‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 45 sur 78 · T. HI · texte numérisé non relu

T. HI

ger : c’est ce que fit Odon. Ne pouvant relever les ruines de tous les monastères détruits, il voulut du moins rendre la vie à deux des plus célèbres, Saint- Germer et Oroer :. Il obtint de Charles le Chauve, . qui l’avait en grande estime, la restitution des biens de ces deux abbayes qui, jusqu’à leur future restauration, devaient être appliquées aux besoins de l’église de Beauvais. De son côté, Odon abandonnait au Roila libre disposition des autres biens monastiques ?.

À peine l’évêque de Beauvais était-il revenu en France, que Charles le Chauve le chargea de retourner à Rome pour obtenir l'approbation des actes du concile de Verberie, tenu le 25 octobre 863, où les moines de Saint-Calais avaientobtenu gain de cause dans le différend qu'ils avaient eu avec l'évêque du Mans. Ce fut sans doute dans ce voyage qu'Odon présenta au Pape, de la part d'Hincmar, un traité sur la prédestination.

Hariulfe nous apprend qu’en 866, Odon donna à l'abbaye de Saint-Riquier un os de S. Just, des cheveux et quelques fragments des vêtements de S. Lucien. Ces reliques furent reçues solennellement le 12 juin dans l’abbaye picarde et placées dans la châsse qui contenait le chef de $S. Riquier.

1 Oratorium. Ce monastere, fondé par S. Evrols près des murs de Beauvais, porta aussi les noms de Saint-Paul-lès. Beauvais et de N.-D. de Saint-Paul. Détruit par les Normands en 851, il ne fut reconstruit que vers l'an 1033.

3? Cet acte de confirmation se trouve dans le Gallia christiana, X, Instr. p. 240, ainsi que dans les ouvrages de Louvet (n1, 146) et Loisel (p. 239.)

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Le 3 décembre 868, Odon, de concert avec l’ar. chevêque de Reims et son neveu Hincmar, évêque de Laon, procéda à Quierzy, à l'examen de Ville bert, évêque élu de Châlons-sur-Marne, qui fut déclaré digne de la charge épiscopale ‘

En 869, nous voyons Odon assister à la consécration de Bertulfe, archevêque de Trèves, et au sacre de Charles le Chauve, à Metz, comme roi d'Austrasie. Le pape Adrien IT, qui crut voir léser par là les droits de Louis le Germanique, adressa de vifs reproches aux six prélats qui avaient prêté leur concours à cette politique et les menaça même de les déposer de leur siége. Mais le rétablissement de la concorde s’opéra bientôt entre Charles le Chauve et le Saint-Siége.

Ce fut sans doute en reconnaissance de la conduite politique d’'Odon que Charles le Chauve, en 830, fit don à l’abbaye de Saint-Lucien deson domaine de Luchy (Luciatus), situé dans le canton actuel de Crèvecœur”.

En 870, l'évêque de Beauvais fut un des négociateurs de la conférence d’Aix-la-Chapelle où Charles le Chauve et Louis le Germanique partagerent entre eux le royaume de Lorraine que Lo. thaireI[, mort sans postérité, avait légué à son frère Louis IL, roi d'Italie.

‘ « Il est aussi prouvé dans le Supplément des conciles de France, dit Simon, qu'Odon avait assisté au conc le de Crécyÿ, en 868. » Ce prétendu concile de Crécy, dont d'autres écrivains font Cressy-sur-Serre, n'est autre que celui de Quierzy dont nous venons de parler. — Cf. LABBE. vit; HaRDOUIN, Concil., t. v.

? La charte de donation se trouve dans Loisel, p. 242.

