ABBÉ DE CORBIE, ÉVÈQUE DE BEAUVAIS
11 Février, — + 881.
Odon ou Eudes ‘ naquit l'an 801 *, dans le Beauvaisis °. Après s être engage dans les liens du mariage et avoir suivi la carrière des armes où il illustra son nom, il prit le monde en dégoût et en-
1 Odo, Oddo, Hodo, Hudo, Ado, Atto, Hardo: — Oddon, Hodon, Adon. — D. Cocquelin le surnomme Odo Magnus. On le désigne communément sous le nom d’Odon Ie, pour le distinguer des trois évêques du même nom qui occupèrent plus tard le siége de Beauvais. Parmi les Saints ou Bienheureux appelés Odon, on trouve un Chartreux (14 janvier), un prieur de Clairvaux (17 février), un abbé de Bel, en Angleterre (2 juin), un évéèque de Cambrai (19 juin;, un archevêque de Cantorbérv (4 juillet), un abbé de Cluny (18 novembre), un abbé de Cormeryen-Velav, (29 novembre), etc.
? Trithème a commis nne erreur en le faisant vivre à la fin du Xe siecle.
3 Proprium Bellovac. 11 févr. — L’ahbé SABATIER, Vies des saints du diocèse de Beauvais, p. 86. — BRAINNE, Hommes illustres du département de l'Oise, 111, p. 340-341. — Ne pourrait-on pas supposer qu'il naquit à Reuil-sur-Brèche ou à Ansacq (arr. de Clerrnont), où il possédait des propriétés qu'il légua à l'Église de Beauvais” ou bien à Houdainville /Odonis villa) où il avait une résidence étant évêque. Hincmar, dans une de ses lettres, dit en parlant d'Odon . Hodo ex vicina parochia cum decreto canonico fuit electus.
tra à l’abbaye de Corbie ‘. Odon fut l’un des disciples les plus distingués de $. Paschase Radbert, en même temps que le B. Adélard le Jeune, S. Anschaire, S. Hildeman et Warin qui devaient tous faire honneur à un tel maître par leurs vertus, leurs talents et la haute position que leur réservait l'avenir.
En 851, à la suite de discordes intestines dont nous tâcherons plus tard de préciser les causes ?, Paschase Radbert se démit de ses fonctions abbatiales et se retira à Saint-Riquier. Odon venait de terminer son noviciat; mais la maturité de son âge, l'élévation de son esprit, l'éclat de ses vertus et peut-être aussi le prestige qui s’attachait au souvenir de ses exploits militaires, attirèrent sur lui l'unanimité des suffrages *, et le nouvel abbé ramena si bien la concorde dans les esprits que, quelques années plus tard, la communauté rappelait dans son sein $. Paschase Radbert, qui voulut rester simple religieux sous Ia direction de celui qui, nagucres, avait cté son élève.
Pendant son abbatiat, qui se prolongea dix années, Odon assista successivement :
1° Au concile de Soissons (853), qui maintint la déchéance qu'avait décrétée Hincmar, archevêque de Reims, contre les cleres que son prédécesseur
1 M. l'abbé Delcttre (ist. du diocèse de Brauvais, 351) se trompe en disant qu’il fut « élevé dès son jeunc âge dans l’abbaye de Corbie ».
? Voir uotre biographie de S. Paschase Radbert.
# On voit qu'Odon ne succéda point à un «abbé récemment décédé », comme le dit M. Delettre, tbid., p.351,
Ebbon avait ordonnés, après son prétendu rétablissement sur le siége de Reims ;
2° Au concile de Verberie (853), qui rétablit dans ses fonctions Hérimann, évêque de Nevers ;
3° Au synode de Bonneuil (853), que présida Hermenfride, évêque de Beauvais.
