plus tard, le 17 septembre 1613, elle eut la douleur de perdre un mari auquel elle avait toujours éte tendrement attachée. Elle eut la consolation de le voir mourir aussi saintement qu'il avait vécu.
Libre des soins de la terre, n'ayant plus à s'occuper de ses enfants qui étaient tous établis, madame Acarie put suivre la vocation qui l'attirait au Carmel. Elle se retira au couvent de Paris et sollicita d'ètre reçue en qualité de sœur converse.
MM. Duval et de Bérulle s'oppostrent d'abord à cet
exces d'humilité, mais ne purent changer une détermination qui paraissait inspirée du ciel. Pour remplir les vœux de cette sainte femme, il ne s’agissait plus que de lui désigner la maison la plus pauvre de l'Ordre. M. Duval indiqua un monastère qui était à une grande distance de Paris: mais on y renonça bientôt. On fit réflexion que madame Acarie serait trop éloignée des supérieurs, dont les avis pouvaient lui être nécessaires, On ne voulait point non plus la mettre dans une maison qui fût trop près de Paris. La grande réputation qu'elle avait acquise par ses lumières et sa sainteté faisait craindre qu'elle ne recût trop de visites, ce qui aurait pu nuire à l'esprit de recueillement qui convient aux Carmélites. Après mûre délibération, 1l fut arrèté qu'elle irait au couvent d'Amiens, à la fondation duquel avait contribué son époux.
Madame Acarie fut comblée de Joie quand elle vit qu'on l’admettait au nombre des épouses de Jésus-Christ. Le 12 février 161%, elle partit de Paris pour se rendre à Amiens où elle n’arriva que le 15. Edmond de Messa, qui avait été son serviteur de confiance, l'accompagna dans son voyage et raconte ainsi son entrée à Amiens. « En y arrivant, elle alla descendre au monastère des Carmélites. On venait d'y refuser une fille qui s'était présentée pour être sœur converse ; et comme on la destinait au service extérieur de la maison, elle se trouvait alors chez les tourières. La Bienheureuse qui la vitafflisée du refus qu'elle avait éprouvé et de la destination qu'on faisait d'elle, lui dit pour la consoler : « Ma sœur, ne vous affligez point, Je m'en
vais entrer dans le monastère pour entrer dans la place où vous étiez, mais je suis si imparfaite que je crains bien que l’on ne me renvoie. Si cela arrive je demanderai par pure miséricorde qu'on me laisse au tour avec vous ».
« Quand il fallut entrer dans le monastere, Je l'aidai à aller de la chambre du tour jusqu'a la porte, étant accompagnée de deux tourières qui la soulageaient, à cause de la faiblesse de sa jambe qu'elle s'était rompue plusieurs fois. Elle trouva à la porte toute la communauté qui était venue en cérémonie la recevoir, non comme une personne qui passe du monde à la religion, mais comme leur mère, et comme si c'eût été un ange descendu du ciel.
« Voyant la pricure à qui elle avait rendu de grandes assistances spirituelles lorsqu'elle était dans le monde, la Bienheureuse se prosterna à ses pieds, le visage contre terre, et lui dit qu'elle venait, comme pauvre, demander miséricorde et se Jeter entre les bras de la religion. Ce quelle dit avec tant de larmes et dans le sentiment d'une humilité si profonde que toutesles religieuses en furent extrémement touchées. Après, elle s'en alla à la cuisine commencer à exercer l'humble qualité qu'elle se donnait, s appelant une pauvre chambricre de cuisine ; et sa ferveur la transporta de telle sorte, qu'elle travaillait et marchait sans aucun appui, quelque fuble et incommodée qu'elle fût. Elle fit tant d'efforts en trois ou quatre Jours, qu'elle se blessa et ne put Jamais depuis marcher sans béquilles ou sans bäton, excepté deux fois, l’une à sa prise d'habit, l'autre à la cérémonie d’un voile. »
La Supérieure du monastère d'Amiens était alors la mère Isabelle de Jésus. Née à Berg-Op- Zoom, le 5 juillet 1577, elle futélevée dans le sein de la religion luthérienne et se convertit à Paris où elle avait accompagné la princesse d'Orange. Elle fit ses vœux de carmélite à Paris, en 1607, et, un an après, fut nommée maitresse des novices du couvent d'Amiens ; en 1610, elle en fut élue prieure.
