‹ Haïti: une page d'histoireChapitre 3 sur 10 · tonnes · texte numérisé non relu

tonnes

Ajoutons-y un million trois cent trente-trois mille tonnes, formant la part probable du commerce entre TEurope et l'extrême Orient, qui suivra, de préférence à toute autre voie, la route de Tisthme américain après son percement. Cette opération nous permet de fixer à trois millions quatre-vingt-quinze mille tonnes, soit trois millions en nombre rond, les transactions de l'Europe avec le Pacifique par l'intermédiaire du canal de Panama. — Gela en nous basant sur le mouvement des échanges internationaux pour l'année 1876.

Ce va-et-vient continuel du commerce universel se partagera entre les différents ports de la mer des Antilles, qui constitueront autant d'entrepôts entre lesquels le transit saura choisir suivant ses exigences, ses goûts, ses besoins ou môme ses caprices. Il est évident que les navires des puissances qui n'ont pas de colonies dans ces parages iront de préférence là où ils trouveront le plus d'avantages. Pour le moment, Samana (Port-aux- Perles), Saint-Thomas, par la franchise de leurs ports seront les mieux favorisés. Ils auraient pour rival puissant le Môle St-Nicolas qui ne saurait manquer de jouir des mêmes privilèges. Il est, du reste, notoire que la majeure partie des navires cotoyeront les deux extrémités de l'île d'Haïti. Pour nous maintenir dans les

limites des probabilités, il est très admissible qu un tiers du tonnage ci-dessus énoncé s*écoulera par la Passe du Vent.

On voit donc qu'actuellement, avec l'ouverture du grand canal interocéanique, il passerait en vue du Môle Saint-Nicolas, un tonnage d'environ 2,500,000 tonnes — y compris l'évaluation du commerce des États- Unis — au service duquel seraient employés 16 à 1800 navires, jaugeant en moyenne 1500 tonnes chacun.

On vérifiera cette moyenne de 1500 tonnes, en apparence trop faible, en songeant que les vapeurs qui arrivent des ports de l'Amérique, et ils sont ici les plus nombreux, auront des dimensions moindres que les transatlantiques européens, à cause des distances relativement plus petites à parcourir. Leur trajet consistera le plus souvent à longer les côtes du Nouveau- Monde.

Si nous estimons au taux' de 50 pour 100 l'accroissement du négoce universel pendant la durée des travaux de Panama, nous pourrons porter de 5 millions de tonnes l'ensemble du commerce en 1876 à 7 millions 1/â de tonnes pour le trafic qui doit se faire par le canal en 1889.

De cette façon, en disant que 2000 navires vogueront annuellement en vue du Môle Saint-Nicolas, nous resterons encore en deçà de la vérité (1).

' (1) Tous les documents qui nous ont permis d'arriver à ce résultat ont été puisés dans le rapport de M. Levasseur sur le

GàN AL DE PANAMA 45

Une autre raison doit militer en faveur du HAle : les vaisseaux de la côte des États-Unis sur TAtlantique descendront vers Panama par la Passe du Yent plutôt que par les détroits de Bahama et duTucatan où ils auront à remonter le courant du Gnlistream, très rapide dans ces endroits.

Toute Futilité d*un port franc dans la Passe du Vent découle de ce que le détroit sera bientôt l'un des passa es les plus courus du monde et que son littoral est de fer, continuellement battu par des lames violentes.

La configuration des côtes haïtiennes désigne nette* ment le Môle Saint-Nicolas à Tattention des gouvernements.

Les bateaux à vapeur, trouvant en route des points de relâche et des entrepôts, Saint-Thomas, Samana, Le Môle, pourront réduire leur approvisionnement de charbon et réserver une place d*autant plus grande aux marchandises.

Les gisements houilliers de la plaine des Gayes, de FArtibonite alimenteraient, à peu de frais, le Môle Saint-Nicolas en charbon de terre.

Le bon marché auquel ce combustible serait livré, constituerait une nouvelle force d'attraction pour les navires. Les houilles haïtiennes remplaceraient, presque complètement dans les Antilles, celles de prove-

commerce et le tonnage relatifs au c canal international » . Voir le bulletin de ce nom, 1 et 15 janvier, 1 et 15 février 1880.

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nance anglaise ou américaine. Leur qualité moyenne inférieure à celle des charbons d'Europe, mais supérieure à celle des bouilles des États-Unis, leur est une garantie d'écoulement, augmentée par la proximité et la certitude des débouchés.

Cette nouvelle station présente, en outre, une population de mœurs paisibles, un climat très sain ; Ton trouve dans le voisinage de Teau douce et des vivres en abondance.

Bombarde, Jean-Rabel, Port-de-Paix et File de la Tortue seraient les greniers de cette escale. Des voies ferrées la mettraient en communication directe et rapide avec les principales villes et les grands centres agricoles, feraient bénéficier TUe entière de sa prospérité. Le Môle se procurerait par mer les matières premières de son commerce jusqu'à ce que des capitalistes hardis entreprissent la construction de ces voies difficiles et coûteuses, à cause de la nature escarpée des pays qu'elles doivent traverser.

Contrairement à l'opinion émise par M. D. Légitime (d'Hdïti), de voir refluer vers un point de l'île toute la richesse de la République par la franchise du port du Môle, le Cap-Haïtien, les Gonaïves, Port-au-Prince, débouchés naturels des plaines du Nord, de TArtibonite et du Cul-de-Sac, resteront toujours les ports d'embarquement de ces régions. Aujourd'hui presque abandonnées, mais demain riches et florissantes par la sollicitude bienfaisante d*un gouvernement de progrès,

ces plaines verraient décupler leurs produits et feraient naître sur leurs grands marchés naturels une activité à laquelle le Môle Saint-Nicolas ne pourrait arriver que par les seules ressources de son port. Il n'y a, en eflet, dans ses environs, aucune plaine, aucune vallée, dont l'étendue ou la fertilité saurait être comparée à celle des plaines dont nous venons de parler.

Déclarer que c'est favoriser en quelque sorte la contrebande par la création d'un entrepôt neutre dans la baie du Môle Saint-Nicolas, c'est évidemment tomber dans une exagération non motivée, c'est reculer devant l'accomplissement d'un projet si utile, à cause d'une difficulté qui ne mérite pas d'être prise en considération. Il suffira tout simplement d'y avoir une administration policière convenable et des employés probes. Isolée dans sa sphère, cette station serait facile à envelopper d'une ceinture douanière analogue à celle qui existait en Allemagne, pour les anciennes villes libres de Hambourg et de Brème.

Pendant que la question de Panama est encore palpitante d'intérêt, nous ne croyons pas superflu de rapporter ici un projet de loi concernant le Môle Saint- Nicolas ; nous le devons à Thonorable député de Jacmel, Mathurin Lys (1). Voici ce projet de loi :

« Considérant qu'il est du devoir des mandataires du

(1) M. Lys était petit-fils du brave général Lys, qui prit une part active dans la guerre de Flndépendance. Il fut envoyé à la députation nationale par la ville de Jacmel et fusillé par les ordres de M. Salomon, le 5 mai 1882.

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peuple et du gonvernement de la République de mettre en valeur les richesses nationales et d*accroUre le mouvement des affaires dans le pays;

« Considérant que tous les peuples producteurs recherchent, en ce moment, de nouveaux débouchés pour leur industrie et de plus grandes facilités pour leur commerce;

« Attendu que le Môle Saint-Nicolas est la ville la plus directe entre l'Amérique centrale et les côtes orientales de l'Atlantique et sera dans un avenir prochain un des points les plus importants entre l'océan Pacifique et l'océan Atlantique ;

ce Par ces motifs,

La Chambre des communes a proposé et le Corps législatif a rendu la loi suivante :

« ARTiaE PREMIER. — Le Môle Saint-Nicolas est érigé en ville libre haïtienne et déclaré port franc.

«Art.S. — La ville libre du Môle Saint-Nicolas est et restera la propriété de la République d'Haïti ; le drapeau national y flottera seul pendant toute la durée de la concession de cette partie du territoire et la langue française, qui est la langue officielle d'Haïti, sera seule employée officiellement dans le territoire de la ville libre du Môle Saint-Nicolas*

«( Art. 3. — Les clauses, charges et conditions des travaux à exécuter pour la création de cette ville libre seront ultérieurement déterminées par une loi spéciale.

« Art. 4. — Les secrétaires d'État de l'intérieur et

des relations extérieures sont invités, chacun, en ce qui les concerne, à s'entendre, en vue de la création sus-parlée, avec des capitalistes présentant de suffisantes garanties morales et financières pour Texécution des travaux à faire au Môle Saint-Nicolas, afin d'y créer une ville libre haïtienne, sous le contrôle perpétuel et la surveillance constante du gouvernement de la République d'Haïti.

