DE REJETER CETTE PROPOSITION
Je Tai déjà dit. Messieurs, le pouvoir executif ne se cramponne à aucun contrat ; mais je crois qu'exiger pareilles loarmalilés, c'est en quelque sorte restreindre ses droits. Et, avant de m'asseoir, je dirai au député Thomas qu'il n'a pas du tout répondu à la question que je lui ai posée .
M. A, Dieudonné Thomas : L'iionorable secrétaire d'Étal de l'intérieur, dont je connais la grande impartialité, vient de dire pourtant qu'il regrette que je n'aie pas répondu aux questions qu'il m'a posées, ie sais lui avoir déjà donné pleine satisfactieoi. Le secrétaire d'État a dU, «t c'^st bien cela, que
le gouvernement ne trouvera pas des Haïtiens pouvant disposer de capitaux suffisants pour Texécution d'un pareil contrat et en a même donné la certitude.
Devant cette déclaration
M. le Secrétaire d'État : Motion d'ordre! Je regrette que le député Thomas, au lieu de répondre à mes questions, dénature mes paroles. J'ai dit que le député Thomas ne pouvait nous assurer que le gouvernement...
M. le Député Dieudonné Thomas (interrompant) : Le secrétaire d'État me permettra de lai dire que sa motion d'ordre n'a pas sa raison d*étre. Je n'ai fait que répéter textuellement ses paroles. Il a dit qu'il est impossible de trouver des Haïtiens ayant assez de capitaux pour exécuter ce contrat. C'est bien la déclaration qu'il a faite, et il ne sortira pas de là. Or, je crois remplir un devoir, en combattant le principe du contrat d'Oksza, et, en le faisant, ce n'est certes pas que je cherche à entraver l'exécutif dans sa bonne voie. Loin de moi cette pensée. Comme lui, je suis partisan du progrès et n'entends pas que le pays reste en arrière. Mais devant la déclaration du secrétaire d'État de 1 intérieur, je me verrai amené à dire à la Chambre : votez le contrat tel qu'il est, si vous le jugez nécessaire ; acceptez-le ; je souhaite qu'il soît exécuté à la lettre, je souhaite que le pays en retire tout le fruit qu'il a droit d'en attendre ; que ce contrat, loin de lui être un objet d'embarras, lui devienne profitable, et qu'enfin, "Messieurs, la postérité ait à vous en remercier.
M. Oswald Durand : Le député Dieudonné Thomas fait œuvre de patriote en parlant comme il vient de le faire; mais ce courant d'idées actuel, auquel il fait allusion, ne va pas si loin. Il veut, ce courant d'idées, que toutes les fois qu'il y a en présence moyens égaux, capacités égales, moralité égale, entre l'Haïtien et l'étranger, pour un contrat quel- / conque, la préférence soit accordée à l'Haïtien. Mais pour le cas qm nous occupe, il faut avouer que l'Haïtien ne s'occupe
pas de ces spédalilés; qu*il y a des compagnies formées à cet effet, ayant des millions de capital, des navires prêts à toutes éventualités, comme la Telegraph O West India and Panama, dont le superioteçdant, M. Ross, était ici dernièrement, lequel a envoyé au gouvernement une carte ayant en tracé roage les différents points des Antilles et autres Iles reliés au reste du monde.
Le député soussigné,
Considérant qu*il y a tout près de nous, à Saint-Thomas, M. Ross, superintendant de la ligne téUgraphique {West India and Panama C^ ) lequel était à Port-au-Prince, l'autre jour, et qui a fait des propositions au pays par un contrat dans le genre de celui de M. d'Oksza;
Considérant que cette compagnie, établie depuis longtemps, a la confiance de tous les gouvernements de TEurope et qu'elle relie toutes les colonies des Antilles et autres lies du golfe du Mexique au monde entier; que la France entre autres, au lieu de s*adresser à M. d'Oksza, s*est confiée à sa compagnie ;
Considérant que néanmoins le contrat, modifié comme il V est par le comité, est bon et qu'il n'y a pas lieu d'adopter généralement Targumentation du député Dieudonnb Thomas,
TENDANT A EXCLURE PUREMENT ET SIMPLEMENT l'bTRANGBR QUI n'aurait PAS UN HAÏTIEN POUR COUVRIR SA SIGNATURE *,
Propose à la Chambre de rejeter ce contrat en tant que la question du signataire qui n^oft're pas suffisamment de garanties, et d'autoriser le gouvernement à contracter d'ores et déjà, dans les mômes conditions, avec une compagnie solide, déjà établie, comme celle dont j'ai parlé précédemment;
Fait à la Chambre, le 23 juillet 4886.
Oswald Durand, Appuyé :
T. C. Laurent, S. Dubuisson fils^ Jh. Rameau.
M. le Président : Messieurs, nous avons en ce moment trois propositions en présence : 1° le rapport de la commission spéciale; 2** la proposition de l'honorable député Dieudonné Thomas ; 3*» celle de l'honorable député Oswald Durand. — D'après nos règlements, la dernière de ces propositions ayant la priorité, je la mets en discassion.
M. Dieudonné Thomas : Je diffère un peu de sentiments avec le député Durand, en ce qui s'agit de la forme de sa proposition ; mais, poar le fond, nous sommes d*accord. Je déclare trouver mon compte dans la proposition Durand et m'y rallier entièrement.
