T. IL
rieux témoignage après la prise de Paris, mais ne l'en exila pas moins en 1594.
M. Acarie, libre de choisir sa residence hors de Paris, se retira à la Chartreuse de Bourg-Fontaine, près de Villers-Cotterets, où il vécut plutôt en religieux qu'en laïque. [l avait dépensé plus de trente mille écus dans l'intérêt de la Ligue et compromis presque toute sa fortune. Ses créanciers firent saisir tout le mobilier de madame Acarie, et jusqu'au siége où elle était assise, sans qu'aucune émotion se trahit sur son visage. Réduite à une nécessité extrême, elle manqua plus d’une fois de pain pour ses enfants. Si elle avait été seule, elle aurait bien volontiers renoncé à la fortune : mais elle sentait qu'elle ne pouvait sacrifier l’avoir de ses enfants : aussi déploya-t-elle une activité incessante pour soutenir des proces, solliciter les juges et relever les ruines de sa fortune. Elle réussit à en sauver quelques débris et sortit complétement justifiée d'une accusation criminelle et politique où les ennemis de M. Acarie avaient essayé de l'impliquer. |
Madame Acarie obtint de la Cour que son mari se retirât au château de Luzarches qui appartenait à
une de ses cousines, et elle put dès-lors le visiter plus:
facilement et adoucir pour lui les peines de l'exil. Modele des mères chrétiennes, madame Acarie regardait comme sa principale obligation l'éducation de ses enfants; elle en eut six, trois garçons et trois filles ‘. Par une surveillance de tous les ins-
1 Nicolas (1584), Marie (1585), Pierre (1587), Jean (1589), Marguerite (1590), Geneviève (1592).
tants, elle s’efforça de leur inspirer le goût de la piété, la ferveur de la foi, l'éloignément du mensonse, la concorde fraternelle, la douceur avec les domestiques. Elle les formait peu à peu à cet espèce de mortification qui caractérisele vrai chrétien. Une de ses filles, qui n'avait que dix ans, fit un jour paraître du dégoût pour un mets qu'on avait servi ; sa mère lui en fit donner à tous ses repas pendant quinze jours, et sa délicatesse fut si bien réprimée dans cette occasion qu'aucun des mets qu’on servait à table ne lui déplut par la suite.
Madame Acarie fit elle-même l'éducation de ses filles, avec l’aide d'une gouvernante, et placa ses fils au collége. Elle allait souvent les voir pour les encourager au bien et surveiller leurs progrès. Ce fut dans une de ces visites qu'elle se cassa lu cuisse la pour seconde fois. Un premier accident de ce genre lui était arrivé en tombant de cheval, alors qu’elle allait rendre visite à son mari exilé. Sans vouloir influencer ses enfants dans le choix d’un état et en leur laissant toute liberté à cet égard, elle les aidait à réfléchir sur les avantages et les inconvénients des diverses professions auxquelles ils songeaient. Tous s'établirent honorablement. Le fils ainé devint maître des eaux et forêts de Champagne ; le second, vicaire général de Rouen ; le troisième embrassa l'état militaire et eut un fils qui remplit les fonctions d’aide-de-camp auprès du prince Xavier de Saxe, frère de la Dauphine, mere de Louis XVI. $es trois filles se firent carmélites, l'ainée fut sous-prieure du couvent d'Amiens.
Beaucoup de maitres croient avoir rempli toute
justice à l'égard de leurs serviteurs quand ils les ont payés des services qu'ils en reçoivent. Telle n’était point la conduite de madame Acarie qui se regardait comme obligée de surveiller leurs mœurs, de corriger leurs défauts, de leur faciliter la pratique de tous les devoirs religieux. Un de ces bons serviteurs entra dans l'Ordre de $. François de Paule et mourut au couvent des Minimes d’'Abbeville. Le P. Giry nous a laissé les détails suivants sur son confrère : « L'Ordre des Minimes conserve encore la mémoire de P. François Guichart, lequel profita si bien des instructions de sa bonne maitresse, madame Acarie, chez qui 1l avait demeuré, et des soins qu'elle avait pris de le faire étudier pour le mettre en état d'entrer en religion qu’il se rendit également savantet vertueux. En effet, dans l'espace de quarante ans qu'il a vécu dans cet Ordre, il a donné les marques d'une profonde érudition, tant pour la thcologie que pour l'intelligence des langues orientales, et s’est rendu le vrai modèle d'une parfaite pénitence. Il avait joint à cette vertu une haute oraison : car il n'employait pas moins de trois heures par nuit à la prière, outre l'office des matines et la méditation de la communauté, de laquelleil ne s'absentait jamais, quelque fatigue qu'il eût eu le long de la journée, ni même après avoir prèché trois ou quatre fois par jour. Enfin il est décédé dans les ferveurs de son zèle, le 24 novembre 1643, au couvent d'Abbeville. »
Madame Acarie eut divers directeurs qui exercèrent une grande influence sur les bonnes œuvres qu'elle accomplit. Ce furent successivement le P.