« Art. 5. — Les Secrétaires d'État de Tlntérieur et des Relations extérieures devront soumettre au gouvernement et présenter aux Chambres un rapport sur chacune des propositions sérieuses qui leur seront faites, d'après les précédents établis dans les villes actuelles, pour les travaux de création de la ville libre du Môle Saint-Nicolas, après avoir débattu et provisoirement arrêté les prix, charges, clauses et conditions desdits travaux et la durée de la concession de la ville libre et du périmètre du terrain — fonds et superficie — qui y sera aflPecté, ainsi que le comportent les lois en vigueur dans la République ».

Ce projet de loi qui renferme l'expression malheureuse de «ville libre », détermine nettement, par les articles deux et suivants, les rapports de l'État avec le port franc du Môle Saint-Nicolas. On a donc mauvaise grâce de chercher chicane à la mémoire de Ihonorable M. Lys, en prêtant au député de Jacmel, l'intention qu'il n'a jamais eue, d'avoir voulu former « un État dans l'État ».

Nous empruntons à VŒU^ qui exceptionnellement 8*e8t montré sensé (i), une réflexion juste à propos de ce projet de loi. « N'est-ce pas là, dit-il, Tun des moyens de déjouer les ambitions qui s'agitent autour de nous et qui escomptent déjà sous le manteau d'intérêts privés et de réclamations iniques, nos splendides positions stratégiques et commerciales.

« Marcher ou périr, développer nos richesses à notre profit, ou les voir subrepticement enlevées à notre détriment par autrui, tel est le problème dont la solution s'impose à nos hommes politiques ».

Il serait à souhaiter que de promptes mesures soient prises relativement à la baie du Môle Saint-Nicolas.

On ne saurait porter dans le choix de la compagnie concessionnaire de cette magnifique station navale un trop grand soin. L'expérience nous a déjà montré combien délicats sont de pareils choix. Jusqu'à présent la plupart des concessions, accordées aux sociétés étrangères, telles que celle qui entreprit la fondation de la Banque Nationale d'Haïti, ne nous ont rapporté que difficultés, déboires. Pour être plus heureux à l'avenir, il faudrait s'adresser à des compagnies dont les intérêts touchent de près à la prospérité de la République, à la Compagnie Générale Transatlantique, à la Compagnie du Canal Interocéanique, présidée par M. de Lesseps dont l'éloge n'est plus à faire.

(1) Voir la feuille VŒU, 23 février 1884.

Ce serait assurer au Môle Saint-Nicolas une importance proportionnelle à Taccroissement du transit par Panama, en provoquant au sujet de cette baie, une entente avec la Compagnie du Canal Interocéanique. Alors seulement il sera possible d'avoir des résultats durables.

Le Môle Saint-Nicolas, confié à ces capitalistes deviendra infaiUiblement un grand centre d'opérations commerciales. Son développement, sa richesse, nécessiteront la création de chemins de fer qui, avec la navigation à vapeur, sont une des inventions qui ont le plus révolutionné le monde économique, moins par les dividendes qu'ils distribuent aux actionnaires que par l'aisance qu'ils ont engendrée indirectement, en supprimant les distances et en facilitant l'écoulement des marchandises. Qui contesterait à la puissance de la vapeur les transformations merveilleuses dans les rapports des peuples entre eux et la diffusion des idées civilisatrices? Se doutait-on, à l'origine des chemins de fer, quel mouvement ils allaient produire et quels bienfaits ils allaient répandre ? Il importe de ne pas se méprendre sur la portée de ces paroles. Haïti ne profitera de ce changement que dans un avenir encore lointain. C'est qu'en effet les résultats indirects d'une amélioration dans les voies de communication sont plus sûrs que les résultats immédiats.

Il existe une opération qui, entreprise dès Touver^ ture du Môle Saint-Nicolas au commerce étranger, est

certaine de réussir : la spéculation des terrains à bâtir, opération qui a toujours profité à ceux qui, les premiers, Tout essayée dans un pays neuf. Le champ est encore vaste dans cette partie de Tlle pour cette façon de tenter la fortune, et il y naîtra assurément de grands privilèges, basés uniquement sur Tachât et la revente des terrains. Le voisinage du port donnera même aux terres cultivables une plus-value considérable.

C'est de la sorte que s'acquiert la plupart des fortunes qui forment la souche des sociétés nouvelles. Nous avons pu constater la chose par nous-mêmes, dans un voyage que nous fîmes en Algérie où les grandes fortunes appartiennent, généralement, auxpre* miers arrivés dans le pays ou à leurs descendants.

A ces nombreux moyens de faire fructifier les capitaux, nous y ajouterons la banque, l'escompte, le prêt sur connaissement, etc.

Tant de faveurs, accumulées dans un seul pays, ne manquent pas évidemment d'éveiller, chez les peuples cupides, des vues ambitieuses sur notre île.

Les Haïtiens n'ont pas seulement à déjouer les intrigues de la Maison-Blanche et du Foreign-Office. Les Allemands aussi révent un empire colonial et mettent

tout en œuvre pour réaliser cette idée que sert & propos leur esprit aventurier.

Depuis 1870, Témigration allemande va en augmentant. Gela s'explique aisément: la crise agricole et industrielle, les impôts écrasants, les obligations d'un lourd militarisme ont considérablement contribué à dégoûter le paysan du sol ingrat de la patrie et de ses devoirs envers elle.

Les jeunes gens qui ont demandé & Texpatriation un soulagement au dur service militaire, se comptent par milliers depuis ces dernières années. Leur nombre est porté aujourd'hui aux environs de cent mille.

Dans le pays d'Outre-Rhin on déserte des villages entiers ; les champs sont abandonnés et dépeuplés. Ce courant d'émigration est fourni par les provinces de la Saxe, la Posnanie, la Bavière, la Poméranie. Captivés par les descriptions enchanteresses de l'Amérique, que leur font les parents et amis qui les y ont précédés, les Allemands, fatigués d'user leur santé et leurs faibles ressources sur un sol aride, s'embarquent à l'envi pour aller chercher fortune dans les pays nouveaux, inexploités. Les premiers arrivés ne réussissent pas toujours; mais l'exemple encourageant de quelques heureux entraînent les hésitants. Ces succès, grossis par l'opinion publique, provoquent chez les négociants ruinés, les ouvriers sans ouvrage, les jeunes gens aventureux et sans profession, le désir et la curiosité de l'inconnu. En se transplantant sous d'autres climats, cette pha-

54 LIVRE PREBflER

lange d'émigrants emporte avec eux le souvenir de la mère-patrie, dont ils conservent la langue, les mœurs et la religion (1). Les pays qu'ils envahissent ainsi, ne tardent pas à porter l'empreinte allemande et à refléter les institutions de l'empire. Ils s'attachent à sa gloire et à son extension. Leur enthousiasme, pendant la guerre franco-allemande, témoigne suffisamment de leurs sympathies pour la vieille Germanie. Avec quelle curiosité anxieuse ils suivaient les succès de la stratégie savante de de Moltke en France. Chaque victoire était saluée par des réjouissances publiques ; des manifestations chaleureuses étaient faites à l'adresse des vainqueurs.

Si par leur dispersion au dehors, ils contribuent à répandre l'influence allemande, ils ne diminuent pas moins les forces vives de la nation en cessant d'être sujets de l'empire. Aussi M. de Bismarck, après des efl'orts infructueux pour entraver ce mouvement d'émigration, conçut-il l'idée de créer des établissements lointains pour recevoir ce trop plein de la population et former en même temps des débouchés à l'industrie nationale.

11 n'est pas sans intérêt, à ce propos, de suivre le mouvement d'émigration des divers pays de TEurope en Amérique. Le tableau ci-dessous contient le nombre des émigrants de chaque pays pour les États-Unis. L'Allemagne en donne le plus grand contingent.

(1) Conférence du pasteur Gook à la salle du boulevard des Capucines.— Sur les races aux États-Unis.

Voici ce tableau :

Angleterre et Pays de Galles 79 . 852 62 791

Irlande 63.720 57.667

Ecosse 19.612 10.840

Autriche 10.517 13.355

Allemagne. 191 .643 177.102

Italie 31 .715 16.287

Norwège 21 .849 16.264

Suède 34.596 24.701

France et autres pays 73 . 849 73.278

Pour éparpiller ces hordes teutoniques sur le monde entier, le prince de Bismarck promet protection officielle aux établissements qui se fondent au dehors de l'Europe. C'est ainsi qu'on le voit favoriser les maisons allemandes de la Patagonie, de Taïti, de la Syrie, les factoreries de la côte de Zanzibar.

