‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 69 sur 78 · PRENIER ABBÉ DE CORBIE, DOUZIÈME ÉVÊQUE D'AMIENS · texte numérisé non relu

PRENIER ABBÉ DE CORBIE, DOUZIÈME ÉVÊQUE D'AMIENS

g Octobre.

C'est en 657 que la reine Bathilde donna les terrains nécessaires pour construire une abbaye au confluent de la. Somme et de la rivière de Corbeia. Mais ce n’est qu'après l'érection des principaux bâtiments, en 662, qu'elle s'adressa à S. Valdebert, abbé de Luxeuil, pour lui demander de peupler le monastère naissant. Théofride ‘ qui fut choisi pour en être le premier abbé, ctait recommandable tout à la fois par l'illustration de sa naissance, la ferveur de sa piété et l'étendue de son savoir. Élevé, dès ses plus tendres années, dans

! Theodefridus, Thevdefredus, Teudofredus, Theofridus, — Theodefroy, Theodefride, Theofrid, Theoffroy, Thieffroy, Thifroy. Ce vocable d’origine germanique signifie : Paix de Dieu. I] y eut un abbé du même nom dans le Velay, qu'on nomme vulgairement S. Chaffre.

le célèbre monastere d'où sortirent les plus éminents réformateurs du clergé austrasien et beaucoup de fondateurs de monastères ‘, nul n'était plus apte que lui à transplanter sur les bords de la Somme les règles de la vie monastique qui faisaient l'édification de la Franche-Comté.

Le saint abbé obtint de Bertefride, évêque d’Amiens, un privilège d'immunités qui devait assurer à la communauté une existence presque indépendante. Le preélat, qui avait consacré l’église du nouveau monastère, s'engagea en son nom et au nom de ses successeurs à ne rien prélever sur les biens de l'abbaye; il ne se réscrva que le droit de bénir les autels, de donner le saint chrème et de conférer la bénédiction à l'abbé élu canoniquement. :Il ajoute que les religieux doivent vivre selon les règles de S. Benoît et de S. Colomban *,

Cette dernière observation nous semble donner également tort à l'opinion de Mabillon * qui prétend qu'on suivit à Corbie, dès l’origine, la seule règle de $S. Benoit, et à l'opinion du P. Le Cointe ? qui soutient au contraire que la règle de $. Colomban y fut seule en vigueur. Dom Mabillon s'appuie sur la déclaration du Concile de Paris, tenu en 846, qui mentionne que les religieux avaient conservé intacte la règle qu’ils reçurent dès le commencement

1 Le V. Ragnacaire ou Raynier, évèque de Bâle; S. Omer, de Térouanne ; S. Achaire, de Noyon; Chagnoald, de Laon; les abbésS. Dié, S. Remacle, S. Romaric, etc.

3? Cette charte est de 662, selon BuLTEAU; de 663, selon le Gallia Christ.; de 664, selon l’Hist. abrégée du trésor de Corbie.

3 Act. SS. ord. S. Ben.,t. 11, p. 1040.

* Annal, cccl. Franc. ad ann. 662,

de leur institution. Or, comme il n'est point contesté que les statuts de S. Benoît régissaient Corbie au IX° siecle, le savant annaliste de l'Ordre en conclut qu'ils furent introduits par Théofride.

Le P. Le Cointe, de son coté, fait remarquer que cet abbé, venant de Luxeuil, à dû importer la règle de S. Colomban, qui y était seule observée ; mais cette dernière assertion est fort contestable. Nous partageons l'avis des historiens qui croient que vers le milieu du VIT siècle, précisément sous l'abbatiat de S. Valdebert, on observait la regle de S. Benoit conjointement avec celle de S. Colomban. Diverses chartes de cette époque, relatives aux abbayes de Fleury, de Saint-Pierre-le-Vif, de Saint- Maur des-Fossés, etc., prescrivent l’'observance de la règle de S. Benoît, à la manière de Lureuil, Cette question d’ailleurs ne nous semble avoir qu'une importance bien secondaire, puisque la règle de $. Colomban ne renferme rien qui diffcre essentiellement de celle de $S. Benoît, si ce n'est la division des psaumes de l'office et l'imposition des pénitences canoniques.

