‹ Haïti en 1886Chapitre 1 sur 53 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIKE DE LA SOaÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, I5-I7-I9, GALERIE D'ORLÉANS

(Tons droits réservés.

Il nous saisit, pour ainsi dire, au passage, s attachant au flanc du steamer ; remorqué par Tamarre, jetée aussitôt le long du bord. Les hommes qui montent la petite embarcation portent la tenue correcte des marins français de l'État.

Le pilote, un grand gaillard, a tôt fait d'escalader réchelle, laquelle il n'est pas nécessaire de trop abaisser pour qu'il puisse l'atteindre — en quelques enjambées il a rejoint le commandant Lamer sur la passerelle.

Il n'a dit qu'un mot, et du geste désigné une large bouée que les vagues balancent mollement à l'entrée de la rade.

— En avant !...

J'ai quelque loisir pour l'examiner.

Noir, cela va sans dire, mais superbe d'allure et très digne. Sous les larges rebords du sombrero de paille blanchâtre, le regard un peu dur affecte parfois d'étranges fixités; n'était la couleur très foncée et la dilatation accentuée des narines, le profil est d'un Celte. Le geste est ample, rapide; la taille, bien prise dans une sorte de vareuse de toile bleue, dénote même quelque élégance naturelle. Pour tout signe extérieur de son grade, un méchant galon défraîchi qui court en zigzag sur la couture de la manche.

Je me frotte les yeux, lorgne vivement le paysage.

N'y a-t-il pas quelque erreur et sommes-nous bien en Haïti?

J'ai comme une vague souvenance de marins en guenilles et de pilotes mendiants. C'est bien à mon dernier voyage que, voyant surgir du canot un fonctionnaire marin, vêtu d'une longue houppelande marron et d'un immense chapeau haute forme, le commandant, dont j'oublie le nom, s'écriait :

— Allons bon, voilà qu'ils habillent leurs pilotes maintenant! ça va manquer de pittoresque!

Mais ce fut bien une autre affaire quand, arrivé sur le pont, le brave vieux bonhomme salua à la ronde. Un immense éclat de rire secoua jusqu'au bateau lui-même. Ce n'était pas un chapeau que portait le pilote, c'était un tube parfait : il n'y avait pas de fond. Et comme le commandant le lui faisait remarquer :

— Ah! voyez-vous, commandant, j'aime mes aises, j'avais trop chaud à la tête; on m'impose ce chapeau, je le découvre. Mais, se hâta-t-il d'ajouter, je le recouvre aussi les jours de pluie.

Et il extrayait des vastes poches de sa longue redingote le fond même du gibus soyeux, précieusement enveloppé dans un papier de soie. Ce fut une joie délirante.

Et il n'y a pas trois ans que les angles du phare

répercutaient nos rires. Que s'est-il donc passé?... M'aurait-on changé Haïti?

Nous sommes sur la bouée, le commandant cause un brin avec le pilote. C'est, paraît-il, la première fois que celui-ci monte à bord ; il arrive directement de la côte Sud, de la ville des Cayes, patrie du président actuel, dont il serait un peu parent. Mais de Port-au-Prince à Jacmel il connaît tous les replis de la côte, il en suivrait les contours les yeux fermés.

— Si je suis ici, ajoute-t-il, c'est que notre bienaimé t Chef » (1) est un homme juste et cherche le mérite. Nous sommes, sur la côte, quantité de caboteurs expérimentés dont on pourrait utiliser les services dans les portS; ouverts au commerce. Non, on choisissait d'ordinaire dans les villes des gens qui souvent ne savaient pas manier l'aviron. Vous voyez en moi la preuve que le système va cesser, et qu'on rendra aux véritables marins haïtiens, lesquels en valent bien d'autres, entre parenthèses, des fonctions livrées jusqu'à ce jour au favoritisme.

Je cite à peu près textuellement ses paroles. Enfin c'est un beau type, d'une rare correction

(1) Le président Salomon; c'est ainsi qu'il est désigné dans le peuple : a Chef >.

de tenue et de langage. Et s'il n'avait été choisi encore que pour montrer, à l'étranger qui passe, un fier échantillon de la race, celui-là gagnerait son argent, croyez-moi.

