RidoieR
lyserons dans des notes toutes les additions de l’interpolateur ‘.
Dès qu'il fut ordonné prêtre, Riquier se mit à prècher la parole de Dieu dans sa province natale, où le paganisme comptait encore de nombreux adhérents. Ses exhortations portaient d'autant plus
1 Voici ce que raconte l’interpolateur. Le père de S. Riquier fit plusieurs pèlerinages à Rome : une fois, qu'il jy retournait, son jeune fils lui demanda naïvement quelle réception lui faisait S. Pierre ? — Les saints, lui fut-il répondu, ne communiquent pas si familièrement avec les hommes. — Quant à moi, dit l'enfant, si je vais jamais à Rome, je ne veux point en partir sans voir le prince des Apôtres et sans lui parler. — Quand Riquier eut été converti par les missionnaires irlandais, il voulut accomplir le désir de sa jeunesse et partit pour Rome en riche équipage. Ayant rencontré des pauvres en chemin, il leur distribua, en l’espace detrois jours, tout ce qu'il avait reçu de son père pour subvenir aux frais de ce long pèlerinage. Vers la fin du troisième jour, Riquier, qui n'avait plus ni chevaux, ni vêtements, rencontra providentiellement le duc de Germanie qui le reconnut pour son parent et lui fournit abondamment de quoi poursuivre son voyage. Le pape Jean IT, surnommé Mercure, fut averti de l’arrivée du pèlerin par une voix céleste qui lui cria : « Lève-toi, assemble ton clergé et vas au-devant d'un vénérable Franc, vrai serviteur de Jésus-Christ, dont le nom doit devenir célèbre dans tout l’univers. Jean II reçut Riquier avec de grands honneurs, en lui prédisant qu’il remplirait un rôle important dans l'Église. Il lui conféra le baptème sur les fonts de Saint-Jean de Latran et, huit jours après, lui donna la confirmation et la tonsure cléricale.
S. Riquier, voulant réaliser le rêve de sa jeunesse, se rendit, d’après le conseil du Pape, auprès d’un ermite, vivant à l’embouchure du Tibre, qui le conduisit à une chapelle célèbre par les apparitions de S. Pierre. Après une nuit passée en prières, Riquier, qui s'était endormi, vit lui apparaître le Prince des Apôtres, en reçut le baiser de paix et, en même temps, des clefs, symbole du pouvoir de lier et de délier. Le Pape, informé de cet événement, ne voulut point cependant conférer immédiatement les saints ordres à Riquier, à cause de son jeune âge; mais après
de fruits qu'il pratiquait toutes les vertus qu'il enseignaïit. Miséricordieux envers les pauvres, il leur distribuait ses revenus et les aumônes quil recueillait pour eux. Animé d’une compassion agissante envers les indigents, les pèlerins, les veuves, les pupilles et les orphelins, il pouvait dire comme le saint homme Job : « J'ai été l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux et le père des pauvres. » (xx1x, 15.)
Loin de redouter le contact des lépreux et de ceux qui étaient atteints de l’éléphantiasis, il ne craignait point de les embrasser et de se laver dans l’eau où on les avait baignés, eau qui, au lieu de
lui avoir fait présent de diverses reliques, il le congédia en lui enjoignant de revenir quelques années plus tard.
En retournant à Centule, Riquier rencontra dans la vallée de la Somme, à Arleux (Hasloas, lieu détruit du canton de Bray), un jeune enfant qu’on venait de retirer de la rivière où le diable l'avait précipité. Ressuscité par le serviteur de Dieu, le noyé se leva en déclarant que, gräce à la prière de Riquier, un jeune enfant plus brillant que le soleil l'avait tiré du royaume des ténèbres, dont les suppôts l’avaient suffoqué. Le thaumaturge baptisa non seulement l’enfant qu’il venait de sauver, mais encore toute sa parenté dont la reconnaissance éclata envers l’abbaye de Centule par le don d’une propriété.
S. Riquier ayant trouvé son père en proie à une fièvreviolente, le guérit par un signe de croix et en obtint bientôt la permission d’entrer dans les ordres. Le château paternel fut converti en monastère. Les évèques de la province déterminèrent le nouvel abbé à recevoir la prêtrise, de Flavius, archevêque de Reims (ce prélat était mort en 536 !). Le Pape Sylvère, qui régnait (536-540) quand Riquier retourna à Rome, lui conféra . l’épiscopat, avec des pouvoirs pour tout l'occident de la France, en sorte qu'il put, dans ses lointaines excursions, administrer le baptème et la confirmation : c’est ce que fit S. Riquier, en dépassant même les limites qui lui étaient imposées, puisqu'il est dit qu'il évangélisa, non seulement l’Aquitaine, la Bourgogne et a Bretagne, mais encore la Hongrie, l'Allemagne et la Saxe.
. Jui communiquer la contagion, contractait alors une vertu spécifique.
Usant à propos d’indulgence ou de sévérité, S. Riquier savait au besoin briser l’orgueil des pécheurs endureis. Ce zèle ardent, que ne pouvaient refroidir ni la lassitude n1 la flatterie, lui conquit bientôt dans son pays l'estime et l'admiration. Il n'en profita que pour faire mültiplier les aumônes qu'il employait au rachat des serfs et des captifs.
Alcuin ne nous donne point de renseignements précis sur l’époque où fut érigée l’abbaye de Centule. L'interpolateur place cette fondation aprèsle second voyage à Rome et nous dit que Riquier construisit, dans son pays natal, une grande église dédiée à la sainte Vierge, et qu'illa peupla de moines. Si, comme le prétend Hariulfe, S. Riquier prit l'habit religieux aussitôt après sa conversion, on pourrait rejeter jusqu'à l’an 622 la première origine de l’abbaye. L'opinion la plus générale est pour l'an 625 '. Quelques auteurs se prononcent pour 630, 634 et même 638. Nous laissons l’élucidation de cette question chronologique à M. l'abbé Hénocque, le futur historien de notre célèbre abbaye picarde.
Dévoré par le désir de sauver les âmes, $. Riquier passa en Angleterre où 1l convertit beaucoup d'infidèles et racheta un bon nombre de serfs. On rapporte? que le saint apôtre, après avoir longtemps
1 Gallia christiana, M. Louandre, M. Gilbert, ete. 2? Fertur vero. Alcuin, par cette atténuation, semble se décharger de la responsabilité historique du fait qu’il va raconter.
prêché dans cette contrée, se rappela soudain qu’il avait laissé à Centule, dans ses propriétés, des serfs qu'iln'avait pas affranchis. « Hélas ! s’écria-t-il, je suis venu dans ces contrées éloignées libérer des esclaves et j'en ai laissé dans mes propres domaines ! Pour comble d’affliction, je prévois qu'ils vont bientôt mourir.» [l ordonna alors à quelques-uns de ses compagnons de retourner en hâte dans le Ponthieu pour affranchir de sa part tous ses serviteurs. Ainsi que leur maître l'avait prédit, ils moururent peu de temps après être sortis de leur condition. « Dans ce fait qui révèle la charité attentive du Saint, dit avec raison M. Louandre', se révèle aussi le rôle et l'esprit de l'Église dans ses premiers temps. En plaçant ainsi l’affranchissement des personnes au rang des bonnes œuvres, elle tendait à faire disparaître les dernières traces de l'esclavage antique et préparait de loin, en quelque sorte, l’affranchissement des communes. »
Revenu en France, Riquier continua à opérer de nombreuses conversions. Il selia avec S. Adalbaud, l’un des principaux seigneurs de la cour de Clovis II, et avec sa noble épouse, Ste Rictrude. Un jour, qu'il venait de leur rendre visite, probablement au castrum de Douai, et qu'il était remonté à cheval, Rictrude lui présenta son fils, nommé Mauront, pour qu’il reçût une dernière bénédiction. Riquier prit
On ns comprend guère, en effet, comment S. Riquier, allant délivrer des serfs à l'étranger, ait pu oublier d’affranchir les siens.
1 Histoire d'Abbeville, 1, 35.
dans ses bras l'enfant qu'il avait jadis baptisé ‘ ; voici que le cheval se cabre et s’emporte : la mère épouvantée détourne les yeux... mais, grâce aux prières de notre Saint, l'enfant glisse doucement à terre, comme un jeune oiseau dont les ailes déployées amortissent la chûte. Le cheval s'arrête, recouvre sa douceur habituelle, et Rictrudereprend dans ses bras son enfant souriant ?, |
Hariulfe ajoute ici un miracle plus extraordinaire qui se serait passé à Sorrus, dans le canton de Montreuil. Un soir d'hiver, saint Riquier revenant d'Angleterre, avec une troupe de captifs qu’il y avait rachetés, alla demander l'hospitalité à Sigetrude, ou plutôt Sorusse, épouse de Fumers, comte de Boulogne. La dame du logis refusa de recevoir les voyageurs à une heure si avancée, et force leur fut de coucher dans un fossé. La neige tomba toute la nuit, mais respecta le campement improvisé. Sorusse, frappée de ce prodige, voulut expier sa faute en faisant don de sa métairie à l’abbaye de Saint- Riquier. Comme la propriété manquait d'eau, notre Saint, sur la prière de Sorusse, planta son bâton en terre et fit jaillir une fontaine. L’interpolateur a reproduit ce récit et a raconté, de plus, deux autres miracles qui expliqueraient l’origine des noms de Mésoutre et de Douriez ?.
! Malbrancq (1, 372) raconte qu'en se rendant chez Rictrude pour baptiser Maurônt, S. Riquier fut assailli par une grande pluie, qui ne mouilla point ses vêtements.
3 S. Mauront devint abbé de Bruel (Merville), sur les bords de la Lys.
? Un jour que Riquier n'avait point de barque à sa disposition pour passer l’Authie, il la traversa à pieds secs. Une autre foie,
Dagobert [*, accompagné de nobles francs, vint à Centule rendre visite à l’illustre abbé et se recommander à ses prières. Celui-ci, avec une liberté toute sacerdotale, recommanda au roi de fermer l'oreille aux flatteries intéressées des courtisans, de ne point se laisser séduire par les enivrements du pouvoir etl'appât des richesses périssables, mais de craindre les jugements de Dieu qui exigent des comptes bien plus sévères de la part de ceux auxquelsil aimposé la redoutable charge de l'autorité.
Loin de se formaliser d’un tel langage, Dagobert fit asseoir S. Riquier à sa table, et celui-ci en profita, l'espace d'un jour et d'une nuit, pour entretenir les
étant poursuivi par des pirates jusque surles bords de cette rivière qu'il n’y avait pas moyen de traverser, il fut soudain transporté de l’autre côté, avec ses compagnons, dans un bois assez éloigné. Il y bâtit une cabane qui fut appelée ultrum,au-delà.Ce fut l’origine du village de Mésoutre, qui est appelé Mos ultrum en 845 et Missultra en 1193.
