‹ Haine d'amour [par] Daniel LesueurChapitre 2 sur 10 · HA M OUR · texte numérisé non relu

HA M OUR

une inquiétude à M : à lui-iv

scènes ennuyeuses, le ton d d'instruci

que prenait œUl lit pas pour lui déferrer

les lèvres.

— Je savais bien, s'ècria-t-elle, que vous cachiez quelque cho

— Dans quel hôtel êtes-vous ma chère amie? Permet' induire.

Vous devez être fatiguée.

— Vous n'aurez qu'un étage à monter, rcpliqua-t-ellc railleuscment. Je dem

— Excellent poste d'observation I

— Oh! non, dit-elle, car il n'y pal d'observation possible. Un menteur c< roui éch. . toujours par quelque subterfuge.

— Sabine!... Je n'accepterai pas plus ce mot de vous que d'aucun être au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais vous revoir!

— Le retirer?... Ou le prouver!'... le vous donne le choix.

— Prouvez-le!... Je vous en défie L. cria Vincent qui perdait son sang-froid.

— Quittons d'abord ce salon, dit-elle. Vou' vous me mener dans votre chambre?

Il l'y conduisit. C'était une vaste pièce au rezde-chaussée, donnant sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la Meuse, qui scintillait sous les lumières.

Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu Mme Marsan dans sa chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les volets, les fenêtres, les rideaux.

Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.

— Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur. Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit

ses deux mains devant son visage et murmura :

— Pardonnez-moi!... Je n'ai plus le courage de répreuve...

Il lui écarta rudement les mains.

— Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d'un homme, avec sa loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est cette épreuve dont vous n'avez pas le courage, et qui doit montrer si je sais dire la vérité?

— Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l'ai fait.

— Que vouliez-vous dire?

— N'insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces vilains moments.

M. de Villenoise frappa du pied.

— Je vous ai dit que ce n'est pas l'inauguration.

— Alors vous me laisserez y assister!

— Ah! c'est un piège' cria le homme hors de lui. Vous ne me en Corel Eh bien, non, vous n'y assiste ' Vous ne po pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout est fini entre nous.

Sabine s'écria :

— Il se passe après-demain quelque chose que

vous voulez me cacher! Pourquoi ne verra essayer un viaduc?Vousm'éloignezpourêtrc libre. Vincent répondit:

— Eh bien, loitl

Alors elle se leva toute droite, le visage d'une blancheur de cendre, et elle dit d'une voix sans timbre :

— Cette épreuve dont je vous parlais tout à l'heure, voulez-vous encore vous y soumettre?

Il répliqua brutalement:

— Ail

— Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai si vous savez mentir.

Le jeune homme se troubla légèrement.

— Quelle question?... Si c'est encore une de vos folies, aurai-je au moins le droit de n'y pas répondre?

— Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que vous ne soyez un parjure et un menteur.

Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus méprisante intonation. A ce

moment, son exaspération lui tourna la tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette femme pour être ainsi harcelé par elle. D'ailleurs il ne lisait dans ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à le défier.

Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s'approcha de son amant et lui dit :

— Jurez-moi donc que vous n'aimez pas Gilberte Méricourt!

Ce fut comme un coup qu'elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il recula.

— Puisque vous ne savez pas mentir, ajoutât-elle, ne réfléchissez pas... Répondez.

Il lui dit :

— Qu'est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une folle!...

Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes :

— Jurez... Jurez...

— Je ne puis pas jurer cela.

— Vous l'aimez donc?

— Oui.

Elle ne s'évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la soutenait, et peut-être aussi l'atroce triomphe d'avoir convaincu Vincent de sa duplicité. S'il aimait Gilberte, il cherchait à épouser la jeune fille. Les deux idées se confon-

270 HAINI U AMOUR

daient. File avait donc eu raison d'incrimiix voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait avoué la chose qu'une fi omplie... Toutes

ces pensées, qu'elle embrassa en quelque* condes, la soulevèrent d'une indignation qui supprima presque la douleur. Ses yeux n'avaient pas changé d'expression, n'avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec an que

ce calme tout nouveau lui préparait. L'inévitable crise de nerfs allait éclater. Il s'étonnait d pas voir couler des torrents de pleurs. ! tracterait alors, il trouverait des arguments — puisque ce n'était pas une rupture qu'il voulait. Mais tout à coup, comme il allait prendre les devants ne voyant arriver ni les convul les sanglots, Sabine tourna sur ses tal< rat à

la porte, l'ouvrir, s'enfuit, s'élança dans l'escalier.

Vincent la suivit — mais d'un pas moins prompt, pour oe pas donner aux gens de l'hôtel le grotesque spectacle d'une poursuite. Quand il arriva devant la porte qu'elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais inutilement. Il l'appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à l'intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de Villenoise, gêné, se retira.

