‹ Haïti et sa Banque nationaleChapitre 1 sur 24 · LIBRARY 1 JAN · texte numérisé non relu

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11 doit y avoir quelque part, dans notre pays, un Haïtien épris de vérité et de bon sens... Son âme clairvoyante ne contemple pas sans douleur ce convoi qui, rondement, mène à la culbute suprême les finances haïtiennes et notre autonomie.

Puisse-t-il, cet Haïtien, échappant aux tactiques,

aux complaisances, aux pièges, entre le joyeux cortège

et la fosse, se dresser à temps ! Qu'il soit président

ou ministre, il n'aura pas assez du cordial le plus

^ vigoureux pour ranimer la quasi-morte et inspirer

confiance dans son rétablissement, car, hélas ! c'est la confiance qui manque.

D'avoir prévu cette débâcle, d'avoir essaye de Fenipécher, d'avoir résisté à l'ordonnateur des pompes funèbres qui, à cette époque, était notre parlementarisme (1), me donne le droit, si faible soit-il, de souhaiter cette résurrection.

Que ces pages aillent donc à l'inconnu qui, ministre ou président, fera triompher les doctrines économiques qui peuvent encore nous sauver !

(1) Aujourd'hui, il n'en est plus de même : dans ce steeplecliase, c'est le cabinet qui paraît tenir le record.

La façon d'équilibrer le budget depuis deux ans est une des plus étonnantes trouvailles que l'esprit d'absurdité ait inventées. En 1895, quand on recourut à ce moyen (?), c'était passablement ridicule et enfantin. Mais que dire du budget de 1896-1897, qui fixe les recettes et les dépenses à Jj 7,412,922.39, réservant soigneusement par l'article 3 le service de la Dette publique de gl,971,009. 83, pour être réglé par des moyens extraordinaires, ce qui ramène le chiffre global à g 9,500,000 gourdes ?

L'emprunt de»fr. 50,000,000 est consommé, et de plus en plus on s'écarte de la vérité 1 Dix millions de dollars, c'était pourtant suflisant, au moins pendant cette année, pour ramener l'équilibre dans le budget.

J'ai donné pour épigraphe à ce livre cette pensée d'un homme dont le rôle politique peut être discuté, mais dont le patriotisme était indiscutable : Retrouver les voies perdîtes de notre avmir !

Il semble qu'il n'y ait plus nm minute à perdre pour eutreprendre ce travail. "

Depuis le 27 décembre 1894, date de la retraite du cabinet auquel j'ai appartenu, l'élévation de la dette publique, en Haïti, a été prodigieuse : de 18 millions (1) elle est montée à bien près de 29 ou 30 millions de dollars.

(1) On prend ici les chiffres mêmes de la Banque d'Haïti. Elle donne pour 1894 le total de la Dette à $ 19,037,130.31 ; mais il faut retirer de ce chiffre et les g 700,000, bénéfice de la frappe métalli-

De la conversion de nos emprunts sur place en une dette extérieure de 50 millions de francs, presque pas un centime ne reste au crédit de l'État, les avances qui ont été consenties par la Banque Nationale d'Haïti ayant absorbé la quotité disponible et la couverture devenant bien étroite, pour les préteurs, par la baisse des obligations qui, de 500 francs, ont été jusqu'à 350 francs.

Cette conversion, qui a augmenté ainsi notre dette extérieure, a-t-elle supprimé les emprunts sur place ? Loin de là. Le char de la banqueroute, au lieu d'avoir un seul coursier , possède aujourd'hui un attelage complet : nous allons au triple galop.

Notre dette flottante, — dont l'un des derniers emprunts a été fait à 12 0/0 d'intérêt remboursable en or, au pair, avec un change de 60 0/0 sur le papiermonnaie, — atteint près de 4 millions de dollars. Une reste plus rien de disponible sur nos droits d'exportation ; tout est de nouveau rengagé. Ce qui fait que le but de la conversion — qui était de dégager notre

que, et les g 500,000, qui ne furent qu'une^ anticipation sur les recettes pour acquitter le mois de janvier 1895 à Favance, ce qui ramène la Dette pour 1894 à g 18,(X)0.000.

