de 2% 3« et ¥ fils à 1 ,000 fr
Valeur totale en francs ..• 1.615,311 20
D'un autre côté, il était notoire que la Compagnie
ne faisait pas ses frais : le mois de mars 1894. lui avait donné plus de 1,400 dollars or de déficit. Elle
l'avait établi elle-même pour se faire délivrer l'intégralité de la garantie annuelle d'intérêt consentie par l'État sur ce prix forfaitaire et s'élevant à 15,715 dollars or.
Malgré le vote de cette proposition, l'affaire revenant encore au Conseil, le général Hyppolite fut d'accord avec moi pour la faire repousser par des raisons basées tant sur l'état de nos finances qui ne permettaient pas une telle acquisition, même au prix forfaitaire du contrat, que par l'intérêt vrai de l'État et du public qui était que la ligne fût gérée par une administration indépendante et responsable. Lçs choses restèrent ainsi jusqu'à notre démission.
Je pense donc que c'est une imposture que d'essayer de présenter comme un acte personnel du général Hyppolite le rachat des lignes télégraphiques. Il a pu, à un moment, le souhaiter comme devant donner à son idée plus de force à son Gouvernement : il n'a pas résisté aux objtîctions qui lui furent faites. Il s'y
est plutôt rendu, et si plus tard la chose s'est accomplie, l'initiative, on peut l'aftirmer, n'a pas été prise par lui* Car, à qui ferait-oti croire, connaissant nos habitudjol) de Gouyernement» qu'il n'eût pus été plus aisé au i^ôlléral Ilyppolite d'obtenir cette concession d'ifn Mbinet chancelant et qui n'hésiterait pas à ceitè condescendance que d'un ministère nouveau et plein de vitalité ? Le rachat ayant été voté par les Chambres le 7 septembre et le Cabitiet uayanl donné sa démission que le 27 décembre, il avait largement le temps de fah*e adopter la mesure, sMl s'y était résolu. Mais non, il se rangea plutôt du côté des objectîoiis pour la faire repousser.
Ceux qui restent responsables du rachat et de ses conséquences plus que certaines sont le Corps Législatif et le Cabinet du 27 décembre 1894 qui l'exécuta (1).
l)u reste, cette responsabilité, le Cabinet actuel ne l'a pas repoussée, car écoutons-le dans l'exposé général de la situation de 1893 (chapitre des Travaux publics) monter au Capitole pour rendre grâces aux dieux de cette bienheureuse acquisition :
Le Gouvernement est heureux de proclamer et de louer hautement ici l'esprit de sage prévoyance qui avait guid*^ le
(1) Le Cabinet du î27 décembre 1894 he s'est pas gôiié pour critique^ les actes du ministère qil'il avait remplacé. Pourtant, un observateur impartial ne peut s'empêcher de remarquer qu'il est pèU de ces actes — en dehors des siens propres »-»• qu'il ii'alt repris à son compte pour les amplifier. L'histoire de la Crète-à- Pièrif^ot, par exemple, est typique. Le bateau coûtait, rendu daiis la rade de Poi*t-au-PrincPj 390,000 dollars or* Après nous, il revient plus de 500,000 dollars or et il est diminué de longueur.
Corps législatif dans sa résolution du 9 septembre dernier. 11 ne j»'ftttardera paei à vous retracer ici les malheureuse» circonstances qui avaient imposé au pays, à la ' suite des douloureux événements de 1888, la convention .du réseau terrestre dont nousJ venons de nous débarrasser. Vous les avez tous présentes à la mémoire» qu'il lui suffise de vous rappeler, Messieurs > que le rachat s'imposait a un triple point de vue : économique, politique et administratif.
Au point de vue économique, entre autres charges oné* reuses dont TÉtat s'affranchit par l'opération, le département se borne à citer les suivantes : discontinuation de paiement d'une garantie d'intérêt pendant une durée de quarante années à servir sur un capital de , soit une
valeur de 748,600 dollars (en calculant cette garantie cVintérét intégralement pendant quarante ans^ on avoue un peu ingénument qu'on ne com2)te sur aucun rendement de la ligne) ; le paiement des frais de télégrammes officiels d'après la moyenne établie, d'une valeur annuelle de 12,000 piastres, soit cour les quarante années et, . dans un autre ordre d'idées, l*Etat exerce un contrôle immédiat sur les douanes, les ports et le mouvement commercial en général.
Au point de vue politique, le Gouvernement étant le propriétaire de ce puissant élément de civilisation, peut exercer sans encombre et à peu de frais une police de chaque joui% de chaque heure sur tous les points du pays.
Au point de vue administratif le réseau administré, comme nous sommes fondés à l'espérer par les résultats déjà obtenus, avec honnêteté et compétence, deviendra sous peu une nouvelle source de revenus au pays»
Nous passerons sous silence, entre autres dangers résultant des engagements que nous avions pris envers la Société des Télégraphes dans le contrat du 9 octobre, celui consistant en paiement de gros dommages-intérêts qui pourraient résulter de dégâts occasionnés au réseau en cas de trouble et d'interruption de service.
Il ne vous reste plus, Messieurs, pour parachever l'œuvre, -qu'à sanctionner le projet de loi portant organisation de ce nouveau service public. J'aurai l'honneur de le soumettre sous peu à vos délibérations.
Malheureusement, quelques ombres sont venues déjà obscurcir ce tableau, si brillamment illuminé par les 5 millions.
Au point de vue économique, il a fallu dès Tannée dernière prévoir 147,000 piastres or pour le service télégraphique terrestre, et cette année, dans le budget adopté par l'Exécutif, faire entrer au département des Travaux publics 48,000 piastres or qui, assurément, seront insuffisantes. Chaque mois, la Banque nationale d'Haïti compte plus de 10,000 piastres pour les appointements du personnel , e te . , e te . Il est vrai q ue ce compte doit se balancer par les recettes du télégraphe. Il serait curieux de savoir si ces recottes dépassent sensiblement zéro.