C'est aussi quand notre missionnaire attendait une barque pour traverser l'Authie, qu’un aveugle du Ponthieu vint le supplier de lui rendre la vue. Riquier exauça sa prière en lui met- ‘tant un peu de salive sur les paupières. Le lieu où s’accomplit ce prodige fut appelé Domnus Richarius, que Mabillon traduit par Douriez. Mais le nom de cette localité, située dans le canton de Campagne, est évidemment une contraction de son ancienne désignation latine, Duroicoregum, inscrite dans la Carte de Peutinger.
A ces faits apocryphes, ajoutons-en un autre mentionné par Malbrancq (1,382) : S. Riquier aurait assisté à la consécration de l'église de Saint-Josse-sur-Mer, bâtie par Haymon, comte de Ponthieu.
1 M. Louandre (Biogr. d'Abbeville) dit que S. Riquier reprocha à Dagobert son immoralité, son luxe, ses cruautés, le meurtre des Bulgares, l’assassinat de Bernufe, etc. C’est là un commentaire beaucoup trop imaginatif du texte d’Alcuin.
convives des salutaires enseignements de la foi. Le roi tint à lui prouver sa pieuse vénération, en lui faisant don, pour l'entretien du luminaire de son église, de trois domaines situés dans le Ponthieu, Hautvillers, Réaulmont et Valines ‘. Ainsi donc, commele remarque M. de Montalembert *, « malgré leur cruauté sans cesse renaissante et leurs mœurs si peu chrétiennes, tous ces rois Mérovingiens savaient au moins écouter la vérité et même honorer ceux qui leur faisaient l'honneur de la leur dire sans détour. »
Pour échapper aux hommages qui lui arrivaient de toutes parts et de tous les rangs de la société, S. Riquier résolut de se confiner dans un désert. Après avoir remisle gouvernement de son monastère à Ocialde, il se retira avec un compagnon, nommé Sigobard, dans la forêt de Crécy *, où il occupa des terres dont luifirent don Gislemer, illustre et fervent chrétien ,ainsique Mauronte,conservateur des forêts de la couronne.
C'est un fait remarquable que la plupart des anachorètes, tout en cherchant l'isolement, ont peuplé les solitudes. Le secret de leur retraite finissait rar s'ébruiter ; les pauvres venaient demander des secours matériels ; les malades et les infirmes
1 Ces deux dernières localités, aujourd’hui disparues, étaient situées, comme Hautvillers, non loin du Titre, dans le canton actuel de Nouvion.
3 Les Moines d'Occident, 11, 607.
3 Silva Crisciacensis. Malbrancq, qui avait lu Tristiacensis dans une leçon fautive, s’est imaginé qu’il s'agissait de Bruel, aujourd’hui Merville, dans l'arrondissement d'Hazebrouck. C’est là L ’d fait vivre et mourir S. Riquier, |
accouraient solliciter des prières; enfin, il venait s'offrir des disciples que la charité interdisait de repousser. L'ermitage se changeait alors en monastère, ou parfois un monastère se fondait à côté de l’ermitage. C'est ce qui advint à S. Riquier. Près de sa cabane de roseaux, s'éleva une abbaye, dédiée à Notre-Dame ; elle prit le nom de Forestmontiers ‘ et compta bientôt Mauronte *, dit-on, au nombre de ses membres. L'abbé de Centule fut bien le fondateur de cette nouvelle colonie religieuse * ; mais il ne faudrait pas, à l'exemple du P. Ignace, le considérer comme en ayant été le premier abbé.
Le pieux solitaire mena une vie si mortifiée qu'il parut bientôt n'avoir plus que les os et la peau et qu'il avait besoin d’un bâton poursoutenir son corps affaibli. La réputation de ses austérités attirait près de lui des aveugles, des muets, des sourds, des boiteux, des paralytiques, des lépreux et d'autres malades qui retournaient guéris, en bénissant sa mémoire.
Les animaux eux-mêmes, ajoute Hariulfe, lui témoignaient leur confiance affectueuse. Quand notre Saint mangeait, les oiseaux venaient l’entou-
1 Foreste monasterium ou Forestis cella, le monastère de la forêt. — Canton de Nouvion.
3 Hariulfe, modifiant le texte d’Alcuin, dit que Mauronte était fils de Ste Rictrude et confond ainsi à tort Mauronte, grand forestier de la Couronne, avec S. Mauront, abbé de Bruel, qui avait été baptisé par S. Riquier.
Quelques écrivains, comme M. Louandre, disent que que l’abbaye de Forestmoutiers ne fut construite qu'après la mort de S. Riquier.
rer, se perchaient sur ses genoux et sur ses épaules et, quand ils avaient obtenu quelques mies de pain, ils manifestaient leur Joyeuse reconnaissance par leurs chants et leurs battements d'ailes. Averti de sa fin prochaine par une révélation, S. Riquier dit à son disciple Sigobard : « Je sais, mon fils, que ma dernière heure n’est pas éloignée et que je vais bientôt comparaître devant le souverain Juge, dont j'implore la clémence. Prépare-mo; donc un cercueil pour le Jour où Je changerai une chair corruptible contre l’immortalité. Puisse le Seigneur m'être miséricordieux et me préserver alors des embûches du démon. Sigobard, se conformant à cet ordre, fendit un tronc d'arbre et le creusa à la taille de son père spirituel. En songeant à cette funèbre destination, il mouillait de ses larmes le tronc qu'il évidait. Le yieil anachorète s’affaiblit de jour en jour, tout en continuant de se livrer à ses pieux exercices. Apres avoir reçu le saint viatique, 1l mourut le 26 avril de l’an 645 !.
Pendant les obsèques, Sigobard s’endormit et vit lui apparaître $. Riquier, brillant comme le soleil, au milieu d’un palais splendide : « Voila, lui
! C’est la date donnée par Mabillon, le Gallia christiana, Bulteau, l’Art de vérifier les dates, Butler, Baillet, M. Louandre, ete. Fleury diten 625 ; Simon Martin, en 630 ; Dominique de Jésus, en 631 ; Bucelin, en 642 ; Devérité, en 646; Malbrancq, après 658; Le Cointe, en 674. On comprend que les écrivains qui ont admis le fabuleux voyage de S. Riquier sous les papes Jean IT et Sylvère aient dû avancer la date de sa mort, sous peine de le faire vivre cent trente ans. Malbrancq, pour adoucir l’anachronisme, substitue aux noms des papes, donnés par l’intlerpolateur, ceux de Jean III et de Pélage II.
dit-il, la somptueuse demeure que Dieu m'a préparée en échange de celle que Je viens de quitter. » Sigobard, s'étant réveillé, continua, d'un cœur allégé, l'office des funérailles.
Le Saint fut inhumé dans l’église Notre-Dame de Forestmontiers, d'où il devait être bientôt transféré à Centule.
RELIQUES ET MIRACLES POSTHUMES
Le corps de S. Riquier ne resta que cinq mois et douze jours à Foresmontiers ; l'abbé Ocialde le transféra, exempt de toute corruption, et le plaça, le 9 octobre, dans l’église Notre-Dame de Centule, au milieu d’un immense concours des populations environnantes.
Sous l’abbatiat de Symphorien (+ 791), un des religieux, attemt d'une peste qui faisait d’affreux ravages, revint à la santé par l'invocation de S. Riquier, ainsi que tous ceux qui allèrent prier sur son tombeau. Alcuin nous signale en outre la guérison d'un paralytique qui laissa ses béquilles dans l’église, de plusieurs démoniaques, et la délivrance de prisonniers enchaînés qui avaient invoqué notre Saint en traversant la place de Centule / Vita S. Rrchar). Grâce à la munificence de Charlemagne, S. Angilbert, vers l'an 800, transféra le corps de S. Riquier de son coffret en bois dans une châsse ornée d'or, de pierres précieuses et de sujets ciselés, sur laquelle il fit graver les vers suivants :
Aurea cœlestem thesaurum contegit urna, Œultorem Domini nomine Ricljarium ;
Stemmate præcclso quem Œentula protulit ista, @uique Loct pastor floruit egregius.
Bostposite mundi quo grandi fulsit honore, ZAmplas divitias sprevit amore Dri.
Gic corpus proprium frangens certamine Duro, Utr pius et magnus semper in orbe eluit, Ste vitam functis reparavit, lumina cœcis, Leprosisque salus Hjoc refovente redit.
Plenus apostolicis virtutibus atque loquelis, Calestes tenuit semper in ore dapes.
Suit harolus peinceps condignnm mente benigna Perliciens templum condidit et tumulum, Post scxagenos et centum ciceiter annss, Œum Domini secoue integer extat adbjue ; Bpoius ut meritis caprat celestia vegna, Regnaque francorum pare quietus agat.
Un moine anonyme de Centule, qu'on croit être le diacre Michon, nous raconte une série de miracles accomplis dans le cours du IX:° siècle,
Versl'an 814, sous l'abbé Héric, un de ses vassaux, nommé Heuton, obtint le fief de Sorrus qui fournissait à l'abbaye des chaussures et des vêtements. C'est dans cette localité que séjournait S. Riquier, quand il se rendait en Angleterre pour en évangéliser les habitants et y racheter des serfs. Près de là se trouvait un bois où l'on vénérait un hètre près duquel le Saint s'arrétait souvent pour prier; il était situé dans le domaine donné à l'abbaye par la dame de Sorrusse dont nous avons déjà parlé. Nous pouvons supposer que c'était un de ces arbres, vénérés par suite d'une tradition druidique, et dont S. Riquier avait modifié le culte en y enchâssant des reliques. Lorsque Heuton devint administrateur de cette propriété, il remarqua l'énorme grosseur de ce hêtre et ordonna de l'abattre pour le détailler. Les ouvriers lui rappelèrent la tradition et dirent qu'ils n'oseraient jamais s'armer d’une hache sacrilége pour opérer une telle destruction. Cependant, pressés par l'insistance de leur cupide maftre, ils furent obligés
d'accomplir ses ordres. Après avoir abattu l'arbre et coupé les branches, ils trouvèrent, sous l'écorce, des cheveux et des poils de barbe qu'ils crurent être des reliques de S. Riquier, mais que Heuton, se montrant incrédule, fit jeter au vent. La partie inférieure du tronc résistant à la poussée des coins, enfoncés à coup de maillet, elle fut chargée sur un chariot et conduite à la résidence de Heuton qui partit bientôt à la chasse du lièvre : mais, atteint soudain d’ua mal indéfinissable,il fut obligé de revenir chez lui. Un des colons réussit alors à fendre le tronc où l'on trouva une croix, en relief d'un côté et en intaille de l’autre. Les serviteurs épouvantés portèrent les deux fragments dans le magasin où leur maitre conservait ses trésors sous clé. Le lendemain, le gardien qui y avait couché ne retrouva plus le tronc merveilleux et l'on ne sutjamais comment il avait disparu. Quant à Heuton, il mourut cinq jours après sa criminelle entreprise.
