CHAPITRE II
Dbox PARE?fTBÈSE8 : — Ukôtcl Bellevue: — Un sujet simple. — Le médecin du port, le Peuple et VŒU* — Le tempérament haïtien. — Un incident domestique. •« Protestation d'an conspirateur désigné.
Première parenthèse : — Car Port-au-Prince a son hôtel Bellevue — tout comme Paris, Nice, Naples, Gènes et tutti quanti ont pu avoir le leur — sans faire mentir la qualification.
Accoudons-nous un instant, si vous voulez bien, sur l'appui en bois d'une fenêtre taillée dans la charpente en bois d'une sorte de boXy lequel vient de m'étre alloué au deuxième étage de la maison, toujours en bois, qui porte le nom d'hôtel Bellevue.
D'ici rien n'arrête plus le regard. Nous embrassons presque dans son ensemble une des plus belles rades du monde entier.
La voici, tout d'abord, enserrée et comme à l'étroit dansr ce petit cirque de mornes élevés, au pied des-
quels Port-au-Prince s*est mollement étendu ; puis, s'élargissant à rinfini, jeter au nord et au sud ses deux bras montagneux. Et tandis que vers le nord, la côte semble s'élever sur l'horizon, le dominer et se perdre dans la brume, au sud, par contraste, c'est comme un doux balancement de cimes verdoyantes par-dessous les nuées ; et, loin de vouloir les atteindre, la côte semble pour ainsi dire s'abaisser par degrés vers la mer, jusqu'à laisser l'écume des vagues argenter les racines languissantes de ses vigoureuses forêts.
Encore, entre les deux côtes, s'épanouit à l'aise l'île de la Gonâve — quelque chose comme la Martinique ou la Guadeloupe, jetée là à l'entrée d'un port — vaste région inhabitée, inconnue même des possesseurs, qu'on dirait être échappée un jour des mains de la Nature fatiguée de semer des îles et de les aligner.
Pour peindre cet immense amphithéâtre, noter les nuances, en fixer tout à la fois l'éclat et les sombres replis, laissez au hasard le soin de guider votre main sur la palette, peut-être alors y réussirez-vous.
Mais, si le frisson immense de cette nature en perpétuel travail ne vous a pas saisi et pénétré votre âme, jetez-là vos couleurs, suivez mon exemple, abrégez. Et alors, moi, appelant à l'aide toutes les ressources du style moderne, je terminerai : en
assombrissant les cimes par les plus fiers sapins ; je piquerai au pied des mornes, à perte de vue, toute la flore tropicale sur laquelle bruissera, avec des froissements de feuilles, le cocotier, dont la haute tige grince à la moindre caresse de la brise ; je n'oublierai certes pas de faire courir à deux cents mètres du rivage, dont le sable blanc éclate au soleil, toute une ligne de verts îlots ; je me garderai enfin, comme d'une faute, d'oublier la voile latine grise et sombre, qui glisse dans un fond bleu sur la vague blanche. Est-ce bien cela? n'étes-vous pas de mon avis?... Veuillez bien d'ailleurs me croire sur parole : le seul et unique hôtel que possède Port-au-Prince fut exactement dénommé.
J'ai dit : le seul et unique hôtel. C'est la pure vérité. N'en exigez pas un autre.
Ni grand, ni petit, ni somptueux, ni borgne, pas le moindre établissement du même ordre n'existe à Port-au-Prince — si ce n'est ledit hôtel Bellevm.
Et, je me hâte de l'ajouter : non pas seulement à Port-au-Prince, mais encore sur toute l'étendue du territoire d'Haïti. On peut parcourir toute la côte — du nord au sud, de Fort-Liberté à Jacmel — faire relâche dans les huit ou dix grands ports de la république ; parcourir les bourgs de moindre importance, se mettre en quête d'un hôtel, d'une auberge, d'un de
ces bouchons même qui logent à pied et à cheval, on ne découvrira rien de tout cela.
C'est à un Français que remonte — il y a seulement de cela trois ou quatre ans — Tidée mère et restée stérile d'ouvrir en la capitale ce refugium du voyageur inconnu. Je crois qu'aujourd'hui la fortune de cet entrepreneur est déjà faite, mais je suis persuadé que s'il ferme la maison demain — ce dont nous étions menacés à mon dernier voyage — on ne retrouvera peut-être pas de longtemps un autre amateur pour tenter l'aventure.
Non pas que le client manque — j''ai trouvé cet établissement hospitalier presque toujours comble — mais on n'est jamais sûr du passager du lendemain. Celui d'hier ou d'aujourd'hui a pris pension à l'hôtel, c'est bien, mais que fera celui de demain? That is the question !
Voici le pourquoi, en bon français.