Notre Bienheureuse, par respect pour les constitutions de l'Ordre, n'aurait voulu prendre l'habit reigicux qu'un an après son entrée au noviciat; mais les Supérieurs en décidèrent autrement. Madame Acarie prit donc l'habit en même temps que mademoiselle de Marillac, le 7 avril 161#, moins de deux mois après son arrivée, des mains de M.
André Duval, et reçut le nom de Marie de l’Incarmation. Elle avait quarante-huit ans. La cérémonie se fit de grand matin : on prit cette précaution pour ne pas exposer aux regards du public les grâces extraordinaires que la novice pourrait alors recevoir; l'événement prouva qu'on avait eu raison. Pendant la messe, la Bienheurcuse parut toute abimée en Dieu : son visage ctait plus beau qu'à l'ordinaire, elle avait les yeux presque fermés et restaitsans mouvement.Lorsqu'on en vint à la vêture, elle répondit fort bien aux questions qu'on lui fit. Au moment de s'étendre sur le tapis, la mere Isabelle futobligée de l'aider, tant la force de l’attraction divine l'avait mise hors d'elle-même. Il fallut lui rendre le même service à la fin de la cérémonie, lrsqu'il s'agissait d'embrasser les religieuses; bien-
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tôt on s’aperçut qu'elle était tombée en extase : on la fit asseoir dans une stalle où elle resta plus d’une heure.
Marie de l'Incarnation passa son noviciat avec tant de perfection que les religieuses la considéralent comme la règlé vivante des vertus qu’elles devaient pratiquer. L'humble sœur converse s’occupait des travaux de la cuisine autant que ses infirmités habituelles le lui permettaient. Elle faisait aussi, pour l'église et la sacristie, des ouvrages en tapisserie.
Une de ses compagnes d'Amiens a laissé de ses travaux une peinture toute naïve quil ne faut point modifier : « Elle accommodait les lampes, elle allumait le feu, elle balayait, elle nettoyait les légumes, elle mettait les herbes au pot, elle préparait les tables et apportait à boire et à manger. Elle faisait ces actions et autres semblables avec tant de ferveur et plaisir qu'une religieuse lui ayant dit une fois qu elle devait prendre garde à ne pas se faire mal, étant déjà si incommodée, elle ‘ répondit que,bien loin de se faire mal, elle se guérirait plutôt en faisant ces sortes d'actions, et que c'était ses délices. Elle les faisait avec autant de soin que si tout le bien de la religion en eût dépendu, et elle recommandait par ses paroles et par ses exemples à ses compagnes de les faire toujours avec unrenouvellement d'esprit. Aussi, Notre-Seigneur qui, selon les oracles de l'Écriture, résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles, avait trouvé si agréables ces actions humbles de sa servante, qu'elle a dit qu'elle recevait quelquefois
As
és dur
plus de grâces de lui, en lavant les écuelles et en épluchant les herbes, qu'à l'oraison ».
Elle avait coutume de travailler devant une image qui représentait la Sainte Famille appliquée à des ouvrages domestiques; et un jour qu’une religieuse l’exhortait à modérer son activité, elle répondit: « Voyez avec quelle ardeur travaille l'Enfant-Jésus, avec quelle humilité 1l s'occupe des choses qui sont indignes de lui. Après un tel exemple, pourrions-nous rester oisives ou nous plaindre de la bassesse de nos travaux ? >
Ses dévotions ni ses infirmités ne lui servaient jamais de prétexte pourse soustraire à l’obéissance. Elle appelait la cloche qui annonçait les divers exercices de la journée /e signe du grand Roi ; et dès qu’elle l'entendait sonner, elle quittait tout pour se rendre à son appel.
