CHAPITRE V
Une Page d*histoire : — Rapprochement enlre les instilutioDs baïtienhes et les iastitutioas françaises de ce siècle.
C'est une étrange histoire que celle de la nation haïtienne, et bien humaine et bien originale. Et pour nous autres Français, pleine d'intérêt, fertile en enseignements .
La traite des noirs prend un jour sur la côte africaine un chargement de naturels, les livre aux flibustiers français devenus les maîtres, de Tile de Saint-Domingue. Sous la rude impulsion de ces quelques aventuriers — devenus avec le temps de riches et puissants planteurs — ces hommes bouleversent les forêts vierges de Saint-Domingue, créent ces plantations magnifiques dont la prospérité retient Tattention de toutes les puissances maritimes. La France monarchique — qui voit s'éveiller autour d'elle toutes les convoitises — expédie à la hâte dans sa belle possession les fils des plus illustres familles.
Et Saint-Domingue devient à la fois la colonie la plus prospère et le centre de résistance le plus puissant que la France possède au delà des mers.
Entre temps les Africains croissent et multiplient, suivant les préceptes divins. L'ancienne patrie s'efface à Thorizon, les petits-fils s'attachent à la nouvelle. Us assistent à sa grandeur récente, à tout cet accroissement soudain de richesses. C'est leur œuvre, ils s'y complaisent. Jusqu'à ce jour, astreints à un travail acharné, soumis d'ailleurs à une discipline de fer, leur pensée 'n'est jamais allée au delà du champ de cannes qu'ils cultivent ou de la caféière qu'ils surveillent. Cependant la terre fertile leur donne maintenant quelque loisir ; — d'autre part, dans l'affolement du plaisir, dans sa soif de jouir, le colon énervé lâche quelque peu la main.
Et le futur Haïtien pense et réfléchit.
Ce n'est point sa condition servile qui va l'inquiéter. Il n'en connaît point d'autre, elle lui paraît naturelle.
Non. Si son imagination vagabonde, c'est pour aller se reposer toujours sur cette habitation luxueuse où le planteur accumule tous les raffinements du bien-être et de l'élégance policée ; ou encore — suivant le carrosse du maître lorsqu'il vole
sur la route pavée, jusqu'à la ville voisine — assister à tous les excès, à toutes les orgies d'une jeunesse brillante livrée à ses somptueux caprices.
Ce n'est qu'un rêve; mais le malheureux s'y complaît.
Il s'y complaît d'autant, que toutes les mesures le tiennent éloigné de cette habitation, de cette vie enfiévrée ; — que si quelques échos parviennent jusque» à lui et le sortent de l'ignorance de toutes choses^ c'est que parfois quelque servante, favorite d'un jour, délaissée bientôt et renvoyée sur les plantations, lui conta un soir sa peine en se rappelant ses ivresses.
Peu à peu cet esprit devenu inquiet est hanté de jouissances ineffables qu'il désire vaguement, qu'il ne saurait définir. Ce sont tous plaisirs matériels, appétits sensuels — mais il les enveloppe dansson rêve, les poétise et les illumine de tous les rayons de son soleil.
Insensiblement, le laborieux prend son travail en dégoût. Il veut courir après son rêve, l'esprit seul s'échappe, le corps retombe lourdement sur la chaîne. Pour la première fois cet homme comprend qu'il est esclave, et il rugit de colère. Cette nature, tout à l'heure mélancolique et douce, se redresse vibrante de désirs. Vienne l'étincelle sur çq front
brûlant, et tout éclatera. Cet humble sent monter à sa gorge des fureurs inconnues. Que quelque tentateur, que quelque esprit faux — froissé dans son orgueil ou cherchant un instrument de vengeance et de représailles — lui montre de loin la coupe enchanteresse, les entraves seront brisées. Ne demandez alors à cet assoiffé ni mesure ni merci — il marchera dans le feu, dans le sang s'il le faut, pour aller poser là ses lèvres embrasées.
C'est, en quelques lignes, l'histoire tout entière du soulèvement des travailleurs de l'île de Saint-Domingue — des saturnales, des orgies et des carnages qui accompagnèrent ce déchaînement de passions.
Commencée pour un désir, la guerre de l'Indépendance menaçait de finir dans l'imbécillité.
Des hommes courageux et intelligents surgirent alors, qui enrayèrent le mouvement, en prirent la direction — finalement firent tourner pour le bien de leur race ce qui pouvait devenir la cause de son anéantissement dans un temps plus ou moins éloigné.
Il se fit aussitôt un grand silence : les vainqueurs interrogeaient l'horizon.