Sous le rapport administratif, le Moniteur nous édifie amplement : les circulaires présidentielles, ministérielles et directoriales pleuvent, toutes tonnant sur la négligence du personnel. Ces plaintes, à n'en pas douter, sont plus que fondées. Toutefois, il ne faut pas oublier que les conditions défectueuses dans lesquelles se trouvent certaines parties des lignes doivent être pour quelque chose dans l'irrégularité du service. Le contraire, au surplus, serait pour nous surprendre. Nous avons vu l'État administrant le service des eaux de Port-au-Prince et nous savons ce qui en arriva. Pouvions-nous espérer un meilleur résultat avec un service autrement délicat, plus compliqué et exigeant une vraie science de détails et d'application ? Nous
aurions témoigné là une bien grande naïveté : il vaut mieux croire que nous savions où nous allions.
Quant au point de vue politique, je n'hésite pas à penser que si le rachat du télégraphe avait eu lieu seulement une année plus tôt, bien loin de contribuer à maintenir la paix publique au lendemain de la mort du général Hyppolite, il eût pu gravement la compromettre. Un commandant d'arrondissement, un général de commune n'auront pas le moindre scrupule à mettre la main sur le télégraphe administré par l'État pour le faire servir au profit de leurs idées ou de leur ambition : ils hésiteraient devant une administration privée et, en tout cas, cette administration aurait toujours le temps d'en aviser la direction centrale et le gouvernement serait prévenu, par contre. Rien n'empêche aujourd'hui que durant que le télégraphe, complice de la rébellion, fonctionne pour transmettre les avis les plus rassurants à Port-au- Prince, une localité quelconque né soit depuis plusieurs jours en pleine insurrection. Sans oublier qu'il faut compter non pas seulement avec les négligences, mais aussi avec les passions politiques auxquelles les employés du télégraphe de l'État sont soumis comme nous tous. Nous n'avons jamais pu former aucun corps où cette passion pût être bannie. Pourquoi les employés du télégraphe terrestre en seraient-ils exempts? Ce sera, en tout cas, une bien rude responsabilté pour le chef de ce service, en temps d'effervescence politique, de cautionner la fidélité de son personnel.
Quand le 11 août 1894 le Président de la République fut si gravement malade que ses médecins, désespérant de son salut, déclarèrent au Conseil des
Secrétaire» d'État que sa vie n'était qu'une question d'heures, parmi les mesures qui furent prises pour parer à la situation nous ne négligeâmes pas, on peut le croire, celles relatives au télégraphe terrestre. Le directeur de ce service fut mandé et il est certain que pas un télégramme suspect, de nature à porter atteinte à l'ordre public, ne put être transmis. La Compagnie sentait trop sa responsabilité vis-à-vis de l'État et les dangers qu'elle encourait de ce chef pour ne pas y veiller avec une scrupuleuse vigilance. Elle sentait qu'elle était dans notre main et que la répression, si elle devait se manifester, n*aurait pas à s'égarer dans les détails d'une enquête ou d'une garantie plus ou moins anonyme. î)n reste, quelques mesures secondaires, toujours faciles à prendre par le département de l'Intérieur, nous donnaient, en plus, toute sécurité.
C'est donc une plaisanterie qui ne vaut, certes, pas le million de dollars que nous avons déboursé pour le rachat de Id ligne, que celle qui avance que c'est grâce audit rachat que la paix publiqne a été maintenue à la mort du général Hyppollte. L'Histoire ne ratifiera pas cette justification intéresst^e. Elle se contentera de penser que rétablissement des lignes terrestres en Haïti a contribué à ce maintien. Quant au rachat j il n'y fut pour rien.
On peut regretter que le nouveau Président, dont Tesprit généreux et entièrement dégagé de toute animosité est hautement reconnu par tous, ait conservé à ses côtés le cabinet du î^ décembre 1894 : les quelques changements de surface opérés n'en ayant
guère tïiôdîfié PespHt. Il a permife aitisî à quelques individus de chercher à accréditer l'opîtiion que son Gouvernement n'était que la continuation de l'ancien. Tout en restant Adèle à des sentiments d'amitié et de reconnaissance qu'il ne lui était pas défendu d*avoîr, 11 aurait dû, 11 semble, démontrer qu'il entendait posséder une politique et une clientèle personnelles. En dehors de cette portée générale et â ne considérer que le point de vue plus étroit des mouvements adminlstratlfs, Tespérance n'eût pas semblé fermée à tous ceuic qui vivaient d^une longue attente... La politique se libère, ordinairement, des obligations de la vie privée et c^est être sage et avisé que dé s*ert affiran* chir dans l'Intérêt général.
Si cette conduite logique avait été suivie, bien des difficultés eussent été épargnées ou écartées. Je ne parle pas de la situation financière qui eût été sensiblement améliorée : un Ministre nouveau eût pris les mesures que la nécessltécommandaît et au premier rang dT3squelles il allait de^soi de ne pas liquider la succession de l'ancienne administration au détriment de Texistence de la nouvelle. Mais notre parlementarisme même qui, tel que nous le pratiquons, mène le pays à la ruine, se serait relevé. Les nouvelles Chambres venaient, avec un courage calme et froid, d'accomplir un acte de souveraineté qui pouvait leur présager une honorable carrière. Et 11 y avait quelque chance pour que leur parlementarisme ne fût plus la maladie dont lions mourrons, mais véritablement un principe de réorganisation et de vie.
Ënfin, il n'eût pas été impossible à un cabinet nouveau de procéder, pour le plus grand bien de nos finances^ à une revision équitable de plusieurs de nos contrats. Ne serait-ce que pour faire contraste avec celui qu'il remplaçait, il aurait essayé de pratiquer un peu l'économie et parlerait moins, chaque fois qu'il s'agit d'augmenter nos charges, de notre prestige et de notre dignité nationale. C'est, sans doute, à cette façon de les comprendre que le pays doit l'étrange inscription au budget de cet exercice d'une somme de 35,000 dollars or (durant quarante ans, dit-on) pour l'atterrissage d'un nouveau câble au Cap, à deux pas du Môle où nous l'avions déjà! Vous verrez que c'est encore une victoire que nous avons remportée... cette fois sur la Dominicanîe qui ambitionnait cet atterrissage tout comme les Américains convoitaient, naguère, notre réseau terrestre !