Elle portait tres-loin l'amour de la pauvrete, quand il s'agissaitde choses qui étaient à son usage. Un Jour que ses alpargates ‘ étaient rompues, elle se mit à les raccommoder, de peur qu'on ne vit leur mauvais état et qu'on ne voulût lui en donner d'autres. Une religieuse qui s’en aperçut lui conseilla de quitter une chaussure dont elle ne pouvait plus faire usage. « Quoi! ma sœur, lui répliqua cette
‘ Alpargale est un mot emprunté de la langue espagnole, qui désigne la chaussure des Carmélites. Cette chaussure est une espèce de soulier, dont le dessus et le quartier sont de grosse toile grise. La semelle qui a l'épaisseur d’un pouce est faite de chanvre natté. Ces religieuses ont, pour aller dans les cours et le jardin, des sandales de bois dans lesquelles elles insèrentleurs alpargates.— BOUCHER.
sainte femme, vous me conseillez de manquer ainsi à la pauvreté. Ah! combien de pauvres serviraient Dieu mieux que je ne le sers, s'ils étaient aussi bien chaussés que je le suis! »
La Bienheureuse ôta de sa cellule un tableau qui représentait sainte Marie l'Égyptienne et auquel elle avait de la devotion : « Mes sœurs, dit-elle, n'en ont point de semblables ». Elle avait un chapelet qu'elle aimait beaucoup : S. Charles Borromée l'avait beni et le Pape y avait attaché des indulgences. Elle le donna à la Mère Marie du Saint-Sacrement qui allait fonder les Carmeélites d'Orléans: «ll faut, lui dit-elle, se défaire de toutes les choses qu'on aime, quand même elles seraient saintes, afin de ne rien avoir en propre ‘ ».
Le mépris qu'elle avait pour elle-même lui faisait repousser toute espèce de félicitations. Elle n'ouvrait presque Jamais la bouche que pours’accuser de ses défauts. Dans la crainte de s’attirer des louanges, elle ne parlait Jamais la première sur les choses de Dieu, ou si elle le faisait, elle s'arrêtait bientôt, en disant qu'en sa qualité de sœur converse elle devait se taire et écouter les autres.
Marie de l'Incarnation avait une dévotion toute spéciale pour la passion du Sauveur. Elle fit bâtir, dansle jardin du couvent, un ermitage représentant le mont Calvaire, élevé de quinze degrés, afin que les religieuses, y montant, pratiquassentla dévotion de l'échelle sainte. Cet ermitage était tellement en-
1 Le chapelet que laissa notre Bienheureuse en mourant, fut réclamé comme une relique par Marie de Médicis.
touré d’épines et de feuillages qu'on ne pouvait point apercevoir la religieuse qui s’y retirait pour faire oralson.
Tant de vertus et d'abnégation furent sées par desfaveursextraordinaires. Ce fut pendant l'année de son noviciat que notre Bienheureuse vit se multiplier ses extases et ses ravissements; qu'elle aperçut, daris une vision, son époux au milieu des Bienheureux, et que, par ses prières, elle obtint la guérison du jeune Henri, duc de Longueville.
La sainte novice devait prononcer ses vœux le 8 avril 1615. Comme elle venait d’être gravement malade, on transporta son lit dans l’une des salles de l'infirmerie qui donnait sur l'église. M. de Bérulle et la mère Isabelle de Jésus reçurent ses vœux en présence de la communauté. Nous avons vu, dans le registre des Professions des Carmélites d'Amiens, celle que Marie de l’Incarnation y écrivit alors de sa main. Pendant cette maladie, dont la plus grave période précéda sa profession, la Bienheureuse ne cessa d'édifier la communauté par sa patience et sa résignation. « Mon Dieu, s'écriaitelle, je ne puis vous demgnder de me conserver la vie que pour avoir le moyen de souffrir plus longtemps. » Ce ne fut que par obeissance qu'elle pria Dieu de la guérir. Un jour, pendant l’oraison du matin, elle reçut des grâces extraordinaires, à la vue d’un grand crucifix qui se trouvaitsur la balustrade de l’église, et qu'elle apercevait à travers la grille dela chambre où l'on avait transporté son lit".