Benoît de Canfeld qui, après avoir abjuré l’hérésie dans laquelle il était né, quitta l'Angleterre et se fit capucin au couvent de Meudon; André Duval, célèbre docteur de Sorbonne, qui refusa la place de théologal de l’Église d'Amiens, et qui devait écrire la vie de sa pénitente ; Dom Beaucousin, qui mourut prieur de la Chartreuse de Cahors ; M. Gallemant qui, aprés avoir professé la rhétorique à Beauvais, devint curé d'Aumale et plus tard supérieur des Carmélites de France.
C'est sous la direction de ces confesseurs éminents en sainteté que madame Acarie s’exerçca dans la pratique de toutes les bonnes œuvres. Le soulagement des pauvres avait pour elle un souverain attrait. On l’aidait de toutes parts dans ses œuvres de charité. Pendant cinq à six mois, Henri IV lui envoya vingt-cinq écus, chaque fois qu'il prenait le divertissement du jeu. Elle recueillait chez elle les ecclésiastiques malades, visitait les pauvres honteux, assurait l'avenir des orphelins, préservait l'honneur des jeunes filles indigentes. Son zèle redoubla surtout pendant le siége que subit Paris en 1590 et où la famine fit périr plus de 20,000 personnes. Un jour qu’elle revenait de l’Église, elle fut accostée par deux gentilshommes, tourmentés par la faim, qui la suppliaient de leur donner le chien qui la suivait. Suffoquée par l'émotion, elle leur fit un signe de consentement et rentra chez elle en fondant en larmes.
Cette pieuse femme consacrait une partie de son temps à soigner les malades, soit à leur domicile, soit dans les hôpitaux, et s'imposait parfois de telles
fatigues que sa santé n'y résistait pas. Pendant une de ses longues maladies, la duchesse de Longueville vint lui rendre visite et lui proposa de la veiller la nuit. Madame Acarie essaya d'utiliser cette bonne volonté au profit d'autrui: « Puisque vous êtes disposée, madame, lui dit-elle, à exercer la charité, Je puis vous offrir une belle occasion : il y à ici proche un pauvre vinaigrier qui souffre beaucoup ; ce pauvre homme est bien plus malade que moi; 1la plus de besoinset moins de ressources.»
Madame Acarie, en servant les malades, cherchait avant tout l'occasion de les ramener à Dicu et de les aider à bien mourir. Que de consolations n'éprouva-t-elle point à l'hôpital Saint-Gervais où on apporta, en 1589, les soldats qui avaient été blessés à la bataille de Senlis et à la rencontre de Montereau. Gauthier, avocat général au Grand Conseil et traducteur de diverses œuvres de piété, estime à plus de dix mille les conversions opérées par madame Acarie de l'an 1598 à l'an 1614, époque où elle entra en religion. Dans les nombreuses abjurations qu'elle obtint de familles protestantes, elle trouva un concours efficace dans l’aide de la comtesse de Soissons, de la duchesse de Longueville, de Marie de Médicis et de Henri IV.
Ne doit-on pas mettre au rang des bonnes œuvres de madame Acarie les progrès qu'elle fit faire à ses amis dans les voies spirituelles ? Parmi ceux qui lui furent le plus fortement unis par ces liens si profitables, nous citerons S. François de Sales qui parle d'elle avec tant d'admiration dans plusieurs de ses lettres; le cardinal de Bérulle qui
puisa dans ses rapports avec notre Bienheureuse l’esprit de détachement qu'il conserva au sein des dignités et des grandeurs ; le garde des sceaux de Marillac qui n'entreprenait jamais rien sans consulter sa vertueuse amie; Louise Séguier, la mère du cardinal de Bérulle, qui se fit Carmélite à cinquante ans, après avoir rempli tous ses devoirs d’épouse et de mère chrétienne; madame de Meignelay qu'Henri IV surnommait la Sage Marquise ; et la marquise de Breuuté qui, après la mort de son mari, entra dans l'Ordre du Carmel. Madame Acarie était comme l'institutrice et le centre de ces âmes magnanimes qui furent suscitées de Dieu à cette époque de régénération.