Notre imagination ne connaît plus de bornes : il n'y a coin qu'elle n'explore et son ingéniosité défie toute concurrence. Quand l'incendie dévore notre capitale, les consolations banales' en usage jusqu'à ce jour, souscriptions publiques et secours aux victimes, ne suffisent plus : le feu incendie aussi notre cerveau et le voilà qui enfante maintenant le monopole de la kérosine au profit de simples particuliers ! Consultez, à ce sujet, nos derniers Moniteurs.
On peut penser justement, en étant un bon citoyen et un ami de la paix, dont le Chef de l'État est la légitime personnification, qu'il est logiquement temps de mettre une borne à ces excès et rappeler aux
intéressés que les marées même après leur flux ont aussi leur reflux. Un château, quand les matériaux n'en sont pas bien solides, ne peut supporter indéfiniment étages sur étages : la dernière opération de 50,000,000 de francs a constitué notre maximum de surélévation. Il faut maintenant raffermir et consolider.
Tout ce qu'on tentera, en dehors de ce travail, ne contribuera qu'à démontrer la fragilité de l'édifice. Si donc pendant que l'emprunt extérieur se classe si péniblement à Paris, on y promène la signature de TÉtat pour un nouvel appel de fonds avec des commissions de plus de 20 0/0, il n'est pas étonnant qu'une reculade dans nos titres s'en suive. « Pourquoi, se demandera-t-on-, acheter des obligations qui rapportent 7 1/2 0/0 quand le Gouvernement fait chercher de l'argent à des conditions bien plus avantageuses? Pourquoi même lui en prêter à n'importe quel taux, car est-on bien sûr que dans sa gêne il puisse rembourser? »
La médisance n'a pas épargné une dernière calomnie à notre administration : elle a prétendu qu'il a été question, ces temps derniers, d'emprunter quelques millions de dollars aux États-Unis. Cette absurdité ne mérite pas, je pense, une réfutation sérieuse. Dans notre politique, il est un Credo auquel tous nos hommes d'État ont été, jusqu'à ce jour, fidèles : c'est de ne pas s'engager avec nos puissants voisins. Il est donc peu probable que le Cabinet du 27 décembre 1894, qui a racheté la ligne télégraphique terrestre pour
l'enipêeher de tomber aux mains des Américains, ait pu concevoir un tel projet. Après avoir sauvé, préventivement, un réseau qui n'était pas en danger, il n'aurait pas abandonné la trame même de notre existence.
La gravité de notre situation économique ne peut donc échapper à persofiAe»
Cotte situation, en se prolongeant, peut mettre en danger la paix publique.
Il est donc plus que tenips de l'enmyer,
Aucun effort, aucune conception ne donnera un résultat pratique et durable, si on ne commence cet enrayement par la base même, qui est la réforme de notre budget des dépenses.
Régler le service de notre dette flottante actuelle, diminuer ses intérêts, consolider la masse des effets publics qui encombrent notre marché, qu'est cela si chaque année de nouveaux déficits, s'ajoutant aux déficits anciens, exigent les mêmes mesures, les mêmes sacrifices et aussi les mêmes mécontentements?
C'est recommencer, à chaque ei^ercice budgétan\% réterncl apologue du tonneau des Danaïdes.
Il serait plus logiqufe et moins préjudiciable au pays de ne rien faire, de ne rien entreprendre.
Ce serait moins injuste aussi pour les intérêts privés.
Quand nos créanciers intérieurs se résolvent à abandonner une partie des gages et des intérêts qu'ils détiennent, c'est un peu en vue du bien général qui
- aidait en découler pour tous. C'ast beaucoup aussi pour • la restauration du crédit public dont iU bénéficieront eux-mêmes ^t qui les compensera en partie de la perte subie. Ils m sont donc pas fiers quand, ces sacrifices consommés, ils voient recommencer les emprunts locaux aux mômes taux onéreu?f — s'ils ne sont pas plus élevés — dont ils viennent à peine de consentir la réduction, et ils éprouvent une vraie déception quaud ils constatent que leur nouveau titre, par l'aggravation du système qu'ils croyaient aboli, perd chaque jour de sa valeur, Leur sacHflee n'ayant pa§i profité h l'intérêt général, le réel caractère de Topé^ ration reste, pour eux, dans toute sa vérité : celui d'une conversion forcée et obligatoire.
Il faut donc, comme base de toute réforme, donner un fond à notre tonneau percé. Le seul qui soit ration^ nel est l'équilibre entre nos recettes et nos dépenses,
Cette situation économique préoccupant à juste titre, on va jusqu'à envisager, depuis quelque temps, comme moyen extrême d'en sortir, la nécessité pour la Nation acculée de faire un emprunt sur elle-même. C'est là, si ces idées devaient se propager, où le danger deviendrait terribleetoù chaque Haïtiendevra bien envisager loscon-' séquences d'un tel acte. Quand on a voté l'emprunt de 50,000,000, on était placé entre deux dilemmes i le papier-monnaie ou l'appel au capital étranger. On choisit de deux maux le moindre : l'appel au capital étranger. Dix mois sont à peine écoulés et voilà que ce mal, pour la préservation duquel on avait fait le sacrifice de nos légitimes préjugés contre un emprunt
extérieur, se dresse de nouveau plus menaçant que i jamais. N'est-ce pas que, s'il est devenu possible, dis-
î cutable, c'est qu'on a fait tout ce qu'il fallait pour que
cela soit et rien de ce qui était indispensable pour j. éviter cette pire catastrophe ?
f» Or, qu'on y réfléchisse, une émission qui ne serait
I pas appuyée sur un système, sur un plan de gouverne-
! ment ayant pour base la réforme de notre budget des
t . dépenses, serait un crime envers notre nationalité. Ce
! serait le dernier coup porté à la fortune et au crédit
publics. Ce serait l'anéantissement et la ruine irré- ' médiable de toutes les familles. Il est aisé de se figurer
ce qui bien vite deviendrait la règle dans nos mœurs 1 politiques : la première émission en amènerait une
-, seconde et ainsi de suite. Et chaque année les Cham-
bres voteraient quelques millions de papier-monnaie pour équilibrer le budget. Ce ne serait pas plus difficile que cela et personne ne se ferait prier. On voit où nous ne tarderions pas à aboutir avec de telles pratiques.