Hincmar, évêque de Laon, s'était aliéné, par son avarice et ses violences, l’affeètion que lui portait naguère son oncle Hincmar, archevêque de Reims. Cité en 870 devant le concile d’Attigny, il parut consentir à se soumettre. Odon rédigea et lui fit signer un acte ainsi conçu : « Moi, Hincmar, évèque de Laon, serai désormais fidèle et obéissant à mon seigneur le roi Charles, ainsi qu'un vassal le doit à son seigneur, et un évêque à son roi. Je rendrai pareïllement autant que je le pourrai, selon les canons et les décrets du Saint-Siége, l'obéissance qui est due au privilége d'Hincmar, métropolitain de Reims. >»

L'évêque de Laon ne tarda point à se rétracter, en disant qu'on lui avait extorqué ses promesses. Aussi fut-il forcé de comparaître en 871 au concile de Douzy, où Odon remit à l'accusé la liste des griefs que le roi avait formulés contre lui,et lut une lettre où le pape Adrien recommandait à l'évêque de Laon de rendre à son métropolitain la soumission qui lui était due. Convaincu de diverses fautes, Hincmar de Laon fut dépose de son siége. Odon, comme les autres évèques, signa une lettre au pape Adrien pour demander confirmation des actes du concile, lettre qui, selon la juste remarque de M. l'abbé Loupot, « cachait sous une forme respectueuse des sentiments qui ne l’étaient pas assez '. »

Ce jugement fut désapprouvé par le pape Adrien IL, non point que cette sentence lui parut injuste,

+ ! Vie d'Ilincmar. Ce remarquable ouvrage a paru d’abord dans les Travaux de l’Académie impériale de Reims, t. XL\VI. année 1870.

mais parce qu'elle avait été prononcée, malgré l’appel que l'accusé avait fait au Saïnt-Siége. Ce concile a été qualifié de brigandage par Sponde, l’abréviateur de Baronius", et jugé beaucoup trop sévèrement par l'abbé Rorhbacher*?. L'appel que l’évêque de Laon avait fait au pape devait-il empêcher un Jugement de première instance? Remarquons d’ailleurs que les Pères de ce concile, en déposant leur collègue, réservèrent formellement les droits du Siége apostolique *.

Une paroisse limitrophe des diocèses de Soissons et de Beauvais (on croit que c'était Villeneuve-sous- Verberie) était réclamée par les deux évêchés,comme partie intégrante de leur diocèse. Rothade souleva un différend à ce sujet, et, à la suite de longues contestations, l'autorité métropolitaine donna gain de cause à l’évêque de Beauvais, en 872.

Vers l’an 874, sur la demande des religieux de . Corbie, Odon reprit pendant un an ou deux l’administration du monastère, dont l'abbé venait de mourir. Ce fut alors qu'il fit construire une église à Huysse, près d'Audenarde, dans le diocèse de Tournai, sur un fondsde terre, ancien domaine de S.Adélard, que le comte Conrad avait donné ou plutôt restitué peu de temps auparavant aux moines de

\ Epitom. Baron. ann 871.

* Hist. univ. de l'Éylise, éd. Chantrel, vi, 544.

3 Salvo per omnia apostolicæ srdis judicio. Cette formule, que nous trouvons dans plusieurs conciles de cette époque est indiquée à tort par le Propre de Beauvais comme étant une maxime spéciale à Odon.

Corbie. Ces religieux considérèrent cet établisse. ment comme nuisible à leurs intérêts".

Après la mort de Louis IT, roi d'Italie (875), Charles le Chauve se rendit à Rome et reçut la couronne impériale des mains du pape Jean VIII. Odon avait accompagné l’empereur dans ce voyage et il fut chargé de porter les lettres que le Souverain- Pontife écrivit aux prélats de Germanie, à l'occasion du sacre qui venait de s’accomplir.

