AU SALON DE PEINTURE DE
Qui nous pousse à entreprendre cet ouvrage, à essayer nos forces dans cette voie nouvelle ? L'esprit de spéculation ? L'histoire ne s'invente pas. L'ambition ? Peut-être : celle de dénoncer les hommes qui déshonorent notre patrie et notre race.
Nous n'avons pas été sans secours et sans aide. Les matériaux étaient tout réunis. Nous n'avons eu qu'à les compulser et à leur donner une pensée; souvent même ce soin nous a été évité.
Le lecteur trouvera, sans doute, quelque intérêt à connaître la distribution des rôles, et à apprendre de quel côté se tient le bon droit dans ce duel du libéralisme et de l'absolutisme qui, depuis si longtemps, entrave la marche d'Haïti, ce petit pays intéressant à plus d'un titre.
L'amour de la vérité nous a, quelquefois, entraîné à des aveux douloureux pour notre orgueil national ; c*est vrai. Mais nous sommes de ceux qui pensent qu'il y a autant de courage à désavouer les hontes de ses gouvernants qu'à reconnaître ses propres défauts.
Les Haïtiens ne sauraient être des sauvages parce que quelques-uns des leurs auraient commis des actes de sauvagerie. Ils ne sauraient non plus s'excuser de leurs défauts en invoquant des antécédents chez des peuples, aujourd'hui civilisés.
Il y a des exemples qui ne sont pas à imiter. Ils servent à signaler le mal comme le phare signale recueil.
Ces antécédents s'expliquent par la nature de l'esprit humain à la fois variable et toujours le même dans ses instincts et ses procédés. Ils prouveraient simplement — s'ils prouvaient quelque chose — l'unité de l'homme. Mais de ce que la France a eu la Saint- Barthélémy, l'Espagne l'Inquisition, il ne s'en suit pas que nous puissions nous prévaloir de ces faits pour excuser nos folies.
Les Haïtiens doivent se convaincre que, s'ils devaient imiter en tout les peuples dont ils sont disposés à invoquer l'exemple, s'ils devaient suivre dans tous ses détours le chemin que ceux-ci ont parcouru, il leur faudrait encore, avant de se mettre en marche, rester stationnaires pendant plusieurs siècles. Que cela ne les décourage pas : la complète assimilation des idées
AVERTISSEMENT ô
modernes ne s'est pas encore faite ; elle se fera. Car le présent est loin d'être l'idéal entrevu : les aspirations sont plus élevées.
Épouser la cause des ennemis du progrès serait s'exposer à Taccusation — et la justifier jusqu'à un certaint point — de tromper des espérances légitimes et de reculer devant la mission de représenter la race noire.
D'aucuns diront que ce livre est une œuvre de parti. Nous répondrons : Plaise à Dieu que nous ayons trop affirmé et méjugé de l'avenir d'Haïti avec le régime gouvernemental du président Salomon.
Bien que plusieurs auteurs aient déjà décrit l'île d'Haïti, elle n'est peut-être pas assez connue pour qu'on puisse en parler sans risque de n'être pas compris de tout le monde (1). Nous avons donc cru devoir en rappeler à grands traits les ressources, suivre les grandes lignes de son histoire et terminer, pour répondre au titre de cet ouvrage, par le récit du siège de Miragoane.
Quant à la forme, nous l'abandonnons aux puristes. Notre but sera atteint si nous réussissons à jeter un rayon de lumière sur les événements qui ont marqué ces temps derniers et à permettre de lire, à la lueur des incendies de septembre 1883, ce que l'avenir nous réserve.
Avant de conduire le lecteur dans cette île, nous
(1) Que de personnes confondent encore Taïti avec Haïti 1
aurions quelques remords à ne pas remercier ici les étrangers et nos compatriotes qui, par un généreux mouvement, ont concouru à cette publication.
Nous nous plaisons également à exprimer toute notre sympathique gratitude à Thabile artiste H. E. Collier, qui a bien voulu nous seconder de son talent.
Paris, 2 Mai 1885.
HAÏTI
Entre les deux Amériques, Tocéan Atlantique s'enfonce profondément dans les terres. Il forme ainsi une vaste mer intérieure qu'on a été jusqu'à surnommer la Méditerranée du Nouveau-Monde.
La presqu'île du Yucatan la partage en deux bassins inégaux. On voit, d'une part, le golfe circulaire du Mexique, et d'autre part, la mer des Caraïbes, entièrement circonscrite à Touest, au nord et au sud par le
continent américain. A Test, faisant face à TEurope, s'élend une longue chaîne d*iles, qui se déroule en arc de cercle —^ sur quinze degrés de latitude — du golfe de Maracaïboau canal du Yucatan, et laisse entre ses nombreux anneaux des passages à peine aussi larges que les terres qui les séparent.
Ces îles sont les Antilles — du nom d'une contrée imaginaire qu'on voyait, au xvi' siècle, marquée sur les cartes géographiques à l'occident du monde connu d'alors. On les divise en Grandes et en Petites Antilles. Leur superficie explique cette division.
Les Grandes Antilles sont au nombre de quatre : Cuba, Haïli, la Jamaïque, Porto-Rico.
Haïti — la Montagneuse en langue caraïbe — est la plus haute, la plus large, sinon la plus étendue.
Sa fertilité est prodigieuse. La bonté naturelle du sol, aidée de la double influence de Thumidité et de la chaleur, y produit des eff'ets merveilleux. La vie, sous tous ses aspects, s'y montre d'une activité toujours renaissante et fait de ce coin du globe Tun des pays les plus délicieux et en même temps les plus riches du monde.
A l'intérieur, abondent le mercure, le fer, le cuivre, le plomb, l'antimoine ; sur les côtes, ce sont de vastes salines naturelles. Dans les bassins fluviaux, il y a des gisements de houille et des mines de sel gemme autour des lacs. L'île possède aussi l'ar-
doise, le gypse et des carrières de pierre de taille.
Des montagnes jaillissent de nombreuses sources thermales. Le gayac, l'acajou, le cèdre, le brésillet, le bois de fer, le campéche, le pin, s'y goupent en famille pour en tapisser les flancs et en couronner les sommets. Ailleurs croissent vingt autres essences fort recherchées dans la construction, l'ébénisterie et la teinturerie.