Pour 1895, la Banque d'Haïti donne un total de g 21,122,036.88. En retirant les g (5,000,(X)0 environ de la Dette flottante convertie, il reste g 15,000,000, auxquelles il faut ajouter les 50 millions de francs de la nouvelle Dette extérieure, plus les nombreux emprunts sur place contractés depuis le le'- janvier 1896. On arrivera certainement à un total dépassant 29 millions de dollars.

Si on ajoute à ce chiffre éminemment respectable les mois dus aux employés publics, les ordonnances impayées, les déficits budgétaires s'accumulant les uns sur les autres, on se demande si les craintes de ceux qui parlent du papier-monnaie et d'une nouvelle conversion forcée ne sont pas des plus fondées.

exportation et de supprimer les emprunts sur place

— est complètement manqué.

Nous avons aujourd'hui une dette intérieure presque égale à celle récemment convertie, avec, en plus, une dette extérieure nouvelle de 50 millions de francs.

Nos droits d'exportation sont de nouveau intégralement hypothéqués.

Les emprunts sur place — papier au pair contre or

— et qui sont très loin d'être versés intégralement en espèces, se capitalisent à des taux d'intérêt fantastique si on calcule le change du papier-monnaie aux époques de leurs émissioNp.

Enfin, les ordonnances sont impayées et les appointements publics très irrégulièrement servis. — D'où, de ce chef, une énorme et nouvelle augmentation de la dette flottante, — sans doute plusieurs nouveaux millions.

A quoi faut-il attribuer ce désarroi?

Il y a une cause morale qui, pour avoir été violée, n'a pas manqué de produire ses effets immédiats : avant de s'adresser au capital étranger, on n'a pas rompu avec les prodigalités et marqué la virile résolution de proscrire le gaspillage (l). Si on l'avait fait.

(1) Déparlem.rnt des Finances et du Coinmerce d'Haïti, page 13 : « Aussi, ma préoccupation fut, durant mon passage au ministère, (ressayer de; diminujfir le taux de Tintérêt sur place et d'arriver à nous ouvrir le. marché des capitaux en Europe. J'appelai par tous les moyens en mon pouvoir Tattention des capitalistes à l'étranger sur le crédit d'Haïti. C'est ainsi que les obligations de notre Dette extérieure, qui étaient à IGO francs quand j'arrivai aux affaires, avaient atteint le taux de 250 francs quand je les quittai et furent admises à la cote oflicielle de la Bourse de Paris. Notre crédit se capitalisait donc au taux de 6 0/0 à l'étranger et

91 peu que ce fût, on aiii*ait inspiré conflaiice et Femprunt de 50 millions de francs eût été couvert plusieurs fois. Cette conduite aurait convaincu les plus incrédules que nous étions sérient et que nous faisions une opération hontiête et moralisatrice de nos finances. Une marche diamétralement opposée fut malheureusement suivie. Dans les quelques mois qui précédèrent l'émission, sous l'excitation de certains appétits, les emprunts locaux se multiplièrent et se succédèrent rapidement. Jamais il n'y eu eut tant dans un si court espace. C'était le service accéléré et pressé dans

nous payions 15 et 18 0/0 sur place ! De nombreuses propositions d'emprunt furent faites, à cette occasion, au gouvernement, propositions permettant une conversion avantageuse de notre Dette îlottânte. Dans mes différents rapports aUx Chambres, j'appelai plusieurs fois leur attention sur ces efforts pour préparer les esprits à une évolution indispensable dans nos finances. Toutefois, je dois ajouter que, pour l'avenir du pays, ce qu'il faut préalablement à toute opération de ce genre, c'est la réduction des dépenses et leur lixation au chiffre l'ëel des recettes.