Cette année même, il s'est tenu à Berlin une conférence relative à l'action de chaque puissance intéressée dans le bassin du Congo, conférence qui naturellement a permis à l'Allemagne de s'asseoir dans cette région.

La colonisation est une nécessité pour l'empire, parce qu'elle est imposée par des questions sociales et économiques. Elle abattrait l'hydre du socialisme qui le dévore en même temps qu'elle employerait une foule de bras inoccupés, ouvrirait un nouveau champ d'exploitation à la marine marchande.

Mais il est bon de remarquer que le but visé par la politique extérieure du prince de Bismarck est moins

Tacquisitiou de colonies proprement dites que rétablissement du protectorat, le budget de l'empire se trouvant absorbé par les dépenses pour l'entretien des armées permanentes.

« Il réunit, en conséquence, les grandes maisons commerçantes de Hambourg, de Brème et de toutes les villes importantes de TAUemagne. Il leur montre les territoires à coloniser et à exploiter. Il leur dit de s'organiser en syndicats puissants pour y créer des comptoirs et établir, entre les lointaines contrées et la métropole, des rapports fructueux. Quant à lui, il s'engagea les défendre, s'il le faut, contre les périls du dedans et les difficultés du dehors. Il mettra à leurs dispositions ses vaisseaux, ses soldats, sa diplomatie quand besoin s'en fera sentir » (i).

Quoique, pour le chancelier, les colonies soient essentiellement une affaire commerciale, il ne dédaigne pas la prise de possession quand le terrain a été suffisamment aplani par les maisons de transactions.

Cette même action politique s'observe à Tégard de la République d'Haïti. Après la défaite momentanée de la France, l'Allemagne, dans l'auréole de gloire et de puissance â laquelle elle était loin de s'attendre, débarrassée d'une ennemie redoutable, certaine qu'aucune autre nation n'aurait osé lui barrer le chemin dans la voie nouvelle où elle voulait s'engager, tourna ses regards du côté d'Haïti, d'abord, parce que la fécondité

(1) Journal la Libertéy 9 décembre 1884.

de cette lie chatouillait Tambition du nouvel empire, ensuite, parce que le terrain avait déjà été préparé par de nombreuses maisons allemandes et que les Haïtiens avaient manifesté trop ouvertement leurs sympathies pour la fière vaincue.

En 1873, le capitaine Batch vint faire, dans les eaux de Port-au-Prince, une démonstration sur la nature de laquelle il n'y avait pas à se méprendre. Ce capitaine cherchait au gouvernement haïtien une querelle d'Allemand: il réclamait, au nom d'un négociant de son pays, une créance s'élevant à 75.000 francs, dont la légitimité est contestable Pendant la nuit, ce brutal marin s'empara par surprise de deux gardes-côtes haïtiens, au mépris du droit des gens.

Le gouvernement, comprenant bien qu'on ne dépense pas cent mille francs en expédition, pour n'en recevoir que soixante-quinze mille, devina l'intention cachée de M. de Bismarck, céda à la force, paya. L'Allemand empocha Targent et s'en alla tout penaud. 11 croyait par cet acte de brutalité provoquer ce qu'il cherchait : une résistance armée, dont il aurait pu faire un casus belli.

Les représentants des puissances accréditées en Haïti joignirent leurs protestations à celles des Haïtiens. Un semblant de satisfaction nous fut donné. Le capitaine Batch fut révoqué mais.... plus tard monta en grade.

Depuis cette époque, suivant le sens du programme colonial que nous venons d'exposer brièvement, on s'applique à faire la conquête économique d'Haïti, De

tous les étrangers établis chez nous, les Allemands sont les plus nombreux. Pour s'en assurer, il suffît de jeter un coup d'oeil sur la liste des négociants consignataires de la place de Port-au-Prince ; sur vingt maisons nous comptons neuf allemandes, cinq haïtiennes, trois américaines, deux françaises et une anglaise. Dans les autres villes, la même proportion est gardée. Hambourg est le centre des transactions entre la République noire et les Germains.

Pendant plusieurs années même beaucoup de familles de l'île envoyaient leurs enfants faire ou compléter leur éducation dans cette ville. Dernièrement, en 1882, un jeune prince allemand, fils de l'héritier présomptif, dans une tournée qu'effectuait son escadre aux Antilles, s'arrêtait à Port-au-Prince ; dans un bal qu'il donnait à bord de son navire pour la société port-au-princienne, il était agréablement surpris d'entendre les jeunes créoles s'exprimer avec une grande facilité dans sa langue maternelle.

Le commerce national lutte difficilement contre la concurrence étrangère. Des entraves de toutes sortes que, pour de fausses raisons politiques, le gouvernement apporte dans l'exploitation des maisons haïtiennes par les capitaux haïtiens, assurent toujours l'avantage au commerce étranger en général, qui trouve en outre protection auprès des consulats (1).

(4) A Paris, au cœur de la France, le consul d'Haïti est un Allemand.

Les négociants nationaux sont réduits par cet état de choses, pour se soustraire à l'arbitraire des autorités^ à s'associer, la plupart du temps, à des maisons exotiques.

Aujourd'hui, Faction des Allemands s'étend jusque dans les cercles gouvernementaux. Cette action est d'autant plus funeste, qu'elle est occulte et invisible.

Nous sommes dupes de leur politique, victimes de leurs intrigues, esclaves de leurs capitaux. Veut-on faire un emprunt? On ne trouve que l'argent allemand.

En 1883, le gouvernement du général Salomon, près de succomber sous les efforts des libéraux et des « nationaux» contre le <c piquétisme », lit appel aux capitalistes des différentes villes de la République. Il s'agissait de payer un solde dû sur un navire de guerre, le DessalineSy acheté aux Etats-Unis. Port-au-Prince fournit à elle seule 300,000 francs dont 160,000, c'est-à-dire plus de la moitié, ont été souscrits par les négociants allemands. Le commerce haïtien n'y figura que pour 30.000 fr. Le complément de la somme fut baillé par le gouvernement et les commerçants des autres villes.

Voyez jusqu'où ces Allemands (1) poussent leur ambition que dissimulent mal leurs manœuvres cupides. L'article 6 du contrat, passé le 6 octobre 1883 entre le gouvernement et le commerce, affecte en garantie du

(1) Nous sommes heureux de constater et de le pouvoir dire ici que parmi les Allemands qui habitent Haïti, il y en a qui professent à l'égard des Haïtiens une amitié fVanche et désintéressée^

remboursement de Temprunt, outre les droits de douane à Texportationjes sommes qui proviendraient de l'affermage de Tîle de la Gonave. Or, Tarticle 7 dit: « Si dans les six mois de rémission du titre, la complète liquidation n*en était faite ainsi que celles des autres engagementsdeTAdministration, le gouvernement s'oblige sur un contrat présenté par un groupe de prêteurs soussignés, à lui céder F affermage et l'exploitation de Vile de la Gonave, Toutefois, ce groupe de prêteurs ne pourra prétendre à la préférence de la concession qui lui reviendra de droit y que si ses offres sont aussi avantageuses que celles des autres concurrents qui se présenteront ; dans le cas où les prêteurs n*obtiendraient pas la ferme de Tîle, les concessionnaires qui viendraient en leur lieu et place seront tenus, dans les trois mois qui suivront la ratification de leur contrat et avant la mise en possession de l'île, de verser entre leurs mains rintégralité de la somme dont le gouvernement serait encore débiteur tant envers eux qu'envers les autres créanciers (Allemands) (2) dont il a été déjà parlé. »

Ce concours intéressé décida du triomphe du président Salomon. L'emprunt fut heureusement remboursé sans contestation aucune, aux conditions stipulées.

On créa un mal, le papier-monnaie (1), pour éviter un mal plus grand encore. Autrement, un second capi-

(1) Ce mot ne se trouve pas dans le texte du contrat. Il exprime ici le sens qu'il faut donner au mot créancier.

(2) Sur les douze signataires de la première émission de papiermonnaie, deux sont Allemands.

laine Batch aurait probablement été envoyé dans les eaux d'Haïti avec mission d'opérer un débarquement dans nie de la Gonave (1). La perspective d'y fonder, comme autrefois la France le fit dans l'île de la Tortue, le berceau d'une colonie aux Antilles, n'eût pas manqué de tenter la convoitise germanique.

Des considérations analogues exigent impérieusement que les Haïtiens soient plus circonspects dans leurs contrats avec l'étranger. Ils ne doivent pas concéder à la fois une trop grande partie du pays à un seul groupe financier.

