‹ Haine d'amour [par] Daniel LesueurChapitre 1 sur 10 · M DCCC XCIV · texte numérisé non relu

M DCCC XCIV

PQ

Litti-b

ousun soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant d'avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Elysées. Au premier coup d'oeil, on reconnaissait la classique voiture de noce, — non pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées des mariées de boutique, mais l'équipage plus sobre que préfère la bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s'accompagne d'un petit coupé pour les époux.

D AMOUR

La destination de leurs moins par fatigués, par U

par on ne sait quel air de gala, qu.

d'une ci m plastron bla:

voyait étinceler à l'intérieur, enti habit noir.

Un jeune homme, dans un angle du largo eu le, s'en for.

heure matinale et parmi l'aci son costume de inuilait

un élégant pardessus clair. Certaineiv.

homme I ant lui quelque jour;

ban*. ssi put-il voir s'alli.

d'envie, sur son passage, le rega:

qui s'arrêtaient m

un soupir d'ennui, sous le porche du Min U Mari:

Pourtant c'était à une \ du moins il la désignait en lui-même — qi. reniait Vincent de Villenoise.

Garçon d'honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d'intérér, décorée d itre absurde! — a Je suis garçon d'honneur! » I vait-on, sans les faire suivre d'une exclama énervée, formuler ces trois mots d'un jar. cule, — ces trois mots qui rc[ :ent pour lui quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises:...

Et c'était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au programme ordinaire d'une de ses journées : à sa promenade à cheval dans les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments de rêverie et d'étude, dans la pénombre recueillie de son immense et sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu'il venait à peine de quitter. Il se tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le large escalier, où, sur la moquette, ses pas s'assourdissaient... Il pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d'âme... Et tout de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit impersonnel et attentif, tout ce que l'humanité, à travers les âges, élabora de réflexions, de chimères et d'hypothèses. Sur son bureau, il apercevait un livre ouvert, un livre latin : les astronomiques de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d'écriture : la traduction commencée, — cette traduction qui devait, en faisant mieux connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d'impassibilité que fat Manilius.

Vincent regretta de n'être point devant ce bu^ reau, la plume suspendue sur ces feuillets, prête

à tracer, puis à raturer souvent

Mais le carac

lecti< ment, le frappa

oc Traduire... Jamais produire... »

Car — il en avait conscient — sa ferveur, sa docilité d'érudic, ven.i son manque d'originalité intellectuelle, de sa le impuissan or.

Vincent de Villcnoisc avait la cur éedes autres. Il n'était pas possi curiosité différente, celle de l'inconnu, qui pire un esprit en avant, dans les animes et ma' les vertiges, en lui inspirant, au i dain de ce que d autres ont ».

couvert.

Mais, comme — dans ce landau qui le chercher une invitée de la noce — il < avec mélancolie cette espèce vise forcée de son intelligence : o Traduire... Jamais produire... » ses yeux rencontrèrent une atîiche. Et la coïncidence lui parut tellement saisissante d'ironie, que Vincent rit à demi--, comme avec une personne vivante, de querie que lui lançaient les choses.

Elle était, cette affiche, d'une vulgj ntc.

Étalée sur la palissade en planche? n fer-

maient les travaux d'une maison en construc: elle représentait une gigantesque et rutilante teille, se détachant comme en relief sur un :

du jaune le plus vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux mots, écrits en lettres d'un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas, sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d'un style tellement concis qu'elle en devenait inoubliable : Le meilleur des apéritifs.

C'était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu'à la première palissade en planches de la prochaine maison en construction il allait la retrouver; que, s'il prenait un train quelconque, pour n'importe quelle direction, l'affiche flamboierait devant ses yeux à toutes les stations de la ligne ; que, s'il descendait en n'importe quelle ville d'Europe, il verrait surgir l'affiche le long des murs; qu'il apercevrait des réductions de l'affiche aux vitres de tous les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l'affiche, pendant l'entr'acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que, s'il s'embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l'affiche, reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois, voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger; que, s'il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans quelque ile à peine explorée des archipels océaniens, la première chose qui frapperait ses regards dès qu'il aurait mis pied à terre, ce serait la bouteille de pourpre sur fond d'or, avec son cachet de cire

en guise de cimier, l'écartèlemen:

blanche, et sa devise en exergue

tte affiche paraisse i : é t re .

du monde c qui

pourrait cependant plus que tout autre s d'apéritif, tant est dévorante la faim de qui le rend esclave de ses entrai!!

cTraJ produire ..» répéta Vin.

de Villcnoise. t Mon Ique

ITIF BERTET. p C< une ironie à l'égard de i un

mouvement de rage contre sa propre impuiss

humeur contre l'insolence de O rmc

affiche suggestionnant l'humanité avec de et la silhou ne bouteille, que le jeune

nom. : pour lui-même cette réflexion. Ce-

pendant il était injuste, pu on imm

fortune, son hôtel de la rue Jean Goujon, son eau de Villcnoise — donr, après le

les, son père, Armand Bcrtct, avait pris et lui avait légué le nom, — tout, jusqu'à instruction raffinée, jusqu'à ses studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la voir?... Au point que s'il eût connu quelque région habitable où ne se fussent p glissées les réclames de l'A I' I K ITIF BERTI I. Vincent s'y serait réfugié; non pas pour toujours — il aimait trop Paris — mais de temps à autre,

en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l'exaspérait.

Peut-être... (bien que l'accoutumance au bienêtre et l'ingratitude envers ses causes soient tellement naturelles qu'il semble inutile de les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément que, malgré son rôle de corne d'abondance, la bouteille de l'affiche avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d'or que, de ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait déversé dans la misérable arrière-boutique d'Armand Bertet, le petit Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d'être, pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du « monsieur » et du « savant », tel que le concevait son père, — l'ancien garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques, puis M. Bertet l'inventeur de l'apéritif-, puis M. Bertet de Villenoise, directeur d'usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire de sa commune; — au lieu d'avoir plié sa souple intelligence et son trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs particuliers, de l'Ecole Normale et de l'École de Droit; au lieu de n'avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de docteur et d'agrégé, Vin-

D AMOUR

cent eût de bonne heure engagé la lutte pour 11 vie. Et quelque chose Lui lutte, il n'eût p lincu. Doué comflM

l'était, comm. lit mon:

fance, peut-être ne lui avait-il manqué qu'un | de volonté, un certain esprit d'initiative y devenir vraiment « quelqu'un ». Mais t lonté, cet esprit d'initiativ d'éducation moderne, être poussés ju pendance outrée, l'instinct de contra dit révolte, pour ne pas ire sous leti

amas des idées toutes pensées et des 0| toutes faites, sous l'amoncellement des i sances tout élaborées, et dans le lamii examens identiques écrasant à 1 les esprits les plus dissemblables. C'est m< sans doute parce que de telles qualit triomphent seulement lorsqu'elles ont l\ tion d'un défaut, que tous les hommes illustres sont contraints d'avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu'ils ont été des « cancr au collège. Vérité presque à coup sûr, mais v bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans.

Vincent de Villenoise, loin d'être un cancre, avait porté sur son front d'adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères, ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabul de quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent

de plus en plus l'intelligence humaine, la volonté humaine ! Heureusement on ne les propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui grandissent.

De pareilles réflexions s'ébauchaient à peine, en ce matin d'avril, dans l'esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le transportait vers une personne inconnue de lui, Mrae Pirard, qu'il devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s'assemblait. Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible précisément parce qu'il allait assister, ce jour-là même, au mariage de son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec Mlle Lucienne Méricourt, la fille du général.

Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale, son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l'inconnu pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les hésitations, les retards, les tourments d'incertitude qui, pour Vincent, eussent accompagné un acte d'une telle importance.

Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent, parfois, avait entrevu ce

que pourrait

[u'àuned

Mais, outre que des circon<

semblaient — à son point d ni —

lui interdire de songer au a

thie pool «>lutions irréparable

tance de es d'après lesquelles se i

«>urt ans '■ les de son imagi

Il admirait donc Robert — qui a peur de l'eau admire le nageur qui pi une I BS l'env: ément.

Cependant M. de \ illcnoise n'eut pal le l< alyser pourquoi son état d'esprit tourn un \wguc méconi tde lui-même. 1

chez cette Mme Pirard, qu'on l — une tante veuve d'un certain âge, qui I dre assez longtemps au salon parce qu< toilette n'était pas terminée. Tandis que, dans le secret de la chambre à coucher, la coutui élargissait à la hâte un corsage de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de photographies, pr

i solitude pour bâiller jusqu'aux larmes; puis il murmura entre ses dents :

a Sacrisn! voilà des corvées qui convertiraient à l'union libr

Mais la veuve parut, montrant, sous les tri-

sures grisonnantes de ses cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. La couturière venait de lui dire : ce Madame ne porte pas trente ans. » Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d'un attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque, dont le ressort serrait un de ses gants, et s'inclina, sans se douter que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait de précipiter ses battements, au grand risque d'une congestion pour la dame. Pourtant, si, lorsqu'elle eut soupiré très fort pour reprendre sa respiration et qu'il la suivit à travers l'antichambre et l'escalier, Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu'elle venait de courir, il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en était cause.

C'était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée, allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa lèvre, et s'en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre en léger coup d'estompé sous les cheveux à peine plus foncés. C'était elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l'affinement à ses traits, un air d'élégance et d'énergie à toute sa personne. Grâce à cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la

têre amoureuse et martiale d'un gentilhomme du xvic siècle, et pouvait po nom de Villenoise. D'ail!

prédilection pour ce mâle orne: vi-

sage, le jeune homme n'avait aucune Remonté en voiture, cette fois à grosse Mmc Pirard, il taisait des efforts p écouter poliment. C causer. Vincent ne s tic guère

qu'elle lui donnait sur la famille d in le

général. Et il s'exaspérait intérieurcm que ce bavardage n'était que le commer d'un supplice destiné à se prolonger jus^, nuit. Mais, s'apercevant qu'il ne lui donnait la réplique, la dame le ques Elle voulut savoir quelle était la demoi neur de M. de Villenoise.

— M,lc Gilberte Méricourt, madame.

— Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans doute qi

de votre ami s'appelle Lucienne?

— Je l'avais oublié, madame.

— Tiens! Et vous avez retenu le nom de ( berte?

— C'est que je l'avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir que je lui offre, comme c'est l'usage, avec le bouquet.

— Vous connaissez déjà mes deux petites cou-

sines :

— Je les ai vues une fois, avec leur père, à

père,

l'Opéra. Mon ami Robert Dalgrand m'a conduit dans leur loge.

— Une fois?... C'est tout?... Vous n'étiez donc pas à la soirée de contrat?

— Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible. Aujourd'hui, si ce n'était pas pour le meilleur de mes camarades d'enfance...

— Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège ?

— D'école communale, madame. J'ai suivi l'école avant d'entrer au lycée.

— Et M. Dalgrand a continué d'être votre compagnon d'études?

— Robert Dalgrand n'a jamais suivi les cours du lycée, madame.

— Où donc a-t-il passé ses examens?

— Il n'a jamais passé d'examens, madame.

La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de Mme Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s'il se fût agi pour M. Dalgrand d'une circonstance déshonorante :

— Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?

— Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.

— Pauvre Lucienne! murmura Mme Pirard.

Pourvu que cet homme la rende heureuse!

— Cela dépendra beaucoup de Mlle Lucienne, remarqua Vincent.

— Oh! reprit Mmc Pirard en pinçant ■

ma cousine est une jeune personne si supérieure ! Elle a tous ses brevets. Le plus grand ma!!; pour elle serait de tomber sur un mari d'esprit peu cultivé, qui ne Li o ferait végéter dans un milieu vulgaiiv

M. de Villenoise, en ce moment, i' Aussi laissait-il Mme Pirard exhaler son I subite et sa méfiance contre ce Robcrr l )algqui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun o partiment du casier social. Pal do dipl Et on lui donnait le titre d'ingénieur! Mais c\ donc un imposteur, un aventurier, cet homme quelque chevalier d'industrie! Et il osait épouser la fille d'un général! D'où sortait-il? A lement pris des renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes ses craintes même devant l'ami intime de cei inquiétant personnage. Elle les résuma dans un soupir :

— Moi qui le trouvais si bien ! Et l'on m'assurait que c'est un garçon très distingué!

— Plus que distingué, madame, dit Vincent d'une voix douce. Il a du génie.

Mme Pirard le regarda et, du coup, suspendit l'averse de ses paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d'elle, évidemment. Mais pourquoi? N'avait-elle pas parlé en femme sensée, en parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des choses de ce

monde qu'un général manœuvrant dans la vie civile comme un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M. de Villenoise eut pitié d'elle. En quelques mots — quitte à n'être pas compris — il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.

Non, c'était vrai, son ami n'avait même point passé le baccalauréat, et se trouverait fort en peine pour décliner rosa, la rose. Mais cela ne l'empêchait pas d'être l'un des grands constructeurs de son temps, et d'avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu'on ne l'avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu'il possédait de faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la science superficielle et encyclopédique des écoles dites ce spéciales »... Mais les connaissances acquises par l'observation, par les expériences progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans l'atelier où son père, l'ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après l'obtention d'un simple certificat d'études, fut devenu l'un des employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments à sa passion pour la

mécanique. Ce qu'il admirait sur: qui

remplissait ses

œuvres de t rmidabl

précise des macbi ; qu'il j [que loi-

sir, il profitait de que lui

donnait son emploi pour aller suivre sur pi travaux qui l'intéressaicn des

conseils, élaborait des projets, dressait de On finit par le retirer des bu:

une équipe de terrassiers; et, quand il eut acl en deux semaines un nivellement pour lequel un ingénieur sorti de Tlxole des Min ndait un

mois avec le double d'homn.

ment. Mais aussitôt des jalousies l'eut i Des chefs et sous-chefs, plus ou moins l se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui. Robert c quitta l'Europe. Aussi bien, une occasion s'offrait ; un ingénieur qui partait pour établir une ferrée en Asie Mineure l'emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son patron, il en combina d'autres, où les dépenses se trouvaient réduites des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus résistants, et de se servir exclusivement d'ouvriers indigènes,

qui coûtaient fort peu, sans prolonger d'un seul jour le temps calculé pour des Européens, que l'on eût engagés à grands frais. L'ingénieur craignit qu'il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui le commencement de la fortune. Depuis lors — c'est-à-dire au cours de dix années— le nom de Robert Dalgrand s'était attaché à des travaux dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l'étranger. Aussi la célébrité du jeune homme, d'ailleurs assez spéciale, n'était-eile pas établie à Paris, où l'on n'admet guère, à quelques éclatantes exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd'hui Robert avait trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition : c'était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au profit de sa renommée les préjugés d'une patrie où fleurissaient à son encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.

Vincent de Villenoise achevait à peine d'ébaucher ce récit, quand le landau s'arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait le général Méricourt. D'autres voitures, du même style banal, mêlées de quelques victorias ou cou-

i8 haine r> amour

nés de maître, stationnaient en longue file

bord du trottoir. Près de la

badauds s'attroupaient. Un

manne sur la tête, ricana lorsqu'il eut v

Mme Pirard :

— Ah! là, là... Mince de courte!... V commander le moule au patron.

En bas, le vestibule était t n un

buisson de plantes vertes, entre le un

passage donnait accès à l'escalier. I grande maison de rapport, dont le général r cupaitque le troisième étage. Aux deux premiers paliers, parmi d'autres plantes vertes, les 1<> taires entrouvraient leurs portes pour v cendre le cortège.

Mme Pirard s'arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet instant pour lui dire :

— Pardon... Mais je ne suis pas au courai

la famille... Je ne voudrais pas commettre d'impair. La générale Méricourt esc morte, n'e pas?

La dame inclina la tête, désespérant de dire : « Oui ». Et elle n'avait pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent de Villenoise entra dans le grand salon.

Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite quelqu'un s'avança, lui prit la main, et la lui serra d'une

telle étreinte qu'il en fut remué. C'était Robert Dalgrand.

— Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur!

— Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!...

A dire cela, de Villenoise s'émut lui-même, en découvrant avec quelle vivacité de désir, quelle chaleur d'affection, il souhaitait le bonheur de son ami. L'ennui qu'il éprouvait tout à l'heure de la ce corvée » de cette noce s'effaçait dans la commotion protonde de cette poignée de main.

Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s'inclinait maintenant devant le général. Celuici était en costume civil, n'ayant pas remis son uniforme depuis plus de deux ans qu'il avait pris sa retraite. C'était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu'il gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille, sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis, à son cou, la cravate rouge de la Légion d'honneur.

Mais aussitôt Robert l'entraînait à l'écart.

— Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux!

A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de Villenoise. L'ardeur qu'il avait

mise à souhaiter la félicite de donc de ce que, tour à l'heure encore, il dou de cette félicité? D'où procède cette vague n indéniable souffrance que cause l'affil éclatante du bonheur des autres? Est-c simple et basse, ou le sentiment que tence et notre affection sont alor au mi-

nimum d'importance pour ci:

Comme son ami s'éloignait pour souhaiter la bienvenue à d'autres personnes, Vim du regard.

Le héros de la fête dépassait plus ou n la taille tous les hommes qui se trouvaient U général seul était presque aussi grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, i blait un peuplier dans le voisinage d'un ch Robert avait des épaules proportionne, haute stature, des membres d'athlète, dont on voyait, sous le drap fin de l'habit noir, jouer les muscles avec une aisance robuste qui n'était pas sans grâce; hors de son col blanc s'érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et douce, aux traits réguliers, aux yeux d'enfant. Il portait la barbe, ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins élégante, et foncée comme la coque d'une châtaigne mûre. C'était un superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez l'autre les traces de l'hérédité plébéienne. La simplicité de ses

manières, l'intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction. Mais il n'avait pas l'affinement que de Villenoise devait à de plus lointaines habitudes de luxe ainsi qu'à tous les sports les plus choisis de l'esprit et du corps.

Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d'honneur de Vincent, l'aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l'avait en vain demandée à Robert.

Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l'heure qui passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s'enfonçait en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d'enfance, où se mêlait l'image de Dalgrand.

Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière. En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque constamment hors de France, s'enveloppait d'un peu d'inconnu pour l'affection dépaysée de son ancien camarade.

Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de l'école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre heures.

Oh! cette moitié de tartine... i apaisé les affres d'une faim véritab

garçonnet qu'il était alors lui-même. Car la misère, chez les Bertet, i '()rs que, pour lancer Tapéritif, l'inventeur en aux expédients La réel

avoir dévoré le fonds de commerce, les mies, le crédit du négociant, absori les vêtements, la nourriture du ménage : elle épuisa le sang et la vie de Mn,e Bertet, qui mourut. Et nulle clientèle ne venait ridf.

Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, inventeur en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de boisson D fit

charger à bord des navires, qui L'emp dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner, forcèrent ta vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C'était bien sur cela qu'il avait compté, le petit droguiste que ses voisins traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée. L'important était — comme pour toute martingale — qu'il pût renouveler ses enjeux jusqu'à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre, quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix, le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux : le flot des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine

avait-il agrandi son établissement, qu'il lui fallait agrandir encore, jusqu'à ce qu'il acquît le château et fonda l'usine de Villenoise, cette usine où travaillait, à l'heure même, pour son fils et son héritier unique, une population d'ouvriers.

Plus d'une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus précises qu'en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir, parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.

Enfin une porte, au fond, s'ouvrit toute grande; un remous creusa la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de sympathie et d'admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit s'avancer, d'une démarche muette et glissante, la plus charmante incarnation de la grâce virginale, de l'innocence et du ravissement.

C'était la mariée, celle qui se nommait encore Mlle Lucienne Méricourt, et qui, dans une heure, s'appellerait Mme Robert Dalgrand.

Sous son voile de tulle, aussi léger qu'une vapeur, on voyait, sur ses joues délicatement roses, l'ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait l'âme. Quelque chose d'adorable et de suave émanait de ce sourire, à cause de la pu-

24 H M Ni Ii AMOUR

dcur qui s'efforçait de fermer K

de l'extase qui les entrouvrait. Quand on i vu ce sourire, qui prenait le cœur tout d\\b les regards, irrésistiblement, se portaient petite touffe d'oran; que perdue Jm<

fortes ondes des cheveux fication de cette fleurette, couronnant toi vivante et mouvante blancheur, effaçait 1 pensées. Une curiosité aiguë s'empat tateurs... Curiosité qui, par son obj turc, par les images qu'elle évoquait, eût, sous le masque d'élégance, intérieurement ramené tous ces êtres à des instincts d'animalité brutal pour chacun ne s'y fussent mêlés des souvenirs, des espérances, des déceptions, et ( de mélancolie qui, dans le cœur, invinciblement s'élève devant tous les mystères humains.

Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d'une façon câline. Et le général, pour donner le signal du dé, eut un geste brusque de commandement militaire, sans doute parce qu'il redoutait quelque assaut de son émotion.

Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l'appel des noms, deux par deux, suivant l'ordre où les couples devaient descendre et prendre place dans les voitures.

M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La

HAINE D AMOUR 2f

longue traîne de satin blanc mit un intervalle. Puis l'on vit s'avancer, donnant le bras à une dame, le premier témoin de la mariée, — un chef d'armée célèbre, également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de sa mère, — grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais empreints d'une singulière dignité.

Cette ancienne paysanne, veuve d'un ouvrier mécanicien, ne montrait ni gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l'avait élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d'un général. C'est que Mme Dalgrand était trop la mère de Robert par la lucidité de l'intelligence et l'énergie de la volonté pour n'avoir pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne pas s'être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et toujours sa place à côté de lui.

A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l'esprit perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et tressaillit; on l'appelait avec sa demoiselle d'honneur.

« M. Vincent de Villenoise... Mîle Gilberte Méricourt. »

j6 haï ni d'amour

Où était-elle? Comment allait-il savoir? lise retourna, effaré.

Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour lui prendre le bras. M dans sa surprise, il ne songeait pas à l'offrir. lui dit :•

— Vous ne me reconnaisse dépêchons-nous!

D'elle-même, elle posa la main sur sa manche, l'entraîna presque vers l'escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir d'être son «. lier pourla journée entière. La phrase lui vint plus spontanée, plus sincère qu'il ne l'aurait attendue un instant auparavant. Son appréhension d'une corvée disparaissait devant le désir de produire une impression favorable.

Mllc Gilberte répondit:

— Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d'honneur. Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!

Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes se trouvaient si proches qu'il n'osait la regarder. Il ne voyait que le bouquet et l'aumônière qu'elle tenait à la main : — un bouquet tout blanc, garni comme une collerette par le point à l'aiguille du mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe et attachée par les mêmes ru-

bans. Ils étaient, ces rubans et cette robe, de deux nuances délicieuses : l'étoffe, du ton jaune pâle, presque blanc, de l'avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil Fait rendue bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe. Tout de suite, dès qu'il avait aperçu la jeune fille debout à son côté, M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l'harmonie et la fraîcheur de cette toilette.

Mais ce fut seulement une fois installé en face d'elle, dans le landau, qu'il eut la vision distincte de Mlle Gilberte Méricourt.

Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voiton jamais d'une façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque l'éveil d'un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de contours qui supporte la description?

Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c'était le coloris plein de délicatesse et d'éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux, de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc nacré, contrastaient et s'avivaient sur sa physionomie, dans une splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu grande fleurissait

sur des dents ébloui sourcil

soulignaient son front blanc; les narine petit nez irrégulier mais joli prenaient, comme l'ourlet de ses fines oreilles des transparu sées de coquillage; et la masse de sa chevelure d'un brun franc se relevait sur sa nuque pâl soyeuse,où s'estompaient quelques courtes nu\ frisottantes. Ses prunelles mêmes n'offraient une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu'ont si souvent les yeux humain étaient d'une couleur sombre et pure, comme les yeux des gazelles.

Durant le court trajet du boulevard Maletherbes à la mairie de la rue d'Anjou, M,IeCilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu de voiture et que le cortège, au bas de l'escalier, se forma pour monter à la salle des mariage jeune homme sentit comme un soufHe de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa un bras sous le sien.

Ce qu'il éprouvait i'étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l'analyser. Et aussitôt* dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue, qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus éloquent hommage.

Pendant la cérémonie du mariage civil, comme

le maire lisait les articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en apparence, épiait de côté sa demoiselle d'honneur, crut voir pâlir ce visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le ce oui » qui devait les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils.

Vincent ne put s'empêcher de s'avancer en s'inclinant vers elle, pour rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en secouant la tête d'un geste imperceptible, le doigt levé jusqu'à ses lèvres comme pour lui recommander le silence. C'était entre eux un petit secret d'émotion, et c'était aussi une promesse de délicate et confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes.

Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l'église de la Madeleine. Assis de nouveau l'un en face de l'autre dans le landau, Gilberte et Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla remarquer qu'elle se reposait, par la confidence plaintive que lui

envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait

montre avec tout le : if lorsqu'elle

se trouvait à proximité de son père 0 sœur.

Décidément, M. de Ville il plus

ennuyeux son rôle d n d'honneur. Un in-

térêt très vif captivait son imaginât:

Elle dont il devait s'occuper matérielle toute minute n'absorbait pas moins désornui pensée intime que son attention ce n'était pas seulement parle petit m] tristesse qu'elle dissimulait à tous hors à lui c'était par le simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête, par d'expression, par des sourires divers suivant interlocuteurs, par des agenouillements à l'église, avec un joli geste des épaules et l'inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et lourds cheveux bruns.

« Est-ce qu'elle est pieuse? » se demandait Vincent, debout près de la jeune fille prosternée, a Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu'en attend-elle? »

Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eut éloigné mentalement le jeune homme de Mlle Méricourt. Sous l'artificielle candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d'ef-

froi l'extravagance de leurs rêves, dont c'est le triste rôle du mari de les désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer ce rôle. Pour rien au monde il n'eût voulu associer à son existence un de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré, dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait, comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera sous l'influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette femme un jour.

Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises, que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti pris à toutes ses pareilles.

Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse, dont la beauté, la solennité, donnaient tant d'importance au mariage qui s'accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité, qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l'autel, éblouissant d'orfèvreries, de lumières et de fleurs.

Lorsque Robert Dalgrand glissa l'alliance au doigt de Lucienne, dont la petite main dégantée

mit une rose lueur de chair sous le nu. tique du voile, M. de Yillenoise épn nme

une vague nostalgie, comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct quelque chose qui lui aurait manqué.

I n instant après, le suisse étant venu s'incliner devant lui, en murmurant deux ou trois vitGilberte se lever. Elle lui tendit son bouq et il comprit qu'il s'agissait de Alors il prit une main de la jeune fille, qui, l'autre, présentait son aumônière. Elle allairang en rang, se penchait en allongeant le bras d'un geste souple, et se redressait avec un sourire de remerciement, tandis que les ie métal

tintaient en tombant les unes sur les autrerecommençait toujours, car la vaste église était remplie de monde ; quand ils curent fini d'un côté il leur fallut changer de main et remonter dans l'autre sens.

Or c'était justement les minutes que Vincent considérait d'avance avec le plus d'appréhension dans cette journée de noce, celles de cette qu où le garçon d'honneur ne peut tenir que la plus gauche des attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de recueillir plus d'oeillades admiratives pour elle-même que de pièces blanches pour la paroisse.

Maintenant, s'il leur reprochait quelque chose, à ces minutes charmantes, c'était de fuir trop

vite. Il marchait dans un rêve très doux, pas à pas sur ce tapis rouge d'église, avec la main de cette jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s'inclinait pour tendre l'aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune corps; puis il pliait le coude et la redressait en l'attirant vers lui. Et il éprouvait la sensation d'être très loin, seul avec elle, et de lui prêter, d'une façon efficace, nécessaire, la protection de sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place, et que Mlle Méricourt s'isola pour s'agenouiller sur le prie-Dieu, Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de cœur désappointé.