Chose étrange et tout inattendue, ce fut comme un écho de leurs propres folies qui revint à eux des rives de la métropole. Le prolétaire là-bas et l'es-
clave ici semblaieat avoir été emportés dans la même explosion de colères et de rancunes. Au delà et en deçà de TOcéan c'était toute une organisation sociale — et la même — qui croulait sur les deux rives. On aurait dit le même souffle violent qui avait passé sur les mêmes âmes.
Et, hasard plus singulier encore, les utopies révolutionnaires semblaient avoir été conçues pour répondre aux appels de ces caractères ardents, de ces imaginations toujours en éveil.
Mais ce qui était plus grave — pour la suite à donner à Saint-Domingue aux affaires françaises — c'est que précisément les théories humanitaires de l'époque venaient à point légitimer Taudace des révoltés et leurs excès.
La Révolution française leur fournissait elle-même la formule de leur indépendance, la propre justification de leur soulèvement. Le citoyen haïtien désormais pouvait prendre, il prit sa place dans le monde — au nom même des idées nouvelles que lui transmettait le vieux continent. Il ne pouvait mieux la garder cette place et justifier sa prise de possession qu'en suivant de près son modèle.
C'était à la fois habile et pratique.
Ce sera l'éternel honneur de ceux qui prirent la
tète du mouvement d'avoir osé une pareille tentative. Ceux-là comprirent que pareil exemple était unique dans rhistoire des peuples : alors que du jour 'au lendemain, sans tradition aucune, sans organisation politique et sociale, et encore sans génie propre — comme toute race transplantée — ils entendaient rester maîtres de leur destinée, tout édifier sans aucune assistance, et faire immédiatement figure dans le concert des nations dites civilisées.
Ils conçurent donc Taudacieuse idée de prétendre continuer Toeuvre française entreprise à Saint-Domingue. Aucune interruption, à leurs yeux, dans la marche générale du pays : le soulèvement était une évolution sociale, l'absorption du capital par le travail — quant à leur prépondérance présente, ce n'était que le triomphe rationnel de la Liberté et de l'Égalité. Us invoquaient enfin le respect dû à leur nationalité nouvelle — au nom de la Fraternité.
C'était, avec un grand esprit d'à-propos, à leurs anciens maîtres qu'ils empruntaient la doctrine — qui pouvait les interrompre ?...
Dans la pratique ils accentuèrent encore, si possible, Tassimilation.
Et de même que la langue française était restée leur idiome et Tuniforme des Gardes françaises la tenue de parade — de même ils copiaient le Code
Napoléon sans en changer une syllabe, et s'appropriaient nos nouvelles institutions administratives et judiciaires. Pas une innovation française qui ne devienne la leur; pas une réforme qu'ils n'appliquent aussitôt à l'édifice.
« Je ne conçois pas, nationalement parlant, autrement que je ne parle! » répondait finement, et
entrés pur français, le président Pétion, aux ouvertures intéressées d'un agent secret de l'Angleterre.
C'était une fiction, je le veux bien, un rôle à jouer, mais la fiction leur réussit et les chefs de file jouèrent le rôle à la perfection. Je ne serais pas éloigné de croire que certains y apportaient même une naïve conviction — ce qui ne gâtait rien, au contraire.
Mais ce furent surtout les formes de la période révolutionnaire qui gagnèrent toutes les préférences. Elles sont restées en honneur.
Les nouveaux patriotes plantèrent des « arbres de la Liberté », vigoureux et solides palmiers, dont les rameaux flexibles couvrent encore la place publique ; — le symbole décoratif de la république Haïtienne comprend, même aujourd'hui, le palmier traditionnel surmonté du bonnet phrygien.
A ces arbres de la liberté ils adossèrent des « au-
tels de la patrie • — lesquels, sont restés, sous la même qualification, la tribune obligée du haut de laquelle, les jours de parade ou de réjouissances publiques, le chef de TËtat ou ses lieutenants haranguent Tarmée et le peuple.
Les politiques d'alors eurent cependant le tort de ne pas s'en tenir à ces formes extérieures — d'ajouter à cette parade de convention, faite pour chatouiller Tâme populaire : le langage révolutionnaire dans sa crudité, sa rhétorique et ses songes vides. Et voici certains qui rêvent tout haut le contrat social.
Il se trouva alors et un peu partout des rhéteurs pour porter la parole nouvelle : l'égalité sociale fut préchée, la liberté du travail jetée en pâture à cette foule attentive. — Les travailleurs laissèrent là leurs outils et abandonnèrent à la nature le soin de subvenir à tous les besoins. Et encore aujourd'hui — heureux ce peuple privilégié!... — cette bienfaisante nature s'acquitte presque seule et à son honneur de cette lourde tâohe.