L'ancre est jetée, le canon tonne sur le pont du paquebot.

Nous sommes bien à Port-au-Prince, capitale de la république d'Haïti, siège de son gouvernement, et les Haïtiens viennent d'apprendre, au bruit de la petite artillerie du bord, que la poste de France est sur rade.

Quelques embarcations, détachées du rivage, raseût déjà, à notre gauche, un petit îlot, sur lequel sont amassés des monceaux de charbon — et courent vers nous.

Le canot postal est bientôt armé, les sacs de.dépèches entassés, la valise de la légation de France gardée à vue sur le banc d'arrière par le patron. . On n'attend plus que le médecin du port pour obtenir libre pratique.

Cependant, au bas de l'échelle, d'où monte un bruit confus de cris humains et de bois froissé, se groupent une à une lès barques accourues du rivage. Chacune apporte son contingent de visiteurs et de curieux. Un mélange de toutes les nationalités.

Les premiers viennent au-devant d'un parent ou d'un ami ; les seconds sont là en ballade — dit près de moi le docteur du bord qui arrive en droite ligne du quartier Latin et fait son premier voyage; — d'autres enfin, nos compatriotes, ceux dont les voix impératives couvrent toutes les autres, se sont hâtés de prendre un peu Tair natal, que le pavillon semble toujours détenir en ses capricieux replis. Mais une consigne sévère arrête au bas de Téchelle tout ce monde qui menace, en riant il est vrai, de prendre le steamer à Tabordage.

Pas avant l'arrivée du médecin du port.

Enfin, au bout d'une bonne heure, l'agent des postes use de son autorité souveraine, et, après s'être concerté avec le commandant, rompt la consigne.

Le drapeau tricolore est hissé à l'arrière du youyou officiel, qui file aussitôt à force de rames.

Les digues sont rompues, le pont envahi, on ne peut rêver communication plus libre. Le médecin du port viendra peut-être — mais la visite sanitaire, du moins quant au but protecteur de son institution, est d'ores et déjà une superfluité.

J'en profite pour prendre le large à mon tour. Deux vigoureux rameurs, dignes frères du pilote.

sont là qui me sollicitent. Je leur donne mon petit bagage et leur livre ma fortune. Pour une demipiastre ils chargent le tout. Et dix minutes après je débarque sur un warfen bois — qui semble éprouver quelque peine à quitter le rivage sur lequel il s'étale d'ailleurs avec complaisance.

J'estime qu'à marée basse il est matériellement impossible à un canot un peu chargé d'atteindre aisément les quelques degrés par lesquels on accède à ce simple débarcadère — décoré, pour les besoins de la cause douanière, du nom de warf.

J'ai là toutes les peines du monde à disputer mes quelques paquets, les plus petits surtout, à une bande de travailleurs du port, dont je romps avec difficulté le cercle étroit au sommet de la petite échelle. Mes canotiers, prévenus par la mise au clair d'une petite pièce blanche en supplément, ont consenti à franchir les vingt-cinq mètres qui séparent le débarcadère du bureau du port, et ont déposé mon bagage sous la galerie de la douane.

Comme je connais déjà les êtres, je déploie sans mot dire mon passeport et ouvre mes valises.

La plupart des nations du monde, même les plus minces et les plus rétrogrades, n'exigeant plus lo passeport, Haïti s'est empressé de faire de ce document une pièce de première nécessité, dont Tab-

sence vous interdirait à jamais Taccès du territoire. Un employé, très poli du reste, prend ledit passeport et pendant qu'enfermé dans son bureau il le compulse avec soin; deux subordonnés s'emparent de mes valises. Pour le peu que je possède du langage créole, j'ai compris que ces gens-là s'appelaient couramment : généraux. Et j'ai trop le respect des officiers généraux pour hasarder Toffre timide de quelques pièces de monnaie, ainsi qu'un inconnu, un manant sans nul doute, tout à l'heure, sur le pont, me Tavait conseillé. D'ailleurs, je vois bientôt mes gaillards s'acquitter de leur besogne avec tant de zèle, que j'aurais vraiment conscience d'éteindre ce beau feu.