En l'an 650 ", S. Thcofride succéda sur le siège épiscopal d'Amiens à Bertefride qui, peu de temps auparavant, avait solennellement dédié l’église du monastère de Corbie, assisté de treize évêques dont plusieurs sont placés au rang des saints ?.

‘ En 671 d'après DE Cour, t. 1, p. 171 ; LE CoINTE le fait à tort succéder à S. Salve en 689 (Annul., t. 1V, p. 212).

? S, Ouen, évèque de Rouen; S. Omer, évèque de Térouanne; S. Aubert, évèque de Cambrai; S. Faron, évêque de Meaux; S. Clodebert, évèque de Paris.

Les actes de son épiscopat sont ignorés ; son nom même est absent de nos anciens catalogues d'évèques. Mentionnons toutefois que l'abbé Trithèême *, s'appuyant sans doute sur d'anciens documents qui ne nous sont point parvenus, nous apprend qu'il avait écrit de nombreux ouvrages.

Un très-ancien calendrier des saints, annexé au Pastoral de $. Grégoire, qu'on conservait à l'abbaye de Corbie, fait mention de la mort deS. Théofride, sans lui donner le titre d'évèque*. Cette onnission a pu contribuer à laisser accréditer les erreurs qui ont été émises sur le siége qu'occupa Théofride.

Wion ÿ, Trithème *, Jean Chenu 5 et Du Saussay * le font évèque d'Alby et placent sa mort au 26 janvier. Mais il est impossible de lui assigner une place dans le catalogue des évêques d'Alby. L'origine de cette fausse attribution provient sans doute d’une erreur de copiste qui aura écrit A{bianensis pour Amlianensis.

Dom Cocquelin”, Caulaincourt®, G. Marlot ? le font évêque de Cambrai et successeur de S. Aubert en 667. [is ont été induits en erreur sur ce point par un ancien manuscrit de l’abbaye de Corbie.

1 De Viribus illustr». ordin. S. Ben., 1. 14, ce. CCIx.

3 VIT id. oct., Corbeiæ monasterio, depositio Theodefridis abbatis. — Un autre exemplaire porte à tort le nom de Theodori.

$ Martyrol. ord. S. Bened.

* Op. cit.

Chronol. des évéchés de France.

$ Martyr. gallic. 26 jan.

T Hist. Corbeiensis, dans le tome vuni des Mém. des Ant. de Picardie, p. 406.

8S. Petri de Corbeia fundatio, ms. 024.

* Metropol. Remensis historia.

S. Aubert mourut en 6795 et eut S. Vindicien pour successeur immédiat". |

Dom Mabillon * n'a pas osé affirmer que S. Theofride fut évêque d'Amiens, parce qu’il cherche vainement une place après S. Salve, qui puisse correspondre au règne de Thierry. Mais toute difficulté disparaît en le plaçant entre Bertefride et Dadon. Nous avons un document incontestable qui prouve que Théofride, ancien abbé de Corbie, était évèque d'Amiens sous le règne de Thierry : c'est un diplôme de ce roi qui confirme l'érection d'Érembert en qualité d'abbe de Corbie. « Ces hommes de Dieu, dit-il en parlant desreligieux de ce monastère, nous ont exposé que le Seigneur a rappelé à lui le vénérable abbé Chrodegaire, que notre père apostolique, l'évèque Théofride, avait, d'apres notre volonte, établi son successeur... La nouvelle élection qu'ils ont faite du vénérable religieux Érembert a été ratifiée et confirmée par l'évêque Théofride. » Ce n'est qu'en qualité d'évêque d'Amiens que Théofride pouvait confirmer une telle élection, en vertu du droit que s'était réservé son prédécesseur Rertefride, alors qu'il s'était dessaisi, en faveur de l'abbaye, de la plupart de ses priviléges épiscopaux.