Leur situation politique en Amérique, au moment où la grande lutte économique va s'ouvrir dans le triangle antiléen, ne leur permet pas d'être gracieux envers qui que ce soit, même envers les Allemands, en se dépouillant d'une partie de leur territoire.

Si la révolution, inaugurée à Miragoane, a échoué, elle est tombée vaincue par les capitaux allemands et nullement par les troupes gouvernementales. L'ignorance et l'impéritie des hommes au pouvoir ne font de doute pour aucun de ces étrangers qui les exploitent (2) de leur mieux et, faut-il le dire, de concert avec quel-

(1) L'île de la Gonave, la plus grande des îles dépendantes d'Haïti, mesure 60 kil. de Test à l'ouest et 12 kil. du nord au sud. Elle est située dans le golfe du même nom et commande toute la partie occidentale de l'île d'Haïti. Pour aller à Port-au-Princé, il faut nécessairement la côtoyer.

(2) Un étranger, M. W... qui occupe en Haïti une haute position commerciale, nous tint un jour ce langage, avec une franchise dont nous lui savons gré : a. Nous autres, venus dans le pays uni-

ques Haïtiens, oublieux de leur honneur. Ils n'ont tant aidé M. Salomon à étouffer la révolution que pour mieux pratiquer leurs basses intrigues : ils savaient que la révolution, une fois triomphante, devait mettre un terme à leurs opérations véreuses, rappeler les individus sans vergogne à une attitude neutre dans les affaires politiques du pays qui leur donne hospitalité.

Le rôle prépondérant que TAUemagne essaie de prendre n'est point du goût des Américains, ni des Anglais, ni des Français surtout, qui combattent pour la suprématie et qui peuvent, à bon droit, se croire des chances supérieures à celles des Allemands.

Nous pensons avec eux, que la France trop occupée d'expéditions lointaines, a le tort de négliger des débouchés commerciaux que lui offrent des sympathies depuis longtemps acquises.

Il appartient donc au gouvernement de neutraliser la prépondérance germanique en favorisant les autres puissances, la France principalement, qui nourrit nos cerveaux (1), dont le sang est mêlé au nôtre, dont nous parlons la langue, dont nous avons les lois, les mœurs et lesmodes. Et, voyez la force de la communauté d'idées : « Le cœur de bien des Français sentira comme le nôtre

quement pour nous enrichir, nous trouvons, tout préparés, des hommes ignorants et un gouvernement imbécile. Pourquoi n'exploiterions-nous pas ces nègres. » — Ce Monsieur avait oublié que pour être mulâtre, son interlocuteur n'appartient pas moins à la race nègre et à la nation haïtienne.

(1) Il est d'usage d'envoyer les jeunes Haïtiens faire leurs études en France. Les boursiers du gouvernement sont envoyés à Paris.

que, pour bien de motifs, la pièce « Ces Allemands » de notre poëte national, Oswald Durand, est un admirable cri de rage et d'amour, échos de nos sentiments à tous et qu'on pourrait avec acclamation résumer ainsi :

« France et Haïti... Union et Prospérité, (i)»

Des mesures libérales sont indispensables. La radialion de l'article 7 de la Constitution répond pour nous à des nécessités vitales, si nous ne voulons pas être gênés par ces étrangers de passage, ces Chinois d'un nouveau genre, qui viennent uniquement faire fortune chez nous. Sans doute, avec l'ouverture du canal de Panama leur nombre ira s'accroissant, mais il n'est pas à craindre qu'ils se fixent d'une façon définitive dans l'île. L'Allemagne est à la mode, nous le voulons bien croire ; il ne s^en suit pas qu'elle soit destinée à prospérer sous tous les climats. Le soleil ardent des Antilles se soucie peu de la politique coloniale de M. de Bismarck. 11 amollira, épuisera, accablera ces hommes du Nord qui ne s'accomoderont jamais à nos latitudes. Comme nous cherchons des bras pour nous aider, nous devons appeler l'immigration des peuples qui se plient aisé-

(1) Les Détracteurs de la, race noire.

ment à d'autres climats que les leurs. La race latine qui a remplacé la race primitive de TAmérique du Sud, et celle de la plupart des Antilles, et dont nous voyons les descendants faire progresser aujourd'hui le Chili, le Brésil, les Antilles françaises, mérite surtout nos faveurs.

C'est par ces moyens que la Dominicanie, longtemps déchirée par les guerres civiles, entre résolument dans la voie de la civilisation. La pacification du pays et le concours des Européens, désormais librement admis comme propriétaires fonciers, la garantissent contre le retour de la pauvreté au milieu de richesses inexploitées. Grâce à Tintelligence et à la souplesse de l'esprit de la nation, l'assimilation des procédés européens se poursuit dans toutes les branches de l'administration.

Heureux peuple qui a su faire taire les ambitions diverses, cause des troubles et des dissensions intestines; doublement heureux d'avoir profité de l'état stationnaire de son voisin pour sortir lui-même de l'oubli et de l'épuisement dans lesquels l'avaient jeté sa jeunesse et son inexpérience I

Un gouvernement régulier, voté par tous, restaure les finances et rétablit l'ordre dans les affaires du pays. En paix avec la République d'Haïti, la Dominicanie se livre tranquillement au travail, défriche son sol, fait valoir ses abondantes ressources. Elle a eu le bonheur d'avoir choisi, entre tous, pour défendre ses intérêts,

un homme éminemment désigné par ses hautes capacités, le général Luperon.

Dés que la confiance de ses compatriotes lui fut assurée, celui-ci s'embarqua pour l'Europe. Auparavant, il avait usé de toute son influence pour faire radier de la Constitution dominicaine, l'équivalent de notre article 7.

Avec cette activité qui lui est propre, il se mit en rapport avec la haute banque, faisant appel aux capitalistes européens pour contrebalancer les capitaux des États-Unis, donna à une compagnie française la concession de la baie de Samana (1), en vue de la libre communication des deux océans Atlantique et Pacifique.

(1) Voici un article paru dans la Revue-Gazette maritime et commerciale, le 19 décembre 1884, sous la signature de M. le docteur Betancès, un des plus grands innovateurs du progrès dans la Dominicanie.

Sur la ligne droite qui, partant du Havre ou de Saint-Nazaire, va aboutir à Colon-Aspinwall, à l'isthme de l'Amérique centrale, se trouve, entre l'île de Puerto-Rico, colonie espagnole, et l'Ue indépendante de Saint-Domingue, un point qui, stratégiquement, domine le golfe du Mexique et, dans peu d'années, le dominera également au point de vue commercial.

£n face du navire qui se dirige sur Colon s'ouvre, à l'ouest, la baie de Samana. Cette baie magnifique qu'entourent presque complètement de hautes montagnes boisées, appartient à la République dominicaine. Il y a deux ans, le capitaine Bridgeman, de la marine américaine, y fit un séjour de quatre mois, pendant lequel il la visita avec soin et pratiqua de sérieux sondages.

(c La baie de Samana, dit-il, a un développement de 30 milles —

48 kilomètres 280 mètres — sur la côte sud, et de 25 milles —

40 kilomètres 200 mètres — sur la côte nord. Sa largeur est de

Une seule chose manque à la Dominicanie pour tirer de son riche territoire, tous les produits qu'il comporte : des bras. M. Luperon s'applique à y attirer des travail-

5 milles — 8 kilomètres 47 mètres — au centre, de 8 milles — 12 kilomètres 900 mètres, — à Textrémité ouest, et de 11 milles — 17 kilomètres 702 mètres, — à Textrémité est. Elle peut recevoir, grâce à une profondeur moyenne de 12 brasses — 20 mètres — les plus grands bâtiments et leur offrir un abri sûr.

c L'accès en est très facile. Dans la partie ouest, la sécurité est absolue. Là, pas d*écueils, pas de récifs à redouter; et l'eau y présente un exceUent mouillage de 5 à 10 brasses, avec fond blanc.

c On y trouve deux ports très sûrs et pouvant se prêter facilement à tous les besoins du commerce : Santa-Barbara et San- Lorenzo ou Port-aux- Perles. »

M. Hindensen, dessinateur hydrographique de la marine, adjoint à l'expédition, ajoute que l'eau de la baie de Samana est si claire que dans beaucoup d'endroits on peut distinguer à une profondeur de plus de six brasses, -— dix mètres — les végétations de toutes sortes qui tapissent le fond de la mer et les myriades de poissons, entre autres le requin et la scie qui vivent dans ces eaux.