Le cocotier est originaire du pays. Le manguier, quoique exotique, semble n'avoir jamais eu d'autre patrie. Partout le bananier, le latanier, le palmier, le dattier, le figuier, tous ces arbres à rameaux radiés et retombants balancent avec grâce leur chevelure élégante. Dans cette heureuse contrée, le caféier, le cacaoyer, le tabac, le coton, le maïs, le riz réussissent admirablement. L'oranger vient à l'état sauvage à côté du citronnier. Les fruits les plus suaves^ ananas, goyaves, tamarins, sapotes, cayemites, y sont si abondants qu'ils couvrent le sol à certaines époques de l'année et servent de nourriture aux animaux.
Aux portes mêmes des villes commencent les bois avec leurs réseaux de lianes et leurs sauvages habitants. Ce ne sont pas des monstres qui vivent sous nos axbres gigantesques, épiant leur proie pour, d'un bond, la saisir au passage, mais un gibier craintif à la chair succulente.
La sarde, le congre, le mulet, le lamentin, le carret, ainsi que des crabes, très estimés des gourmets, se
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jriaisent dans nos eaux où le requin et le caïman entendent régner sans partage. « La nature enfin, dans aucune contrée du globe, n'oflre à Findustrie humaine des moyens plus paissants pour s'étendre et se développer, et des jouissances plus réelles sous le rapport de la beauté des sites (i). »
Cette lie ravissante, avec sa végétation luxuriante et son diadème de montagnes, émerge à Touverture du golfe du Mexique entre les 17* 43' — 20* de latitude nord et entre le 70* 45' — 76* 52' de longitude occidentale du méridien de Paris. Elle est donc dans la zone torride du globe.
Baignée au nord par l'océan Atlantique, au sud par la mer des AntiUes, à l'ouest par le golfe de Gonave ; à l'est, au nord-ouest et au sud-ouest par le canal de Hona, la Passe du Vent et le détroit de Tiburon qui la séparent de Porto-Rico, de Cuba et de la Jamaïque, elle occupe le centre de l'archipel antiléen.
En pleine mer, dans un rayon assez étendu, surgissent des rochers et des écueils qui lui servent de digues et limitent tout alentour un bassin où les Ilots sont le plus souvent tranquilles.
La Bande-du-Nord est surtout parsemée de récifs et de petites îles fort basses, entre lesquelles la prudence conseille de ne pas s'aventurer sans les avoir auparavant bien étudiées. Ce sont le Banc-de-Noël, la Caye d'Ar-
(1) Histoires de la révolution de la partie de l'est de Saint- DominguSf par Guillemin, page 275.
gent, le Mouchoir-Carré, les lies Turques et Gaïques, les îles Lucayes ou Bahama, irrégulièrement disséminées ; les unes éloignées de la ligne de prolongement, les autres comme soudées entre elles.
Après s*étre rapprochées de Guha, en face de laquelle se trouvent les plus considérables, ces lies se portent vers la Floride. La plupart sont arides et privées d*eau. Celles qu'on aperçoit de nos rives et dont la plus étendue s'appelle Inague, fameuse dans nos révolutions, n'ont guère d'autre importance que de protéger nos côtes contre la fureur des vagues. De cette façon l'archipel de Bahama est pour Haïti un brise-lames naturel.
Il est aujourd'hui généralement admis que toutes ces îles, formant à l'est une avant-garde au continent américain, sont d'origine volcanique, excepté cependant les îles calcaires qui s'échelonnent sur les côtes septentrionales de l'Amérique du Sud.
L'observateur qui examine une carte des Antilles est porté, par l'étendue et la disposition des îles voisines d'Haïti, à regarder cette terre comme Taxe principal du soulèvement. Le caractère escarpé de ses côtes, la grande compacité et l'élévation considérable de ses montagnes frappent Tesprit: on veut voir dans ces particularités la preuve qu'elle a été le centre du mouvement volcanique.
On a prétendu aussi que l'archipel des Antilles se rattachait primitivement au continent, et que leur sépa-
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ration est due à une irroption de Tooéan Atlantique dans la curette de la mer des Caraïbes.
Cette hypothèse tombe d'elle-même mm seulement devant la différence des couches géologiques des Oes et du continent, mais encore devant la différence de la constitution géologique des Antilles prises isolément.
Physiquement, Haïti est une terre montagneuse par excellence. Si Ton pouvait, dans un ballon, la considérer de très haut, elle figurerait, à première vue, un immense labjrrinthe où les élévations, coupées par des dépressions nombreuses, se croiseraient et s*entrecroiseraient à Tinfini. Ici s*ouvriraient des vallées ombreuses ; là se dresseraient des mornes à pic, noyant leurs cimes dans la brume du ciel, disparaissant sous d'épaisses forêts, étonnant le naturaliste qui ne peut concevoir comment des rochers nus, en apparence arides, peuvent nourrir des arbres aussi beaux, aussi forts. C'est à peine si Ton reconnaîtrait les abîmes et les précipices aux ondulations de cette mer de verdure.
A mesure qu'on s'élèverait, la saillie des chaînes et des plateaux s'accuserait davantage; sur le plan le plus élevé, avec les grandes lignes de faite, apparaîtrait le groupe du Gibao, noyau central du système orographique de Fîle, et le plus important de tout l'archipel.
Ainsi Haïti ressemble à un énorme bloc* granitique
revêtu par le temps d'une abondante végétation et taillé suivant une pyramide triangulaire dont les trois angles, à la base, paraissent toucher à Cuba, à la Ja* maïque et à Porto-Rico.
La face la plus grande regarde au midi. Si du géant de ce système montagneux, le Loma-Tina, on 83 tourne au sud, on apercevra dans un lointain vaporeux les verts plateaux du Bahoruco, aux pieds desquels trois étangs d'inégale grandeur déroulent au soleil leurs nappes humides : Tétang Doux, Tétang Saumàtre, l'étang Salé.
En se tournant vers le nord, on aura devant soi, dominée par les collines de Santiago et de Monte- Christo, la vallée fleurie du Grand- Yaque ; à droite, la Yega-Réal de Colomb, aujourd'hui les savanes de la Youna, dont les rares villages interrompent d'espace en espace la monotonie des forêts ; à gauche, le bassin de l'Artibonite qui, après s'être fortement élevé par les mornes des Cahots, s'abaisse vers rOccident, tantôt enserrant de petites plaines dans ses replis de terrains, tantôt s'arrêtant court sur le golfe de Gonave.
Tout alentour, la mer borde l'horizon.