Pourtant, au cours de cette journée qu'il avait prévue si longue et qui passa comme un éclair, — au lunch, et durant la réception de l'après-midi chez le général, et au dîner de l'Hôtel Continental où elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça, — il ne lui fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu'il ne s'expliquait pas et qu'il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde. Toutefois, c'était bien une réponse et non point une offensive de coquetterie,

ce joli regard un peu moqueur, un peu trou: mais d'une si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses phra ïl aurait

jugées les plus banales. M. de Villenoi mença donc — mais bien tard — à iller

avec rigueur; car, s'étant interdit, pour des raisons qu'il s'imaginait indestructible nger au mariage, il s'interdisait également de laisser deviner à cette jeune fille l'immense sympathie qu'elle lui inspirait.

Ils parlèrent ensemble u d'ailleurs, la

parole ne servant arien lorsqueentrent en je . mystérieuses affinités d'où va naître l'amour. Cette façon de se consulter sur ses g< pro-

ques, de découvrir que Ton aime l'un et l'autre 1 1 musique ou les voyages, que l'on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu'on leur préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces préliminaires d'une attraction simultanée ne sont que des symptômes, sous couleur d'être des moyens. On ne se plaît pas parce que l'on s'est exprimé des penchants identiques; mais on s'exprime des penchants identiques, et même on croit les posséder, parce que i'o; plaît ou que Ton veut se plaire.

M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose

HAINE D AMOUR } f

très amusante; qu'elle avait encore des professeurs de littérature anglaise, de piano et d'italien ; qu'elle adorait l'Opéra-Comique, mais qu'elle préférait l'équitation.

Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s'était voilé d'une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.

Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant qu'ils dansaient, ce fut en valsant qu'elle le lui expliqua.

— Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais. Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble. Qu'est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous, monsieur, quand j'y pense, la vie me semble tellement triste que je voudrais mourir.

11 sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la vingtième année.

Elle reprit :

— Vous ne me croyez pas? C'est parce que vous n'avez pas de sœur. Mais l'idée de retrouver sa chambre vide !... (La voix de Giiberte s'étrangla.) Ah! si ce n'était pas pour mon père... je voudrais vraiment mourir ce soir.

— Mais vous vous marierez à votre tour. Elle rougit, haussa légèrement les épaules. — - Bah! qui sait?

— Comment, qui sait? dit-il en riant.

vous prononcé des vœux devant \\\u: m te

Catherine?

— Oh ! non.

— Alors?

Elle se tut d'un petit air mystérieux. M. d lenoise insista.

— Vous voulez savoir?... dit-elle avec un gard sincère de ses beaux yeux bruns. Ni 1 moi, je ne consentirai à me marier que comme Lucienne, seulement avec quelqu'un qui m

tout à fait.

— Et... vous ne prévoyez donc pas qu'on puisse vous plaire... tout à fait?

Elle répondit — peut-être un peu trop vivement :

— Oh! si...

Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta :

— Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui plairai pas. C'est toujours ainsi.

— Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert.

— Oh ! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D'ailleurs, il y a des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans une même famille.

— Vous êtes donc modeste, mademoiselle Cil-

berte? Voilà une qualité presque invraisemblable chez une jeune fille.

— Ces pauvres jeunes filles ! Vous avez l'air de leur en vouloir. Qu'est-ce qu'elles vous ont fait?

— Elles me font peur.

Gilberte eut un rire d'enfant.

— Quelle plaisanterie ! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur?

— Plus que vous ne croyez.

Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l'un devant l'autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit:

— Valsons.

Il l'entraîna d'un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi contre elle, sans savoir au juste pourquoi.

Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de Villenoise s'aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina, dans l'ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes de solitude. Il se représenta la lenteur et l'hésitation des premières tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste bras vêtu de drap noir... D'un grand effort, il tâcha de réveiller son scep-

ticisme à l'égard du mariage, son l'in-

dépendance ce sa haine de tenu lien, en mêl temps que sa méfiance des virginité obtenues par l'atrophie ou la déviation d< Il ne put pas. Tout cela faisait place à un mal de désir indistinct, à un sourd désenchantement de ce qui, jusque-là, sutli<ait à occuper taisie, sinon à lui remplir le cœur.

Cependant, le généra! ref,

cherchait sa fille cadette. Il s'arrêta devant le garçon d'honneur de Gilbertc, qui se l sitôt.

— Je n'ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le vieillard. le le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de

nous nous retrouverons. Vous êtes des n sormais.

— Mon général, c'est beaucoup d'honneur

— Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin, le membre de l'Institut, — vous l'avez vu? le second témoin de ma fille Lucienne, — estime beaucoup vos œuvres. J'admire cela infiniment chez un jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d'autres ne songeraient qu'à s'amuser...

— Mais cela m'amuse, mon général.

M. Méricourt chercha une autre phrase d'éloge. Toutefois, sur ce terrain, il était mal à l'aise, ne sachant pas au juste la nature des travaux aux-

quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir passé, dans la Trente des Veux éMondes, des articles signés de lui sur « l'Alexandrinisme dans la littérature romaine ». Le titre l'avait effrayé; il ne les avait pas lus.

Brusquement donc, il aborda un autre sujet.

— Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble, m'a-t-il paru, à galoper sur le bord d'un chapeau.

— Ah ! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Ou donc l'avez-vous vue, mon général?

— Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car vous ne fréquentez pas l'avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.

— Non, j'avoue que la foule...

— Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais celle des quadrupèdes m'intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de Paris. J'aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se voir saluer par tous les officiers.

— Alors Mme Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert...

— Oh ! interrompit le général — tombant au piège de Vincent, qui voulait le faire parler de Gilberte, — ce n'est pas de ma fille aînée qu'il s'agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle

40 !i\!NE DAMOUR

manque du feu sacre. M • On

dirait qu'elle est née à cheval, cette gamine-là. Vous la verre/... Elle est étonnante.

— Est-ce que Mllc Gilbert

courre? Nous avons ce qu'il faut, dans mes mors bois de Yillenoise.

— Merci, monsieur. le vous suis bien tti ant. Mais ce IS goûts de haut luxe

que je De voudrais pas lui donner.

M. Méricourt expliqu • qu'il désirait

plutôt modérer cette passion chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait mariée? C'était douteux. Avec le* jeunes filk les difficultés de leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale dans l'armée, — car il restait un maître et un arbitre matière d'équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses montures dans les écuries de l'Ecole Militaire, — sa fortune personnelle ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l'allusion un peu emphatique à sa renommée d'écuyer hors ligne, rival des comte d'Aure et des Baucher.

— Ah ! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux allures vives, et de vous faire demander gr. Aux dernières manœuvres que j'ai dirigées, — il

y a de cela quatre ans au plus, — je semais derrière moi mes aides de camp...

Lorsque le générai abordait un sujet, il ne l'abandonnait pas de sitôt. De sorte qu'au lieu d'emmener Gilberte, il laissa s'organiser un cotillon : quelques figures improvisées seulement, car on manquait d'accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin semblable. Il la trouva tout de suite. C'était Gilberte.

— Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs.

Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne au revers de l'habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme c'était la dernière danse et qu'une débandade s'opérait parmi les invités, ils se dirent au revoir.

Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise d'approcher du vestiaire, il aperçut encore Mlle Méricourt à qui l'on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s'écrasant sous le manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement, les laissait tomber à terre sans regarder autour d'elle, ne se sachant pas observée par lui, qui s'effaçait derrière d'autres personnes. Machinale-

ment, il attendait qu'elle touchât le brin de séda. Elle le prit et parut le j, autres. Mais, lorsqu'une seconde après elle cl la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes frisées, Vincent aperçut di lent

la fleurette qu'elle dissimulait dans sa paume.

Un désir ardent le prit de s'assurer qu'elle la gardait pour de bon, qu'elle remportait en venir.

Il rejoignit la jeune fille et le général, s'inqu; s'ils avaient une voiture. Il avait commandé coupé, et il le mettait à leur disposition. M. Méricourt refusa, disant qu'il avait fait attendre un des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l'hôtel partait pour faire entrer la voiture sous la voûte.

Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent remarqua queGilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous sa sortie de bal, où elle l'avait glissée d'un geste vif en le voyant s'approcher.

Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s'arrêta devant eux. Alors le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le générai. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit qu'il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui présenter sa main libre, elle appuya du coude

contre sa poitrine un éventail qu'elle tenait. L'éventail glissa. Gilberte eut un mouvement involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de Viilenoise vit distinctement qu'elle n'avait pas lâché sa fleur.

Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s'y caressa la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l'étalant de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son porte-cartes.

*Ja rue Jean Goujon s'étendait, déserte et sèche, entre les façades de ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le coupé de M. de Villcn y réveilla des sonorités inattendues.

Il étair une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce quartier riche, où fépaisseurdes murs doublésde tentures somptueuses défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à travers cet engourdissement de sommeil :

— La porte, s'il vous plaît !

Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort. Mais, presque aussitôt,

HAINE D AMOUR 4f

deux battants s'écartèrent, ouvrant dans la nuit une baie de clarté. La voiture s'y engouffra. Vincent mit pied à terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d'un escalier et quelques palmes d'un camcerops gigantesque, en laissant au delà tout un enfoncement d'obscurité.

— Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d'un télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine. Autrement, je l'aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit à l'Hôtel Continental.

Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d'ceil sur les écritures des enveloppes ; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche. Comme il n'attendait rien de pénible ou d'heureux, ce télégramme, qui cependant ne venait pas de Paris, — car ce n'était pas la carte fermée des communications pneumatiques, — ne lui causait nul sursaut d'émotion ou de curiosité.

Il le lut d'un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans qu'à cette contemplation aucun éclair s'allumât dans ses prunelles. Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres remises, était

monté dans le cabinet de toi! de toucher

le commutateur des lumière de

préparer l'eau chaude.

La dépêche était datée de i intenait

ces mots :

Tortraii terminé. Serai à Paru

quatre jours. S\V puis plus ai tau

revoir.

Sab

Ces deux lignes, que composaient les car tères détachés et sans expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait d'une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou d'impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura :

— Pauvre femme !

Puis il monta l'escalier, lentement, avec une hésitation de tout le corps où se trahissait bien l'indécision, l'anémie de la volonté, qui était comme la diathèse de son âme.

Pourtant, il ne songeait point à s'imposer une ligne de conduite nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie était organisée

suivant les exigences de certains devoirs auxquels Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la seule résolution d'examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment ne venait pas de s'éveiller qui lui rendrait peutêtre pénible désormais l'accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à prendre. S'interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s'il découvrait qu'il aimait, ou tout au moins qu'il était capable d'aimer?... Alors qu'il avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu'à la mort, sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l'acquit d'une dette d'honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé la vie.

Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n'était pas trop, croyait-il, payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la perte d'une fortune, d'un beau nom, et par l'ironique mépris dont l'avait accablée le monde.

Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était, depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa fierté n'acceptait pas un centime, étaient impuissants à l'empêcher de travailler pour vivre, de peindre des

fleurs et des portraits à l'aquarelle afin d'entretenir le modeste luxe qui, aire dédaigneuse et fine, représentait le strict ik saire.

Il est vrai — l'état de froide clairvoyance où met la moii parole maladroite d'une femme dont 1 plus

épris, — il est vrai qu ilage de lab<

rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortu: me,

c'est-à-dire au mariage. Mais certaines cin stances, tort atténuantes pour lui, l'empêchaient de se croire tenu à une si complète répa ratio il restait réfrac taire à toute suggestion tendant à le mener vers un tel acte d'héroïsme, que sa rigide et délicate conscience elle-même jug exagéré.

En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu'il n'était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque facile, et les coquetteries qu'elle se permit à son égard, plus encore peut-être que la force d'un entraînement irrésistible, l'avaient décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet de noblesse émané d'un très spécial milieu avait, pour l'héritier de I'Apéritif, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante de

Sabine, toutefois, même alors, il s'était rendu compte du rien de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l'atmosphère d'une aristocratique résidence.

Épouser Sabine... Chaque fois qu'un réveil de passion ou qu'une crise de pitié tendre pour les souffrances d'orgueil devinées chez sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C'était l'image d'une scène abominable : l'évocation du petit appartement que, six années auparavant, il avait mis tant d'amoureuse coquetterie à parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un inoubliable soir, il avait eu la rage et l'humiliation de la voir s'écraser, dans la brutaiisation de toutes ses pudeurs de femme, sous le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette malheureuse — dont pourtant il causait la honte — et le sentiment de son impuissance à lui!... Jamais cela ne s'effacerait. Ce n'était pas l'obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le honteux châtiment de la constatation, n'avait pas été jusqu'à réclamer la flétrissure d'un jugement correctionnel. Il avait retiré sa

fo

plainte, cr réclamé le divorce pour simple iiu paribilité d'humeur, sans alléguer l'adull Par pitié ou par dédain, il laissait coupable la possibilité d'épo r qui

elle l'avait trompé. Mais le scandale n'en avait pas moins amusé tout Paris. El l'écœurant venir n'en restait pas moins fixé dan r de

Vincent.

Cette nuit, dans sa chambre, dans î lit drapé où vivement il s'était réfugié poi réfléchir, cette lassitude d'une liaison rendue indissoluble par les circonstances lui rura l'âme tout à coup, l'écrasa sous une | :rde fatalité. Ainsi donc Sabine allait revenir... 1 trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre télégramme — daté de Paris celui-là — bien quelque billet apporté au galop par un t missionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues pendant deux mois... I ne minutieuse vision lui montrait tous les détails de cette visite, semblable à tant d'autres qui suivraient... Il se voyait quittant à pied son 1; pour parcourir d'un pas hygiénique le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu'à la mairie de Passy, toute voisine delà maison où habitait Mme Marsan. Ce trajet, il en connaissait les moindres acciden ts ; sa mémoire faisait défiler devant lui des physionomies familières de maisons, et des coins de ver-

dures pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits jardinets de l'avenue Henri Martin. Même en pensée, il s'attardait, flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes de l'heure ou de la saison, sans hâte bien vive d'arriver au but. Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait, il parcourait allègrement les derniers mètres. C'est que, soudain, il songeait à la bonne minute de l'accueil, à l'exclamation de joie dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme, immobilisée d'émotion, debout dans ce cadre d'art et de fantaisie qu'était l'atelier où elle passait presque toute son existence.

Hélas! le court frisson d'attendrissement dont le secouait par avance la spontanéité de l'étreinte, l'oubli de toutes les misères communes dans la chaude joie du revoir, s'atténuait, s'évanouissait bien vite sous l'anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine, tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance, l'amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d'autant plus souffrir l'autre, qu'ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond

du cœur. En effet, la froide inertie de Vint

exaspérait lame impatiente i

bine autant que l'âpre impétuosité d

glaçait et irritait M. de Villenoise.

C'était après des scènes pénibles, api bouderies sans fin à peine tempérée! par de mornes politesses, que Sabine Marsan s'était décidée à partir pour le Midi. La commande d'un portrait d'entant pour une famille qui l'hiver à Cannes lui fournissait le pr : la

possibilité de ce voyage. File s\ comme

à une mesure de haute politique : car elle gurait punir Vincent par son s'apercevoir qu'elle lui était indispensable trembler de la perdre un jour tout à fait. Ai peut-être lui ferait-elle accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la destinée, était devenu l'idée fixe, le bu: suprême, — un but vers lequel elle se lançait d'une volonté aveugle, violemment et maladroitement.

Mais Sabine était trop soumise aux impuisions de ses réflexes nerveux et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ, qui lui coûta d'ailleurs beaucoup, — car elle souffrait loin de Vincent d'une façon dif-

HAINE D AMOUR f }

férente mais bien plus amère qu'auprès de lui, — son départ devait produire un effet contraire à celui qu'elle en attendait. Elle l'effectuait trop tard, après avoir laissé trop se tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme une délivrance. Les deux mois qui venaient de s'écouler avaient été pour M. de Villenoise une période d'apaisement, durant laquelle il s'était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou du moins engourdi, l'imagination calme, l'esprit triomphant et lucide. Sa correspondance avec Sabine s'était poursuivie régulièrement sans troubler ce délicieux état d'âme, — délicieux au moins pour lui, pour son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d'érudit, pour son scepticisme à l'égard des grandes passions, qu'il considérait volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments mal équilibrés. Les lettres de Mme Marsan et ses propres réponses ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette confiance que l'extinction des sentiments passionnés laisse éciore entre deux époux vers les dernières années d'une union sans reproche. C'était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres enchaînés par l'indestructible réseau de longues habitudes

^4 n\ • 'OUR

commune?, et qui ont acquis le besoin de parler de tour, même des moindn ilité»

extérieures. Si M. de Villon i moins

profondément de l'accalmie que i mettait dans son orageuse liais.

lente Sabine, il se tut inquiété peut-être de reconnaître, aux mille indices de cette minutie respondance, avec quelle force le liait un que pour le moment il ne sentait plus. Mail il était si reconnaissant de ne pis recevoir à chaque courrier des pages de protestations, de reproches ou de plaintes, qu'il s'abandonnait au pi décrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences, des lettres dont il n'était pas tenu de faire des lettres d'amour.

Peut-être commençait-il à croire que, de son coté, Sabine enfin se convertissait à cet: raderie charmante, et que la tyrannique affection de ce cœur féminin s'apaisait en une amitié plus compréhensive, plus capable de désintéresseir. lorsqu'il reçut — au retour de l'inoubliable journée de noce — le télégramme de Mmc Marsan. La soudaine impatience qu'elle y témoignait de le revoir — cette impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille et qu'elle manifestait ainsi tout à coup — lui prouva qu'il allait la retrouver toute pareille à elle-même. Car, a ce petit fait, il reconnaissait trop Sabine. Comme c'était bien d'elle cette brusque frénésie d'un sen-

HAINE D AMOUR ff

timcnt qui paraissait dormir et qui, d'une minute à l'autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait, même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre femme, — cette fièvre qui s'emparait d'elle chaque fois qu'elle avait pris la résolution de parler ou d'agir, et qui la rendait incapable de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement l'intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté tranquille affichée dans sa correspondance l'exil de deux mois; mais, du moment qu'elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas sans torture durant les deux journées qui l'en séparaient encore.

Etait-ce donc parce qu'il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à jamais assombrie, ou par la prévision d'un plus cruel avenir, qu'il murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d'une fois encore, durant une longue nuit sans sommeil :

« Pauvre Sabine!... Pauvre femme!... »

Quoi qu'il en fût, dès le lendemain matin, la première action de Vincent tendit au bonheur de celle qu'il plaignait d'une si étrange pitié. Sans

f6 MAINE D'AMOUR

attendre que son valet de chambre entrât i lui, à sept heures, suivant la consig heures et demie M. de Yillenoise sont

Prosper parut, et, sur l'ordre Je son mail ouvrit les volets. Une fraîcheur d'avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande p teadue de velours sombre, obscurcie de boise anciennes, et, ça et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine d par

un panneau de glace au-dessus d nuée en

chêne sculpté, par quelques bergeries ; du xvme siècle, dues à des pinceaux de mai très et espacées le long des murs.

— Donnez-moi mon buvard, de l'encre, une plume, dit M. de Villenoise.

Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il griffonna :

« éMadame Sabine zMarsan, hôtel tBeau-T{i Cannes.

« Suis bien heureux. Vous souhaite bon

vous attends avec impatience, oi bientôt.

ce Vincent. »

— Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer mon tub. Ah !... s'exclamat-il comme Proper allait quitter la chambre.

Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une

courte hésitation. A la fin il demanda, mais avec une ombre de gêne :

— La jument n'est pas sellée, n'est-ce pas?

— Je ne pense pas. Est-ce que monsieur Ta commandée plus tôt ce matin?

— Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme d'habitude. Passez à l'écurie et dites à Andrew de seller seulement pour... mettons pour... neuf heures.

Prosper sortit, étonné de l'espèce d'embarras qu'avait manifesté son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n'était pas à l'égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment de confusion : c'était vis-à-vis de luimême. Car, s'étant demandé depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes promenades à cheval, il n'eût jamais rencontré le général et MUe Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d'ailleurs ce renseignement qu'on avait chance de les voir plutôt dans les allées fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le dire encore, qu'il allait changer son itinéraire comme il changeait le moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant toute sa

f8 II M N l i>'.\ M

pensée, tandis que, de bonne :

occupé d'autre chose. Jusqu'à neufheui

tint dans son cabinet de travail. Ce n'était pal par l'image de Sabine qu'il cherchait

ses souvenirs d'hier et son absui matin. Non... Sabine... Il était quitte elle

depuis cette réponse télégraphiée qu'il sincère et qu'il justifierait dans PS —

comme si elle l'avait été — par toutes les tudes d'une tendresse devenu D'ailleurs, il eût été impossible à \ ii mettre en ùcc l'une de l'autre, même dans la plus inconsciente évocation, Sabine Gil-

berte Méricourt... L'une, cette maîtres* définitivement dans ses bras et dans sa vie par une scandaleuse catastrophe... L'autre, cette entant que, malgré tous ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles, il jug d'une ingénuité, d'une fraîcheur d'âme semblable à sa merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était lié à la première, soit! et par d'indissolubles liens. Mais en quoi cela pouvait-il l'empêcher d'admirer secrètement la seconde? Pourquoi ne pas goûter le charme du réve qu'elle éveillait en lui? Après tout, la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes.

HAINE D AMOUR fO.

Telles étaient les pensées flottantes en l'esprit distrait de M. de Villenoise, tandis qu'il se croyait adonné tout entier à l'éclaircissement d'un vers douteux de Manilius. Machinalement son intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au texte latin, tant Le fonctionnement de son cerveau approchait, à force de savante discipline, de la perfection mécanique.

Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies intellectuelles depuis qu'il avait renoncé à remplir son existence par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus longue dimension, toute la largeur de l'hôtel, et peu s'en fallait qu'elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses s'obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu'en arrière elles s'ouvraient sur la verdure d'un jardin où fleurissaient des marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la rêverie et à l'étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles et aux vitrines toutes chargées d'objets d'art.

Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s'ébroua. On entendit des fers heurter

6o iiainl d'amour

impatiemment le pavé, ei I infleii

britanniques, d'un palefrenier qui calmait ranimai. M. de Villenoise Icv. rtèl, et vit que neuf heures allaient sonner. Il i

cendit.

Sous la voûte il se mit en selle, — vi\ parce que Gipsy se montrait m tu mon-

COÏT. Et il la retint quelque elle

prenait son clan, pour lui appr pas

partir sans ordre, avec une fougue brutale, ainsi qu'une bête mal élev

— N'ai-je pas l'étricr gauche plus court que l'autre, Andrew? Voyez donc si c'est au dixi point.

— Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant Fétrivière.

— Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la main le cou de cheval.

Gipsy, s'efforçant d être sage, partit d'un pas raisonnable. Mais, dans la rue, à la première bouffée d'air, à la première vision d'espace ensoleillé, ce fut plus fort qu'elle : ses jambes fines se détendirent, puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle dansait, l'encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où s'affolait le plaisir de la course attendue.

HAINE D'AMOUR 6l

Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas.

Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu'à la façon dont il rencontrerait Mlle Méricourt. Cela se passerait peut-être dans l'allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans l'avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et d'entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la porte de la Muette, remontait vers l'Étoile. Et déjà il se figurait la silhouette de l'amazone, le geste dont elle lui rendrait son salut, l'exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de chevaucher un instant avec eux pour bavarder d'équitation.

Cette perspective qui, d'abord, amusa M. de Villenoise et lui fit prendre patience, l'obséda, puis finit par l'énerver à mesure que les quarts d'heure passèrent sans qu'elle se réalisât. Chaque fois que, de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d'un vieux monsieur, il se figurait que c'était Gilberte. Aussitôt il mettait Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu'il arrivait près des cavaliers, il reconnaissait qu'il s'était trompé. Parfois même le monsieur n'était pas vieux et la femme n'était plus jeune. Mais quoi! c'était agaçant

aussi... Jamais il n 1 M. M ' ni

MUc Gilberte à cheval. Il ne connaissait ni

physionomie sous CCI \ ni la robe de !

bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de I

il pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus.

Vincent, vers onze heures c: rentra

chez lui de mauvaise humeur. Heureusement pour Gipsy, il n'était pas de ces gens qui lagent leurs nerfs en tourmentant leur mon: et elle avait plutôt pris plaisir atti rem

petits temps de galop à la poursuite d'un vieux monsieur et d'une jeune demoiselle ren-

tra-t-elle plus satisfaite que son maître, beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa litière fraîche, dans son box élégant, i bouquet de son avoine.

Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre Sabine. Il y reconnut l'état d'esprit que le l gramme lui avait fait pressentir : une fébrilité, dont l'approche, au simple contact de ce papier, déjà crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire : a N'est-ce pas que nous allons être heureux? N'est-ce pas que c'est trop affreux, deux mois passés l'un sans l'autre, et que nous

ne pourrons plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu'on lui imposait, bien plus que l'expression d'un simple et sincère élan d'amour.

ce Elle veut donc toujours me suggestionner! » pensa-t-il. « Mais elle n'a pas en elle-même la force calme qu'exige un pareil rôle. »

Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore :

ce Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout. »

Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir à la gare.

« Si elle m'aimait avec sa tendresse plus qu'avec sa vanité, » rumina-t-il, « elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois. »

Le raisonnement de Vincent n'était pas juste. Car, chez une femme de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de sa décroissante beauté, c'est souvent un héroïsme d'amour qui fait sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l'aimé quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d'un bonheur, ce trop

fragile amour, que l'aventurer sans ses anr.es ordinaires, c'est-à-dire sans cette grâce du vi qui lui est indispensable pour .

durer.

Toutefois cette mesure de prudence par Mme Marsan se tourna contre clic car ce fut précisément ce matin-là qu'enfin M. de Villenoise, au Bois, rencontra MUc Méricourt

C était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent aperçut la jeune fille loin, et de dos, car elle allait dans le même que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement tain que c'était bien elle, qu'il éprouva une stupéfaction d'avoir jamais pu s'y tromper.

A quelques foulées en avant de son père — qui suivait au pas le bord de l'allée, dans l'ombre des jeunes feuillages — Mlle Méricourt fa faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son cheval.

Elle exécutait cet exercice — un des plus diilïciles de 1 equitation, et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l'inégalité des aides — avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se rendit compte que le général n'avait rien exagéré en parlant de sa fille comme d'une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme apprécia la modestie de l'amazone qui, dans cette allée solitaire, ne travaillait pas pour la galerie.

HAINE d'aMOUR 6f

Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d'or verdi qui tombait des grêles verdures d'avril ensoleillées, Gilberte formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d'embonpoint. Les épaules étaient relativement larges, d'une ligne à peine tombante; les bras descendaient d'un mouvement aisé, sans raideur; le buste long s'amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d'une courbe très fine, reposant d'aplomb sur la selle. Contre le flanc gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité du genou et du pied passé dans l'étrier, qui ne la soulevaient d'aucun pli. Audessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d'un col droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle, parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse.

Du côté droit au coté gauche de l'allée, puis du côté gauche au côté droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d'un trot rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval» placé parallèlement au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu'il convenait pour la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait, par derrière,

66 h une d'amour

Vincent ne voyait pas boug.

Mlle Méricourt, ce qui pi laquelle ses doigts devaient donner les ind tions de rênes. El la cravache s'écartait a peine du flanc de la b r aller à di rime

la jambe s'en écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant que précise l'action des aides inf

M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite M. Méricourt. Il préft laisser à ses yeux le loisir de savourer le | spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque chose d'attendri et d'immatériel qu< spectacle éveillait en lui. Une tentation m lui venait de tourner bride et de s'en aller. sentant croître jusqu'à une intensité | aigué le charme qui l'envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des sensations pareilles. Mais, après tout, qu'éprouvait-il? Ce n'était pas un commencement d'amour, certes, puisqu'il ne courait pas vers cette jeune fille, puisqu'il ne ressentait pas même le désir de lui parler. Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n'était qu'une admiration d'artiste, une émotion tout intellectuelle. N importe, il ferait mieux de s'en aller... C'était plus sage. Il s'en irait dans une minute... Il s'en irait quand Mlle Méricourt aurait atteint ce gros arbre là-

HAINE D'AMOUR 6j

bas... Oh ! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent détournerait Gipsy dans une allée de traverse...

Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait le dire? Il n'en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre, son père, averti par le pressentiment qu'éveille en nous une présence voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de Vilienoise.

Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte.

Puis M. Méricourt s'écria :

— Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon d'honneur.

Mllc Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu'il apparut, changea d'expression dès qu'elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis rougit; et la gêne visible qu'elle éprouva de cette rougeur colora ses traits plus vivement encore*

Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C'est à peine s'il eut la présence d'esprit d'ôter son chapeau, puis de le passer dans la main

68 HAÏ NI I.'aMOUR

gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui tendait.

Afin de donner cette poig main,

Gilberte avait rapproché son cheval par un appuyé qui témoignait de l'ob bête autant que de sa propre habile!

Vincent ne le remarqua même pas. Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments à l'écuyère étaient un sujet tout indiqué.

Ce fut M. Méricourt qui parla le prenne: — tout naturellement — d'équitation : il vanta de nouveau les belles formes et le par-

tait de Gipsy.

— Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son ant, monsieur, dit-il, à la maintenir ainsi

toujours en main ?

— Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M. de Villcnoise, que la mise en main est presque sa position la plus naturelle. J'ai de la peine, au contraire, à la faire s'étendre lorsque je veux allonger son pas.

— Elle a une robe ravissante, s'écria Gilberte. Elle est dorée comme on avait doré artificiellement le cheval de l'empereur Galba, dans la pantomime de &Çéron} à l'Hippodrome.

— Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez beaucoup d'honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l'es-

sayer en dame dans un manège, pour m'assurer qu'elle supporte bien la jupe.

— Vous mettriez une jupe ? demanda Gilberte égayée.

— Bien entendu.

Elle éclata de rire.

— Ah ! je voudrais bien vous voir.

— Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire.

Leurs yeux se rencontrèrent.

Ce sont toujours les yeux qui trahissent l'affinité inconsciente de deux êtres l'un pour l'autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n'en savent point garder le secret.

Les regards de Vincent et de Gilberte s'effleurèrent en un de ces contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l'àme, ensuite, ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d'elle-même, conserver sa sécurité.

Ils se détournèrent aussitôt l'un de l'autre. Mais cet «aussitôt» était encore trop tard. Et tel fut l'oubli des choses extérieures où cette révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu'ils crurent sortir d'un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer d'un ton placide :

— Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument, telle qu'elle est mise,

conviendrait à une dame, car vous me paraissez la monter avec beaucoup de jambe.

Vincent dut faire un effort pour p t le

sens net des mots, et il ouvrait enfin la bon pour répondre, lorsque le gênerai reprit :

— Vous avez parfaitement raison d'ailleurs. S'il y a une chose détestable, c'est l'équîttl sans jambe. Mais à notre époque et dans n pays, où Ton ne trouve plus guère de gens ayant assez d'empire sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les chevaux a comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même plus à la supporter. Oui, monsieur, le i riez-vous? Un lieutenant, l'autre jour, à 11 cole de Guerre, a eu le toupet de me dire : « Mais, mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma jument. D'ailleurs, avec elle, je n'en ai pas besoin, elle a déjà trop d'impulsion sans cela. » Il croyait que les jambes servent seulement à augmenter l'impulsion!... Ah! l'animal!... Mais moi, monsieur, je donne toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes .. depuis l'arrêt jusqu'au galop de charge, et jusqu'au changement de pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe, on puisse équilibrer un cheval?

Ce « je vous le demande » n'était heureusement qu'une figure de rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son sujet

favori, ne s'arrêtait plus, même pour laisser la place aux répliques de son interlocuteur. L'autorité qu'on ne lui discutait pas en pareille matière, et l'habitude de s'adresser à des officiers hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l'interrompre, déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise eut à l'en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu'il pouvait à loisir, sous l'attention extérieure prêtée à ce bruit de paroles, bercer le plus délicieux des rêves.

L'allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les frôlaient; et c'est pourquoi il avait pris à Mlle Méricourt la place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous deux tendaient leurs regards en avant, comme n'osant plus croiser leurs prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur présence réciproque qu'ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les délicates verdures d'avril, dans lesquelles leurs yeux s'enfonçaient, ne leur devenaient visibles que parce qu'elles prenaient aussitôt des significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l'espèce de gêne oppressan te

et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient plus revoir cette nuance de feuilles jeun perspective d'allée sous lollemeni

d'un épais sable roux et colo leur

de soleil, sans se rappeler cette promenade. Cependant ils débouchèrent dans l'avenue Acacias. Les feuillages, brusquement, s" rent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. I i lumière s'étala, violente, entre les haute plus tardivement verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des cavalier lopaient; deux officiers saluèrent. La joli gerie et l'intimité du décor disparurent. En nv temps disparut aussi l'espèce de charme qui lait les lèvres et détournait les yeux de Gilb et de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l'un de l'autre. Alors ils se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange et délicieuse angoisse...

— C'est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe, continuait le général. C'est très bien, la main fixe... Mais encore faut-il s'entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors, plantez-moi un crochet dans l'arçon de la selle et attachez-y les rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et comment une main de bois pourrait-elle parler?...

— Mademoiselle, demanda Vincent à Gilbcrte,

faites-vous aussi des contre-changements de main de deux pistes au galop?

— Pas correctement, non, monsieur. Je n'y suis jamais arrivée.

— Et tu n'y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas. C'est là qu'il en faut des jambes, pour le soutien de l'allure et pour les changements de pied!...

Il s'interrompit.

— Ah! dit-il, voici le maréchal.

Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu'il connaissait de vue, comme le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d'un pas tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d'une crânerie si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait résister à l'âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire obstination.

Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise, un coup d'œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent — mais d'une voix qui manquait de chaleur:

— Désirez-vous que je vous présente?

Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de Mlle Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n'a pas en vain baptisé son point de

ralliement dans le Bois matinal du nom de La Votinière.

Aussitôt il prit congé, l'excusant môme :

— C'était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais pas vous interrompre.

— Ah! j'en ai bien d'autres à vous dire, cril gaiement M. Méricourt. Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matii

me demander au Champ de Mars, au grand manège de l'École. Je vous montrerai ce que j'obtiens par le dressage à pied. Vous verre/ très curieux.

Après avoir, en la saluant, rencontré de r veau le regard de Gilberte, — un long rc: brun et doux qu'il emporta dans son cœur, comme l'autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine, le brin de réséda, — Vincent retourna en arrière et reprit la petite allée verte que tout à l'heure ils avaient suivie côte à côte.

Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs chevaux n'y seraient peut-être pas effacés jusqu'au soir! A y attarder ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine qui s'agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc immense à Villenoise. Et il n'y était pas seul. De nouveau Gilberte y chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait sa théorie

HAINE D AMOUR 7f

de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne gênait en rien l'espèce de mirage en train de se fixer dans l'esprit de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l'on sentait si paternel, si dévoué à l'adoration de ses deux fillettes, donnait au contraire comme une consistance, une solidité, à l'espèce de tableau de famille qui s'esquissait dans l'imagination de M. de Villenoise. Une famille... Une femme, un père, un foyer... Etaient-ce donc ces choses dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui qui avait été — tellement contre son gré — le garçon d'honneur de Robert Dalgrand? Etaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques?

« Une famille!... » se dit Vincent. « Est-ce que j'en ai eu? Est-ce que j'en aurai jamais? »

Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu'il conservât d'elle était celui des pleurs qu'elle versait en cachette, disant à son petit garçon : « Ne le raconte pas à ton père, que j'ai pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d'inventeur, il nous mettra sur la paille. »

Son père?... Eh bien, non, c'était plus fort que lui!... Quand il voulait penser au père Bertet, ce qui s'évoquait devant ses yeux c'était l'affiche énorme avec la bouteille de I'Apéritif.

j6 HAINE D'AMOUR

Voilà pour la famille dans le Plltt, lors-

qu'il regardait l'avenir, il y aj Sabine.

Jusqu'à présent, il avait étouffé ses va; grets sous une ironie voulue à 1\ de la fidélité des femmes et de la candeur jeunes filles. En cherchant les n la famille, il avait fini par ne plus voir qu là. Et il triomphait de les découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu'il en est ainsi pour toutes les choses humaines. D'aiileui force de dénigrer en face de lui-même aussi 1 que devant les autres ce qu'il ne pouvait | séder, Vincent avait fini par croire, de bonne qu'il conformait sa vie à ses tlu c'étaient ses théories, au contraire, qu'il conformait aux nécessités et aux fatalités de tence.

De là vint son étonnement de tout ce qui s'éveilla en lui dès qu'il eut rencontré Gilbertc.

Il ne pouvait croire à ce qu'il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas.

omme M. de Villenoise s'y attendait, il trouva chez lui, à son retour du Bois, un mot de Sabine. Elle l'avait écrit dès son arrivée rue de la Pompe, pour appeler Vincent près d'elle le plus vite possible. Et elle comptait sur lui pour déjeuner.

Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre chez son amie.

Il se mit en marche sans entrain, comme il l'avait prévu deux jours auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade tant de fois accomplie depuis six années. C'étaient les mêmes perspectives d'avenues élégantes, les mêmes carrefours qu'il coupait machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets

où toutes les fleurs se tenaient dro dans les bouquets mon: là-haut,

ciel, c'étaient toujours les deux minarets du Trocadéro, qui semblaient à Vincent doux boi immuables limitant et r Mil son rêve. Il

reconnut encore, au bout de toutes les rues dans lesquelles son oeil s'enfonçait, des pans d dans l'énorme charpente rougeâtre de la 1 Eiffel; tantôt l'assise d'un des piliers: tantôt une courbe de l'arête; et là-bas, à ce tournant qu'il reconnaissait, une brusque apparition d'en ble : un grand spectre de fer, grêle et déchiqu tel que l'ossature d'un monument antédiluvien, construit par une race de géants disparue, comme toutes les fois, le regard de Vincent m< de la base au faîte, s'obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait à sa vue, bien que son cerveau l'attestât. Même, ainsi que jadis, un mot de Robert Dalgran formula dans sa pensée, un mot qui surgissait toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c'est là qu'il l'avait entendu il y avait déjà longtemps :

— Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller réchampir la lune.

« Il ne le dégottera plus, j> se dit Vincent, « car maintenant le voilà marié. Et un homme marié,

c'est un homme fini pour les hardis travaux et les grandes entreprises. »

Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes coutumiers. Ce n'était pas seulement son corps qui reprenait une routine; son esprit et même son cœur s'étaient engagés sur l'ancien chemin. A mesure qu'il avançait, l'image de Sabine se précisait, plus attirante... Des souvenirs s'insinuaient en lui, le reprenaient, lui faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume d'attendrissement! Il était maintenant bien près de s'en vouloir, de s'accuser d'ingratitude et d'injustice, en songeant à cette pauvre femme charmante, qu'une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances que le plus cruel poison.

Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à l'indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable, il franchissait la voûte d'une énorme maison de rapport, passait devant une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second corps de logis donnant sur des jardins.

Sabine Marsan, qui en occupait le rez-de-

8o haine d'amour

chaussée, avait obtenu l'adjoncti ptr-

tement d'une petite serre; elle avait fait ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout, elle avait compose Le pi liant

atelier qui se pût voir.

Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite ressaisi par le décor, la gamme chantante des verdi;:

toiles posées sur des chevalets, l'emplit poignante douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtem, malgré de grands stores abaissés, laissaient pi des rats de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs feuilles, d'oii la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle pétillait à la cassure d'une soie drapée. Il y avait des nattes claires sur le parquet, des sièges d'osier écfï de coussins, un magnifique tapis d'Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches, une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie, à cette gaieté, c'étaient de toutes parts, dans des vases de toutes formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de Sabine.

Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d'une taille énorme, se

leva et s'approcha du visiteur, en remuant la queue d'un air content.

— Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh bien, où donc est ta maîtresse?

Une portière se souleva. Elle parut.

Et, mieux que l'intimité du décor, l'aspect de cette femme troubla le cœur de Vincent. Ce n'était pas qu'elle fût très belle... Certes elle l'avait été; elle l'était encore presque, malgré la vive clarté de ce midi d'avril qui imprégnait, qui baignait l'ombre même, en dépit des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable — et qui devait resplendir le soir aux lumières, — n'était pas ce qui fit s'ouvrir avec une effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu'il enveloppa d'une étreinte émue était celle que, pendant six années, il avait entendue lui dire : « Je t'aime! » Et à chaque fois qu'elle lui disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d'âme, de jeunesse, en même temps qu'elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu'il ne pouvait descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s'était confondue. Cela

pouvait s'appeler peut-être tout simplement 11

force de l'habitude, mais qu'est-ce que 1 habit u sinon cequenousavonsmisde nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et C fait qu'ils

nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, ni que « nous y tenons ».

— Mon Vincent!... murmurait Sabine.

Puis elle ('écartait à la longueur des bra

gardait au fond d et répétait encore :

— Mon Vincent'...

Ils s étonnèrent tous deux, et do bonne : d'avoir pu rester si longtemps é l'un Je

l'autre. Et ils passèrent quelques minutes à se les plus tendres choses, des enfantillages et folies; ou bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à préciser leurs sentiments et à s'interroger sur les deux derniers mois: comme s'ils avaient eu peur que la réalité ne fit s'évanouir l'ivresse factice où les jetait cette heure exceptionnelle.

Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était servi.

— Bien... dit Sabine.

Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l'étroit divan qui les rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux et d'amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs baisers.

— Ah! pourquoi n'es-tu pas venu passer vingtquatre heures à Cannes? soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N'es-tu pas absolument libre, indépendant de tout?

Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu'il oubliait en ce moment même, c'est-à-dire le bien-être qu'il avait éprouvé de sa solitude, et le manque absolu d'entraînement vers ce Midi où il aurait retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur intimité :

— Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir, n'est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter contre moi.

— Ah! tais-toi... C'est parce que je t'aime. (Il éleva les sourcils, avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton indifférence !

— Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble au moins notre premier repas sans reproches?

Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire. Elle se dressa; puis avec un léger ricanement :

— C'est vrai, vous m'y faites penser. Le déjeuner nous attend. Venez-vous?

Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais, avant de monter les trois

marches qui menaient à la salle à ma bine

se retourna, lui jeta les bras au o

— Des reproches?...

vous en faire... Jamais!... O mon ami merez comme vous voudrez, comme vous pourrez... J'ai trop souffert loin de vous! Si \ viez!... Ah! j'ai tort de vous le dire... Mais j puis pas vivre sans vous... Je n'ai que t< tu!...

I n peu attendri, un peu gêné aussi pai exaltation, il la calmait de quelques pan lines: puis, désignant la porte près d'eux, au delà de laquelle la femme de chambre attendait

leur couvert mis :

— Chut!... Estelle peut nous entendre.

— Qu'importe! fit Sabine.

Pourtant elle baissa la voix :

— M'aimes-tu?

— Tu le sais bien.

— Dis-le-moi alors.

— Je t'aime beaucoup.

— Oh! ne dis pas « beaucoup ».

— Préfères-tu donc que je dise « un peu

— Méchant!... Dis-moi : « Ma Sabine, je t'aime » .

II répéta : « Ma Sabine, je t'aime ». Mais avec un effort presque visible. Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l'avoir contraint à prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d'obs-

cur démentait la signification absolue. Elle-même ne s'y trompa pas. Dès cette seconde, elle sentit s'éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s'était promis tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu'à table, en face de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l'entendre parler de Cannes, et du portrait qu'elle avait réussi, et des petits potins du monde artistique, elle s'irritait sans savoir pourquoi, elle se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait à faire souffrir Vincent, parce qu'elle souffrait de lui. Et ce n'était pas la tendresse qui l'arrêtait, la forçait à sourire d'un air doux: c'était la peur de le glacer, de l'éloigner davantage, et le sentiment de sa propre impuissance.

Oh! qu'elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise : « Je vous déteste!... » et l'attacher à sa vie par des liens indestructibles. Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne serait possédé d'elle comme elle était possédée de lui.

Cependant le déjeuner s'avançait. Sur la table, au service coquet, semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d'amou-

86 h \i ne d'amour

roux, que Sabine avait combilU

science raffinée de mondaine ei de voluptue

et dont elle s'était réjouie a l'avance comme d'un recommencement de bonheur.

— Je ne sais pas comment raui chère amie, dit Vincent avec gaieté. le n bien que chez vous. J'ai envie d'envoyer n chef en apprentissage auprès ère.

— Ma cuisinière".. Vous savez bien qu n'en ai pas.

— Cependant. il pas Estelle

Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait les fruil

— Si... c'est un peu Estelle... mais sous direction.

Il se récria.

— Vous vous ojeupez de cuisina

— Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma modeste table. Car pour moi-même, je ne m'en donnerais jamais le tracas.

Contrarié, M. de Villenoise déclara :

— En ce cas, je n'accepterai plus un repas

— Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu'est-ce qui vous étonne

Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle ajouta :

— Puis-je avoir votre train de maison?

— Il ne tiendrait qu'à vous, ma chère amie.

— Comment cela?

— Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n'avez qu'un mot à dire pour en disposer.

— Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l'ai répété cent fois, d'être une femme entretenue.

Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d'habitude, ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort de tendresse et de conciliation :

— Voyons, ma chérie, vous savez bien qu'en acceptant de moi une faible partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas vous croire une femme entretenue.

— Soit, mais le monde le croirait.

— Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n'avez pas besoin de le fréquenter.

— C'est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non, je n'y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!... parce que vous êtes un homme et que vous avez de l'argent. Nous avons pourtant commis la même faute... Et si l'affaire avait suivi son cours, le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé ce mon complice » !...

88 HAINl DAM

M. de Villenoise fit un mouvement

— Je ?ais... reprit Sal lui permettre d'ouvrir la bouche. Vous allez me dire que ?< n'étiez pas marié, vous... que vous étiei libre.

Il secoua la tête. Elle attendit Puis, comme il ne parlait pas, clic deman

— Eh l

— J'allais seulement vous proposer de pa dans votre atelier, oii le i

— Ah! rieana-t-elle, ce sujet de coin

VOUf

— Il m'est horriblement pénible hère amie.

Elle répondit, exaspéra i

— Je comprends j

— D'ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n'est-ce pas? de continuer entretien dans la pièce à coté.

Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger.

— Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna- t-il en désignant ses épaules.

Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes puissantes. Vincent, bien qu'arc-bouté pour le recevoir, fit un pas de recul. Ec le chien, qui maintenant dépassait en hauteur

le jeune homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entrouverte par un halètement de joie.

— Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c'est bien, reprit-il, tandis que l'animal se frôlait contre lui avec des petits cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir.

— Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez beau ne pas vouloir m'entendre, il y a cependant une chose que je veux absolument vous dire.

— Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s'enfonça dans une bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un angle de cette serre, qui élargissait l'atelier, et qu'au dehors un jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage. — Ah! le joli coin! murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine!

C'était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l'inévitable scène commença.

" Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation. Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n'admettait point qu'elle le fût, déclarant s'estimer au-dessus de ses anciennes relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer. Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. A

cause de cela, le séjour Je cène ville lui él

devenu un supplice. Cependant la plupart de

femmes ne se gênaient pas pour tromper leurs

maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque

catastrophe, elles ne seraient f

elle-même, de demander à l'art la dignité de leur

existence et la réhabilitation. ( |

talent lui rendrait ce qu'elle avait perdu... .

titres plus beaux que sa couron

et des titres qu'au moins elle ne devrait qu'à elle

seule... Puis, qui sait ! .. la fortune

Sabine s'exaltait, enragée d'orgueil, aiguillonnée par un besoin de revanche contre le sort, contre la société, contre son amant iui-m qui lui offrait de l'argent et lui ret usait son nom.

Comme Vincent it, ne paraissait pas

croire à ses succès de peintre, — car les portraits de Mme Marsan l'eussent à peine fait vivre si elle n'eût possédé quelques rentes, produit de ses diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs; — comme Vincent se taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement d'ironie :

— D'ailleurs, qu'importe?... J'aime mieux dix louis gagnés par mon pinceau que dix millions rapportés par TApéritif Bertet.

A ce moment, Vincent regarda sa montre.

— Quoi!... s'écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m'avez-vous pas réservé toute votre après-midi?

— Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme.

— Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien. Mais, ajoutât-elle d'une voix amère, je vous demande la seule chose que vous ne puissiez pas me donner.

— Ah! s'écria-t-il, perdant la maîtrise de luimême, je vous donne plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je mettais à vos pieds tout à l'heure n'est rien auprès de ce que je vous sacrifie...

— Vincent!... Vincent!... Qu'est-ce que tu veux dire?...

Elle était domptée, transformée... Mais d'une si effrayante façon que M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente, belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent.

— Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine, va... C'est un mariage. O Vincent!...monVincent!Tuenaimesuneautre...

Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai !...( >li!om,

ce sera bon de mourir... Tu ne m'aimes phi Oh ! c'est trop affreux : trop affréta

Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle

étouffait. Une contraction r parole. Sa voix s'étrangla; les mots se perdirent en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle s'abattit en avant, le froni le tapis.

« Allons!... » se dit M. de VUleno c un

soupir d'irritation.

Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il genouillait près d'elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières, avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement :

— Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu ?... Moi, me marier!... Mais il n'en est pas question... Mais je n'y songe pas!... Écoute... voyons... Tu sais bien que je t'ai donné toute ma vie...

— Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse, tu le regrettes!...

Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait l'explication de ce mot de a sacrifice » prononcé par lui tout à l'heure, il déclara que c'était une plaisanterie.

— Une plaisanterie !... avec l'expression que tu y as mise !

— Eh bien, non, c'est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais te taquiner, me venger un peu... Car tu m'avais poussé à bout.

— Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te disant que je t'aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta fortune?...

Il n'insista pas. D'abord parce que c'était inutile; puis parce qu'il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d'homme secoués par le bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de volupté qui, souvent, s'était, pour eux, dégagée de pareilles scènes. Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se dégageant :

— Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d'eau fraîche.

Et, traversant l'atelier, elle alla soulever la portière qui voilait l'entrée de son boudoir. Vincent la suivit.

partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de Yillenoisc, — cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle le mariage de son ami Robert Dalgrand et l'apparition de Gilberte avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès qu'il eut revu Sabine, dès qu'il se fut à nouveau fait le serment de remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée, dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes, il s'interdit de rencontrer volontairement Mlle Méricourt. Car, s'il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec lui-même qu'il était bien près de l'aimer. Il en était même à cette phase redou-

table d'un sentiment nouveau, où tout s'efface, dans le souvenir, des passions qui l'ont précédé, et où l'on s'affirme de bonne foi n'avoir jamais connu l'amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait : ce Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu'il a de complet, d'absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me l'inspirer. »

Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.

Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il prenait, pour rentrer, le chemin où il n'avait nulle chance de croiser Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s'enfermait dans sa bibliothèque et s'enfonçait dans sa traduction de Manilius. L'aprèsmidi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des visites, ou bien explorait des boutiques d'antiquaires. Quant à ses soirées, elles appartenaient à Sabine.

Jamais Mme Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n'y avait mis les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se trouvait malade. C'était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe écrasant de l'hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni de le partager, ni d'en être le témoin modeste et ébahi. D'ail-

leurs, elle ne tenait pas à se donner en S] à des laquais. Pas davantage liait-elle

raître accepter sa situation 1 Quelle

répugnance n'ciit-cll quittant

le sompteux appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui jusqu'à la portière d'un fiacre, comme une grisette qui. creux de son gant, emporte « son per S'éloigner furtivement de cette d elle

ne désespérait pfl istallerun jour en

légitime... Jamais! Si elle y entrait. tête haute, appuyée au bras de son mari. I : quelle joie sauvage e irait alors, a voir

s'aplatir devant ses millions ceux qui jadis taient aplatis devant son titre de qui,

aujourd'hui, se détournaient scandalisés sur passage!... Mais ne serait-ce pas abdiquer à jamais un tel espoir que d'habituer M. de Villei. à la recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits qu'elle y voulait étaler ? En attendant, c'était chez elle qu'elle accueillait son ami.

Dans l'atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la clarté des lampes, ils avaient d'interminables causeries. Et, malgré l'âpreté d'orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles de Sabine, bien souvent pour eux s égrenaient des heures pleines d'un charme profond. La jeune femme déployait un esprit origi-

nal, dont la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s'était encore accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s'oublier ellemême, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu'était pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des velléités amoureuses. Elle était d'ailleurs bien belle à voir quand elle s'animait sans trop d'aigreur, et qu'elle avançait, en débitant des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les lins reflets des abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux coins de sa bouche et à l'entour de ses yeux. Et elle savait si bien de quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu'elle se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l'eussent tentée. Ainsi c'était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu'ils allassent ensemble diner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, à Meudon ou à Ville-d'Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là, s'épanouissait en journées

o8 haï m d'amour

merveilleuses, en soirées de tiédeur et de p Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les promenades à trai rmmées

par quelque repas fort main musant,

sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenani que Sabine craignait — en lant bien de

l'avouer — c'était la barbare train lu >ngs

jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue rayons, multiplie la clarté, t'ait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et d ►rai-

sons, et prolonge les heures écl a se

soucier des pauvres visages féminins dont beauté agonise, d'une douloureuse agonie que tant de lumière outrage.

Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, Mme Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s'arrangeait pour qu'on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient les restaurants connus, les prétentieuses Têtes t^Çoires où l'on retrouve, sous les étoiles, l'odeur des couloirs que jalonnent les portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.

Peu leur importait d'ailleurs. Car ils avaient

devant eux l'heure unique, l'heure d'attendrissement et de chimère, durant laquelle ils marcheraient au bras l'un de l'autre sous les bois devenus obscurs.

Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine l'inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées qui la torturaient habituellement, faisait s'évanouir les craintes, les doutes, les jalousies, les terreurs de l'avenir, les écœurements du passé, et jusqu'au tourment suprême, né de la différence d'âge entre elle et celui qu'elle aimait. Presque insignifiante, cette différence d'âge : trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs caractères l'accentuaient! Caria femme divorcée, finie, mise à l'écart de la société, voyait se fermer l'avenir, au moment où il offrait tous ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours brûlée de quelque fièvre d'âme ou de chair, en accusait près de quarante.

Qu'ils étaient bienfaisants les soirs de solitude

[OO mai ni; d AMOUR

et de nocturne enchantement

telles distances!... Sur la route gn hautes futaies cribk . ou le 1

coupes de bois qui dévalaient en pi rtin

pâles, In à et là par les arbr,

Sabine et Vincent marchaient, serres l'un contre l'autre, plus silencieux à mesure qu l'heure. L'infini les enveloppait, les i hait.

Ils ne s'en voulaient plus de rien. Ils i icu\

êtres qui s'aimaient dans l'espace et dans la nuit, deux êtres destinés à mourir et que :

sentiment de leur fragilité en face de la beauté* et de la mélancolie des choses.

Un ciel immense, piqu dessus des blêmes clairières. Sabine s'arrêtait | le contempler, et disait les noms des é amusait Vincent de l'entendre prononcer des syllabes étranges, pour désigner les b< aux mystérieux scintillant si haut, si loin, et que c connaissance de leurs symboliques appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de la main.

— Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c'est Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c'est Déneb... Un peu au-dessus, Altair... Et là-bas, plus près de l'horizon, cette magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C'est Aldebaran.

Vincent répétait après elle : « Ah! oui, c'est

HAINE D AMOUR IOI

vrai... Aldebaran... » Mais, au lieu d'élever ses regards, il les abaissait vers elle, et il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d'abord l'intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n'y tenant plus, brusquement elle lui faisait face :

« Ah! tu m'aimes!... » s'écriait-elle avec une certitude de plaire qui la transfigurait, la rendait adorable.