Plein de zèle pour les intérêts de son monastere, Odon obtint de Charles-le-Chauve, en 857, le don de Vaillv(Varliacum), localité du Soissonnais déja munie d'un château-fort. Deux ans auparavant, 1] avait reçu du pape Benoit III la confirmation des priviléges de son monastère ‘. Il y est statué que l'élection des abbés sera entièrement libre ; que les biens de la communauté seront exclusivement gérés par elle ; que l’évêque d'Amiens ne pourra en aucune manicre s'immiscer dans l'administration de l’abbaye et qu'il ne pourra pas mème l'aller visiter, sans avoir recu une invitation préalable *.
Une nombreuse flotte de Normands, commandée par le Roi de Mer Veeland, pénetra dans la Somme, en 899, et vint piller Saint-Valery, Saint-Riquier, Amiens et Péronne. Corbie n’échappa point à leurs
1 M. Delettre (loc. cit.) dit à tort qu’il fit à cette occasion un voyage à Rome. Voyez le manuscrit de Caulaincourt, p. 42.
? L’original de ce privilége, qui a été plusieurs fois publié, est conservé dans un étui de cèdre à Ja bibliothèque d'Amiens (n° 526) et a été décrit par M. J. Garnier (Gatul. des manuscrits p. 465). Des fac sumile de ce papyrus ont été donnés par Mabillon (Diplom. p. 436), par la Nouvelle diplomatique (V. 184) et par M. Champollion Figeac Chartes et manuscrits sur Papyrus, feuilles XI et xt1.)
déprédations ; mais Odon, à la tête des vassaux de l’abbaye, sut leur opposer une énergique résistance et paya bravement de sa personne. Quand bien même on oublierait que l'abbé de Corbie était un ancien soldat, on n'aurait pas le droit de s’étonner de cette ardeur belliqueuse, à une époque où les prélats portaient généralement les armes et conduisaient leurs vassaux sur les champs de bataille. Toutefois, 1l y avait alors des religieux d’humeur plus pacifique : nous en trouvons la preuve dans la lettre que le célèbre Loup, abbé de Ferrières, écrivit à son ami Odon pour le détourner de ces coups de main, touten le felicitant de sa victoire ‘.
Hermentfride, évèque de Beauvais, avait été massacré parles Normands, au commencement de l'an 861. C'était Odon qui devait lui succéder *, « Son élévation à l’épiscopat de Beauvais, dit M. de La Fontaine *, ne sefit pas sans difficulté, car on lui opposait comme rival un certain Frimoldus, que l'archevêque de Reims, de concert avec les évèques de sa province, sut éloigner sous prétexte de simonie et d'incapacité. » Ce récit pourrait faire croire à une intrigue électorale, tandis que tout se passa conformément aux règles canoniques qui prévalurent du [X° au XIT° siècle et qui ont été fort bien
1 Epist.112.
? On trouve le nom d'Odon en 858 dans une charte relative au recensement des biens de l’abbaye de Notre-Dame de Soissons. Mais ce diplôme est dépourvu d'authenticité. Gall. Christ. IX, 698.
3 Jlistou'e de Beauvais. |. 270,
exposées par M. Cherruel ! : « Aussitôt après la mort d'un évêque, nous dit-il, le clergé et le peuple envoyaient des députés au métropolitain pour le prévenir. Le métropolitain en donnait avis au roi, et, sur son ordre, nommait un des évêques de la province pour visiteur. L'évêque délégué était chargé de présider à l'élection du nouveau pasteur et de tenir la main à ce que les canons fussent observés.. Lorsque le visiteur était arrivé, il réunissait le clergé et le peuple, faisait liré les passages de S. Paul et les canons relatifs à l'élection des évêques, et exhortait tous les fidèles à suivre ces règles. Pendant trois jours, on se préparait à l’élection par le jeûne et la prière. On procédait ensuite à l’élection, dont l’acte était signé par les principaux d'entre les membres de l'assemblée et envoyé au métropolitain. Celui-ci convoquait tous les évêques de la province pour examiner la validité de l'élection. L'élu ‘était présenté à ce concile provincial et interrogé par le métropolitain sur sa naissance, Sa vie passée, sa promotion aux ordres, etc. On examinait aussi sa doctrine et on lui faisait écrire sa profession de foi. Si l'élection était jugée canonique et l'élu capable, le métropolitain fixait le jour de la consécration. Mais si l'élection était entachée de simonie ou de quelque autre irregularité, elle était cassée par le concile qui DE à l'élection d'un autre évêque. »
Aucune de ces prescriptions canoniques ne fut
s Dict. hist. des inslitutions de la France, au mot ÉVÊQUE.
