‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 61 sur 78 · RIBERT · texte numérisé non relu

RIBERT

en grès, recouvert d’une voûte en maçonnerie; il y «a quatre cents ans, dit-on, que cette source est ainsi clôturée. Une petite image du Saint est suspendue au mur; elle est cachée sous une forêt de rubans et de chapelets.

a Cette fontaine est visitée tous les jours et plusieurs fois par jour. Pendant la Révolution, on voulut l'interdire : la ferveur redoubla en raison des obstacles. Le jour, on chassait les pèlerins à coups de bâton : ils y reveuaient la nuit. Nous croyons pouvoir affirmer que la sainte intervention de l’Église ne pourrait arrêter ces populations simples et crédules.

a Avouons-le, toutefois, la vénération que l'on porte à cette source sacrée, nous paraît avoir quelque fondement dans l’histoire et dans la tradition. Sans rechercher si elle appartient à ces sources sacrées des païens, que S.Ouen et S. Eloi faisaient combler à leurs peuples, nous pensons que S. Ribert, chorévêque et missionnaire apostolique de nos contrées, qui, d'après les martyrologes, a évangélisé l’antique mansion de Charles-Mesnil, a dù baptiser les premiers chrétiens dans cette eau devenue respectable pour ces populations. On sait, d'ailleurs, que ces saints ermites, que ces baptistes de la loi nouvelle aimaient à se retirer au bord d'une onde solitaire, à l'ombre des bois, pour s'y délasser de leurs travaux apostoliques. C'est là que les peuples venaient les trouver, comme autrefois ils allaient trouver Jean au désert.

a C'est à ce point de vue que nous avons considéré la Baignerie de Charles-Mesnil; c'est ainsi que nous l'avons saluée comme un des premiers monuments de la religion de Jésus-Christ duns nos contrées sauvages. Pourquoi faut-il que les pas de nos premiers apôtres soient ignorés de leurs disciples? Et comment s'est-il fait qu'une solitude de mort entoure aujourd'hui ce premier sanctuaire de vie? »

La tradition prétend également que S. Ribert a évangélisé les environs de Quiévrecourt et de Torcy-le-Grand. Dans cette dernière localité se trouve une fontaine, très vénérée des habitants, spécialement le jour de la fête de

416 S. RIBERT,

S. Ribert, c'est-à-dire le dimanche qui suit le 15 septembre. a Ce jour-là, dit l'abbé Cochet (op. cit. p. 390), ils vont en procession solennelle à la fontaine où S. Ribert baptisa leurs aïeux. Elle est située dans la forêt, sur le penchant de la colline, en face de l'église de Torcy-le- Grand. Un sentier y conduit les pèlerins. Là affluent, de plus de trois lieucs à la ronde, les malades et surtout les fiévreux ; ils ne manquent jamais de faire leur prière devant la fontaine et d'y boire de son eau dans une tasse de terre; trois tasses y sont toujours en permanence. La fontaine est ombragée par trois chênes sur l'un desquels est appliqué un tronc: le pied de cet arbre est entouré d'une centaine de harts ou liens de bois que les pèlerins attachent à l'arbre comme pour y lier leurs fièvres. Une petite tonnclle, faite de chèvre-feuille et de coulrier, recouvre la fontaine coinme d'une niche; une croix de bois en annonce l'entrée : c'est tout l'ornement de ce temple primitif, digne de ces âges apostoliques où le moine Augustin réunissait les Bretons sous un berceau de verdure. »

ICONOGRAPHIE

A Quiévrecourt, une statue représente S. Ribert, avec la couronne monastique, portant la crosse cet vêtu d'une chape.

M. l'abbé Decorde canton de Veufchatel, p. 195) dit que sa légende est représentée dans cette église sur une boiserie sculptée du XV° ou XVI: siècle. Nous n'avons pu obtenir aucune description de cette sculpture : mais nous avons lieu de croire qu'elle n'a aucun rapport avec la vie complétement ignorée de S. Ribert.

£ ABBÉ DE CENTULE.

26 Avril. — + 645.

Riquier ‘ naquit dans la seconde moitié du vrsiècle * à Centule, bourg du Ponthieu, qui devait un jour porter son nom. Alcuin, le plus ancien biographe de notre Saint, nous dit que ce n’est point tant par la noblesse de sa naissance que par la pureté de ses mœurs qu'il était recommandable, et que sa Jeunesse, écoulée dans les occupations champêétres, donnait déjà quelques présages de sa sainteté

future ?. Ces renseignements peu précis, ont été

* Richarius, Ricarius, Richerus.— Ricquier, Rikier, Ricq, Richer, Richier, Richaire. — Baronius a confondu notre Saint avec un personnage du même nom que Dagobert”chargea d’une ambassade, en 640, auprès du roi des Esclavons.

? Aucun document ne précise la date de sa naissance : ce qu i n'empêche pas Dominique de Jésus d’articuler celle de 544 ; M. Gilbert, celle de 570, etc.

? Non tam nobilibus juxta seculum parentibus ortus quam moribus honestus, et omni probitate devotissimus, ita ut in rustica vita quædam præsagia futuræ sanctitatis gererel, — Hariulfe, citant Alcuin, lui fait dire : laïica vita.