Vues de l'Orient, les élévations montagneuses s'étagent les unes sur les autres en amphithéâtres dominés par des sommets isolés. De là le mot morne par lequel on les désigne ordinairement.
Cette disposition est surtout remarquable, vue de la
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presqu'île de Samana. Les gradins s'espacent d'abord, puis se resserrent dans la direction du couchant ; bientôt la chute rapide des mornes ne laisse entre eux qu'un faible intervalle. Ce n'est plus alors qu'un amas confus d'affaissements et de soulèvements dont les contre-forts s'amoncellent à l'ouest pour faire saillie dans le golfe de Gonave.
Gomme conséquence naturelle de la conformation de l'Ile, les surfaces planes sont dans la partie orientale et le contraire se présente dans la partie occidentale.
Entre les riches plaines du levant et les vallées étroites du couchant, la chaîne du Gibao forme une haute barrière. Elle s'allonge sur une ligne sinueuse, presque infranchissable, orientée du sud-est au nordouest, sépare les versants inclinés au nord vers locéan Atlantique de ceux dont les eaux coulent au midi vers la mer des Antilles. Ses principaux sommets se nomment Monte-Gallo, El-Pico, Entre-les-Rios(2440 mètres), le pic d'Yaque (2933 mètres).
Le centre du massif se rapproche du point d'intersection du 19* de latitude avec le 73° de longitude. A une faible distance se dresse menaçant , par le i8°46', à 3140 mètres d'altitude, le Loma-Tina, le mont Blanc des Antilles à tous les points de vue.
Ce massif n'offre que des cols peu praticables. Il n'y a que des passages périlleux où de hardis piétons peuvent seuls s'aventurer. Le plus fréquenté est celui de la
Porte-des-Chevaliers, situé à une grande élévation. Il donne accès dans la luxuriante vallée de Constance et relie la plaine de la Yéga au bassin de la Neybe. Christophe Colomb Taplanit pour la première fois, en 1494, afin de faciliter l'exploitation des mines d'or, jadis si nombreuses dans cette contrée.
Hais déjà l'année précédente, un aventurier espagnol, Ojeda, avait pénétré dans ce même sentier, et, après avoir parcouru les hauteurs d'où il contempla la plaine de la Youna, était allé retomber sur le versant septentrional du côté de la côte de la Véga.
Dans ces montagnes, qui sont le véritable berceau de la liberté de Findépendance en Haïti, habite une population robuste, d'un courage à toute épreuve, de mœurs rudes, qui, malgré son petit nombre, a su de tous temps montrer aux conquérants européens qu'elle avait les mains dures et frappait ferme.
Rien n'est plus affreux que l'aspect de cette région, tant elle est hérissée d'aspérités, déchirée par des ravins où coulent en mugissant des torrents impétueux.
Chaînes montagneuses, rivières, tout rayonne autour de ce point central, dont le nom signifie terrain rocailleux. De là partent trois chaînes de montagnes et quatre fleuves — TArtibonite, le Grand- Yaque, la Youna et la Neybe — qui sont, pour ainsi dire, l'ossature et les artères de l'île qu'ils abritent, tempèrent, arrosent. A l'origine, ces saillies transforment l'intérieur d'Haïti
en un pays extrêmement accidenté. Elles s'écartent ensuite comme les rayons d*une étoile et creusent entre elles nos grands bassins fluviaux, en se prolongeant jusqu'à la mer.
Aussi les côtes sont-elles plutôt élevées, pittoresques, variées que plates, uniformes, monotones. Elles s'ouvrent par de nombreuses rades et baies, au fond desquelles se trouvent des ports sûrs : dans la mer des Antilles, Tiburon,lesGayes, Saint-Louis, Bainet,Jacmel, San-Domingo; dans le golfe de Gonave, Jérémie, Petit-Goave, Port-au-Prince, Saint-Marc, les Gonaïves ; sur TAtlantique, le Môle Saint - Nicolas , Port-de- Paix, Cap-Haïtien, Fort-Liberté, Puerto-Plata, Samana.
La superficie d'Haïti, en y comprenant les îles adjacentes qui en dépendent, égale à peu près celle du Portugal et deux fois celle de la Suisse, celui des pays de l'Europe avec lequel l'île a physiquement le plus d'analogie. Son sol, tristement célèbre par l'enfouissement de ses premiers habitants dans ses mines d'or, est admirablement adapté à l'élève du bétail. Sa population s'élève à environ un million d'àmes , soit en moyenne quinze habitants par kilomètre carré. Mais si la superfice d'Haïti dépasse de beaucoup celle de la Suisse, qui compte trois millions d'habitants, il importe de remarquer que dans celle-ci l'agriculture est parvenue à son apogée, tandis qu'il y aurait risque d'affirmer qu'elle est complètement sortie de la période embryonnaire sur le sol haïtien.
On comprendra mieux Timportance de cette lie également fameuse par ses sites, sa fécondité et ses malheurs, quand on se sera rappelé la large place que tient parmi les peuples TAngleterre proprement dite ; on comprendra mieux encore son importance, lorsqu'un examen tant soit peu attentif aura démontré que cette place est occupée par un pays aussi spacieux et beaucoup moins fertile que la montagneuse
Haïti.
Au-dessus de cette terre, merveilleusement faite pour
ne contenir qu'une seule puissance, le soleil se lève et se couche chez deux peuples différents : TOccident s'appelle Haïti; (1) l'Orient, Dominicanie. Ici, règne un gouvernement libéral et progressiste ; là, la civilisation lutte encore contre l'ignorance et le despotisme.
(1) Le lecteur remarquera que File entière et sa partie occidentale portent le même nom. Dorénavant le mot Haïti, employé seul, désignera cette partie occidentale.
Opinion de M. E. Levasseur. — Réveil des Antilles. — Indifférence d*Haiti. — Article 7. — Neutralisation de l'île. — Haïti aux Haïtiens. — Nécessité d'une solution. — Faut-il désespérer? — Môle Saint-Nicolas. — Résumé d'une statistique. — Avenir du Môle. — Les Allemands en Amérique; leur politique en Haïti. — La République dominicaine. — Le général Luperon. — La baie de Samana. — Go ahead !
Placée sur la route de Panama ; entre deux mer$, — Tune fermée, la mer des Antilles, l'autre ouverte, vaste, immense, Tocéan Atlantique, — Tlle d'Haïti doit à sa situation géographique le privilège de pouvoir étendre facilement ses relations en tous sens. L'océan Pacifique n'en est distant que de 300 lieues.