Le prodige suivant s’accomplit dans cette même propriété, sous l'abbatiat d'Elizachar (822-837). Un tilleul avait été fendu en quatre et renversé à terre par la violence d'une tempête. Le cellerier avait fait appréter coins et maillets pour débiter cet arbre : mais, le lendemain, les ouvriers qui devaient accomplir cet ordre trouvèrent le ülleul relevé de sa chute et conservant seulement des cicatrices longitudinaæles qui rappelèrent longtemps sa quadruple fracture. |
Un riche propriétaire de la Bourgogne avait un: fille paralytique qu'il avait en vain menée aux pèlerinages les plus renommés. Une nuit, il vit en songe un personnage inconnu qui lui dit : « Conduis ta fille unique dans le nord de la France, au monastère de Centule qui est situé à quinze lieues du port de Quentowic ! ; prépare trois
1S, Richarii monasterium quod situm est spatio quindecim leucaram a porta Quentowic. La lieue de cette époque comprenant environ 4,000 mètres, M. Cousin, président de la Société Dunkerquoise, tire un argument de ce passage pour montrer que Quentowic était situé sur le territoire d’Etaples et non pas à Saint-Josse-sur-mer.
Le
Ni
ciérges pour en offrir un à chacune des trois églises de l'abbaye, parce que la fête patronale approche. » Le bourguignon mit sa fille en litière et partit pour Centule où il dressa une tente près du monastère, attendu que les règlements dressés par Elizachar interdisaient aux femmes l'accès de l'enceinte conventuelle. Les Bénédictins, en reconnaissance des aumônes des deux pèlerins, leur envoyèrent, après la messe solennelle du patron, du vin bénit de leur récolte. La paralysée qui, d'ordinaire, ne pouvait bouger ses mains, saisit le vase et s'empressa d'y boire. Bien plus, elle circula autour de la table et offrit de ce vin à tous les convives. Sa guérison fut si complète qu'elle put retourner à cheval en son pays.
Une courtisane, nommée Olgia, native des terres d'Agenvillers ‘ et demeurant à Centule, avait contribué à la perte de bien des âmes. Ses excès la paralysèrent d'une façon hideuse. Ayant été transportée dans l'église de Centule, elle fut guérie par l'intercession de S. Riquier. Au lieu de changer de vie, elle s'enfonça davantage dans le bourbier du vice : aussi fut-elle châtiée encore plus sévèrement. Sa seconde attaque de paralysie lui enleva l'usage de la parole. On la porta de nouveau au tombeau de $S. Riquier : de là, elle aperçut des pommes sur un autel voisin et fit signe qu'on lui en donnât. À peine en eut-elle goûté qu’elle recouvra la parole. Cette fois, sa conversion fut sérieuse et ne subit plus de rechute.
Un nommé Restold, natif d'Ergnies ?, qui avait été accueilli par charité dans le monastère, se permit d'aller pêcher dans le vivier. Il passa là toute la nuit qui précède la Pentecôte; mais, après une longue séance infructueuse, il se trouva engourdi par le froid et alla se cou-
1 Villare. Ce village, nous dit M. Hénocque, était situé au nord de Saint-Riquier et fut transporté, à la suite des guerres, Jà où il subsiste encore aujourd’hui, dans le canton de Nouvion.
2 De payo Evercino. — Canton d’Ailly-le-Haut-Clocher.—E:tce bien Ergnies? L’appellation, de Pagus ne convient pas'a un village. Ne s’agirait-il pas du Vexin ?
Tv. ul 28.
cher dans la boulangerie. Quand les frères, chargés de la cuisson du pain se furent réveillés et eurent allumé le four, ils furent grandement surpris de découvrir ce dormeur qui avait trahi sa présence par des gémissements. Interrogé sur le motif de ses plaintes, Restold raconta avoir rêvé que le cellerier, en lui reprochant son indélicatesse, l'avait tellement étreint qu'il en était tout perclus. Le rêve était si bien devenu une réalité que le pauvre homme resta, plusieurs années, comme une masse inerte, dans l'atelier des boulangers. Un dimanche d'août, les religieux, pendant le chant des matines, entendirent un grand cri parti du côté du portail ettrouvèrent là aotre impotent, étendu tout de son long. Après l'avoir transporté sur un matelas devant le tombeau de S. Riquier, ils l'interrogèrent au sujet du cri qu’il avait jeté : « Longtemps, répondit-il, je vous écoutai chanter matines ; mais le sommeil me gagna ; je vis alors m'apparaître deux vieillards inconnus, vêtus de blanc, qui, après m'avoir reproché mon sommeil, me prirent par les pieds et les épaules et m étendirent dans la position où vous m'avez trouvé : c'est alors qu'en me réveillant j'ai poussé le cri qui a attiré votre attention. » Le paralytique était guéri : aussi les moines vendirent-ils grâces à Dieu de ce prodige et continuèrent-ils à subvenir aux besoins du pauvre homme qui demeura dans les environs du monastère.
Un habitant de Vitz-sur-Authie !, s'étant arrêté à boire avec des voleurs qu'il croyait d'honnètes gens, fut capturé avec eux et conduit à Domqueur*?. Le séjour qu'il fit dans la prison lui causa une paralysie de tous ses membres. Les gardiens avant fini par le relaxer, ses parents le portèrent d'abord à son pays et, un peu plus tard, sur sa demande, à Saint-Riquier. Au bout d'une année, il obtint du saint patron un complet retour à la santé.
Une enfant de trois ans, aveugle de naissance, native de Prineres, fut portée à Centule, la veille de la fête de S. Riquier. Le gardien de l'église reçut les parents dans le
1 Altiswico, Altisgnico? — Canton de Crécy. ? Dulcuriuin.— Canton d’Ailly-le-Haut-Clocher,
parvis et leur offrit un cierge allumé. La petite fille s'en saisit et prit bientôt après une pomme que lui offrit le custode. On reconnut par là qu'elle n'était plus aveugle.
Les six derniers miracles que nous venons de raconter s'étaient accomplis sous l'abbatiat d'Elizachar (822-837). Les suivants eurent lieu sous l'abbé Louis.
Ea 845, l'approche des Normands qui remontaient la Loire détermina les moines de Saint-Riquier à s’enfuir avec leur trésor et leurs reliques. A la suite de cette absence qui dura trois semaines, le corps du saint patron fut réintégré à sa place ordinaire, le jour de Päques, avec une pompe qui attira une grande affluence de tous les points du Ponthieu. Ce jour-là, un paralytique des environs, nommé Gotselin, se fit porter devant la châsse et fut si bien guéri qu'il put regagner son domicile à cheval.
C'est en cette même circonstance que fut soudain rendu à la santé un domestique hydropique qu'on avait déposé dans l'atelier des tourneurs, et qui fut transporté devant la châsse.
Une noble famille présenta à l'abbaye un tout jeune cnfant nommé Albéric, paralysé de tous ses membres, même de sa langue, et promit de le consacrer à ce sanctuaire si la santé lui était rendue. En signe de ce vœu, on tonsura l'enfant qui, après avoir passé une nuit dans l’église fut complétement guéri, sauf un certain embarras de parole : ce quine l'empêcha point plus tard de remplir tous les devoirs de la vie monastique.
Une femme devenue aveugle, ne pouvant plus rendre de services à son mari, obtint de lui l'autorisation d’aller solliciter le voile monastique à l'abbaye de Saint-Riquier. Elle y reçut l'habitet partit ensuite pour aller vivre en tertire dans les environs. Arrivée à Nuemont !, elle dit à ceux qui la conduisaient : « 1] me semble entrevoir une montagne que couronne une église avec ses tours. » On supposait quelque illusion de sa part, mais on reconnut bien vite la vérité, quand l'aveugle guérie marcha seule
1 Voir page 4#1 l’origine de ce nom de lieu.
d'un pas assuré, en bénissant la Vierge et S. Riquier de leur miraculeuse intercession. |
Un prisonnier qui passait par Çentule se prit à dire : «O, S. Riquier, secourez-moi! » — a Entout cas, ce ne sera pas pour aujourd'hui, reprirent les geôliers. » Mais soudain le captif voit tomber ses fers et court dans l’église où le droit d'asile le rend inviolable.
Le même sort advintà un autre prisonnier de Domqueur, voleur de profession. Son geôlier le promenait enchaïné dans les environs et sollicitait pour cet infortuné des aumônes qu'il avait l'indélicatesse de s'approprier. Passant à Centule, il entra dans l’église, laissant son prisonnier à la porte. Celui-ci, grâce à la protection de S. Riquier, vit tomber ses chaines et s'empressa d'entrer dans l'église pour se mettre sous l'abri du droit d'asile.
Le même chroniqueur, que nous continuons de résumer, déclare avoir été témoin des miracles suivants :
Au mois de mai de Fan 859, une invasion de Normands dévasta nos contrées et vint ruiner la ville d'Amiens. A l'approche de ces hordes féroces, les moines de Saint- Riquier prirent la fuite et allèrent passer environ six mois chez une dame picuse et charitable, à Podervais, c'est-à-dire à Albert *. Le 22 janvier de l'an 860, une pauvre femme de ce pays vit en songe un vicillard portant un bâton d'or, qui lui demanda où se trouvaient les moines. La pauvresse, craignant que ce fut un danois, répondit tout d'abord qu'elle n'en savait rien. Mais, bientôt rassurée, elle avoua que ces religieux avaient recu l'hospitalité d'une noble dame qui la nourrissait de ses aumônes. Le vieillard — on devine que c'était S. Riquier — reprit aussitôt : « Va dire à mes serviteurs qu'ils n'ont plus rien à craindre de la fureur des Normands; j'ai protégé leur monastère où ils peuvent retourner dès maiatenant.» Les Bénédictins, iustruits de cette vision, retournèrent à Centule où ils ne furent plus
1 Les Bollandistes disent dans une note « Prædium (vulco poder) Vasii vel Gervasii. » Il s’agit ici d'Encre ou Albert, dont l'église était sous le vocable de S, Gervais.
jamais inquiétés par les pirates danois, dit notre chroniqueur À. |
L'église de Chevincourt ?, propriété de l’abbaye de Saint- Riquier, était sous le vocable du fondateur de Centule et se trouvait située entre la métairie du seigneur du lieu et celle du desservant de l'église. Ce prêtre, nommé Wariculfe, avait un serviteur appelé Martinet qui, à l'insu de son maître, transportait dans les propriétés presbytérales les objets qu'il volait dans le domuine seigneurial, en passant par l'église. Un jour qu'il la traversait ainsi, chargé de bois dérobé, S. Riquier lui apparut sous les traits d'un vieillard, revêtu d’une robe blanche et appuyé sur un bâton ; 1l lui reprocha vivement ses méfaits et lui intima l'ordre de ne plus les renouveler. Martinet, sous l'impression de ces menaces, s'abstint pendant trois ou quatre mois de toute rapine, mais 1l retomba ensuite dans ses anciennes habitudes. S. Riquier lui apparut de nouveau en le prenant sur le fait et, cette fois, accompagna ses reproches d'un vigoureux soufflet qui renversa notre maraudeur. Martinet resta misérable et malingre jusqu'à la fin de ses jours.