« J'ai lutté pour essayer d'arriver à ce résultat et je puis me rendre ce témoignage qu'aucune considération ne m'y a fait dévier. Quand je vins aux affaires, l'Etat n'avait aucune ressource disponible ni à l'importation, ni à l'exportation. Je dégageai 0.96 sur nos cafés et ne voulus sous aucun prétexte les rengager dans la suite. Le jour que le Corps législatif voulut me contraindre à les prendre pour équilibrer un })udget qu'il avait enflé en dehors de ma participation, je déclarai péremptoirement que je ne le ferais jamais et que les dépenses votées ainsi ne seraient ])as acquittées. Il faut chercher là, dans cette résolution inébranlable à ne pas engager nos dernières ressources pour satisfaire des créances qui ne me semblaient pas justifiées, la source de certaines aiïimosités que je me suis attirées. »

Les Chambres législatives d'Haïti y page 34 :

« A l'intérieur, j'avais pu augmenter le crédit de l'État dans des proportions inusitées. Avant moi, on emprtmtait du papier contre de Vot au pair et quand le change était à 25 et 30 0/0. J'obtins définitivement tine prime en faveur de l'oi* de 10 0/0, et un moment l'intérêt pour le Gouvernement descendit jusqu'à 1 0/0. Tous lés appels au crédit imblic furent noil seulement

sbii dévëlopperriétlt le plîls feomtjîèl. Qudl d'étbrtilâttï si le public, mis en déflàtice par tlotre pi^bpi'e fàiltë, Sur 100,000 dbligfltions offertes à peiilè eh sbilscHvit 18,000!

Lfil dëceptidn fiit doiic complète et elle atteignit ét*uéllemerit nôtre crédit extérieur, û bHUàtlt quelque tëtnps auparavant. Nbs maisons dé baiique, gl*atidëment eilgagées avec l'État et qui, par lé plàcettiëilt des titres à l'étranger, eépéraietit la disponibilité de leurs capitaux, prises au dépourvu, payérëilt Chet* leur aveuglement. La plupart sombrèrent et Une crifee sans précédent enveloppa le pays. Malgré la transmission

entendus, mais encore couverts plusieurs fois. Jamais où n'dcdepta dans aucun emprunt ni papier véreux ni ordonnance dépréciée. (Peut-ôfi en dire autant depuis deiiâ) anst) Tout était Vël'sê intégralement en espèces. La prime en faveur de l*or fut a des tîiux iilconnus auparavant et, même dans les derniers joiirs de la crise ministérielle, elle ne dépassa pas 20 0/0. Jusqu'en septembre 1894, l'escompte sur les effets publics fut insignifiant. On ne commença â en parler (^u'eri obtobrë et parce qiie le budget était tellement élevé qu'il était impossible d'acquitter les ordonnances saiis l'emprunt (jUe je refusais de faire.

« Enfin, malgré mes difficultés avec la Banque nationale d*Haïti et la résistance que je rencontrai chez elle-, j*avais pu obtenir dé sa part de sérieuses anléliorsitions danâ le Sferrii^fe public. La création de nouvelles succursales et l'augmentation du prêt statutaire à 600,000 piastres l'attestaient.

« A l'extérieur, le règlement définitif de l'emprunt de 1825, l'admission à la cote officielle de la Bourse de Paris des titres de l'empruiit Domingue, IfeUr hausse jusqu'à 250 francs, d'autres mesures encore firent le plus grand bien au crédit de la République et constituèrent les assises de l'évoiutioti radicale que je préparais dans les finances haïtiennes. Mais, selon moi, cette évolution ne pouvait avoir lieu avant la réforme non moins radicale de notre budget de dépenses. Autrement il arrivei*a fatrtlement des affectations dégagées, ce qui est arrivé, après moi, avec les 0.90 : elles seront consommées avatit même leur entière libération. Et c'est pourquoi, tout en les entretenant, je ne voulus pas donner immédiatement suite aux propositions d'emprunt à l'extérieur qui ndus furent faites. »

pacifique du pouvoir, le change sur notre papiermonnaie dépassa 70 0/0. Des incendies achevèrent le désastre. C'est aujourd'hui un champ de bataille où nous campons au milieu des ruines.