1 Ce crucifix est conservé par les Carmélites d'Amiens.
Marie resta cinq heures dans un ravissement exta. tique. À la suite de cette crise, elle recouvra une partie de ses forces et entra en convalescence.
Quand les six années du priorat de la mère Isabelle de Jésus furent expirées, en 1616, on procéda à l'élection, en présence de M. Duval. L’unanimite des voix se porta sur notre Bienheureuse, qui refusa d'accepter cette charge. M. Duval lui vint en aide en représentant à la communauté qu'une sœur converse ne pouvait être choisie pour prieure,et que d’ailleurs, Dieu ayant assigné à Marie de l'Incarnation le rang qu'elle devait tenir dans le cloitre, rien ne pouvait être changé à cet égard. On procéda donc à une nouvelle élection et le choix tomba sur la fondatrice de la maison, la mére Anne du Saint-Sacrement, qui était alors sous-prieure du couvent de Paris. Elle s'était appelée dans le monde Anne de Viole. Fille d'un conseiller au parlement de Paris, elle tait entrée dans la petite Congrégation de Sainte-Geneviéve. Pendant son priorat, elle fit beaucoup de bien au monastère d'Amiens, fondé en grande partie par sa générosité.
La communauté, voulant en quelque sorte se dédommager du refus de madame Acarie, nomma sous-prieure sa fille aînée, Marie, qui avait pris le voile à Paris, en 1608, sous Ie nom de Marie de Jésus. Elle était déja à Amiens, en 1615, lorsque sa mère y fit profession ‘. En attendant la prieure, c'était la sous-prieure qui devait gouverner la mui-
* La sœur Maric de Jésus quitta Amiens en 1610, pour être prieure du monastère d'Orléans, oùelle mourut en 1641.
son. Ce fut une occasion pour Marie de l’Incarnation, elle quiétait mère par la nature, de s’humilier devant sa fille, qui devenait sa mère par la religion. La fille du garde des sceaux de Marillac, alors carmélite à Amiens, écrivit ces lignes à ce sujet: « Onnel’a jamais vue, ni par surprise, ni par récréation, manquer tant soit peu de respect envers celle que la nature lui avait assujétie et que la grâce lui avait donnée pour supérieure. Elle lui déférait et lui obéissait en toutes choses avec une simplicité d'enfant. »
Dans une visite qu'André Duval vint faire à : Amiens, 1l ordonna à la sœur Marie de l’Incarnation d'écouter les religieuses qui voudraient lui parler de leurs dispositions intérieures et de leur faire les réponses qu'elle jugerait convenable, L’humilité dont la Bienheureuse était remplie l'empêchait souvent de se prêter à cette bonne œuvre. Elle eut beau représenter qu'elle avait plus besoin d'avis que les autres, et que son devoir, en qualité de sœur converse, était de se taire et d'écouter : M. Duval persista dans l'ordre qu'il venait de lui donneret luidit que puisqu'elle avait beaucoup de talent pour la conduite des âmes, elle devait en faire usage.
Les infirmités de cette sainte femme devenant de plus en plus grandes, les Supérieurs, MM. Gallemant, de Bcrulle et Duval, crurent devoir lui ordonner de se rendre au monastère de Pontoise, où elle serait plus à portée de recevoir les secours dont elle avait besoin, à cause de la proximité de Paris. La veille de son départ, la sœur Marie demanda pardon aux religieuses d'Amiens des mauvais exem-
ples qu’elle leur avait donnés. Elle parla d’un ton si pénétré et répandit des larmes si abondantes qu'on aurait cru qu'elle disait vrai, si on l'eût moins connue.
Madame Acarie arriva à Pontoise le 7 décembre 1616, après avoir séjourné près de trois ans à Amiens. L'espace nous manque pour raconter tous les services qu'elle rendit au monastère de Pontoise dans l'ordre matériel et spirituel.