En 1796, un Français, Moreau de Saint-Mery, parlait de la baie de Samana dans des termes qui auraient dû appeler, depuis longtemps déjà, l'attention des nations européennes. Les États-Unis ont bien songé à se l'approprier, mais le patriotisme des Dominicains ne leur a pas permis d'en prendre possession.

On comprend très bien d'ailleurs que ce coin de terre puisse exciter des convoitises. Car, outre ses avantages maritimes qui lui permettent de protéger sur tout son développement le golfe du Mexique dont elle est la véritable clef, la baie de Samana est le débouché naturel des riches productions minérales et végétales qui abondent aux environs et dans l'Ile de Saint-Domingue. C'est là que seront embarqués plus tard — sans parler des productions coloniales, telles que le sucre, le café, le tabac, le cacao, le coton, le riz, etc., qu'il est si facile de cultiver dans les vastes plaines de Saint-Domingue — le fer pur de Sevico, le charbon de Samana, le cuivre de Maimon, le jaspe et le porphyre de San-Juan, de Banica, les diamants de Guaba, les perles et le corail de San-Lorenzo, l'or de Buenaventura et de la Isabela, l'acajou, le bresillet, le chêne, le

leurs étrangers. Il s'adresse aux Basques dont la répugnance pour le service militaire les porte à s'expatrier^ et dont les aptitudes à s'acclimater aux pays chauds sont bien connues. La Russie persécute les juifs. Le libéralisme du général Luperon leur offre l'hospitalité et la protection de lois dominicaines. Sous cette nouvelle impulsion, l'agriculture et surtout l'élève du bétail font des progrès constants, que l'arrivée de nouveaux émigrants ne pourra que faciliter.

Goahead/Yo. de l'avant, jeune peuple. L'avenir est à toi. Haïti, ta sœur aînée, te confie la continuation de l'œuvre de l'indépendance. En donnant aux étrangers le droit de propriété sur ton territoire, tu as fait un grand pas. Souviens-toi que ton œuvre civilisatrice ne sera complète que du jour où ta postérité trouvera la garantie de son indépendance dans la neutralité du sol de la patrie diplomatiquement reconnue. Surtout ne

noyer, le bois de fer, le rouvre, le sapin, le baumier, le cèdre, l'ébène, le bois veiné et tant d'autres richesses.

Cependant, tout jaloux que soient, avec raison, les Dominicains, de conserver cette magnifique portion de leur territoire, ils traitent en amis ceux qui viennent loyalement s'y installer ; et c'est ainsi qu'une petite colonie française, composée d'ouvriers et d'agriculteurs, s'est embarquée, le 21 août dernier, à Saint-Nazaire, sous la direction de M. £. de Choudens, emmenant quatorze colons.

Cette colonie compte s'établir dans la partie sud de la baie de Samana, près du Port-au-Perles, port franc, escale indispensable aux navires naviguant vers le Pacifique.

Ces précurseurs seront bientôt suivis, nous l'espérons, d'une émigration plus importante, et ils auront eu l'honneur d'importer l'influence française à Samana que l'ouverture du canal de Panama doit exceptionnellement favoriser.

perds pas de vue que Tile d*Haïti est faite pour une seule république: La république fédérative des Antilles. Le cabinet de San-Domingo et celui de Port-au-Prince, doivent tendre à s*unir dans un embrassement perpétuel à San-Juan de la Maguana.

Naissance du peuple haïtien. — Origine de nos troubles. — Toussaint-Louverture. — Dessalines. — Christophe. — Soulouque. — Salnave. — Salomon. — Boyer. — Hicher. — Geffrard. — Nissage Saget. — Le griffe en Haïti. — Réponse en passant. — Libéraux. — Nationaux. — « Piquets ».

Un peuple qui naît est un enfant qui vient au monde. Ses premiers pas exigent les mêmes soins: la sollicitude qui prévoit, la surveillance qui conserve et cette influence directrice dont Theureuse action engendre le désir du bien et procure les moyens de le faire. Le pays qui le voit naître, avec ses frontières naturelles, ses ondulations de terrain, montagnes, plaines ou vallées, cours d'eau, sol, climat, produits, devient pour lui le berceau ou le linceul de sa grandeur, suivant que Finfluence directrice qui constitue ici le gouvernement est bonne ou mauvaise.

La république d'Haïti semble nous donner raison dans cette manière de dire.

Durant la seconde moitié du xvm* siècle, les idées nouvelles qui s'étaient propagées en France, avaient eu leur contre-coup à Saint-Domingue. Elles s'étaient répandues rapidement par l'éducation des affranchis, tandis que les institutions étaient restées les mêmes.

Aussi, avant le mémorable décret abolissant l'exploitation de l'homme par l'homme que rendit, à Paris, la grande Convention, dans sa séance fameuse du 21 juin 1793, la population indigène de St-Domingue n'étaitelle, de beaucoup près, également avancée dans tous ses éléments. Il se trouvait malheureusement qu'un abîme de ténèbres séparait la majorité ignorante de la minorité éclairée, composée de noirs et de leurs descendants jaunes. Il n'y avait pas cet heureux intermédiaire qui établit l'équilibre entre les classes dirigeantes et les classes dirigées.

Coïncidence fâcheuse — nous avons presque dit conséquence inévitable du régime colonial — la distinction entre ces deux groupes d'indigènes, pris dans leur ensemble, se tranchait encore par la différence de couleur. Tel était l'état de la population noire lorsque le refus des colons d'obtempérer aux vœux delà mèrepatrie en exécutant le décret du 28 mars 1790, provoqua un premier soulèvement de la part des ar-

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 7i

borigènes (1), désormais divisés en anciens-libres et en nouveaux-libres.

L'expédition du général Leclerc, arrivé à St-Domingue avec mission secrète d*y rétablir le travail forcé en renversant l'œuvre de la Convention, précipita les événements.

Le i" janvier 1804, le soleil se leva brillant sur la plaine des Gonaïves. Il éclaira une foule immense, accourue de tous les points de l'Ile pour jurer « à l'univers, à la postérité, à eux-mêmes, de renoncer à jamais à la France ; de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de leur pays ».

(1) Le mot arborigène ne signifie pas ici les autochtones de l'Ile d'Haïti qui étaient de race caraïbe. A l'époque de la venue des Européens, on y comptait environ un million de ces insulaires, fortement basanés et complètement inoffensifs. Us avaient une vague idée d'une vie future, autorisaient la polygamie et se nourrissaient des produits de la chasse et de la pêche. Us étaient extrêmement hospitaliers.

Dès 1492, les Espagnols, poussés par leur soif d'or insatiable, s'établirent dans Hispaniola. En moins de quinze ans, ils réduisirent la population indigène à 6,000 âmes par leur cupidité et leur cruauté sans nom.

Lorsque le cacique Henri, après s'être créé un État indépendant en 1533, appela autour de lui tous les Indiens qui étaient à même de prouver leur descendance des Caraïbes ; 4,000 seulement répondirent à son appel. Vingt ans plus tard, cette race était à peu près disparue.

L'Ile fut repeuplée par les naturels des lies Lucayes et par des noirs que l'on arracha de leur patrie par force et par ruse. Par le mot arborigène, nous entendons donc désigner cette seconde population colorée de St-Domingue.

L'année 1825 consacra les droits d'une nation nouvelle dans l'univers.

Libre et indépendante dès cette époque, Haïti naquit avant terme. La majeure partie de ses habitants n'étaient pas encore préparés au rôle qu ils allaient être appelés à jouer. De même qu'une naissance prématurée réclame une soUicitude et des soins plus intelligents, de même Haïti, en surgissant accidentellement d'une explosion sociale et politique, avait besoin d'une aide, de l'aide de la France libérale et humanitaire de 1789 et non de celle de la France autoritaire et esclavagiste de 1802.

La tâche était trop lourde pour ses membres encore frêles. Les tendances diverses, unies pour la lutte, victorieuses à ce prix seulement, se firent jour au lendemain du succès : d'une part les idées d'autocratie despotique bien connues des Africains et d'autre part les idées de liberté, d'égalité, de fraternité sucées aux mamelles de la grande Révolution française.

