L. Simonin
CHAMBRE DES DÉPUTÉS (Paris) Session extraordinaire de 1883
COBfPTE RENDU IN EXTENSO. — 36* SÉANCE
Extrait du Journal officiel du 15 décembre 1883.
Interpellation de M. Gerville-Réache, député de la Guadeloupe, au sujet des événements d'Haïti.
M. Gerville-Réache. Messieurs, je viens, en quelques mots, remplir un devoir et appeler la bienveillante attention du Gouvernement et, en particulier, de M. le président du conseil, ministre des affaires étrangères...
Plusieurs voix à droite. Il n'est pas là I
A gauche. Il est prévenu, il arrive.
M. Gerville-Réache. Le gouvernement est représenté par d^autres membres du cabinet.
J'appelle, dis-je, la bienveillante attention du gouvernement sur la situation qui est actuellement faite aux Français établis sur le territoire de la république haïtienne.
La république haïtienne est souvent agitée et troublée par des émeutes et par des révolutions dont nos compatriotes eux-mêmes ont beaucoup à souffrir.
En 1879, il y a eu des émeutes dans les villes de Port-
SSO APPENDICE
aa-Prince et des Gonaïves ao cours desquelles beaucoup de nos compatriotes ont été pillés et ruinés.
Dans la ville des Gonaives, un matelot français, en défendant une maison française, a été tué, et jusqu'à Theure actuelle nos compatriotes pillés n*ont touché da gouvernement haïtien aucune indemnité.
Au mois de septembre dernier, il y a eu une nouvelle émeute, et celle-là beaucoup plus terrible que celles qui ont afiDigé le pays dans ces dernières années. Vémeute a été vaincue au bout de quelques minutes par les troupes du gouvernement, mais ce sont ces troupeslà elles-mêmes qui se sont livrées aux plus affreux désordres qu*ait connu Haïti. Les portes des maisons haïtiennes, celles des maisons étrangères, sans distinction aucune, ont été enfoncées à coup de canon.
On y a pénétré, on les a pillées; on a pillé les magasins. Nos compatriotes ont eu beau arborer le drapeau français, leurs maisons ont néanmoins été dévastées et on a tiré sur le drapeau français.
Pour comble de malheur, messieurs, nous avons dans la république haïtienne... (Bruit de conversations.)
Je crois que les faits que je soumets à la Chambre sont d*une certaine gravité ; je crois que Thonneur national lui-même y est interressé et, par conséquent, j'appelle sur eux votre bienveillante attention. (Très bien I très bien I — Parlez 1 parlez 1)
Pour comble de malheur, disais-je, nous avons à Haïti un chargé d'affaires qui ne s'occupe nullement, — j'insiste sur ce mot — des intérêts français...
M. Pieyre. Gela ne nous étonne pas 1
M. Gerville-Réaghe. Il réserve toute son indifférence pour les nationaux qu*il est chargé de défendre, et il donne toute sa sympathie, toute sa bienveillance au gouvernement haïtien, qui les a ruinés et pillés.
Il y a, messieurs, dans cette Chambre, au moins une vingtaine de députés qui connaissent les faits que je signale à l'heure actuelle, et qui les connaissent avec détails. Ils sont, du reste, de notoriété publique. J'ai reçu un grand nombre de lettres privées qui m'ont saisi de la question; j'en ai reçu également à titre de défenseur naturel d'un certain nombre de Quadeloupéens; j'ai reçu^ par l'intermédiaire de M. le président de la chambre syndicale du commerce d'exportation et de commission, un certain nombre de lettres qui confirment les faits. J'en ai, en outre, reçu de beaucoup de commissionnaires de Paris, de Marseille, du Havre et de Bordeaux, qui les confirment également.
M. de Lanjuinais. Ces faits sont tellement graves qu'il serait bon de nous en donner des preuves.
M. Gerville-Réache. Les faits sont, en effet, très graves.
M. Freppel. Il faut évidemment des preuves I
M. GuiLLOT (Isère). Faites connaître celles que vous avez.
M. Gerville-Réache. Je vais vous les donner en lisant quelques extraits de la nombreuse correspondance que j'ai dans mon dossier.
