‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 31 sur 78 · MAUGUILLE ET S. VULGAN · texte numérisé non relu

MAUGUILLE ET S. VULGAN

horreur du vice, le même entraînement pour la

vertu.

Avant d'aller plus loin, nous devonsfaire remarquer qu'il existe de singuliers points de ressemblance entre ce que nous venons de raconter de notre S. Vulgan et les Actes d'un autre Saint du même nom, publiés par Pommeraye (Hist. de l'abbaye de Saint-Ouen, p. 466) et par Ghesquière (Act. Sanct. Belg. t. v, p. 250) : aussi plusieurs écrivains ont-ils confondu ces deux personnages en un seul.

Voici en abrégé ce que nous lisons dans les.

Actes très-suspects du patron de Lens : $S. Vulgan, qui avait été élevé par le B. Quirien, archevêque de Cantorbéry ‘, rendit: un service signalé à cette cité en la délivrant du siége de$ Danois et en convertissant leur chef Darius *. Sa réputation se répandit bientôt dans toute l'Angleterre. Vulgan cherchait à fuir les dangers de la vanité, quand un ange lui apparut et lui ordonna de se rendre dans les Gaules. Le Saint traversa la Manche, aborda à Wissant, évangélisa les environs de Boulogne et de Térouanne et se fit ermite près de l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Une circonstance de sa vie mérite, au point de vue où nous nous plaçons, d’être racontée en détail: l'auteur anonyme

On ne trouve point ce nom dans les listes épiscopales de Cantorbéry. |

1 L'invasion des Danois en Angleterre n’eût lieu qu’au IXe siecle. On pourraitsignaler bien d’autres méprises dans les mêmes Actes.

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232 8. MAUGUILLE ET S. VULGAN.

d'une Vie de S. Vulyan, publiée à Arras, en 1668, traduit ainsi le texte de la vie latine.

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« Il est âvenu pendant ce temps qu'un certain prêtre, curé d’une paroisse des champs assez éloignée, grand ami de $. Vulgan, homme docte et vigilant, étant réduit au désespoir de sa vie par une forte maladie, le supplia par lettre expresse qu'en considération de leur charité fraternelle et ancienne amitié, il lui accordât la faveur de sa présence pour sa consolation et pour recommander à Dieu son âme, au moment de sa séparation. L'amour de sa chère solitude et celui du prochain ayant livré une sainte guerre au cœur de S.Vulgan, et ce dernier ayant remporté la victoire, luy ouvrit la porte de sa cellule, et se transporta promptement avec ses deux compagnons chez son ami, et le trouva exténué de toutes ses forces, dans une difficulté très grande de respirer, et les domestiques en disposition de préparer les choses nécessaires pour les funérailles. Alors s'étant approché du malade, les larmes aux yeux, et ayant fait les devoirs ordonnés de l'Église catholique à la visite des personnes moribondes, il luy tint fort peu de discours et se retira dans un petit oratoire assez proche où, prosterné sur le pavé, 1l supplia le ciel très-instamment et avec abondance de larmes pour le recouvrement de la santé de son ami agonisant. Chose merveilleuse : tout aussitôt le malade sentit en soi-même les effets

« de la vertu divine, et reprenant tout à coup ses « forces et la vigueur d'une nouvelle santé, 1l se

g. MAUGUILLE ET S. VULGAN 233

« leva du lit, donnant des marques de son entière « guérison, et fut recevoir, caresser et remercier

avec gaieté de cœur et de corps son bon et véne-, « rable ami; et toute la compagnie, saintement « étonnée d’un changement si soudain et si avan- « tageux, en donna publiquement la gloire à Dieu, « et le deuil de la maison se trouva changé dans « une joie extraordinaire. »

S. Vulgan mourut le 2? novembre, et fut inhumé soit à Arras, soit dans les environs. Son corps, à une époque inconnue, fut transféré à Lensen-Artois, qui choisit ce Saint pour patron ‘.

On voit quelles sont les analogies des deux récits. Les deux saints s'appellent Vulgan, et meurent, l'un et l’autre, le 2? novembre; ils sont anglais de naissance et demeurant à Cantorbéry. Un ange leur ordonne de passer en Gaule où tous deux se font ermites ; enfin tous deux vont consoler et guérir un anachorète malade. IL y a assurément assez de différences entre ces deux personnages pour ne point les confondre en un seul ; d’ailleurs ils restent bien distincts par leurs reliques et leur culte. Mais nous pouvons supposer qu'Hariulfe, par suite de la ressemblance des noms, aura appliqué à S. Vulgan, compagnon de $. Mau-

1 Sur S Vulgan, patron de Lens, voir: GHESQUIÈRE, Act. Sanct. Belqu, t. v, pag. 250; MABILLON, Acta SS. O. S. B., vr. 542: A. DE RAYSSE, Vita sancti Vulganii, Duaci, 1623, in-18 ; Vie de S. Vulgan, patron de Lens-en-Artois, Arras, 1668 ; DESTOMRES, Vies des Suints des diocèses de Cambraiet d'Arras, u, p. 298; Légendaire de la Morinie, p. 38.