On doit regretter que madame Acarie, par un sentiment exagéré d'humilité, ait brûlé la plupart des écrits qu'elle avait composés sur la vie intérieure.Abondamment pourvue des dons de l’intelligence et de la grâce, personne n'était plus favorablement doué pour traiter de tels sujets. Son habileté du reste s'appliquait à tout. Soit qu'elleinterprétt l'Écriture sainte, qu’elle lisait dans le texte latin, soit qu'elle rédigeñt des mémoires sur des affaires contentieuses, soit qu’elle composât des remèdes pour les malades, soit qu'elle dirigeât laconstruction des couvents, soit qu’elle s’appliquât au discernement des esprits et à la direction des consciences, elle montrait partout une supériorité dont elle était la seule à ne point s’apercevoir.
La foi était le principe surnaturel de toutes ses pensées, de toutes ses démarches, de toutes ses œuvres. Jamais un doute ne s'élevait dans son esprit
sur les matières religieuses : on aurait dit qu'elle avait non-seulement la foi, mais la vision manifeste des vérités que la foi propose à croire. Elle était loin pourtant d'avoir cette sorte de crédulité qui ne provient que de l'infirmité de l'intelligence. On en eut une preuve bien manifeste dans l'affaire de Nicolle Tavernier. Cette prétendue thaumaturge, native de Reims, avait accaparé la réputation d’une sainte. Elle ordonnait des prières et des processions solennelles pour conjurer les fléaux qui désolaient la France. Madame Acarie, loin de partager l'enthousiasme populaire, devina que ce n’était point l'esprit de Dieu qui agissait dans cette fille ; elle démasqua ses intrigues, découvrit ses mensonges et son ignorance, et la fit honteusement rentrer dans l'ombre et le silence.
L'union de la Bienheureuse avec Dieu était st grande que, selon l'expression de la marquise de Meignelay, « on voyait Dieu en elle beaucoup plus qu'on ne la voyait elle-même » ; elle se montrait souvent confuse de ces faveurs célestes. Dans une grande maladie qu'elle fit au couvent d'Amiens, ne pouvant déguiser la joie intime qui débordait de son âme, elle s'éecriait: &« Mon Seigneur! vous me comblez ; 11 n y a pas moyen de le cacher. Puisque vous me donnez, au moins cachez-le,mon Dieu, et faites que je puisse le cacher! »
L'espace nous manque pour suivre les historiens de la B. Marie de l’Incarnation dans le récit détaullé de toutes ses vertus ; nous préférons ne pas nous appesantir sur sa dévotion aux oflices de l’église, sur sa vive piété envers le Saint-Sacrement, sur
son culte ardent pour la Ste Vierge et les Saints", sur son respect à l'égard des ministres de l'Église, sur sa profonde humilité, sur son courage à endurer la douleur, sur le don de prophéties et de miracles dont elle était douée, sur son état habituel d’extase etses douleurs stygmatiques, et réserver plus de place à ce qui concerne son œuvre principale, l’étabhissement en France de la réforme de Sainte-Thcrese, et surtout à ce qui intéresse plus particulierement l’histoire de notre diocèse, c’est-à-dire à son séjour à Amiens.
C'est à M.de Brétigny qu'est due la première pensée d'introduire en France la réforme du (Carmel que Ste Thérèse avait entreprise en Espagne, dès l'an 1562. Ses efforts ne furent point couronnés de succés : cette œuvre était réservée à madame Acarie, à qui Ste Thérèse apparut diverses fois pour l'engager à doter la France de l'Ordre du Carmel. Notre Bienheureuse sut intéresser à ce projet la duchesse de Longueville, lecardinal de Bérulle, Gallemant, Andre Duval, de Mar:llac et S. Francois de Sales. On obtint une bulle d'institution du pape Clément VIT (13 novembre 1603;, et on établit un couvent sur la place Sainte-Geneviève; plus tard, aprés de nombreux obstacles, six Carmélites espagnoles furent installées dans le prieuré de Notre- Dame des Champs, qui avait été réparé et agrandi parles soinsde madame Acaurie. Sa pieuse confidente, Andrée Levoix, devint la première des sept novices
1 Elle fit le voyage de Laon pour y vénérer le bras de S. Laurent. encore aujourd'hui conservé à l'église Saint-Martin.