Mais, il faut y songer, jamais la coupe du malheur n'est vidée jusqu'à la lie. quoi qu'on prétende, et jamais on ne peut affirmer, en ce monde, qu'un deuil ne sera pas suivi d'un deuil plus grand. Nous devons donc appréhender des crises plus graves encore et tout faire pour les éviter.

Il est évident, par exemple, que tout le temps, en Haïti, que la paix publique est maintenue, on ne peut pas dire que tout soit perdu.

Il faut donc maintenir cette paix : c'est la première condition. Pour la garantir, il est indispensable que l'ordre et la prévoyance reviennent dans les finances publiques.

Quelque réforme que Ton tente, quelque mesure que l'on décrète, il faudra tenir, sans l'oublier jamais, aux engagements nouveaux que l'on a pris à l'étranger, car le jour où il y aurait le moindre retard dans le paiement d'un coupon, l'effondrement serait complet et irréparable. Plusieurs générations ne suffiraient pas pour effacer ce forfait à l'honneur national.

C'est précisément ce qui rend un emprunt à Textérieur extrêmement délicat pour des petits peuples qui, comme le nôtre, habitué aux 18 et 30 0/0 d'intérêt, sont parfois enclins à confondre toutes les opérations financières dans une suspicion presque légitime.

Pressés par les besoins quotidiens d'un service trop

chargé, par nos faiblesses et nos convoitises, nous contractons des dettes locales à des taux ruineux, avec des gages absolument disproportionnés. On peut, - à la rigueur, non pas nous excuser, mais invoquer en notre faveur les circonstances atténuantes, si plus tard nous demandons larevisionde ces contrats, soit par une rétrocession de gages, soit parl'abaissement de Tintérôt. Nous sommes ici en face d'un groupe déterminé de prêteurs, dont les membres nous sont connus : les banquiers ordinaires de l'État et qui ont largement et depuis longtemps profité de sa gêne. Leurs titres sont nominatifs et de chiffres généralement importants, bien qu'en très petit nombre. Dieu me garde de dire que nous nous trouvons en face d'usuriers ; il n'est pas moins certain qu'ici le prêteur a le plus grand intérêt à s'arranger avec son client et à lui faciliter l'accomplissement de ses engagements. Il le connaît, au surplus, mieux qu'il ne se connaît lui-môme et sait qu'il y a tout profit à ménager cette réelle poule aux œufs d'or. Ce sont petites affaires qui se traitent en famille et qui n'empêchent pas les opérations de reprendre dès le lendemain de l'arrangement.

Le cas diffère essentiellement quand il s'agit d'un emprunt public, anonyme, contracté sur une place étrangère.. . Que fait au petit rentier qui, sur la foi de notre probité, a apporté aux guichets du Crédit industriel, par exemple, ses économies contre lesquelles on lui a remis une obligation haïtienne, quand, le coupon n'étant pas payé, ou lui parle, pour lui faire prendre patience, de la richesse de notre sol, de l'avenir de notre

payS) dos sltimtions scandaleuses tMevêos au détriment de la fortune nationale, des engagements, provisoirement suspendus, mais linalement remboursés au quadruple, etc., etc. ? Il n"en a cure : le paiement à échéance ferait mieux son affaire. Il regarde son chiffon et jure qu'on ne l'y reprendra plus.

Voilà pourquoi^ OU ne saurait trop le répéter, un emprunt extérieur est particulièrement grave ert Htiïti. Cest ce qui condamne la conduite de tout gouvernement qui le tente sans une préparation suffisante de moralité et de réorganisation. C'est ce qui explique aussi le peu de faveur dont notre dernier emprunt a été l'objet.

Enfin, rien ne saurait absoudre notre administration d'avoir lancé cette Opération sans s'assurer au moins que la cote officielle k la Hourse de Paris lui serait accordée sans retard. Et Tatinée va finir et Teiriprunt n'est pas côté ! Viendra-t-on encore nous parler de notre crédit et de la confiance que nous inspirons ?

L'exemple de Domingue aurait dû pourtant nous profiter.