De penser que Ton puisse discuter seulement l'éventualité d'une émission pour nous tirer d'embarras, quelques mois après avoir augmenté notre dette publique de 10 millions de dollars, est déjà une énormité à laquelle on avait quelque droit de ne pas s'attendre. Que serait-ce donc si on y songeait sans une . volonté arrêtée de proscrire les gaspillages et de vivre des revenus réels du pays ?
Au surplus, quelque mesure qu'on rêve, quelque conception qu'on enfante — les meilleures comme
les pires — rien n'aboutira, rien ne donnera un résultat vrai, on ne saurait se lasser de le répéter, en dehors d'une réforme budgétaire devenue inéluctable. C^est là et pas ailleurs que se trouve le nœud de la situation.
Haïti attend le patriote qui saura le trancher.
i«' octobre 1896.
Ce livre était sous presse quand le numéro du 17 septembre de V Impartial m'est tombé sous les yeux. J'y lis :
« Ce qui parle en faceur de M. Marcelin, c'est qu'il protestait toujours demnt les Chambres contre Vaugnientation des dépenses; ce qui V accable, c'est qu'il ne sut pas se retirer dès qu'il avait vu qu'il lui était impossible de mettre sa responsa" bilité à couvert. »
Et le journal ajoute que devant le vote de la Chambre ,en septembre 1893, j'aurais dû nï'effacer.
Je réponds que, en toute conscience, je n'ai pas
tl
pensé que je devais me retirer. Je laisse de côté les origines de la Chambre pour ne m'attacher qu'à l'exercice qu'elle faisait de son mandat. Si par une conduite patriotique et prudente elle avait témoigné que l'intérêt général était le mobile de ses actes, je n'aurais pas manqué, en cette occasion, de m'inspirer des exemples du parlementarisme moderne qu'on veut bien me citer, même devant un vote quelque peu ambigu. Mais le cas était tout autre. Je luttais contre les Chambres pour les empêcher précisément d'augmenter le budget et un groupe, gêné de mes intempestives protestations, cherchait k former une majorité contre moi. Le devoir était-il de faire le jeu de mes adversaires et me retirer devant un vote comme jamais Assemblée sérieuse n'en donna? Car qu'était-ce que ^ ce texte enfantin par lequel on déclarait que la Cham-
j bre était satisfaite quant à présent de ma gestion ? Un
' piège tendu à l'amour-propre, à rirrétlcxion du pre-
^ mîer moment et dans lequel on espérait que je tombe-
rais. En réalité, appelée à statuer sur un fait spécial de mon administration, la Chambre n'avait pas, en se déclarant satisfaite, à faire des réserves pour Tavenir* Qu'on n'oublie pas, au surplus, que ce n'étaient pas seulement les Chambres qui entendaient des reproches sur leurs gaspillages ! Le Président de la République et le Conseil des Secrétaires d'État étaient journellement assaillis par des rapports où je répétais, dans un langage aussi cru que devant le Corps législatif, les mêmes vérités.
On n'a qu'à lire, à ce sujet, l'ouvrage que j'ai publié
sous ce titre : Le Département des Finances et du Commerce d'Haiiti.
l\ ne m'était pas non plus démontré que je ne finirais pas par convaincre le Président que l'intérêt du pays devait l'obliger à intervenir près des Chambres. J'ai {
soutenu cette lutte, sans relâche, pendant toute la durée de mon ministère. Et cela non pas dans l'ombre, j
mais franchement, carrément. De là certaines inimitiés q^ui n'ont pas encore désarmé.
Dans cette période de sept années, je voudrais bien connaître le ministre qui a tenté d'enrayer le mouvement ascensionnel des dépenses au Corps législatif et dans le Gouvernement même, en dehors des efforts que j'ai essayés ?
Enfin, pour rester au ministère, je n'avais qu'à promettre Fexécution du budget de 1894. Je m'y refusai résolument. Ni emprunt de % 1,500,000, ni paiement de I 295,000, votées aux Chambres, ni rachat du télégraphe terrestre pour un million de dollars, ni créances inscrites au budget en dépit des lois existantes, je ne voulus rien entendre.
Le Président de la République me fit, à ce' moment, l'honneur de me consulter sur les choix à faire pour remplacer le cabinet qui allait démissionner. Je lui désignai quelques concitoyens qui, dans mon opinion, pouvaient entreprendre l'évolution économique que réclamait impérieusement l'intérêt du pays. Malheureusement, ils ne furent pas appelés. Ce qui est arrivé après ma sortie du ministère démontre de toute évidence où l'on marchait. En me retirant
dès septembre 1893, le débordement qui a emporté une bonne partie des forces vives du pays, — je ne pense pas que ce fût-là le souhait de V Impartial — aurait eu lieu plus tôt.
Je l'ai retardé le plus que j'ai pu après avoir mis tout en œuvre pour le conjurer.
En tout cas, je n'ai pas voulu m'y associer.
Eii dépit des circonstances difficiles dans lesquelles je me suis trouvé, malgré les mille écueils au milieu desquels j'étais forcé de louvoyer, entre des Chambres opposantes pour le mauvais motif et un Pouvoir exécutif hésitant à adopter un parti décisif, à ma sortie du ministère, les appointements publics non seulement n'avaient jamais été en souffrance, mais étaient payés d'avance pour le mois de janvier 1895 ; le taux du papier-monnaie, après être descendu à 8*0/0, ne dépassait pas 20 ; le crédit de l'État à l'intérieur et à l'extérieur était en plein développement ; les mesures d'administration que j'avais inexorablement maintenues sur l'exportation du café assuraient pour l'année en cours une de nos plus belles recettes : au retrait de ces mesures, on doit le piteux résultat de l'exportation de 1895-1896. Enfin, de l'aveu même de l'exposé des finances de 1895, il y avait en caisse, au crédit de l'État, une balance assez importante, au 30 décembre 1894, sur un service complètement acquitté jusqu'au 10 février 1895.