Les orateurs tonnèrent, cela va sans dire, contre les détenteurs du sol. Les terres furent confisquées au nom du peuple, les propriétés des anciens colonï> déclarées du domaine national. Ce qui fut compris à la lettre. — Pour mieux anéantir toute trace de possession, voici que des hordes se précipitent.
Les habitations sont saccagées, les usines détruites. Chacun s'adjuge sa part du sol.
Pas une usine n'a été relevée. Aujourd'hui encore les gouvernants ont quelque peine à faire reconnaître les droits de l'État.
Dans leur ardeur juvénile, ces rhéteurs oublièrent que ce qui n'est qu'une crise, dans un pays étayé sur dix siècles de traditions et de travail national, devient une cause de ruine totale dans un pays nouveau — qui doit tout attendre de l'avenir, n'ayant pas de passé.
Les jacobins de la métropole jetaient bas des bastilles et des châteaux forts, des vieilleries d'un autre âge condamnées par le temps — lesquelles paraissaient vermoulues, même dans le cadre monarchique du dernier siècle. Un laboureur venait ensuite qui nivelait le sol et traçait ses sillons — la fortune nationale s'était accrue, voilà tout.
Mais ce que le paysan haïtien abattait, lui, c'était le propre instrument de son travail; c'était le germe d'un avenir prospère qu'il étouffait, et de ses propres mains. L'industrie nationale râlait sous ces décombres. Ce qui fut détruit n'a jamais pu être relevé. Aujourd'hui, faute d'usines, l'Haïtien mâchonne la canne à sucre, jetée sur les chemins ou abandonnée dans les champs, et la terre féconde par excellence
reste tributaire des États-Unis pour le sucre fabriqué.
Un seul chef, Christophe, voulut réagir contre ces tendances débilitantes. Laissant là dans le Sud ses collègues, hantés de songes humanitaires, faire tenir leurs théories gouvernementales dans des formules philosophiques, il s'en vint, lui, dans le nord de Tîle, faire son 18 Brumaire. Il se proclamait souverain et maître, puis bientôt, sous le nom d'Henri I", copiant lui aussi son modèle, prenait le titre d'empereur.
Christophe était fait pour chausser les souliers de Napoléon. Il avait de celui qu'il choisissait pour modèle : les idées nettes et lucides, le sens pratique, la puissance de volonté, un goût prononcé pour le despotisme ; souffrait peu la contradiction tout en l'appelant; concevait vite et exécutait plus rapidement encore.
Sa théorie, à lui aussi, était, qu'après une secousse violente, le règne de la parole était passé, qu'il fallait se remettre à l'ouvrage. Conséquent avec ces prémisses, il concluait en imposant son autorité absolue — pour laisser, disait-il, au temps le soin de façonner cette jeune nationalité, de la fondre en un tout homogène. Pour l'instant il n'admettait à aucun prix le principe de la libre discussion, même en apparence, — disant que c'était un jouet dangereux mis dans des mains inexpérimentées.
De la théorie il passait à la pratique. Défense d«
toucher à aucune habitation, de dévaster les plantations. Il sentait que la propriété devait être protégée, l'industrie nationale fortifiée. Il s'y appliqua. Il confia de vastes domaines à ses généraux — avec ordre de les faire valoir, de redonner aux ateliers l'activité des anciens jours; et, de gré ou de force, couvrit de travailleurs les exploitations.
Il faisait ainsi de son peuple tout à la fois des soldats et des cultivateurs. La discipline militaire devint la loi commune, laquelle suivait ses sujets des casernes aux habitations désignées — le cocomacaque du sergent remplaçait le fouet de l'ancien chef de culture.
Son règne fut un mélange de grandeurs et d'atrocités; mais son autorité fut si grande, que son nom est resté comme le type de ce que peut devenir en Haïti un chef résolu, courageux et confiant en luimême.
L'empereur du Nord élevait, entre temps, à sa gloire des monuments impérissables. Ce qui reste encore debout de la citadelle du cap Haïtien et du palais impérial de Sans-Souci — élevés dans le même rayon au sommet de rocs réputés inaccessibles — témoignent suffisamment d'une volonté souveraine, d'un caractère implacable et surtout de la soumission absolue de ses sujets.