Théofride mourut vers l’an 681%, le 9 octobre. Nous ignorons pourquoi les continuateurs de Godescard * ont placé sa mort au 1® décembre. S'il

1 BALDERIC, Chron. Cam., 1.1, c. 19.— LE CARPENTIER, Hist. de Cambray, t. 1

3 Annal.. t. 1, p. 502.

3 En 091, d'après LE CoiNTE, t, 1V; en 675, d’après D. Coc- QUEL.IN,

* Mor DoxEYy, Supplément, t. 11, p. 318.

es

fallait prendre à la lettre le passage du martyrologe manuscrit que nous avons cité plus haut, il faudrait croire que c'est à Corbie qu'il est décédé : mais on peut supposer qu'il y a seulement été transféré aussitôt après sa mort, d'après le désir qu'il aurait exprimé dans ses dispositions testamentaires.

à CULTE.

On n'a jamais rendu aucun culte à S. Théofride, ni dans l'église d'Amiens ni à l'abbaye de Corbie; mais, son nom est inscrit dans les additions du Martyrologe de S. Jérôme, précieux manuscrit de Corbie qu'a publié d'Achéry !.

Mabillon le qualifie de bienheureux et Chastelain de vénérable. Le titre de saint lui est donné par le Martyrosoge des Prémontrés d'Anuens, par Yepez, par Dom Cocquelin par le P. Süulung (t. 1, sept., p. 185), par Du Saussay et Mar Doney.

On voit une statue moderne de S. Théofride dans l’église de Corbie.

BIBLIOGRAPHIE

Les Bollandistes {t. 1v, oct., p. 570) ont consacré quelques lignes à S. Théofride, dans les prætermissi du 9 octobre. |

Mosaxner, Vita S. Bathildis, apud Surivx, 26 janv., n° 7. — Gallia christ. t x, 1150. 1269. — Burreau. Hist. de l'ordre de S. Benoit, t. 1, 443. — LoxGuvEvaL, list. de lEgl. gallicane. t. 14, 47, 63. — Dame. — DE Sacay. — Etles ouvrages de De CourT, D. CocQuELiN, CAULAINCOURT, Le: Coinre, etc., cités dans le cours de cette biographie,

1 Spicileg.,t. 19.

S* THEUDOSIE

MARTYRE AMIÉNOISE,

IIIe Siècle.

On découvrit en 1842, dans les catacombes de Sainte-Hermes, près de la Via silaria, galerie dont M. de Rossi fixe l’âge au ITT° siecle, les restes d’une chrétienne, accompagnés des objets qu'une opinion accréditée considère comme les signes indicatifs du martyre,et avec une plaque de marbre portant cette - inscription en belle romaine rustique :

AURELIAE. THEVDOSIAE BENIGNISSIMAE. ET INCOMPARABILI. MFEMINAE AVRELIVS. OPTATVS CONJVGI. INNOCENTISSIMAE DEPOS. PR, KAL. DEC NAT. AMBIANA B. MF

s'° THEUDOSIE, MARTYRE. 21

C'est-à-dire : Aureliæ Theudosiæ benignissimæ et incomparabili feminæ Aurclius Optatus conjugi innocentissimæ depositæ pridie Kkalendas decembris, nalione Ambiana, bene mnerenti fecit. (A Aurélie Theudosie, très-douce et incomparable femme. Aurélius Optatus à son épouse très-innocente, déposée (ici), la veille des calendes de décembre (30 novembre), de nation amiénoise. Il a fait (cette épitaphe à elle) bien méritante).

Nous croyons avec M. Fr. Lenormant qu'Aurelia est bien le nom de la famille de Theudosie et non point, comme l’a supposé Mgr Gerbet, le nom féminisé de son mari. Theudosia est le nom personnel de la martyre. La syllabe heu indique t-elle, comme l'ont pensé Mer Gerbet et M. Bonnetty, une origine gauloise ou germaine? nous ne le pensons pas. C'est là une forme dorienne qui était fort. usitée, chez les Crétois et les Rhodiens, par exemple: nous la retrouvons dans beaucoup d'auteurs grecs et romains, ainsi que dans l'épigraphie latine des IVe et V* siècles. Si cette forme heu, qu'on prononçait thévu, n'indique pas exclusivement une provenance septentrionale, il faut reconnaître, d'autre part, que ce nom, véritablement grec, ne doit pas faire supposer que celle qui le portait fût d'origine hellénique : car de nombreuses inscriptions témoignent que beaucoup de gauloises portaient un nom grec.