A ces ressources, il faut ajouter les $ 300,000 du prêt statutaire augmenté, les |700,000 environ, bénéfice de la frappe métallique, que le gouvernement a
été bien aise de trouver à emprunter de la Banque
dans la suite, sans compter les 0.96 de droits sur les cafés disponibles, qui ont été, après moi, le pivot de nombreuses opérations financières.
On conviendra que si la barque était en péril, je luttais pour éviter le naufrage et ne contribuais pas de mes mains à élargir les trous par où l'eau aveugle devait se précipiter.
JjLxjlX ± X
ET
Je pense bien que cet ouvrage ne peut avoir qu'un intérêt rétrospectif : les différentes questions qui y sont traitées ayant été, après ma sortie du ministère, réglées dans le sens indiqué par la Banque ellemême. Toutefois, certains esprits que la controverse et l'interprétation, dans une donnée plus large de la pensée et de la lettre du contrat de cette institution, intéressent pourront peut-être y trouver quelque agrément.
C'est donc pour eux qu'il est plus spécialement écrit.
Avant l'ouverture de la session de 1893, au moment
de mes premières difficultés avec la Banque, le Président de la République me demanda un énoncé des améliorations ou modifications qui pouvaient être considérées, dans le moment, comme l'expression de mes desiderata vis-à-vis de cet établissement. Je lui remis la note suivante :
MODIFICATIONS A PORTER AU DÉCRET DU 10 iSEPTEMBRE 1880
A modifier le 2*^ paragraphe de l'article 2 ainsi conçu :
(( Ce remboursement devra avoir lieu en francs et « au pair. »
de la façon suivante :
« Ce remboursement devra avoir lieu en la monnaie « désignée parles créances de la Banque sur l'État. »
La dernière phrase du ^^ paragraphe du même article :
« Après expiration des délais légaux, la valeur des « billets qui n'auraient pas été présentés au rembour- « sèment appartiendra à la Banque. »
de la façon suivante :
« Après expiration des délais fixés, suivant entente
« préalable entre le Gouvernement et la Banque, la
« valeur des billets qui n'auraient pas été présentés
« au remboursement sera versée au Trésor public
« haïtien par la Banque Nationale contre décharge du
« fonctionnaire compétent représentant le Gouverne-
(( ment. »
A faire disparaître entièrement le dernier paragraphe du même article.
Conformément au 2® paragraphe de l'article 4 du coatrat, il y aurait lieu d'augmenter le capital de la Banque de 5 millions de francs en émettant à nouveau 10,000 actions de 500 francs à souscrire, le plus possible, par le public haïtien.
L'article 8 s'exprime ainsi :
« sans que ce commissaire puisse s'immiscer dans (( l'administration de la Banque. »
Modifier comme suit le texte de cet article :
« il sera nommé près d'elle, par arrêté du Président a d'Haïti, un commissaire spécial qui sera chargé, non (( seulement d'assurer la stricte exécution des condi- (( tions de la concession, mais d'exercer le contrcMe le « plus large sur les recettes et les dépenses publiques « en général. Ce commissaire ne pourra, en aucun cas, « s'immiscer dans l'administration privée de la Ban- « que, consistant dans ses rapports avec les tiers. »
Pour répondre entièrement au vœu formel de l'article 13 du contrat, la Banque fera le retrait du papier-monnaie dans les conditions suivantes :
Le Gouvernement lui accordera une frappe de 4 millions de gourdes (1), moyennant qu'elle fasse à sa charge le retrait de Î2 millions de gourdes papier-
(1) On voudra bien se souvenir que c'était au commencement de 1893 et qu'il n'était pas question, à ce moment, de»la créance de la Banque, créance qui ol)ligea plus tard le Gouvernement à lui accorder une frappo pour se lib(h-er envers elle.
monnaie. Les 2 autres millions restants feront l'objet d'une conversion des billets actuellement en circulation en billets de Banque de i, de 2, de 5, de iOy de 20 gourdes, remboursables au porteur et en espèces nationales. Le montant des billets échangés (soit 2 millions) portera intérêt de 5 0/0, monnaie nationale, en faveur de la Banque. Le Gouvernement s'engagera à rembourser cette avance au moyen du montant de 50 centimes de droits par 100 livres de café, convertis en monnaie nationale au taux du cours. Les intérêts seront payés semestriellement les 31 mars et 30 septembre de chaque année. Le solde du produit des 50 centimes sera affecté à l'amortissement du capital de 2 millions après le paiement du coupon de septembre.
Le remboursement intégral se fera donc dans dix ans (en prenant 60 millions de livres de café) : la dernière annuité ne devant s'élever qu'à 235,500 enviçon.
Article 16 à modifier comme suit :
« Art. 16. —
<( aura un droit de commission de 1/2 0/0 sur les « encaissements et de 1/4 0/0 sur tous les paiements (( à l'intérieur, les frais de transport d'argent restant « à la charge de la Banque. Les paiements à opérer « à l'extérieur donnent lieu à une commission addi- « tionnelle de 1 0/0, la perte du change (sur les « traites à quatre-vingt-dix jours de vue) restant à la (( charge de la Banque. »
A modifier comme suit l'article 17 :
« Art. 17. —
« ce crédit pourra s'élever à la somme cle 600,000 « gourdes. »
Article 18 à modifier -comme suit :
« Art. 18. —
(( 2® paragraphe. — Le compte spécial des avances (( de la Banque sera réglé et balancé tous les six mois. (( Les sommes ainsi avancées porteront un intérêt de « 5 0/0 par an.
« 3® paragraphe. — Il sera, en outre, alloué par <( l'Etat une commission de banque de 1/2 0/0 pour « chaque période de six mois.
« ¥ paragraphe. — Si la Banque trouvait Opportun « d'augmenter le chiffre de ses avances, en aucun cas « l'intérêt sur ces avances ne pourra dépasser 6 0/0 « par an, plus une commission annuelle de 3 0/0 au « plus, soit la moitié tous les six mois.
