‹ Haïti en 1886Chapitre 23 sur 53 · C. Archin · texte numérisé non relu

C. Archin

Le Secrétaire d'État de la Guerre et de la Marine,

H. Piquant.

tions, la fraude devint-elle possible? Elle semble avoir dû être d'autant plus difficile que Tenquête a dénoontré que les mandats détournés, et qu'on essayait de remettre en circulation, étaient revêtus de l'acquit des parties prenantes.

G'estque,danslestroublesinsurrectionnelsdel883, le ministre des finances d'alors ne résista pas, dans la pénurie de fonds où il se trouvait, à la tentation de remettre aux mains des créanciers, qui le harcelaient, des mandats de payement qui ne pouvaient momentanément être payés. — Aucune force humaine ne pouvait ensuite empêcher des titulaires besoigneux de négocier lesdits mandats à perte sur la place, en apposant leur acquit, à titre d'endos en blanc. Des négociations de bonne foi purent avoir lieu ainsi.

Dès lors, le système de régularité établi par la Banque était entamé; les errements anciens pouvaient reprendre leur cours.

Cependant la chose n'était pas aussi facile qu'autrefois.

Car la Banque prenait bien soin d'annuler les mandats présentés à sa caisse et de les frapper d'un timbre payé. L'enquête et le procès n'ont pas démontré en effet qu'un seul des mandats payés à la caisse de la Banque, contre espèces et conformément aux stipulations contractuelles du service de Trésorerie, eût été détourné. A quoi bon, en effet, puisque l'apposi-

tion du timbre payé eût rendu inutile toute tentative d'utilisation frauduleuse de telles pièces.

N'y avait-il donc aucun moyen de se procurer des mandats déjà payés, mais vierges pourtant de ce malencontreux timbre payé?

C'est ici qu'il est nécessaire de se munir d'une torche lumineuse, pour pénétrer dans les arcanes de certaines opérations de la trésorerie haïtienne; — renouvelées du reste de celles que les traitants imposaient au trésor des rois de France, et qui n'on entièrement disparu de notre comptabilité qu'avec la réorganisation des finances nationales sous le premier Empire.

Toutes les dépenses publiques, en Haïti, étaient malheureusement loin d'être acquittées à guichet ouvert. Bon nombre étaient laissées en souffrance, faute de disponibilité en caisse. De ces dernières, les titres : soit anciennes ordonnances informes, soit même mandats établis suivant la formule nouvelle, pouvaient être, on vient de le voir, et étaient effectivement recueillis à vil prix par quelques spéculateurs. Et, le jour d'un pressant besoin venu pour le trésor, ces derniers, en prêtant au gouvernement quelques espèces sonnantes, obtenaient de passer dans le montant du prêt, qui était majoré d'autant, un chiffre déterminé de mandats en souffrance, lesquels étaient ainsi remboursés au pair aux prêteurs. Geux-

là réalisaient donc, en bénéfice, la différence entre le prix d*achat avili, et le pair, taux de remboursement de rÉtat. Il est juste d'ajouter que c^ écart était suffisant pour les dispenser de deman(ter à 1 État aocun intérêt supplémentaire; — juste aussi de reconnaître que ces mêmes spéculateurs, encouraient — et pour la valeur des espèces remises^ et pour celle vénale des mandats passés — tout l'aléa du remboursement, dont Tépoque était parfois iindéterminée. Ces sortes de confrats, à la grosse aventure^ se justifient, à la rigueur, à la condition que les pièces remises ne soient pas entachées de fraude. Les deux contractants sachant à quoi s'en tenir, le contrat est libre; et, ajoutons qu'il dépendrait encore du gouvernement haïtien de faire disparaître jusqu'au vestige de ces sortes d'opérations en aménageant mieux des ressources, très suffisantes, quoi qu'on en dise, pour les besoins du service public.

Quel que soit le jugement de la postérité sur ces opérations, il suffit de savoir qu'à côté des mandats payés à guichet ouvert à la Banque, il s'en trouvait toute une catégorie nombreuse et comprenafit les gros appoints, qui recevaient leur payement, indin rectement, et sans mouvement immédiat d'espèceSy dans les transactions signalées plus haut. €es opér»fions, se traitant directement ain cabinet da ministre.

les mandats y étaient remis. Ils y restaient indéfiniment, ou, parfois, étaient transmis, en dépôt, à la Banque, des semaines ou des mois après, sans être revêtus du timbre payé.

Le problème, un instant, sembla être résolu.

La mine d'or natif était-elle retrouvée?...

. Ce ne fut qu'un rêve. Les écritures d'ordre tenues à la Banque pour les mandats à elle transmis en dépôt, et pour toutes les opérations du trésor haïtien, diverses preuves plus accablantes les unes que les autres, vinrent étouffer dans son germe cette dernière tentative de retour à un passé brusquement interrompu. Pour ce qui est des mandats dérobés à la Banque, ils furent judiciairement déclarés nuls. Un courtier entre les mains duquel ces mandats furenfi saisis, un Français, et un employé de la Banque, un Anglais — ce dernier préposéà la réception de ces mandats — furent condamnés à trois ans de réclusion. Graciés par le gouvernement, leur premier soin fut de réclamer diplomatiquement le montant de nouvelles pièces, dérobées celles-là au Ministère des Finances, et dont l'origine n'était pas moins douteuse que celle des mandats pris à la Banque. Nous ne saurions penser que le gouvernement français — inconscient déjouer, en cela, le jeu de l'Angleterre — puisse s'intéresser un instant à pareille réclamation, au point d'envoyer des cuirassés pour faire indem-

niserce courtier. Ce dernier a jusqu'à présent négligé de faire connaître de qui il avait acquis les mandats qu'il prétend être vrais et sincères, et qui pourtant se rapportent en bloc à des opérations pour lesquelles la preuve du payement antérieur existe.

Le rapport qu'on va lire est une réponse da gouvernement haïtien à des prétentions byzantines. Ajoutons qu'il a été en vain cherché et demandé — pour mettre en regard — une réponse quelconque des intéressés. Il n'a point été répondu à ce rapport, qui n'aura plus de secrets pour ceux qui auront pris la peine de lire attentivement le chapitre VIII et la présente note. Il serait heureux que ces documents, venant à tomber sous les yeux de l'un des très distingués fonctionnaires du quai d'Orsay, lui révélassent par surcroît — car il s'en doute probablement déjà — la moralité, tout à fait tropicale des réclamations auxquelles la France est sollicitée de prêter son appui matériel, et par suite — ce qui est plus grave — son concours moral.

Ces lignes sont inspirées par un sentiment tout patriotique. Les personnalités — quelles qu'elles soient — disparaissent. C'est de la France qu'il s'agit, de son attitude.

Et la France a d'autres causes à soutenir en Haïti,, d'un intérêt à la fois plus avouable et plus général.

Port-au-Prince, 6 octobre f8^6.

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