D'après un document dont l'authenticité est contestable, ce fut cette année qu'Odon, sur la demande du Chapitre de Beauvais, constitua les chanoines en une corporation spéciale, avec une mense indépendante de celle de l'évêché, assignée sur les revenus d'un certain nombre de terres ? et qu’il fixa leur nombre à cinquante *. « Jusque-là, dit M. Delettre ”, le Chapitre de la cathédrale formait une communauté régulière dont l’évêque était * le supérieur immédiat : il n'y avait point de distinction entre les biens du Chapitre et ceux del'Évèché : on ne connaissait que les biens de l'église cathédrale; c'était un fonds commun destiné à subvenir aux besoins de la communauté, à l'entretien des édifices

1 Ecclesiam Hustiæ Corbeiensibus obnoxiam in episcopatu Tornacensi extruxit — Gall. christ., 1x, 699. Voir MaABILLON, Ace. SS. O. S. Ben. Vita Adulhardi, p. 307.

En voici les noms: Burcinas (Bury ou Boury?), Pretiosas (Précy-sur-Oise?) Velena (Vellennes), Laversiuno (Laversines), Frotmaro curte(Frocourt) Hilgui (Heiïlles), Carnbariaco (Cambronne).

8 On trouvera le texte de cette constitution dans les Actes de la province de Reims, 1, 448 ; dans le Gallia christ., x, Instr. P. 242 ; dans les Conciles de Labbe, 1x, 278. etc

* Hist. du dioc. de Beauvais, 1, 361.

et à l’acquit des fondations pieuses. L'évêque, dont les devoirs l’appelaient souvent au dehors, était remplaté auprès de la communauté par un ecclésiastique qu'il investissait de son autorité; mais cette autorité déléguée ne rencontrait pas toujours la soumission désirable, peut-être aussi donnait-elle lieu à de justes plaintes : le Chapitre qui concourait à l'élection de l’évêque voulait sans doute aussi choisir celui qui devait le diriger en l’absence du prélat. Ce qui nous porterait à croire qu'il en était ainsi, c'est qu'Odon consultait Hincmar sur la conduite à tenir envers quelques moines de son diocèse qui méconnaissaient son autorité ‘. Le Chapitre présenta donc une requête à l’évêque, à l'effet d’obtenir que les propriétés léguées à l’église pour l'entretien des chanoines fussent exactement spécifiées et exclusivement affectées à leur destination, et demandait en outre que le nombre des chanoines fut fixé, afin que le personnel de la communauté ne pût être augmenté ni diminué arbitrairement.

Avant de rien statuer sur cette requête, Odon voulut prendre conseil de ses collègues dans l'épiscopat. Le métropolitain et ses suffragants s'étant montrés favorables à la demande des chanoines, l’évêque de Beauvais rendit une ordonnance qui spécifie les propriétés qui appartiendront désormais au Chapitre

1 FLopoarD, Hist. ecel., 1. r1, c. 23. L’argument de M. Delettre aurait une toute autre valeur si Odon s'était plaint, non pas de quelques moines, mais de quelques chanoines. — Faut-il voir une trace de ces dissensions dans l’article 8 du concile de Ponthion tenu en 876 : « Sacerdotes sint subjecti episcopo proprio secundum canonicam auctoritatem, nec per coutumaciam ab eorum potestate dissiliant. » 0

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de sa cathédrale et fixe à cinquante le nombre des chanoïnes : ce nombre ne pourra être dépassé qu'autant que les propriétés canoniales viendront a s’accroître dans la suite. Cette ordonnance, approuvée par le concile provincial ét sanctionnée par l'autorité du roi, rendit le Chapitre propriétaire et lui donna une existence civile qu'il n'avait point encore eue jusqu'alors ‘, »

Odon prit une part tres-active au concile de Ponthion {876}, où Charles le Chauve s'efforça en vain de faire reconnaître sans restriction la primatie d'Anségise, archevêque de Sens, faveur personnelle qu'il avait obtenue du pape Jean VIII.