L'isthme américain tranché, on peut d'ores et déjà prévoir l'avenir de cette île. Elle est destinée à servir de trait d'union entre les États que baignent les deux
océans et à devenir le point intermédiaire de leurs communications les plus intimes, les plus essentielles. Par ses commodités elle invilera les navigateurs à s'y arrêter ; elle fera naître en eux le désir d'y relâcher avant de pénétrer dans le Pacifique. Dotée, en outre, à ses extrémités des splendides baies de Samana, du Môle Saint-Nicolas, elle commande les passages les plus commodes pour venir du levant à l'entrée du grand canal interocéanique dont l'achèvement opérera dans les relations internationales une transformation d'une importance immense.
« Dans l'antiquité grecque et romaine, la Méditerranée a été le centre du monde civilisé; Tyr, Alexandrie, Carthage, Smyrne, Constantinople, Athènes, Syracuse, Rome, Marseille, Gabès, étaient alors les points extrêmes entre lesquels la vie circulait. Depuis la découverte de l'Amérique, l'océan Atlantique était devenu le grand passage, le grand fleuve qui séparait les deux moitiés parallèles de l'humanité : ici, Europe et Afrique ; là, Amérique du Nord, Amérique du Sud. On allait de Hambourg, Amsterdam, Liverpool, Anvers, le Havre, Brest à Québec, New-York, Philadelphie, Baltimore ; de Nantes, Bordeaux, Lisbonne, Cadix h Cuba, Saint-Domingue, Panama, Rio de Janeiro, Montevideo et Buenos-Ayres.
« Aujourd'hui, par suite du développement merveilleusement rapide de la Californie, de l'Australie, des îles hollandaises et de l'ouverture du Japon et de la
Chine au commerce européen et américain, celte ligne parait se déplacer. Il semble que Taxe du monde, le centre de la production et de la vie, doivent être transportés à Favenir sur la double côte du Pacifique, en Amérique, à Test; à Touest, en Australie et en Asie (1) ». Melbourne , Sydney , Batavia , Singapoor , Manille , Hong-Kong, Whampoa, Shang-Haï, Yokohama d'une part; Yalparaiso, le Calao, Guayaquil, San-Francisco d'autre part, sont les principaux centres de ce grand marché, dont le canal de Suez et celui de Panama sont les aboutissants directs.
Maintenant, écoutons parler un savant, un géographe éminent, écoutons M. E. Levasseur, membre de Tinstitut de France, résumer son opinion sur les ressources commerciales que le canal de Panama pourra développer.
Il dit : a Le canal de Suez a ranimé Aden qui avait été un port florissant de l'antiquité et que la découverte du cap de Bonne-Espérance et la conquête d'Albuquerque avaient ruiné; il a fait prospérer Bombay, qui est devenu une place de commerce plus importante que Calcutta même.
<( Le canal interocéanique produira des effets analogues. Il ne fera pas revivre d'anciennes villes, parce qu'il ne ramène pas, comme le canal de Suez, le commerce par un effort du génie moderne dans une voie d'où le génie du xv® siècle l'avait écarté; il ouvrira une (l) Histoire contemporaine^ par £. Maréchal.
voie nouvelle dans un monde relativement nouveau.
« La région où s'est le plus récemment établie la race européenne, l'Australie, est en quelque sorte obligée de regarder derrière elle pour se relier à la civilisation et pour trouver les vastes débouchés. Quand l'isthme américain sera percé, elle les trouvera devant elle aussi bien que derrière ; elle pourra devenir à son tour un centre, au lieu d'être reléguée à une extrémité. Nul doute que l'Australie n'en profite et que Sydney et Melbourne ne grandissent encore plus rapidement qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici. La Nouvelle-Galles du Sud a de la houille ; elle jalonnera sa route en établissant des entrepôts pour le ravitaillement des navires : les lies Fidji, les lies Samoa et Tonga, Taïti, les îles Marquises, les Galapagos sont autant de points qui peuvent trouver la même fortune que Pointe-de-Galles.
« L'Angleterre, dont les navires partiront souvent avec une cargaison incomplète et seront poussés presque sans vapeur par l'alizé, aidera puissamment la Nouvelle-Galles dans l'approvisionnement des entrepôts de houille.
« Le vieux monde oriental y trouvera aussi son profit, que recueilleront surtout, comme il arrive toujours, les marchés les plus fortement organisés, Shang-Haï et Tokio. Il aura un de ses entrepôts dans les îles Hawaï auxquelles les États-Unis et l'Angleterre pourront alors apporter la houille en abondance.
« Il y aura sur la côte américaine un marché qui
proGtera probablement, plus que tous les autres, du jour ouvert sur l'Atlantique. Nous n'hésitons pas à penser que ce grand marché sera San-Francisco. On n'improvise pas une grande ville. San-Francisco est déjà le port principal de l'océan Pacifique ; il attirera à lui une part considérable du nouveau trafic et deviendra l'entrepôt principal des deux mondes sur cet océan, parce qu*il possède déjà la prépondérance par sa population, par ses capitaux, par sa marine, et parce qu'il a derrière lui une des plus fertiles plaines de la longue côte américaine. « Cette plaine permet de récolter en abondance le froment — treize millions d'hectolitres en 1876 — Torge, les fruits; de faire près d'un demi-million d'hectolitres de vin; de livrer vingt-cinq mille tonnes de laine. Cette production dépasse les besoins d'une population inférieure à un million d'individus — cinq cent quatrevingt-deux mille au recensement de 1870 — et donnera lieu, dès que les débouchés seront ouverts, à une exploitation plus considérable qui, elle-même, sollicitera une production plus abondante. Le bois de la Californie ne peut pas aujourd'hui se rendre sur les marchés de l'Atlantique ; il le pourra. L'Orégon, le Washington et les îles qui bordent la côte, depuis Vancouver jusqu'au mont Fairweather, et que l'abondance des pluies a tapissés de forêts touffues, du sommet des montagnes jusqu'au rivage de la mer, jouiront du même avantage, et ce seul artifice fournira certainement un grand nombre de tonnes.
« Les pêcheries du nord y trouveront peut-être une activité qui s*alanguit, et la côte russe de TAsie en profitera comme la côte américaine.