La Bienheureuse tomba gravement malade le 7 fevrier 1618. L’apoplexie et la paralysie combinaient leurs dangers. Après plusieurs visions qui la comblérent de joie, elle mourut le {8 avril, à l'age de cinquante-deux ans, deux mois et sept Jours, en ne comptant pas les dix Jours qui ont éte retranchés du calendrier par Grésoire XIIT.TIT y avait treize ans et demi que l’ordre des Carmélites réformées avait été établi en France parses soins et il y posscdait déja dix-huit maisons !.
« Le siècle de Madame Acarie, dit M. l'abbé Tron, qui ne pensait pas, comme le nôtre, qu'un Ordre
1 Paris, 1er couvent, rue S. Jacques, 1604.—Pontoise, 1605.— Dijon, 1606.—Amiens, 14606 — Tours, 4608. — Rouen, 1609. — Bordeaux, 1610.— Chälons, 1010.—Dôle, 1614.— Dicppe, 1615.— Toulouse, 166.— Caen, 4616.— Besançon, 1616.—Lyon, 1616.— Orléans, 1617.—Paris, deuxième maison, rue Chapon, 1617. — Bourges, 4617.— Saintes, 1617, (Archives du couvent des Carmélites de la rue d'Enfer.) Il existe actuellement en France 65 maisous de Carmélites. La Picardie n’en compte que trois; celle d'Amiens qui fut rétablie en 18:5, rue St -Jacques, et transférée en 1833 rue Porte-Paris; celle d'Abbeville, fondée en 16356, ct celle de Compiègne, en 18067.
* La B. Muric de l'Incurnation, p.145.
destiné à plaider auprès de Dieu les intérêts spirituels de l'homme fût inutile, ni qu’il fût inférieur aux Ordres qui se vouentau soulagement de nos m1seres corporelles, dut certes savoir grand gré à cette femme admirable de ses nombreuses fondations; et nos penseurs du Jour, qui affectent un certain spiritualisme, devraient bien comprendre aussi combien il est nécessaire qu'il y ait dans la société quelques assoctations d'âmes d'élite, aussi élevées par leurs affections et leurs pensces, au-dessus du commun des hommes, que les cieux sont distants de la terre, comme pour former en quelque sorte comme la tête, le cœur et l'âme du corps social,et pour louer, bénir, adorer, prier, conjurer, apaiser le Ciel au nom dela grande famille humaine. J'adinire et je bénis la sœur de charité qui cicatrisenos plaies et console nos douleurs ; mais Je vénére et Je bénis aussi la carmélite qui prie pour ceux qui ne prient pas, qui châtie son corps pour ceux qui ne connaissent aucune expiation, qui bénit Dieu et l'adore pour ceux qui l'oublient; car il y a une certaine solidarité entre les enfants d’une même famille. Et ne sait-on pas que Dieu accorde souvent de grandes grâces aux uns, en faveur des autres. »
CULTE ET LITURGIE
Diversés circonstances détermintrent à poursuivre la béatification de la sœur Marie de l'Incarnation. De merveillcuses odeurs s'étaient échappées de son tombeau à
plusieurs reprises; des personnes dignes de foi affrmaient l'avoir vue leur apparaître; enfin, divers malades avaient été guéris par son intercession. Sur la demande de l'Archevèque de Rouen, cinq commissaires apostoliques furent délégués, en 1650, pour faire des informations sur les vertus et les miracles de Marie de l'Incarnation. 193 témoins furent entendus tant à Paris qu'à Amiens, à Pontoise, à Saint-Denis, à Gisors, à Chartres, à Noyon, à Orléans et à Bar-le-Duc. Sur ces entrefaites, le Pape Urbain VIII prescrivit de n'entamer aucun procès de béatification que cinquante ans après la mort de la personne décédée en odeur de sainteté. La poursuite de cette cause fut donc forcément interrompue; reprise en 1784, clle fut terminée en 1791. La cérémonie de la béatification se fit le 5 juin dans la basilique de Saint-Pierre. Les Carmélites d'Amiens ne purent s'unir à cette fête : la Révolution les avait exilées,
Le culte de la B. Marie de l'Incarnation est très en honneur à Pontoise, où de nombreux pèlerins vont prier près de son tombeau pendant la neuvaine qui précède sa fête.