« 5® paragraphe. — Les reconnaissances délivrées « par l'État à la Banque, soit dans les limites du prêt « statutaire, soit en dehors, seront remboursables à « leur échéance, soit en venant en déduction du crédit <( ci-dessus énoncé, soit par l'encaissement fait par la « Banque des sommes revenant k l'État. »
Article 20 à modifier comme suit :
(( x\rt. 20. — La Banque — en tant qu'institution
c( de crédit — et ses succursales seront exemptes de
(( toutes espèces de taxes et d'impôts, et il en sera de
« même pour ses billets seulement. Les employés
« étrangers faisant partie de son personnel sont assi-
« miles aux commis étrangers et soumis, comme
« l'indique la législation fiscale, à la patente. »
Comme corollaire à ces modifications, il y aurait lieu d'arriver aux combinaisons suivantes :
La Banque ferait un emprunt à l'étranger pour le compte du Gouvernement. L^emprunt ne dépasserait pas en valeur réellemml versée la somme de 3 millions de piastres. Là Banque s'engagerait k prendre ferme cet emprunt, — au taux d'émission de 250 francs contre des obligations de 300 francs, — ce qui en porterait le chiffre nominal à 3,600,000 piastres. Il serait servi un intérêt de 6 0 0 sur le montant des obligations: le capital versé rapporterait donc 7.20 0/0. — Une commission de 1/2 0/0 payée à la Banque sur le solde du capital k la fin de chaque année, et sur la totalité pour la première année, la dédommagerait de tous les frais généralement quelconques de l'emprunt, lesquels frais seraient à sa charge. — En garantie de l'emprunt, le Gouvernement donnerait 75 centimes de droits par 100 livres de café, rapportant au minimum 450,006 piastres or américain (en prenant pour base 60 millions de livres de café seulement). L'annuité serait donc, pour la première année :
0 0 0. — Intérêts sur 3.600.000. . S 216.000
1/2 0/0. — Commission à la Banque. 18.000
(3 0/0. — Amortissement 216.000
Ensemble 8 450.000
L'emprunt serait rembour.^é par des annuités de 450,000 piastres dans dix ans, et la dixième annuité ne s'élèverait qu'à 210,000 piastres environ. De cette façon, la dette flottante en or américain consolidée serait payée au 30 septembre prochain ; à ce moment, elle s'élèvera à 2 millions de dollars environ. Le solde débiteur du Gouvernement à la Banque (780,000 pias-
HAÏTI ET SA BANgUE NATIONALE 45
très) serait complètement éteint, et il resterait une balance disponible, provenant de l'emprunt, s'ëlevant à 300,000 piastres environ.
Pour ce qui concerne la partie de la dette flottante née de nos déficits budgétaires, on pourrait facilement la consolider, et les 50 centimes actuellement affectés au remboursement, en capital et intérêts, de la d^tte intérieure, seraient augmentée;, à cet effet, de 25 centimes de droits par 100 livres de café; ce qui ne dérangerait en rien l'équilibre du budget général.
Ces combinaisons n'exigent rengagement que de i piastre 1/2 de nos droits d'exportation.
Certes, il y avait d'autres points sur lesquels il était nécessaire d'appeler l'attention de la Banque; ils relevaient en partie du mécanisme matériel de son administration et pouvaient être aisément traités contradictoirement. On les trouvera détaillés pour la plupart dans le cours de cet ouvrage.
Il y en a un pourtant que j'ai négligé et qui a bien son importance : c'est celui relatif aux états de situation.
L'article 21 du décret constitutif de la Banque s'exprime ainsi :
<( Chaque mois la BANQUE publiera son état de situation dans le Moniteur. »
La loi est formelle ; elle dit la Banque et pas seulement l'établissement de Port-au-Prince. Or, jusqu'ici cette obligation, même pour l'établissement de Port-
46 HAÏTI ET SA BAXgUE NATIONALE
au-Prince, n'est pas remplie. En lisant les publicar* tioDS sommaires insérées dans le Moniteur on ne peut se faire aucune idée de la situation de la Banque. Pourtant le Gouvernement a intérêt à la connaître ; il a intérêt à savoir comment elle emploie ses capitaux. Enfin, il a pour devoir de veiller à la stricte exécution de la loi qui veut que les états de situation soient complets.
Un autre intérêt — d'un ordre tout à fait primordial — ordonne, en dehors môme de la loi qui en fait l'obligation, que ces états de situation (siège social et établissement de Port-au-Prince) ne soient pas tronqués : C'est que pour arriver à une évolution réelle dans les finances haïtiennes il n'est pas inutile de démontrer, par des chiffres, la prospérité et le développement de notre seule institution de crédit. Par là, on se convaincra que le champ est assez vaste pour que, sans nuire aux bénéfices de la Banque, il y ait place pour d'autres capitaux appelés à des profits rémunérateurs tout en concourant à notre relèvement.
Ce n'est donc pas un intérêt purement spéculatif que celui qui consisterait à rappeler à l'institution que, par Banque, l'article 21 entend siège social et établissement de Port-au-Prince réunis. Le moyen pratique de satisfaire au vœu de la loi est tout indiqué : en se faisant envoyer la situation du siège social par le premier courrier qui suit la clôture du mois, on l'aurait à Port-au-Prince entre le 20 et le 25, assez à temps pour la publication des deux situations.
Faut-il, au seuil de ce livre, répéter ce que j'ai cent fois déclaré et que je répète de nouveau ? Je ne suis l'adversaire ni des hommes qui dirigent la Banque, ni de l'institution en elle-même : je ne suis l'adversaire que de la façon dont l'exploitation du contrat est comprise.
Je voudrais voir à la Banque Nationale d'Haïti plus de confiance, plus de foi dans l'avenir d'un pays qui, lui, a eu assez de confiance, assez de foi en elle pour lui confier ses destinées financières. C'est donc une sorte d'irritation, de dépit, plutôt, que j'éprouve quand je vois cette réserve inquiète qui rappelle celle du vieux caissier d'un roman célèbre qui n'avait pas gonfiance, , . Que diable ! c'est en n'ayant pas confiance que vous l'enlevez aux autres.