Celui qui a fait transporter à bras d'hommes, par ses compatriotes grisés d'indépendance, ces blocs énormes de pierre, leur a fait édifier ces murailles gigantesques et ces parapets formidables, devant lesquels on reste saisi d'admiration — là où il semblerait que l'aigle seul puisse à peine avoir accès — celui-là, croyez-moi, n'est pas le premier venu.
Et lorsque les Haïtiens parlent avec orgueil de leur premier empereur, ils ont raison : Christophe n'a pas eu de successeur.
Cet empire farouche dura dix ans, mais ce fut miracle qu'il ait pu résister de si longues années à Taction progressiste des Pétlon et des Boyer dans le sud de l'ile.
Christophe, un jour de bataille, — galopant en avant de son avant-garde — tomba sous le poignard de ses lieutenants.
Que fût-il arrivé, que serait aujourd'hui Haïti, si Christophe avait réussi à étendre sa domination lyrannique sur Tîle tout entière?...
Je gage que Port-au-Prince posséderait, tout aussi bien qu'aujourd'hui, son tribunal de cassation, et que d*autre part — s'il faut juger par l'œuvre utile de Tempereur dans le Nord — la république d'Haïti, au lieu de s'alanguir dans des illusions, aurait bien vite acquis une prospérité inouïe que tout le monde près-
sent, mais vers laquelle, depuis la domination française, il n'a pas été fait d'autre effort sérieux.
Et Christophe, si j'en crois des documents inédits, était loin, comme le prétendent certains écrivains nationaux, de repousser systématiquement le concours de l'étranger. Il l'appela souvent au cours de son règne, l'employa à ses grandes œuvres. Mais il considérait, en principe, que la consolidation de l'œuvre nationale demandait avant tout quelque isolement. Il ne voulait pas d'ailleurs montrer à ces étrangers — lesquels on avait chassés comme de cruels despotes — que, pour obtenir à son tour l'ordre et le travail, il avait replacé les Haïtiens sous un joug plus rigoureux encore. Mais il n'eût pas été le dernier, je suis fondé à l'affirmer, l'heure venue, les premières difficultés une fois vaincues, à chercher, dans le domaine du travail et du progrès, quelque appui au dehors — là où il l'aurait trouvé, sans restriction aucune et sans ambiguïté. Il l'aurait pu faire d'autant plus sûrement et avec succès, que, l'intégrité du sol assurée par la fortune publique, il se fût trouvé en posture de traiter de pair à pair, de puissance à puissance...
Mais il disparut, le règne du constitutionnalisme était fondé. D'autre part. Napoléon agonisait sur le rocher de Sainte-Hélène — les Mole et les Thiers perçaient à l'horizon.
11 fallait aller vite — tourner avec la planète.
Haïti eut dès lors ses Polignac et ses Guizot — toutes proportions gardées bien entendu. Elle a eu ses conservateurs et ses révolutionnaires, ses libéraux et ' ses radicaux (i). Elle a eu ses tribuns et ses empereurs élus et plébiscités. Et encore ses chefs du pouvoir exécutif et ses présidents de république à temps.
Il fallut bien parfois doubler les étapes. Mais aujourd'hui la forme politique est à jou ravecl a Constitution française. Le septennat est en Haïti la règle constitutionnelle qui, actuellement, régit la durée des pouvoirs présidentiels. Inutile d'ajouter, n'estce pas, que le premier magistrat de la république est, là aussi, élu par le Sénat et la Chambre des députés, réunis en congrès — suivant des formes identiques de votation.
Quand l'agitation révisionniste — pour m'en tenir à ces dernières années — vint à sévir en France dans toute son intensité, le même symptôme fut aussitôt constaté en Haïti. Comme il fallait en somme un motif pour reviser, les sages firent tourner ce bon mouvement en faveur du président actuel, et, la réélection du président Grévy en France aidant,
(1) J'emploie ces dénominations dans le sens de la classification politique française et non dans celui des politiques haïtiens.
rartjcle de la Constitution haïtienne, qui refusait au président en fonction le droit d'être réélu, fut abrogé. Quelques semaines plus tard, TAssemblée nationale, de nouveau réunie, acclamait le second septennat du général Salomon (1).
Le rapprochement est plus curieux encore, si Ton constate que — de même qu'en France depuis de longues années le président Grévy est le premier chef d'État qui ait atteint paisiblement le terme de son mandat — de même, en Haïti, le président Salomon est depuis de longues années le premier président qui ait détenu le pouvoir dans toute la plénitude des attributions constitutionnelles, sans qu'aucun mouvement insurrectionnel ait pu ébranler son autorité.