Voilà l'origine et c'est aussi l'histoire de toutes nos

luttes, en apparence stériles, et sans autre cause que Tambition, mais qui sont, au fond, l'expression des efforts persistants d'un jeune peuple pour le triomphe des principes humanitaires. C'est ce que M. E. Paul (1) exprime d'une façon aussi judicieuse que facile à saisir : « Les Haïtiens, dit-il, se tourmentent parce qu'ils ont

(1) Causes de nos malheurs, page 222,

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 73

le sentiment qu'ils ne sont pas ce qu'ils peuvent

être. »

Ils comprennent que, devant le mépris où est tombé leur pays aux yeux du monde civilisé, s'il devait encore se succéder au pouvoir des hommes joignant l'immoralité, la cruauté à l'arbitraire, la nationalité haïtienne serait à tout jamais anéantie.

cause

Invoquons à Tappui de cette seule et unique (1)

(1) Indifférente, depuis le fameux emprunt Domlngue, aux événements dont Haïti était le théâtre, l'attention publique en France fut brusquement réveillée par la Révolution inaugurée à Miragoane, le 27 mars 1883. Pour lui donner le change, le gouvernement de M. Salomon avait eu soin de faire voter, un mois auparavant, une loi portant distribution aux paysans des terres de TËtat.

Or, cette loi, dont Tapplication première fut faite en Haïti par Pétion, en 1809, figurait en tête du programme de la Révolution. Bien qu'elle ne fût adoptée que le 27 février 1883, après avoir été proposée et discutée en janvier, un espion salarié, un ignoble mouchard, osa soutenir que les libéraux, prétendus aristocrates, avaient pris les armes pour s'opposer à sa promulgation.

Nous ne nous arrêterons pas aux gestes et grimaces, de ce pantin entretenu àParis,dont M. Salomon tient les ficelles en Haïti. Userait, en effet, oiseux de s'attarder à réfuter les arguments d'un individu qui se déclare prêt à vendre sa conscience en se faisant « machine » de qui le paie. Ce crétin semble oublier qu'il n'y a jamais eu qu'une seule noblesse en Haïti : celle créée par Soulouque, celle-là même qui fit M. Salomon, duc de Saint-Louis du Sud. La noblesse créée par Christophe ne compte pas. — Toutes les signatures de M. Sa-

de nos troubles politiques quelques faits puisés dans nos annales. Toussaint Louverture, quoique d'un génie supérieur, fut excessivement autoritaire. Il eut sous ce rapport, comme sous bien d'autres, beaucoup d'analogie avec Napoléon I". Leur vie et leur mort sont pleines de ressemblances.

L'Angleterre, en reléguant le César français sur le brûlant rocher de Sainte-Hélène, ne s est-elle pas souvenue du fort de Joux, rocher glacial de la frontière franco-suisse ? On n'a pas oublié que Louverture s'intitulait « Napoléon le premier de sa race. »

Dessalines, ce géant farouche, ouvrier de notre indépendance, se fît proclamer empereur. Son souvenir est demeuré terrible, mais grand.

Christophe qui aurait pu devenir le Pierre le Grand d'Haïti, se bâtit une royauté dans le Nord. Sa volonté seule y faisait loi. Lancer son peuple par la force brutale dans la voie de la civilisation, fut le point de mire du commencement de son règne.

Il improvisait un homme artisan en lui remettant un modèle et des outils, et « il fallait, sous peine de mort, devenir à l'instant ou charpentier, ou ébéniste, ou armurier. Sous son règne, le vol n'était jamais toléré. Tout ce qui se perdait, même sur la grande route, devait se retrouver au bureau de place le plus voi-

lomon, sous le gouvernement de Soulouque, sont accompagnées de ce titre : duc de Saint-Louis du Sud. Voir : Bibliothèque nationale, Paris, Moniteur haïtien.

sin ; la commune entière en était responsable n (1).

Ce monarque ne distribuait pas seulement des professions à ses sujets, il se chargeait souvent aussi de leur chercher une compagne.

Considérant le mariage comme une chose utile, il imposait lune à l'autre deux personnes prises au hasard. C'était assurément un excellent moyen de polir les mœurs en créant la famille ; mais, il nous semble, que le mari malgré lui, n'eût point dédaigné, auparavant, un bout de causette avec la future épouse que la sollicitude royale lui destinait.

L'histoire nous fait voir que la construction de la citadelle du Cap-Haïtien coûta au roi Christophe plus d'hommes que ses guerres contre Pétion.

Soulouque, dont le règne est trop récent pour qu'on ait oublié ses grotesques bouffonneries, se fit élire empereur sous le nom de Faustin P'.

Le président actuel, M. Salomon, ancien ministre de ce dernier monarque, vient d'épouvanter l'humanité en renouvelant les désordres de son idole Soulouque. Comme celui-ci, il a des velléités à la couronne impériale.

Avant lui, Sylvain Salnave, s'était fait nommer dictateur.

Cette propension à l'absolutisme est un signe caractéristique de la barbarie. Nous la retrouvons surtout chez les peuples primitifs, où l'homme revêtu d'une

(1) Souvenirs historiques, de G,-J. Bonnet,

76 UVRB DEUXIÈIIE

aotorité récente est d'autant plasdangereux et plus crûel qn*il est sans lumières et sans éducation.

Il ne faut pas toujours attribuer les temps d'arrêt qui ont si souvent interrompu notre essor, à l'ignorance qui parfois régna là où devait trôner la science. A certaines époques de notre histoire, des hommes qui n'étaient pas dépourvus d'instruction, mais dont les facultés se trouvaient ternies par Tégoîsme, les ressentiments, la soif des jouissances matérielles, en un mot des spéculateurs politiques, nous furent encore plus préjudiciables: (i) souvent l'intelligence sert de rehausse au mal.

(1) A côté des spéculateurs politiques, il y a aussi des gens qui spéculent sur Télévation des sentiments mêmes de leurs amis. Voici un fait authentique. Nous en avons été témoin. — Pendant la dernière révolution de 1883, le président Salomon, pour effrayer les pusillanimes à Paris, se servit d'un certain matamore à la voix retentissante :

« Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son » c Les moins intimidés fuiraient de leur maison. » C'est l'histoire du « lion et l'âne chassant ]». On fit tant de bruit que M. Salomon pensa dire à son compère :

c Si je ne connaissais ta personne et ta race

« J'en serais moi-même effrayé. »

A la suite d'un braiement trop fort, il fut décidé de faire taire

celui qui remplissait l'air d'un bruit si épouvantable. On confia

au sort le soin de désigner l'audacieux qui serait chargé de la

Un des spécimens les mieux accomplis de ces spéculateurs est Louis-Étienne-Lysius-Félicité Salomon.

Justement banni à perpétuité par le pays, il se jura vengeance. Nul homme ne nourrit dans son sein plus de haine contre ses compatriotes. Goriolan, marchant contre Rome à la tête des Yolsques, se laissa fléchir par sa mère Yéturie et les dames romaines. Salomon demeure inexorable I Sa soif de vengeance est inextinguible.

Doué d'une force de dissimulation peu commune, il concentra en lui-même ses ressentiments.

Pendant vingt ans, il ne cessa de s'écrier du fond de sa retraite : « Au lieu de nous morfondre dans Tornière, élevons nos cœurs à la hauteur de notre époque, de ce dix-neuvième siècle qui est celui de l'humanité et du progrès ; de l'humanité qui mande à sa barre l'échafaud, cet insolent outrage à la civilisation, et du progrès qui a supprimé les distances, qui nous étonne par ses merveilles. » — Salomon, 1872.

tâche. Un premier nom sortit : étonnement général I Où Ton croyait trouver un homme, on rencontra un spéculateur lâche. c Je n'espérais pas, dit le faux brave, que mon nom serait sorti. Je m'étais, d'ailleurs, réservé dans ce cas la faculté de décliner ce choix. )) On devine s'il trouva de mauvais goût cette plaisanterie du sort!

Néanmoins cet être peu recommandable voulut atténuer l'effet de sa conduite en se montrant gracieux, et continue, même aujourd'hui, à ne pas s'apercevoir du mépris de tous ceux qui assistèrent à la réunion. Ajoutons qu'il n'y avait pas lieu de faire preuve de tant de couardise devant un braillard qui n'a jamais connu la bravoure.

78 LIVRE DEUXIÈHE

L'Europe trompée le crut civilisé. La République haïtienne rapporta son décret. Cependant il suffisait de gratter le masque pour découvrir le barbare. M. Salomon ne feignit le libéralisme que pour déguiser ses vues et approcher la République. La poésie, la pompe du langage, la parole doucereuse, cachèrent sa perfidie comme la surface brillante de la rigole cache les impuretés du fond. 11 fut rhomme des conjurations souterraines.

Dans sa politique, tous les moyens sont bons. Mentir, calomnier, trahir ses promesses^ n*est pour lui qu'un jeu. Il voulut parvenir à tout prix, même au prix de rignominie.