Les Églises d'Amiens, de Paris et de Versailles, ainsi que tous les couvents de Carmélites, célèbrent, le 18 avril, la fête de la B. Marie de l’Incarnation.
RELIQUES
Marie de l'Incarnation fut inhumée dans le cloître du couvent des Carmélites de Pontoise. M. de Marillac érigea sur ses dépouilles un tombeau de pierre de liais qui existe encore aujourd'hui, et qui devint aussitôt un but de pèlerinage. S. François de Sales, Ste Chantal, Marie de Médicis, Anne d'Autriche allèrent s'y agenouiller.
Un plus riche mausolée, détruit à la Révolution, fut érigé en 1626, grâce aux libéralités réunies de Louis XIII, de Marie de Médicis et de M. de Marillac.
Ew163%,les Carmélites de Pontoise, redoutant les suites des irruptions des Espagnols, retirèrent le corps de la Bienheureuse de son tombeau et l'inhumèrent dans leur cimetière.
En 1792, les reliques furent enterrées, par les soins religieux de M. le comte de Mouthiers, dans le cimetière de la paroisse de Nucourt. Exhumées en 1797, déposées alors dans la chapelle du chäteau de Nucourt, elles ont été rendues aux Carmélites de Pontoise, le 7 mai 1822, et mises dans une chässe donnée par M° de Soyecourt. « C’est à, dit Mgr Dupanloup, c’est là, dans l'or et la soie d'une grande et belle châsse, que repose aujourd'hui en paix, parmi les vœux des fidèles et des âmes pieuses, le corps vénéré de cette sainte femme; ce corps, que le cilice, le jeûne, le travail des mains, une longue suite de veilles, de sueurs et de larmes, et tant de saintes œuvres ont préparé aux splendeurs de la résurrection glorieuse ; ce corps qui fut un temple si pur du Saint-Esprit; ce corps si pénitent, en qui la mortification accomplit ce qui manque pour chacun de nous aux souffrances de Jésus-Christ, et qui, en récompense, portera à jamais dans le ciel les stigmates glorieux de ce divin Sauveur ! »
La chambre d'infirmerie qu'avait occupée la B. Marie aux Carmélites d'Amiens, fut convertie après sa mort en un oratoire où l'on conservait parfois le Saint-Sacrement. Au mois de juin 1625, Marie de Médicis, Anne d'Autriche et Henriette-Marie de France, passant à Amiens, voulurent visiter cette pièce et la cellule de la B. Marie. Elles voulurent aussi qu'on leur montrât le crucifix à la vue duquel cette sainte religieuse avait reçu des grâces si extraordinaires, et qu'on leur donnât par écrit la relation de cequ'’elle avait alors éprouvé. Le P. Hervé, qui rapporte cette visite, dit l'avoir apprise de la Mère Madeleine qui était religieuse à Amiens en 1625 et qui devint ensuite prieure à Bourges.
Les habits séculiers que Madame Acarie quitta pour prendre le voile à Amiens, furent conservés longtemps comme des reliques. Jeanne L’Epervier qui garda une de
ses manches, a attesté que plus'eurs malades avaient été guéris en la touchant.
Nerlande nous apprend que de son temps on conservait à Port une relique de la bienheureuse Marie (Dissert. manuscrite sur S. Honoré).
On conserve au couvent des Carmélites d'Amiens le cœur, un œil et un gros os de la B. Marie de l'Incarnaton, ainsi que £on manteau ct des fragments de divers vêtements.