« Nous vous faisons savoir, écrivait ce pontite, que pour nous décharger d'une partie des soins que nous donnent les affaires ecclésiastiques de la Gaule, nous avons établi pour notre vicaire, notre frère Anségise, archevêque de Sens, avec pouvoir d'’assembler des conciles quand le bien de l'Église le demandera et de régler en notre nom les affaires oc-

‘ Les auteurs du Gellia cherésticiess 1X, 500, mettent en doute authenticite de cet acte, parce que la plupart de ses sisnataires étaient morts avant l'année dont il est daté (873), et qu'il parait difficile d'admettre que la vie commune de l'Évèque et du Chapitre ait cessé à une époque si reculée, où l’on ne trouve point d'exemples d’une dotation déterminée pour les chanoines, eu dehors de la mense épiscopale, I faudrait en conclure que cctte pièce n'est pas d'Odon et qu'on l'aurait fabriquée bien plus tard avec de fausses signatures « Si on ti-nt celte ordonnance pour authentique, dit M. Delettre, il faut reconnaitre que les auteurs qui l'ont copiée se sont mépris sur le nom des signataires, ou bien que la concession dont il s’agit ayant été faite au Chapitre par le prédécesseur d'Odou, a Cté ensuite adoptée par cc dernier et par Jui soumise à Ja sanction du Roi.»

currentes ‘. » Cette lettre fut lue à la premiere session du concile de Ponthion; les évèques déclarèrent qu'ils obéiraient aux ordres du Pape, suivant les canons, et sans préjudice des droits des métropolitains ; mais, quels que fussent les efforts de l’empereur et des deux légats du Saint Siéce, ils ne consentirent Jamais à reconnaître sans réserve la primatie de l’archevèquede Sens. Sur neuf archevêques, quarante etun évêques et cinq abbés, il ne se trouva qu'Odon et Frothaire, archevèque de Bordeaux ?, qui adhérèrent complétement aux instances de Charles le Chauve: à la dernicre session, Odon essayva de revenir sur cette affaire en lisant quelques articles qu'il avait rédivés avec Anségise et les légats sans la participation du concile. L'annaliste de Saint-Bertin qualifie ces propositions sévèrement, en disant qu'elles sont contradictoires entre elles, sans utilité, dépourvues de raison et d'auturité ‘. Le concile invoqua les règles traditionnelles qui régissaient l'Église de France et s'en tint à sa décision antérieure qui respectait tout à la fois les droits des métropolitains et l'ordonnance du Saint- Sicge. Anségise devint primat des Gaules et de la

MNIKMOND, Council. quli, p. 422.

On prétend ane Frothaire cherchait à complaire à Charlie; le Chauve pour obtenir le siéue de Bourses, attendu que sa ville épiscopale était toujours intestée par les Normands. Frothaire avait été le sent évéque, au concile de ouzv. qui refusa d'ajouter à la condamnation d'IHincmar cette devise : Sauf en tout le jugement du Soint-Siige.

# Sine conscientia svnodi dictata, inter se dissona et nullam utilitatem habentia, verum et ratione et auctoritate carentin — arnal. S. Bert., apud DUcuHEsNE, 11, 404

Germanie : mais ce ne fut guère qu'un titre honorifique qui s'éteignit avec lui !.

Charles le Chauve, en 877, avant son départ pour l'Italie, désigna Odon pour être l’un de ses exécuteurs testamentaires et l’un des conseillers de son fils ainé, Louis le Bègue, quand il monterait sur le trône. L'année suivante, 1l assistait à Troyes au sacre de Louis le Bègue, qui ne devait pas longtemps réuner. Tombé gravement malade, en 839, il se fit transporter à Compiègne ; là il remit à Odon et au comte Albuin sa couronne, son épée et les autres insignes de la royauté, pour les porter à son fils Louis IIT, et les chargea tous deux de veiller à son couronnement. Mais dés que Louis le Bègue eut rendu le dernier soupir, Odon et Albuin remirent les insignes royaux entre les riains du chambellan Théodoric et s'empressèrent de regagner chacun leur demeure *. Ainsi, 1ls n'osérent pointaccomplir les dernières volontés du roi, sans doute parce qu'il n'avait point fait de partage authentique et légal entre ses deux fils adolescents et qu'ils connaissaient les dispositions des principaux seigneurs à profiter de cette circonstance pour faire revivre le droit d'élection dont ils avaient Joui sous les derniers rois MérOVINLIeNs ‘.