Intelligence médiocre dans le bien, cœur sans amour, durci par les ans, il se démasqua en montant au pouvoir. (( Le sang, dit-il, qui coule de l'explosion de la poudre, est une boisson très enivrante. Une fois qu'on a commencé à en boire, on se sent une soif dévorante (1). »

Il marche à l'anarchie, au chaos, sur des ruines, dans les larmes. Pour régner il menace, il terrorise. « Moi, dit-il, que vous dites trop civilisé, moi que vous dites avoir vécu trop longtemps dans les grands centres de la civilisation, si un coup de fusil partait contre mon gouvernement, vous me verriez faire, dans ce pays, entendez-vous, ce qu'on n'a jamais vu dans aucun pays de la terre (2). »

(1) Moniteur haïtien^ Journal officiel^ 6 mai 1882.

(2) Discours officiel prononcé le 7 mars 1883.

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 79

Que de réflexions, que de regrets, quand on songe que le président Salomon qui eût pu, par son prestige, devenir le régénérateur de son pays, préféra en être le bourreau I Pour ceux qui aiment et qui sentent, le spectacle d'Haïti est navrant, alors que l'intelligence s'ouvre et comprend combien il ferait bon de vivre dans ce jardin des Antilles, sous un gouvernement honnête, à l'abri de lois douces et respectées.

Ainsi, chaque fois que nous avons été livrés aux instincts grossiers des esprits incultes ou dégénérés, nous avons eu à déplorer la perte de nos institutions libérales et démocratiques, tandis que nous sommes redevables aux présidents Boyer, Richer, GefTrard, Nissage Saget de tout ce que notre administration renferme d'avantageux. Pétion fut le fondateur de la République.

Ceux-ci appartenaient aussi à la race noire, mais ils n'étaient point des barbares. Les barbares ne se passionnent pas aux nobles causes, comme l'a fait Pétion en donnant hospitalité à Bolivar, le libérateur de l'Amérique méridionale, lorsque, chassé de sa patrie, fuyait devant ses persécuteurs (1). Les barbares

(i) M. Salomon chassa, en 1880, du territoire haïtien les noirs

restent soards à la voix d*un peuple qui gémit sous le joug des usurpateurs ; ils ne sont point capables d*un élan d*enthousiasme à Tinstar de celui de Boyer vis-à-vis de la Grèce, debout pour la revendication de ses droits ; ils ne comprennent pas que la dignité d*un peuple réside dans son éducation et n'ouvrent point, ainsi que Ta fait le président GeRrard, des écoles à son intelligence.

Sous la direction de ces chefs d'État seulement, nous avons pu entrevoir une ère de prospérité. Leur administration, œuvre humaine, ne furent pas, il est vrai, ridéal des gouvernements. Elles eurent aussi leurs imperfections. Faut-il s'en étonner ? Fonctionnant dans un pays neuf qui assurément ne possédait pas toutes les lumières et tous les avantages de la vieille Europe, en avance sur nous de vingt siècles, elles devaient rencontrer dans leur marche toutes sortes d'entraves inhérentes à notre origine. Néanmoins, associant une juste fermeté à l'observation respectueuse des lois envers tous les citoyens, elles ont su à certaines époques engendrer l'union qui fait la force et qui découvre souriantes les perspectives de l'avenir.

La nation reconnaissante apprécia toujours le mérite de ces présidents ; elle sut les conserver à la première magistrature, tout le temps que leurs gouvernements ne

Cubains et leur général Macéo qui y cherchaient un refuge à la suite d'une insurrection malheureuse contre Tesclavage à Cu^a. Cette expulsion entraîna l'arrestation et la captivité en Espagne de Macéo, le noble vaincu.

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 81

s'écartèrent pas des principes honnêtes, les renverser lorsqu'ils s'en éloignèrent, tant il est vrai qu'il ne suffit pas d'être le plus fort pour durer. Il faut avoir raison.

Pétion resta douze ans à la présidence. Sa soumission aux lois fut la garantie de la douceur de son administration. On a pu longtemps lire sur sa tombe cette glorieuse épitaphe : « Alexandre Pétion, président d'Haïti, né le 2 avril 1770, décédé le 29 mars 1818, ne fit couler de larmes qu'à sa mort. »

Boyer réunit l'île entière sous son autorité pendant près de vingt-cinq années.

Ce retour, sur notre passé historique appelle une réflexion qui semble pratique : il est à noter que le griffe laisse de bons souvenirs de son passage au pouvoir. Faut-il y voir simplement un heureux hasard, ou une condition particulière de sa nature qui serait comme un assemblage des aptitudes et des caractères hétérogènes qui constituent la nation haïtienne? Les quelques exemples que fournit l'histoire, Richer, Geffrard, Nissage, ne suffisent pas pour établir une théorie. C*est évidemment quelque chose; mais il faudrait, pour acquérir une conviction, pouvoir invoquer une série de faits. Nous nous reposons sur l'expérience du soin de déterminer une solution. Cependant, on est porté à croire que le griffe convient actuellement le mieux à la marche de notre civilisation, parce qu'il trahit par des traits évidents l'influence du milieu (1).

(1) Le griffe est noir de peau et mulâtre d'origine (Littré).

Est-ce à dire pour cela que le préjugé de couleur existe en Haïti? Aux consciences impartiales de s'interroger et de répondre, puisque dans la pratique ordinaire de la yie normale il ne se manifeste aucun signe qui milite en faveur de cette assertion. En attendant qu*on nous prouve que Thomme haït l'homme naturellement, pour la seule couleur de sa peau, et que dans tous ses actes il réussit à contenir toute manifestation de ce sentiment par une force de dissimulation surhumaine, sans jamais se démentir, nous préférons croire que le préjugé de couleur est un mythe dans la vie sociale en Haïti. Seulement, il nous faut observer, — et cette observation n*est pas, selon nous, sans importance, — que le griffe est placé sur la ligne de suture, qui joint les éléments de la nation. A portée des groupes opposés destinés à se pénétrer et à se confondre, il réaliserait le type de l'indigène futur par l'unification de la famille haïtienne. Il est bien entendu que dans cette hypothèse nous faisons abstraction de toute nouvelle infusion de sang blanc.

Quoi qu'il en soit, il est certain que cette entente mutuelle, instinctive de centres générateurs distincts sur un produit commun qui les satisfait est un fait sociologique remarquable.

Une parole malheureuse a été prononcée : le préjugé de couleur est le mal rongeur de la société haïtienne. Beaucoup d'historiens étrangers Font soutenu avec une assurance digne d'une meilleure cause. Nous n'entreprendrons pas de relever cette absurdité dogmatique qui demeure convaincue de mauvaise foi par la simple observation de nos coutumes. Elle ne laisse pas cependant d'être dangereuse, préjudiciable par certains côtés: elle blesse à la fois, et les traditions nationales en divisant la souche haïtienne, étales tendances philosophiques vers la fraternité et la solidarité de la race noire ; elle séduit les esprits superficiels qui y trouvent une donnée d'application facile, en tranchant d'une façon absolue, du moins en apparence, le problème de nos luttes intestines.

S'il était besoin d'appuyer notre façon de voir de preuves tangibles, nous rappellerions volontiers ce sentiment louable sous l'impulsion duquel de jeunes compatriotes (1) de toute couleur ont écrit en collaboration l'intéressante réplique intitulée: « Les Détracteurs de la race noire ». Nous dirions volontiers avec un

(1) MM. J. Auguste, C. Denis, A. Bowler, J. Devost, L. J. Janvier.

84 UTRE DEUXIÈME

Haïtien, devenu malheareasement dans la suite plus « piquet n que M. Salomon lui-même :

« Aujourd'hui, dans la grande République noire de la mer des Antilles, c*est à peine si le sociologue, ce physiologiste de la société, peut, d'une oreille exercée et attentive, arriver à percevoir, en auscultant le poumon du peuple, des r&les affaiblis — râles de convalescence, crépit am redux — de cette maladie qui s'est nommée préjugé de caste. C*est à peine si Fœil sagace de rhomme d*État, ce psychiatre d'une nation, peut rencontrer et observer dans les moments de crises politiques aiguës — élections législatives, élection présidentielle — des cas sporadiques de cette curieuse et singulière maladie de Tintelligence qu'on appelle préjugé de couleur. Gela ne se peut plus observer que chez quelques rares esprits bornés, superficiels, ignorants ou monstrueusement pervers quoiqu éclairés ou encore dans quelques âmes faibles, emplies de visions ou de chimères et affolées par la peur de dangers imaginaires.

« Aujourd'hui — si les Haïtiens instruits pouvaient avoir des préjugés — on pourrait dire qu'il n'y a plus à Quisqueya qu'un seul préjugé : celui du savoir (1).»