Et il se présente même cette particularité, que le prédécesseur du général Salomon, le président Boisron-Canal, a quitté le pouvoir en 1819 par dégoût, comme l'avait fait le maréchal Mac-Mahon eii 1878, sans que rien non plus l'y contraignît ; qu'il encourut ainsi les colères de ses propres amis ; qu'aujourd'hui il vit à Pétionville, à six kilomètres de Port-au- Prince, dans la retraite la plus profonde, comme peui vivre le maréchal à Paris, sans causer le moindre ombrage à son successeur. Ce qui peut paraître en France une chose fort naturelle, même après l'expul-
(1) Voir, aux Annexes, le compte rendu de cette séance.
sion des princes, mais ce qui a toujours été et est resté là-bas une honorable exception, un exemple unique.
Allons jusqu'au bout. L'âge avancé du général Saloraon ne pouvait laisser présumer, quelque désir que Ton eût de part et d*autre, une aussi longue détention du pouvoir : la verte vieillesse de l'ancien ministre de Soulouque est venue — comme en France la réélection de M. Grévy — détromper des ambitions trop ardentes à se dévoiler avant l'heure.
Je me suis étendu longuement — quelques autres diront : naïvement — sur des rapprochements où le hasard joue certainement un rôle. II faut y voir une autre main que celle du hasard. Je pourrais les multiplier à l'infini ces rapprochements, si je voulais conduire mon examen jusque dans les plus petits détails de la vie publique enHaïii, ou encore dans la vie privée de THaïiien. Je m'en tiens là.
Un enseignement en découle : c'est que, depuis l'émancipation de nos anciens sujets, chaque secousse de notre vie nationale, chaque modification, bonne ou mauvaise, apportée aux conditions mêmes de notre existence sociale, n'a cessé de trouver un écho et des imitateurs, par delà l'Océan, sur une terre qu'aucun lien ne rattache 1 lus à la mère patrie — dont la dénomination géographique est à
peine connue de la foule, ignorée peut-être encore de notre c Ligue des patriotes ». Mais où il semble que le génie de notre race s'est trouvé si profondément enraciné, que malgré notre oubli, notre indifférence, notre hostilité même en certaines circonstances — malgré THaïtien lui-même — le cœur et le pouls de tout ce petit peuple bat à l'unisson de nos propres battements, de nos propres pulsations.
Et Tassimilation est tellement exacte, qu'au mois d'avril dernier (1886), le jour de Pâques, dans le chœur de la cathédrale de Port-au-Prince, en voyant tout à coup se dresser dans sa stalle ce grand vieillard dont la tête blanchie par l'âge dominait tout son peuple et sur la poitrine duquel flamboyait pour la première fois l'étoile de notre ordre national de la Légion d'honneur, il me sembla une minute, à moi perdu dans la foule, que tout cela était naturel et logique — que je ne voyais là qu'un Français éminent dont la France venait de récompenser les services signalés.
Et qui n'aurait pas eu cette illusion passagère ! €et évêque qui pontifiait, n'était-ce pas un prélat français; ces chanoines qui l'assistaient, n'étaient-ce pas des prêtres français ; ces frères ignorantins qui dirigeaient la maîtrise, enveloppaient les chants religieux des sonorités du grand orgue, n'étaient-
IIO HAÏTI EN 1886
ce pas encore des Français?..', Et voici qu'une voix grave et sonore monte du pied de l'autel, prêche la charité, ordonne la prière aux grands et aux humbles — n'est-ce point encore là un écho éloquent de la France chrétienne!...
Que si maintenant mon regard va jusqu'à ces dignitaires de l'État, qui en rangs pressés se groupent autour de leur chef!... Ne les ai-je pas déjà trouvés ceux-là et c(mnus jadis, élèves de nos facultés de droit, de théologie et de médecine — s'imprégnant, au pied des chaires de nos maîtres les plus vénérés, des plus pures de nos doctrines philosophiques, de nos méthodes scientifiques; ou, dans nos cliniques, nos salles d'internat — suivant, attentifs, la main de nos praticiens; ou encore, dans les couloirs de nos assemblées politiques — cherchant des comparaisons, je n'ose pas dire: des exemples.
Et plus bas encore, derrière la table sainte^ au premier rang des fidèles, cette femme — tout à l'heure droite et hautaine dans son élégante beauté — qui courbe maintenant le front sous la bénédiction pontificale ; celle que le peuple a appris à surnommer le bon génie français du président, laquelle, épouse fidèle et dévouée, a voulu partager jadis avec ce vieillard les étreintes de l'exil — et parfois, disonsle, de la misère; n'est-ce pas aussi une Française^