Je ne puis oublier que lors des négociations pour obtenir la cote officielle des obligations de l'emprunt Domingue, la Banque avait déclaré que cette obtention était impossible, et qu'elle fut pourtant obtenue par les seuls efforts du Gouvernement. Or, c'était bien plutôt à la Banque d'indiquer au Gouvernement l'importance qu'il y avait pour le crédit public à avoir cette consécration officielle, et à la négocier pour lui. Car, pour qui est au fait des choses de la finance, pense-t-on que l'emprunt de 50,000,000 eût été concevable sans la cote, qui de 160 francs fit monter nos obligations à 230 francs en décembre 1894 ? Pense-t-on que l'Etat eût pu oflfrir à ses créanciers locaux une conversion extérieure à 7 1/2, s'ils n'espéraient pour leurs nouveaux titres les facilités de placement et de
réalisation dont, depuis deux ans, nos oblijçations de 300 francs jouissaient ?
Je ne rends donc pas la Banque Nationale d'Haïti absolument responsable de notre état économique. Elle n'a pas su l'améliorer : c'est déjà suffisant.
Au reste, les causes de cet état sont d'un ordre peut-être plus général, plus étendu. Abstraction faite des circonstances locales, on pourrait même les rattacher à une sorte de fatalité qui semble peser sur cette fin de siècle.
Un vent de folie souffle sur les finances du monde civilisé, qui, infailliblement, marche à la banqueroute, L'organisation moderne actuelle empêche toute réforme économique. Les armées permanentes, l'outillage sans cesse renouvelé des flottes, l'administration si coûteuse des services s'y opposent. Il faudra aller jusqu'au bout, jusqu'à la ruine, en passant, au préalable, par le tiers ou le quart consolidé, que les capitalistes le veuillent ou non. Le cycle sera parcouru dans son entier; alors, on reviendra à la sagesse, à l'économie, à la raison.
Est-ce que cet exemple a été pour quelque chose dans l'accroissement des dépenses publiques chez nous ? Et y a-t-il, en matières de finances, une épidémie qui passe sur tous les peuples et à laquelle il est difficile de résister? Nous ne savons. On serait tenté de le croire en constatant la progression et l'augmentation de nos charges depuis quelques années. En vérité, nous ne sommes pas trop démodés au regard des autres peuples.
Aucune statistique sérieuse ne nous permet d'évaluer
d'une façon précise la population de notre île. En admettant même qu'elle soit d'un million, le chiffre de notre dette serait bien près d'atteindre 150 francs par tête d'habitant. Or, et c'est là le grand malheur d'une dette qui a été créée sans représentation équivalente d'aucun service public, nous sommes rudimentairement outilles au point de vue de la civilisation et du progrès. Nous n'avons ni routes, ni chemins de fer. Notre industrie existe à peine. Notre agriculture est nulle. Ne faut-il pas prévoir le jour où il faudra faire dans notre budget la place à toutes ces améliorations et inscrire, de ce chef, de nouvelles valeurs à notre Dette publique? Et de combien, alors, grossira, la charge?
Pourquoi la France, avec ses 32 milliards de dette et ses 854 francs par tête d'habitant — la plus forte dette du monde et la population la plus imposée qui soit — fait-elle preuve d'une si étonnante élasticité financière ? C'est parce qu'il y a chez elle un énorme entassement de capitaux de toute sorte, une richesse accumulée par le lent travail des siècles et des générations, une puissance productive dont l'outillage et le matériel sont le dernier mot de la science et de la civilisation. En Haïti, tout est à créer. Et si nous avons 150 francs par tête d'habitant, cela devrait nous faire réfléchir et nous commander quelq ue prudence dans les dépenses. Il n'y a pas à s'opposer aux fructueuses et aux productives : ce sont les inutiles et les négatives, contre lesquelles il faut résolument se défendre. Et malheureusement ce sont ces dernières qui sont le
plus populaires et qui semblent être dans le sang national.
Chaque année nos budgets augmentent.
Peut-on soutenir que ces dépenses soient strictement d'intérêt public ? Qu'on calcule seulement ce que, depuis six ans, le seul département des travaux publics a coûté au pays et qu'on mette en regard les améliorations ou travaux réalisés. Le bilan, en leur faveur, n'en sera pas bien lourd.
II est impossible, dans de telles conditions, d'opérer aucune réforme. Aussitôt qu'il sont dégagés, des bejsoins, sans cesse renaissants, font rengager nos droits de douane et les Chambres continuent imperturbablement à appliquer la théorie qu'un emprunt solde une dette. Emprunter, disent-elles, c est équilibrer. Si nous augmfinton^ le budget des dépenses chcujue année, nous donnons pQi' cofitre le moyen d'y faire face puisque nous votons chaque année de^ emprunts.
Avant d'arriver au ministère, j'avais écrit quelque peu sur nos finances. J'avais essayé de démontrer, notamment, ce que le rôle de notre Banque, sous le rapport de notre développement économique, avait de pég2^tif. Or, quand je vins aux affaires on me tint impérativement ce langage : « Vous voilà au poste. (Xù SQjxt vo§ réformes ? Où est la réalisation de vos desiderata? I^a fin des procédés que vous avez critiqués? Et \o}x^ d'abord, yo.us ix' allez pas emprunter aux taux i^suraires. de vos prédécesseurs ! » Et précisément, à ce moiiient, legs de l'ancienne administration, on devait riei;^ qu'à la Banque 700,000 piastres environ, rapportant
2 1/â 0/0 mensuellement. Il fallait trouver le moyen de liquider immédiatement cette somme pour pouvoir reprendre la libre disposition des droits d'importation, sans lesquels le service de l'Etat était arrêté ?