234 S. MAUGUILLE ET 8. VULGAN.

-guille, quelques particularités relatives au S. Vulgan, patron de Lens.

Ïl pourrait même se faire que celui qu’on honorait dans notre diocèse ait été tout simplement un moine de Saint-Riquier que l'abbé de ce monastère aurait laissé à Monstrelet, pour soigner $. Mauguille.

Reprenons notre récit, à la suited'Hariulfe, tout en reconnaissant que c’est un guide bien peu sûr.

Plus tard, Vulgan, à son tour, tomba grave.

ment malade, ce qui fut pour son ami un sujet de profonde affiction. « Ainsi donc, mon frère, s’'écriait S. Mauguille, tu vas m'abandonner dans cette vallée de larmes pour aller goûter les récompenses éternelles ! J'avais èspéré que tes pieuses mains m'enseveliraient, et voici que tu me laisses Je soin de remplir à ton égard ce douloureux office. » — « Soumets-toi, répondait Vulgan, à la volonté divine. Que servirait-il de l'avoir accomplie pendant tout une longue carricre, si on en compromettait la fin par d'injustes murmures ? Notre séparation, d'ailleurs, ne sera pas longue, car, dès que je serai en présence de Dieu, je ne cesserai de le supplier de nous réunir à tout Jamais. » Calmé par ces promesses, $. Mauguille fit prier les moines de Suint-Riquier d'apporter le viatique à son cher malade. Celui-ci, après avoir recu les saintes onctions et la communion, rendit son âme à Dieu le 2 novembre, probablement en l’an 68 ‘. Son pieux compagnon ne devait pas

‘ Cette date de 684 ou 685 est adoptée par D. Grenier, Bulteau Baillet, Godescard. Malbrancq dit en 653 ; Le Cointe, en 664.

S. MAUGUILLE ET S. VULGAN. 935

lui survivre longtemps. Il mourut le 30 mai de l’année suivante ‘ et fut enseveli à côté de $. Vulgan, dans l’ermitage de Monstrelet.

RELIQUES DE S. MAUGUILLE.

Après un grand nombre d'années, le corps de S. Mauguille fut transféré de Monstrelet à l'église abbatiale de Saint-Riquier. Vers la fin du X° siècle, sous l'abbatiat d'Ingélard, quelques moines de Saint-Riquier se prirent à dire qu'ik était inconvenant de vénérer les ossements d'un homme dont on ignorait complétement la vie, ct réussirent à les faire relèéguer dans une chapelle située hors des murs de Centule, laquelle était déjà sous le vocable deS. Mauguille. De nombreux miracles ne tardèrent pas à s’'accomplir dans ce sanctuaire: des aveugles, des sourds, des muets, des boiteux, des infirmes v obtinrent leur guérison. Les ex voto en cire, représentant des têtes, des mains, des bras ct des pieds, s’y accumulérent en si grand nombre que deux chariots auraient à peine suffi pour les transporter. L'abbé Ingélard, ainsi que ses moines, regretta alors l’injuste dédain qu'il avait fait d'un si précieux trésor. Suivi de toute la communauté et d'une foule de fidèles, précédé des croix, des cierges et des encensoirs, il se rendit à l'oratoire de ©. Mauguille et en ramena triomphalement Île corps du saint solitaire.

Chaque année, le 50 mai, on avait coutume de porter processionnellement la châsse du Saint dans la chapelle qu'il avait illustrée par ses miracles. De toutes les localites voisines, on se rendait à ce picux pèlerinage. Un jour qu'on revenait de cette excursion, il s'éleva, dans la ma-

? En 670, d'apres le P. Ignace.

236 S. MAUGUILLE ET S. VULGAN

tinée, un orage si violent et si sombre qu'on se serait cru au milieu de la nuit. Chose merveilleuse! Malgré une pluie torrentielle et l'impétuosité du vent, les deux cierges que portaient deux jJeuncs religieux, en tête du cortège, ne s'ételgnirent point.

Un propriétaire rapace avait agrandi son domaine en semparant d'une terre qui appartenait à la chapeile de S. Mauguille. Un jour qu'on y transportait sa châsse, à travers le champ usurpé, les porteurs se trouvèrent dans l'impossibilité de continuer leur route, tant s'était subitement alourdi le reliquaire. « S. Mauguille, se disait-on, ne veut pas abandonner la terre qui lui appartient. Il faut engawcr le spoliateur à restituer ce qu'il a pris. » C'est ce que s'empressa de faire le propriétaire repentant, et l'on put alors transporter facilement la châsee.