« L'Amérique centrale et méridionale, en trouvant des marchés plus accessibles à ses produits, sera sollicitée à développer ses richesses agricoles. « L'ouverture du canal interocéanique, dit Péralta dans son rapport, développerait ces ressources d'une manière extraordinaire, bien difficile à prévoir, ce développement étant, à mon avis, subordonné à l'immigration européenne que cette grande entreprise ne manquera pas de provoquer vers ces régions privilégiées tant en hommes qu'en capitaux. » Le Pérou et les États voisins trouveront, pour l'accroissement de la culture sucrière, pour la production du blé, de la laine, de Falpaga ainsi que pour l'exploitation des richesses forestières et pour l'enlèvement du guano et du nitrate de soude, des facilités que l'état actuel des choses ne leur donne pas*
« Les côtes de l'Atlantique auront aussi leur part. Les Antilles seront les premières sur la route ; elles bénéficieront des aliments et des matériaux de construction de la côte septentrionale de l'Amérique et des engrais de la côte méridionale. Cuba, la plus riche des Antilles, y trouvera de nouvelles sources de prospérité; la Havane est au nombre des ports qui doivent le plus désirer le percement de l'isthme. St-Thomas restera une station importante au point de rencontre de plu-
sieurs roules, et la Martinique verra prospérer son port qui esl le plus vaste et le plus sûr des Petites-Antilles.
« Lîle d'Haïti aurait aussi des ports de relâche à offrir sur les routes nouvelles : la rade bien abritée du Môle St'Nicolas à l'ouest et la séduisante baie de Samana à Fest. M. Kuypar nous a montré quels avantages offrirait Curaçao, & cause de sa position sous le vent et de la salubrité du climat ; la marine néerlandaise en fera probablement un de ses entrepôts sur la route des Indes orientales.
« M. Mendez Léal, en exposant la situation commerciale du Brésil, a témoigné de l'intérêt que le grand empire de TAmérique du Sud avait aussi au percement de risthme. Au nord du golfe du Mexique, la Nouvelle- Orléans, placée au fond d*un golfe qui n*a de débouché que d'un seul côté, jouira d'une ouverture sur les deux océans et la vallée du Mississipi, recevra directement les produits des Andes.
« Nous n'insistons pas sur les avantages que la côte américaine et les côtes de l'Europe occidentale en retireront. Nous craindrions d'allonger ce rapport déjà bien long et nous ne ferions que répéter sous autre forme ce que nous avons déjà dit. Il est évident que le commerce entre les deux océans ne s'accroîtra sur les bords du Pacifique que dans la mesure de son accroissement sur les bords de l'Atlantique. Le commerce est un échange: il faut donner pour recevoir et quand des lois particulières ne gênent pas la liberté des con-
trais, chacun gagne à recevoir ce dont il a besoin en échange de ce qu'il peut céder.
« Il est facile de voir le progrès qui résultera de Tunion des deux océans et de la circulation continue établie autour du globe dans Thémisphère septentrional. C'est la réalisation, avec des conditions de latitude beaucoup plus avantageuses, des passages nordest et nord-ouest qu ont cherchés nos pères et au bénéfice de la science plus encore que du commerce. Nous ne doutons pas que ce progrès ne soit grand ; nous pouvons le proclamer avec d'autant plus de confiance que nous ne sommes pas obligés d'en calculer l'étendue. Nous ne le pourrions d'ailleurs pas (1). »
Au nom de Panama les puissances maritimes tressaillent. Elles sont prises de cette fièvre qui précède toute lutte économique internationale. De grands efforts sont faits pour accélérer l'outillage des voies de transport.
Les armateurs des États-Unis ne se préparent pas seulement en théorie à l'ouverture du canal. Ils lancent en mer et essaient, déjà, des types divers de navires avant d'adopter un modèle définitif pour la construction de la flotte, destinée à l'immense trafic entre les deux océans (2).
En Europe comme en Amérique, chaque puissance
(1) Bulletin du canal interocéanique, n<» du 15 février 1880.
(2) Gazette-Revue maritime et commerciale, 1884.
maritime se remue, améliore ses ports, transforme son matériel. Tout présage que le conflit sera inté* ressant.
Les Antilles aussi s*apprétent à figurer sur le champ de bataille. Déjà la plupart se réveillent et secouent leur nonchalance de créole. La Jamaïque sollicite de l'Angleterre des faveurs pour sa capitale Kingstown. La France suit d*un œil attentif les travaux d*agrandissement du port de Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, tandis que TEspagne conclut avec les États-Unis des traités de commerce concernant ses colonies du golfe du Mexique, abolit les droits consulaires imposés sur les navires marchands à destination de Cuba et de Porto- Rico, atténue la rigueur des règlements douaniers dans ces lies. A notre porte, la Dominicanie prépare dans la magnifique baie de Samana, convoitée naguère par les États-Unis, sous le général Grant, un port franc qui sera ouvert à toutes les marines du globe.
Seule, la République (THaiti, malgré ses avantages naturels, se tient à l'écart de ce mouvement fiévreux. Gémissant sous l'étreinte d'un tyran dont la politique de recul lui cache l'avenir autant que le présent, elle assiste indifférente à l'accomplissement de l'œuvre que poursuit le génie du grand français, F. de Lesseps.
Cependant, ses nombreuses rades sont autant d'abris précieux; améliorées et approvisionnées en consé-
quence, elles suffiraient à tous les besoins de la navigation.
Ses belles vallées, entrecoupées de jolis bouquets de bois, sont arrosées par des rios dont les méandres traversent de gras pâturages. Les troupeaux qui paissent dans les plaines de la Dominicanie lui appartiendront du jour où ses gouvernants seront à la hauteur des destinées de Tîle et que les bases de la grande République fédérative de la mer des Antilles seront établies. De cette façon on trouverait à sa portée et à peu de frais le bétail nécessaire à l'approvisionnement des navires en viande fraîche. C'est là un privilège appréciable quand on pense que la Martinique et la Guadeloupe seront sous ce rapport dépendantes de la Guyane française ; Curaçao, de la Guyane hollandaise ; la Jamaïque et les Antilles anglaises, de la Guyane anglaise.
La houille qui crée le mouvement, le fer qui fournit les outils, ces deux matières qui peuvent être considérées Tune comm<î Tâme, l'autre comme les muscles de l'industrie moderne, sont enfouies dans notre sol. Il y a mieux, on connaît leurs gisements ; leur bonne qualité est incontestable : en 1884, le charbon de terre haïtien a remporté une récompense à l'Exposition universelle d'Amsterdam.