omise dans la promotion d'Odon à l'épiscopat. Les électeurs du diocèse de Beauvais, réunis sous la présidence d’un visiteur délégué par l’archevêque de Reims, avaient porte leurs suffrages sur un prêtre nommé Frimold ; mais le concile provincial, investi du droit d'examiner le nouvel élu, reconnut qu'il était dénué de lacapacité et des vertus requises pour exercer la charge épiscopale. L'élection provisoire fut donc annulée, et ondut procéder à un autre choix. Le souvenir de $. Hildeman, qui avait fait briller sur le siége de Beauvais les hautes qualités dont l’avait enrichi son séjour à Corbie, fit tourner les yeux vers ce célèbre monastère, pour y choisir un nouveau pontife. Odon, d’ailleurs, n’était pas un étranger pour les électeurs, c'était un enfant du diocèse et on avait pu l'apprécier dans les synodes du Beauvaisis auxquels 1l avait pris part.
Aussitôt que Loup, abbé de Ferrières, eut appris que l'élection de son ami était confirmée, il s'empressa de lui écrire pour lui donner divers conseils sur les devoirs qu'il aurait à remplir. Il lui promit en même temps d'aller l’entretenir de vive voix sur ces importantes matières et le pria de lui faire tenir prêt un cheval à Creil, endroit où il devait quitter le bateau qui aurait remonté l'Oise.
Dés le commencement de son épiscopat, Odon se trouva forcément mêlé aux tristes débats qui eurent lieu au sujet de Rothade IF, évêque de Soissons. Ce prélat avait déposé un prêtre scandaleux, saisi en flagrant délit et convaincu juridiquement.
Le coupable en appela au métropolitain, et Hincmar, Saisissant cette occasion de contre-carrer un suffragant qu'il n’aimait pas, réintégra dans ses fonctions le prêtre condamné et excommunja celui qu'on avait mis à sa place. Rothade s'étant refuse à sanctionner cette injustice, l'archevèque de Reims assembla un concile en 861, au monastere de Saint- Crépin de Soissons, et excommunia Rothade. Celuicise présenta en 862 au concile de Pistes ‘, où assistait Odon, et déclara en appeler au Saint- Siège, droit qui ne lui fut point contesté. Mais Ifincmar s’empressa aussitôt d'assembler un concile à Soissons, où se rendit l’évêque de Beauvais; l’archevêque de Reims déposa Rothade et le fit emprisonner. Quand le pape S. Nicolas I“ eut connaissance de ces faits qui violaient ouvertement les prérogatives du Saint-Siége, 1l ordonna à Hinecmar, sous peine de suspense, de rendre la liberté au prisonnier, de le rétablir sur son siège et de le laisser aller à Rome avecses accusateurs pour que l'affaire fat jugée au tribunal suprème. Hincmar fut contraint de se soumettre; c'est alors qu'il chargea Odon de porter au souverain Pontife une lettre artificieuse où il essayait de justifier sa conduite et les actes du concile de Soissons dont 1l demandait l’approbation ?.
1 Et non pas Pilres, comme le disent MM. Delettre et Sabatier qui parlent aussi d'un concile de Poissy, qui n’a jamais existé. L'origine de l'erreur vient sans doute de ce que M. Ed. de Lafontaine a traduit Pistensi par Poissy. Pistes, localité disparue, était située près du Pont-de-l'Arche (Eure), au confluent de la Seine et de l’Andelle.