Une femme d’Agenvillers , nommée Awinde, travaillait à faire de la toile le jour de la fête de S. Riquier, qu'on célébrait dans ce village, fief de l'abbaye. Ses voisins lui ayant reproché de donner un tel scandale : « 11ÿ en a assez d'autres sans moi, répliqua-t-elle, pour fêter cette solennité ! » Son impiété reçut un rapide châtiment : une tumeur pestilente l'emportait au bout de trois jours.
Une pauvre jeune fille nommée Gorhelde, demeurait à l'hospice de Friaucourt *, paralysée, depuis un an, à la suite d'une maladie pestilentielle. Pendant la nuit, une figure inconnue lui apparut et l'engagea à porter un cierge à l'église de Saint-Riquier. A chaque vision de ce genre
t Ce qui prouve qu'il écrivait avant l’an 881, époque où l’abbaye fut saccagée par Garamond ou Gormont, chef des Normands.
3 Civino curtis -- Canton de Ribécourt.
3 Argovillare — Canton de Nouvion ?
+ Froocurtis. — Faubourg de Saint-Riquier.
la malade se contentait d'envoyer le cierge. Enfin, à l'approche de la fête de S. Riquier, la même apparition ordonna à la paralytique de ne plus différer l'entier accomplissement des ordres qui lui avaient été donnés. Gorhelde se rendit alors avec sa sœur à l'église de Saint-Riquier, pendant qu'on y chantait les matines de la fête patronale,et recouvra l'usage de ses membres, près du tombeau miraculeux. Depuis lors, en signe de reconnaissance, elle porta toujours un voile comme les religieuses.
Ce fut aussi le jour d'un anniversaire de S. Riquier qu'une mère vit son enfant aveugle ouvrir ses yeux à la lumière.
Un enfant de Cahours ‘, nommé Dodon, qui ramenait ses bœufs du labour, fut renversé par un tourbillon et tellement contusionné qu'il en devint impotent. La mère fit vœu de le conduire, quand cela se pourrait, au tombeau de S. Riquier et, en attendant, le mena à Friaucourt. De là, le pauvre enfant envoyait souvent un cierge au sanctuaire vénéré et parfois l'y portait lui-même. Au bout de trois ans, il commençait à marcher à béquilles et fut radicalement guéri le jour de la fête de S. Riquier.
Le 25 octobre 86%, le chef de S. Riquier, qu’on avait déposé dans un coffret de bois très portatif, par crainte des Normands, fut transféré dans une châsse d'argent décorée d'or et de pierres précieuses. C'est en cette occasion que fut guéri un cuisinier, nommé Géraud, qu’une maladie d'yeux avait rendu presque aveugle depuis dix-huit mois. Sa confiance dans l'intercession de S. Riquier fut si bien récompensée qu'une semaine après cette translation il y voyait mieux que Jamais.
A Vauchelles-lès-Domart *, un enfant dc sept ans, nommé Hildrade, tomba en paralysie. L'année suivante, on le porta au pèlerinage de Saint-Aubin, à Villers-sous-Ailly, sans qu'il éprouvät aucune amélioration dans son état.
1 De villa Cathorto. — Paroisse du doyenné de Saint-Sépulcre d’Abbeville.
? Valcellas, — Canton de Domart.
Un séjour d'une semaine à Saint-Riquier n'eut pas plus de résultat. Il y retourna une seconde fois et y demeura septannées. Ses patientes prières furent enfin exaucées, à un jour de fête patronale. |
En vain les médecins avaient-1ls employé le fer et le feu pour guérir un malade d'Estrebœuf ‘; en vain ce pauvre impotent s'était-il fait transporter à diverses fêtes patronales ; il ne fut guéri qu'en assistant à celle de S. Riquier. L'année suivante, il négligea de retourner à pareil jour à ce sanctuaire pour rendre grâce à Dieu: aussi devint-il soudain plus impotent que par le passé. On le conduisit dans une charrette à la fête de la translation (9 octobre) et, au mois de février suivant, il était radicalement guéri.
Une jeune fille de Bouchon ?, en travaillant le jour de la purification, fut soudain punie par une contraction des doigts de la main gauche. Elle invoqua S. Riquier et se rendit à sa fête. Arrivée au village d'Yaucourt *, elle recouvra l'usage complet de sa main.
Pendant que les reliques de $S. Riquier et le mobilier ecclésiastique de l'abbaye se trouvaient déposés à Albert, par crainte des Normands, une femme qui avait le même genre d'infirmité que la précédente obtint sa guérison, le samedi saint, dans l'église consacrée à S. Gervais.
Ansleic était du nombre des Danois convertis au christianisme qu demeuraient à la cour du roi Charles le Chauve. Alors qu'il allait remplir une mission en Angleterre, il passa par Centule et s’agenouilla pieusement à tous les autels de l’église. Un danois de sa suite, encore paien, ne voulut rendre aucun témoignage de respect ni à Dieu ni à son serviteur S. Riquicr. Après avoir traversé la Manche, il tomba gravement malade. Comprenant læ cause de son infirmité, 1l envoya quatre fils d'argent et
1 Scalbacis.— Canton de Saint-Valery.
? De villu Botiono.— Canton de Picquigny.
3 Hinwalthcortis.— Même canton.
ua fil d'or, tous de sa taille’ ‘, pour les cinq autels de l'église de Saint - Riquier, avec un cierge pour chacun. Aussitôt 1l éprouva un grand soulagement et, trois jours après, il pouvait vaquer à ses affaires.
Le même chroniqueur mentionne encore la guérison de deux femmes chiragres, l'une d'Hautvillers, l'autre de Long *; d'un pauvre "de Neuville * qui était privé de l'usage des fambeë et de la vue ; de deux jeunes filles paralytiques dont l’une était de Drucat *; d'un enfant impotent âgé de quatre ans ; d'un vicillard de Fleury-en-Vexin , muet de naissance ; et d'un enfant de douze ans, né infirme, qui habitait Duclair *.
Un écrivain anonyme du XI* siècle nous a laissé le récit suivant des diverses translations qu'on fit, à cette époque, des reliques de S. Riquier:
En 939, Herluin II, comte de Ponthieu, avait taillé en pièces les soldats d’Arnoul le Vicux, comte de Flandre (919-964), qui s'était emparé du Ponthieu. Celui-ci se vengea bientôt en envahissant les villes de Saint-Valery et de Saint-Riquier, d'où ilenleva les reliques des saints patrons, pour les porter à Montreuil, croyant peut-être ainsi conquérir une sorte de palladium pour cette ville usurpée. Vers 950, Foulques, abbé de Centule, parvint à suborner le gardien du trésor de Saint-Sauve de Montreuil. D'accord avec lui, il se présenta à cheval, à la porte de l'église,
1 Voici le texte : Jussitque tendere quatuor fila argentea et unum aureum, suæ staturæ altitudinis parilia, disponens ea mittere pro suæ devotionis benefcio basilicæ B. Richarü, unicuique etiam aræ candelarmn cum singulis nummis statuens imponere (lib. 11 Miracul. n° 16.)
3 Longo.— Canton d’Ailly-le-Haut-Clocher.
8 Nova villa. — Près de Saint-Riquicr.
+ Durcapto.— Paroisse du doyenné de Saint-Sépulcre d’Abbeville.
# Floriaco, de pago Vüilcassino. — Canton de Chaumont (Oise).
* Durclaro.— Arrondissement de Rouen.
pendant la nuit, et recutentre ses mains le précieux trésor. En ce moment, le cheval fléchit les genoux et inclina la tête. Le custode qui devait craindre pour sa vie, si jamais sa complicité était découverte, usa de ruse pour se mettre à l'abri du soupcon. Quand il supposa que Foulques était déjà éloigné d'une lieue, il alluma les cierges et poussa de grands cris, en annonçant qu'on venait d'enlever le corps de S. Riquier. Le peuple accourt, les soldats flamands se mettent en campagne, aperçoivent le ravisseur monté sur un cheval blanc, et le poursuivent vivement. L'abbé de Centule allait être atteint, en arrivant au Mont-aux-Anges, quand Dieu, l'environnant d'une nue, le déroba ainsi aux poursuites des cavaliers désappointés. Une chapelle commémorative de ce miracle fut érigée en cet endroit du territoire de Gapennes, qui prit le nom de Nubili Mons (Nuemont). Ce sanctuaire subsistait encore au XVIIT* siècle, où il continuait à être un rendez-vous fréquenté de pèlerinage.
Arnoul le Vieux ne se tint point pour battu. En 951, il réussit de nouveau à enlever la châsse de S. Riquier et, cette fois, pour la mieux mettre à l'abri de toute surprise, il la confia, ainsi que celles de $. Valery et de S. Silvin, à l'abbaye de Suint-Bertin. Vingt-neuf ans plus tard, S. Valery apparut en songe à Hugues Capet, alors comte de Paris et duc de Bourgogne : « Riquier et moi, lui dital, nous sommes exilés loin de notre monastère par suite des ruses du comte de Flandre. Dieu t'a choisi pour ramener nos ossements dans les sanctuaires où ils étaient venérés. Si tu remplis cette mission, toi et ta race régnerez sur la France jusqu'à la septième génération! »
Le comte de Paris voulut non seulement exécuter cet ordre, mais encore relever de ses ruines l’abbaye de Saint- Riquier. Pour accomplir cette œuvre, il jeta les yeux sur un moine de Corbie, dont les parents, originaires des environs, avaient suivi la carrière des armes. Ingélard (c'était son nom) suivait encore les cours scolaires et n'avait recu que le sous-diaconat. Conduit en présence de Hugues Capet, il s'engagea à restaurer l'abbaye de Saint-Riquier.