Alors il mettait les bras autour d'elle, amenait lentement les lèvres jusqu'à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité : « Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t'aime. »

Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de Mme Marsan. Elle eut de la gaieté, de l'abandon, de la grâce. Comme Vincent lui consacrait plus de temps qu'autrefois, et lui rendait un compte minutieux des heures qu'il ne passait point auprès d'elle, Sabine crut tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de son amant.

La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu'il prenait d'agir en amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur

102 l> AMOUR

jaillis encore parfois d'une rémini l'un at-

tendrissement ou d'une admirai rendirent à leur liaison comme une appai douceur et de stabilité. Cela dura quelquemai nés, à peu près tout le temps que Roi grand et sa jeune femme consacrèrent à leur voyage de noce.

M. de Villenoise redoutait le rer ami. Car. alors, les rencontres avec Gilbert* viendraient inévitables. Comment

les Dalgrand, qui. naturellement, souvent leur sœur? Toir me homme

repoussait d'avance, et résolument, la compli des circonstances, « Ce sont les lâches, » pensaitposent à la tentation . cent

leur propre faiblesse, et, pour ne pas s'avouer la tyrannie de leur? :1s paraissent n'obéir qu'à

la fatalité. » Il combinait donc différents prétextes pour se soustraire à des relations dangereuses. « Et si tous ces moyens ne réussissent pas, » concluait-il, « ce sera bien simple... Je dirai tout à Robert. »

Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule :

— Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand ?

— Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât.

Elle reprit :

HAINE D AMOUR lO^

— Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu'à connaître les démarches de mes amis. C'est d'une bien autre importance pour moi.

— Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?

— N'a-t-il pas souvent cherche à vous séparer de moi?

— Souvent?... Comment l'aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine depuis sept ans, vous et moi, n'est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix que Robert dirige des travaux à l'étranger et ne met guère les pieds en France. Il n'a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore qu'elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m'a parlé de vous trois fois.

Sabine eut un petit rire sardonique.

— Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation.

— Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n'est pas exact.

M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s'entendre, et, chacun

accusant l'autre de mauvaise tsion

d'une querelle.

— Dalgrand n'avait rien contre i tenait Vincent. Cotait la situation qu'il fâcheuse.

— Et pourquoi, je vous prie?

— Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l'esprit de famille et la p le la régularité... Il n'a jamais rêvé le bonheur q

le mariage.

— Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu'il vous conseillait de m'époti

Vincent ne put s'empêcher de répondre

— Non... Car il ne comprend le mari qu'avec une jeune fille.

Des mots de ce genre remettaient à vif toi les blessures de Sabine.

— Une jeune fille!... s'écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore le droit d'en épo une, quand on n?a pas brisé la vie d'une autre...

Puis, changeant de ton :

— Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu, votre ami Robert... C'est pour cela qu'il a épousé une des petites Méricourt...

M. de Villenoise tressaillit. D'où Sabine connaissait-elle ce nom? Et que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une gaieté volontairement insolente :

— Oui, des gamines qui n'ont plus de mère,

HAINE DAMOUR IOf

et que leur vieux général de père laisse vivre à l'américaine. Un peu culotte de peau, le papa... Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça ne doit pas ignorer grand'chose...

— Ma chère, dit sèchement M. de Villeno.ise, nommez-moi donc la femme dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.

— Moi!... se récria-t-elle. Personne n'a plus d'indulgence que moi pour les femmes... Ce que je déteste, c'est l'hypocrisie sociale.

Elle se lança dans une tirade. Comment! C'était elle qu'on accusait d'être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient bien raison, les femmes, de ne pas s'astreindre aux fausses vertus que le despotisme masculin leur impose! Qu'est-ce que ça pouvait lui faire, à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l'intelligence, la bonté, le talent, l'énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté... Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande affaire est de n'être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n'avait jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l'âge de dix ans, elle cherchait un mari, cette petite

fille délurée d'officier sans fortune! Et, mail

nant qu'elle l'avait trouve, sa principale

non allait être de chercher un amant.

— Et ce sera bien (ait) conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre vertueux ami... Ah! il trouve qu'il y a des femmes qu'on n'épouse pas ' I h 1 la sienne lui prouvera que celles qu'on épo sont aussi celles qui vous font... arriver tains accidents.

Ce n'était pas la première fois que les air. tûmes secrètes amassées au cœur de Sal s'échappaient en de tels excès de paroles. M rarement elle allait jusqu'à de si pi per-

sonnalités. Ce qui l'avait entraînée ce jour-là, c'est qu'elle venait d'apprendre, tout à fait par hasard, que M. de Yillenoise avait été gar d'honneur, à la noce de Robert Dalgran une des demoiselles Méricourt. File s'étonna, puis s'irrita du mystère qu'il lui en avait t'ait. Mais elle se garda bien de lui dire qu'un vieux numéro de journal, enveloppant des romans qu'on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes, les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme d'allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu'elle ne l'était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne lui arrivait que trop souvent, son caractère sus-

ceprible et emporté lui avait fait perdre toute mesure.

Elle se fit grand tort dans l'esprit de M. de Villenoise, et elle le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne jamais reparler de M. ni de Mme Dalgrand, pas plus que de Mlle Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de commandement et de menace. Pendant une seconde l'orgueilleuse Sabine eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement comme pour partir... Elle trembla qu'il ne revînt pas. Alors elle voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.

Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire, une plus grande indulgence lui venait tandis qu'au cours de semblables scènes il sentait son cœur s'éloigner d'elle. « Quel poison, » pensait-il, « est une seule faute passée dans la vie et dans l'âme d'une femme!... Et ce poison agit d'autant plus sûrement que cette femme est plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l'intermédiaire de son orgueil malade. Et il n'y a pas de remède. Son mariage avec moi, qu'elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guéri-

Io8 HAINE D'AMOUR

rait pas. Elle croirait découvrir chez

l'ironie, chez moi du regrvr

toujours detrc plus jeune qu'elle... Sa jalousie

ne serait plus contenue par la craint

buter et de me perdre... Ce i

tinuelles... Ull enter... ou périrait certainement

l'affection que je lui garde eDCOf

« L'affection... » M. de Villenoise ne di plus en lui-même a l'amour ». Er, p des

maladresses qu'accumulait Sabine, cette tenJ: détaillante s'approchait toujours plus Je la r gnation.

A la rancune qu'il lui gardait d'avoir dénigré les deux personnes qu'il admirait le plus, Robert et Gilberte.elle ajoutait d'autres griefs. Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d'adopter un costume d'homme pour peindre dans son atelier.

Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d'étonnement. Mais la silhouette se retourna : c'était Sabine. La tête brune de la jeune femme émergeait d'un col droit, et sur son buste fin s'étalait un plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.

— Je vous fais peur? demanda-t-elle.

— Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.

— Et pourquoi pas?

Elle rougissait, vexée. Car elle s'attendait à un compliment, et elle ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l'éclair d'admiration qui aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait l'élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis le matin elle se réjouissait de l'effet qu'elle allait produire. Et peu lui eût importé le reproche d'inconvenance, si le regard de son amant lui eût avoué qu'elle plaisait. Mais ce regard n'était que dur et gênant.

Elle prit un air détaché.

— Mon Dieu ! vous ne m'avez donc jamais vue ainsi?... C'est mon costume de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque forcées, nous autres femmes...

Vincent remarqua :

— C'est pour cela que vous l'avez pris blanc?

— Et puis, ajouta-t-elle, c'est plus original. Rosa Bonheur s'habille en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en blouse.

— Prenez cette tenue-là pour travailler, tant

h» Il AI S t D AMOUR

que vous voudrez, die M. de Villenoi vous en prie, p.i : plaît

prodigieusement. C'est tout simplement horrible.

Elle sentit qu'il il titude et la forme désoblig* Aussi, comme elle i tout de

lui déplaire, elle eût probablement rel plus vite et pour jamais ses vêtements d'homme dans une armoire, s'il n'eût cru d<

— D'ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à vous laisser par des étrangers sous une ide pareille. C'est tout ce qu'il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme vous

— A qui la faute si je suis se:

bine.

— Peu importe... Vous l'êtes. Et si vous ne voulez pas qu'on vous manque de respect...

— Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son plastron vous qui osez parler du respect qu'on me doit? Ft qui donc m'a fait perdre celui de tout le mond Ah! cela vous rend jaloux qu'on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement, au lieu de me faire une morale déplacée.

Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec un baiser. Car elle était vraiment d'une séduction irrésistible et comique, avec son

costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par l'air d'enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier même serait plus facile à dégeler qu'un amant qui sent venir une scène. Aussi Vincent, qui s'exaspérait sous son masque froid, répondit avec un haussement d'épaules :

— Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de l'autre.

Sur quoi Sabine répliqua :

— Tant mieux pour vous si vous ne l'êtes pas! Car je mettrai constamment ce costume dans mon atelier. Vous n'êtes pas mon mari pour vous permettre d'y trouver à redire.

Si M. deViilenoise murmura: c Heureusement pour moi!... » ou quelque chose de ce genre, la jeune femme ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre. Car, ainsi qu'il lui arrivait toujours, elle commençait à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans ses yeux en songeant qu'elle se condamnait à lui déplaire. Cependant son orgueil restait si fort qu'elle s'obstina, plusieurs jours de suite, à rester vêtue en homme jusqu'à l'heure où elle attendait Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu'elle était libre, et que, tant qu'il ne

l'épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d'aucun droit sur elle, Sabine accent; lines dont s'offusquait tant M. de Viilenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardi; s'exerça au pistolet. Vincent trouva des fa cartouches et des cartons mom traînant sur les guéridons, dans l'atelier se contenta plus d'une cigarette d'Orient \ dans l'étui du jeune homme lorsqu'ils buvaient le café ensemble; elle en eut constamment aux lèvre ts bouts d'ambre, des allumettes-i

gies, jusqu'à des paquets de cap< rent

à ses étuis de couleurs. Elle parla imV, faire

couper les cheveux: mai ne elle I

très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette velléité.

La crainte exprimée par Vincent qu'elle ne tïit aperçue par d'autres hommes dans i de garçon suggéra en outre à Sabine L'idée de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces tactiques. Si Vincent voulait l'avoir tou te à lui, la soustraire aux obsessions et aux tentations, eh bien, il n'avait qu'à l'épouser! A plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Viilenoise rencontra dans l'atelier des messieurs qui, le lorgnon à l'œil, examinaient les études et les ébauches de l'artiste, ou qui, renversés dans des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident sans-gêne. Les premières fois, il constata que

Mme Marsan, pour les recevoir, avait passé une robe d'intérieur. Mais, comme il ne fit aucune remarque, lorsqu'elle lui expliqua : « Ce sont des journalistes qui viennent examiner mes envois pour le Salon, » Sabine, outrée de son affectation de confiance ou d'indifférence, poussa les choses plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva, dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec un personnage aux cheveux grisonnants, à l'air hautain, et de fort élégante tournure. Sabine les présenta :

— M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.

Ce dernier prit congé, en disant :

— Ainsi, c'est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.

Quand Sabine revint du seuil de l'atelier, où elle avait reconduit le comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant et s'écria :

— Vous le voyez, c'est une commande.

Il se taisait. La jeune femme reprit :

— Je ne l'aurais jamais eue, si j'avais continué à vivre en recluse, suivant vos conseils. C'est un journaliste influent qui m'a fait connaître M. de

Bréville... Un de ces journal eu le

bon esprit d'envoyer ma carte avec L'invitation à

visiter mes envois pour le Champ de M

Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel :

— C'est la femme ou la sœur de M. de ! ville dont vous allez faire le portr

— Non. répliqua Sabine avec un air de b vade. C'est sa maître

— Ah! je comprend?, reprit M. de Vil Cela m'eût étonr

Il prononçait lentement, et lentement au yeu\ nt la fine silhouette, d'une masculi-

nité équivoque. Rien ne i être plus 1

sant que son intonation, regard... Mais il était e\ fous ses eft

intérieurs ne tendaient qu'à g

Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit littéralement Je fureur, eut un élan de fauve. Et lui, par un instinctif mouvement de défense, mit les bra saisit les frêles poings cri?r

Elle bégaya :

— Le lâche!... Le lâche'

Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à l'épaule, enfonçant ses ongles dans l'étoffe et dans la chair. Et, tout en l'immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le pousser vers la porte, avec ce cri :

HAINE D AMOUR I If

— Va-t'en!... Mais va-t'en donc!... Je ne peux plus te voir!...

— Lâchez-moi, dit-il. Je m'en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie n'est plus tenable.

Elle ricana — mais d'un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle souhaitait la force de le chasser, tout en s'épouvantant de ce qu'elle éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n'avait eu tant envie de l'insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre. Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d'y fondre en larmes et en paroles de repentir. Mais, d'avance, elle sentait les angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l'horreur que lui inspirerait Vincent s'il ne la relevait pas avec le mot précis qu'elle attendrait de lui. D'ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu'elle croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte.

Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.

— Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J'avoue que je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent. C'est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre heureuse...

Il6 HAINE D'AMOUR

Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu'à distance, prenons on notre p

Tandis qu'il parlait, Sabine avait dél mains de l'épaule du jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute l beaux yeux noirs brillant d'un éclat péntbl fixe.

O oppressait et irritait Vincent,

en lui la tendresse et la pitié. Il y voy noncer l'attaque de n

— D'ailleurs, ma chè: rit-il — en mettant à ce mensonge nécessaire une i douceur d'intonation, — je ven

vous dire que les affaires m'appellent a Viileno Le directeur de mon usine m'écrit qu'il i de moi...

— Épargnez-vous donc les frais d'imagination, dit-elle. Pourquoi cette fausse excuse?"... Qui v retient?... Partez.

Maintenant elle avait presque l'air calme. P< tant elle sentait croître en elle-même une s france aiguë, intolérable.

— Ah ! c'est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu.

Elle répondit sans faire un mouvement :

— Adieu.

Il se rapprocha d'elle, souleva une de ses mains, qu'il baisa. Puis, comme cette main retombait

inerte, il s'attarda quelques secondes, un sourire gêné sur les lèvres, n'ayant plus la force de saisir cette liberté qu'on lui donnait, qu'il désirait tant... Car il connaissait trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant lui — sous l'ironie de ce costume d'homme... Cependant, que faire?... De quelque façon qu'il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes, saigner et s'enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation de fuir l'emporta. Il balbutia :

— Je vous écrirai.

Et il se dirigea vers la porte.

Dans l'atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme par la détresse d'un être en danger de mort :

— Vincent!...

Use retourna. Follement Sabine s'élançait vers une table, saisissait un objet, l'approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal, puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d'armer son petit revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s'entourait depuis quelque temps.

— Si tu sors... je me tue!

Elle l'aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt sur la détente.

M. de Villenoise revint d'un seul bond, lui tourna la main pour diriger le canon en l'air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui en l'arme. Tout de suite après, une émotion vi spective amollit let membres du jeune li«>mme. Il

pâlit, Ec Sabine, dont il maintenait encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide.

— Ah! gémit-elle, tu m'aimes donc encore un peu!

Elle se jeta sur sa poitrine bras, baisa son visage, ses mains, le drap de son habit.

— Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends malheureux. Mais je t'aie Ah! je t'aime... Et je souffre'

Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui:

— Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce que je ferais... J'ai peur...

Il protesta — mais d'une voix blanche, r gnée — qu'il ne songeait plus à partir.

— Oh! s'écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu me détestes... Et cela me rend folle!

— Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible, quoi que tu fasses... Mais pourquoi t'infliges-tu de pareils tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis!

HAINE D AMOUR 1 IQ

Avec un sourire d'ironie navrée, elle répéta ce mot :

— « Amis... »

Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble abattement, — toute sa violence tombée. C'étaient de lourdes larmes, des sanglots profonds, comme d'une petite fille au désespoir. Et son costume d'homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette virilité apparente avec sa puérile détresse.

Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses pleurs d'impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures, elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise, avec un sursaut d'inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L'avaitil offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la distraire? Qu'allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de cette nature follement irritable, impulsive à l'excès.

Sabine marchait vers le mannequin revêtu d'une robe japonaise, dans un angle de l'atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette changée, son corps souple ondulant

120 NEDAMOUR

dans une houppelande nipp de fan!

tiques oi sur un fond d

éployaient des ailes d'or.

— Là! dit-elle. M'airm le remettrai plus jamais, ce costume d'hor. qui t'a fait fâcher contre moi.

Un sourire triste et fin souligna cette prà laquelle Sabine avait mis une intonation d piègle repentir. Avec les vêtement aussi venait de se transformer. Déjà ce: cure d'imagination s'abandonnait

n nouvelle. Les yeux tragiques ruisseL encore de larmes, et pourtant leur regard s'aiguisait de coquetterie; au coin de la bo

té, la tendresse, frémissaient, allaient s Y nouir. Sabine, en drapant autour d'elle la ;

uale, venait de s oirdansun paravent

de glaces. Elle se trouva — comme elle effet — d'une beauté étrange; et la certitude d'un immédiat triomphe sensuel effaça l'impression de sa récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle folie s'était-elle tout à l'heure tant fait souffrir?... Après tout Vincent n'était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait demain... toujours?... Et, s'il lui en voulait un peu, il ne lui en voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée de lui, quand elle l'aurait frôlé de cette soie souple aux rudes oiseaux en fils d'or...

La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire provocant et bizarre, elle vint s'abattre sur le tapis, aux pieds de Vincent.

— Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n'essaierai plus de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.

Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient sous l'épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, comme des serpents noirs, sur l'éclatante soie violette. Et l'étroite robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps prosterné. Cette posture si humble s'embellissait de tout l'orgueil qu'elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que tout à l'heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur. Certes, on eût pu l'aimer jusqu'à la même démence qui l'emportait elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu'elle manquât de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuelle-

ment victorieuse, ce qui lui faisait d était

l'artit

A cause de cette lacune, M. de Ville; ini-

que souvent reo i — ainsi ce soir par le ma-

nège délicieux de cette amoureuse laponaise, — ne laissait pa hci de plu* en plus. I

scènes et leurs alternatif

resses exténuaient son sentiment. Et, quoiqu'il eût prudemment effacé, sous 1 l'oubli, l'impression par Gilbeite Mcri-

court, cependant l'image de cette jeune tille, qui continuait à rayonner vaguement dans le inconscientes de son cœur, lui rendait | santé encore une liaison si différente de rêve.

Le matin, lorsque, enfermé dans sa lui thèque, il travaillait à sa traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait la douceur auprès de lui d'une présence féminine si calme qu'elle n'eût point troublé l'atmospl de rêverie et de silence. C'était l'idée du mariage — cette idée jadis hostile — qui maintenant lui apparaissait avec toutes les séductions de l'irréalisable. Dans son vaste hôtel, il voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette légère, qu'il s'interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il l'imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhai-

tait pas d'entendre le son de sa voix, mais ce qu'évoquait son oreille, c'était l'insensible bruissement des fines étoffes — surahs ou batistes — dont elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient posés sur lui tandis qu'il écrivait... Mais ce qui surgissait alors, c'étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s'enfonçait avec plus d'application dans les obscurités de ses textes latins.

N'importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d'une suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la solitude de sa bibliothèque, il n'osait plus lever les yeux de sa page blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots immobiles.

Un jour, comme il sentait s'accentuer jusqu'à la noire tristesse la mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.

Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu d'étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux devait se conformer à l'itinéraire suivant : la Suisse, puis les bords du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu'ils étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il abandonner si longtemps son usine, les ateliers

de construction qu'il avait récemment établis à Billancourt?

Sa lettre donnait d ird une eiplicat

a laquelle Vincent i Robert

y parlait plus encore de tra\ : ions

que d'amour. Les délices de la lune de miel iki- \ .lient point ralenti l'étonnante cerveau. S'il I n Belgique, c'est qu'il y or-

ganisait une entreprise tout à fait nouvelle, qui devait révolutionner l'industrie. Mais, mail nant, il avait obtenu l'autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait pas à d'autres absolument chimérique. Il n'avait doncplus qu'à la mettre à exécution. Ce n qui pouvait l'embarrasser. D'ailleurs il ne précisait pas son projet, « Je disait-il a Vincent, « t'en ménager la surprise. Je vais refit! Paris dans quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s'agit. Mais c'est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit terminée cet automne. Je ne puis encore la date exacte.. Une date qui comptera, je t'en réponds, dans l'histoire de l'industrie humaine. »

Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même enthousiasme que de sa mystérieuse découverte, — si bien que M. de Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient l'une ou l'autre, — Robert ajoutait :

HAINE D AMOUR I 2f

« Je t'ai dit un jour, n'est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel. Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale façon. Quand j'aurai sorti ce que j'ai dans mon sac, toute cette ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu'il ne restera plus qu'à la déboulonner. »

De la part d'un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.

M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la réalité, resta confondu devant l'ampleur et la force tranquille d'une pareille nature. Quoi ! l'amour, cette passion tellement exclusive, au lieu d'absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d'un voyage de noce ! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l'humilier. Car, depuis deux mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient à troubler ses travaux d'érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité par son rêve, s'insurgeait davantage contre l'application à une tâche pourtant modeste et toute tracée. Evidemment (le jeune homme devait bien en convenir avec lui-même)

le beau calme de sa vie s'était envolé... peutêtre à jamais. Et maintenant en achevant

cette lettre de Robert, comment se fit-il qu'il tressaillit à une phrase plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en p scriptum :

« Qu'as-tu donc fait à ma petite bel!

Gilberte? Gare à toi si tu as rîir Ile, don

Juan ! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, certain récit d'une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont des sous-entendus mélancoliques... On m te mt plut... Elle ne dit pas grand'dx mais, tu sais, les petites filles... ça n'est pas difficile de lire entre leurs lignes. »

Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour se persuader qu'en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive impression. Il se rappela le brin de réséda qu'elle avait emporté du bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu'elle avait échangé avec lui tandis qu'ils étaient à cheval. Et tout son passé de joli garçon, les avances des femmes, l'habitude de plaire, l'aidèrent à supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé d'elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d'une passion qu'une aussi troublante hypothèse.

A l'improviste, sans l'avoir voulu, il revit Mlle Méricourt.

C'était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la présence de la jeune fille, c'est qu'il se trouvait en compagnie de Sabine.

Mme Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Vilienoise dans les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre une baignoire au Théâtre- Français et de l'y conduire, pour la représentation d'adieu d'un sociétaire. Les principaux artistes de Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments de leurs meilleures créations. C'était, pour elle qui sortait si peu, une occasion d'entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne connaissait encore que les noms.

Vincent se tenait donc assis à côté d'elle, dans l'ombre de leur étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu'il pouvait apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d'apparition, il vit surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.

Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d'un tel choc, qu'il n'eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette apparition s'était produite par un enchantement.

Ce qu'il ressentit tout d'abord ne fut pas de la

joie, mais de la gène et pre r. Il

eut un mouvement comme pour fuir. Sabine crut qu'il manquait d sa chaise. Mais c'était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entrav dément son ami.

Qu'elle fïic là, près de lui, seule avec lui que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée, interdite même à se Js dont

Mmc Marsan pourrait observer la direction, r lait à Vincent un état d ame qu'il ne s'était point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut ps de

pressentir l'avenir comme dans un éclair. immédiat souci l'absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnue dans la pénombre cette baignoire, en tête- vec une femme.

Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être l'absolue ignorance? Vincent avait beau se dire : a Qu'importe? Puisque je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa main. » Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui, tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu'un coup d'œil trop clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.

Il s'enfonça davantage dans l'ombre de la bai-

gnoire. Pas assez, toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s'avançait, puis se reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d'être aperçu par elle. En même temps, l'autre crainte, celle que Sabine ne le devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.

— Qu'avez- vous, mon ami? demanda Mme Marsan.

— Rien.

— Est-ce que quelque chose vous gêne?

— Pas du tout.

— Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé là?

Il prétexta qu'il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient. Intérieurement, elle s'étonna. Non pas des imperceptibles incidents, mais du soudain changement d'humeur de M. de Villenoise. Car il était venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l'heure, le fou rire l'avait pris devant l'impayable façon dont Coquelin, dans Les Trccieuses, criait : « Au voleur!... »

Maintenant, quoiqu'une divette à la mode débitât drôlement, sur ces planches solennelles, des couplets éclos au « Chat Noir », Vincent ne souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité des intonations. Mais l'expression de ses traits restait ri-

JO M Al N l l) AMOUR

gide et tendue comme sous Tint idée

fixe. Et, par instants, ses prunelles, invinciblement attirées glissaient dam une direction que Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de sursaut c leur

regard vide sur la femme qui minaudait toute seule au milieu de U scène.

— F h bien, dit tout à coup Mmc Mal suis bien aise de l'avoir entendue, cette fana étoile. Mais je ne comprends pas l'engouement du public. Moi, elle m'agace. El von

M. de Villenoise eut un haussement d'épaules.

— Je croyais, insista Sabine, que VOUS l'admiriez. Vous m'en avez parlé avec tant d'entl. siasme après votre liez la marquise de Vernage !

Vincent répondit par un monosyllabe d'indifférence.

— Peut-être, — reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la figure de son ami, — peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir, cette complainte de La L assit, qui vous avait produit une telle impression chez la marquise.

— > Cela se peut... Oui, en effet, j'ai remarqué une différence, prononça Vincent, qui sentit une intention dans l'interrogatoire auquel on le soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.

Un frisson parcourut la chair de Sabine. La

HAINE D AMOUR I ]l

divettc, ce soir, n'avait pas chante la complainte de La Cruche cassée!... Vincent n'avait rien entendu ! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et, cette préoccupation, il la dissimulait! Qu'était-ce?... A quoi pensait le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n'est à une femme?

Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes habituelles à Sabine, lui entrèrent d'un seul coup dans le cœur. Car, pour sa sensibilité exaspérée, il n'en fallait pas plus que cette misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu'elle s'efforçait de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi !... Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s'amusait sans arrière-pensée, où elle jouissait franchement d'un plaisir partagé avec celui sans qui, pouf elle, aucun plaisir n'existait! Elle s'en était réjouie tout le jour. Et, dans l'apaisement qui la faisait fredonner cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit de ses soumissions récentes. Car voici bien près d'une semaine qu'elle n'avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle l'avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.

Elle avait pu s'applaudir de ses efforts. Un peu

de repos berçait i routa L'heure,

dans la voiture qui les amenait au t!

serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à elle que jamais. Elle éprouvait des réveils Ac gaieté, de jeunesse. Puis cette atmosphère théâtre, rarement respirec dé griserie légère à sa joie profende pre-

mières scènes du spe DUttC

une enfant.

Maintenant, c'était fini. Une piqûi lille

suffisait à crever la bulle éblouissante de sa félicité. L'exaltation de bonheur, sans cause bien pré qui soulevait son âme, venait de s'affaisser tout à coup, et peut-être avec moins de raison en que pour s'envoler jusqu'aux nuage.. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs delà joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.

La jeune femme refréna pourtant l'impulsion qui la poussait à convaincre \ 'incent de distraction et de fourberie, et à réclamer de lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette fougue intérieure, qui la sortait d'un état presque intolérable, et détendait par du bruit et de l'action la fixité de sa pensée sur une image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal tourné pour elle — aboutissant à d'humiliantes concessions de sa part et au refroidissement visible de Vincent — qu'elle rassembla

toutes ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux. Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se contenta d'observer M. de Villenoise.

En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation continuait. On jouait maintenant une scène d'Hernani. L'acteur qui faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix caverneuse s'écrier :

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères.

Sabine s'éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène. Cependant, il n'osait profiter de cette facilité, car il sentait, dans l'ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment, effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n'y tenant plus, il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu'il regardait quelque chose par l'imperceptible écartement des doigts. Mais l'obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la direction.