Dans ces sortes d'affaires il n'en est pas autrement que dans la vie privée et ce sont toujours les mômes règles qui gouvernent les peuples aussi bien que les individus. Un honnête banquier donnera son argent pour une entreprise sérieuse et qu'il estime lucrative sous Un bénéfice raisonnable.

Il le refusera au fils prodigue, quel que soit l'intérêt offert : il y a une catégorie spéciale pour ces affaires-là. Quand le prodigue aura fourni la preuve qu'il se range,

il sera en droit de frapper à la porte fermée naguère. C'était cette preuve que nous avions à faire avant de songer à l'emprunt de 1896*

Toutefois* et malgré tout, il faut maintenir la paix indispensable à toute réforme financière ultérieure, il faut garanti^ le paiement régulier des coupons de notre dette extérieure, il faut songer à l'amortissement de notre énorme dette flottante, il faut réparer enfin nos désastres commerciaux; Que faut-il donc pour obtenir ces résultats ? Faut-il persévérer dans la voie criminelle des emprunts et entasser Ossa sur Pélion, Pélion sur Ossa, comme on le fait avec tant d'inconscience depuis deux ans ? Non^ non, mille fois non. La fchute serait plus rude^ étant de plus haut.

Il faut une chose pas nouvelle^ bien banale en Vérité* et que j'aurai encore la naïveté de répéter, bien qu'elle ne m'ait, naguère, profité tii devant le Corps législatif haïtien, ni devant le public.

Il faut réformer notre budget de dépenses.

Dans cette fin de siècle, les peuples et les hommes répètent à Tenvi : Faisons des économies. Et ils n'en font pas. Nous aurions t#rt de suivre leur exemple, car ils seraient lee premiers à nous rappeler, à l'occasion, nos engagements. L'Egypte depuis longtemps et la Turquie en ce moment nous enseignent le sort réservé aUx nations prodigues et imprévoyantes.

Au point où nous en sommes, l'économie n'est plus seulement Une nécessité, elle est la condition organique de notre vie sociale. Supposons une mauvaise récolte, moins encore: une baisse momentanée du café

sur les marchés européens, et voilà la banqueroute avec toutes ses conséquences intérieures et extérieures. Car la question se dédouble désormais et si nous devons craindre le mécontentement des serviteurs de l'État non payés, il n'est pas prouvé que nous n'ayons à appréhender aussi celui de nos créanciers européens insatisfaits.

Or. pendant qu'il en est temps encore, après les prodigalités et les folies, tâchons de nous recueillir et de nous refaire, dans le travail et l'économie, un peu de sang nouveau.

Le désordre dans les finances, dans les douanes, les tripotages dans les affaires publiques, les scandales des Chambres, les contrats et concessions mis aux enchères et devenant une source de fortunes illicites, ne font pas seulement une plaie d'argent. Le mal serait grave; mais, s'il devait se borner aux conséquences immédiates et matérielles, il serait facilement réparable, une ou deux bonnes récoltes de café, un peu d'ordre rétabli, suffiraient à cette besogne. Malheureusement ce mal est autrement important : comme une pourriture, il se développe de lui-même et par l'effet de ses vertus corrosives. Il détruit l'harmonie, la tranquillité et le repos de la vie. Il crée le malaise, l'inquiétude dans toutes les classes. Il imprègne, il sature tout de ses émanations morbides. Plus de possibilité de songer à autre chose, de faire autrement. C'est une sorte de peste, de choléra qui atteint chacun à la ronde. Et la nation contaminée,

gangrenée, tinit dans une sorte de maladie morale «jui est à Tâme ce que la malpropreté physique est au corps.