M. le Secrétaire d'État : A mon tour, je prie P Assemblée d'ajouter à la proposition Durand les mois : dans les meilleures conditions possibles. En la modifiant ainsi, nous pouvons accorder, sinon moins de privilèges, du. moins les mêmes à cette compagnie qui voudrait peut-être nous faire des exigences. Et, en finissant, Messieurs, je prie le député Thomas 1 qui, en présence de la proposition Durand, vient de déclarer qu'il y a trouvé son compte, de croire que le cabinet y a trouvé plus que son compte.
M. Oswald Durand se rallie à l'amendement proposé par M. le secrétaire d'État de l'intérieur.
Puis, la proposition Durand, mise aux voix, est agréée avec l'amendement de M. le secrétaire d'État de l'intérieur.
Le député Dieudonné Thomas a voté avec la majorité '. .
— Et alors, me direz- vous... et les tirades de Dieudonné?..,
— Vous bêtisez, mon cher. Tout cela était le hors-d'œuvre.
Le député Dieudonné Thomas n'était pas fâché de dire aux étrangers ce qu'il a sur le cœur. Mais d'un
autre côté il a readii au paye ma BÎ^nalé servioe, puisqu*il venait prêter le flanc aa général F. Manigat ; lui permettait de déblayer le terrain en faveur de k West Imdia and Panama C'y de libeller «me pélitii^H de principe en faveur des entreprises étrangères, — sur le dos d'un autre étranger dont la cause était perdue d'avance.
J'ai tout lieu d'espérer — ceci dit entre parenthèse — que les raisons do premier ordre qui ^skt fait késiter le gouvernement haïtien, depuis déjà plusieurs année?, à livrer ses relations télégraphiques à une compagnie anglaise, subsistent encore aujour* d'hui. Elles ne sauraient être oubliées, après la mission Hill. Je m'inscris en faux, d'autre part, contre l'assertion du député Durand : que le gouvernement français s'est confié à une compagnie étrangère. Que si les propositions d'Oksza n'ont pu être acceuillies, cela n'est pas une raison pour Haïti de se Jeter, à l'aveuglette, dans les bras de la West India and Panama O. D'ici à la réunion de la prochaine législature — avril ou mai 1887 — j'ai la confiance absolue que les négociations entrejprifias sur le terrain d'une œuvre française, pourront être reprises sur ce même terrain ; — que le gouvere^ ment haïtien, cette fois, fie trouvera en {^ésence d'une organifiâlion tout au moins égale à celle delà compa-
gnie aQ^lai&e,avec de puissants moyens d'action. Non seulement j'en ai la confiance absolue, mais }e puis déjà donner ici une quasi-certitude.
Je continue*
Ce qui subsiste, — ce qui devait subsister dans Tesprit des promoteurs de cette discussion, — c'est que les principes en la matière fléchissent quelque peu ; que, si j'en juge par les répliques gouveraementales, la question de l'étranger en Haïti semble* sortir du domaine de certains préjugés aussi ridicules, à mon avis, que préjudiciables à ce beau pays.
Ce que Ton retient, surtout, c'est la déclaration faite par un député, et non le moindre, par un homme dont les sentiments patriotiques ne sauraient être une minute mis en doute, lequel déclare t qu'il n'y a pas lieu d'adopter généralement l'argumentation du député Dieudonné Thomas, tendant à exclure purement et simplement l'étranger qui n'aurait pas un Haïtien pour couvrir sa signature » .
Cela est clair, limpide, solennel même, vu le débat auquel il se rapporte. H n'y a qu'une chose de regrettable : c'est ^u'en l'an 1886 il soit encore nécessaire de faire pareille déclaration dans une nation parlementaire, qui proclame cbaquejour son désir inunodéré de progresser.
Il a fallu quelque courage à M. le secrétaire d'État de rintérieur, pour prendre pareille posture — le député 0. Durand peut sans conteste être taxé de témérité. Mais si, pénétrant un peu dans les coulisses orficielles, je constate que le ministre François Manigat est un des porte-parole les plus accrédités du chef de l'État, que le député Oswald Durand est un leader parlementaire, lequel, dans les circonstances graves, va prendre langue auprès du président — je suis bien conduit à dire que ces deux personnages politiques ont traduit la pensée intime du gouvernement haïtien ; qu'on peut saisir dans leurs efforts une tendance nouvelle, de laquelle il est permis d'espérer de sérieux résultats.
Et je suis encore conduit à rapprocher des déclarations précédentes, une autre déclaration au Sénat, du général Brénor Prophète, ministre de la guerre et de la marine, au cours de la dernière discussion du budget (18 août 1886). Il s'agit de la mission militaire française en Haïti, sollicitée par le gouvernement haïtien — incidemment la question fut soulevée :
M. le Secrétaire d'État de la guerre et la marine : Je crois devoir informer TAssemblée que le gouvernement attend de l'étranger un instructeur général.
M. Montasse, sénateur : A cent soixante-six piastres par mois?
M. le Secrétaire d'Étal de la guerre et de la marine : Et même davantage, peut-être ; j*ai reçu de notre ministre plénipotentiaire à Paris, M. Laforestrie, une lettre d*après laquelle nous n^aurons pas un bon instructeur à moins de mille francs par mois. Nous avons offert cent cinquante piastres, et nous ne savons pas si elles seront acceptées.
Comment pourrions-nous espérer qu'un homme qui ne nous doit rien et qui abandonne ses affaires^ sa famille^ ses affections^ pour venir travailler pour nous, se mettrait