Le 13 juillet de l'an 1113, l'abbé Anscher transféra les restes de S. Mauguille dans un nouveau reliquuire, et trouva dans l'ancien un parchemin où on lisait l'inscription suivante : Corpus sancti Magdelyesili confessoris hic positum 11 halendas juni. Le sac en peau de cerf qu'on avait préparé s'étant trouvé trop petit pour contenir certains ossements, on les déposa sans enveloppe dans la chäâsse. Peu de temps après, le custode de l'église vit lui apparaître en songe un personnage aux habits resplendissants : « Je viens t'ordonner, lui dit-il, de réunir ensemble tous mes ossements. » Le custode, comprenant que c'était S. Mauguille, allait l'interroger, quand soudain la vision disparut en exhalant un délicieux parfum et en laissant sur le sol l'empreinte lumineuse de ses pas : « Je vais saisir ces vestiges dorés, dit le sacristain, et je les porterai à mes frères pour confirmer la vérité de mon récit!,» Mais il s'éveilla et ne vit plus rien. Hariulfe termine ainsi son singulier récit,

1 Statim hæcaureaillius vestigia apprehendam et hæcfratribus in testimonium deportabo. — Nous traduisons littéralement Hariulfe sans pouvoir comprendre ce que signifient ces vestizes de pas qu'on peut transporter. Il est vrai qu'il s’agit d'un rève !

RE

$. MAUGUILLE ET S. VULGAN. 937

en oubliant de nous dire si ce rêve donna lieu en effet à une nouvelle translation.

La châsse d'argent, décorée de divers sujets sculptés, que fit exécuter Anscher, portait l'inscription suivante :

Ossa Madelgisili tenet hæc lectica beati Œtuem confessovem sibi Christus rite beavit ZAnscherusque novam sibi capsam jure paravit.

C'est probablement lors de cette translation qu'une partie du crâne de S. Mauguille fut donnée au seigneur de Boufflers, comme propriétaire du domaine de Monstrelet où le solitaire avait vécu. Un descendant de cette famille, Aléaume I! de Boufflers, gentiihomme de la chambre de Henri III, fut fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, le 95 octobre 1415, et emmené en Angleterre. Le chevalier anglais auquel il échut en partage exigeait cinq mille livres de rançon, somme considérable alors; et que le prisonnier ne pouvait fournir de lui-même. Il se fit envoyer le fragment du crâne de S. Mauguille que ses ancêtres avaient toujours conservé avec vénération dans un riche reliquaire, comme le palladium de la famille. Adrien demanda alors au seigneur anglais de le laisser aller en France pour recueillir parmi ses amis le prix de sa rançon, en offrant de laisser en gage le chef de S. Mauguille. L'anglais, sachant tout le prix qu'y attachait la famille de Boufflers, consentit à ce voyage. Aléaume recuejllit la somme exigée et alla reprendre la précieuse relique qu'on vénère encore aujourd'hui à l’éghse de Boufflers, dans un reliquaire en forme de bras ‘.

1 Réné de BELLEVAL, Azincourt, p. 271. Le P. ANSELME, Hist. yénéul. NV, p. 78. — Traité sur les œuvres admirables de Dieu le créuleur, par le sisur de Boufflers. Beauvais, Valet, 1621, in- 12 de 1232 pages. Tel est le titre de l'ouvrage fort rare que j’ai consulté à la biblioth. Richelieu. M. Louandre (Biogr. d'Abbecite, p. (7) donue le titre d’une autre édition que je ne connais

238 8. MAUGUILLE ET S. VULGAN.

Au XVIT: siècle, il y avait à l'abbaye de Saint-Michel du Tréport une châsse contenant des reliques des SS. Mauguille, Caïdoc et Fricor. Nous avons parlé de leur origine dans la biographie de S. Caïdoc et de S. Fricor (tome 1, p. 324).

Les reliques de S. Mauguille, sauvées en 1793 par le curé de la paroisse de Saint-Riquier, ont été rendues le 13 septembre 1795 et réunies, comme elles l'étaient déjà au XVII: siècle, à celles de S. Caïdoc et de S. Fricor, que

Lefebvre, auteur de l’ÆHistoire de Calais, suppose, mais

sans preuves, avoir été disciples de S. Mauguille.

RELIQUES DE S. VULGAN.

Le corps de S. Vulgan fut transféré de Monstrelet à l’abbaye de Saint-Valery, probablement à la même époque où celles de S. Mauguille furent portées à l'abbaye de Saint-Riquier. C'est uniquement pour cette raison, qui ne nous parait nullement décisive, que le P. Sülting (de Rihberto, 15 sept.) suppose que S. Vulgan a été moine et peut-être même abbé de Saint-Valery.

Une recognition des reliques, faite à Saint-Valery, en 16%3, par un visiteur de la congrégation de Saint-Maur, énumère de nombreux ossements contenus dans la châsse de S. Vulgan et mentionne un parchemin devenu indéchiffrable par sa vétusté, où l'on distinguait cependant le nom du Saint (Act. Sanct. t. 1, april. p. 16). Ces reliques ont été brülées en 1793.

On conserve à l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville, une partie du bras de S. Vulgan, et un fragment aux Ursulines de cette ville.

pas : Considérations sur les ouvrages du créateur et plusieurs histoires et autres choses mémorables, tant anciennes que modernes, ou Mélanges historiques. Paris. 1608, in-8”.

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