Enfin, comme tout a une fin dans ce monde, mon passeport m'est rendu ; et, une fois ma petite garderobe suffisamment pressée et froissée en tous sens, je puis reboucler mes sacs et les jeter sur un buss que je trouve là — j'allais dire : sous la main.

Il ne faudrait pas induire de ce qui précède que je garde rancune aux douaniers de Port-au-Prince. La douane de New- York m'a fait oubUer, par la suite, les vexations de toutes les douanes du monde, — je n'excepte même pas les brigades françaises, c'est tout dire. Que si cependant j'ai tenu à relever la minutie vigilante des gardiens haïtiens, c'est que

précisément ce jour-là ils m'ont paru faire une mauvaise besogne.

A la minute même où mes deux compères s'acharnaient après mon bagage — dont l'aspect étique eût fait reculer le gabelou le plus fureteur des deux mondes — et que huit à dix de leurs camarades les regardaient faire, — ce qui est encore mieux et bien haïtien, — la plus audacieuse contrebande se pratiquait, je ne dirai pas : sous leur nez, — ils tournaient le dos, — mais presque à les toucher, grâce à l'attention générale dont j'étais l'objet.

Je Centre pas dans les détails, ce n'est point mon affaire. Qu'il me suffise de dire que le délinquant haïtien m'a affirmé avoir évité, en ces quelques minutes, le payement d'une centaine de piastres (4 ou 500 francs environ) de droits à l'importation. Si le fait se reproduit souvent, j'ai le droit d'affirmer que les recettes en douane ne sont pas encore parvenues, à l'heure qu'il est, en Haïti, à l'apogée du rendement possible.

Et si j*en juge par ce qui s'est pratiqué là, sous mes yeux, sur un point où la surveillance est incessante, que doit-il en être le long des quelques centaines de milles de côte, qui forment le territoire de la république, — pour lesquelles il n'existe ni un cotre de surveillance, ni des postes mobiles ! . . .

Pour ce joup-là, il suffisait de montrer un peu moins de rigueur à Tégard du voyageur inoffensif qui passe — que n'attire certes pas en Haïti le désir de passer en fraude quelques mètres de soieries ou de cotonnades. Oui, mais ce voyageur est un étranger. Et chacun éprouve le besoin de lui démontrer que le virus administratif a trouvé en Haïti une merveilleuse culture.

C'est souvent, à Tégard de cet étranger, le mobile secret et inavoué de bien des mécomptes. Passons.

Me voilà donc installé dans un buss.

Un buss! c'est-à-dire une importation américaine, dont on ne trouve plus trace d'ailleurs au pays d'origine; une voiture enfin, d'aspect disgracieux et dont la contexture générale figure une étroite caisse longue, suspendue assez légèrement sur quatre roues fines et étroites; une large et lourde capote recouvre le tout, laquelle se trouve fixée elle-même aux quatre coins de la caisse par de solides supports, dont Tutilité, j'allais en faire l'expérience, n'est pas contestable. Dans le fond de cette machine roulante, une banquette pour deux patients; le troisième, s'il se trouve, peut, en tournant le dos au cheval, partager avec le cocher la banquette de devant.

Une fois hissé sous la capote, je m'installe commodément. Mais le petit cheval étique a pris, sur

Tavis expressif de quelques bons coups de fouet soigneusement appliqués, un joli galop de chasse, et me voilà aussitôt accroché des deux mains à ces bienheureux portants de la capote. Mes valises — qui ne peuvent user du même soutien — se mettent à décrire d'une banquette à l'autre des paraboles inquiétantes, dont j'ai peine, pour la sûreté de mes jarrets, à mesurer le foyer.

C'est une course folle et sans trêve. Un fossé succède à l'autre, les ornières ne se comptent plus. A un moment, deux secousses plus violentes m'ont distrait de l'attention soutenue que m'impose l'agitation de mes paquets. Nous venons, Dieu me pardonne ! de franchir un talus de chemin de fer, des malsons bordent la voie. Une ligne ferrée en Haïti ! A moi ! commandant !...