Elu abbè de ce monastère, il en relcva bientôt les ruines, récupéra les biens usurpés, augmenta les revenus et fortifia la discipline,
Hugues Capet avait en vain envoyé des ambassadeurs auprès du comte de Flandre, Arnoul le Jeune (964-1036), pour lui réclamer les corps de S. Riquier et de S. Valery. Se trouvant obligé de recourir à la force, il pénétra en Flandre à la tête d'une armée. Arnoul, effrayé de cette invasion, se résigna à restituer les reliques. Elles étaient contenues dans deux châsses d'argent qu'il avait fait exécuter, Voici les vers dont il avait décoré celle de
Arnulf comitis quequa versum facta sciatis Que solitus Domino fecerat ipse pio;
Detum Bicyario lectum qui condidit almo Collocavit ei membra pudica sut,
Hugues Capet, avec une suite de chevaliers, alla prendre possession des chäâsses apportées de Saint-Omer à Montreuil. Sur sa demande,les principaux d'entre les flamands jurèrent que rien n'avait été soustrait aux corps saints. Leur retour excita partout la plus délirante allégresse : hommes, femmes, enfants, vieillards, moines, clercs et laïques formèrent un immense et joyeux cortége au convoi triomphal. Le corps de S. Valery fut rendu à son monastère le 2 juin 981, et celui de S. Riquier, le lendemain.
Hugues Capet, marchant pieds-nus, le porta sur ses épaules, l'espace d’une licue, et le déposa sur le grand autel, au milicu des actions de grâces du peuple.
Le passage d'une pareille foule à travers champs, par le mois de juin, aurait dû compromettre entièrement la moisson. On avait campé toute une nuit au milcu des blés, et ce qui n'avait point servi de päture aux chevaux avait été piétiné par les passants. Pourtant les cultivateurs, partageant la joic universelle, ne s'étaient nullement plaints de ce désastre. Leur étonnement fut grand quand,au moment
de la moisson, ils constatèrent que la récolte était supérieure à celle des années les plus abondantes.
Plusieurs autres chroniqueurs de la même époque racontent les faits précédents avec quelques variantes : l’un parle d'une seconde apparition de S. Valery à Hugues Capet, l'autre d'une apparition de S. Riquier à ce même prince, endormi dans une grotte voisine de l'abbaye. Le moine Odon, dans sa Vie de Bouchard, comte de Melun, ajoute les détails suivants à l'histoire de la translation : « Hugues Capet était entré à Montreuil sans perdre un seul de ses soldats, selon la promesse que lui avait faite S. Valery. De là il envoya un messager au comte de Flandre qui, après avoir refusé de rendre les reliques, se décida enfin à les apporter à Montreuil. Hugues prit sur ses épaules celles de S. Riquier; Bouchard, comte de Melun, se rhargea de celles de S. Valery. Arrivés près de Noyellessur-Mer, ils virent que la mer avait fait refluer le fleuve de la Somme et qu'il était impossible d’aller plus loin. Bouchard s’écria alors : « Seigneur,si vous voulez que le corps « de votre Saint soit rendu à son monastère, hivrez-nous un « passage à travers le fleuve, afin que le peuple puisse faire a éclater sa reconnaissance envers vous.» Les eaux s’'entr'ouvrirent aussitôt et le cortége put traverser à pieds secs. Après avoir passé la nuit à Saint-Valery, Hugues Canet partit pieds-nus pour le monastère de Saint-Riquier où1il déposa la châsse qu'il portait. »
« Bien que la légende, observe M. Prarond (Canton de Nouvion, p. 189), re nomme pas le passage de Blanquetaque, il est vraisemblable que le duc Hugues Capet et le comte Bouchard s'étaient présentés à ce gué, devenu si célèbre depuis par la traversée de toutes les armées qui ont guerroyé dans notre Ponthieu. »
On sait que les prédictions de S.Valery et de S. Riquier s'accomplirent le 1° juillet 987, jour où l'archevêque de Reims sacra une nouvelle race, à Noyon, dans la personne de Hugues Capet.
1 GuizoT, Collect. de mémoires, t. vai.
Ces prédictions sont-elles bien authentiques? Certains historiens y croient, entre autres Mézcray. « Hugues, nous dit-il, depuis qu'il eut été sacré, ne mit plus la couronne sur sa tôte, tout le reste de sa vie, parce que avant élé prédit par révélation divine que sa race tiendrail le royaume durant sept générations, il crut lui prolonger cet honneur d'un degré en ne portant paslui-même les marques royales, afin de n'être pas compté pour l’un des sept. I] ne savait pas que ce nombre, dans le langage divin, signifie l'étendue de tous les siècles. » La prédiction ne s’est pas accomplie dans ce dernier sens, et, d'un autre côté, Hugues a eu bien plus de sept successeurs dans la ligne directe des Capétiens. Nous devons faire remarquer en outre que beaucoup d'historiens n'ajoutent pas foi à cette prophétie : e Cette pieuse fable, dit le bénédictin Germain Poirier (Wém. de l'Ac. des enscripl.. t. BH), a été sûrement mventée après coup. [ngelran, abb£ de Saiat-Riquier, mort en 1055, a écrit en vers l'histoire de la translation du corps de S. Riquier par Hugues Capet et ne fait aucune mention, nt de l'apparition de S. Valery à Hugues Capct, ni de la prophétie, preuve certaine qu'on n'en avait pas encore parlé. Un abbé de Saint-Riquicr, poète, et fort zélé pour tout ce qui pouvait intéresser la gloire du saint patron de son abbaye, n'aurait pas manqué de faire entrer cette fiction dans ses vers, si elle eût été connue de son temps. »
Ingelran, ou mieux Eaguerran, dont il vient d'être parlé, fut abbé de Centule, de l'an 1022 à l'an 1045. Le quatrième livre de son poëme, consacré à l’histoire de la translation des reliques de S. Riquier, contient les particularités suivantes dont il n’est point question dans les chroniques antéricures; ce sont des faits qui se sont passés de son temps.
Le jour des Ramcaux, un clerc qui dinait avec les moines avala une arète. Après quelques jours ‘de souffrance, il crut qu'il n’eu revistidrait pas et demanda à être mhumé dans le monasière. Conduit par ses parents à l'église abbatiale où se célébrait l'office du jeudi saint,il se sentit aussitôt trempé d'une sueur abondante et se trouva débarrassé de l’arête qui l'étrapglait.
Un charpentier de l’abbaye, étant monté au haut de la tour pour rattacher une corde à la cloche, voulut en même temps boucher un trou de la toiture ; il perdit pied et allait être précipité sur le sol quand, grâce à la protection de S. Riquier, il put se raccrocher à la corniche et éviter ainsi une chute mortelle.
C'est sur cette même corniche que s'imagina de courir une folle qui, pendant les matines, avait trouvé moven de gravir l'escalier du clocher. Elle pénétra même dans les combles, en continuant à jeter des cris perçants. Les moines épouvantis, s’attendant à chaque instant à une horrible chute, engagèrent les assistants à porter sccours à la pauvre insens'e ; mais elle revint d'elle-même sans avoir subi le moindre mal.
A Chevincourt, possession de labbave, deux serviteurs des moines furent enlevés par des brigands, chargés de chaines et retenus en prison. Le jour de Ja fête de S. Riquicr, ils purent se débarrasser de leurs eutraves élargies, et prufitèrent, pour s'enfuir, du somuneil de leurs gardiens.
Le cellerier de Foresmontiers, atteint d'une maladie de Jangueur, était devenu impropre à tout office, Au bout de trente-neuf jours de souffrances et d'hallucinations, le jour de la fête de S. Riquier, il se recommanda aux prières de son frère, moine dans le même monastère, Celui-ci implora le secours du saint abbé et, après avoir célébré à cette intention les saints mystères, obtint la guérison du cellerier.
Les habitants de Rove déclarèrent la guerre à Montdidier, château-fort au pied duquel se trouvait un bourg dont l'église était dédiée à S. Riquier. Après avoir ravagé plusieurs villages, les Royens pénétrèrent dans le bourg ; quelques-uns d'entre eux envahirent l'église et s'emparèrent d'un cierge qui brülait sur l'autel. Revenus à Rove, is voulurent utiliser ce luminaire, mais la flamme ne pu jamais prendre à la cire qui paraissait comme pétrifiée. Nos voleurs, après de nombreux essais, se repentirent d'avoir ainsi profané le sanctuaire de S. Riquier et s'empressérent d'y reporter le cicrge.
446 g. RIQUIER.
Nous avons déjà fait remarquer plusieurs fois que les miracles racontés par nos légendaires fournissent une foule de précieux renseignements pour l'histoire et la géographie locale.Les écrivains qui réunissent la sagacité à l'érudition savent en tirer des conclusions souvent importantes ; c’est ce qu'a fait M. V. de Beauvillé | Fistoire de Montdidier, 1, 4%), en interprétant ce dernier récit d'Enguerran : « Les deux premiers vers, dit-il, indiquent de la manière la plus évidente la double position de Montdidier sur la montagne et dans la vallée ; un géographe n’eût pas mieux dit :
Est quoddam castrum . . . . , . . .
. . + . + « Vicus cui subjacet unus,
« Ces quatre derniers mots sont des plus significatifs ct d'une précision sans égale ; ainsi, au X° siècle, il y avait deux parties bien distinctes, le château, et le bourg au-dessous, dans la vallée. Le bourg n'étant point fortlié, ce fut de ce côté que les Royens pénétrèrent. Le mot castum, pour désigner Montdidier, se trouve également dans un titre de 1075 contenant une donation faite à l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais... La description aussi brève qu'exacte qu Enguerran fait de Montdidier achève de détruire l'opinion de Du Cange que nous avons combattue précédemment, savoir que notre ville, bâtie primitivement dans la vallée, s'appelait les Tournelles. Tournelle indiquerait un lieu fortifié, et la ville basse ne l'était pas ; c'était un endroit ouvert, en rase campagne, comme le désigne clairement le mot vècus dont se sert l’abbé de Saint-Riquier. Le texte d'Engucrran renverse complétement cette supposition de D. Grenier que le château aurait été bâti par Enguerrand Daufin et qu'il aurait donné naissance à la nouvelle ville. D. Grenier s'appuyait sur un rôle de l'abbaye de Corbie de 1158; mais, cent-cinquante ans avant que ce rôle fût écrit,l y avait déjà, ainsi que cela résulte du poème d'Enguerran composé en 1020 environ, deux villes qui existaient simultanément, l'une sur la montagne, l’autre dans la vallée. Cette guerre des habitants
de Roye contre ceux de Montdidier eut licu selon toute apparence, dans le X°*siècle; c'est le premier fail qui se rattache à l'histoire de notre ville. Depuis sa fondation dont il ne reste aucune trace certaine, jusqu'à l'événement raconté par Enguerran,rien ne la décèle aux investigations de la science, et l'on pourrait presque douter de son existence, tant est profond le silence qui l'environne. »
Enguerran, dans son poëme, raconte en outre l'histoire d'un homme et d'une femme qui, le jour de la fête de S. Riquier, tombèrent sans se faire aucun mal dans un puits desséché ; enfin, d'une pluie torrentielle qui s’interrompit pendant les trois jours de la fête de la translation (9 octobre).