Je ne ferai pas passer sous vos yeux toute cette correspondance, mais je déclare qu'elle est unanime sur
tous les ftdts. Je ne dirai pas non plus les noms qui sont au bas des lettres, je ne donnerai ni ceux des négociants qui me les ont communiquées, ni ceux des négociants qui les ont écrites. Je ne pourrais le faire, d'ailleurs, sans compromettre les intérêts que je me suis proposé de défendre, mais je les tiens tous à la disposition du Gouvernement. Du reste^ comme je viens de le dire, il y a dans cette Chambre, vingt collègues au moins qui connaissent tous les faits (Oui I oui I de divers côtés) et qui pourraient, à leur tour, les confirmer.
Voici ce qu*écrivait un négociant établi à Port-au* Prince à un commissionnaire de Paris :
« La ruine est générale — ceux que le feu n*a pas atteints ont tout perdu, pour avoir tout mis dans les maisons en mur. Us croyaient se mettre à l'abri, en mettant argent, bijoux, argenterie, papiers, etc., dans les halles, et on s*est surtout acharné contre ces bâtisses.
— Les maisons en mur ont été mitraillées, les canons traînés dans les rues devant chaque porte. Le pillage, commandé par le chef, s*est fait sous les ordres de ses principaux officiers, aux cris de vive Salomon I »
— H. Salomon, c'est le président de la République. — « Une maison vidée, on y mettait le feu, et on allait à une autre, faisant ainsi disparaître les beaux quartiers de la ville. — De mémoire d'homme, Haïti n'a jamais vu de pareilles scènes d'horreur. »
Et la lettre se termine ainsi : « Si nous n'avions pas un homme admirable dans le commandant du bateau français le Chasseur, je ne sais pas trop ce que nous,
Français» nous deviendrions. Notre consul a fait cause commune avec le chef, trouvant sa conduite naturelle, et nous a abandonnés... en tout et partout. »
Une autre lettre, adressée à un autre négociant, commissionnaire de Paris, s'exprime ainsi : « J*avais mes fenêtres fermées. Je pensai qu'en les ouvrant ils (ils, ce sont les soldats du gouvernement) auraient cessé de tirer dessus ; c'est ce que je fis et restai aux fenêtres pour bien faire voir que c'était ma maison; je leur disais que c'était une maison française, que cette maison était à moi, et leur faisais voir le pavillon ; d'un autre côté, tous ces gens me connaissent; on resta quelque temps sans tirer dessus, et si je n'avais pas vu rhomme qui épaulait, et ne m'étais mis de côté, j'aurais été tué. La balle a percé une armoire qui se trouvait dans la direction où j'étais, et s'est amortie dans du linge qui était là, après avoir ricoché sur la face arrière de l'armoire ; la balle est encore là, je l'y laisse. »
« Après cette première balle, c'a été une fusillade nourrie qui a labouré mes fenêtres, mes portes, mes murailles; mon pavillon (le pavillon français) a été criblé. »
Voici un autre extrait d'une autre lettre adressée à un commissionnaire de Paris :
« Le gouvernement haïtien est responsable puisque c'est lui qui a ordonné de piller et d'incendier ; cela n'est pas l'effet du hasard, d'un accident, j'en suis d'autant plus certain que cela a eu lieu devant mes yeux. (Bruit de conversations.)
M. Ls; PRÉsmENT. Vous avez trouvé tout à l'heure
que ces faits étaient dignes d'intérêt et vous n'écoutez pas les preuves que vous avez réclamées.
M. Bourgeois. Nous écoutons à droite ; personne de notre côté n'interrompt.
M. LE PRÉSIDENT. J'invite tous mes collègues, sans distinction, à garder le silence.
H. Gerviue-Réache. « L'arrondissement étant situé à environ 60 pas seulement de ma maison privée, et puis c'est chez moi qu'on est venu mettre le feu après. Le gouvernement français ne permettra pas qu'on vole, qu'on pille, qu'on incendie sciemment ses enfants, qu'on les insulte, qu*on crible le pavillon français qui flotte à leurs fenêtres pour indiquer leur nationalité. »
Voici encore un extrait d'une lettre qui m'a été ^communiquée par un autre commissionnaire de Paris; c'est une dame qui écrit :
« Étant enfermée seule dans ma maison, lorsque les soldats ont enfoncé les portes et pénétré chez moi avec des sabres, des baïonnettes, et proférant des menaces horribles ; c'est alors, au milieu du feu qui entourait déjà ma maison, que j'ai dû fuir, n'emportant avec moi que mon pavillon, qui n'a même pas été respecté. Ma maison a été littéralement pillée et brûlée par ces soldats. »
Une autre lettre d'un négociant français contient le passage suivant :
« J'ai rempli les formalités pour ma réclamation auprès du chargé d'affaires de France ; mais, chose qui vous surprendra, c*est que le représentant de la France est plus porté pour le gouvernement haïtien,
pour âalomon, que pour ses compatriotes et nous n*avons rien à attendre de lui ; donc, il faut que nous agissions sans lui ; pour cela, nous n'avons que nos commissionnaires qui, par leurs hautes relations, pourront défendre nos intérêts par l'intermédiaire de leurs amis, soit sénateurs, soit députés, soit par d'autres. La France n'a jamais abandonné ses enfants dans aucun pays, elle ne nous abandonnera pas non plus ».