Renseignements pris à la hâte et d'une voix contractée par l'émotion, il résulte qu'il s'agit simplement d'une ligne de tramways qui sillonne la ville, du bord de mer au champ de Mars — quelque chose comme le réseau Nord. Ce que je prends pour un talus remblayé est tout uniment la forme naturelle de la chaussée, je parcours un des plus importants boulevards de Port-au-Prince. Diable! que sont donc devenus les autres, que mon cocher ait choisi cette voie de préférence?

J'aurais beau protester d'ailleurs, peine perdue ! Mon automédon ne comprend pas un mot de ce que je lui dis. C'est un naturel de la Jamaïque, comme tous les cochers de Port-au-Prince, un sujet de la Reine et Impératrice, le gros appoint de la colonie anglaise quand il est nécessaire d'énumérer un nombre respectable de signatures au bas d'une adresse à Sa Majesté la reine Victoria et lui demander aide et protection pour Vimportante colonie anglaise d'Haïti — c'est grâce à ces cochers qu'on a pu parfois réunir jusqu'à soixante ou soixante-dix signatures de sujets anglais.

Déplus — je reviens à mon supplice — mon i man maigre, et son quadrupède idem^ paraissent éprouver tous deux un amour si exagéré pour ce sport d'un nouveau genre, que j'aurais mauvaise grâce de ne pas admirer Thabileté prodigieuse qu'ils mettent l'un et l'autre à se diriger mutuellement dans cet enchevêtrement de ravines — s'effondrant de loin en loin en profondes ornières.

N'ont-ils pas — je parle principalement du bussman — l'entraînement quotidien et, j'ajouterai, la pratique constante de ces pentes — aujourd'hui à pic — aux différents degrés de leur inclinaison graduelle !

Il appert, en effet, que lointainement, alors que les rails furent posés, la rue des Miracles, — je me

suis souvenu du nom et je note un miracle de plus à son actif de voie de communication — que la rue des Miracles, dis-je, offrait une surface plane, et que la forme de talus qu'elle affecte à cette heure n'était pas dans les plans de Tédilité port-au-prin* cienne.

On ne songea pas une minute à celte éventualité, m'ont affirmé très sérieusement les hommes les plus compétents et les plus dignes de foi.

Ce serait la nature seule qui serait coupable — il est vrai que les novateurs, qui ont permis la pose de cette rangée de rails, ont bien leur part de complicité.

Jugez plutôt :

Quand la Compagnie américaine, concessionnaire de la ligne de tramways, entreprit de faire courir ses voitures sur les susdits rails, sa première préoccupation fut de garantir la voie contre les entraînements des pluies diluviennes — alors que les eaux se précipitent librement depuis le haut des mornes jusqu'à la mer, passant par les rues de la ville en une course torrentielle.

C'était une préoccupation naturelle et légitime, qu'elle mit solidement à exécution au moyen d'un fort pavage une fois fait, et, depuis, aussi bien maintenu et entretenu que possible* Les édiles de Portau-Prince admirèrent ces travaux d'art, et le gou-

vernement s'applaudit d'avoir afifaire à une compagnie étrangère qui, sans qu'il lui en coûtât un sou, à lui gouvernement, transformait une des rues de la capitale, et la plus fréquentée, à Tinstar des chaussées de Versailles.

Ah! oui, mais écoutez ce qu'il advint par la suite.

Les échos des .mornes m'ont parlé, à moi. Voici ce que j'entendis un soir, qu'accoudé sur la haute galerie j'interrogeais les ombres profondes de la montagne voisine, dans le grondement de l'orage.

Les eaux pluviales habituées à courir, sans peine aucune, à travers les rues de la capitale, — à en modifier l'aspect, suivant le caprice d'un jour, — les eaux pluviales, dis-je, furent fort étonnées d'avoir à dévaler vers la mer plus vite encore que de coutume ; et ce sans pouvoir plus trouver la moindre motte de terre à bouleverser, le plus petit fossé à creuser ou à combler tour à tour.