Hariulfe, moine de Centlule, a composé, vers la fin du XI° siècle, un livre des miracles de S. Riquier. Nous laissons de côté ceux dont nous avons déjà parlé pour analyser rapidement ceux d'une date postérieure.
Du temps de Baudouin de Lille, comte de Flandre (1036-1067), un prêtre du diocèse de Tournai, nommé Odfrid, était curé de l'église de Watten!, dédiée à S. Riquier. Ayant en vain sollicité auprès de l’abbaye de Centule des reliques du patron, 1l se fâcha sottement et mit sa paroisse sous un autre vocable, celui de S. Nicolas. Dès lors, tout lui réussit mal; aussi essaya-t-:1l de réparer à moitié sa faute,en plaçant son église sous le double patronage de S. Riquier et de S. Nicolas. Les habitants des environs continuèrent d'affluer à la fête du prenuer, mais ne se dérangèrent pas pour la solennité du second. Odfrid, après une vie pleine de vertu, vint à mourir. La veille de l'enterrement, il apparut au marguillier et lui dit qu'il fallait l’ensevelir, non pas comme on le projetait, dans son ancienne église, mais dans le cimetière; el ce a, à cause de ses péchés. Plus tard, il apparut de nouveau à une pieuse vierge et lui dit : « J'ai passé par les flammes du Purgatoire ; celui qui m'a sccouru, ce n’est pas S. Nicolas que j'avais tant honoré, mais ce S. Riquier que j'avais presque
\Walten in pago Menpisco. — Arrond. de Dunkerque
méprisé. C’est lui qui a allégé mes peines et qui, enfin, par son intercession, ma transporté dans le ciel. Avertis-en nos frères de Watten pour qu'ils se rendent propice un si grand Saint. » Éclairés par cette révélation, les chanoines restituèrent : à S. Riquier tous les honneurs qui lui étaient dus. |
A Mérimont, près de Liëége, possession de l'abbaye de Centule, un voisin cupide voulant arrondir sa propriété aux dépens de celle des moines, se plaignit juridiquement qu'on ait empiété sur ce qui lui appartenait; un expert, nommé par les échevins, se laissa séduire par l'or du malhonnète homme et se mit à tracer en marchant une fausse ligne de démarcalion ; mais soudain il s'arrêta, en s'écriant que S. Riquier, victime de son imposture, venait de l'aveugler. L'évèque Hézelin, instruit de cette punition providentielle, ordonna une enquête, et cxcommunia ceux qui avaient tenté de rogner les possessions de l'abbave.
Un vaisseau qui conduisait à Jérusalem des croisés de France, de Bourgogne, d'Aquitaine, d'Espagne, d'Italie, etc., fut assaillt par une formidable tempête, En vain ces passagers, suivant les conseils des moines et des clercs, adressaient-ils au ciel des supplications entremélées du chant des psaumes et des litanies : le danger grandissait toujours avec la fureur des flots. Chaque croisé se prit alors à invoquer le samt le plus honoré de sa nation ou de sa province. Les Français prièrent S. Denis; les Poitevins, S. Hikure ; les Tourangeaux, S. Martin ; les Orléanais, S. Aignan; les Lumousins, S. Martial; les Toulousains, S. Saturnin ; les Auxerrois, S. Germain; les Rémois, S. Remi; les Véroinanduens, S. Quentin, et ainsi du reste. Un habitant de Centule, nommé Séguin, s’écria alors : « Écoutez mon conseil : dans mon pays il est un bienheureux qu'on ninvoque jamais en vain : c'est S. Riquier, lapôtre du Ponthieu. Si vous mettez en lui votre conliance, il vous exaucera assurément. » Les passagers se rendirent à cet appel et soudain la tempête s’apaisa.
Anselme, avoué de Chevincourt, avait voulu nuire aux intérêts territoriaux que possédait cn cette localité l'abbaye
de Saint-Riquier, mais il avait été rappelé à l'observance de ses devoirs par Gui de Châtillon, archevêque de Reims (1033-1055). Raoul, fils d’Anselme, se conduisit envers Chevincourt comme s'il en eùt été le propriétaire et non pas le défenseur officiel. Une troupe de chevaliers l'étant venu trouver à Coudun :, il ne se trouva pas de quoi les traiter ; il les conduisit à Chevincourt, envahit de force avec eux la métairie abbatiale et y fit une grande razzia de pain, de fromage, de viandes salées, de veaux, d'oies et d'œufs. Revenu à Coudun, Raoul, obligé de se rendre aux latrines, donnait de là des ordres pour préparer un plantureux souper, quand il rendit ses entrailles avec la vie.
Un autre avoué, nommé Golvin, pressurait de toutes façons les pauvres tenanciers de Chevincourt. Il mourut fou, sans avoir reçu les derniers sacrements et inspirant une profonde horreur à tous les témoins de son horrible fin, même à sa femme, qui reconnut là une Du infligée par S. Riquier.
C'est aussi par la folie que fut puni un te avoué, nommé Hugon, quiavait frappé de son bâton un moine de Chevincourt : mais la raison lui revint au bout de quelque temps, quand il eut humblement réparé ses injures.
Ua ancien militaire, devenu frère à Centule, nommé Hugues, entendit, une nuit, des voix harmonieuses s'élever de l'église. S'y étant rendu, il vit une lumière mystérieuse émaner de la tour, remplir le temple et faire converger ses rayons sur le tombeau de S. Riquier. S. Gervin, qui était alors abbé, et plusieurs de ses religieux furent témoins des mêmes phénomènes ; ils virent des troupes d'anges aller vénérer les reliques de S. Riquier, puis les autels cunsacrés aux saints fnnocents et au Sauveur.
L'incendie ayant éclaté dans les bâtiments situés au Nord du monastère, et gagné jusqu'à l'église, on s'empressa de déménager le trésor. Toutes les reliques purent être emportées, à “l'exception de la châsse de S. Vigor. Un des religieux qui, pour éteindre le feu, était monté dans les hauteurs de l'édifice, en fut précipité à terre : mais,
l'Cosdunum. — Canton de Ressons (Oise).
T. Il. 29
grâce à l'intercession de S. Riquier, il tomba sur ses pieds, sans se faire aucun mal.
Un Tournaisien aveugle, qui demeurait à Corbie, fut miraculeusement averti de se rendre à Saint-Riquier où, faute d’hospitalité, il coucha dans le parvis de l'église, ainsi que ga sœur qui lui avait servi de guide. Introduit le matin dans l'église, il lut sembla qu'un beau vieillard lui épilait les sourcils et il recouvra soudain la vue. En revenant, il . fut dépouillé par des voleurs qui enlevèrent sa sœur. La douleur le rendit fou : mais, ramené au monastère, il retrouva bientôt la raison.
Devenu aveugle à la suite d'une maladie, un autre individu alla à Saint- Riquier se faire oindre les yeux d'une eau mise en contact avec la châsse du Saint. Aussitôt après sa guérison, il se précipite hors de l'église, mais son irrespectueux empressement fut puni par un retour de cécité. Il recourut de nouveau au puissant thaumaturge et se trouva encore guéri pendant une apparition nocturne, incndé qu'il fut par la lumière émanant du tombeau deS. Riquier. Nouvelle hâte de partir et nouvelle rechute. Il n'obtint une guérison complète et définitive que lorsqu'il eut fait vœu de revenir chaque année rendre hommage à son libérateur.
"A la suite d'une maladie, un écolier devint sourd. Neuf ans après, il alla porter un cierge au sanctuaire de S. Riquier et se trouva guéri, lorsque un flux de sang se fut échappé de ses oreilles et de ses narines.
Alors que les reliques de S. Riquier étaient portées à l'église d'Ailly le Haut-Clocher !, et qu'on passait par Bussu- Yaucourt, une femme impotente recouvra l'usage de ses membres ; elle bénit aussitôt le Saint de l'avoir guérie par son passage.
Jean de la Chapelle nous apprend qu’en 1096 la tour du Sauveur fut détruite par un incendie. Gervin II, par les conseils de Gui, comte de Ponthieu, fit porter le corps de S. Riquier à Abbeville, afin de recueillir des aumônes destinées à reconstruire la tour. Les religieux, afflgés
‘ Assiacuin, faute d'impression pour Alliacum.
de cette absence, allèrent dès le lendemain chercher les reliques à Abbeville : les habitants de Centule se rendirent au-devant de la châsse avec des branches d'arbre et des feuillages qu'ils avaient coupés sur la route. A cette occasion, D. Grenier (/ntrod., p. 348) a fait remarquer l'analogie qui existe entre les dendrophores des païens et cet usage de porter des branches d'arbre aux processions.
Un autre chroniqueur de Saint-Riquier. D. Cotron, nous rapporte un fait qui montre jusqu'à quel point était parfois poussée l'audace des fripons qui spéculaient sur la vénération portée aux reliques. En 1263, quelques garnements de Centule fabriquèrent deux châsses absolument pareilles à celles de S. Riquier et de S. Vigor et mirent dans la première un chat mort, dans la seconde un os de cheval. A limitation des moines qui promenaient leurs châsses le lundi de la Pentecôte, ils se revêtirent de surplis, et, précédés de la croix et du bénitier, ils allèrent offrir ces prétendues reliques à la vénération de la foule qu'attirait ce jourlà la forre du Lendit. Alors que les reliquaires étaient déposés sur un reposoir, deux individus faisaient sembiant de se battre, tandis qu'un autre compère s'écriait : e O'S. Riquier, vous n'irez pas plus loin, avant d'avoir rétabli Ja concorde entre deux ennemis! » et les deux fourbes de s'embrasser aussitôt en signe de réconciliation. Quelques affidés criaient au miracle, et les aumônes de pleuvoir. Nos gens en profitaient pour faire chère lie et passaient la nuit à danser. Le mayeur et les échevins favorisèrent cette imposture qui se prolongea deux jours ct deux nuits. L'abbé Gilles de Machemont s'étant plaint au Saint-Siège de cette odieuse profanation, le pape Urbain IV délégua l'évêque d'Arras pour instruire canoniquement cette affaire, lui prescrivant de frapper les coupables de censures cano-. niques et même, si besoin était, de réclamer contre eux le recours du bras séculier.