1 Voir THoMassiN, Discipline de l'église, part. t, liv.1, ch. xXxXx11E, n° 3,

? Audientes autem Odo et Albuinus illum(Ludovicum) esse defunctum, quæ portaverant Theodorico camerario dederunt et cum festinatione reversi sunt. — Annal. Bertin.

# Bucelin (Annal bencd., part. 1, p. 1069) se trompe en disant qu'Odon porta les insignes à Louis IT: Cocquelin commet une bien plus grande erreur en supposant qne Louis le Begue s'en

Le dernier acte de la vie publique d'Odon paraît être la réception des reliques de $. Vaast que les religieux d'Arras allèrent abriter une seconde fois dans l'enceinte de Beauvais (881), où le courageux évèque, quelques années auparavant, avait victo-

.rieusement repoussé les pirates du Nord, qui, sous la

conduite de Rollon, ravagement la Picardie.

Pour compléter ce que nous avons dit des actes publics de l’évêque de Beauvais, nous ajouterons qu'il assista aux conciles :

1° De Pistes (862), où il souscrit un acte relatif aux monastères de Saint-Denis et de Saint-Martin de Tours ;

2. De Pistes (864), où il signe la confirmation des biens de l’abbaye de Saint-Germain d'Auxerre ;

3. De Verberie (866, où il souscrit un privilége accordé à l’abbaye de Saïnt-Vaast d'Arras ;

4. De Soissons (866), où les clercs de Reims, ordonnés par Ebbon,furent relevés de l’excommunication et rétablis dans leurs fonctions ;

9. Du monastère de Saint-Pierre-en-l'Isle (861), où futsacré Jean, évèque de Cambrai;

6. De Troyes (857), où ilsigne l’acte de confirmation qui rend à l'abbayede Saint-Vaast la Jouissance de plusieurs terres situées dans le diocèse de Beau- VAIs ;

7. De Verberie (869", relatif aux accusations portces contre Hincmar, évêque de Laon ;

8. De Troyes (878), que présida le pape Jean VIII. rapporta à Odon pour le choix de son successeur : « Voluit que

eurn in suum successorera admitti ad quem ca regia insignianoster Oddo referret. »

Nous avons parlé plus haut de divers autres conciles auxquels Odon prit part. Il en est peut-être d'autres où 1l figura, mais où l'absence dessouscriptions, dans les fragments qui nous en restent, ne permet pas de formuler une affirmation.

L'étude attentive et impartiale que nous avons faite de tous les documents qui concernent Odon ne nous a point fait découvrir en lui quelques-uns de ces caractères spéciaux de sainteté qui brillent dans la plupart de ceux qui sont honorés du culte des saints. Nous ne savons presque rien de sa vie intime, ni par l'histoire, ni par la tradition, et nous ne pouvons le juger que par ses actes publics. Quelques historiens l'ont accusé d'être ambitieux ‘, mais c'est laun reproche vuluaire qui pourrait s'adresser à tous les prélats de cette Gpoque qui se sont immisces dans les affaires de l'État. Odon nous paraît avant tout avoir été un politique habile, un diplomate avisé, plein de modération et surtout de prudence. Dans certaines circonstances délicates, ilsuts'effacer et s'abstenir. Ainsi, dans l'affaire de Rothade, il ménase son métropolitain en gardant une sorte de neutralité; quand Louis le Bègue le charge de la périlleuse mission d'assurer la couronne à son fils aîné, iln'assume point la responsabilité d'une démarche dont il pressent toute la gravité. À une époque où il y eut tant de conflits entre la papauté, la royauté et l'épiscopat, il sut conserver l'estime et la faveur des papes et des rois, aussi bien que de son métropolitain Hinemar dont le cardinal Bona

UDE La FoxTante, fief, de Drauvais. 1, 274.