I ]4 HA1N l I- AMOUR

Toutefois — comme la femme la moins maîtresse d'elle-même garde périorité de finesse sur le plus circonsj hommes — la représentation ne s'acheva pas sans que Sah'me eût découvert le sujet des préoccupai Vincent* Pour y parvenir, elle affecta de s'intciv tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune homme prit le change. Il s'oublia quelques secondes de trop dans une contemplation . sionnée et soucieux. I 'expression de ses yeux trahissait quelque chose de plus grave même que de l'admiration. Sabine en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fui av. nsation de chute et d'effondrement qu'elle éleva ses regards vers le balcon.

Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d'un vieux monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci qu'elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches blanches, la rosette à la boutonnière, l'air un peu rigide et figé, amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes du mot : « général ». Puis, comme par le jeu d'un mécanisme, ces trois syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et, mentalement, elle prononça : « Mcricourt ». Avant d'avoir bien regardé Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait

HAINE D AMOUR I ] f

une rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.

Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d'œil, elle eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce jeune visage. Elle put constater chez Mlle Méricourt un attrait plus captivant que la beauté. C'était cette merveilleuse fraîcheur du teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui avaient séduit M. de Villenoise avant même qu'il les analysât. Dans la façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail, dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle: c'était une expression plutôt qu'une ligne ou qu'un geste. On éprouvait à la voir ce qu'on éprouve devant certaines fleurs et devant certains oiseaux, dont la beauté est si suave que l'attendrissement dont elle pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit bien quelle puissance ignorante d'elle-même se jouait aux moindres mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette petite n'avait pas vingt ans, et qu'elle-même, à côté, semblerait une vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.

Cependant son orgueil n'abdiquait pas. Ne

;}6 HMNE D'AMOUR

valait-elle pas mieux, avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son art, que

cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs, une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de d On ne les prenait, on ne les dominait qu'en satisfaisant leurs instincts les pli; I )e Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise, oubliait peut-être en ce moment leurs six année! d'amour et tous les sacrifices qu'elle avait faits pour lui, simplement parce qu'il constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait devenir facilement un grand homme dans cette imagination d'écolière qui le prendrait pour ce qu'il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais, en même temps, son âme s'attachait à lui d'une si furieuse ardeur qu'elle s'affolait à l'idée de perdre cet homme dont elle dénigrait les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaînerquelqueforcedela nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.

Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte s'absorbait dans sa joie d'enfant, le visage tendu, la joue rose, la bouche entr'ouverte

par un sourire. Même, à un instant, elle battit des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n'était pas très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré, puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses prunelles.

— J'ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir... Sortons.

Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu'ils n'auraient pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale et qu'ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un remue-ménage de petits bancs; des loges s'ouvrirent avec bruit.

— Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...

— Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle. Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le

départ des derniers spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait été l'une des reines. Elle resta donc, comme d'habitude, à épier par la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu'elle reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue, elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu'on appelle le « Tout- Paris », c'est-à-dire les gens qui,

jadis, tenaient à honneur d'i elle.

Ce qu'elle éprouvait en ce moment, debout derrière cette porte ent: la fureur de jalousie qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.

Avec un mépris e Sabine murmurait

entre ses dents les noms de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes arrogantes, au brai de leurs mari

— Voilà Mmc de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et votre mire] Vernage... Dieu! qu'elle a enlaidi!... 1 nennette l)ulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert d*l:peuilles... Philippine de val...

Cette litanie continuait. M. de Villen.

n'écoutait pas. Mais, sans prêter l'oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l'aigreur de ses rancunes, lui faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert, de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N'était-il pas à jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans l'amour? Il ne

devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté d'une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se plaignait pas?

Après la soirée qu'il venait de passer, de telles réflexions semblaient plus amères à M. de Villenoise. Si Mme Marsan s'était retournée pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle eût frémi de voir cette face d'ombre, où la mâle beauté bien connue se raidissait dans une expression morne et hostile.

Mais — saisie par le désir de le blesser, de l'intriguer — sans un mouvement vers lui, elle dit d'une voix plus haute :

— Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!

— Taisez-vous ! . . . murmura-t-il avec une sourde violence, en lui étreignant le poignet.

— Eh bien, qu'est-ce qui vous prend? ricanat-elle.

— Ils auraient pu vous entendre, reprit-ilun peu confus. On a l'oreille si fine pour son propre nom.

Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l'effet de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans crainte. Car ni le général ni Gilberte n'avaient passé devant sa loge.

a C'était donc bien eux' » pensa-t-elle. 1 El il ne me les a pas montrés! Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m'avait pas non plus parlé de cette noce, où elle a été sa demoiselle d'honu Oh! il se passe quelque chose... Peut-él déjà épris de cette petite poseuse. Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n'est pas étonnant, il a des millions... Ah! l'affreuse fille, que je la I Dieu! s'il songeait à l'épouser'... Mais non... ne se fera pas... car je les tuerais tous les deux'

Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l'âme de Sabine, tandis que Vin la ramenait, dans sa voiture, rue de la Pompe. Maiselle ne disait rien. Elle ne l'attaquait pas ouvertement, comme elle l'aurait fait dans une etn stancede moindre gravité. L'effroi de ce qu'elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient la bouche.

Quand le coupé s'arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais les lèvres comme la joue restèrent froides.

Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux amants se trouva seul en face de la nuit.

aintenant Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu'il aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt, inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force de sa volonté le maintenaient éloigné d'elle, plus croissait en lui le désir d'être mêlé à sa vie, de l'approcher, de savoir ce qu'elle faisait, ce qu'elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle s'entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de fréquenter sa famille dès

que Dalgrand serait de recour. Puis il comprenait que ce serait commettre U pire imprudence. Alors il se rudoyait intérieurement, comme l'on rudoie pour son bien le malade qui veut guérir et qui pourtant cherche a éluder les prescriptions du médecin.

Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait dans l'ennui. L'avenir fonçait en des perspectives monotones* Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue pénible a ses réflexions. Car. été libre, cette fortune eût facilité son mariage avec Gilbertc, lui eût permis d'entourer de luxe cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner tout ce qui s'achète, er, en particulier, les beaux chevaux que devait souhaiter cette amazone aocom]

Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s'illuminer de surprise et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible s'exaspérait en lui à ces rêves d'une dangereuse précision.

Puis tout cet argent qu'il dispersait à sa guise le troublait encore par l'orgueilleuse répugnance qu'à cet égard montrait Sabine. Il n'avait même pas la satisfaction de s'acquitter un peu envers celle-ci à mesure qu'il lui reprenait son cœur. Il

la dépouillait sans rien lui rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d'un amant, avec quelle prodigalité Vincent n'eût-il pas racheté chacune des pensées par lesquelles il offensait l'amour de cette malheureuse femme!

Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l'accablait plus de ses reproches, elle ne l'offusquait plus de ses fantaisies... Elle avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de scènes... Une terreur secrète semblait l'avoir domptée. Elle devenait soumise et timide. Étaitce le pressentiment d'une fatalité installée en dominatrice dans ce cœur d'homme sans lequel elle ne pouvait pas vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu'elle n'osait se dire à elle-même... Vincent la trouvait d'autant plus touchante qu'il sentait s'accomplir, en lui et malgré lui, l'irrévocable malheur de cette amie encore si chère. Il s'en voulait et il la plaignait. Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui l'eussent réconfortée, avec l'accent qu'il l'eût convaincue. Il se taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant trop sans doute l'intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres. Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences ressemblaient à celui qu'on garde près d'un mort.

Un matin, comme Vincent travaillait dans sa

bibliothèque, on lui apporta la carte d'un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son domestique

et condamner 5, |ue, machinalement,

il jeta les yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa place ce descendit. En bas, il n'eut pas plus tôt ouvert la porte du petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.

Ils s'étreignirent comme deux femn.

t'ait, Vincent mit un peu de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine d'ami lui fit l'effet d'un appui et d'un refuge. Tout de suite il crut retrouver à ce contact un peu de l'énergie qui h. : défaut depuis

quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l'admiration confiante qui, lorsqu'il était gamin, lui inspirait tant de sécurité près de camarade.

Jamais d'ailleurs plus qu'aujourd'hui Robert n'avait paru taillé pour ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l'activité, le triomphe et l'allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de gravité dès qu'il eut examiné Vincent.

— Qu'as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.

— J'ai été un peu préoccupé, dit .M. de Villenoise. Mais c'est à peu près fini. Je te conterai cela plus tard.

HAINE D AMOUR I4f

— Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude. Est-ce quel'ApÉRiTiF ne va plus?

— Je me moque bien de I'Apéritif, ricana Vincent. La fabrique marche toute seule. Tu sais que j'ai là un directeur... l'intelligence et la probité mêmes.

— Alors?... sourit Robert en posant l'index sur le côté gauche du veston de son ami.

Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme si l'hypothèse qu'il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure plaisanterie du monde. Robert ne fut qu'à moitié dupe de cette gaieté, mais il n'insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux amis ne s'étaient jamais trouvés d'accord sur la question « femme », et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait autrefois vu s'engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son ami, les inspirations indirectes d'un jugement si droit, le spectacle d'une si belle santé d'âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné d'une confidence précise. Cette confidence serait d'autant plus difficile à faire qu'il s'agissait de Mlle Méricourt, et qu'il fau-

drait reparler de Sabine, dont le nom, depuis années, n'avait plus été prononcé ei camarades.

Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent confirmeraient, d'ailleurs. raisonnements et les pr s que jadis lui

avait adressés Robert?... Pour i adolescence, il n'avait jamais conçu l'amour trement qu'avec le cortège des sentiments les plus loyaux et les plus fiers.

A ceux qui, devant lui, vantaient ! i et

dénigraient le marijge, il ne cachait pal l'écœurement que lui inspirait l'adultère, ni l'impossibilité où il se trouvait d'aimer une femme qu'il partagerait avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent lontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins tout ce qui n'était pas l'amour... Et il ne concevait l'amour qu'avec la fidélité de l'époux, la dignité de l'épouse, les joies — aujourd'hui si démodées — de la famille, et l'orgueil d'une nombreuse et forte descendance.

Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l'amour des plaisirs stériles et d'un ordre, en somme, passablement honteux, lui semblait le triomphe d'un inqualifiable

égoïsme, d'un égoïsme de la chair et de l'animalité, bien inférieur à l'ambition, ce noble égoïsme de l'esprit.

Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d'une simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il y avait là plus qu'un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l'affaissement du caractère moderne, et aussi l'écueil contre lequel se briseront et s'effondreront certaines races.

Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d'action tout bonnement l'impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue, c'est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l'humanité et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants.

On ne veut plus d'enfants, parce qu'ils coûtent beaucoup d'argent à élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d'ingratitude quand ils sont grands.

Sans expliquer que l'ingratitude des enfants est en raison directe de l'argent dépensé pour eux, et qu'en supprimant l'une des difficultés on élude l'autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu'aux parents vaniteux et aveugles,

I ^8 HAINE DAHOUR

ignorant les principes d'une virile éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l'argument suivant :

<c Vos sens aussi vous coûtent cher, donnent beaucoup ci a contenter, et \

paient d'une fameuse ingratitude lorsque vous êtes devenus vieux

En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche r une

société dont l'idéal consiste à éluder le plus de devoirs possible.

Cette société, d'ailleurs, il la voyait clairement s'acheminer vers sa ruine.

S'il s'était marié, ce n'était donc pas, comme ses contemporains, pour augmenter ses plaisirs au moyen d'une dot, sans ai; liga-

tions; — non, c'était pour remplir joyeusement et fièrement son rôle d'homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions que la nature ait voulues complètes : celles qui naissent du don de soi-même, de l'effort et du dévouement.

Cette façon de comprendre l'existence lui faisait juger avec un peu de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L'érudition lui semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l'activité humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de Rovencourt, — liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant délit, une condamnation du tribunal correc-

tionnel et le divorce de la comtesse, — la plus indulgente attitude qu'avait pu prendre Robert à cet égard était de n'en jamais parler. Il s'y était si complètement astreint qu'il ignorait les phases dernières et la durée de cette liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d'ailleurs toute occasion de s'éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa mémoire. Il n'avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la période actuelle, la vie amoureuse de Vincent.

L'idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte Méricourt ? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte d'angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette taquinerie qu'il lui avait écrite à propos de Gilberte.

— Que s'est-il donc passé entre vous?... De* puis notre retour, elle prend un air tout drôle dès qu'on prononce ton nom.

— Mais... je n'ai guère revu Mlle Gilberte qu'une fois depuis ton mariage.

— Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois.

— Au Bois... Oui, c'est cela... Une seule fois.

— Comment!... Tu n'as pas fait de visite?... Ayant été garçon d'honneur?...

— Non.

I y 3 MAINE D AMOUR

— Ali! mais je ne m'étonne plus... Mon beaupère aussi m'a paru très frais à ton égard. Ne t'avait-il pas proposé Je venir voir ses

de dressage à L'Ecole de Gue:

— Je n'ai pas eu le temps.

— Mais tu as dû le blesser! Cela me COQCI fort. Tu sais qu'il n'invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses expérience

néral. Certainement il a cru t'accorder UIH veur... Et tu n'y réponds pasl

Robert prenait si vivement à coeur ce qu'il jugeait un manque d'égards envers son Ivau-père et Gilbcrte, que M. de Villenoise, très soucieux d'agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami, s'engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il déposerait sa carte le jour même boulevard Maleshcrbes. Il irait, le lendemain matin, demander le général Méricourt à l'École de Guerre.

— Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner jeudi à la maison. Ils seront là. J'arrangerai les choses. Et l'on est si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune.

Vincent n'eut qu'un instant très court d'hésitation. Presque tout de suite il dit : « Oui. » Pourquoi?. . Lui-même ne s'en rendit pas bien compte, tant cette acceptation s'éloignait des résolutions

HAINE D AMOUR Ifl

très fermes qu'il avait prises. Il lui sembla qu'il obéissait à la crainte instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau s'était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation tranquille, devant cette physionomie pleine d'une force si raisonnable, d'une si éclatante franchise.

— C'est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te l'indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l'usine.

— Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd'hui lundi. J'ai le temps d'aller avant tout présenter mes hommages à Mme Dalgrand.

— Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures. J'annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation, croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela Gilberte nous en voudrait de ne pas l'avoir prévenue. Elle doit arriver à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle qu'elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.

— Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...

— Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n'est-elle pas la tienne? Si tu savais comme on t'y connaît, comme on t'y aime déjà! Il a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir

I f 2 HA I N t D AMOUR

un peu le général et Gilberce. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j'ai dans l'idée qu'on en a conçu plus de tristesse que de dépit.

Ce mot de « famille », que Dalgrtnd répétait avec une intonation si profondément heureuse;

images d'intimité, de cordialité, qu'il é quait; cette tristesse indulgente qu'il attribuait à un a on » sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et in-

fluences enveloppaient et cn^ lient le

cœur troublé de M. de Villeno: feait son

récent qui prenait form : :re lequel il

allait peut-être ne plus pouvoir se détendre... Déjà, dans sa pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de m mais chez sa propre sœur, à elle, — cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu'il ne pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont le constructeur espérait tant de profit et de gloire.

Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l'urgence de ses travaux, de Villenoise s'écria :

— Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce que c'est?...

— Oh! je n'ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi.

— Tu es content?

— Plus que content. J'inaugure, dans l'industrie, une ère nouvelle.

— Tu as donc enfin découvert la pierre philosophai?

Dalgrand eut un beau rire d'orgueil.

— Bien mieux que cela, mon cher.

Mais il reprit :

— Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l'aurai sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J'ai eu la chance de trouver hier ce qu'un autre aurait trouvé demain, ce que des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des progrès presque journaliers, sans que le public d'ailleurs y ait prêté la moindre attention...

— Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois- je te féliciter?

L'inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête. Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes enjambées.

— Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma

révélation en famille. Jusqu'à présent, il n'y I que Lucienne qui sache.

Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent démoralis

En effet, dans l'esprit de M. de Villenoi tourment des espoirs combattus et des résolutions difficiles t'effaçait devant la simplicité de

Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l'idée de revoir Gilberte, la lâcheté de co:ur qui l'attendrissait et l'effrayait naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de | attraction redoutable qui, a la seule pensée de cette jeune fille, emportait tout son êtft éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui, c'était le sentiment d'éner. dm éelos au seul

de Robert et le bonheur de poisédef une famille qui déjà le comptait comme sien. Une fierté lui venait à l'idée que le grand secret de l'inventeur lui serait dévoilé en même temps qu'à M1,e Méricourt. Cette preuve d'intimité, de confiance donnée par son ami — et devant elle! — lui semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n'avait pas à choisir. Robert lui montrait qu'il avait affligé le général et sa fille... Du moment qu'on avait été froissé par son abstention, son plus immédiat devoir était de réparer l'effet produit.

C'est donc avec une légèreté d'âme et d'humeur tout à fait inaccoutumée depuis quelque temps qu'il se présenta ce soir-là chez Sabine. La jeune femme en fut tout d'abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que ce bienfaisant résultat ne venait pas d'elle. Ce n'était l'effet ni de sa présence, ni de la gaieté qu'elle affectait, ni de sa résignation. Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent riait, alors qu'elle eût voulu lui poser la main sur la bouche, étouffer l'essor de cette joie qu'elle sentait jaillir d'une source profonde, si obscure et si effrayante pour elle!

Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de fierté pour cela. Le questionner?... Elle n'osait plus. Elle avait peur d'elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le connaissait trop pour qu'il pût tout à fait dissimuler avec elle.

S'il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s'il se trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le silence, cette crise s'éteindrait peut-être. Après

If6 HAINE D'AMOUR

tour, il était loyal. Il se devait à elle. Je par les circonstances et Je par les plus sérieuses promesses. Il n'était pas homme à oublier pour un caprice ni le pa^ serments. I:lle patiente-

rait donc, elle se tairait et attendrait... nature follement frémissante et douloureuse — au prix Je quel effroyable bel

Le matin Ju jeudi, elle se trouvait dans atelier, essayant de peindre, mais mal en t péniblement consciente Je son i: ce artis-

tique, tandis que lui — qu'elle rêvait au travail, dans la grande bibliothèque — condu; phaéton le long du quai, se dirigeant vers Billancourt.

Comme elle aurait souffert de l'apercevoir, si rayonnant de masculine beauté, de vag rance, et de ce reflet d'élégance et de rich dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus austères! Oui, elle aurait soutVert... Car elle eût voulu être la seule jouissa; eula

splendeur, le seul but et le seul orgueil d< Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de tout. Alors peut-être il l'aimerait uniquement, furieusement, avec exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l'aimait ellemême.

Là, dans cetatelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu'à lui. Et c'était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée, qui l'épouvan-

HAINE DAMOUR Ïf7

tait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où elle quittait l'hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque rendez-vous. Elle ne l'aimait pas ainsi alors, il n'était pas tout pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il passait comme l'incarnation d'un rêve dangereux et ardent, duquel on se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus tard. Elle lui aurait ri au nez s'il avait eu la prétention d'occuper tout son cœur et d'absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens d'esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si durs qu'il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu'elle-même en fût meurtrie.

Elle se révoltait. « Pourquoi nepuis-jepas vivre sans lui? Et pourquoi est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu'un a-t-il jamais aimé d'un si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?... Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation, lorsque je souhaite de l'épouser. »

Ce doute sur elle-même ne faisait qu'effleurer l'orgueilleuse Sabine. Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus souvent avec une intense pitié.

f8 HAINE D'AMOUR

Cette pitié — qu'elle eue repoussée Je U part des autres avec indignation — était Le vrai timent que dût inspirer cette organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante d'une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu'à l'affolement. .. Organisme dans lequel la faculté de réaction s'exalte jusqu'à une portion singulière avec la cause agissante, et qui se détend et vibre sous f effleurement d'une leinc comme il le ferait normalement soi; choc d'un marteau d'acier.

Au sortir de l'atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois, accablait Vincent prè cette créature de passion, il lui semblait, à i de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis près d'elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait gagner par une griserie dame semblable à celle que procure aux sens l'odeur des bois en mai, après une fine ondée. C'était la même dilatation de tout l'être, la même sensation de force épanouie et de rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité d'espoir.

Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d'ailleurs, d'une gaieté qui n'était pas l'animation plus

HAINE D AMOUR 1 fÇ

ou moins factice d'une réunion mondaine. Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu'on appelle la sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M. de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami d'ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime. Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d'un plat, puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu'elle connaissait déjà quelques-uns de ses goûts. C'était prouver que Robert avait souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d'une voix douce, et sans avoir l'air d'y toucher, des choses fort spirituelles. Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le faire briller. Tout en s'adressant à elle, il goûta la joie de fixer l'attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus infime succès quand on le rapporte à un seul être!

— Tu t'entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l'oreille de Lucienne. — Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...

— Toi?... s'écria- t-elle.

Cette exclamation fut accompagnée d'un regard vers son mari, qui fit entrevoir à M. de Vil-

l6o NEDAMOUR

lenoise toute une profondeur d'ingénue ad tion.

— Mais oui! reprit l'inventeur. En dehon mon affaire... Tiens, Vincent, dans les mu Pays-Bas, que nous avons vi us honteux de ne pas éprouver grtnd'chose devant le d'œuvrequi la remuaient si fort.

— Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n'a\ pas admiré par tradition?... Je sava: - dogues par coeur. Tandis que toi, à Anvers, dei cette sublime Descente Je Croix de Quentin Metsys...

Elle s'arrêta, la parole coupée par l'impi qu'ils avaient partage . an matin, dans <

grande salle déserte de musée, devant ce poème merveilleux et déchirant de l'angoisse humaine.

— Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu y aurais él petite larme?

— Non, mais j'ai été empoigné, c'est vrai... Et Lucienne l'a senti. C'est peut-être la seule

oii j'aie compris ce que l'inspiration d'un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile. Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d'âme séculaire de l'humanité...

— Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un barbare, que tu ne parlais pas peinture...

Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait

HAINE D'AMOUR l6l

de table, et comme leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi, le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille, l'embrassa, d'un baiser lent et muet.

Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en toile, et regardaient la Seine, dont ils n'étaient séparés que par une balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui s'attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de cette caresse d'amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première fois, en relevant ses regards vers Mlle Méricourt, il sentit son cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n'avait vu en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de tendresse pour l'âme, de suavité pour l'esprit... Cette chaste image se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s'obscurcit d'une brume de volupté... L'aiguillon qui rend l'amour irrésistible pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n'essaya plus de se donner le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant, et Lucienne si spirituelle.

Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour contempler encore.

Gilberte s'appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait l'ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux brun fine

s'enlevait sur l'air bleu et sur le tond argenté que déroulait plus bas la rivière. En face d'elle, au bord d'une ile, des saules gris trempaient dans l'eau leurs chevelures, et de longs peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle et chaud.

Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que je: ne d'un remorqi.

Puis elle se retourna en riant.

Vincent pensa que rien n'était comparabl la grâce de itudc et tome

cela ferait un joli tableau de ge; fille vêtue d'une jupe d'amazone avec un corsage bouffant de batiste à fleur es. la taille

serrée dans une ceinture de law n-tennis, à demi renversée sur cette blanche balustrade de pie avec tant d'espace autour d'elle, et, dans le tond, ce grand fleuve calme et ces perspectives verdoyantes.

— Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce corsage pour déjeuner! J'aurais étouffé sous mon plastron empesé et dans ma veste de drap.

Ceci, c'était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu'il ne critiquât la

HAINE D'AMOUR l6}

façon dont s'ajustait cette jolie blouse de batiste, un peu étroite peut-être pour ses épaules. iMais, aussitôt, la jeune fille ajouta :

— Est-ce le moment, « monsieur mon frère », comme disent les souverains, — et elle esquissa une révérence devant Robert, — est-ce le moment de nous révéler votre grande découverte?

M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.

Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge.

— J'allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami.

Robert hésita. Il jeta un coup d'œil au dehors, dans l'atmosphère qui vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction.

Ce qu'il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil, au fond de laquelle s'élevaient ses ateliers de construction. Derrière les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur sur son front.

— Non, dit Robert... Décidément..* Il se retourna.

— C'est là-bas que j'aurais voulu vous faire voir... vous expliquer... Mais il fait trop ci. pour visiter l'usine... Ces dames en seraient malades.

Gilberte protesta, age

et la curiosité de ses vingt ans.

— Oli ! j'aurais tant voulu '

Et elle ajouta cette gentille phrase, qu cent surprit au vol et laissa glisser cœur:

— Il y a des gens qui travaillent là dedan Comment trouw ni s qu'il

pour nous y promer

— En tout cas, tu m'en dispensera-, fillette, dit le 1. Moi, j'ai tait ma : itin.

Deux heures au manège, sur un cheval que des lieutenants n'osa: :cux bonhomme comme moi, cela suffit.

— Vous avez raison, père, dit Dalgrand — qui crut voir poindre une théorie sur l'équitation, et qui se hâta d'approuver le vieillard pour l'interrompre plus poliment. — Eh b lezvous m'entendre ici? Ou préi is le jardin ?

Du coté opposé à l'usine, un petit parc offrait des verdures hautes et touffues sous lesquelles d'étroites allées s'enfonçaient dans l'ombre. C'est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils s'assirent dans des fauteuils d'osier, sous une voûte de tilleuls. Pas une goutte de so-

HAINE D'AMOUR l6f

leil ne filtrait à travers l'épaisseur des feuillages. Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d'argent fondu, se laissait apercevoir d'ici teintée d'un bleu presque froid. On croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun s'en montra surpris.

— Tant mieux! s'écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en m'écoutant. C'est un peu technique et ennuyeux, ce que j'ai à vous dire.

En quelques mots d'abord et très simplement, puis en détail, à mesure que leurs exclamations et leurs questions l'entraînaient, l'inventeur présenta sa découverte.

Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve métallurgique de cette fin de siècle : la substitution de l'aluminium au fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s'était servi d'un alliage très résistant : celui de l'aluminium avec le silicium; successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions, avec de l'antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce qu'il appelait « le métal de l'avenir ». Et pour prouver la supériorité de ce composé d'aluminium sur le fer, au triple point de vue de la facilité de main-d'œuvre, de la durée et de l'économie, il était en train de construire

un viaduc qu'il avait l'autorisation de jeter sur la Meuse, près de Dinant.

— L'inauguration d. iduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il, devant les autorités belges et les délégations savantes du monde eut: Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre présence à i nielle.

Les trois personnes auxq ilgrand \

de s'adresser se taisaient — peut- un peu

de désappointement. L'imr.

qu'on leur annonçait ne les frappait Pour en embrasser les conséquences, il leur rait fallu quelques connaissa:

certaines habitudes intellectuelles tout à fait différentes des leurs.

Lucienne, mise au courant par les coni tions de son mari, et d'ailleurs haussée jusqu'à ce niveau par l'enthousiasme de son amour, s'énerva devant le s'il l'auditoire.

— Vous ne compreiu dit-elle.

Un métal n ... Ce sont toutes les conditions de la vie qui changent... C'est la civilisation qui se transforme. On dit « l'âge du brona

« l'âge du fer ». Le vingtième siècle sera l'âg< l'aluminium '

Elle se tourna vers Robert, et d'un geste charmant lui saisit la main.

— Songez donc à la gloire de l'homme qui ouvre une ère nouvelle à l'humanité!

Vincent refléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s'élargissaient les horizons.

— Serait-ce possible?... interrogea- t-il, les yeux fixés sur son ami.

— A la gloire près... oui... j'en suis sûr, prononça Dalgrand. — Et dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement une admirable certitude. — Mais je n'ai point tout accompli seul... Si vous saviez que d'efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette direction !

— Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans l'ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne laissant la lumière et l'espace que pour le génie de Robert.

Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de jeune fille, — une émotion faite à la fois de sympathie et d'envie pour tant de fierté dans l'amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir penser ainsi, parler ainsi de l'homme à qui l'on s'était donnée corps et âme!... Oui, c'est comme cela qu'elle pouvait concevoir la passion. Aujourd'hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa curiosité de vierge, elle s'était posé bien des questions, elle avait fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en éveil,

l68 HAINE D*A M OCR

s'étaient aiguisées davantage au retour du voy de noce.