Ce ne fut pas seulement le public qui tint ce langage. A la rigueur, de sa part, il eût été presque naturel . Ce fut surtout, et plus nettement encore, dans les sphères gouvernementales qu'on me dit : « Comment } vous êtes ministre des finances, et la situation n'a pas chîingé ? Vous n'aviez donc pas de plan ? » En majeure partie, ceux qui parlaient ainsi étaient des vassaux de la Banque, et ne rêvaient qu'à m'étrangler en son honneur.
Pour on finir avec cette histoire de plan, je fis aux Chambres un rapport brutal sur nos finances (I).
Eh oui, j'en avais un : son principal fondement était une sage et judicieuse harmonie entre les recettes et les dépenses. Hori^ de là, point de salut. Ce plan si bref, et surtout si peu alléchant, ne laissa pas que d'étonner quelques-uns. Ils oubliaient volontairement une petite loi élémentaire qui avait bien son importance ! C'est que la cause engendre Feffet. — Soit, c'est entendu, le capital représenté par la banque est juif -^ 11 nous pressure, il nous opprime. II faut réfréner ses empiétements, ses appétits. Pour arriver cependant à ce résultat, ne m'obligez pas, chaque matin, à m'adresser à Ini, à solliciter ses avances. C'est convenu, ses taux d'intérêts sont immoralement usuraires. . . Mais pourquoi voulez-vous qu'il les abaisse, quand, devant
(1) Voir Chambres législatives^ page 138.
raugmentation des dépenses et les besoins de l'Etal, vos demandes excèdent les offres qu'il peut ou veut vous faire ?
Ma situation était celle d'un prisonnier dont les bras et les jambes sont solidement ligotés, et à qui on demande de marcher. Que de fois n'ai-je pas médité la lettre d'Edmond Paul refusant le ministère, et combien les termes m'eaparaissaient-ils sages et clairs !
Aussi, je recherchai les moyens de faire sentir à l'esprit public ce que cette situation avait d'illogique et de forcément déraisonnable. — J'en employai même un dont, dans le temps, je l'avoue, je n'eus pas à me louer — J'avais signalé à la Banque, en lui remettant un mandat de 422,621.68 piastres pour ses commissions, primes et intérêts payés pendant l'exercice 1891-1892, l'énormité de ces chiffres qui pesaient lourdement sur le budget de la République. La Banque riposta que si la République était malade, le mal était dans les gros budgets et, par déduction rigoureuse, dans les gros emprunts dont ils étaient la conséquence forcée.
L'argument, juste en thèse générale, n'avait aucune valeur dans le cas spécial qui nous occupait, la Banque pouvant, nonobstant, alléger nos charges en diminuant les intérêts qu'elle nous faisait payer. Mais à mes yeux cet argument parut saisissant et je crus que le public na manquerait pas d'en comprendre toute la signification. Il me parut même qu'il était piquant de voir l'établissement qui justement était accusé de profiter le plus de nos emprunts déclarer que c'était là notre plaie. Je pensai que cette
force nouvelle apportée à rargumentation quotidienne que je soutenais la ferait définitivement triompher. Et puis, l'opinion publique ne constaterait-elle pas que si cet argument était juste, il n'était pas moins humiliant pour l'État de l'avoir mérité? — Et n'appuieraitelle pas la réforme de notre budget des dépenses afin que demain on ne pût nous faire ainsi la leçon !
Je me trompai complètement. On me reprocha de ne pas avoir répondu à la Banque : « De quoi vous mêlez-vous? Est-ce votre affaire? S'il nous plaît de nous endetter, est-ce que cela vous regarde? » Enfin, d(* n'avoir pas fulminé contre elle un quos ego en règle.
On comprend que rien ne m'eût été plus facile et, Dieu merci, dans ma correspondance avec cet établissement, chaque fois que j'ai cru que la dignité et les intérêts de l'État le commandaient, j'ai su prendre le ton qui convenait.
Mais ici, je le répète, je ne vis dans la réponse de la Banque qu'un appui inespéré en faveur de la thèse que je défendais. Et, dans ma naïveté, je crus que cet appui venant de cette source aurait encore une force plus grande et que notre patriotisme attristé surtout se répéterait : « Oui, là est le mal. Ne dépensons donc plus comme des prodigues afin df? ne plus nous attirer de semblables réponses de ceux même qui profitent le plus de nos folies. »
J'oubliai, à mon grand dam, que le peuple est simpliste et qu'il faut plutôt s'adresser à son sentiment qu'à sa raison. Et je perdis, au dire de tout le monde, une excellente occasion d'utiliser une bonne.
plume de Tolède. Je ne le regrette pas, car c'eût été au détriment de la vérité et de mes idées.
Celui qui écrirait l'histoire de nos emprunts sur place ferait une page intéressante et qui éclairerait d'un jour significatif bien des côtés de notre situation économique. Cette page pourrait constituer en grande partie l'histoire même de nos finances durant ces quinze dernières années. Elle serait, en tout cas, celle de la Banque Nationale d'Haïti depuis son installation chez nous.
Les matériaux, je le sais, pour l'écrire seraient peut-être difficiles à trouver: on n'a pas toujours pris soin de porter à la connaissance du public les conditions auxquelles ces différents emprunts étaient contractés. Et, d'un autre côté, ceux qui existent sont disséminés dans maints recueils et obligeraient à des recherches et à des travaux préparatoires que notre vie hâtive ne nous donne pas toujours le loisir d'entreprendre.
J'ai essayé, dans une sphère très restreinte, de 1886 à 1892, de rechercher les conditions dans lesquelles les emprunts locaux se contractaient chez nous et j'ai trouvé le tableau suivant. Ce n'est pas assurément les seuls qui se soient négociés durant cette période. J)u reste, ce n'est point là le but que j'ai cherché. J'ai tenu à mettre en relief les conditions courantes auxquelles l'État empruntait jusqu'en 1892. Il a pu aussi contracter à des conditions plus dures : certainement il n'a pas, durant cette période, obtenu des avantages plus marqués.
ER BILLETS REttBÔtJRSÂ&LËiS EN OR ÀHÊftiiCÂÎH AU PÀlà
DATE DK L'EMPRUNT
15 AVRIL 1886, dont :
Billets contre or (change très tUevé). .