Haïti peut, et le pouvant, elle doit devenir à la fois un immense entrepôt de marchandises et de ravitaillement, un atelier de fabrication et un refuge neutre du transit international. Or, le canal de Panama sera ou-
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vert en 1889. C'est pour celte époque, c'est-à-dire dans quatre années, qu'il faudra être préparé à recevoir le grand courant d'échanges venant de toutes les parties du globe, qui mettra ain<«i Haïti, par la voie la plus économique, en relation avec le monde entier.
Mais pour assurer à ce vaste plan de grandeur future, tous les avantages qu*il présente, il est indispensable de combiner les opérations de façon à ce que les éléments et les hommes concourent à leurs succès. Il faut dès maintenant relier notre mouvement à la marche des peuples qui savent proportionner leurs efforts aux obstacles qu'ils ont à surmonter pour atteindre leurs destinées.
C'est le moment d'aborder l'épineuse question de l'article 7 de notre Constitution, qui interdit aux étrangers le droit de propriété foncière dans la République.
Que cette mesure d'exclusion fût légitime, alors qu'Haïti était tout essoufflée de la lutte gigantesque qui enfanta son indépendance ; alors que le souvenir des anciens maîtres était encore frais à la mémoire de tous ; alors que la vue des « chaînes brisées sur la tête des oppresseurs » faisait bouillir d'indignation le sang des héros
de 1804, alors que les mers étaient sillonnées par les navires emportant dans leurs flancs les débris de l'armée de Rochambeau; alors enfin qu'on craignait un retour offensif des armées blanches, nous ne voulons pas le contester. Mais les idées n'ont pas tardé k se modifier. Quatre-vingts ans nous séparent déjà de la naissance de notre autonomie, et il est facile de suivre les différentes phases des sentiments de la nation vis-à-vis de l'étranger.
« L'article 7 était ainsi formulé dans nos premières constitutions : « Aucun blanc n'a le droit de propriété en Haïti ». Cette formule, tout à fait radicale, refusait du même coup à l'homme de race européenne, et le droit de naturalisation et celui de propriété. Elle fut modifiée plus tard et prit la forme suivante : « Nul, s*il n'est Haïtien, etc. », forme qui admettait la possibilité pour l'étranger de se faire naturaliser et, par voie de conséquence, d'acquérir le droit de propriété. L'évolution est très marquée et on ne peut la nier, sous prétexte que la seconde rédaction n'est qu'un « euphémisme » destiné à voiler la rigueur du législateur » (1).
Il reste une troisième et dernière étape à franchir. Les raisons qui ont motivé cette mesure de conservation n'existent plus. Le moment est venu de radier entièrement cet article de notre Constitution.
Le commerce universel a besoin de notre territoire et
(1) L08 détract cura de la race noire, p. 86,
SB UtTRE PREMIER
noas-mémes nous avons besoin de son influence. Ayons le bon e<prit d*ouvrir nos portes avant qu'on nous y force. Le percement de Tisthme de Panama nous y oblige. C*est une nécessité à laquelle il faut se soumettre. Apprenons donc à profiter de renseignement donné par la rapidité des travaux en exécution et à lire dans Tavenir à l'aide du sort de la Chine, réduite par Fautorité du canon à ouvrir ses ports au commerce étranger. Prenons les devants; notre orgueil national souffrira moins. (1 faut se décider ou s'effondrer. Ce dilemme mérite qu'on s'y arrête et qu'on le médite.
Quand une mesure s'impose et qu'il y a nécessité d'y obéir, on ne doit pas chercher à l'éviter; mais il est d'une sage habileté de savoir la tourner à son profit.
L'île d'Haïti est un objet de convoitise de la part de toutes les puissances maritimes. Des intérêts multiples y sont concentrés. C'est là l'élément principal de sa force, une de ses raisons d'être et de ses garanties. La rivalité même de ceux-là qui caressent l'espoir de s'en rendre maîtres, lui assure le bénéfice de la neutralité. Devant le conflit économique dont la mer des Antilles sera bientôt le théâtre, il est d'une grande utilité pour les gouvernements de ce pays de converger tous leurs efforts en vue d'obtenir sa neutralisation et d'offrir en compensation aux étrangers le droit de propriété immobilière dans File entière. Les grands besoins de la navigation et la sécurité même du canal inter-
océanique appellent cette solution : File d^Haïti doit appartenir à un peuple qui puise sa force dans sa faiblesse même.
Saisissons pour nous créer cette situation, ce moment opportun où les philantropes, préchant l'abolition des guerres, invitent les peuples à Funion, proposent Tannexion de F Alsace et de la Lorraine à une confédération Rhénane- Alpine neutre et indissoluble (1) et où Faéropage européen, dans ses grandes assises à Berlin, vient d'accomplir une haute et généreuse mission, celle de consacrer dans le Congo un nouvel État neutre, sous la sauvegarde des lois internationales.
Qu'est-ce qui nous arrête ? Qu'avons-nous à craindre ? Une immigration trop rapide? Mais en dehors de notre caractère national, déjà acquis comme peuple, Fexemple de la Dominicanie suffit pour dissiper nos craintes à ce sujet. Depuis des années, ce pays est ouvert aux étrangers et, loin d'être débordé par eux, malgré les concessions séduisantes qui leur sont faites, il est encore gêné par la lenteur de l'immigration.
La République d'Haïti, pas plus que sa sœur, la République Dominicaine, ne peut aujourd'hui placer dans une immigration trop rapide, l'objet principal de
(1) La Confédération Rhénane-Alpine se composerait du royaume de HoUande, du royaume de Belgique, du grand Duché de Luxembourg, de TAlsace-Lorraine, et de la Suisse. Elle formerait d'utiles barrières à des nations rivales. (Assemblée générale de la Ligue internationale de la paix et de la liberté.)
ses inquiétudes. Elle puise cette assurance dans son unité nationale et dans cette lenteur de Tarrivée des nouveaux habitants, qui permettra à chaque famille exotique de s'identifier avec la famille haïtienne.