Époux... Ils étaient épou jeune homme

presque étranger il y avait si peu de temp cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle voyait s'embrasser; elle pénétrait dans leur chambre — leur unique chambre — Calait

un grand lit bas, plein de mystère. I t l'étonnementde cette chose subsistait pour la jeune fille, — étonnement mêlé d'un peu de jalousie, de répugnance et d'irritation.

Elle observait les regards 1 Mes que

Robert, à la dérobée il sur le visage 0

taille de Lucienne, et laissait traîner sur h de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou riait. Elle examinait son beau-frère : il barbe drue, les épaules larges, les gestes contenus et forts.

Toute cette mâle apparence choquait K ment Gilberte, lui paraissait voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois qu'elle l'entendait dire, en parlant de garçon aux bras d'athlète : « mon mari t. El lorsque, lui, disait : a ma femme », elle éprouvait une véritable gêne.

Mais ce dont Gilberte sourirait confusément sans pouvoir se l'expliquer, c'était de la sensation qu'entre elle et sa sœur un abîme s'était

creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d'enfants. Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent deux créatures de nature différente. Plus d'intérêts communs, de projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait : « Attends, montre un peu. Oh ! donne, ce n'est pas pour toi. » La plus jeune, agacée, ripostait : « Tu le lis bien ! . . . Tu lis donc de mauvaises choses ? » Mme Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement d'impatience : « Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès qu'elles sont c madame », j'aime mieux ne jamais me marier! C'est donc une bien vilaine chose, le mariage, qu'on en fasse tant de mystère, et qu'il vous apprenne un tas d'horreurs dont on n'ose même pas parler?... »

Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n'avait pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s'évanouissait au cours de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à peu, sans qu'elle se demandât pour quelle cause, son cœur s'emplissait d'une joie si grande, qu'elle en vint à res-

170 H UNE t) AMOUR

sentir une indulgence, une sympathie pou bonheur à deux, dont l'cgoïsme, la veille eiK rirritait. Ht quand Lucie; v un si touchant

enthousiasme, prodl a génie de

mari, Gilhertecrut sentir un bandeau se sou! de dessus ses yeux. Tout l'univers myscérieu l'amour s'éclaira d'un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus enviable à épro les transports ou 1 cries de sentiment

qu'elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de fille t:

Mais, pour elle, son enthousiasme n'irait jan. comme celui de sa sœur, vers un mécanicien, — ce mécanicien tut-il un inventeur de génie. Elle ne comprenait que la g! l'artiste ou celle

de l'écrivain. Construire un \ n aluminium

au lieu de le construire en 1er, voila une cl qui ne l'emballait pas! D'autant plus qu'elle voyait pas très clairement la difl cerveau du constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une œuvre commune ? Quand on félicitait Robert d'avoir fait un pont, après tout c'étaient s nés qui l'avaient fait.

Et son beau-frère ne cachait pas l'importance l'exécution matérielle. Il y mettait la main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers manœuvres pour leur montrer à mieux s'en servir. Gilberte l'avait vu revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son

estime pour ce grand travailleur s'était mêlée une ombre à peine sensible de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de l'attendrissement où la jeta l'admiration de Lucienne pour son mari. L'homme qu'elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et d'élégance dans la supériorité.

Involontairement, tandis que Robert esquissait l'histoire de l'aluminium, depuis sa découverte parWœhler en 1827, la jeune fille leva les yeux vers M. de Villenoise.

Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur une feuille de cahier réglée de bleu, et que l'amitié du constructeur conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu'il aimerait un jour.

EJU aura les yeux clairs et purs comme une source, El de très douces mains où mon front s'appuiera, Quand mon esprit, lasse' d'une étemelle course, Du haut de l'infini lentement descendra. . .

Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué par des envolées dans l'infini, voudrait trouver des mains de femme, patientes et câlines, pour s'y reposer. Le visage de Vincent, avec sa finesse blonde et ses yeux

profonds, exprimait bien les aspirations ei

mélancolies d'un poi

Elle se le représentait à 1 de travail, tra-

duisant les philosophes anciens, reconstituant sous la pous. tes l'idéal d'un autre {

Elle le savait passionnément épris de l'antiquité. Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans sa pc: chiméri de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à Euripide, à l'exorde ex abrupto de C t disait que lire ces auteurs dans leur propre était certes plus difficile et plus distingué qui construire des viaducs en aluminium. D'ailli pour achever la comparaison, Robert possédait une faculté d'être heureux qui ti nature un peu simple et épaisse; tandis que .M. de Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur quelqu'une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seul^ êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le front du jeune homme, — ce beau front d'un modelé large et ferme sous la courte frisure des cheveux bien plantés, — puis, tout de suite, elle abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans doute lorsqu'il avait écrit ses vers.

On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel Mlle Méricourt élevait le léger château de ses rêves, qu'il eût été bien surpris. Il ne l'aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de pensées, il regardait les mains de Gilberte. N'osant arrêter ses yeux sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d'amazone, lui suggérait des idées d'agenouillements sur le sable, de dévots baisers à l'extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de leurs paumes tièdes...

— Vous m'avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d'aluminium, qui coûtait, en 1 8 ^4, trois mille francs, coûtait il y quelques mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs intermédiaires. Ce prix de revient continue à s'abaisser, surtout en France, où abonde la bauxite, le principal minerai, — une terre formée d'aluminium, et de sesquioxyde de fer, — une terre, vous m'entendez bien?... Une argile, quoi!... c'est-à-dire un des corps les plus répandus de la nature. Il y en a partout de l'aluminium... Tenez, il y en a \k\ (Il frappa le sol de son pied.)

L'extraction coûte encore an peu cher, mais, en

utilisant les sources naturelle? de force, le d'eau, par exemple, avec le transporc de la t. à distance par l'électricité...

L'inventeur, n'étant plus interrompu, se lançait dans des défin: cliniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, de chevaux-heures... Lucienne continuait à b. ses paroles et à le dévorer d M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait une demi-somnolence sous la raideur de ><n\ attitude militaire. Quant à Gilk : t, comment fussent-ils jusqu'au bout : éditeurs attentifs?... Chacun I US les traits de l'autre, se fixer de plus en plus son rêve, — ce rêve de b mheur et d'amour, plus grand que l'âme qui le contient, plus beau qu qui l'incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère humaine. D'ailleurs, ils n'en savaient presque rien eux-mêmes. Ils ne s'analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque de présence qui, au début de l'amour, est d'une si écrasante joie qu'il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement heureux.

HAINE D AMOUR I 7 f

E fut au lendemain de cette visite à BillancourtqueM. de Villenoise envisagea pour la première fois la possibilité d'une rupture avec Sabine.

« Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie, » pensa-t-il, « puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse? »

Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie de l'inévitable grain de lâcheté masculine :

« D'ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle scène, dans l'exaspération de ses crises d'orgueil, elle ne manque jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement

au mot. Et, cette (bis, je ne me laisserai attendrir ni par ses m< le suicide, ni par ses attaques

de nerfs... »

Maintenant, quand il pensait à sa situ vis-à-vis de Sabine, ce qui s'affirmait chez Vincent, c'était le sentiment de ses droits : droit liberté, droit à l'amour, droit au bonheur... Bientôt vint s'y adjoindre le sentiment de ses de. envers la jeune fille qu'il lui préférait.

Sans s' permis de faire à (

aucun aveu, même indirect, il ne tarda pas . sentir deviné par M;- Méricourc. Et il lui sembla que quelque chose d'infiniment tendre, proi et confiant, lui répondait dans 1 nature de candeur et de loy,i

A quels accents, pour d'autres imperceptib avait-il reconnu cet écho rieusementei

veli? Il n'aurait pu le dire, : c-. Il

ne voyait pas souvent M1!c Méricourt. Quelques rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c'était pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le mois de juillet fût commencé, — une série de longues et lourdes journées de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.

Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt et sa fille dans la capitale. Le générai n'avait pas le moyen d'emmener des chevaux à la campagne. Et il lui était d'autant plus impossible de renoncer, même temporairement, à l'équitation, qu'à son âge il ne pouvait conserver sa virtuosité qu'au prix d'une continuelle pratique. Il parlait donc seulement d'emmener Gilberte une quinzaine au bord de la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d'un long voyage de noce, et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient des cheminées d'usine, constituait d'ailleurs la campagne.

Elle n'était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc, dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l'illusion de l'espace, et dont les verdures s'entr'ouvraient sur la nappe bleue de la rivière, semblait à M. de Villenoise l'endroit le plus agréable du monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C'était une attitude de Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour, ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur, la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis aussi, c'étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité en même temps que son amour :

ia

de naïves réflexions par lesquelles, sans le vouloir, Méricourt trahi- admiration pour les

travaux du fin latiniste, de l'érudit, du philosophe et du poète qu'il était ou qu'il aurait voulu & Il se sentait installé dans cette gracieuse nr, nation précisément au rang qu'il rêvait d'occuper parmi l'élite intellectuelle de ses contemporains. En s'inclinant sur ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu'il était; il goûtait l'oubli délicieux des lacunes qu'il était bien forcé de vrir,

à d'autres moments, dans l tère et d

L'esprit La plus puissante espèce de don

l'attirait vers Gilbcrte : il s'aimait mieux en elle, et voilà pourquoi surtout il l'aimait.

Le petit parc de Billancourt était le cadre n tériel qui fixait le contour de ces impressions.

Un jour, pour la première nt y fit

quelques pas en : e avec (

La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc. M. de Villenoise explorait, de son coté, les charmilles. Ils se rencontrèrent.

— Je ne l'ai pas, fit-il d'un air désolé, ht vous?

— Elle est donc introuvable! dit-elle.

Mais une expression d'espièglerie animait son visage d'enfant. Vincent la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire.

— Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise !

HAINE b AMOUR 1 79

— Je ne fais que cela, sourit-il.

Elle rit plus fort.

— L'ombrelle... Mais la voilà, l'ombrelle !... Et elle l'agitait, toute grande ouverte, au-dessus

de sa tête. Elle la tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s'en était pas aperçu.

Comme ils revenaient, côte à cote et lentement, vers le groupe des autres personnes, Gilberte continua de le taquiner.

— A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir savant jusqu'à la distraction. Bon pour un vieil académicien!... Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les lunettes bleues!...

— Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n'ose pas recourir à mon seul système possible de défense. Ce n'est pas la science qui me rend distrait.

— Quoi donc alors?

Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gil-

l8o HAINE D'AMOUR

berte, lui gonfla le cœur d'un vague effroi et d'une sympathie passion!

A ce moment, M. de Villenc re-

gardant vers le sol. La jeune fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l'angle d'une pel une corbeille de peu Itour de laquelle em-

baumait une bordure de réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri qu'ils avaient part int le cotillon, le soir du ma-

riage. File devina bien que, lui ai; lit à

cela qu'il songeait. Une émotion la suffoqua. N'allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque chose... une de ces paroles inouïes qui tr forment l'aspect de l'univers?... Elle souhaitait d'entendre sa voix, et en même temps de s'enfuir. Jamais rien de pareil ne l'avait bon Pourtant elle se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien ék mme

un soldat sous les armes, et gardant m maîtrise de ses jolies prunelles brunes, pleines d'insouciance voulue.

Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire. La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre qu'il souhaitait encore un partage. Elle n'osa pas. Elle dit seulement : « Merci, monsieur. » Puis elle tourna le massif et vint s'asseoir près de Lucienne. Mais avec un mécontentement d'ellemême, un désappointement vague, et comme

quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le cœur.

M. de Villenoise s'en voulait davantage. En effet, comment ne pas pressentir qu'il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois, devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation terrible l'avait assailli : celle de tirer son porte-cartes de la poche de sa jaquette, et de montrer à Mlle Méricourt la fleur desséchée qui, depuis le soir du bal, n'avait guère quitté sa poitrine. De quelle gravité n'eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir contre l'impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il s'était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda, Vincent demeurait tout pâle de ce qu'il avait failli faire.

Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une bizarre confidence.

— Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et moi aussi, comme de juste.

— Pourquoi? questionna de Villenoise.

— A cause de Gilberte... Nous l'aimons tant!

— Est-ce qu'elle est malade?

Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt mêlée d'une espèce de remords.

— Non, dit Dalgrand. Non... elle n1 malade.

Il hésitait... Peut-être pour mie ami; peut-être devant la nature délicate d qu'il avait entrepris de dire.

— Mais qu'a-t-elle \\<\a Vincent, d'une singulière.

— Mon Dieu,voi!. : un mariage

— Un mariage

— C'est-à-dire

— Comment, un mariage!... cria dé Villenoise en se levant pour marcher dans la chambre, bien qu'ils ne fussent pas même

elle est trop jeune! Elle n

Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. I r, comme le maître d'hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la conversation. Robert parla de ses affaires. Mais là eiu le sujet fut coupé lorsque M. de Yillenoise demanda pour quelle : on ami ne réservait pas à la France \a première application de sa découverte. Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium?

— Je t'expliquerai cela plus tard, dit l'inventeur.

Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force d'inertie et de routine que lui avait opposée l'administration française, ni les pots-de-vin qu'on lui avait demandés pour sou-

HAINE D'AMOUR l8}

tenir sa proposition, ou qu'on lui avait offerts pour l'empêcher d'y donner suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le monde politique et dans la presse. « S'il en est ainsi partout, » s'était dit Robert, « du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon propre pays. J'aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je retournerai donc à l'étranger. » Et, une fois de plu?, s'était évanoui son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un succès patriotique, et de doter la France d'une industrie nouvelle, avant toutes les autres nations.

Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu'il se trouva dans le fumoir de son ami, devant le café et les liqueurs, et qu'enfin les domestiques les eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M. de Villenoise :

— Ah ! les malheureux ! cria-t-il. C'est de l'argent qu'ils veulent! Ils la feront mourir!...

Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de stupéfaction :

— Grands dieux!... Robert!... De qui parlestu? Qui fera-t-on mourir?...

Robert, tout anime, s'écria :

— Eh! notre pauvre République, parbleu!

Mais Vincent lai? un : « Ali!... »

tellement indifférent, que l'indignation Je Dalgrand tomba.

— De qui croyais-tu donc que je pari

— De personne... Je me fiche bien de ta politique

Pourtant il n'osait tout de s, -1er de

Gilberte. Sa nervosité remit Dalgrand voie.

— Moi aussi, je m'en fiche, pour le mon; Ccqui me préoccupe, comme je te le

ma belle-soeur.

— Puisque vous la mariez, dit une

ition visible, tu n'en auras I plus

le souci.

— Mais nous ne la marions >n ami!

Justement j'allais te dire qu'elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général.

— Ah?... File refuse

La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu'il ne trouva rien d'autre à dire. Et, comme Dalgrand n'ajouta pas autre chose tout de suite, il y eut un moment de silence presque gauche.

— Tu n'aimes pas le sucre, n'est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise, après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami. Déjà il en saisissait un septième avec la pince.

HAINE D'AMOUR l8f

— Mais non, je ne l'aime pas, nom d'un petit bonhomme ! Tu es là qui me fabriques un sirop !...

Et Robert, satisfait de ce qu'il observait, mis en joie et bon enfant, tapa en riant sur le genou de son ancien camarade :

— Si ton père s'y était pris comme ça pour fabriquer I'Apëritif Bertet... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois millionnaire!

Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait : « Elle a refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m'aime!... » La joie et l'effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir d'entendre parler d'elle, d'en savoir davantage sur ce prétendant qu'elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s'arracher à sa pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles. Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s'en allât.

Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il n'était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l'exaltation joyeuse de ce qu'il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier : « C'est toi qu'elle préfère... Elle a joliment raison!... » Mais ce qui l'ennuyait, c'était que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision

négative de Gilberte, et même allaient jusqu'à persécuter un peu la jeune fille à ce sujet.

— Qu'est-ce donc que le jeune homme- demanda enfin M. de Villem

— Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de Bréville, un tout jeune ( taine qui vient de sonir breveta de l'Ecole de Guerre. C'est un ancien d'ordonnance du général... Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme U\ . I t surtout grand favori de mon beau-père... C'était depuis longtemps dans l'idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le Jeune nme un fils.

Cette fois, M. de Vill coûtait avec in-

térêt. I.a préférence du géi ir ce jeune

homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas s'être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à un parti possible pour (liberté. L'idée que, sans même lui donner le temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on regrettait cet autre, l'irritait contre M. Méricourt et contre la jeune Mmc Dalgrand. La pensée d'un rival appuyé par la famille piquait son amour-propre en même temps qu'elle inquiétait ses sentiments plus tendres.

Si l'excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si délicate, il n'eût pas employé d'autre tactique pour décider Vincent à conquérir

sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus fin. Et s'il avait même devine plus que le général et Lucienne, c'était uniquement par l'intuition de son amitié, par la clairvoyance de son cœur large et tendre.

— Et... M1,e Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?

Déjà, il y avait de la haine dans l'accent avec lequel M. de Villenoise prononçait le nom de cet inconnu.

— Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais elle prétend qu'elle ne pourrait le souffrir comme mari.

— De Bréville... répéta Vincent d'une voix changée. Mais je connais ce nom-là !

— Tu l'auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras rencontré ces messieurs dans le monde.

— Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...

— Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de Bréville.

— Ah !... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous l'éclair d'un souvenir ou sous le choc d'une douleur.

— Eh bien, qu'est-ce qui te prend? dit son ami.

— Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui, je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville.

Robert le considéra avec inquiétude. Décidé-

menr, M. de Villenoise était plus compliqué qu'il ne l'avait cru. Quelque chose se passait en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire Je Dâlgrand. Mais ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de Gilhertc? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il ne laisserait pas son meilleur ami même : le moindre chagrin à la chère petite sœur!

Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une Je remords vint à Pal-

grand. Il se remémorait les anciennes tin son ami sur l'amour, le dédain que M. de Villenoise professait jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l'espoir que c que

aurait changé? N'avait-il pas eu tort de l'attirer à Billancourt? A présent, le mal était fait : Gilberte aimait Vincent. De cela, Robert ne doutait plus. Mais n'avait-il pas trop à la légère imaginé qui amour, inévitablement, deviendrait réciproque?

Les deux jeunes gens restaient maintenant l'un en face de l'autre, silencieux, contraints. Chacun craignait d'avoir trop montré sa pensée ou d'avoir trop paru comprendre celle qu'on voulait lui cacher. Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.

Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle refusait de se marier ! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,

puisqu'il n'avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non, elle rejetait un beau parti, sans savoir même s'il songeait à elle, simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être à lui. Ah ! la chère, l'adorable enfant ! Un attendrissement infini gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville surgissait à travers l'ivresse de sa rêverie. Alors il s'emportait... la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s'il eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah ! quel soulagement s'il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu'elle n'aimait pas?...

Bréville... C'était de la bouche de Sabine qu'il avait entendu ce nom pour la première fois. Mais à quelle occasion? L'agitation de ses idées l'empêchait d'interroger sa mémoire. Chaque fois qu'il tentait de remonter l'enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe criant au fond de lui : « Gilberte m'aime!... Elle m'attend!... C'est moi qu'elle épousera !... »

Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur ses yeux, tâcha de réfléchir posément.

Il répéta plusieurs fois à demi- Bréville...

comte de Bréville... », malgré le grincement de

dents involontaire qui lut taisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une in r, en effet,

soudainement, il aperçut l'atelier de Sabine, puis la jeune femme dan? tume d'homme, puis

une silhouette masculine, un peu vague; et il entendit Mme Marsan lui pr. : ranger:

a Le comte de Bréville... »

Ah! oui, il se rappelait maintenant. ( sieur qui commandait à l'artiste le portrait d maîtresse... C'est cela... C'était le pè

Alors, le mécontentement qu occasion, lui avait il vint se con-

fondre avec les sentiments d'hostilité qu'évoquait le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une esp, 1 »îi Jarité s'établit dans sa pensée

entre Mmc Marsan et ces inconnus qui se mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui a vu Sabine habillée en garçon et qui se permettait de taire poser chez elle on ne savait quelle < 1 ture, était le père du jeune homme qui demandait la main de Mllc Méricourt. Une telle association d'idées exaspérait Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se tourna l'indignation du jeune homme.

« Puisqu'elle tient tant à sa liberté, » murmura-

t-il, a je serais bien bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait de femme... Oui, je m'en souviens. Et elle n'a pas daigné me répondre. C'était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui interdire d'accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les fait-elle sonner assez haut !... Ils lui donnent toutes les audaces, tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? Je n'en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être... Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé... Qui sait?... N'y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de finesse !... Et elle a pris ombrage de Mlle Méricourt... Ah ! si elle s'en est mêlée!... »

Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds d'aigreur ne s'était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et découronnée de l'auréole d'amour. Jamais si pesante ne lui avait paru la chaîne qui le liait à cette femme.

Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la cuirasse de cruel dégoûtqu'ont les amants lassés et qui fait d'eux les êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait couru le long des rues pour venir — comme il courait autrefois dans l'impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd'hui, il ne se hâtait plus que vers la délivrance.

Il se sentait la force de rompre. Et il ne doutait [u'éUe ne lui en fournit le prétexte.

Lorsqu'il pénétra dans l'atelier, S ut un

cri de joie à le voir 81 tôt. Elle l'attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait plus : soirs. Après son dincr solitaire, elle entre les plantes vertes. i galerie vil

file se balançait dans un rockin dant s'évanouir lentement le jour entre les p vents, les chevalets et les arbustes qui encornent la vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à coté d'elle, alloi sur une natte. De temps à autre, il tête formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigt< inertes, qui alors s'animaient un peu pour une distraite Ils étaient là tous deux depuis près d'une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec toute la douloureuse clairvoyance d'une pauvre créature humaine, qui voit s'émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et lui, inconscient de l'imperceptible et incessante destruction, mais les yeux pleins de toute l'inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit les prunelles de ses créatures muettes.

Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.

HAINE b AMOUR IQ}

Ce fut à ce moment que la porte s'ouvrit et que M. de Villenoise parut.

Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de suite, il remarqua ses pleurs.

— Qu'est-ce que vous avez donc, Sabine? Pour mieux lire sur son visage, il l'attirait vers

le vitrage encore clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait! Vincent se sentait envahir par une pitié qui l'éloignait d'elle plus encore que la colère de tout à l'heure. Il demanda :

— Pourquoi pleuriez-vous?

— Oh ! c'est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà.

Mais, comme il ne l'embrassait pas, et qu'elle lui trouvait des yeux froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement d'angoisse.

Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle, à cause du supplice qu'elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il chercha tout de suite le prétexte d'une explication. Dans l'espoir de découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de Bréville, il se mit à parcourir l'atelier,

soulevant les draperies qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis d'ébaiK D'abord, il affecta des gestes indifférents; tout en causant de choses et d'autres, mais bientôt il s'activa si sérieusement que Sabine en lit la remarque.

— Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attcndezqu'on apporte de la lumière, le suis que vous ne distinguez plus une académie d'une nature morte.

Il ne répondait pas. 1:11c insista :

— Dites-moi ce que vous voulez, Vincent vous le donnerai.

Brusquement, il déclara :

— Je cherche la mai tresse du comte de Bréville. Auricz-vous déjà livré le poitrai

— Le portrait?... Mais je ne L'ai pas fait!

— Tiens ! Pourquc

— D'abord, dit Sabine, je . M si c'était sa maîtresse. M. de Bréville est venu me demander de faire le portrait d'une dame, sans me la nommer ni me dire qui elle était. J'ai supp quelque intrigue. Et je l'ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par bravade*

— Comment était-elle, cette dam

— Je ne l'ai pas vue.

— Le monsieur a renonce à son projet?

— Non, Vincent, reprit Sabine avec une d< eeur grave. C'est moi qui ai refusé. Nous nous

HAINE D AMOUR IQf

étions, vous et moi, querelles au sujet de cette commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l'acceptasse. J'ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus compter sur moi.

— Est-ce possible? s'écria de Villenoisc.

— Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté Mmc Marsan.

— Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté?

— Les termes de ma lettre étaient tels qu'il a jugé toute démarche inutile.

— Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils?

— Son fils?... Je ne savais pas qu'il en eût un.

Comme aucune parole de M. de Viilenoise ne passait inaperçue pour Sabine, elle reprit avec intérêt :

— Qu'est-ce que ce fils ? Pourquoi m'en parlezvous ?

Il détourna son attention — d'une façon qu'elle remarqua encore — et il ajouta:

— Mais c'est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...

Elle s'écria : ce Oh !... » avec une intonation de reproche. Puis elle courut à lui, l'entoura de ses

bras, mie son visage sous les lèvres du jeune homme, et murmura :

— Dis-moi seulement que tu es content!

Pouvait-il ne pas incliner la tête et 1 donner ce baiser qu'elle attendait en récompei

Ainsi se terminait fa ; 1 vait pn 1

quée, l'explication qui devait amener quelque violence, lui fournir un prél E ruptur

Mais aussi, c'était une fatalité! Cette femme, dont les fureurs 1 ?nt autre! lit toutes

les humilités, toutes les délicatesses, 1 pré-

vient, il souhaitait que cette nature empo surexcitât son propre courage jusqu'au déchirement de la séparation. Pourquoi donc était-elle sicomplexe? Physiquement aussi, elle se tran mait suivant les heures. Dans cette soirée, OÙ il l'avait d'abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu'il l'examinait de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie, sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu'il en fut repris jusqu'à l'enivrement.

Et lui-même, d'ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles diversités d'intentions, de sensations, de jugements, qu'il éprouvait à la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser emporter par le torrent de sa nature mystérieuse

comme la feuille sur le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n'était pas possible. Cette liberté de l'être instinctif, il ne pouvait la suivre sans marcher vers quelque mauvaise action. N'avait-il pas déjà dévié de ce que commande l'honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte qu'il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu'il se retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son hôtel muet.

« Que faire? » murmura-t-il. ce Quel parti prendre? Un homme s'est-il jamais trouvé dans une si cruelle situation? »

198 HAINI d'aMOUR

ans une royale avenue de châtaignu culaire?, parmi les ombres verdoyantes ce les clartés joyeuses d'une matinée d'août, un jeune homme conduisait un break à deux chevaux.

C'était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures d'ardoises, les tourelles à poivrière?, de son joli château m derne, si ingénieusement copié sur des estampes du xvne siècle représentant l'ancienne demeure des seigneurs de Villcnoisc.

HAINE D AMOUR IÇ9

Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait I'apéritif. Autourde l'usine se tassaient les maisons ouvrières. On était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M. Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales. Il avait, par le don d'une petite dot, rendu possible un mariage; appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d'un enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès. Les sourires, les regards heureux l'avaient entouré, suivi. Et, dans une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la fortune se plaisent à formuler, il s'était dit : « Je donne le bonheur que je ne possède pas moi-même, car j'en suis réduit à envier le plus humble de ces manœuvres. »

Ce matin, en effet, c'était sans joie qu'il allait au-devant de Gilberte.

Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir et de la posséder, Vincent s'était réfugié à Villenoisc. Tous les ans, d'ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs

semaines dans son châte our ne le

parait pas de Sabine, au contraire. Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opp à l'usine, près d'un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses ouvriers, M. de Yillcnoise avait acheté une villa, où, tous bine

s'installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.

Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à l\ ne a Paris, leurs rendez-

vous n'avaient jamais lieu ailleur die/.

Mmc Marsan. G une absolue et !

fréquent que

l'hôtel de la rue Jean Goujon. Tout au plus elle consentait à se promener au les parties sauvages du domaine, q naît

ites célèbres par leur caractère pittoresque. Vincent,qui se rendait toujours chez elle à ck et lani domestique, laissait sa monture dan curie inoccupée de la villa. Il ôtait lui-n. harnachement de sa bête, lui passait un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied d les bois, avec Sabine, et, au retour de leur prew nade, il avait vite fait de seller et de brider son cheval.