Il n'est pas contestable que le partage dun million de dollars que la Révolution victorieuse de 1889 adjugea à ses chefs fut un de ces actes caractéristiques qui marquent le point de départ d'une ère fâcheuse dans l'histoire d'un peuple. Il n'y avait pas à s'y tromper : l'argent devenait ainsi, selon la nouvelle formule officielle, l'unique . récompense des services rendus à la Patrie. Et comme c'était à soi qu'on décernait des récompenses pour des services dont on était seul juge, il était bien improbable que cet exemple, pesant sur toute l'administration, ne lui enlevât l'autorité nécessaire pour exiger et pratiquer elle-même le respect des deniers publics. Chaque fonctionnaire pouvait, en définitive, estimer qu'il rendait des services, et chercher à côté de sa rétribution budgétaire une récompense qu'il fixait et prélevait selon ce qu'il avait vu s'accomplir sous ses yeux.

Ce danger n'échappa pas au Cabinet de l'époque, qui essaya de le conjurer par une augmentation des appointements publics, principalement de ceux qui relevaient des finances et de l'administration.

En tout autre temps, et sans ce précédent, cette mesure aurait pu produire des résultats appréciables. Le raisonnement qui consistait à mettre au-dessus du besoin les employés percepteurs des recettes pouvait paraître assez judicieux. Dans la circonstance, il

n'échappa pas aux intéressés qu'il n'était qu'une faible compensation dont ils se promettaient bien de parfaire la différence. D'autres classes de fonctionnaires auxquelles on ne songea pas furent mécontentes ; le Corps législatif lui-même, qui votait ces augmentations, trouva, sans doute, quelqnes-uns de ses membres pour penser, sans le dire, se réservant de le démontrer, qu^îl était injuste de le circonscrire dans ses douze cents gourdes constitutionnelles.

La mesure n'implanta donc pas la vertu dans notre monde administratif : elle donna peut^tre le branle aux appétits.

Elle eut un autre résultat, réel, tangible, et qui pèse déplorablement sur nos finances : elle porta du coup le service privilégié des appointements, solde, ration et locations à près de 400,000 piastres (1).

Tous nos droits d'exportation étant engagés dans nos emprunts, il ne reste, on le sait, que ceux à 1 importation pour payer mensuellement ces | 400.000. Or, si les six mois de la récolte produisent ce chiffre, d'autres sont loin d'y atteindre : juillet, août et septembre, par exemple, donnent à peine une movenne de 280,000 piastres.

On comprend sans peine que le déficit, en dehors du désordre et des prodigalités complémentaires, soit à l'état permanent dans nos finances, quand on

(1) Il a (Hé pris ici pour base le mois de décembre 1892 où les

l^fi'?'^V";^''v^„P°'''" '■■'' '""■''''=® privilé^né, s'élevèrent à 383,301 piastres 37 1/3 billets et 12,324.99 or américain.

^u-^f,"^^'*^"^'*"^"* ^«««'^e* e' Finances il sera donné un état aetaute de ce service par aiTondissement financier.

néglige Sfystémfttiquemept de se ménager quelquei^ ressources pour parer au rendement insuffisant de rimportatipn dans la niorte-saison .

Il est hian entendu que je ne cherche ici que les causes premières qui influèrent sur l'état de choses desquelles sortit l'élection du général Hyppolite à la présidence de la République. De ce chef, je répète ce que j'ai dit déjà : durant le temps que je restai au ministère, je lé trouvai absolument correct. Aucun minii^tre, je crois, ne peut, s£^ns mentir à la vérité, insinuer le contraire.

Il est de mode, depuis quelque temps? d'essayer de rejeter sur son influence personnelle, suf sa volonté propre, certains actes qui ont pu s'accomplir sous son administration. J'ai des raisons pour agir tout autrement, et ces raisons je n'hésite pas h croire qu'elles sont convaincantes.

Jouissant d'une sorte de liste civile très^ large pour le président d'un petit Etat comme Haïti, mais n'hésitant jamais à la consacrer en grande partie à la défense de son Gouvernement et de la paix, le général Hyppolite n'avait pas besoin, ses goûts eussent-ils été plus dispendieux qu'ils ne l'étaient, en réalité, de chercher un profit quelconque en dehors de sa charge. Du reste, son caractère fier, presque hautain, ne le lui permettait pas : il pouvait avoir des collaborateurs ; il n'avait et ne pouvait avoir des complices.