Haïti aux Haïtiens ! Sublime doctrine, lorsqu'elle exprime une protestation (tontre les tentatives esclavagistes de TEurope du moyen-âge ; erreur profonde lorsqu'elle cache la pensée qu'une nation peut s'isoler au milieu de la confraternité universelle. « C'est à la liberté des échanges et non à l'isolement des peuples, que l'humanité poussée par la force même des choses, et faisant justice des intérêts particularistes, devra tôt ou tard s'acheminer (1) ».
En attendant que le tempérament national soit suffisamment modifié dans le sens de ces idées, il importe que nous soyons sur nos gardes et prêts à tenir tète aux événements en emboîtant, dès à présent, le pas aux autres nations.
On l'a dit souvent, et il sera utile de le répéter encore bien des fois pour que cette vérité pénètre profondément dans l'esprit de tous : l'île d'Haïti est la sentinelle avancée du Nouveau-Monde sur l' Ancien-Monde. Sa position géographique, par excellence, loin d'être un effet du hasard, semble avoir été préparée par la nature. « Sa situation, par rapport aux autres Antilles, ne pouvait être plus avantageuse. On dirait qu'elle a été placée au centre du grand archipel pour lui donner (1) Chambre de commerce de Lyon.
la loi. Les trois autres grandes Antilles paraissent être surtout disposées de manière à faire sentir sa supériorité et leur dépendance selon Topinion de Gharlevoix.
De même que le libre possesseur de l'Egypte sera le maître du canal de Suez, de même le libre possesseur de Fîle d'Haïti sera le maître du canal de Panama.
Sans prétendre assombrir la pensée qui accompagne cette œuvre si humanitaire, en souhaitant la discorde à son berceau même, nous avons le droit de chercher à concilier nos intérêts particuliers avec les intérêts universels, faute de quoi la fortune pourra bien se tourner contre nous. L'impéritie de nos gouvernants sera cause que l'ouverture du grand canal interocéanique, au lieu de nous être une nouvelle source de richesses, ne voie sombrer notre indépendance. 11 y a une telle connexité entre le percement de l'isthme américain et la République, qu'Haïti perdra plutôt son autonomie que de ne pas servir d'intermédiaire au trafic qui se fait encore aujourd'hui par le détroit de Magellan. Alors nous recueillerons les fruits de notre indifférence : une nation entière payera de sa liberté l'incapacité d'un gouvernement.
Il est temps de réagir, d'ouvrir au commerce étranger qui vient à nous, nos ports dans des conditions meilleures que celles que peuvent lui offrir les îles voisines. Libres, nous serons plus soucieux de nos intérêts, que les Anglais, les Français et les Espagnols ne sont à
même de Fétre de ceux de la Jamaïque, de la Guadeloupe, de Cuba, de Porlo-Rico.
Sera-t-il dit que le peuple haïtien manque à ce point de génie personnel qu'il ne sache ni créer, ni imiter, ni même apprécier les véhicules puissants de prospérité que la nature, en mère prodigue, lui a surabondamment fournis? C'est ce qui reste à examiner. Hais nous pensons qu'en faisant la part du feu, avec de l'énergie et de la bonne volonté, Haïti arrivera à reconquérir les positions perdues et à mériter de nouveau le surnom de « Reine des Antilles » ; seulement il faut vouloir, vouloir fermement,ne pas craindre de faire tout d'abord quelques sacrifices, et surtout de rompre avec la politique de recul si désastreuse pour elle.
Mettons la main à l'œuvre ; mettons-la résolument, sans retard. La situation est trop grave pour perdre du temps à discuter, c'est devant soi que l'on doit porter les regards. Les questions pressent et veulent être résolues promptement. Mais pour que l'édifice soit durable, commençons par le commencement : que chacun se rallie à un gouvernement progressiste, afin que par l'apport de ses faibles moyens individuels on arrive à former un centre d'action assez fort, assez solide pour réveiller chez le peuple le sentiment endormi de sa dignité et rappeler aux spéculateurs politiques le sentiment national.
Sans se laisser aller au pessimisme par trop sombre de ceux qui désespèrent d'Haïti, la crise est assez se-
rieuse pour que notre première pensée soit d'y remédier le plus tôt possible.
Nous avons en nous-mêmes les éléments de notre relèvement moral, mais il faut une intelligence pour les grouper et en faire sortir le progrès.
« N'est-ce pas, en effet, à sa direction, dit M. E. Paul, rinfatigable pionnier de la civilisation noire, qu'il faut s'en prendre si Haïti est aussi arriérée ? Si même cette direction ne nous a pas entraînés plus avant dans le néant, si elle ne nous a pas engloutis, ne le devons-nous pas au prodige d'un miracle, qui fait flotter la société haïtienne, en vertu de ses propriétés vitales au-dessus de l'océan de honte et de bêtises qui n'a cessé de bouillonner depuis trente-neuf ans. ? »
Les chefs doivent dominer d'assez haut pour embrasser d'un coup d'œil l'ensemble de l'atelier où l'homme s'agite : « En Haïti c'est le contraire qui se prouve : nos conducteurs sont des chefs de ténèbres qui errent dans la vallée, tandis que sur la crête, se découvrent çà et là les lampions du corps social. Ceci explique comment il est si facile à l'étranger de se méprendre du tout au tout sur notre consistance, comme peuple. Son jugement s'étaie de l'état de notre gouvernement, image habituelle» des sociétés.
« La vérité est que notre corps politique est réfléchi tête en bas à ses yeux, ce dont il ne se doute pas.
» Les Haïtiens, en fait, ont toujours été plus avancés
que leurs conducteurs, sauf à de rares moments. Chez
maritime se remue, améliore ses ports, transforme son matériel. Tout présage que le conQit sera intéressant.
Les Antilles aussi 8*apprétent à figurer sur le champ de bataille. Déjà la plupart se réveillent et secouent leur nonchalance de créole. La Jamaïque sollicite de l'Angleterre des faveurs pour sa capitale Kingstown. La France suit d*un œil attentif les travaux d* agrandissement du port de Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, tandis que TEspagne conclut avec les États-Unis des traités de commerce concernant ses colonies du golfe du Mexique, abolit les droits consulaires imposéssur les navires marchands à destination de Cuba et de Porto- Rico, atténue la rigueur des règlements douaniers dans ces lies. A notre porte, la Dominicanie prépare dans la magnifique baie de Samana, convoitée naguère par les États-Unis, sous le général Grant, un port franc qui sera ouvert à toutes les marines du globe.