Une demi-heure après, comme il n'était pas minuit, le jeune homme sonna et fit demander

si Mme Marsan n'était pas encore couchée et pouvait lui accorder deux minutes d'entretien. La femme de chambre vint répondre que cette dame était au lit.

— Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible inquiétude crispait le cœur.

— Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m'a parlé à travers la porte, sans ouvrir.

Il se calma un peu en pensant qu'elle n'avait accompli aucune folie sur le premier moment, qu'elle savait qu'il avait insisté pour la revoir, qu'elle attendrait donc certainement jusqu'au lendemain, pour connaître ce qu'il avait à lui dire, avant de prendre une résolution. Mais il restait encore haletant d'effroi au moindre bruit. Dès qu'une espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il écoutait avec anxiété s'il n'entendrait pas tout de suite après la chute d'un corps dans la Meuse...

Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant déjà levé, il s'endormit lourdement.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, il éprouva d'abord ce malaise confus et abominable qu'apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de la plus cruelle,

de la plus inguérissable dos blessures?... Il avait commis l'action dont il se 1 le moins ca-

pable. Quelle éclipse avait donc subie sa volonté ?

Il regarda sa montre. I lie marquait huit heures et demie. Avant même de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, tendit l'enveloppe au domestique.

— .Mais, monsieur, dit l'homme, cette dame est partie dès la première heure ce matin.

Alors commença pour Vincent la crise d'attendrissement et de remords que subi natures impressionnables après toute séparation violente. Il oublia les torts de Sabine pour 1 rappeler que les siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme s'atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort a\ elle, après tout? Celui de trop l'aimer >usic qu'elle avouait était une souffrance et non un crime. Ht il la revit telle qu'hier soir, au dincr avec Robert : si séduisante, si jolie, d'un éclat si rayonnant! Que lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui, Vincent... Pauvre passionnée Sabine!

Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de Villcnoise :

o4ye{ confiance en moi. Je serai cke\ vous ap demain dans la matinée. l{ien ne changera.

Vincent.

Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme n'alla pas jusqu'à se contredire. En effet, la première émotion passée, déjà naissait en lui l'espoir que Sabine, par fierté ou par désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu'elle le savait épris d'une rivale. Car il ne l'abuserait plus : son cri avait été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu'il aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et si brutalement!... Mais puisqu'elle le savait... De quoi cette femme n'était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à craindre ou à espérer d'elle. Pourquoi n'espérerait-il pas?

Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout, ne risquait-il pas sa vie demain, à coté de son ami Robert? A ses yeux, le danger paraissait plus réel qu'à ceux de l'inventeur. Il n'avait jamais cru d'une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de ce nouveau métal. Il attendrait donc devoir s'il vivait encore pour recommencer à se tourmenter.

274 HAINI I) AMOUR

! lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le cœur de M. de Yillenoise. Il n'avait pas voulu le visiter auparavant, et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.

C'était une construction d'une légèreté extraordinaire. Au-dessus des piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une ligne presque dépourvue d'épaisseur, que soutenait une charpente fine, découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d'un modèle tout à tait artistique, servaient de gardefous.

Le viaduc se divisait en trois travées : celle du centre appuyée sur les deux piles émergeant des

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flots bleus de la Meuse; les deux autres rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.

Sur le ciel matinal, d'une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu'on approchait, l'œil restait saisi par la nuance d'argent mat qui reluisait doucement dans la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d'art, sculpté dans un métal précieux.

Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait d'interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu'à cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s'était répandu qu'on allait essayer le pont. La fouie aussitôt arrivait pour voir, avec l'espoir inavoué d'une catastrophe. Mais des piquets de soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.

Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs silhouettes. C'étaient des personnages importants, les directeurs de plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait d'arriver de Bruxelles»

Près d'un hangar, sur la rive gaucho, des machines chauffaient. On entendait leur souille rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sitîlet strident. L'une d'elles s'avança jusqu'à la culée du viaduc, ec l'on s'amusa de voir courir quelques-uns des gros personfl qui discutaient sur le tablier d'un air entendu. Ils avaient cru, eux aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas de taire peutêtre avec elle un plongeon dans la Mais la locomotive évoluait seulement pour ftllei placer à la tête d'un train de marchandai

Cependant un monsieur très grand, que l'on disait écrc le constructeur, vint crier quelque chose à l'entrée du pont. Et, de ses longs I levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite générale, mais digne, .wcc les arrêts de quelques retardataires, qui flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la cuK

A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs se serrèrent un peu dans la foule. Une machine sifHa, si loin du pont qu'on ne l'apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle toucha le tablier du viaduc, elle s'emballa comme une bête affolée.

Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le tapage s'éteignit soudain sur l'autre rive, et elle disparut là-bas, avant qu'on se fut rendu compte.