Il existe chez le Haïtien une qualité fondamentale, qualité qui se retrouve du bas en haut de l'échelle sociale, à tous les degrés. Je veux parler de sa sociabilité extrême, de la joie profonde et sincère que chacun éprouve à voir accepter du voyageur l'hospitalité la plus large et la plus cordiale.
Parler d'Haïti dans cet ordre d'idées, c'est réduire la légende écossaise ad hoc aux proportions d'un
HAÏTI EN 1886 2g
vulgaire radotage. Que si le climat permettait à l'Haïtien de porter un manteau, Thistoiré touchante du bienheureux saint Martin n'arriverait plus aux oreilles de la postérité qu'à l'état d'un vulgaire fait divers.
Quand on débarque en Haïti, toutes ces maisons que vous voyez là s'aligner devant vous, qu'elles soient construites de pierre, ou de bois, ou encore recouvertes de chaume — qu'elle recèlent l'opulence, la médiocrité ou la pauvreté, toutes peuvent être l'abri que vous choisirez. Frappez et entrez. On se serrera peut-être les coudes, mais vous êtes assuré d'être accueilli avec plaisir,
Les Haïtiens, pour atteindre cette perfection, n'ont eu qu'à écouter leur naturel bienveillant et doux. Ils n'avaient aussi qu'à recueillir les traditions sacrées des colons français, et même, pour être juste, disons : de tous les colons des Antilles, de toutes nationalités — tant qu'il y a eu de véritables colons dans les Antilles. Les étrangers, revenus par la suite se fixer près de l'Haïtien, ont éprouvé par euxmêmes les bienfaits de cette pratique, à leur tour s'en sont imprégnés. De la sorte insensiblement chacun est arrivé à aménager les chambres d'amis dans sa maison, comme si l'hospitalité était chose obligatoire et prescrite.
On comprend de suite que le besoin d'un hôtel ne
se faisait point sentir. Ce n'était pas là Tavis du futur maître d'hôtel dont je parle.
Cet observateur sagace avait certainement sondé le&abîmes du cœur humain et remarqué qu'il existe toute une classe, et fort nombreuse, d'esprits inquiets, ou encore des caractères timides, lesquels préféreront toujours — aux avantages matériels d'un intérieur, même le plus avenant, mais qui n'est pas le leur — l'indépendance de leurs allures. 11 se persuada devoir trouver en ceux-là une clientèle, restreinte peut-être, mais sûre, pour laquelle l'hôtel avec tous ses inconvénients, son brouhaha d'allées et devenues, les rencontres fâcheuses qu'on voudrait éviter, est et restera toujours un établissement de première nécessité.
Il faut croire que notre compatriote raisonnait juste, puisque sa tentative — tout d'abord traitée de burlesque — a complètement réussi.
Tout ce que je souhaite, c'est que la concurrence se mette de la partie, car le confort se ressent bigrement à l'hôtel Bellevue de cette sorte de monopole. Enfin c'est un premier pas, et il faut tout attendre du temps et des hommes.
Fin de la première parenthèse.
Passons à la seconde.
Vous souvenez-vous qu'à mon arrivée je signalais l'absence du médecin du port? Il était venu cepen-
dant, deux ou trois heures après, pour régulariser la patente.
Je n'avais pas prêté grande attention à cet incident et, m'en rapportant à l'indifférence de Tétatmajor du steamer, j'avais dû conclure que c'était là un fait commun.
Mais voici qu'à mon grand étonnement, l'opinion publique s'est emparé d'une autre affaire, en tous points semblable, laquelle atteint les proportions d'un petit' scandale.
Deux ou trois passagers — des Haïtiens — moins audacieux que nous n'avaient consenti à descendre à terre qu'après la visite sanitaire; et dame! leur prudente correction leur avait coûté, je l'ai déjà indiqué, deux ou trois heures d'attente.
Furieux et justement aigris non seulement de leur attente, mais encore et surtout des quolibets qui avaient souligné cette première preuve d'un fonctionnarisme négligent dans leur propre pays, le premier soin de ces citoyens zélés avait été de porter le fait à la connaissance de la rédaction d'un des journaux de l'endroit : le Peuple — la feuille le plus étrangement rédigée, mais sans conteste le plus vivant, le plus intéressant et surtout et avant tout le plus haïtien de tous les journaux. Ce qu'apprécie, mieux que tous autres, TEuropéen qui cherche souvent.
mais en vain, une émanation originale de la couleur locale et du goût du terroir, et ne demande au journaliste qu'une chose : la reproduction instantanée du langage courant.
Au risque de prolonger ma parenthèse je bifurque pour fournir aussitôt : l'exemple, le document humain.
Voici la critique musicale, en tète des échos du Peuple, d'un concert donné sur une place publique de Port-au-Prince.