Seule, la République d'Haïti^ malgré ses avantages naturels, se tient à Técart de ce mouvement fiévreux. Gémissant sous l'étreinte d'un tyran dont la politique de recul lui cache l'avenir autant que le présent, elle assiste indifférente à Taccomplissement de l'œuvre que poursuit le génie du grand français, F. de Lesseps.
Cependant, ses nombreuses rades sont autant d'abris précieux; améliorées et approvisionnées en consé-
quence, elles suffiraient à tous les besoins de la navi* gation.
Ses belles vallées, entrecoupées de jolis bouquets de bois, sont arrosées par des rios dont les méandres traversent de gras pâturages. Les troupeaux qui paissent dans les plaines de la Dominicanie lui appartiendront du jour où ses gouvernants seront à la hauteur des destinées de Tîle et que les bases de la grande République fédérative de la mer des Antilles seront établies. De cette façon on trouverait à sa portée et à peu de frais le bétail nécessaire à l'approvisionnement des navires en viande fraîche. C'est là un privilège appréciable quand on pense que la Martinique et la Guadeloupe seront sous ce rapport dépendantes de la Guyane française ; Curaçao, de la Guyane hollandaise ; la Jamaïque et les Antilles anglaises, de la Guyane anglaise.
La houille qui crée le mouvement, le fer qui fournit les outils, ces deux matières qui peuvent être considérées Tune comme Tàme, l'autre comme les muscles de l'industrie moderne, sont enfouies dans notre sol. Il y a mieux, on connaît leurs gisements; leur bonne qualité est incontestable : en 1884, le charbon de terre haïtien a remporté une récompense à l'Exposition universelle d'Amsterdam.
Haïti peut, et le pouvant, elle doit devenir à la fois un immense entrepôt de marchandises et de ravitaillement, un atelier de fabrication et un refuge neutre du transit international. Or, le canal de Panama sera ou-
avantageux de cette baie, la désigne pour être cette escale.
Situé à Textrémité nord-ouest d*Haîti, le Môle Saint- Nicolas forme par sa position vis-à-vis de Cuba, dont il n'est éloigné que de cent kilomètres, l'une de nos plus importantes stations navales. Une digue naturelle, longue de 7,000 mètres sur 2,600 de largeur dans ses limites les plus opposées, protège la baie au nord. Contre elle vient se briser une mer houleuse que soulèvent continuellement les vents alizés dont la vitesse est renforcée par Fétroitesse de la passe. La baie, accessible par un chenal rétréci, s'ouvre à Touest, tandis que le Morne du Cap-à-Foux Tabrite des vents du sud. Ses eaux profondes peuvent être un excellent mouillage par tous les temps aux vaisseaux du plus fort tonnage et permettent de jeter Tancre presqu'à terre. L*abbé Raynal a résumé tous les avantages de cette position au point de vue militaire et commercial en l'appelant le Gibraltar (1) du Nouveau-Monde. Elle défend, en effet, la Passe du Vent, commande le golfe de Gonave et une partie de l'Atlantique.
Déjà ces parages deviennent de plus en plus fréquentés : de toutes parts apparaissent des voiles nombreuses et des traînées de fumée. C'est à la hauteur du
(1) « Si cette précieuse clef de Saint-Domingue et même de l'Amérique venait à tomber entre les mains des Anglais, ce Gibraltar du Nouveau-Monde serait plus fatal à l'Espagne, à la France que celui de l'Europe même. » HUiaire philosophique des deux Indes par l'abbé Raynal.
Môle Saint-Nicolas que passent les grandes lignes de paquebots transatlantiques desservant le Mexique et les petites Républiques de l'Amérique centrale. Le nombre de ces navires est évidemment destiné à s'accroître du jour où le canal interocéanique sera livré à la navigation. Les États-Unis seront immédiatement intéressés & utiliser ce passage, et il convient d'envisager, à part le mouvement de rintercourse de cette grande République sur les deux océans, le mouvement entre ses ports sur TAtlantique et les ports étrangers sur le Pacifique sous tous pavillons. Yoici le résumé de la statistique de 1878:
. Tonnage des navires américains chargés sur lest, à Feutrée et à la sortie des ports des États-Unis, de ou pour les ports de la côte américaine du Pacifique — littoral des États- Unis non compris 841 .000 t.
Tonnage des navires américains chargés ou sur lest à l'entrée ou à la sortie des ports des États-Unis, de ou pour les ports du Pacifique, situés hors de rAmérique 455.000
Tonnage des navires étrangers, chargés ou sur lest à rentrée ou à la sortie des ports des États-Unis de ou pour la côte américaine du Pacifique, littoral des États-Unis non compris. 237 . 000
Tonnage des navires étrangers, chargés ou sur lest à l'entrée ou à la sortie des ports des États-Unis de ou pour les ports du Pacifique, situés hors de TAmérique 348.000
Tonnage du cabotage de San-Francisco,
entrées et sorties réunies 587.000
^ Tonnage du cabotage des autres ports des États-Unis sur le Pacifique, entrées et sorties réunies 975.000
Total 3.443.000 t.
Si Ton élimine de ces trois millions cinq cent mille tonnes tout le cabotage des ports du Pacifique, parce qu*il continuera à avoir San-Francisco pour centre, il reste deux millions de tonnes pour le commerce des États-Unis avec les côtes du Pacifique. De ce chiffre retranchons le tonnage fourni par la Nouvelle-Orléans et les navires faisant escale à la Havane, qui gagnera Panama par le détroit du Yucatan, nous trouverons un million trois cent mille tonnes devant passer en vue du Môle St-Nicolas, si on évalue à sept cent mille tonnes la part qui prendra la voie précédente.
En jetant un coup d*œil sur le Tableau du commerce général de la France^ nous notons que le commerce français est .représenté par trois cent cinquantesix mille tonnes, à l'entrée et à la sortie, pour les régions, considérées comme étant le cercle d'attraction du futur canal.
Il résulte de la statistique de la navigation anglaise que le tonnage pour ces mêmes régions se chiffre par un million cinquante mille tonnes, comme moyenne de 1870 à 1876.
Assignons, par hypothèse, à TAllemagne et aux autres États un mouvement commercial, toujours pour les mêmes régions, égal à celui de la France, nous obtiendrons le total suivant pour le commerce européen
avec les contrées du Grand Océan :
CANAL DE PANAMA Ai
1.050.000 tonnes pour TAngleterre ; 356.000 — la France ; 356.000 — pour les autres États de l'Europe.