Mgr Gerbet et M. Bonnetty ont émis quelques hypothèses sur l'identité qui pourrait exister entre la sainte amiénoise et la sainte Aurélie inscrite au 2 décembre, ou bien avec les saintes du martyrologe romain qui s'appellent Théodosie. Nous ne saurions

528 s'° THEUDOSIE, MARTYRE.

les suivre dans cette voie, par cette raison décisive que les martyrologes de Rome n'ont Jamais inscrit que les saints probali, c'est-à-dire dont les ossements avaient été recueillis pour devenir l'objet d'un culte quelconque.

M. Bonnetty croit que le nom d’Aurélius indique une parenté avec l'empereur qui s'appelait ainsi. M. Fr. Lenormant pense au contraire que les noms des deux époux indiquent le IIT° siècle et la qualité d'affranchis impériaux ou de descendants d'affranchis impériaux.

Avec M. Adrien de Longperrier, nous lisons nalione ambiana, de nation amiénoise, et non pas nala ambiana, comme l'ont fait Mgr Gerbet et M. Bonnetty. Cette dernière phrase ne serait point latine (il aurait fallu le substantif Ambiani,) ni de style épigraphique. Le mot nalio s'emploie parfois pour les circonscriptions particulières qui composent une grande nation et même pour les grandes villes. Aussi ne voudrions-nous pas conclure d’une manière trop absolue que Theudosie soit née à Amiens : cela est possible, mais ce qui seul est certain, c'est qu'elle naquit dans l'Amiénois, dans le pagus Ambianensts.

Nous disons que cela est certain, parce qu'aucune autre interprétation ne saurait être donnée à 4mbiana. Il n'existe, dans l’ancien monde, aucune ville, aucune province qui ait porté ce nom. Les appellations qui s'en rapprochentle plus sont Ambia, ville épiscopale de la Mauritanie, et Amotalinum, ville désignée par Strabon et située à l'emplacement actuel de Konigsthul (Prusse rhénane). Ambianus,

st THEUDOSIE, NARTYRE. 529

signification d'amiénois se trouve dans J. César, dans Strabon , dans Pline, dans Eumène et dans l'inscription trouvée à Saint-Pierre-Montjoux. La forme secondaire Ambianensis, beaucoup plus récente, n'apparaît qu'au V*siècle dans la Noticia provinciarum Galliæ.

Mgr de Salinis écrivait, dans son mandement du 28 avril 1853 : « Ce n’était pas l'usage de marquer, dans l’épitaphe des martyrs, le lieu de leur naissance. Un des plus savants archéologues de Rome nous disait qu’il s’en rappelait à peine un exemple, fourni par l'inscription tumulaire d'une sainte de Nicomédie.» Cette mention ne fut pas aussi insolite que le supposait ce savant italien. « On possède au-delà des Monts, dit M. Le Blant (Inscriplions chrétiennes de la Gaule, préface, p. cxxxvi), des épitaphes appartenant à des enfants de la Gaule... Quelque rare que soit, dans les épitaphes des fidèles, la mention de la patrie, j'ai pu ainsi retrouver les noms de quelques-uns de nos pères à Vercelli, à Pesaro, à Rome, dans le sein même des catacombes. »

Pour ne parler ici que de l'appellation Ambianus, nous la voyons dans deux inscriptions que nous allons reproduire, la première trouvée à Saint- Pierre-Montjoux ; la seconde, dont le marbre, du temps de Gruter qui l’a publiée, était exposé dans les jardins du palais de Médicis.

NUMINIBVS AVGG IOVI POENIDO SABINEIVS CENSOR AMBIANVS VS. L. M.

T. Hi. — 34.

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