S. ODOX, ABBÉ DE CORBIE. J0I a dit qu’il serait difficile de définir ce qui prévalut en lui du bien ou du mal”.

Cet éminent Pontife charge Odon de missions importantes, le consulte sur une foule d'affaires, et lui tient dans ses lettres un langage plein de confiance et d’afection. D'autre part, le pape $. Nicolas [°° fait le plus grand cas de l'évêque de Beauvais, comme on peut le voir dans les lettres qu’il adresse a l'abbé Hubert, frère de la reine Teutberghe, à Rothade, évêque de Soissons, et aux fils de Charles le Chauve *. Les princes l’admettent dans leur inti. mité, le chargent de leurs nésociations et en font un des conseillers de la couronne, faveurs que reconnaît Odon par un dévouement absolu. Les écrivains contemporains vantent ses mérites ; Flodoard nous dit que les princes témoignaient leur respect pour ses remarquables vertus en se levant de leur siège quand ils le voyaient arriver *. Le chroniqueur Aimoin constate son érudition et l'autorité de ses paroles; l’auteur du récit de la translation de S. Vaast à Beauvais nous dit quelle place distinguée il tenait à la cour *. Ces divers témoignages nous montrent

1 L'abbé Gorini, dans sa léf.nse de L'Église, est le premier écrivain qui ait entrepris une réhabilitation d'Hinemar qu'il considere comme ayant été injustement jngé, non-sculement par MM. Arnpère, Guizot, Le Bas, etc., mais par tous Îles écrivains ecclésiastiques, soit gallicans, soit jaunsénistes, soit romains. M. l'abbé Loupot a publié récemment une Vie d'flinemar où l'auteur nous semble avoir mesuré judicieusement le bläme et lélore,

? Sanctissimus frater et coepiscopus meus Odo.

3 Propter egregias virtutes ei principes assurgere consueverant.

# Gloriosissimus in palutio, Duin Kurolus vicit. — Apud MaBiLLox, Act. SS. Ben. v, Gi).

Là

qu'Odon tint un des premiers rangs parmi les évêques du IX° siècle qui exercérent une si grande influence sur les destinées de la France: « Et rien n’était plus juste, a dit M. Michelet ‘, car eux seuls savaient et pouvaient encore mettre quelque ordre “dans le désordre absolu où se trouvait le pays. »

M. l'abbé Sabatier, s'inspirant du Propre de Beauvais, insiste sur le dévouement tout spécial qu'Odon aurait montré pour les droits du Saint- Siége : « Il y a, dit il, dans la vie de ce grand évêque, un point qui mérite surtout de fixer notre attention : nous voulons parler de sa profonde vénération pour le souverain Pontife et de l'empresse= ment qu'il mettait à le consulter dans les affaires importantes ; il usait de toute son influence nonseulement pour que l'Église de Beauvais montrât ‘au Pape une fidèle soumission, mais pour que le roi, le métropolitain et tous ses collè ues fussent dansla même dépendance du Vicaire de Jésus-Christ. Odon comprenait que la force de l'Église réside surtout dans son indivisible unité, et que se séparer du chef, c'est préparer la ruine et la dissolution du corps tout entier : aussi le vit-on, lorsqu'Anségise, prêtre de Beauvais et abbé de Saint-Michel, fut placé sur le siège de la métropole de Sens et revêtu des fonctions de légat apostolique, s'unir à lui pour

‘ Hist. de France, 1, 383 — Remarquons toutefois que M Michelet a exagéré l'influence des évèques en les représentant comme les maitres du roi et de l’État sous le règne de Charles le Chauve. Voir à ce sujet l'abbé Gorixt, Défense de l'Église, t. IIT, p. 307.