On y possède aussi quatre petits traités de dévotion, dont l'un consiste en quelques avis adressés à la nièce du P. Coton qui était carmélite à Amiens, sous le nom de sœur Thérèse du Saint-Sacrement, et quelques lettres datées de Paris, d'Amiens et de Pontoise.
Nous avons vu d'autres petites reliques dans les couvents du Sacré-Cœur, de la Sainte-Famille, des Ursulines et de la Visitation, à Amiens, et dans la chapelle des Carmélites d'Abbeville.
Uu os du bras est vénéré à l'église Saint-Nicolas-des- Champs de Paris; un autre à l'église Saint-Merry.
ICONOGRAPHIE
Le portrait de notre Bienheureuse a été gravé par Van Lochom, Van Merlen, Montcornet, Lenfant et Adclinck, d'après le moule que M. de Marillac fit prendre de son visage, immédiatement après sa mort. Les Carmélites de Pontoise possèdent un ancien dessin au crayon qu'on dit ressembler à la Bienheureuse. Les Carmélites de la rue Chapon conservent aussi un tableau peint à l'huile, où la sœur Marie est représentée voyant une apparition de Ste Thérèse. Ce pourrait être l'œuvre de Vouet ou du moins une copie de cet original, (DupaxLour, Vie de la B. Marie de l'Incarnation, 11, 405).
Dans un tableau de l'Ermitage qui portait son nom, à Pontoise, elle est représentée s'appuyant dela main droite sur Sa canne.
En tête de sa Vie, publiée par Hervé, Jean Lenfant, d'Abbeville, a gravé le portrait de la Bienheureuse tenant un cœur dans sa main, Dans d'autres images, elle tient une croix que baise un ange.
Boucher à fait graver par Massart une estampe destinée à orner sa Vie de la B. Sœur Marie. Le sujet principal représente la glorificationde la Sainte. Les sujets de l'encadrement nous offrent les portraits de divers personnages dont l'histoire est liée à celle du Carmel de France ct quelques scènes de la vie de la B. Marie, entre autres sa prise de voile aux Carmélites d'Amiens.
M. l'abbé Tron a donné, dans sa Vie de la B. Marie, la gravure de la statue agenouillée de la Sainte qui faisait partie de son mausolée, érigé par M. de Marillac et Marie de Médicis, et le dessin du reliquaire donné au couvent de Pontoise par Madame de Soyecourt. |
BIBLIOGRAPHIE
AxDRÉ Duvac, la Vie admirable de sœur Marie de lIncarnation. Paris (sept éditions de 1621 à 1625). — Daniez Hervé, da Vie chrétienne de la vénérable Marie de l’Incarnation. Paris, 1666, in-8°.—DairE, Histoire littéraire d'Amiens, p. 272. — L'abbé DE Moxris, Vie de la B. Marie de l'Incarnation. Paris, 1718, in-12, — Le P. De VERXON, Conduite chrétienne. — Manuscrits de PAGES, 1, 349; 1v, 397.— Hicarion De Coste, Histoire catholique du XVI siècle, — Relation des cérémonies observées a la béatifi@ation de la Sœur Marie de l'Incarnation. Rome, 1791, in-40. — Béatification de Madame Acarie, dite Sœur Marie de l’Incarnation. Paris, 1791, in-8° de 14 pages. — J.-A. Boucxer, Vie de la B.
Marie de lIncarnation, dite dans le monde Mademoiselle Acarie. Paris, 1800, in-8°. — Le même ouvrage revu et considérablement augmenté par Mgr l’Évêque d'Orléans. Paris, 1854, 2 vol. in-12. — L'abbé Tron, Recherches historiques sur Pontoise, 1840, in-8°; la B. Marie de l’Incarnation, 1841, in-12. — Vicror Cousin, la Jeunesse de Mme de Longueville, appendice sur les Carmélites. — HunkLer, Vie des Saints du diocèse de Paris, 1, 101. — Bréviaires de Paris.— Propre du diocèse d’Amiens.— Recueils hagiographiques de Giry, GopescarD (édition Leglay), Mgr GuÉRIN, etc.