Claude Dodieu (1539-1558) maugurale règne des abbés commendataires en échangeant les pierres précieuses des chefs de S. Riquier et de S. Vigor contre de fausses pierreries, Le premier reliquaire, en argent doré, avait la
LA
forme d'un buste soutenu par deux anges. Le corps de saint Riquier reposait dans une châsse de vermeil représentant une basilique flanquée de colonnes et de statuettes. (Manuscrit de D. Cotron.)
Ces reliques sauvées de la profanation révolutionnaire par M. P. Callé, curé de la paroisse de Saint-Riquier, furent rendues à l'église en 17)5. Elles y sont toujours vénérées, renfermées, comme jadis, dans deux châsses.
On conserve quelques reliques du même Saint aux églises abbevilloises de Saint-Gilles, du Saint-Sépulcre et des Ursulines ; à Fontaine-sur-Somme, Foucaucourt-hors- Nes'e, Liercourt, Mailly, Millancourt ; à l'hospice de Saint- Valery, à la chapelle de l'évêché d'Arras, à Queux, (Pas-de Calais), etc.
Un inventaire de 1465 mentionne une côte deS. Riquier à l'abbaye de Saint-Bertin.
CULTE ET LITURGIE
Nous avons vu combien fut célèbre le culte de S. Riquier, immédiatement après sa mort. Pendant tout le cours du Moyen-Age, les pèlerins aftluèrent dans ce sanctuaire qu'avaient visité Louis le Débonnaire, Charlemagne, le roi Robert et tant d'autres illustrations.
Au IX: siècle, les oblations en numéraire faites au tombeau de S. Riquier s'élevaient à 15,600 livres de poids, ce qui correspond, non pas à deux millions de notre monnaie actuelle, comme le suppose Châteaubriand, mais à près de neuf millions *.
__ Aux trois jours de la franque fête (7, 8 et 9 octobre), les cent-dix-sept gentilshommes, tenanciers de l'abbaye, allaient en armes rendre hommage à l'abbé, au pied de
l'autel.
Le prètre desservant de la léproserie du Val-Saint-
1 Vo'r le tome * de notre Hagiographie, note 1 de la page 142.
Riquier devait, une fois dans sa vie, aller le 26 avril présenter aux reliques un cierge de deux livres et payer un cens de 30 sols parisis. Le village de Bersacles !, fournissait de quoi entretenir perpétuellement deux gros cierges de vant les châsses. (LouanDre, Topogr. du Ponthieu).
Pendant les trois jours de la franque fête, les religieux de Valloires étaient tenus d'envoyer à l'abbaye de Saint- Riquier 500 anguilles salées. De nombreux démélés s’élevèrent au Moyen-Age au sujet des droits de juridiction exercés par le monastère durant cette fête de la translation, qu'on désignait sous le nom des trois jours d'octobre de S. Riquier.
Le pèlerinage aux reliques de S. Riquier, encouragé jadis par les indulgences qu'accordèrent Innocent IV, Alexandre IV et Clément IV, a complétement disparu depuis la Révolution. ;
S. Riquier est le patron de la ville qui porte son nom; des églises de Dreuil-lès-Amiens, Fontaine-sur-Somme, Liercourt, Neuilly-l'Hôpital, Sorcl (Hallencourt); dans le diocèse d'Arras, d’Alinchtun, Bourecq, Herbinghem/ Lozingliem, Rollencourt, Roussent et Sorrus; dans le diocèse de Rouen, de Bénouville-sur-Mer, Héricourt-en- Caux, Trémauville-aux-Aloyaux.
Les anciens pouillés ou d'autres documents historiques nous apprennent qu'il y avait des églises dédiées au même Saint à Avesne, près de Vron, à Foresmontiers, à Montdidier, à Pierrepont (prieuré franciscain); à Douriez {collégiale et chapelle), à Cassel (Nord), à Eu, à Watten, etc. Un hospice d'Abbeville était sous son vocable. Nous ne connaissons qu'une chapelle isolée qui lui soit actuellement dédiée, celle du cimetière de Mouchy (canton d'Eu).
Portent le nom de Saint-Riquier : une ville du canton d'Ailly, deux communes de l'arrondissement d’Yvetot, une de l'arrondissement de Neufchâtel, une dépendance de Contoire, un bois du territoire de Vauvillers.
1 Bersaccæ, dépendance de Millencourt-en-Ponthieu. Plusieurs écrivains placent à tort ce village détruit près de Millencourt, dans le canton d'Albert,
Ou célébrait jadis à Saint-Riquier trois solennités du Patron : 1° la déposition, le 26 avril ; 2° la translation de Forestmontiers à Centule, le 9 octobre, 3° la translation faite par Hugues Capet, le 3 juin. Les deux premières sont inscrites dans les missels amiénois du XII* siècle.
Sa fête est marquée au 27 avril, dans notre Propre diocésain (semi-double) ; au 8 octobre, dans nos bréviaires de 1746 et 1840; au 9 octobre, dans le missel de 1498, dans les bréviaires imprimés de 1528 à 1667,et dans le
Propre actuel du diocèse de Baveux.
Alcuin a composé des antiennes, des
répons, des
hymnes en l'honneur de S. Riquier. Hariulfe nous a conservé quatre vers d’une de ces hymnes :
Tu struxisti cæœnobium
Loco prope Argubium
Et aliud in Centulo,
Ambo perenni imerito,
Nous empruntons la pièce suivante au Propre de Saint-
Riquier imprimé en 1685
En sacra lux Richario
Puris coruseat ignibus :
Quaæ membra Sancti jrossidet Exultet hymnis Centula,
Densique syiva Crescii Qui facta Patiis texerat, His per loquaces rupnuem
Passim catervas petsonet.
Templo quod ille conditum Maui dicarat Virgini Sumptlum Dagobertus dedit Quo multa lamrvas ardent.
At Sanctus ante Princinis Noctem fusarat pectore ; Deformitatem criminis Fulgore verbi detegens,
Labore fractus ut sibi Tustare cernit funera, Christi cibo se roborans Salutis hostem proterit,
O quai beata sois Patiis!
Celo potitur spiritus
Et membra qui elaudit solum Crebiis mirant virtutibus.
Jhs motüs anpium Carolus Femplum Patrono condidit, Labisque miratur sacri finmmune pignus corporis.
Summo Parenti gloria jusque summo Filio, Pare quibus Paraclitum Jungant per œvum cantica.
Le nom de S. Riquier est inscrit dans les litanies de Soissons ( VIII* siècle \, dans les calendriers carlovin-
giens, dans le martyrologe romain, dans ceux d'Usuard, Bède, Wandelbert, Notker, Ferrarius, Grevin, Bucelin, H. Ménard, etc.
MONUMENTS
L'abbaye de Centule prit le nom de son fondateur peu de temps après la translation qu'on y fit de ses reliques. Elle devint bientôt un des monastères les plus célèbres de la France par ses richesses, son école, ses grands hommes et ses saints. Nous avons dépeint sa splendeur au VIII‘ siècle, dans l'article consacré à S. Angilbert. Ruinée par les Normands au siècle suivant, l'abbaye fut reconstruite sous Hugues Capet et subit de nombreuses dévastations en 1421, 1475, 1487 et 1554. Un abbé commendataire, Charles d’Aligre (1644-1695), restaura Je monastère qui s’unit en 1649 à la congrégation de Saint-Maur. Les bâtiments furent vendus par la nation en 1790. En 1822, M. l'adbé Padé acheta ce qui en restait et fonda là une institution ecclésiastique qui, après la suppression de Saint- Acheul, devint le petit séminaire du diocèse. L'église abbatiale, remarquable monument des XIII*, XIV°et XV° siècles, sert d'église paroissiale à la commune. M. l'abbé Férorque, doyen du Chapitre, prépare depuis longtemps une histoire complète de l'abbaye qui sera accueillie avec une vive reconnaissance par le monde savant.
L'abbaye, ou plutôt la celle de Foresmontuers, distraite de l'autorité de Centule vers la fin du VIII* siècle, lui fut reudue par Charlemagne en 798 et n'eut plus d'autre abbé que celui de Saint-Riquier. Forestmontiers recouvra son indépendance à la fin du X° siècle. Ilne reste plus de l'ancien monastère que la maison abbatiale convertie en ferme.
L'ermitage où mourut S. Riquier, ou du moins celui qui remplaça l’ancien, subsistait encore au XVII siècle : « Il se voit à présent un peu séparé du monastère, disait le
P. Ignace ; mais cette dévote et sainte cellule s’en va en décadence, si Dieu ne suscite quelqu'un qui la répare. »
ICONOGRAPHIE
S. Riquier est représenté avec une petite église dans les mains, comme fondateur d'une abbaye ; en riche costume, pour rappeler l'illustration de sa naissance; avec des fleurs de lis, comme prétendu parent de la maison de France ; avec un lion à ses pieds, parce qu'il a vaincu le démon, tanqguam leo rugiens.
« On le voit représenté avec deux clefs, remarque le P. Cahier (p. 227). Cela voulait-il dire primitivement qu'il avait donné la liberté à ses esclaves et ouvert par ses largesses la porte des prisons à bien des captifs ? Le fait est qu'on lui attribue une apparition de S. Pierre dont je ne vois pas qu'il soit fait mention dans ses anciens biographes. Je serais assez porté à ne tirer de cette représentation que le souvenir d’un autel dédié par le Saint au prince des Apôtres dans son église de Centule ? »
Il ne peut pas y avoir de doute sur cet embléme. C'est la traduction iconographique de l'anecdote apocryphe, concernant le don des clefs, fait par S. Pierre à S. Riquier, pendant son prétendu pèlerinage à Rome (voir page 421).
L'abbaye de Centule pnssédait jadis un contre-rétable en argent de treize pieds de longueur sur sept de hauteur, où était ciselée l’histoire de S. Riquier. Cette pièce d'orfévrerie, pesant 141 marcs, fut vendue, au XVI* siècle, par l'abbé commendataire Charles d'Humières, pour acquitter une taxe de 6,000 livres imposée par l'État.
Les voussures du portail de Saint-Riquier offrent une série de petits groupes plus ou moins mutilés, ainsi décrits par M.Gilbert/Église de Saint-Riquier, p. 67) : «S. Riquier visitela sainte veuve Rictrude et donne sa bénédiction à son fils. Monté en chaire, il travaille à la conversion
Sn murs
s. RIQUIER. 457
des habitants de la Grande-Bretagne. Viennent ensuite les principales circonstances de la translation du corps de S. Riquier, de Montreuil à Centule ; l'arrivée du cortège à l'abbaye de Saint-Saulve de Montreuil; le comte Arnoul à genoux, faisant la remise du corps de S. Riquier ; sa translation au monastère de Centule par Hugues Capet. »
Statues de S. Riquier : à l'église qui porte son nom, dans les chapelles de S. Marcoul et de S. Angilbert ; au portail central (à genoux devant le Père éternel); sur une face de contrefort (costume d'abbé, lion dressé sur ses pattes); au portail méridional (costume de gentilhomme du XVI° siécle: un lion et un loup dévorant deux jeunes enfants); à la cathédrale d'Amiens, portail de la Vierge dorée (en qualité de parent de S. Honoré) ; au portail de Fontaine sur-Somme ({xvi° siècle), à Nampont, au portail latéral de Liercourt (deux clefs à la main). Dans cette même église, il est figuré sur un bout de solive.