Voici maintenant un extrait d'une communication qui m'a été faite par l'honorable M. Person, président de la chambre syndicale du commerce d'exportation et de commission :
« Les victimes des 22 et 23 septembre ne peuvent donc nullement compter sur M. Burdel. » — M. Burdel est notre représentant à Haïti. — « Il est intime avec le gouvernement, et il tâchera d'atténuer, autant que possible, la terrible responsabilité qui incombe à celui-ci dans cette déplorable affaire. Il répond à ses compatriotes ruinés que leurs réclamations seront réglées comme les précédentes, ce qui veut à peu près dire jamais. Ne dirait-on pas qu'il est ici pour protéger les intérêts du gouvernement haïtien ? »
Enfin, j'ai reçu une pétition de Port-au-Prince, qui exprime le sentiment de la grande majorité, je pourrais dire de la presque totalité des commerçants français établis dans cette ville. Elle est ainsi conçue :
« Monsieur le député, « Vous remarquerez, j'en suis sûr, que je ne vous ai pas parlé ni même fait mention de notre consul général de France en Haïti, M. E.-B. Burdel ; cela s'explique
par la bonne raison que sa conduite à Tégard de la plus grande majorité des Français qui habitent ce pays a été abominable. On pourrait même, sans crainte de se tromper, le rendre responsable des malheureux événements que nous venons de traverser, car sa façon de faire, avant, pendant et après, prouve assez comment il s'intéresse peu aux intérêts des Français qui, dans cette insurrection, ont été les plus éprouvés. »
Je demande la permission de m*arréter ici un court instant pour vous dire comment la responsabilité de notre agent est engagée, et comment c'est un peu à lui qu'on doit attribuer les malheureux événements des 22 et 23 septembre. Je disais tout à l'heure que les troubles de septembre ont été occasionnés par les troupes du gouvernement. Les agents consulaires, accrédités à Port-au-Prince, prévoyant l'émeute, avaient prié M. Burdel de se joindre à eux pour adresser au président de la République haïtienne un ultimatum le rendant responsable des événements qui allaient s'accomplir. M. Burdel, doyen du corps diplomatique, s'est refusé tout d'abord à signer l'ultimatum. Ce n'est que le 23 au soir, lorsque les événements étaient dans leur plein, et qu'on annonçait, pour le lendemain, un nouveau massacre et de nouveaux pillages, que M. Burdel s'est décidé à signer Yultimatum; encore a-t-il témoigné toute sorte de répugnance à le signer. Dans l'ultimatum même, nous trouvons la preuve que le gouvernement haïtien est responsable des faits indiqués à la Chambre. V ultimatum est ainsi conçu :
« Port-au-Prince, le 23 septembre 1883.
« Président,
« Nous avons l'honneur de vous annoncer que si le pillage, l'incendie, et les meurtres qui se commettent depuis hier à la capitale par le fait des soldats du gouvernement, et surtout de la canaille, ne cessent avant qu'il ne fasse nuit, les navires de guerre des différentes nations en rade vont prendre telles mesures qu'ils jugeront convenables, c'est-à-dire qu'ils se verront dans l'obligation, non seulement de balayer et les rues et les antres, mais encore d'arriver à la dure nécessité de bombarder les forts et votre palais même, où des forces suffisantes doivent se trouver pour remettre la capitale dans l'ordre et la tranquillité nécessaires.
« Veuillez agréer, président, l'expression de notre haute considération.
« Signé : H. C. J. Hunt.
— C. Frensberg.
— Th. Streitberg.
— E. B. Burdel.
— AuG. Aranda.
— HuGT. Tweedy.