C'était l'essai d'un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule.

Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d'un train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de làhaut descendre au bord de la rivière, s'embarquer dans un petit bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu, la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers s'accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds, les plus perspicaces instruisirent l'ébahissement de leurs voisines et donnèrent l'explication de la manœuvre.

On s'assurait si rien n'avait fléchi.

Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers, qu'ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable résistance.

Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre

la conduite du train de fourgon? 1 devait

tenter l'épreuve après b

Des officieux déclarèrent qu'on l'en empêche? raie, fut-ce par la force. Il 1. Nulle

inquiétude n : en lui au sujet

conde expérience li réserver pour la

troisième.

Quelques mes^ muants se portèrent alors

vers la machine du train en | afin de

donner des poignées de main au mécanicie de lui promettre ompenses.

— Messieurs, je vous en supp rU l >al- :. n'allez pas trouble

Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le mécan redressa,

comme un sergent devant son général.

— Tu sais ce que tu va manda son ci

— Oui, monsieur le directeur.

— Tu as confiance en nous? Tu ne crains ru

— Oh! rien du tout, monsieur le directeur.

— Eh bien, conduis-moi ça avec sang-fr> dit Dalgrand d'un air gai. Pas de grande vite Ne te crois pas sur la malle des Indes.

— Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l'heure, pas plus. Le convoi de ma bellemère, quoi !

— Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire.

Pourtant l'homme hésitait.

— Pardon... excuse... mais je n'ai nul besoin d'être deux, pas vrai? Si c'était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, qui a quatre gosses au logis.

Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se dissimulait de son mieux.

— Comment t'appelles-tu, toi? Qu'est-ce que tu fais là? dit le directeur.

— Oh ! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon poste. Ne me déshonorez pas ! Laissez-moi sur ma machine !...

Et il ajouta, d'une voix désolée :

— Elle n'a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle court un danger, faut-il que ça soit juste à c't'heure que je l'abandonne?...

On se taisait toujours. Il dit :

— D'abord, on n'y gagnera rien. Si elle tombe à l'eau, je m'y jette après.

— Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l'eau ! Y a pas de danger !

Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L'illogisme généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n'en firent rien voir.

— Allons, assez causé! dit le premier. En route !

Et il donna de la main le signal du départ.

28o HAINE D AMOUR

La machine sillLi, — un long sifflement modulé que le mécanicien la: une fanfare. Puis

le train s'ébranla, lentement d'abord... un peu

plus vite... Le directeur avait tire sa montre. Il suivit des yeux le tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée, il regarda l'aiguille des second il corn; a Un... deux... trois... » jusqu'à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa. 1 e nain avait passé le pont.

— Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l'heure. Ce garçon- la n'a pas m 1ère d'un mètre. Qu'en dites-vous, Dalgra

Dalgrand ne dit rien. Mais le dire tournant vers lui, crut lui voir les yeux humi

— Vous n'oublierez pas ce Vanier, n'es : cher monsieur? fil alors l'inventeur.

— Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.

Robert eut un geste vers l'autre train chai qui l'attendait, vers l'effrayante masse qu'il allait conduire au pas sur son fin viaduc. Mais il sourit et il dit bien vite :

— Certes, je l'espère.

Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d'aluminium n'avait pas bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu'on ne lui fit aucun compliment avant l'épreuve défini-

HAINE D'AMOUR 28l

tive. Ses yeux cherchaient Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.

Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la locomotive du train chargé, où l'inventeur lui-même tiendrait le rôle du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité ; tous les au très, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables. M. de Viilenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l'abri, ne répondait même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre : « C'est inutile, messieurs... c'est inutile... »

Enfin, comme on insistait vraiment d'une façon gênante, il cria: « Prenez garde!... » Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup de sifflet.

Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l'effet fut magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les autres.

Dalgrand les vit qui élargissaient encore la

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distance à droite et à gauche. Alors il envoya un second coup Je sifflet er, coût de suite cette I mit le train en mouvement.

On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux effort accompli par U bête de fer pour mettre en branle la mas chéc

derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite, une seconde locomotive et un lecond tender représentaient un poids sembla ble quarante mille kilos. Tins menaient remplis d'obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs charge de pien tille,

d'autres où s'empilaient des meules de : tout cela commençait à rouler lourdement des à-coups réguliers dont la terre tremblait.

Dalgrand avait exagère4 la charge u par

le préfet de police et par la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d'où la supériorité de l'aluminium sur le fer ressortit tellement immense, que le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi antiquailles, montré dans l'avenir comme le symbole de la force brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis que le véritable instrument de l'humanité affinée, savante, de cette humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c'était ce métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature, et dont un simple fil remplacerait les

lourdes barres sous lesquelles l'ouvrier actuel, l'esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.

