‹ Haïti en 1886Chapitre 18 sur 53 · A NOTRE SERVICE AUX MÊMES CONDITIONS QU*UN HAÏTIEN · texte numérisé non relu

A NOTRE SERVICE AUX MÊMES CONDITIONS QU*UN HAÏTIEN

Quand nous demandons à cet homme d'affronter notre climat, souvent meurtrier, et de nous apporter sa science, DONT NOUS AYONS BESOIN, pouvons*nous prétendre lui donner ]es mômes appointements qu*à celui que sa nationalité lie à nous et oblige à servir le pays? Certainement, cet étranger a droit à une rémunération plus élevée, car il a moins dobligations et fait plus de sacrifices.

Quant à la question de capacité, je regrette de n'avoir pas le temps de communiquer à rAssemblée la correspondance du gouvernement avec M. Laforestrie. Vous verriez, Messieurs, que notre ministre plénipotentiaire est chargé de s'adresser directement au gouvernement français pour avoir u ) instructeur capable, et que nous lui avons recommandé de nous envoyer un officier, et non un simple sous-officier.

Une décision de notre digne minisire delà guerre, le général Boulanger, du mois de novembre 1886, a autorisé le [départ pour Haïti de cette mission militaire, composée de trois capitaines — artillerie, cavalerie et infanterie. La presse allemande a relevé le fait, avec quelque aigreur. Quant à la presse fran-

çaîse, eUe reprenait, quelques jourB après, une ^te de railleries à Tégard des Haïtiens. Un des plus répandus de nos organes parisiens contenait à TadreBse de la persoa&e même du Président les attaques les moins justifiées. Quelle opportunité! !e lendemain du jour où nos voisins s'inquiétaient de renvoi de cette mission militaire, la veille 4u départ 4e trois officiers français — lesquels allaient reprendre, pour ainsi dire, l'œuvre militaire commencée par nos pères, interrompue depuis un siècle. sainte ignorance!... Je n'insiste pas.

Jusqu'à ce jour, Tantagonisme entre l'étranger et le Haïtien — je devrais dire du Haïtien contre l'étranger — est la conséquence d'un malentendu qui, je l'espère, va se dissiper au plus vite. Mais ce qui est plus triste, c'est que ce malentendu ait été entreleim jusqu'à aujourd'hui par des esprits étroits etdiagrins, impuissants en toutes choses, enclins à étouffer leur pays sous leur impuissance — plutôt que de laisser démontrer qu'eux seuls sont les artisans des ruines qu'ils constatent, du mouvementen arrière dontHaf ti, la terre féconde, souffre plus que toute autre.

Certains étrangers, établis en Haïlii, n'ont pas craint, je dois le dire aussi, de p^pétuer cet anta«gonisme^ Je parle de ceux qui cherchaient à se créer une situation po^épondérante^ connaissaient la facilité

des SQoyenfi. La nécessité leur faisait se bd«i(^er les €i*eilles pour ne pas ^itehdre les tirades pasmon- Bées 4e THaïtien a>atre l'étranger. Ne fi'étaiei^HSs pas déjà rendu compte de la par&ite inaocttâté de ces provocations!... Le terrain pour eax était bom^ beaucoup désiraient le conquérir sans partage. Rien n'était donc plus préjudiciable à leurs intérêts qu'on accès largement ouvert à des intelligences indus* trielles et commerciales, au moins égales à la leur. De plus, ces mêmes étrangers surgissaient en Haïti comme une exception. Ils y apparaissaient comme les hardis pionniers de Tavant-garde européenne, les sentinelles perdues de la civilisation. A ce titi^e ils devaient trouver auprès de leurs gouvernements, auprès des légations accréditées, une oreille favorable, un appui décidé. Leurs réclamations, leurs exigences — quelque fantastiques qu'elles pussent être, quelque exorbitantes qu'elles pussent paraître, même aux yeux du consul, — étaient admises et fitmteniiies. La moindre hésitation du représentant tdeiettr nationalité pouvait mettre cet agent en sus^ picicrn. £h quoij ces nationaux venus, au pénU de leur vie, implanter en cette terre lointaine quelque diose du sol natal, créer des débouchés.», est-ce ainsi qu'on protège rinitLative privée^ Te^it d'aventure, si en honneur .aujourd'hui dans la vieille Europe? ...

Et le résultat fut que, peu à peu, chaque légation poussant l'autre, chacun voulant renchérir, pour l'honneur du pavillon, sur le zèle du voisin — Haïti put paraître un instant ce que le député Dieudonné appelle dans son langage tout à la fois imagé et réaliste : c une vache qu'il (l'étranger) peut venir traire à sa guise, à sa fantaisie!... > Et, en effet, certaines injustices criardes et évidentes passèrent en bloc avec quelques réclamations justes.

Veut-on que je montre un autre tableau ? Supposons un instant l'article prohibitif de la Constitution abrogée. L'étranger a le droit de posséder, c'està-dire que le Français, par exemple, a en Haïti les mêmes droits que l'Haïtien en France — ce qui me paraîtrait de toute justice. Il ne paye pas plus de droits de patente que l'Haïtien; en un mot, à l'exception des droits politiques, il se trouve sur le même pied que l'Haïtien.