— Hermann Peters. »
Ce qui établit, à mes yeux, jusqu'à l'évidence, la responsabilité du gouvernement, c'est que immédiatement après la réception de cet ultimatum par le gouvernement, les troubles ont complètement cessé.
Je vois là la preuve que le gouvernement n'avait
qu'à donner un ordre pour les arrêter. Eh bien, si cet ordre avait été provoqué avant le 22; si M. Burdel s*était joint à ses collègues du corps diplomatique pour signifier au gouvernement Yultimatum que je viens de lire avant le 22 septembre, les troubles des 22 et 23 ne se seraient pas produits.
Ceci dit, je reprends la lecture de la pétition qui m*a été adressée :
« Ses relations d*amitié — les relations d'amitié de H. Burdel, — ses relations d'amitié devenues si étroites avec M. Salomon, le président de la République d'Haïti, Fempéchent évidemment de prendre certaines mesures sérieuses pour conjurer les dangers qui menacent ses compatriotes et une attitude capable de détourner ce gouvernement de ses criminelles tentatives. »
Ici encore, messieurs, je vous demande la permission de m'arréter pour dire que M. le ministre des affaires étrangères trouvera, dans un rapport adressé à M. le ministre de la marine, par M. GourjeoUes, commandant de l'aviso le Chasseur y la constatation officielle de tout ou partie des faits qui sont relatés dans cette pétition.
Je continue :
<( En effet, il ne se passe un jour sans que M. Burdel ne soit au Palais national avec M. Salomon ; chaque jour il y passe ses soirées, accompagné de sa dame ; c'est à ce point que, quand il a fallu signer Vultimatum que le corps diplomatique a envoyé au président pendant la tourmente que nous venons de traverser, il s'y est tout d'abord refusé, et il n'a fallu rien moins que
rintervention du vaillant commandant du Chasseur^ M. Courjeolles, pour le décider. Nous avons cru un moment que le brave commandant se verrait forcé de le signer à sa place. On assure même que c'est à la suite de cette menace que M. Burdel se serait décidé.
« Tous les autres consuls sont parfaitement disposés à prendre de sérieuses dispositions tendant à faire reconnaître, en principe, la question d'indemnité pour les pertes éprouvées par les étrangers, car il n*y a pas seulement que les Français qui aient été pillés et incendiés : seul M. Burdel fait encore opposition, en invoquant la légitime défense pour le gouvernement haïtien, et foulant ainsi aux pieds les intérêts de tous les enfants de la France !
« M. le commandant du Chasseur a presque rompu ses relations avec M. Burdel, qui s'est permis de mêler sa voix à celle des incendiaires de Port-au-Prince, pour crier avec eux, pendant que passait M. Salomon : « Yive le président Salomon I »
« Le corps diplomatique se disposait encore à demander la confiscation des douanes d'Haïti jusqu'au parfait payement des pertes éprouvées par les étrangers, et l'occupation de la ville de Port-au-Prince, en cas de non-acceptation, par la puissance la plus autorisée ; seul M. Burdel a encore fait opposition.
« On dit dans le public beaucoup de choses contre M. Burdel. Nous appelons simplement sur lui l'attention du gouvernement de la République. Ce qu'il nous est permis de publier, c'est son intimité avec un gouvernement de pillards et d'incendiaires, car il est prouvé
que c*esi le gouvernement, lui-même, qui a livré au pillage et à Tincendie cette ville de Port-au-Prince, à ses propres soldats, afin de soulager leur état de grande misère. Nous vous supplions de nous défendre contre le gouvernement haïtien et contre M. Burdel. »
Yoilà des documents qui vous font connaître la situation de nos compatriotes en Haïti, ils me dispensent d*y ajouter des commentaires.
Yous le comprenez, messieurs, ce n'est pas sans tristesse qu'on se décide à parler de semblables faits à la tribune. Mais je crois qu'il est indispensable de le faire. (Très bienl très bien l à gauche.)
Nul ici n'ignore la crise que traverse notre commerce d'exportation, et chacun sait aussi que Fopinion est à peu près unanime à proclamer que, si elle est aussi aiguë, cela tient en partie à ce que nos intérêts ne sont pas toujours suffisamment défendus à l'étranger par nos consuls. (Protestations sur plusieurs bancs au centre. Approbation à gauche.)
Eh bien, je pense que c'est un devoir pour nous de vous signaler tous les faits qui dénotent un manque de sollicitude de la part de nos agents à l'étranger, soit pour nos compatriotes, soit pour leurs intérêts.