Laissons maintenant parler un de nos regrettés amis, G. Denis (2), connu pour ses attaches au parti de

(1) Les Détracteurs de la Race noirey

(2) C. Denis est mort en exil à Paris, au mois d'août 1884. Son père Pavait déjà précédé dans la tombe, succombant aux chagrins

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 85

ropposition libérale et qu'il n'est certainement pas permis de taxer de piquétisme (1). « Depuis longtemps, écrit-il, on insulte la race noire, et le seul pays de la terre où elle se soit constituée en État indépendant . . • « Il est temps que nous autres, nègres d'Haïti, nous nous justifiions et rectifiions cette erreur que nous vivons dans une demi-barbarie

« La solution de ce grand problème de la perfectibilité de la race noire sera donnée par nous autres, nègres libres, mais ce ne peut être que l'œuvre de plusieurs générations héritant successivement du développement acquis. »

Nous ne prétendons pas soutenir d'une façon absolue que des ambitieux, chez qui tout sens moral et philosophique était éteint, n'aient quelquefois tenté de se faire une arme du préjugé de couleur pour parvenir à leurs fins. Nous verrons, au contraire, M. Salomon, qui a voulu donner à sa fureur la couleur d'une guerre de caste, l'essayer en excitant les noirs contre les jaunes. Mais ce que nous n'entendons pas que l'on dise et surtout que l'on publie, c'est que le préjugé de couleur est la plaie sociale d'Haïti.

Qu'on n'aille donc plus chercher la cause de nos

d'un dur exil ; son jeune frère a été fusillé après la prise de Jacmel, au commencement de Tannée 1884. Trois victimes de M. Salomon 1

(1) Piquétisme de piquet (pique), ensemble de doctrines malsaines et anti-sociales dont les mauvais chefs d'État se servent pour soulever les campagnes et les porter à se ruer contre les villes.

discordes dans de mesquines questions d'épiderme, qui, pour en avoir été parfois les conséquences, n*en furent jamais Torigine. Si nous examinons chacune des circonstances dans lesquelles la question de préjugé de couleur a été mise en avant, nous n aurons pas de peine à constater que c*est dans des circonstances politiquement semblables, toujours sous un gouvernement despotique : Christophe, Soulouque, Salnave et Salomon.

La cause de nos troubles est à chercher ailleurs, dans le monceau de honte où s'entassent péle-méle usurpations du pouvoir, confiscations des libertés, dilapidations des deniers de TÉlat, substitution de la volonté d'un homme à la loi.

Cherchez-la plus loin et plus haut encore, et lisez-la dans les cœurs de tous les Haïtiens où, à la place de Tambition conseillant le servilisme, vous trouverez le sentiment de la dignité humaine révoltée, qui inspire, avec Thorreur et le mépris des despotes, Tinfatigable courage de les combattre. Yoyez-la dans Tattitude de ces parents et amis suivant du regard leurs affections sur le chemin de lexil. Entendez-la surtout dans ce long cri de misère du peuple que ne réprime pas la terreur.

Nous ne saurions donc dissimuler notre étonnement à la lecture dans Y Avant-Garde (1) de ces lignes pleines d'antipatriotisme et de méchante allusion : « La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir. »

(1) Feuille piquétiste paraissant à Port-au-Prince.

CONSIDÉRATIONS POUTIQUES 87

Sais -tu de quoi Ton t'accuse, vil exploiteur du peuple ? On dit que tu as lancé cette flèche empoisonnée par adulation tandis que ses amants n*ont point abdiqué leur fierté même au milieu des infortunes.

De quel droit, homme inconnu jusqu'ici, viendrais-tu inquiéter la consanguinité de la famille haïtienne au nom du « piquétisme » et attaquer la concorde par des passions nouvelles ? « La politique de tous les tyrans est de diviser pour régner, celle des patriotes est de se rallier pour les écraser. »

Tu Tas donc oubliée, cette provocation hasardée, lancée à notre face en plein dix-neuvième siècle : « La race noire est incapable de se développer intellectuellement...

« Haïti est en jachère au point de vue social, commercial, industriel, agricole ; jamais les nègres n'en feront rien » (i).

Quels sont-ils ceux qui relevèrent cet insolent outrage ? Ceux-là mêmes à qui tu contestes le droit d'habiter la maison commune. L'insulteur intimidé avait essayé de se les concilier en les mettant hors de cause, en spécifiant malicieusement l'adresse des injures. Mais la voix du sang étouffa chez eux tout autre sentiment que celui de venger leur mère blessée. De leur indignation jaillit la verte réplique que nous avons tous lue (2).

(1) Voir Revue politique et littéraire. Paris, janvier 4882.

(2) Un seul noir se joignit aux jeunes collaborateurs de cette

Si toi, écrivassier ignorant de YAvant-Garde^ après lavoir lue, tu ne Tas pas comprise, hàte-toi de la relire et de la méditer, tu y puiseras des sentiments inconnus à ta secte.

Plus généreux que toi, nous répondrons: Haïti est à la civilisation, c*est à la barbarie d*en sortir ; elle est à la lumière, à la nuit de se dissiper. Nous voulons notre patrie indivisible pour qu^elle soit inattaqpiable.

Maintenant que Ton sait pourquoi on se bat en Haïti, il est utile de connaître les combattants. Deux partis politiques s y trouvent en présence : les libéraux et les « nationaux ». 11 y a aussi une faction, celle des « piquets. »

Les deux premiers groupes qui représentent les principes civilisés de la nation tendent vers un but commun : le relèvement de la patrie. Seulement ils ne sont pas d'accord sur les voies et moyens.

Les libéraux sont convaincus que l'Europe doit son perfectionnement aux invasions diverses des Asiatiques qui sont venus infuser un sang nouveau dans ses

réplique. D'autres refusèrent le concours de leur plume ; d'autres encore préférèrent digérer Tinsulte plutôt que de verser la modique cotisation réclamée de la solidarité nationale.

veines; que l'Afrique, au contraire, est en retard parce qu'elle a toujours été en dehors des grands courants d'immigration ; que toutes les nations qui, loin de restreindre leurs relations avec leurs voisins, en ont favorisé l'extension, ont retiré de cet échange continuel des avantages considérables. Aussi aspirent-ils à lancer leur pays dans le courant des idées modernes en élargissant sa surface de contact avec l'étranger, tout en éludant avec soin de témoigner aucune hostilité systématique au parti « national » . Ils se bornent à demander la soumission de ce parti aux lois du pays, en apportant d'ailleurs à leur application tous les tempéraments qui n'en contrarieraient pas les termes.

Le parti libéral, qui a singulièrement grandi, réunit les citoyens reconnaissant comme seul principe gouvernemental l'obéissance à la loi librement consentie par des mandataires librement élus, et non pas la volonté arbitraire du chef de FÉtat, quelque paternelle qu'elle puisse être. Car la liberté est une des plus belles conceptions de Tesprit humain, non seulement par ses fruits, mais par la libre pratique du devoir politique qui est le vrai moyen de discipline et d'éducation. Le programme du parti libéral, remarquable par son esprit démocratique, traduit dans ses caractères les plus essentiels, se résume comme suit :

I. Instruction publique, — Gratuite et obligatoire. — Création d'écoles professionnelles sur le modèle des écoles françaises. — Envoi à l'étranger de jeunes gens

auprès des facultés, et d'ouvriers auprès des écdes d'apprentissage. — Modification du matériel scolaire actuel. — Introduction dans le programme de l'enseignement scolaire de leçons de « Choses » et de leçons d'instruction civique pour former les enfants à l'amour de la patrie.

II. Agriculture. — Distribution (1) des terres de rÉtat au paysan. — Création de concours agricoles et de primes. — Fondation d'usines centrales.

Industrie. — La protégera tout prix pour provoquer l'initiative privée.

III. Guerre. — Réduction de l'effectif de l'armée; rétablissement de la garde nationale. — Abolition du favoritisme.

Intérieur. — Séparation absolue du pouvoir militaire du pouvoir civil. — Division des départements en préfectures et sous-préfectures. — Indépendance des communes. — Création d'un service de prisons. — Établissement de colonies pénitentiaires pour les jeunes détenus. — Création d'un puissant corps de gendarmerie chargée de la police générale.

Culte. — Séparation de l'Église et de l'État; liberté de conscience.

IV. Extérieur. — Maintien des relations amicales avec les puissances étrangères. — Neutralisation de l'île d'Haïti. — Traités de commerce avec les princi-

(1) La loi portant distribution des terres au paysan a été votée en février 1883, le parti libéral réclame aujourd'hui son application.

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pales puissances intéressées dans la mer des Antilles.

V. Finances. — Reprise du service de la dette publique. — Fondation d'institutions de crédit.

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