Voici d'importantes maisons du continent, qui viennent aussitôt créer des comptoirs — c'est-à-dire qu'au lieu de venir tenter la fortune sans avoir rien à perdre, c'est un capital que celles-ci viennent faire fructifier. Double avantage, et pour le pays, et pour l'Haïtien. Ce dernier n'a plus affaire à des nonvaleurs qui ne deviennent une valeur réelle qu'à ses dépens; il reçoit une valeur commerciale dont la

prospérité générale est la première à bénéficier. Le nombre des étrangers s'accroît, peut-être bien ; mais, du même coup, une concurrence libre se crée sur son propre sol, non plus seulement avec le négoce haïtien, mais entre les maisons étrangères.

Eh bien ! devant cette situation nouvelle, qu'arrive-t-il? Dans un moment de crise, j'admets qu'il en advienne; des réclamations s'élèvent. Croyez-vous que celui-là, négociant honnête et sérieux, qui ne demande qu'à la marche régulière des affaires les moyens de faire honneur à sa signature, ira permettre à son consul d'accueillir la réclamation de quelque écumeur de marchés, son compatriote, — lequel se prévaut de sa nationalité pour opérer une liquidation fructueuse pendant que lui continuera à lutter avec des moyens amoindris contre la diftîculté des temps? Mais si cette réclamation est injuste, celui-là sera le premier à protester : car, en faisant admettre cette réclamation , son propre consul le ruinerait lui-même, qui a droit à cette protection tout cohime un autre. Il n'est pas permis, dans tous les cas, à cet agent de favoriser des concurrences illicites entre ses nationaux — ce serait le

cas.

Ce n'est que dans les pays d'exception que les écumeurs dont je parle réussissent et trouvent un

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appui — etqaeles négociants européens, déjà maîtres d'une sksadon, hésitent à pénétrer.

G*e«t nu\ Haïtiens à décider s'ils cofitinoeront à être aveugles et sourds, s ils ne comprendront pas, une fois pour toutes : qu'avec cent étrangers privilégiés^ ils restent la proie toujours facile et maniable — qu'avec mille, avec dix mille même, si jamais ce nombre était possible, c'est la prospérité du pays, c'est son indépendance assurée à tons les points de vue. Croyez-le bien, ce ne sont point les étrangers, faisant honnêtement de bonnes affaires dans un pays, qui iront solliciter quelque métropole de venir leur mettre la chaîne au cou.

Je crois que depuis dix ans les Haïtiens euxmêmes en ont des preuves patentes sous leurs yeux ! C'est d'ailleurs une vérité trop banale — dans le mouvement actuel du commerce intercolonial — pour même être répétée.

Ce sont des vérités qui pourraient se faire jour en Haïti. Il serait heureux que le mouvement fût bien mené, surtout auprès des masses.

J'ai, quant à moi, la ferme conviction que l'alliance intime du Haïtien et de l'étranger se fera, à bref délai, sur le terrain naturel du travail et de l'industrie nationale...

Je crois que je me répète; mais c'est Là une ques-

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tiou si vitale pour Haïti et qui offre aux entreprises du dehors des sûretés de productivité telles^ que la ibrmole instiactivement revient toujours «ous inaa (plume.

C'est la tâche -entreprise par le président Sal^H mon dans cette première période de pouvoir qui finit — c'est encore celle qui lui incombe dan« cette seconde période qui commence.

J'écrivais ce dernier paragraphe lorsque mes yeux tombent sur un numéro du journal le Matin, du 20 octobre 1886. L'article leader est signé de Jules Simon, ce maître illustre, dont j'écoute toujours de loin, et avec respect, les leçons d'un libéralisme éclairé et les larges pensées. Et j'y lis la phrase suivante, parlant de la France :

Ceux qui lui parlent (au pays) songent à l'étourdir ou à l'éblouir, jamais à Téclairer. Us mettent une échappatoire dans tous leurs discours. Lui, au contraire, il sent un besoin impérieux, et tous les jours croissant, de clarté et d'autorité. Plus le gouvernemement sera clair et précis dans ses déclarations, ferme et résolu dans ses actes, plus il sera content de lui. Cesl une grande chance pour un gouvernement : on devrait se hâter de la saisir. Ce peuple capricieux, qui souvent ne peut supporlor de frein, aujourd'hui demande à être mené. Le mal dont il souffre n'est pas V oppression; ce n'est pas V anarchie: c'est riNDÉcisiON.

Ne dirait-on pas cette phrase écrite pour le pays d'Haïti?

Je me permets de renvoyer au président de la république d'Haïti ces quelques lignes du plus grand de nos hommes d*État, — qui sut rester le plus libéral et le plus correct dans la marche un peu indécise de la démocratie française.

La similitude est telle, que les leçons données à la France trouvent en Haïti leur application constante.

Et c'est merveille que d'en trouver une preuve à chaque pas.

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