Les faits que j'ai signalés sont graves. Ils sont exposés moins par moi que par ceux-là mêmes qui en ont souffert. Je crois que le gouvernement ne manquera pas de les examiner avec sollicitude.
J'aurais terminé, messieurs, si je ne croyais nécessaire, avant de descendre de la tribune, de dire que, si nous avons à déplorer l'attitude de notre représentant
en Haïti; nous avons à nous louer hautement de la noble et généreuse conduite des officiers et marins qui ont été chargés d'aller défendre nos nationaux dans les eaux d'Haïti. (Très bien ! très bien 1)
Pendant le massacre, les pillages et Tincendie, nos marins parcouraient les rues de Port-au-Prince, recueillaient nos compatriotes et les menaient à bord du Chasseur; cet aviso, qui peut tout juste, en temps ordinaire, contenir son équipage, a reçu cent quatre-vingtquatorze de nos compatriotes, hommes, femmes et enfants. (Très bien! très bieni) Tous sont unanimes à dire qu'officiers et marins ont été pleins de bonté, de bienveillance, — je dirai même de tendresse, — pour ceux qui étaient ainsi devenus leurs hôtes. Je suis heureux de rendre ici un public hommage aux officiers et marins de l'aviso le Chasseur, (Applaudissements.) Us ont relevé le prestige du drapeau français, un peu compromis, il faut bien le dire, par celui qui avait le plus particulièrement mission de le défendre et de Thonorer.
J'appelle sur cette noble conduite l'attention du gouvernement, et je demeure convaincu que nos compatriotes malheureux de 1883 ne resteront pas dans l'état de vaine attente où sont encore ceux des nôtres qui ont été pillés et ruinés en 1879; je demeure convaincu que, grâce à l'intervention du Gouvernement, ils obtiendront l'indemnité qui leur est due. Je m'en rapporte, du reste, entièrement à la sollicitude du Gouvernement pour ses nationaux. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
M. LE P.RÉSIDENT. La parole est à M. le président du conseil.
M. Jules Ferry, président du conseil , ministre des affaires étrangères. La Chambre comprendra qu'il est difficile, au moment où nous sommes, et alors que l'enquête commencée par le Gouvernement sur les déplorables événements de Haïti, n*est pas terminée, à cause de la distance, de porter actuellement un jugement sur les différentes responsabilités engagées dans cette triste affaire.
Il paraît malheureusement trop vraisemblable que la responsabilité du président Salomon est directement et particulièrement engagée dans les- abominables attentats dont on vient de nous apporter le récit.
En tout cas, je dois dire à la Chambre que^ dès la première nouvelle, le Gouvernement a fait son devoir ; il a transmis au Gouvernement du président Salomon les réclamations de nos nationaux, et je dois dire que, sans discussion ni hésitation, le gouvernement haïtien a accepté de la manière la plus large le principe de ces réclamations, dont le chiffre reste à déterminer.
La Chambre peut donc être convaincue que les intérêts de nos nationaux ne seront pas méconnus, et que de notre côté ils ne seront pas délaissés. (Très bien ! très bien l)
M. Gerville-Réache. Je suis heureux de l'apprendre. Seulement, il accepte toujours, mais il ne paye pas I
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. Le gouvernement haï-
tien a accepté la responsabilité des événements de 1870, et il payera.
En 1879, il a payé on certain nombre d'indemnités, une notamment, pour la mort de ce matelot dont Tbonorable préopinant a parlé tout à Theure, et tenez pour certain que cette fois encore le gouvernement haïtien s'exécutera, parce que le gouvernement français y tiendra la main et fera tout ce qu'il faudra pour qu'un but si légitime soit atteint. (Yives et nombreuses marques d'approbation.)
Quant à la responsabilité de notre agent, que vous avez mis si vivement, et, permettez-moi de le dire, si précipitamment en cause à cette tribune, je vous demanderai de vouloir bien, avant de me prononcer, me laisser attendre ses explications. (Très bien ! au centre.)
L'honorable M. Burdel, qui a été consul à Genève, qui n'est pas le premier venu, qui est connu d'un certain nombre de membres de cette Chambre, n'a donné jusqu'à présent à personne le droit d'élever contre lui une accusation aussi grave. (Très bien I)
Ce que je vois bien dans la lettre de vos correspondants, c'est que la population française d'Haïti est mécontente de rintimité qui existait entre notre chargé d'affaires et le président Salomon, depuis deux ans que M. Burdel occupe ce poste.