Les ravins crièrent au miracle /... mais les échos sceptiques répercutèrent un formidable éclat de rire ; c'étaient les cèdres et les chênes qui renvoyaient aux pins gigantesques ce formidable jeu de mots. Ramenés ainsi au souvenir de cette diabolique voie urbaine, témoin de leurs mécomptes, les torrents frissonnèrent de colère, et leurs mugissements furent terribles.

Les creuses solitudes des plus étroits vallons gémirent au bruit de bouillonnements impuissants, et les sources, — que n'avait point encore captées le génie haïtien, — accoudées sur leur parure de mousse, ne causaient que de cela les jours de calme et de doux murmure.

Mais si Témotion fut vive, elle fut, je le dis de suite, de courte durée. A ce jour, tout est rentré dans Tordre.

Au premier déluge qui suivit, il était démontré, et cela de la façon la plus pertinente, que si les trafiquants américains fortifiaient le milieu de la chaussée, il n'en était pas de même sur les côtés.

Les terres se désagrégeaient mieux, voilà tout, et plus vite, et plus sûrement. Une année ne s'était pas écoulée, que peu à peu les eaux des mornes retrouvalent, sur les bas côtés, un champ toujours ouvert et même mieux approprié à de capricieux itinéraires.

Le talus était formé et les rails montaient toujours.

C'est en présence de cette évolution inattendue de la vicinalité rationnelle que les cochers de Port-au- Prince ont tenu à réaliser le problème — à peine entrevu au temps des Jeux Olympiques — du galop rapide le long des pentes abruptes.

l6 HAÏTI EN 1886

Je ne nie pas, au point de vue de l'hygiène, Texcellence de la méthode.

J'estime même que, de prime abord, Futilité pratique du pareil exercice n'est pas à discuter.

Les jeunes Haïtiens — pour ne prendre que ce côté intéressant de la question — qui viennent parfaire leur éducation en Europe gagnent vite chez nous les sommets de la dernière élégance. Certains se croiraient déshonorés si le matin, à Theure traditionnelle des chevauchées obligatoires, ils ne serraient nerveusement un pur sang de manège sous les couverts de quelque « allée des Poteaux ». Dans un pays ou les chevaux vont systématiquement Tamble, il n'est pas mauvais que le buss donne, par contre, à ces futurs sportsmerij un avant-goût du trot à l'anglaise.

Entre deux cahotements, je happe au passage un ami à moi, que les fonctions municipales sont venues arracher à de vieilles habitudes, et le colloque suivant s'engage :

— Voyons, vraiment, lui dis-je, vous n'éprouvez pas quelque embarras, j'allais dire : quelque honte, de laisser presque impraticable une avenue aussi belle, droite comme un ê, large comme un boulevard?

— Vous en parlez à votre aise, reprend l'édile,

il faut connaître le fond de la caisse municipale. Nous ne pouvons parer à l'entretien de la ville qu'au moyen d'une taxe sur les valeurs locatives, c'est la ressource unique mise à notre disposition. Mais personne ne veut acquitter le montant de sa cote personnelle; ou encore avec quelles difficultés! Que les contribuables commencent, et nous ferons notre devoir!...

J'allais me hisser à nouveau dans ma caisse roulante ; un quidam me frappe sur l'épaule.

— Tiens, vous tombez à propos. Je vous le dis sans détour, vous êtes cause de toutes les courbatureâ que je gagne à me faire voiturer dans vos plus beaux quartiers. Le magistrat qui s'en va làbas m'assure que devant votre mauvais vouloir à tous, votre refus, le plus souvent, d'acquitter les taxes municipales, aucun travail de voirie ne saurait être entrepris. Voyons , payez les droits qui vous sont imposés, une bonne fois ; ce n'est pas très lourd et vous posséderez enfin une ville accessible. N'en seriez-vous pas fier?...

— Certes, reprend vivement mon homme, mais nous connaissons l'antienne. Nous payions régulièrement nos taxes et on n'a rien fait — l'argent est allé, Dieu sait où. Aujourd'hui, nous disons à notre conseil communal. : « Faites de suite les travaux les plus urgents ; les entrepreneurs vous feront Crédit,

VOUS pouvez gager ce que nous vous devons ; mais commencez, donnez les entreprises à des gens sérieux ; nous payerons aussitôt.