C'était une bataille qu'il livrait, cet inventeur debout sur sa locomotive, — une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l'œil fixe et tendu à travers la vitre de l'abri, il regardait cette route argentée qu'étalait devant lui le viaduc. Il l'atteignait d'une marche très lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l'expérience, lui laissait le temps de réfléchir. C'était son œuvre bien-aimée contre laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus qu'à sa propre vie. Son beau viaduc, d'une légèreté si audacieuse, d'un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait réclamer de lui!... N'était-ce pas de la barbarie de lui demander cette prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque d'avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour sa création, qu'il risquait d'anéantir, et pour son idée, dont il reculerait indéfiniment le triomphe.

Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.

— Tu peux quitter la locomotive sans quitter

le train, dit-il d'une voix altéf vends et

remonte dans un fourgon. Nous allons assez lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arru

Vincent sourit et secoua la :

— On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n'en doute p$ ;mi.

Robert ne lui répondit pas. I a locomotive s'engageait sur le tablier d'aluminium. Une vibration métallique sous le poids des wagons, cela devint un gén ensuite une clameur. Tout le pont criait crasement de cette niasse. Les oreilles de Dât grand bourdonneront. El il D qu'il entendait, si c'était ne la trépidation du métal, ou si c'était le craquement des charpei l'éclatement des joints, le hurlement désespéré de son œuvre qui se disloquait, s'effondrait...

D'en bas, la foule des curieux regardait, immobile d'attente, avec des faces blanches, bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce frêle plancher s'ouvrir, et cette etTrayante charge culbuter, tomber à pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...

La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par l'énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi remplissait l'espace. Et chaque

HAINE D'AMOUR 28f

fois qu'un nouveau chariot suivait les autres sur le viaduc, ce tonnerre s'enflait, devenait plus menaçant.

Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient de soutiens s'alignaient toujours avec une netteté d'épuré sur le fond laiteux de l'atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante géométrie.

Et lentement, lentement, la locomotive continua d'avancer. A présent, elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies. Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d'arriver à l'extrémité du pont, tout à coup la locomotive s'arrêta, comme pour reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits halètements successifs. Le train, maintenant, s'allongeait tout entier sur le viaduc. Dalgrand l'immobilisait là, pour qu'il prolongeât sa pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de l'arrêt et du départ.

Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que l'ignorant

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même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, l'enthousiasme de la foule éclata. fond desberges,du haut des talus, de la lointaine campagne, des applaudi- partirent, ei

acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles et comme perd l'amplitude de T qui les l les dis-

persa.

Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans an

détendus dans l'assurance du suc 1. On ne

craignait, on n'attendait plus rien. Ce n'était qu'un train qui passait. On le regarda machinalement s'éloigner jusqu'au dernier four:

disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme pour un voyage véritable.

Et lorsque, l'expérience achevée, il eut lilé se garer sur la droite, on ne vit plus, entre la nv bleue et le ciel gris-perle, que le dessin délicat du viaduc, d'une inflexible rigidité dans sa hardiesse légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa for\

Là-haut, à l'écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos, Dalgrand et de Villenoise s'étreignaient à pleins bras.

Mais, seul peut-être, l'inventeur entrevoyait l'importance de son triomphe : l'aurore d'une ère nouvelle, l'avènement du métal de l'avenir, et la

défaite du fer, — de ce fer pesant et dur, d'un travail si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre aux conceptions ambitieuses et à l'impatiente activité de la pensée humaine.

'ëmotion éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le laissait dans un état d'âme tout spécial. C'était un contentement de lùi-mémequi le di

sait à l'indulgence, et aussi une aspiration vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.

D'ailleurs ses recherches d'érudition n'allaient plus lui suffire. Il voulait s'adonner à une tâche plus utile, d'un esprit plus moderne et d'une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L'exemple de Robert, l'ivresse

d'héroïsme et d'ambition partagée avec ce vaillant, lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se proposait d'en poursuivre quelqu'une sur le domaine philanthropique et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre du bon ou du mauvais vouloir d'un patron. Il allait étudier la question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses observations, sur ses essais. Il tâcherait d'apporter, lui aussi, sa pierre à l'édifice de demain, d'être l'actif manœuvre qui gâche le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique enfermé dans les songes élégants d'autrefois. Et, lorsqu'il se serait passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d'amour, son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu'étaient-ce que ces infimes tourments auprès des préoccupations dignes d'absorber les forces et les pensées d'un homme? Puisqu'il se croyait attaché à Sabine par un devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne devait pas laisser les exigences et les nervosités d'une femme entraver ses entreprises futures. Il n'avait plus d'amour pour elle, et il en avait pour une autre... soit! Mais qu'importait au héros moral qu'il vou-

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