De la disposition naturelle de son esprit découlait un défaut que, en ma qualité de ministre des finances, j'eus assez souvent l'occasion de combattre': il ne

comptait pas quand il s'agissait du maintien de la sécurité.

On exploitait peut-être cette passion poussée chez lui à Textrème et les raisonnements ne suttisaient pas parfois à le convaincre, d'autant plus qu'il ne se gênait pas pour déclarer qu'il préférait pécher par surcroît de prudence que d'être pris au dépourvu. Ce fut ainsi que, pour arriver à réduire les frais de nôtre police de surveillance à New-York, bien inutile à ce moment et de tous temps exagérés, j'eus quelques efforts à faire.

L'achat de la Sentiîielle (1 ) qui, à l'époque, fit tant de bruit, naquit de cette idée du maintien de la |)aix par tous les movens.

Le Président reçut un jour l'avis qu'un bateau destiné, disait-on, aux exilés de Kingston, se tenait caché dans un des ilôts des Iles Turques : s'il voulait donner 25,000 dollars, ledit bateau lui serait livré. Le Conseil fut convoqué pour statuer sur la proposition. Je déclarai nettement m'opposer à cette acquisition parce que d'abord j'avais la conviction que c'était une spéculation qui, si elle était acceptée une première fois, se renouvellerait inlailliblement et pourrait, après deux essais fructueux, donner aux adversaires du Gouvernement les fonds qui leur manquaient actuellement pour tenter une expédition réelle cette

(1) La Sentinelle ou la Mouche — je ne sais plus au juste le nom dont il fut haptisr'; — était un yacht de petite dimension, presque un canot, qu'on nous fit acheter sous l'ingénieux prétexte qu'on allait le vendre aux exilés pour un prochain débarquement sur nos côtes.

fois ; ensuite, qu'il ne me semblait pas de la dignité du Gouvernement d'entrer dans une voie semblable. Il n'avait pas à craindre, en définitive, une attaque de ses ennemis. Finalement je demandai un délai de vingt-quatre heures, me faisant fort d'établir le bien fondé de mon opinion. Je ne fus pas écouté. J'exigeai, toutefois, qu'il fût consigné dans le procès-verbal du Conseil et mon opinion et les motifs sur lesquels je m'appuyais : ce qui fut fait. *

Trois ou quatre mois après, un matin, le Président me fit appeler. « Voyez, me dit-il en me tendant quelques papiers, on m'offre de me livrer moyennant 30,000 dollars un nouveau yacht destiné aux exilés. » — « Ah ! cette fois, c'est 30,000 dollars : il y a progression. De ce train et à ce prix, avant longtemps, vous aurez tous les canots de plaisance avariés des îles environnantes. Et que comptez-vous répondre, Excellence? » — « Je me suis rappelé ce que vous aviez déclaré au Conseil. Prenez ces papiers et faites comme vous disiez. » — Je n'ai pas besoin d'ajouter que, le lendemain, le Président avait la certitude que ce n'était qu'un coup monté et pouvait, au moins, se répéter avec satisfaction non bis in idem.

J'ai raconté cette histoire pour démontrer que le général Hyppolite n'était pas, comme on s'est plu à le dire, insensible à un bon conseil. 11 fallait le lui donner.

Mais l'affaire qui a fait le plus de tapage et que les intéressés, après avoir murmuré tout bas que c'était lui qui la voulait, n'hésitent plus aujourd'hui à

déclarer hardiment que ce fut son œuvre personnelle, a été le rachat du télégraphe terrestre. J'ai la certitude qu'ici encore le général Hyppolite fut tronjpé par ceux qui avaient mission de l'éclairer et qu'il crut, m laissant faire, que l'État contractail une opération avantageuse sous tous les rapports. On sait que l'établisse^ ment des lignes télégraphiques terrestres dans le pay» fut, dès l'origine, hautement patronné par lui, Il y voyait et avec raison un moyen pour prévenir ou réprimer les entreprises révolutionnaires. C'est assurément sur ce sentiment, en le dénaturant, qu'on s'est appuyé pour enlever l'affaire après la démission du Cabinet le 27 décembre 1894,