3 Vie des Saints du diocèse de Beauvais, p. 87.

défendre dans les Gaules la primauté du Pontife romain. S'il était appelé à donner un avis de vive voix ou par lettre, il ne manquait pas de dire ou d'écrire avec une pieuse réserve: « sauf en tout le Jugement du Saint-Siége apostolique ». Il avait pour la Chaire de Rome un si grand respect, il la défendait avec tant d'ardeur et d'éloquence que le pape Nicolas [* l'appelait son frère très-saint et tres-fidèle ami. » !

Nous croyons que cet éloge spécial est fort exagéré et ne peut se justifier par les faits, dont nous n avons omis aucune particularité. Nous ne voyons nulle part qu'Odon ait contre-carré les opinions d'Hincmar qui, jaloux de ses droits de métropolitain, a blessé souvent les prérogatives du Saint- Siége. Il prit part à divers conciles dont les décisions furent blämées par le Pape. C'est seulement dans l'affaire de la primatie d'Anségise qu'Odon se sépare d'Hincmar et de tous ses autres collègues dans l'épiscopat. M. Delettre ‘ a fort bien montré que l’évêque de Beauvais était forcé d'agir ainsi par ses antécédents.

« Il avait accompagné le roi à Rome et avait assisté à son sacre ; il avait acquiescé à la demande faite pour qu’un primat füt établi en France; il avait été chargé par le Pape de porter les lettres qu'il écrivait aux archevêques et évêques de la Germanie à l'occasion du sacre de l’empereur ; il était donc tout à la fois l’homme du Pape et l'homme du Roi dans toute cette affaire, etil ne pouvait opiner autrement qu'il l'a fait. »

1 Op. cit. 1, 365.

Nous ajouterons qu'il ne faut pas oublier que c'est Charles le Chauve qui avait sollicité et obtenu : cette faveur personnelle pour Anségise, aux négociations duquel il devait la couronne impériale, et qu Odon, en demandant la reconnaissance pure et simple de cette primatie, sans aucune réserve pour les droits métropolitains, exagérait la portée de l'acte du Saint-Siège, pour se conformer aux désirs très absolus de l'empereur. Il est certain que la papauté n'attacha point beaucoup d'importance à cette primatie ; ; car le pape Jean VIIL écrivant en 818, à cinq archevêques de France, ne place le ni nom d’'Anségise qu'après celui d'Hincmar.

S1 lu conduite d'Odon, partagée uniquement par l'archevèque de Bordeaux, était considérée comme un acte de dévouement à Ia primauté du Saint- Siège, il faudrait dire qu elle a été méconnue par les cinquante-trois autres prélats qui assistérent au concile de Ponthion, ce qui n'est nullement admissible.

L'institution de cette primatie sans réserve, entre les mains d’Anségise, créature dévouée de Charles le Chauve, aurait mis toutes les affaires ecclésiastiques sous la dépendance de l'empereur ; il y aurait eu presque un second Pape résidant en France, selon l'expression du chroniqueur Odoran Les intérêts du Saint-Siége, aussi bien que ceux de l'Église de France, auraient donc été lésés par ce projet de Charles le Chauve, dont les Pères du

1 Secuidus papa uppelluri imoeruit. — Chron. ODborax, apud Migne, Patrol, lat., t. XL, p. 771

$. OUON. ABBÉ DE CORBIK. 305

concile de Ponthion, plus perspicaces que l'évêque de Beauvais, pressentirent les funestes conséquences. |

Odon mourut en l’an 881 !, âgé d'environ 80 ans, le 11 février, selon l'obituaire de Saint-Pierre de Beauvais ; le 28 janvier, d’après le nécrologe de Corbie. Il légua à l'Église de Beauvais les biens qu'il possédait à Ansacq et à Reuil-sur-Bresle, à la condition qu’on prierait pour lui, pour son père et pour sa mère, Odon fut inhumé au monastère de Saint-Lucien, dont le patron était honoré par lui d'un culte spécial : car il lui avait dédié une église à Houdainville, dont le nom (Odonts villa) indique assez que ce fut une résidence de ce célèbre évêque *.

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