2 Lesauteurs de l'Histoire littéraire de la France disent qu’O-
Une lettre du pape Nicolas nous apprend qu'Odon se borna à l'accomplissement matériel de sa mission. Il n’accusa point Rothade, mais il ne le défendit point ‘. Cette réserve fut peut-être d’une sage politique de la part d’un ambassadeur qui voulait tout à la fois ménager les droits de la vérité et l'amitié intime dont l'honorait Hincmar : mais nous devons avouer que nous aurions mieux aimé lui voir prendre le rôle d’un courageux défenseur de l'opprimé et imiter l'exemple qu'avaient donné les archevêques de Trèves, de Milan, de Besançon, d'Arles et de Cologne*. Le souverain Pontife chargea Odon de porter en France plusieurs lettres pour Hincmar, à qui il reprochait de chercher à
don porta les actes du Concile de Senlis que nous n’avons plus aujourd’hui. L'Histoire reste complétement muette sur un concile de Senlis qui aurait condamné Rothade. Une lettre du pape Nicolas parle bien d’un concile secus civitatem Sylvanectis: mais c'est là évidemment une faute de copiste qui a changé Suessionis en Sylruneclis. Voir Actes de la prov. eccl. de Reims, 1, 277; LoxGUEvAL, Hist. de l’église gallicane, liv. xvt, M. VaRiN, Archives de la ville de Reims, t.1.
‘ Cum frater coepiscopus noster Odo nihil accusationis publicæ voluerit a nobis interrogatus ei objicere. — Apud LABBE, Concil, vur, 414.--.Le Propre de Beauvais dit à ce sujet : « Optimus Hincmarum inter et beatum Nicolum magnum papam. pro Rothado Suessionnensi quem triginta episcopi synodali judicio deposuerant, extitit medialor. » Cette dernière expression est peu exacte. On voit qu'Odon se chargea d’un message et non point d'une médiation.
? LABBE, vint, 762. Nous ne partageons pas l'opinion de M. l'abbé Gorini /Défense de l'Eglise, 1, 346), qui tâche d’excuser Ilincmar dans ses démêlés avec Rothade et qui pense qu’en face de documents contradictoires, « sans pierre de touche pour distinguer ceux qui sont de bon aloi, il faut s'abstenir de se prononcer entre les deux prélats »
affaiblir les priviléges de Rome; pour les évêques des Gaules, auxquels il déclarait que Rothade était réintégré sur son siège par son autorité apostolique ; pour Charles le Chauve, auquel il enjoiguait de laisser venir Rothade à Rome; enfin pour : Rothade lui-même, auquel il prodiguait ses consolations paternelles *.
Odon profita de son séjour à Rome pour faire approuver des actes de notoriété publique, destinés à remplacer les anciens titres de l'abbaye de Corbie, qui avaient été détruits pendant les invasions des Normands. Outre cette négociation dont l'avait chargé l’abbé Trasulfe, 1l ft encore approuver par le Pape une espèce de transaction qu’il avait conclue avec Charles le Chauve, relativement aux abbayes de son diocèse. Un grand nombre d’entre elles avaient été détruites par les Normands, et leurs biens territoriaux, restés sans possesseurs, avaient été donnés par Charles le Chauve à des seigneurs laïques, comme récompense des services qu'ils avaient rendus à l’État. Le concile de Meaux, en 845, avait excommunié les injustes détenteurs des biens ecclésiastiques; mais le Roi, prenant parti pour les hommes d'armes, avait refusé de sanctionner ces canons. La sagesse conseillait de transi-
‘ On trouvera ces diverses imissives dans LABLE, Vtt, 392 et 393. Sur l'affaire de Rothade, voir FropoanD, lih. 1, e xxr: lib. ut, e. Xvut et XXI: Laupr, Conril., vi, 755, 783, 1937. — Hanoocuix, V, 558: x, 584, D Bouquer. var, 392; Actes de lu province de Reims, 1, 275; Doruay, Hist. de Soissons, 1, 261; PÉCHEUR, Annal, de l'Égl. de Soissons, 1, 434, 450; l'abbé LoupoT, Vie d'Hincmar.