Le 7 septembre de cette annéosrlà,lè public apprit que le Corps Législatif, qui depuis quelque temps majorait de 50 0/0 indistinctement tous les contrats qui lui étaient soumis -—probablement parce qu'il ne voulait pas que les entrepreneurs y missent de leur poche — le public apprit que le Corps Législatif, de sa seule et ,'

unique initiative, venait de voter le rachat de la ligne télégraphique terrestre. On dressa l'oreille et on se demanda ce qu'il pouvait y avoir là-dessous, On réponsdit mystérieusement que la République venait d'échapper au plus grand danger qu'elle eût couru jusqu'à cg jour. Et, pour preuve, on montra un fdet d'un journal de Port-au-Prince qui s'exprimait ainsi ;

c( On nous écrit de Neto-York qu'un paissant comité deçapùtalistes américains a offert à la Société française des Télégra-phes de racheter la ligne terrestre d'Haïti. Les négociations se poursuivent activement , » Geui^ qui inventèrent ce puissant

'-''-'■' "^rf iMii

- J9 comité s'éteiûjit, ^n^ dpijte, inspiré du coup 4e h

Sentinelle.

Quelques jours auparavant, j'avais vivement entretenu le Président des majopfttipns qui fte pratiquaient dans les Charpbres sur las contrats déposés par le Gouvernement et je lui avais montré Topiniop publique inquiète et alarmée.

J'avais appelé son attention sur un journal qui signalait avec véhémence ces augmentations scandaleuses auxquelles personne ne s'opposait. C'était un dimanche, en présence de deux de mes coUègues î Tun

est mort, mais l'autre est bieu vivant. ï^^ Président

m'avait promis que le lendemain il entretiendrait l^ Conseil de la nécessité d'une attitude vigoureuse à prendre vis-à-vis des Chambres. — Iln'enfit malheusemept

rien^arrêté, peut-être, par cette répugnanpe,cette hésitation qui se manifestaient chez lui chaque fois qu'il

s'agissait du Corps Législatif. Cette fois, quand je lui expliquai ce que le rachat du télégraphe terrestre, dans les conditions où on prétendait le pratiquer, présentaitdedésavantageuxpour l'État, iladbéraimmédiatement dans mon sens et fut sans hésiter de mon côté pour repousser la proposition les cinq on ^ix fois qu'elle se présenta dpvant nous.

Pouvait-il en être autrement ?

Pès les premiers jours, le Conseil vota la proposi^ tion suivante ;

« Avant de statuer sur le rachat des lignes terrestres, décrite par l^s Chambrer, jl devra être spumis

au Conseil un rapport signé d'une commission d'ingénieurs compétents établissant ;

« 1® L'état actuel des lignes ?

« 2*^ Cet état garantit-il le bon fonctionnement des lignes et leur exploitation régulière dans l'avenir ?

« 3° Quel est le matériel existant, constaté par inventaire ?

« ¥ Quel est le rendement net de l'exploitation annuellement ?

« 5^ Quelle est la valeur dépensée pour la construction du réseau ?

6° Enfin, ce rapport, avant toute négociation, devra être porté à la connaissance du public par la voie du journal offlfciel de la République. »

Le vote de cette proposition, en sauvegardant les intérêts de l'État et en mettant une barrière infranchissable à tout rachat à son détriment, donnait aussi satisfaction à ceux qui objectaient que le Pouvoir Exécutif n'avait pas qualité de négliger une résolution votée par le Corps Législatif, résolution inspirée — on n'avait pas, disait-on, à rechercher le contraire — par une patriotique prudence . Car, si les Chambres avaient décrété le rachat des lignes terrestres, elles n'avaient pas décrété qu'on dût les racheter à n'importe quel prix.

Or, en prenant même le prix forfaitaire du contrat (et on sait les discussions que ce prix trop élevé

occasionna à l'époque), la valeur du réseau ne pouvait s'établir que comme suit :

802 kilomètres 477 à 1,600 francs le kilomètre , 1 ,284.363 20

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