On ne peut, en vérité, faire un reproche à notre agent de chercher à obtenir, même de la familiarité du chef du gouvernement haïtien, un degré particulier d'autorité pour mieux protéger nos nationaux. Le premier jour des massacres, M. Burdel a-t-il cru, a-t-il eu le
234 APPERDICB
tort de croire trop aisément à la puissance de persuasion qu'il se flattait d*avoir acquise auprès du président Salomon ? C*est possible ; mais le second jour, vous Favez dit vous-même, il n*a pas hésité à intervenir de la façon active et comminatoire que vous savez.
11 est toujours grave de la part d*un chargé d'affaires, — et on ne peut pas blâmer trop vivement les hésitations d'un agent, à moins de bien connaître les faits, — de donner Tordre de bombarder une ville placée sous la puissance du gouvernement auprès duquel il se trouve accrédité. Que Thonorable M. Burdel ait pris vingt-quatre heures pour réfléchir et épuiser les moyens de conciliation, ce n*est pas une raison suffisante pour le mettre en accusation à cette tribune.
Du reste, je lui ai demandé des explications et, certainement, étant donnés le caractère et les antécédents de cet agent, je crois qu'il se justifiera sur tous ces points.
Ce qu'il importe à la Chambre de savoir, je le répète, c'est que les droits de nos nationaux ont été revendiqués et reconnus, et que par conséquent, force restera au droit et h l'équité. (Très bien ! très bien ! )
M. Gerville-Réache. Messieurs, j'ai d'abord à remercier le Gouvernement d'avoir immédiatement pris la défense des intérêts français qui sont, à l'heure actuelle, compromis à Haïti.
En ce qui concerne M. Burdel, j'affirme à la Chambre que je ne me serais pas permis de lui apporter les renseignements qu'elle vient d'entendre, s'ils n'émanaient de personnes honorables que je connais, pour la
plupart, s'ils ne provenaient de négociants ayant occupés ou occupant une grande situation à Haïti, s'ils n'étaient confirmés par des négociants importants de Paris et de plusieurs villes de France, qui font jusqu'à 2, 3 et 4 millions d'affaires avec Haïti, s'il n'y avait, enfin, dans cette Chambre, des collègues appartenant à toutes les nuances de l'opinion qui ne fussent en état de les confirmer.
J'ajoute que M. Burdel peut avoir été un bon serviteur ; hélas ! je voudrais me tromper en disant qu'il a cessé de l'être à Haïti.
Si M. le président du conseil veut ordonner une enquête, et je crois que l'enquête est indiquée dans l'espèce, il obtiendra la certitude que notre agent n'a malheureusement pas fait son devoir. Sur 198 à 200 chefs de familles françaises établies en Haïti, il y en a 194 qui peuvent attester ce que j'ai dit, et il y en a 194 qui ont manifesté leur manque de confiance dans M. Burdel.
Mes renseignements sont donc très certains et je n'ai qu'une crainte, c'est que le Gouvernement n'acquière la certitude — que j'ai maintenant — que son agent a manqué à son devoir. (Très bien, très bien 1)
M. Pierre Alype. Je demande la parole, (Aux voix ! aux voix I — La clôture !)
M. le président. La parole est à M. Pierre Alype.
M. Pierre Alype. Itfessieurs, je m'associe de tout mon cœur aux remerciements que mon honorable collègue, M. Gerville-Réache, a adressé à M. le ministre
des affaires étrangères. Je ne doute pas que le Gouvernement ne fasse son devoir ; je suis même sûr qu'il le fera énergiquement. Mais je tiens à rectifier sur un point la réponse de M. le président du conseil. 11 vous a dit que M. Bnrdel, notre consul, avait fait son devoir : j'affirme que non ! (Vives rumeurs sur plusieurs bancs.)
Plusieurs membres. Attendez Tenquéte !
M. Pierre Alype. M. Bnrdel a demandé, dites-vous, vingt-quatre heures pour réfléchir ; oui, mais il n'a consenti à agir que lorsque le brave commandant du navire de guerre français qui était sur rade, Ta menacé de prendre fait et cause s'il ne voulait pas signer Vul- (imaium. M. Burdel n'a cédé qu'à l'injonction du commandant français, voilà la vérité!