— Vous me paraissez tourner autour d'un cercle vicieux.

— Et je crains que ce ne soit pour longtemps, soupire le contribuable.

Quand je vous dis qu'Haïti est par excellence le pays de tous les malentendus. Le pire est que ces choses-là s'éternisent, l'on dirait que chacun s'y complaît.

Mais voici bien autre chose. Vers le milieu des fondrières du champ de Mars, — lesquelles sont rendues encore plus dangereuses par le tapis de verdure qui les enveloppe et les recouvre parfois, — me croise un cavalier, un étranger, chef d'une importante maison, qui se retourne et vient à moi, la main tendue, me souhaitant la bienvenue.

— Ah ! voyez-vous, je suis moulu, rien que du bord de mer ici, les cahotements du buss m'ont rompu.

— Hein ? quelles mauvaises rues !

— Plus mauvaises que jamais. Mais, tenez, j'y pense; vous autres grands commerçants, qui formez des syndicats financiers pour toutes sortes d'affaires, que n'en formez-vous un qui avancerait à la munici-

palité la somme nécessaire pour entreprendre les travaux de voirie, que tout le monde déclare urgents. Vous les premiers devriez entrer dans la combinaison, qui usez dans ces rues vos voitures, et lassez vos chevaux, avant le temps. La perception des taxes vous couvrirait ultérieurement — alors qu'aucune objection plausible ne pourrait plus être opposée à la perception. Vous seriez donc complètement garantis. Et vous diminueriez vos frais généraux : vos voitures resteraient en bon état, vos chevaux continueraient un excellent service jusqu'à Tàge normal.

— Mais, mon cher, ce que vous me dites là, nous avons voulu le faire vingt fois. Vingt fois nous l'avons proposé. Seulement, car il y a un seulement, si nous donnons notre argent — plus ou moins bien gagé malgré vos dires — pour atteindre un but, nous voulons que ce but soit atteint. Nous avons alors exigé une place pour notre délégué dans le contrôle des dépenses, et une part dans la surveillance des travaux; voix délibérative encore dans l'adjudication des entreprises. On acceptait avec empressement notre argent, mais on rejetait avec plus d'empressement encore notre ingérence. Nous avons fait naturellement de Tacceptation de nos desiderata la condition sine qua non : l'affaire en est resté là!...

Je ne pus me défendre d''un mouvement de mauvaise humeur.

— Voyons, voyons, vous me paraissez, permettezmoi de vous le dire, déraisonner quelque peu ; vous figurez-vous les porteurs des obligations de la Ville de Paris exigeant de la municipalité quelques places au conseil, au nom seul de leurs valeurs de portefeuille; et devenant ipso facto — parlons latin comme vous — les collaborateurs de M. Alphand et de ses collègues des ponts et chaussées! Sans m'occuper si ceux-là n'y feraient pas tout aussi bonne figure que le premier Mesureur venu, je vous le demande, ne considéreriez-vous pas comme particulièrement fou l'obligataire étranger qui émettrait à son tour pareille prétention?

— Ah ! vous voilà bien, vous autres, il n'y a pas deux heures que vous êtes débarqué, vous connaissez Haïti et établissez des comparaisons..,

— Permettez, je parle comme un homme qui, s'il avait trouvé sa fortune dans ce pays, presque civilisé et à moitié français, voudrait mettre son point d'honneur à aider ce même pays à sortir non pas seulement de l'ornière morale, mais encore de ses ornières effectives, et le voudrais paré, embelli comme au temps...

Mon cavalier était déjà loin, et galopait dans les marécages.

Je considère un instant avec mélancolie les quel-

ques mètres qui me restent à franchir pour gagner Thôtel qui se dresse là, en face de moi — sur la lisière du champ de Mars et de la colline de Turgeau. Je compte encore, à vol d'oiseau, deux oii trois fossés, quelques flaques boueuses que le soleil n'a pu sécher depuis le matin ; et puis, et puis toujours Féternel talus, non plus à longer cette fois, mais à franchir, ce qui de loin me paraît un comble.