T. ul 27.

interprétés bien différemment. Quelques écrivains", frappés sans doute de l'expression ruslica vila, ont cru que les parents de notre Saint étaient d'obscurs artisans, des ouvriers agricoles. La vie rustique n'est nullement exclusive de la noblesse, et l’ensemble du texte d’Alcuin nous paraît donner l'idée de ce que nous appelons aujourd'hui un gentilhomme campagnard. Nous verrons plus tard que Riquier donna la liberté aux serfs de son domaine : nous devons en conclure qu'il appartenait à une famille noble et riche. C’est d’ailleurs ce que nous attestent Enguerran * et Angilbert *.

Le chroniqueur Hariulfe fut le premier qui commença à sortir des bornes de la vérité, en exaltant la noblesse de saint Riquier. Un interpolateur d'Alcuin, que nous aurons souvent occasion de citer, se chargea d'inventer une généalogie bien détaillée, que Malbrancq a reproduite avec quelques modifications *. Selon eux, lorsque Clovis eut

4 Yepez, Rumet, Devérité, Baillet, Butler, etc.

3 In quo nobilitas generis nec sola refulsit, dit Enguerran dans sa Vie métrique de S. Riquier.

3 Stemmate præcelso, quem Centula protulit ista, dit Angilbert dans l'inscription qu'il composa pour la châsse de S. Riquier.

+ On a attribné cette invention généalogique à Malbrancq, sans doute parce qupn ne la trouve pas dans le texte de l’interpolateur d’Alcuin, tel qu’il a été publié par Mabillon (Act. SS. Ben. t. 11, 197). Mais Dominique de Jésus, dans sa Monarchie sainte, publie une Vie de S. Riquier d’après un manuscrit qu’il a vu à Noyon. Partout, c’est la traduction de la Vie interpolée : or, il donne la généalogie comme extraite du même manuscrit. Ce qui paraît appartenir en propre à Malbrancq, c'est la substitution de Maurienne à Berthilde et la prétendue demi-fraternité de S. Riquier et de S. Honoré. Nous avons fait remarquer (tome nt. p. 39) combien cette parenté est improbable.

embrassé le christianisme, plusieurs chefs francs qui ne voulurent point suivre son exemple, seretirèrent avec Ragnacaire dans le nord de la France, entre la Somme et la mer. Ragnacaire, frère ou cousin de Clovis après avoir épousé Berthilde, fille de Rinuth, roi de Danemark, ravagea tellement nos contrées qu'il souleva les populations contre lui et fut massacré. Clovis donna à Berthilde le domaine du Ponthiett qu'avait usurpé son mari ; il fit baptiser et élever à sa cour Alquaire, fils de Ragnacaire et de Rinuth ‘, et plus tard il lui donna de vastes pays situés au nord de la France. Alquaire épousa Damiane, fille du roi de Bourgogne et nièce de la reine Clotilde. C’est de ce mariage que serait issu S. Riquier.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter cette fabuleuse invention , adoptée par un certain nombre d'écrivains *. La source dont elle émane suffit pour lui enlever toute espèce de crédit.

Nous avons raconté aïlleurs * comment S. Riquier, vers la fin du vr'siècle, offrit une courageuse ‘ hospitalité à deux missionnaires Irlandais, Caïdoc et Fricor, que les habitants de Centule avaient accablés d’injures et de mauvais traitements, et comment

- les pieuses exhortations de ces hôtes amenèrent la conversion de Riquier. Dés lors ce fidèle serviteur

1 D'après Malbrancq, Maurienne aurait été la femme de Ragnacaire et mère d’Alquaire. Elle aurait ensuite épousé Aymeric, - et S. Honoré serait issu de ce second mariage

2 JEAN DE LA CHAPELLE, le P. IGNACE, FROMENTIN, DE COURT, SIMON MARTIN, DOMINIQUE DE JÉSUS.

3 Tome 1. p. 318.

de Dieu s’adonna nuit et jour à l’oraison et se livra à des jeûnes prolongés qu'il interrompait seulement le dimanche et le Jeudi, ne mangeant alors que du pain d'orge, pétri avec de la cendre, et ne buvant que de l'eau pure, souvent arrosée de ses larmes ". Ayant reçu de ses hôtes l’habit monastique, il s’associa bientot à leurs prédications dans le Ponthieu.

Un interpolateur du xr siècle ne s’est point contenté de charger le texte d’Alcuin de quelques additions d'Hariulfe : il y a inséré des récits évidemment fabuleux sur deux voyages de S. Riquier à Rome, le premier, sous le pape Jeun 1I (533-535) qui l'aurait baptisé ; le second, sous Sylvère (536- 540) qui l'aurait sacré évêque et patriarche d'Occident. Le même auteur, consignant les rapports certains de notre Saint avec Dagobert (628-638, commet donc un anachronisme d'au moins un siècle. Nous ne rapporterons pas ici ces récits mensongers : mais comme ils ont parfois inspiré l'iconographie du moyen-âge et qu ils ont été accueillis plus ou moins complétement par plusieurs écrivains *, nous ana-

! Certains hagiographes paraissent avoir voulu rapprocher leurs héros du divin type du christianisme, en exagérant la longyeur de leurs jeûnes. Sainte Glossine, abbesse à Metz, et Sainte Euphrasie, de Constantinople, auraient passé parfois toute une semaine sans prendre de nourriture; S. Siméon Stylite aurait vécu les quarante derniers carèmes de sa vie sans boire ni manger ; le B. Albert, patriarche de Jérusalem, aurait fait un jeûne non interrompu de vingt-deux ans, etc.

* JEAN DE LA CHAPELLE, le P. MALBRANCQ, DOMINIQUE D& Jésus, SIMON MARTIN, DEVÉRITÉ, etc.

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