C'était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le commencement du mois d'août. Après bien des luttes, il en était arrivé à se dire qu'il n'était pas libre, qu'il n'avait pas le

droit d'assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n'était pas parfaite; il ne l'aimait plus d'amour. Ces deux raisons ne l'affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette belle jeune fille, devant qui s'ouvraient, pour la consoler, toutes les perspectives du bonheur humain. D'ailleurs, il n'avait rien dit de ses sentiments à Gilberte; et, d'autre part, que de serments il avait faits à Sabine! C'était donc à celle-ci qu'il se devait, puisque à celle-ci il s'était donné, il s'était promis pour toujours.

Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.

Il éprouvait le besoin d'affermir sa volonté, car, à l'idée qu'il allait revoir Mlle Méricourt, qu'il passerait toute la journée près d'elle, une émotion l'étreignait, amollissait ses muscles, précipitait les battements de son cœur.

C'est qu'il s'était imposé un devoir pour cette entrevue, — qu'il avait acceptée exprès, s'il ne l'avait pas provoquée lui-même. L'initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l'occasion de détruire volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté lui défendait d'y

laisser grandir. Aujourd'hui même il voul tout prix, d'une façon quelconque, briser l'entente inexprimée, si délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des de 'était

établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment prA insaisissable

et si troublante? Quelle en était maintenant la puissance?... Il n'en savait r; lui reprochait nulle tentative lon-

taire. Toute: -lie l'avertissait un peu |

cette conscience, elle parlait enfin claireim il ne pouvait continuer avec Gilbe tlirt

dangereux sans devenir un malhonnête homme.

Mais comment, à quelle minute, par quelle titude ou quelles paroles, trouverait-il 1 de taire croire a tant qu'il ne l'a-

vait jamais ail

Le break s'arrêta devant la station du chemin de 1er, — une station peu fréquentée du département de l'Eure. De petits bâtiments neufs, deux rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre bouquet de feuilles, un quai recouvert d'une forte couche de cailloux, une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De part et d'autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer.

Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à coté de lui, sauta à terre, traversa la salle d'attente. Des employés s'empressèrent

de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un quart d'heure; il était arrivé trop tôt.

Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis le train qui s'arrête, des portières qui s'ouvrent, des exclamations quipartent, des mains qui se tendent. Et la peur qu'elle ne fût pas venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!....

Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et jolie, ah! si jolie!... d'un tel éclat de jeunesse, avec sa peau laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d'enfant!...

Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son chapeau de paille très large, orné d'un gros nœud de taffetas glacé, était garni sur le bord d'une dentelle qui retombait, mettant le frisson d'une ombre fine sur ce visage délicieux.

Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette, un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d'étoffe et fraîche de coloris, — une de ces toilettes qui font que les femmes, chaque été, ont l'air de s'épanouir à nouveau comme les corolles des parterres.

Le général et son gendre, à coté de toute cette jeunesse et de toute cette grâce, personnifiaient l'élégance et la force masculines, le vieillard par

sa belle tenue militaire, le jeune homme pti robuste apparence et sa mâle physionomie.

Derrière eux venait une femme de chami qui portait les manteaux contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le mate: nuit,

car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans doute que le lendemain matin.

M. de VillenoUe fit moin, une sur

le siège, à côté du domestique, qui devait i duire. Lui-même s'assit dan? le break invi t

A partir de ce moment, il n'eut plu que de l'affreux effort ni le rôle qu'il

s'était tracé. Ne rencontrer I Gilberte qu'avec une prunelle inerte, imp trable; s'occuper de ses hôtes avec nanecs égales, sans aucune nuance de galant envers la jeune fille; mettre dans sa voix la même indifférence que dans ses yeux quand il sait à elle; alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu'elle en sentit l'intention. Il en était réduit à souhaiter qu'elle comprit trop, qu'elle s'offensât, — car il redoutait moins sa colère que sa douleur, et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise les plaies du cœur.

Hélas ! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du château, que Vin-

HAINE D AMOUR 20f

cent avait pu voir passer, au fond des transparentes prunelles brunes de Gilberte, comme l'ombre d'une naïve angoisse.

Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à mesure que s'accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les nuances d'attitude auxquelles il s'appliqua devaient passer inaperçues pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible rôle ne pouvait guère s'y méprendre, et ne s'y méprit pas.

On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d'une obscurité verdoyante d'où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le café dans une grotte artificielle, au bord d'une nappe d'eau tout encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le domaine.

— Je vous promènerai aujourd'hui dans les bois, dit-il. Et demain, quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l'usine.

— Demain! s'écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher.

Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait. Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins il garderait à Villenoise le gêné-

2o6 wwxi d'amour

rai et ces dames. Gilberte rougit et regarda son père :

— Oh! papa, tu r... murmura-t-elle.

M. Mériconrr, rarpi

sir de sa fille. Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu'elle lui dictait un i\ il se mil à parler au hasard d'une de corps d'armée, qu'il attendait d'un joi l'autre au manège de l'École de Guerre.

Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt suu a tactique. (

était fait La pauvre enfant ne songeait plus q fuir. Déjà!... Comme il suif pour e tiare r cet ombrageux et délicat sentiment qu'elle portait en elle et qu'elle croyait si 1 caché! Il oublia te une insistance

polie. Et Lucienne, qui déd vouloir

quitter son Robert, fut toute : ; lilence de

glace dans lequel tomba sa petite phrase d 'épouse amoureuse.

— Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise — avec une tristesse que l'on put attribuer au désappointement de ne pas retenir lei hôtes, — il faut alors opter entre les bois et l'usine, car nous ne pouvons tout parcourir en une après-midi, surtout qu'il est déjà trois heures, ajouta-t-il en consultant sa montre.

— Ah! l'usine, s'écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général. Il y a là une cité ouvrière

modèle qui vaut le voyage de Paris à Villcnoise. Quanta tes bois, mon petit... Nous avons celui de Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.

— Nous le connaissons, dit Lucienne.

— Quelle erreur! protesta Robert. Il n'y a pas une Parisienne qui connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c'est l'avenue des Acacias, celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai des petits coins !... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la capitale, sous les bocages de l'ami Vincent.

— Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames, vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J'ai un éboulement de rochers, une cascade...

— Bah! reprit Robert en riant, c'est une charretée de pierres qu'il a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade... figurez-vous une gouttière crevée en temps d'orage... Et encore la gouttière est plus grandiose.

— Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de rochers, la cataracte !

Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec une petite moue :

— D'ailleurs, les usines, tu sais... j'ai assez de la notre.

Les taquineries et les pourparlers durèrent en-

core un moment. A la fin, il fut décidé qu'oi

diviserait en deux groupes. Dal^rand, qui i naissait la cité ouvrière, y a*. ■ ncrait le gé-

néral. Le directeur de l'usine montrerait a messieurs les dernières innovations. Quant à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter 1 tés naturelles de la forêt, ee qu'on appelait d le pays: le Puits du Diable, la 1 1 lins

et le Salon des Fées, — noms fantastiques, donc, maigre les railleries de l )algrand, s'excitaient les imaginations de Lucienne et de Gilbert*.

Deux voitures furent atl tirette

anglaise que Dalgrand conduisit, ayant à ses

toria, dans laquelle Vincent s'assit à reculons, faisant fat Jeux

jeunes femmes.

— Vous ne craignez pas, j'espère, de mare!

ni même de grimper un peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aui endroits les plus curieux par les allées carrossables.

Robert, qui entendit cette observation, se retourna.

— Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu'elle grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d'un air significatif en cherchant les yeux de Vincent.

Celui-ci fit : a Ah! très bien! » tandis que Lucienne devenait très rouge et murmurait d'un ton de reproche: « Oh! Robert... »

Dalgrand reprit impitoyablement:

— S'il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.

Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit.

« Comme cela, » pensa-t-il, « la petite maman futur*e ne compromettra pas notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis de s'offrir un tête-à-tête. »

— Allez d'abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise. Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il.

— Le Chêne au Pendu! s'écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne.

— Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent.

Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était venu se pendre là par désespoir d'amour.

— Ce n'est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne.

— Tu peux supprimer « gentil », ajouta vivement Gilberte.

— Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent.

— Que les hommes ne se tuent pas par amour,

prononça gravement la jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu'à la mort. Quand ils se tuent, c'est qu'un venin d'orgueil ou (l'intérêt rend mortelle leur blessure d'amour.

— Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite fille ?

M. de Villenoise dit leuknM

— Vous êtes ? >ur nous, mademoiselle.

Il était devenu tout pj irquoi avait-elle

prononcé les mots d'orgueil et d'int< croyait-elle dédaignée par lui à cause de l 'in. lité de leurs fortunes? Elle, qui n'avait aucun avantage social à partager avec celui qu'elle épouserait, ne se sentait-elle pas froissée par l'étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment i détournait d'elle? Ah! brute qu'il était d'avoir choisi pour sa muette rupture le décor de château fastueux, de ces bois dont il avait, par comble de maladresse, vanté lui-même les beau- La voiture s'arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu.

Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont l'aspect rapetisse et humilie l'existence humaine. C'était un arbre parfaitement beau, un chef-d'œuvre de la patiente Nature. Son tronc, qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s'élevait d'un jet puissant, tout droit, jusqu'à la naissance des grosses branches.

Là, il se divisait; il étendait des bras d'une incroyable force, portant avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse, des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste continuait de monter comme une colonne, soutenant l'édifice de verdure, le dôme d'ombre et de mystérieuse vie, où l'on devinait des palpitations de sève et des bruissements d'ailes, les frissons de joie du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des oiseaux qu'il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet arbre, presque un reflet d'âme, une expression d'orgueil et d'énergie vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire. Puis, ce qu'on admirait encore, c'était, sur tout cet âge et sur toute cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable, friser comme une folle et verte chevelure.

— Oh ! il est splendide, cet arbre ! s'écria Gilberte.

Lucienne ne disait rien, souriait vaguement — moins au spectacle extérieur peut-être qu'à quelque pensée intime.

M. de Villenoise eut un petit mouvement d'épaules dédaigneux.

*— Bah ! c'est un chêne comme tous les autres,

du bois à brûler, dit-il... Vous | hcr,

Armand, cria-t-il à son coclu

Gilbcrre vit une nouvelle petite agression sourde d.\n< ce mépris voulu d'une belle cfc qu'elle admirait. Entre d, qui ne peuvent

s'expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant de i brûler », Vincent était sincère. Il aurait mieux aime maintenant mettre le feu à sa forêt que d .'il appe-

lait en lui-même du proprié-

taire ».

Pour atteindre le Salor \ fallut, mal-

gré la d le Robert à Lucienne, di

de voiture.

— C'est à deux pas, disait Vincent a ne allée très dou

En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit cirque de verdure, très curieusement entouré d'un côté par une muraille circulaire de rocher à pic.

les deux sœurs s'étonnèrent.

— Tiens! du granit!

Elles ne s'y attendaient pas.

— C'est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villcnoise. Et voilà pourquoi on fait l'honneur à ce petit accident de terrain de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de pierre a aussi le mérite d'être un peu historique. On prétend que l'ancien manoir féodal de

Villcnoisc devait se dresser au sommet, et non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve l'habitation actuelle.

— Il y a donc de l'espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement de tête vers le faîte du rocher.

— Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il s'est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la colline une espèce de fissure assez bizarre, qu'on appelle le Puits du Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut.

— Nous irons ! s'écria Lucienne.

— Et la défense de Robert?

MmeDalgrand prit l'air piteux d'un enfant partagé entre la tentation d'une espièglerie et la peur d'une pénitence.

— Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par Dalgrand, je n'en prends pas la responsabilité. Réellement, chère madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut être, un petit danger.

Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d'une idée, elle déclara :

— Très bien ! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte.

Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un

peu tard, mais très clairement, Lucienne venait

de s'aviser qu'il y avait opportunité sans doute à ménager un litre .M de Villenois*

sa sœur, et que peut-être cela entrait dan intentions secrètes de Robert. I )u moment qu'elle croyait suivre une v le son mari, elle

venait intraitable. Elle s'arrangea si bien, I sans une affectation ridicule, les deux jeu gens ne po plus refuser de partir en-

semble.

— Mais, dit Vincent, il fa lonner un grand quart d'heure, parce que nous n torons par ce sentier et non r là.

— Il désignait une petite allée qui s'enfonçait dans la verdure. — M1,e GUI

temps ce que nous appelons la Fontaine Pins.

— Allez, dit Lucienne, qui s'assit sur un des sièges en apparence naturels di et là dans le salon de verdure.

Le sentier, en s'élevant autour du rocher, devenait tout de suite abrupt. A plusieurs repr: malgré l'agilité de Gilberte, M. de Villenoisc dut lui donner la main. Ni l'un ni l'autre ne prononcèrent un mot, si ce n'est le : i Permettez, mademoiselle », avec lequel le jeune homme offrit son appui momentané.

Lorsqu'ils arrivèrent en haut, Mlle Méricourt eut une surprise. Elle ne s'était pas rendu compte

HAINE D'AMOUR 21 f

de l'élévation atteinte, et elle fut stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d'arbres. C'était comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s'étendait de toutes parts autour de l'îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient. La coupole d'un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D'abord Gilberte vit tout cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses toitures incendiées de lumière ; puis, comme un grand tapis presque noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers de l'avenue. Vers l'horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes régulières et le panache gris d'une haute cheminée indiquaient les bâtiments de l'usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs d'un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en demanda le nom. Vincent dit : « Je ne sais plus. » Puis il se détourna. La présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l'espace.

— Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce qu'on appelle le Puits du Diable.

Gilberte se pencha sur une anfractuosité d'as-

2l6 HAINE D'AMOUR

pcct sinistre. Entre le rions qui en voilaient

les bords, l'œil plongeait dans un trou obscur dont il était impossible d'évaluer la profondeur.

— Les paysans, dit en Villcno prétendent que ce sont les oubliettes du

fort qu'on croi t avoir au ti vatoire naturel. Mais l ion n'a pu

creusée de main d'homme a même i 'ail-

leurs, je doute qu'on ait jamais rien construit

recherches ne m'ont pas : -avrir la

moindre trace d'une on quelconque.

— Oui, c'est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque plat, peu accidenté comme celui-.

Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel d< couraient. Soudain ell

tourna, cherchant quelque chose a terre.

— Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle.

Vincent ramassa une assez forte pierre.

— Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute s'assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses.

Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu'à cinq, puis on entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étoufTé.

— Cela tait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers Lucienne.

Ils suivirent un autre petit chemin, d'une pente

plus douce que le premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l'illusion d'un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et tombant d'une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade. C'était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur ses mains la caresse froide de l'eau. M. de Villenoise, immobile, la regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une blancheur de marbre.

Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée, admirée... Et un grand frisson d'amour fit tressaillir à l'unisson ces deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence. Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille... Mais ce ne fut qu'un éclair. Déjà M. de Villenoise s'était ressaisi. Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c'était jouer avec cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution extraordinaire.

— Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j'aime tant mon ami Dal-

2 18 HAIl : oUR

grand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à Li

vôtre...

Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait | voir ce qu'il allait lui dire, mais, au seul ton qu'il avait pris, elle pâlissait. Ses j de-

venaient blanches, corn: de marbre

sous le ruissellement de la source. I lie les avait retirées, d'ailleurs, ses m Mit un mou-

vement vers le jeune homme, nait

plus sous la froide caresse de l'eau. Malgré cela, elle les tendait toujours, ne sac hant plus, d trouble, ce qu'elle faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient à terre, comme des larmes.

— Que voulez- vous dire, monsieur?

— iMon D; demoiselle, j'aborde un sujet bien délicat... un sujet qui ne me concerne en rien. Mais j'ai vu Robert si préoccupé, si afflifl

Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!...

— Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur

Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes d'eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.

Vincent prononça d'une voix qui s'étranglait:

— A... A votre mariage... avec... avec M. de Brévillc.

Violemment la couleur revint au visage de Gil-

bcrtc. Les deux petites mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine.

— On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?...

— On ne m'a chargé de rien, mademoiselle. J'ai seulement imaginé qu'un conseil... d'ami...

— Un conseil en faveur de ce mariage?

— Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent.

Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas. Elle attendait sans doute qu'il dît quelque chose d'autre. Un espoir la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l'éprouver? Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D'ailleurs Vincent n'ajoutait plus rien. Ce qu'il avait à dire était dit. Il comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par une lueur affreuse.

Elle pensa : « Ah! quelle honte! »

Puis elle voulut composer son visage, prendre

un air indifférent, ou bien étaler de la dignité, ou

encore essayer de l'ironie. Le désir de se montrer

à lui comme elle devait être l'emporta un instant

sur L'élan de désespoir qui Lui arrachait le i-

Un rôle à jouer s'ébaucha d Elle crut

s'entendre qui disait : i Mais certainement, n

sieur, j'épouserai M. de Bréville. \'otile/-vous me faire le plaisir d'être mon témoin? »

Toutefois, du fond de sa nature, un grand levement de sincérité monta comme un Hot, emporta les frêles réminiscences de quelques tures romanesques OU les leçons de mondaine hypocrisie.

Elle dit avec une parfaite simplici;

— Non, monsieur, je n'épOU M. de

Bréville. Mais je ne compte onne

d'autre. Je ne me marierai jamais.

Puis elle se détourna t le chemin.

Ft ce fut tout. Vincent n'eut qu'à la su:. Derrière elle, il marchait d'un pas lourd, '. vers le sol, comme un coupable. Il n'osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se réjouir la vue, comme tout à l'heure, par les lignes et la démarche de cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse jeunesse, qu'il venait de ravager d'une telle blessure. Il avait peur, à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause. Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette enfant, il écoutait aussi en

lui-même le cri de son propre amour qui la rappelait d'une clameur éperdue.

Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune homme chancela. Il allait s'écrier : « Non, non, c'est impossible!... Je ne puis renoncera vous, je vous aime!... » lorsque Mlle Méricourt murmura :

— Un homme... là... Ah! que j'ai eu peur! M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de

broussailles que la jeune fille désignait.

— Qui va là? cria-t-il.

Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit entendre.

— Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en armant son revolver avec bruit.

Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s'engagea dans le taillis. Mais il eut beau chercher de coté et d'autre, nul être vivant ne parut.

— Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers Mlle Méricourt.

— J'ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans barbe. J'ai parfaitement distingué son visage.

— Que faisait-il?

222 Il UNI l> AMOUR

— Il semblait nous épier. Car il a remué lement quand j'ai jeté un cri. El il n'aurait peutêtre pas bougé, si je n'avais distingué la blancheur de sa figure dans l'épaisseur sombre lies.

Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, bouchant la première dans le Salon des Fées, lui dit en tressaillant :

— Tenez... Là-haut.

M. de Yillenoise leva la té: OUf

voir se courber et disparaître une silhou d'homme au sommet du rocl

— Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter lahaut pour le pincer. Mais soyez tranquille : il tombera sur un de mes garde

— Qu'est-ce que vous âVCf? demanda Lucienne en s'avançant. Tu es blai • un linge, ma pauvre Gilbert

Vincent répondit :

— M1,c Méricourt a été e par un vagabond... Quelque rôdeur ou braconnier... IV ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame? Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour regagner la voiture?

sif^lT^ROis semaines plus tard, M. de Ville- &0| rjîï noise, sachant que le général et sa fille V'jySrJ se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à Billancourt.

Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces du viaduc en aluminium. C'étaient des poutres, des traverses, des X, jolis à l'œil comme des morceaux d'orfèvrerie dans l'élégance de leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d'un gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l'incroyable légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les

plus pesantes, et lui-même en mania quelquesunes dont les dimensions semblaient défier le bras

d'un hercule.

— Tu veux faire rouler des trains sur o choses-là?... demanda-t-il à Robert, les bras :

d'étonnement, l'œil incrédule.

— C'est plus résistant que du fer qui en aurait

plusieurs fois le diamètre, répondit trac-

teur.

Dalgrand se lança d.w cli-

niques. Puis il dit où en était le pont. I piles étaient construites, les culéi 11 y au-

rait trois travées de tren: I. Maintenant il

commençait à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport était insignifiant, à cause de leur extrême 1 ntôt il parti-

rait, pour diriger l'ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout cela. Ces grandes pi< étal

s'adaptaient les unes aux autres avec la préci d'un mécanisme d'horlogerie.

— Robert, dit tout à coup Vincent, qui l'avait attentivement écouté, indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, oii un galant homme pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête.

L'accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens des mots.

— Mon pauvre vieux! dit l'inventeur. C'est donc si grave que cela, décidément?

HAINE D AMOUR 2 2f

— Ah! j'en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence.

— Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux? demanda Robert.

— Qu'est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une confidence.

— Pas grand'chose... Mais je devine.

— Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C'est à devenir fou!

— Veux-tu que je t'en débarrasse? proposa tranquillement son ami.

— De qui?

— Eh ! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose.

— Ah! ce n'est pas d'elle que je voudrais me débarrasser, reprit Vincent. C'est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade, de ma conscience qui m'accuse...

Dalgrand dit avec lenteur et gravité :

— Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mai?...

— Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.

— Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n'es pas absolument coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n'avait pas été correcte, sois tranquille... j'aurais agi en frère avant d'agir en ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais je ne te trouve qu'un tort, — il est sérieux, — c'est de ne

2 26 HAINE h'aMOUR

pas m'avoir mis au courant de ta situation avant de me laisser ^introduire dans l'intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant... Vincent gémit :

— Ah !... si tu savais comme je l'ai;

— Je te défends de me dire cela! pfOOOl fortement Robert. Je te défends de le peu

L'autre s'écria vivement :

— Je n'ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis résolu à mourir.

— En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaul .. as-tu confiance moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est vent très mauvais juge en ses propres affaire

je puis découvrir une issue que tu ne verrais

M. de Villenoisc lui peignit, de la façon la plus fidèle, l'état de sa liaison avec Sabine, le qu'il avait pour ne pas abandonner cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du caractère violent et jaloux de son amie, a Depuis quelques jours, » dit-il, a elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance que j'ignore lui a fait croire que j'ai résolu de me séparer d'elle. Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus insensés. C'est un supplice dont elle souffre, je t'assure, tout autant que moi-même. F.t cependant... »

Robert répéta, avec une nuance d'ironie :

— Et cependant?...

— Il y a quelque chose d'incompréhensible, d'inouï, de pire que tout...

— Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les réticences?

— Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un déchirement affreux.

— Allons donc! s'exclama Dalgrand, comme s'il venait enfin d'arracher la racine douloureuse de cet abcès moral.

Il y eut, entre les deux amis, un instant de si* lence.

— As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise.

— - Certes, et catégorique.

— Lequel?

— Épouse Mme Marsan.

— Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m'être livré comme je viens de le faire, je ne suis pas d'humeur à supporter la raiU lerie.

— Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni devoir, parce que tu t'es mis dans un cas où le devoir et l'honneur euxmêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui cherche un remède. Tu souffres

surtout de la dualité de ton Je ta vie. Il

te faut revenir à ta simplicité de la ligne et mettre des de: I hemin des murs

si hauts que tu ne puisses plus songer à faire l'école buissonnière. Puis t à la femme que tu épouses, mais à celle que tu pouses pas. Elle ne guérira, comme t rirai toi-même, que par Li brutale contrainte d'un tuation nette.

— Mais a!' rdaVin< isqu'il suffît d'un mariage, pourquoi celui-là

— Parce que : mon bon. I preuve, c'est que tu ne te st-

— Jamais... cria M. de Vilïenoisc, jamai ne ferai l'injure à Gilbcrte d'épouser...

— Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d'un ton qui jeta du

amis.

Il y eut un silence. Enfin D I reprit,

presque bourru :

— Change d'air... Voyage... Remue-toi.

Puis avec un petit ricanement de détente:

— Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t'en fournirai l'occasion.

— Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour toi!...

— Non, cher vieux, pas tout à fait.

Et il répondit à cet élan cordial.

Puis il exposa son idée.

Il s'attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l'œuvre... Parbleu!... n'avait-il pas multiplié les calculs et les expériences? Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que l'administration des travaux publics exigeait avant d'autoriser la circulation des voitures de voyageurs?...

— Grands dieux! s'écria Vincent. Tu crains?...

— Je ne crains pas. Mais je n'ai pas l'absolue certitude... Parce qu'il y a un élément que je ne puis évaluer à l'avance.

— Quel élément?

— Les vibrations que donnera l'aluminium. Tu ignores naturellement que l'amplitude des vibrations est d'autant plus considérable, et par conséquent d'autant plus dangereuse, que l'ouvrage métallique est plus léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails, et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu'il y a de redoutable, c'est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien,

2fO M AINE D AMOUR

cette relation, qu'il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer J'avance pour un métal nouveau.

— Mais alors, dit Vincent, le ien qui se risquera là-dessus

— Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.

— Toi'

— Crois-tu qu u un brave homme exposer sa v. pour ui t la mieni un mécanicien ne dirait non. f gens-là ne connaissent que la consign

les soldats.

— Ah' compn

tu veux me proposer... Je ne demande qu'a me débarrasser de l'existence... Donc c'est moi qui essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me i Je te remercie... Je suis ton homme.

Et, en effet, il paraissait ravi de l'idée. Il ajouta :

— Ca n'est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une longueur de cent très? Tu me montreras.

Dalgrand, secoué de fou rire, s'écroulait sur un divan.

— Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t'enverrais comme ça?... Non, c'est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais faire?

Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de joie chaque fois qu'il

regardait le visage de son ami, figé dans une gravité un peu mélodramatique.

— Mais non... Voyons... C'est moi qui en ferai fessai de mon viaduc. Et il me portera, je t'en réponds, le brave camarade! Personne ne mourra, va!... Seulement, si tu veux t'offrir une petite émotion, bien ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes... Crédié! Ça n'est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous vouer!!...

Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce qu'il appelait ce la sottise » de son ami, — tenté peut-être de dire un mot plus sévère. Allant et venant parla chambre, envoyant de grands gestes, il exhalait enfin ce qu'il avait eu tant de peine à contenir tout à l'heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme féminin. Que diable ! il y avait autre chose dans l'existence que des accidents amoureux. On n'était pas au monde pour devenir l'esclave d'une fonction! Certes, c'était vexant d'avoir une femme quand on en désirait une autre! Mais enfin, lorsqu'on s'était embarqué dans une maladroite aventure, on en

supportait bravement les conséquences. I pour oublier les déboire? du cœur e:

avaic toutes les satisfaction! de Li y l'art,

la science, les voyage?, le travail, et surtout tant d'immenses régions inexploi

irgissau l ne

s'agissai: mes

par lui, il seraii gorgcs

chaude? devant

laquelle un homme en apparent nable ne

trouvait de dénouement que le l

— Mais voilà, c'est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions garni:

jeune fille ». Tu n'es qu'un sensitif et un impulsif. On t'a b< i cure au lieu de fortifier ta volonté et mus-

Je te sais habile a te torturer.... ( nuie de te voir dan? la peine. Et puis surtout, il y a la petite

Vincent eut une exclamation sourde.

— Ah! dame, reprit Robert avec un peu d'émotion dans la voix, celle- i plains.

femmes n'ont que ça pour les occuper. C'est tout naturel qu'elles en fassent la grosse affaire de leur existence.

— Ne parle pas d'elle, dit Vincent. Tu m'ôterais le courage que tu viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n'ai pas le droit de me plaindre, puisqu'en faisant soutTrir

des innocents, je ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure. C'est toi qui as bien pris la vie. Moi, j'ai raté la mienne.

Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras.

— Quand partons-nous pour la Belgique?

Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l'un en face de l'autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d'une porte-fenêtre donnant sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d'argent, deux douzaines des énormes écrevisses que l'on pêche dans cette rivière. Et ce n'était qu'un infime détail dans le menu de la table d'hôte, — menu qui tout de suite révélait l'abondance, le bien-être copieux de ces plantureux Pays-Bas.

— Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise? avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses.

Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire : « à la bordelaise », lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui avait coupé la parole :

— A la dinandaise, garçon.

Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de gourmandise satisfaite, et plus encore par l'entrain de son appétit, le choix de

2]4 HAIHI D AMOUR

son compagnon. Les carapaces rouges l'entassaient sur son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n'avoir jamais rien mang reux que ces bêtes, simplement cuites dans un court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et bleue de c rivière aux limpidités cristallines.

— A Paris, on ne se figure p prononça-t-il. Mies ont voyagé quand nous les mangeons... C'est pour l il faut les relever si tort. On n'oserait pas les y assaisonner aussi simplement.

Dalgrand souriait :

— Je t'avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte.

Puis se renversant contre le dossier de chaise :

— Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra étinceler l'alliage tout nu, sans préservatif, sans fard.

— Décidément, demanda Vincent, comment l'appelles-tu, cet alliage?

— De l'aluminium, jusqu'à nouvel ordre. Un mot composé trahirait le corps que j'y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi, l'étymologiste, tu me baptiseras mon enfant.

— L'aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un autre.

— Est-ce le générai qui t'a dit?...

— Mais non... c'est toi-même, avec tes recommandations de ne pas fatiguer Mmc Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais chemins...

— C'est vrai, s'écria joyeusement Robert. J'ai tous les bonheurs!...

Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien vite, la voix changée :

— Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l'avais rêvé si complet. Enfin!...

Il se tourna vers le spectacle du dehors.

Sur la rive opposée, l'énorme rocher que surmonte la citadelle leur fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du granit. Et la ville presque entière était là, s'écrasant ainsi entre le rempart d'eau et le rempart de pierre, — étroite

2)6 H UNI d'aMOUR

cite comme en prison. Jonc l'a pendant

n*éveillait que des idées de tement et Je

paix. D'ailleurs, qu'importait l'horizon borné? L'eau qui coulait là, c'était la liber C'était la M !ant à la mer à travei

tilité de la campagne et la riche quelques heu courant arrivait d

très qui comptent parmi les plu - plus

fortunés du monde. Ce petit vapeur, qui chauffait là, le long du quai, allait partir poi \ —

Liège, la vieille cité savante, héroïque et industrie:, use autrefois de ses lit* mme une république grecque, et qui ne craignait de : rquebusades un roi de France allié à un duc de Bourgolourdes péniches, enfoncées jusqu'à fleur d'eau par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu'ici toutes les marchandises débarquées sur les quais d'Anvers par les navi du monde entier.

— Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.

Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec une impression d'éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour tou-

jours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d'un éclat métallique et mystérieux entre toutes ces formes d'ombre.

— Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la ville. Je te montrerai le rocher Bayard.

Ils y allèrent. C'était une course de dix minutes. Et il faisait juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit qui l'embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute communication s'interromprait là, si le rocher ne se creusait d'une arche sous laquelle passe la route.

— C'est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent.

— Non, c'est de l'autre coté, en aval. Tu y viendras demain, si tu veux. Mais tu ne verras encore qu'une charpente informe. Je te conseille d'attendre plutôt que tout soit terminé. C'est l'affaire de quelques jours. Jusque-là, promènetoi dans le pays, explore les environs.

Un instant après, Dalgrand ajouta :

— Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire à Lucienne.

— Il est bien entendu, n'est-ce pas? demanda

a MOU R

M. de Yillenoise, que ta famille n'arrivera pa avant le jour Je l'inauguration officielle?

— Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauv CCI femmes noi;

sayer le viaduc? Si peu de danger qu'il y ait,

ère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je n'ai pas même parle à I de cette cérémonie préliminaire... D'ailleurs. a une autre raison, tu compr, bâte pas leur arn\

— Oui, dit Vincent avec amertum raison, c'est ma préseiu ne crains rien. I suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du triomphe ne me verra plus ici.

— Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. I I je vais même prendre soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves rappelé avant cette date par une affaire importante. S cela Gilberte refuserait certainement d'accompagner sa sœur.

Tandis que l'inventeur prenait de cette précaution épistolaire, Vincent s'efforçait, par une lettre énergique, d'empêcher que Sabine ne le poursuivît jusqu'à Dinant. Mmc Marsan craignait tout de ce voyage, n'y voyant qu'un prétexte à rencontre entre son amant et M1,e iWéricourt. La pauvre femme s'était — il ne savait comment — si bien persuadée qu'il comptait épouser Gilberte qu'elle avait commis l'impru-

dcncc de lui en parler ouvertement. « Prenez garde, » lui avait-il dit, « n'abordez pas ce sujet. 11 pourrait en résulter des explications que vous regretteriez vous-même. Contentez-vous de ma parole une fois donnée. » Elle avait tenu bon jusqu'au départ. Mais alors, tout à coup, elle s'était mis en tête de l'accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. « Et si je te vois auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un esclandre. Je lui dirai que tu m'appartiens et qu'elle n'a pas le droit de te voler à moi! » Puis elle avait ajouté : « Mais si tu ne dois pas la retrouver là-bas, s'il est vrai qu'elle n'y soit pas avec sa famille, pourquoi crains-tu que je ne t'y suive ? Pourquoi n'oses-tu pas me montrer à ton ami Dalgrand? »

Pouvait-il lui dire qu'il allait chercher loin d'elle un peu de repos, qu'il allait faire une cure d'énergie morale, trouver la force de lui conserver son cœur, qui, malgré lui, s'arrachait d'elle? Pouvait-il encore expliquer qu'après l'aveu fait à Robert, il lui semblait gênant de mettre sa maîtresse en présence de son ami?

Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois qu'il rentrait à l'hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît : « Une dame est venue. » Même au cours de ses excursions, et parfois dans les endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu d'une voi^

MAI N t l» A MOU R

turc, à la brusque apparition d'une silhouette

minine.

Un jour, au château de Wai/in, il crut la voir. Il avait passé $Otl ( be d'un tout

de suite, sous se aperçu la nappe

claire de la Les: Qaeni par une

dépression de son lit de gradin qu'elle franchisa blanch

lime et le mugissement continu d Au-dessus de cette 1 l rivière tonnait un

calme bassin, dont le n >irci s'a:

ùt de toute l'ombre d'un immen liera

pic.

Un bateau se trouvait là, — un tout vermoulu, dans lequel se tenait un ; vieux aussi, dont le visage avaient

la couleur du b< n esquiî

bonhomme grommela quelque 1 tois,

et M. deVillenoise crut comprendre qu'il a draic d'autres touristes, qu'il ne se dérangé pas pour un seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue d'une pièce de quarante sous d. : l'antique batelier.

A la grande surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en plaçant Tune après l'autre sur ce fil ses mains noueuses comme des sarments.

Dix à douze mètres plus loin, le fil se déta-

chait du roc, et se tendait sur des piquets jusqu'à la rive opposée.

Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base visqueuse, d'une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles. Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus d'un abîme. A mesure qu'il s'éloignait du rocher, l'architecture pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions successives élevées par les différents propriétaires de Walzin. Aujourd'hui cette demeure historique est la maison de campagne d'un banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand la barque aborda l'autre bord, il en embrassa l'ensemble : le château, qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les découpures élégantes s'enlevaient si fines sur le ciel; la surface vertigineuse du rocher ; en bas le miroir sombre de l'eau, puis la chute brusque de la rivière, le chaos d'écume, et la rumeur qui

montait, la perpétuelle rumeur qui, depuis siècles ec des siècles, esc la voix de cette tude.

Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de Yillenoise regarda dans une direction qu'indiquait le bonbon II le

porche du moulin, d'aï. teuw arrivaient

Il fallait attendre pour repartir que le passeur les eût tait traverser ou bien retourner : uite

avec lui. Vincent le renvo\ i: a :

cher lentement d.ms l'herbe d'un

regard machinal, il sui\ drôlement manœuvréc le long de ce fil. v allèrent plus loin. Il eut un sursaut. , sur

le seuil du moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru recoi

Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d'à: r cette silh-

ninc, d'une élégance, d'une sveltesse à la di guer entre mille autres. Encore qi minutes,

et elle serait près de lui. Grands dieux ! de quelles accusations ou de quelles plaintes allait-elle l'accabler! Vincent jeta autour de lui un coup d découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce coin sauvage fermé par une colline. Si une route s'était offerte, il s'y serait lancé d'une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui l'attendait de l'autre côté du moulin.

Maintenant le passeur avait embarqué son

monde. Il se pendait de nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau vermoulu parût près de s'enfoncer sous son chargement, la traversée s'effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de temps à autre par les dames.

Une à une elles sautèrent sur l'herbe... A la stupéfaction de Vincent, Sabine n'était pas parmi les passagères. Non seulement elle n'y était pas, mais il n'en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue sous l'ombre du porche. Avaitil mal vu? Il put à peine le croire. Un instant il pensa que Mme Marsan, l'ayant elle-même reconnu, s'était cachée dans l'intérieur du moulin. Mais ce n'était pas vraisemblable. Pourquoi seraitelle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n'était pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.

Cette minute d'émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de l'impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui restèrent inoubliables, toujours prêts à s'éveiller au fond de son être à la moindre évocation du souvenir.

Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se

précipite, et où elle circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de sa sortie le mystère de M course.

Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinantà Uan-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de : : à cause de 1

de la promenade. La route surpion.:

plies jusqu'au bord d'une verdure touffue et toutes chantantes du murmure ou bien elle tra\ tout à coup elle s'élève au flanc d'une

ant au voyageur la splendeur des horizons.

Après avoir déjeuné au village de I lan, M. Villenoise alla d'abord contempler ce qu'on appelle la Perte de la Lessc. : d'un cours paresseux à travers les prairies, la r ut à coup, bute contre une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une immense éponge pétrifiée, toute a centaines de grottes. Au lieu de tour tacle, la Lcsse, qu'aucune ondulation de terrain n'a préparée à changer sa direction, se précipite contre lui de toute la vitesse de ses eaux, effort sans doute a percé la mince écorec de pierre; un gouffre s'ouvre... Elle s'y jette d'un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la suivre jusqu'au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches, entre le

scintillement des stalactites dans les profondeurs d'un paysage de nuit, de rochers, de silence.

M. de Villenoise s'attardait devant cet engloutissement de la rivière. Il demeurait là, comme fascine, à suivre du regard, dans l'obscurité de l'abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du fond de l'espace, bondissait dans la lumière, illuminé d'étincelles, emperlé de bulles dansantes. C'était un mouvement de vie et de joie, une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c'était un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux tournée au gémissement d'épouvante, et l'effondrement si brusque dans le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d'un seul coup, emporté par le vertige.

A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête qui lui tournait un peu, s'arracha à cette contemplation. Un sentier conduisait à l'ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au ce Trou de Han », juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières s'engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes longtemps à l'avance, et la grosse somme à débourser n'était que le moindre obs-

246 IIAINf l.'AMOUR

taclc qui pût l'arrêter dans L'exécution de 1

fmtaisie.

Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une fillette déguenillée t'offrait à marcher devant lui avec une bougie fichée dans un support de bois.

— Soit, lui dit-il, je te prend I . Val

En tête et en queue de la tro élevaient des torches de pétrole enfermé des cages de verre et soigneusement de fumivores. Car les torches de résine, j usitées, ont tellement noirci les stalactites qu'on a renoncé a s'en servir.

Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença. Devant soi, c'était la nuit protonde. On ne savait où l'on allait. On suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la lueur ne pouvait qu'à peine percer tout ce noir. On distinguait tout juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide. Et les ténèbres compactes s'épaississaient, d'une densité telle que la clarté n'atteignait pas toujours la voûte, et qu'il fallait élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins vous avertissaientd'un abaissement du plafond, d'un rétrécissement du chemin. Parfois même le guide s'arrêtait au bord de quelque gouffre, le long

d'un passage glissant, et il prenait la main des dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d'épouvante s'interceptait mal de deux poutres jetées en travers.

Tout à coup la route s'élargissait brusquement. Le guide annonçait une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation de cette cavité, le nom de celui qui l'avait découverte, et les appellations qu'avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.

— Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce monarque des enfers. Ici, à gauche, c'est la Chapelle de la Vierge. Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez devant vous, c'est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...

Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce qu'annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les dis-

248 HAINI d'aMOUR

tinguc plus du roc sombre où elles se sont épanouie?, comme une lente floi remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.

— Les savant? ont calculé, cria le guide, que, pour faire le de Pluton, les eaux on:

suinter pendant plus de cent 1 :e nulle

El il ajouta d'un ton qui voulait rester m

— Ces messieurs et dame

mites plus O ibles et absolument imma-

culées, dans les trois salles ap| 1 Mer-

veilleuses », que mon père a rtes au péril

, il y a quinze ans. On n'y est jamais entré qu'avec des lampes a pétrole et du magnésium. Puis plus bas, d'un ton confidentiel et pour ini immédiats, il expliqua que son père avar belles salles en se glissant

des tentes de rocher où il avait failli s'étouffer, OÙ, de plus, il risquait de rouler dans quelque précipice, d'être emporté par un tourbillon d par cette rivière invisible, qui circulai- 1 vait

où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine, ajoutait-il, c'était bien hasardeux. Quels formidables écoulements ne pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent cinquante mètres de long, est

HAINE b AMOUR 249

suspendu sur le vide, et supporte le poids de la montagne !

Une demi-heure s'était écoulée. Vincent commençait à trouver longue cette promenade, lorsqu'un incident donna pour lui, à chaque phase de ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.

De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine. Mais de quelle troublante obsession s'accompagna cette incertaine reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue surgissait, puis s'effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit. Il la voyait comme s'il allait la toucher, s'élançait, voulait enfin posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c'était, parmi cette foule qui semblait un troupeau d'ombres, toute une recherche follement anxieuse, coupée de sursauts, d'hésitations, et, par moments, de poltronnes défaillances. L'oppression de ce décor lugubre pesait sur l'imagination de Vincent ; un étau lui serrait le cœur. Parfois il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l'idée fixe chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait la femme inconnue pour s'assurer avant tout que sa vision n'était pas subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu'elle fût. De temps à autre, des effets inat-

2fO D AMOUR

tendus se produisaient dont ses nerfs étaient couës jusqu'à une vraie souffrance physique.

Dans la Salie du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs, les guides firent éteindre toutes les lumièi oudain ce fui une in

dable obscurité, la nuit dans toute sa profonde horreur, — l'éternelle nuit qui régnait la, si loin des vivants, quand la troupe des curieux s'en allait, quand les humains r gnaient la surface. I ne angoisse arrêta le b ment des cœurs. Si la voûte allait s'effondrer I... Si les lumières ne se rallumaient plus!.. tissement des guides, qui recommandaient la plus complète immobilité, éveilla l'idée des précipices où un seul p ouler dans une épaisseur de nuit plus horrible encore et plus ne

Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair. Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l'ombre, tout a l'heure, sorbait le reflet des lampes et des bougies, s'illumina jusque dans ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans laquelle une cathédrale aurait tenu à l'aise. Mais ce ne fut qu'une rapide vision, le temps que dura l'incandescence du magnésium. La nuit retomba, d'une

HAINE D AMOUR 2f I

lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.

Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait été trop violent. Dans l'aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d'ombre fixés sur lui.

Brisé d'émotion, dans l'étourTement de l'obscurité muette, il se dit : « Ce n'est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement lui tendre la main. »

Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n'était plus là. Y avait-elle été seulement? C'était à devenir fou! Vincent n'eut plus qu'un désir : sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand jour, avec l'usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.

Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s'écarter du piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures : le détour pour visiter les « Merveilleuses », l'arrêt devant la « Tête de Socrate », les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois. Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours d'eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut

2f 2 M UNE D AMOUR

lisi par son illusion... Cotre fine silhou qui . bail en non

de vapeurs sangl bien le i îple

[tresse. Puis» de nouveau, tout s'éteignit. Mais l'exploration touchait i. Quelques

corridors, Quelques Balles, furent encore ti et, pour '. palpitèrent

à la surface d'une nappe d'eau. Le lonj plage douce et unie comme une sablonm grève normande, plusieurs i ndaient.

On allait descendre la Lesse jusqu'à l'endroit où elle-même reparait au grand j«>

labyrinthe sou ter:

Le curs se placèrent sur les bail

guides prirent les avirons. Doucement lei barques

nrent à gliss tait assis M

Villenoise se trouvait nJc sur-

prise, on ■ toutes les lumières. 1 1

c'était plus saisissant que tout à l'heure sondables ténèbres, avec cette sensation de voguer à l'aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et pr la nuit. Pas une

parole ne troublait le silence. On entendait le clapotement des rames dans l'onde invisible. C'était une impression unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.

Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l'avant de la barque, il vit une bande très mince de clarté verte entr'ouvrir le noir intense des té-

HAINE D AMOUR 2f "}

nèbres. Cette bande s'élargit peu à peu sans que Vincent pût se rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l'eau ou du cristal traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n'était pas le jour, car jamais le soleil des vivants n'avait produit cette coloration bizarre. Encadrée par le velours noir de la nuit, c'était comme une flaque d'un ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une aurore.

Cependant, de part et d'autre de cette divine lueur, les murailles de la grotte pâlirent, puis s'éclairèrent. Les saillies du rocher surgirent d'abord del'ombre, et dessinèrent des formes étranges de blanches statues contre l'obscurité de la muraille. Mais toujours cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière de songe, quelque chose de jamais vu, d'à peine rêvé, d'absolument indescriptible.

Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M. de Villenoise découvrit qu'il avait tout simplement devant lui l'ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu'illuminait le soleil. Jamais il n'eût pu croire, avant de l'avoir constaté, qu'un si simple effet pût donner par le contraste et par l'imprévu des sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné, tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons, pour retrouver sur leurs

physionomie? quelque chose de son propre enchantement. Ce fut alors qu'une émotion, d< minée cette fois par une cai: coua

tout entier... Sabine se tenait assise presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucina: aucun jeu Je lumière, ne le il a présent

C'était bien elle qui se trouvait la. 1 t. par conséquent, c'était bien elle aussi qu'il avait aperçue dans la grotte.

Elle lui adressait Ul an peu suppliant et

embarrassé. Vincent détourna la tête d'un air dur.

Lorsqu'on débarqua, il lit de .me

dans l'intention de ne pas la reconnaît

Hlle le rejoignit, lui toucha le bras, et d'un accent d'humili:

— Mon ami, ne m'en veuille/, pas!... S l'exigez, je repartirai ce soir mêffl

— Alors pourquoi étes-vous venue ?

— Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la d bée. Si le rapprochement dans la barque ne v eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je eu la force de m'éloigner sans me taire reconn

de vous.

Il répondit brutalement :

— Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m'épier.

Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop d'orgueil^pour se lancer dans des protestations mensongères.

HAINE D AMOUR 2 ) f

— Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante, êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût vrai? Vous m'avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle d'hier?

— Celle d'hier?

— Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez rentrée assez tôt dans l'intérieur du moulin?... Vous faites un joli métier, ma chère amie!

— Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d'une façon trop douloureuse!... L'idée de ce voyage et de son but possible me rendait folle!...

— Avez-vous aussi pris vos renseignements à l'hôtel? Vous êtes-vous assurée que je n'ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...

— Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...

Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car le groupe des touristes ne s'était pas encore dispersé. On entourait le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu'elles avaient quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites... Parmi cette

2^6 H MNE D AMOUR

foule, le visage tragique de Sabine, Son air ag

sa voix frémissante, i .aient à attirer l'at-

tention.

M. de Villeno froide fureur, loi

empoigna le bras, l'entraîna. Et, pour se soûl par une marche à outrance, en n mpa que

pour éviter une explication où il son calme, il la fit aller tout d'une traite jusqu'au village de Han-sur-Lessc.

il se rendit à l'auberge ou il avait

Elle n'était ; re attef hei

ne se retrouvait pas. Vincent n'avait donné ordres que pour trois heures; il en deux et demie. Mais il ne

tion. I : lorsque enfin il tomba sur son i duetcur, qui jouait aux cartes sous une tonnelle, il s'emporta contre cet bomn me jama:

sa vie cela ne lui était arrivé pour une si futile circo;

Le flegmatique Flamand n'en alla pas plus vite. Il termina son coup d mts,

puis se dirigea vers l'écurie. Et un moment fort long se passa avant qu'on le vit revenir avec ses deux chevaux tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire donner un coup de main pour dégager sa Victoria prise entre les autres véhicules.

Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents, arpentait la route, si !

MAINE D'AMOUR îtf

que Sabine n'essaya même pas de lui adresser un mot. Brisée d'émotion et de fatigue, elle s'était assise devant une petite table, à la porte de l'auberge. Le patron vint aussitôt lui offrir ses services :

— Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C'est loin, Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures. Nous avons du poulet froid...

— Mais non, mais non ! cria M. de ViJlenoise. Et comme l'homme insistait :

— Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu'il nous faut dans la voiture.

Au fond il se disait : « Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera. Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce que je lui dirai. »

Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par l'absence de la famille Méricourt, par l'impossibilité de justifier ses soupçons, elle sentait l'embarras et le côté honteux de son rôle. A la tension nerveuse qui l'avait soutenue jusque-là, succédait un anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s'arrêtant pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau abasourdi, la colère de Vincent éclatait d'une façon qui l'étonnait, l'énervait, la terrifiait à la fois.

jf»

Cette colère avait betU OC pas se tourner contre elle, comment douter qu'elle en tut le premier objet? Jamais elle n'avait vu M. Je \ perdre ainsi sa :

rction de gentleman. Le seul mot qu'il lui avait dit, sans radoucir d'ailleurs sa voix, tut:

— Avez-vous une \ vous?

— Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l'omnibus.

— Bon. Je vous ramènerai -n vient. Quand la voiture fut enfin an

cha de Sabine :

— On n'attend que vous, ma chère

Ils s'assirent. Le cocher jeta sur leurs jambei une couverture. Puis un long retour lilenci commença. Saut" ger quelques bana-

indisper. sables, ou pour I nder les

noms des sites qu'ils traversaient, ni l'un ni l'autre n'essaya de rompre ce mutisi leur

pesait pourtant à tous les deux. Autre!» bine eût glissé sa main dans celle de Vincent, de ce simple geste, d'une parole câline, elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement. Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d'une de ces disputes à peine sin* cères des amants, qui prévoient trop d'avance le dénouement toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd'hui, ce n'était plus cela. L'abîme entre eux était devenu si pro-

HAINE D AMOUR 2fO

fond qu'ils redoutaient l'écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s'attachant désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.

Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l'oppression de ce silence, la voiture s'en allait par les routes, sous les sapins noirs, à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le ruban blanc du chemin s'enfoncer très loin, puis remonter plus loin encore, jusqu'au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses s'augmentait par le ralentissement de l'allure. Une voix cependant s'élevait alors. C'était le cocher qui faisant claquer son fouet, excitait ses bêtes : « Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!... »

Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets isolés. Au dernier, l'hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs, grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regar-

26o HAINE D AMOUR

daitla légère vapeur du grog s'élever.: rre.

Puis elle leva les yeux vers le plafond. Les sol vernies brillaient, comme d'ailleurs les murs, comme tous les objets dans ces Flandres engOU de propreté. On ne tarda pas a repartir. Il y avait trois marches devant la porte, et m gne

indistincte suspendue à une | ces détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais la?... Peut-être s'y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et ell aillirait

en se rappelant la douleur qu'elle y condu aujourd'hui.

Il faisait nuit nota lurent Dî-

nant Comme leur voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel où demeurait M. de Vill une

grande silhouette sortit sous le porche, s'av vers eux.

— Cest toi, Vincent?

Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. El la présence d'une dame ne le gena pas pour l'aborder. Car il prenait Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta :

— Je suis venu diner avec toi. J'ai quelque chose à te dire.

M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui glaçait sa voix et figeait son expression, il brava

la gaucherie de la situation par une présentation brusque.

— Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine Marsan, le peintre des jolies rieurs et des jolis visages.

Il gardait si bien son air « homme du monde», que Robert s'y trompa. Après le premier haut-lecorps dont il ne fut pas maître, l'inventeur s'inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que c'était le signe d'une résolution prise, et qu'il saluait la future Mme de Villenoise.

Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit qu'il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d'abord envie de s'excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, heureuse d'affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont elle craignait l'influence, lui dit :

— J'espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.

Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n'était plus la maîtresse torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude, la femme qui, tout à l'heure, courbait la tête à côté de lui comme une coupable, sous son dur silence. Non... C'était la Parisienne habituée aux hommages, invitant d'un ton qui commandait avec grâce, et formu-

2Ô2 HAINE |/aMOUR

lant cette invitation en leur nom à tous d( comme si elle eût été M femme. Il n'en revenait pas, lui, l'homme qui n'avait pas à sa disposition une pareille souplesse d'âme, une telle promptitude à juger les situations, à y mod attitude, à en tirer parti.

Il ne sut que penser lorsqu'il vit Robert olVrir son bras à Sabine et la conduire dai -lie à

manger. En les suivant, il se semait tort petil garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées, une dominante s'accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et d'émotion n'eu: trop abîmé, vieilli Sa bi ne! 1 Ile para:

de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du ridicule qui s'attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille maîtresse.

Dès qu'il se fut assis à table, un nouvel nement chassa cette crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l'occasion qui frait, l'idée qu'elle ressaisirait son amant par l'admiration d'un autre homme, armèrent surle-champ Sabine de toutes les séductions du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n'eût pas été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu'il l'épouserait le lendemain. Elle montra la sécurité d'une femme sûre de celui qu'elle aime, et elle eut le tact d'affirmer sans aucune démonstration précise une situation si

délicate. Son mobile visage se para de toute la vivacité triomphante de son animation intérieure. D'ailleurs, elle sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs. La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia un instant sa rancune et sa contrainte. Il s'anima, il rit. Il goûta même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui déclarèrent : « Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort. »

Quant à Sabine, elle se disait : « Si ce Robert Dalgrand veut encore après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n'est pas l'honnête homme que l'on m'a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme du tout. »

Elle ne fit d'ailleurs qu'une seule allusion directe à son amour. Cette allusion eut pour but d'ôter à Robert — s'il l'avait — toute idée qu'elle pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.

Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y remarqua une bague, la seule que Mme Marsan portât. C'était un bijou

ancien, formé d'une petite miniature délicie qu'encadrait, par un dessin 0 ;ul, une fine

guirlande en marcassites. L 'inventeur admira tout haut cette bague.

— C'est le seul bijou, dit Sabine, que j'aie cepté de M. de Villenoise. El encore, remarq

VOUS que, malgré M valeur d'arr, il ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, mon Dalgrand, l'amour n'est pas inaltérable comme votre aluminium : le contact de l'or le corrompt. Aussi j'en ai préservé le mien. Mais combien j'aime ma petite bague!... Vous me en la trouvant jolie. Elle est à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.

Lorsque Dalgrand voulut prendre Mme Marsan lui rappela qu'il était venu p causer avec M. de Villenoise. File offrit de se retirer dans le salon voisin.

— Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j'ai à dire peut être entendu de vous.

Il se retourna vers Vincent, et d'une voix changée, assourdie :

— On essaie le viaduc après-de nain. En es-tu toujours?

— Plus que jamais! s'écria M. de Villenoise, avec un accent et un élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la serrant avec une effusion qui répon-

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dait sans cloute à quelque chose de sous-entendu entre eux.

A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent :

— C'est donc après-demain l'inauguration? Et il était entendu que vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me disiez-vous que cette cérémonie n'aurait pas lieu avant la semaine prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister?

Les soupçons qu'avaient éveillés chez Sabine les derniers mots mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.

— Il ne s'agit pas de l'inauguration, répondit Vincent, qui haussa les épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, les impressions apaisantes n'avaient été que passagères.)

— De quoi s'agit-il donc? demanda Sabine.

— De l'essai du pont sous diverses charges et à des vitesses différentes.

— L'essai du pont? Vous ne m'en aviez jamais parlé !

C'était l'intention de s'exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait pas de rien expliquer. Outre qu'il voulait épargner

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