Je ferme les yeux aux premiers : Quickt...

Quickly!,., du Jamaïcain, et machinalement compte les secousses que ponctuent les coups de fouet sur les

côtes saillantes du i^on^î/ Maintenant le véhicule

roule doucettement sur un petit terrain mollement caillouleux — il est des assemblages de mots qui ne sont possibles qu'à quelque vingt jours de mer du continent.

Pour la première fois, depuis mon arrêt à la douane, j'ai comme une vague perception qu'un buss pourrait bien être un véhicule remarquablement suspendu.

Nous venons de franchir la barrière du petit jardin qui précède l'hôtel Bellevue et roulons dans l'étroite allée qui conduit au perron d'une sorte de véranda ou galerie extérieure. Je retrouve là, bercés moUen^ènt dans les mêmes dodines, des habitués d'il ^ y a trois ans. Ces Européens ont pris l'air

ambiant. A Tinverse de la femme de Sodoma, c'est en regardant devant eux qu'ils ont été frappés d'immobilité.

Je me précipite sur mes bagages, — au lieu et place du serviteur vigilant qui est partout en Haïti, mais qu'on ne voit jamais — et paye le sujet de la Reine,

— AU right! Sir!...

Une piastre, et en papier-monnaie encore, c'està-dire une gourde, pour cette petite excursion !

C'est vraiment pour rien.

Ce n'est que lorsqu'à mon tour j'ai retrouvé ma propre dodine d'antan, que je me remémore les quelques particularités qui m'ont frappé au passage.

D'abord les postes militaires. J'avais laissé là des soldats en guenille — je les retrouve étouffant sous un schako luisant et serrés dans d'épaisses tuniques à parement jaune ; mais le tout très propre*

Le collège Saint-Martial tenu par les pères du Saint-Esprit disparaît maintenant sous une végétation puissante — et comme je passais à l'heure de la sortie j le nombre d'élèves que j'ai vus à la barrière prendre leur envolée dénote une prospérité croissante.

Quelques petits arbustes que j'avais aperçus, trois dans auparavant, enfermés ans une clôture, ont

aujourd'hui plusieurs mètres de hauteur et couvrent le chemin de leur épais ombrage. Tout va vite en Haïti, pour peu qu'on laisse agir la nature.

Enfin, sur tout mon parcours, je n'ai pas vu un seul agent de police bâtonner quelque pauvre diable.

L'eau des fontaines coule plus libéralement à travers la ville, et je n'ai pas senti la puanteur des ruisseaux.

Quoi encore? On m'annonce que le tribunal de commerce de Port-au-Prince a refusé la veille d'accueillir une demande en déclaration de faillite de la Compagnie des Tramways, laquelle faillite m'avait été prédite imminente il y a déjà trois ans. Ça, c'est très bien, et le doyen Barbancourt a bien mérité de la reconnaissance publique.

Suffisamment fixé sur les mérites d'une course en buss, je profite de la nouvelle pour garnir mes poches de tickets — dix sous environ chaque. Deux heures après, je n'en avais plus un seul. La hausse du change a fait disparaître la petite monnaie dans les profonds caveaux des manieurs d'argent, le change d'une piastre est devenu un problème insoluble. Les détaillants connus ont alors libellé des petites coupures pour éviter le petit crédit qui s'impose, argent comptant ! Les tickets des tramways, entre autres, passent comme des petits pâtés. On

parle déjà entre deux cok's-talls de couper les papiers d'une gourde en dix parties égiiles; tout le monde voudrait bien voir cela, mais personne n'ose commencer. Les bienheureux tiekets menacent de

faire prime Ce ne fut qu'une lueur passagère.

A dix pour cent de prime, la petite monnaie d'argent, qu'on disait être passée à l'étranger j revenait quelques jours après à la surface, reprenait sa circulation ordinaire et les t paquets de dix » cheminaient tristement — en route vers le coffre-fort de la Compagnie des Tramways haïtiens.

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