La translation du corps de S.Riquier, racontée par Enguerran, a été peinte à fresque, au commencement du X VI° siècle, dans la chapelle abbatiale de la Trésorerie. Nous en empruntons la description à M. Gilbert, en rétatablissant toutefois la vraie orthographe des inscriptions :
I. Le premier tableau représente S. Valery apparaissant à Hugues Capet, en 981, et lui promettant la couronne de France pour lui et sa postérité, s'il retire son corps des mains d'Arnoul, comte de Flandre. Le monarque, coiffé d'une espèce de bonnet de coton, est couché dans son lit, les mains étendues sur la couverture ; S. Valery, revétu de ses habits pontificaux et tenant sa crosse d'une main, étend l’autre vers le prince et semble lui parler. On lit audessous le quatrain suivant :
Sainct Wallery vit 8nuchier
À Hue Cappet le bon roy !
Pour ravoir le corps Sainct Richier Que Arnoul cote prit p(ar) desroy.
* Hugues Capet n’était alors que comte de Paris et ne devait étre proclamé roi que six ans après.
I. Le deuxième tableau représente Hugues Capet, faisant assembler son conseil pour lui communiquer la révélation de S. Valery.
Quat le dict Hue eut « par soy Considéré la chose telle
Dit à son conseil sur ma foy
J'ai eu de Sainct Richier nouvelle.
IIT. Hugues Capet envoye des messages pour découvrir le corps de S. Riquier :
Incontinent à grand querelle Envoya hyraulx et messages Scavoir s’il tenroît en tutelle Le corps Sainct Richier à ses gages.
IV. Le comte Arnoul, ayant convoqué les habitants de la contrée pour accompagner le corps de S. Riquier, ceux-ci sortent processionnellement de l’église de Saint-Sauve :
Quat le comte Arnoul sas oultrages Eut ouy leur conclusion
Mauda par villes ct villages
Qu'on vint faire procession.
V. Le comte se dispose à restituer le corps de S. Riquier, dont on porte la châsse :
Luy meisine sans rebellion Compagniet honorablement Se misten grand dévotion Apportant le corps dignemet,
VI. Le comte Arnoul fait à Hugues Capet la remise du corps de S. Riquier ; il est à genoux devant la châsse :
A donc vint lues hatemet
Rechepvoir le corps préchieulx Que ledit Arnoul humblement Lui rendit sage et graticulx.
VIT. Hugues Capet, portant la châsse de S. Riquier
sur ses épaules, vient la rapporter processionnellement dans son monastère :
Hue Cappet moult fort joyeulx De la bonne relation
Rapporta le corps glorieulx En icelle relligion,
VIII. Les trois derniers tableaux représentent plusieurs miracles obtenus par l'intercession de S, Riquier :
Moult de gens en péril estoyent
Que Saint KRichier veult pserver
Car en Jhérusalem alloyent
Par mer les Thurcs suppediter (soumettre).
En ung puch le jour Sainct Richier Femme avec homme tresbucha Lesquels on fist lost rassaquier Et sans dangiez on les trouva.
D'une harrecque s’estrangla Uug clercq mangant au refrotoir Lequel soubit resussita
Sur lhostel come il est à voir.
On remarque trois autres peintures dans la même église :
1° Tableau sur bois du XVI® siècle, où S. Riquier, en manteau fleurdelisé, portant le collier de Saint-Michel, tient deux clefs à la main, ce qui l’a fait confondre avec S. Pierre par M. Gilbert;
2° Un tableau peint par Paillet, où un gouverneur présente deux jeunes princes à S. Riquier, pour qu'il en fasse des citoyeas du ciel;
3° Le célèbre tableau où Jouvenet, représentant Louis XIV guérissant les écrouelles, a introduit une figure de S. Riquier.
Mentionnons encore les verrières de Fontaine-sur- Somme, de Villers-Bretonneux et de la chapelle du séminaire de Saint-Riquier; enfin le buste du Saint sur le contre-scel de la commune de Saint-Riquier.
BIBLIOGRAPHIE
Alcuin, sur la demande de S. Angilbert, fit une nouvelle rédaction d'une ancienne Vie de S. Riquier, qu’on suppose avoir été composée par Sigobard, le compagnon du solitaire de Forestmontiers. L'œuvre primitive a disparu depuis longtemps,peut-être pendant les invasions normandes. Dans sa dédicace à Charlemagne, Alcuin lui donne le titre d'Auguste, ce qui montre que cet écrit est postérieur à l'an 800. IL a été publié par Surius, par D. Luc - d’Achéry et Mabillon /Act. bened. 11), par Henschenius
(Act. Sanct. 26 april.) et par les trois éditeurs des œuvres complètes d'Alcuin.
Un écrivain anonyme du XI: siècle a glissé dans l'ouvrage d'Alcuin un certain nombre de fables relatives à la naissance royale de S. Riquier, à son voyage à Rome, à son épiscopat, à divers miracles. Cet interpolateur est postérieur à Hariulfe, puisqu'il lui a emprunté quelques détails historiques. Ces additions ont été publiées en partie par Mabillon : nous ignorons pourquoi il a omis la généalogie princière de S. Riquier : elle appartient bien à cet écrivain : car elle se trouve dans la Monarchie saincte de Dominique de Jésus, lequel a traduit la version interpolée, d'après un manuscrit conservé alors à Noyon.
S'il fallait en croire Jean de la Chapelle,le P. Ignace, Le Cointe, il aurait existé deux autres biographes de notre Saint : Paschase Radbert et Eukius. Quant à ce dernier, qui aurait écrit enlangue vulgaire, on ignore complètement son existence, et son œuvre est perdue, si toutefois elle a jamais existé. En ce qui concerne Paschase Radbert, l'assertion est controuvée : peut-être lui aura-t-on attribué, dans le cours du Moyen-Age, la compilation de l'interpolateur, qu'on a cru aussi, sans plus de raison, appartenir ä un moine de Saint-Riquier, nommé Michon, qui vivait vers l'an 865. Si la version interpolée eût existé dès le X° siècle, Hariulfe n'aurait point manqué de lui emprunter la
généalogie deS. Riquier, lui qui cherchait toujours à grandir les origines et les personnages de son monastère.
Le moine Michon a composé une pièce de vers sur S. Riquier, que nous a conservée la Chronique de Centule, et deux livres de miracles. Le premier raconte des faits antérieurs au IX° siècle ; le secona des événemenis accomplis depuis 814 jusqu'à 865. « L'auteur, d'après l'opinion de l'Histoire littéraire de la France(v, 319), donne partout des marques de sa bonne foi et de sa sincérité, non-seulement en nommant les personnes dont il a occasion de parler et en accompagnant de leurs principales circonstances les faits dont 1l nous a conservé la mémoire, mais en déclarant encore sur quels garants 1l avance ce qu'il rapporte. » Cet opuscule a été publié par Mabillon /Act. SS. n, 213) et par les Bollandistes (26 apr. p. 447), qui ont également édité le récit anonyme de la translation des reliques sous Hugues Capet; cet écrit ne mérite pas une confianceabsolue.
Henschenius, dans le commentaire dont il accompagne les Actes de S. Riquier, mentionne un sermon de Jean Gamans, sur le fondateur de Centule, mais ne le publie point parce qu'il ne contient rien qui ne soit connu.
Enguerran, abbé de Centule (1022-1043), composa une Vie en vers de S. Riquier. Le premier livre contient la vie du Saint ; le deuxième et le troisième, ses miracles posthumes ; le quatrième, les miracles de la translation sous Hugues Capet. C'est seulement dans cette dernière partie qu'il n'est plus uniquement traducteur de ses devanciers et qu'on trouve à glaner qüelques faits nouveaux. Mabillon n'a publié que le premier et le quatrième livre (t. n,p. 261, et t. vi, p. 563). Ce dernier a seul été donné par les Bollandistes.
Vers la fin du XI° siècle, Hariulfe inséra dans sa Chro. nique de Centule le texte d'Alcuin, auquel il joignit quelques commentaires et des additions, et, de plus, composa un livre des miracles accomplis de son temps. Mabillon l'a imprimé au tome vi des Actes Bénédictins.
Outre ces documents et les ouvrages de V. DE BEau- ViLLÉ, P,. Cakitg, DoiNiQUE DE Jésus, le moine Ono,
le P. IGNACE, D. GERMAIN POIRIER, GILBERT, LOUANDRE, de MOonNTALEMBERT, Cités dans les notes, nous avons consulté :
Manuscrits : Collection de vies de Saints, écrites vers 1316, ms. n° 12616, fond. lat. Biblioth. nat.— D. Corron, Chronique de Saint-Riquier, livre vi. — Collection de D. Grenier, t. 47, ( 176; t. 9%, fes 117, 208. — De Courr, Mém. Chrono. 1, 157. — Communications diverses de M. l'abbé Hénocque.
Imprimés : Vita S, Gervini, apud BozLann. 3 mars, p.285. — JEAN DE LA CHAPELLE, Chronica Centul, cap. 4, 5, 10, 15, 16, 17, 20, 27, 36, 39 et 40. — MaLBRancQ. de Mortinis, t 1. pp. 255, 261, 355, 371, 405, 636; t. 11, pp. 24, 146, 257, 312. — Baronius, ad. ann. 631 et 640. — YEPEz, Chron. de l'ordre de S. Benoit, trad. Mathieu, n, 667. — Buzreau, Hist. de l'ordre de S. Benoit, 1. x. — Goxoni, Vitæ patrum occid., p. 64.— MaBiLLoN.Ann. bened, 1,337, 391. — Le Conte, Annal. t. 11, ann. 629 : t. 11, ann. 6:34 et 674. — Gallia christ. x, 1241, 1307. — DevériTÉ, Wist. du Ponthieu, 1, 20,133 ; 11, 233. 269. — Le Puits artésien, 1838, p. 259. — L'abbé Pané, {Voice sur l'abbaye de Saint-Riquier.— PraronD, Canton d'Ailly-le-Haut-Clocher, pp. 19, 32, 411, 151, 210 — Et les Recucils hagiogra. phiques de GazeT, SIMON MarTiN, MoLaNus. GouJeT, Giry, Baiccer, M. BanTaéLeuy, Mgr. GuÉRin, etc.