CHAPITRE XXI
Hajjî décrit la manière dont le sliali de Perse
prend médecine.
La. visite du docteur au roi avait eu lieu lard dans la soirée; aussitôt cju’il re-
vint, il me lit appeler. Je Je trouvai en apparence dans une grande agitation et plein d’inquiétude. « Ilujjî, me dil-il en entrant, approchez-vous de moi ; » et avant fait sortir tout le monde, il me
dit à voix basse : « il faut nous débarrasser de ce docteur infidèle d’une manière ou de l’autre. Que pensez-vous qu’il soit arrivé? le shah l’a consulté; il l’a tenu en
audience privée pendant une heure ce malin, sans que j’en susse rien ; el sa majesté m’a envoyé chercher pour me dire le résultat de cet entretien. Je me suis aperçu que l’Européen avait déjà acquis une grande influence. 11 paraît que le roi lui a fait l'histoire de ses maux, de sa débilité, de son vieil asthme , et de ses mauvaises digestions; il m’a parlé avec extase de la sagacité et de la pénétration de ce misérable; car simplement à voir sa langue et à sentir son pouls, avant que l’infidèle eût appris l’état de sa maladie, il demanda si sa majesté ne faisait pas un trop fréquent usage des bains chauds (i), si, quand il fumait, il ne lui prenait pas aussitôt un accès de toux ; el si, dans sa nourriture, il n’usait pas trop de marinades, de confitures et
( i ) C’est parmi les Persans, qui ont reçu de l’éducation, la manière la plus honnête de s’exprimer, lorsqu’il s’agit de quelque allusion aux mystère* du harem.
de riz nageant dans le beurre. Le roi lui a donné trois jours pour étudier sa maladie, pour consulter ses livres, et pour recueillir les opinions des docteurs européens sur un sujet aussi important pour toute la Perse, et pour composer un médicament qui le rétablisse entièrement et renouvelé sa constitution. Alors le centre de l’univers m’a demandé mon opinion, en me priant de parler hardiment sur les Européens en général, et sur leurs médicamens. Je ne perdis pas celte occasion d’ex primer mes senti mens;
aussi, après la préface ordinaire de mes discours, je disque, quand aux Européens, le shah, dans sa profonde sagesse, devait savoir que c’était une race infidèle et impure, parce qu’ils traitaient notre prophète comme un trompeur, et qu’ils mangeaient le porc et buvaient du vin sans scrupule ; qu’ils étaient des femmes pour la mine et des ours pour les mœurs; qu’on devait avoir pour eux la plus grande méfiance, parce que leur
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premier objet, à en juger par ce qu’ils avaient fait dans l’Inde , était de prendre les royaumes, et de faire leurs très-humbles serviteurs des shahs et des nababs. »
Quant à leurs médicamens, je m’écriai :
« Que Dieu en préserve votre majesté!
ils sont aussi trompeurs dans leurs effets, que le sont les Européens dans leur politique : ils prétendent guérir avec ce qui nous cause la mort. Leur principal remède est le mercure (et là je montrai ma pilule); et ils font un si libre usage de leurs couteaux et de leurs instrumens, que j’ai entendu dire qu’ils couperaient un membre à un homme pour lui sauver la vie. » Alors je fis un tel portrait des funestes effets que les remèdes
étrangers pourraient produire, que j’arrachai au shah la promesse de n’en pas prendre, sans user de toute la précau.
tion que sa sagesse et sa prudence pourraient lui suggérer. Il le promit; et
aussitôt que l’Européen*aura envoyé la drogue qu’il prépare, je serai appelé de
nouveau. « Maintenant, Hajjî, ajouta le docteur, il ne faut pas que le shah louche au remèdedecetinfidèlejcarsi parhazard il venait à lui faire du bien, je suis un homme perdu. Qui voudrait jamais consulter Mirza-Ahmak? Non, il faut éviter
qu’une pareille catastrophearrive, quand
je devrais prendre moi-même toutes ses drogues. »
Nous nous quittâmes, en nous promettant mutuellement de faire tout ce (pie nous pourrions pour discréditer le
docteur infidèle; et trois jours après, M irza-Ahmuk fut appelé de nouveau (levant le roi, pour inspecter l’ordonnance promise, et qui consistait en une boîte de pilules. Naturellement il éleva toutes sortes de soupçons sur leur efficacité, répandit quelques craintes sur le danger de recevoir aucune drogue de l’agent d’une puissance étrangère; et enfin, il laissa le shali dans la résolution d’en référer à ses ministres. Le lendemain, à l’audience publique ordinaire, le shah
étant assis surson trône, et environné de son premier visir, de son grand trésorier, de son ministre de l’intérieur, son premier secrétaire d’Elat, son grand chambellan, son écuyer cavalcadour,Son premier maître des cérémonies, sonméde*
curs autres grands ofliciers de sa maison, il s'adressa au premier visir , exposa les négociations dans lesquelles il était entré avec le médecin étranger, maintenant résident à sa cour, pour la restauration et la rénovation de sa royale personne. Il dit que, dans la première conférence, ledit médecin étranger, après l’inspection due de la personne royale, avait remarqué qu’il
existait difFérens symptômes de débilité; que, dans la seconde, après avoir assuré le shah qu’il avait passé trois jours entiers à consulter ses livres et ses mémoires, et à y rechercher les opinions des savans de son pays, il avait combiné les propriétés de plusieurs drogues dans
une seule, qui, prise intérieurement,
cin en chef, et de plusi
j>roduirait des effets si étonnans, qu aucun lalistn n ne pourrait entrer en comparaison avec elle. Sa majesté ajouta quelle avait appelé clans ses conseils son hakirn basin , premier médecin, qui, dans sa sollicitude pour le bonheur de la
monarchie persane, avait examiné attentivement l’ordonnance de l’étranger, et s’était déclaré contre elle, à cause de certaines appréhensions et de certains doutes qui s’étaient glissés dans son esprit ; savoir, 1° s’il était politique d'abandonner l’administration intérieure de la personne royale à un régime et à des
ordonnances étrangères; 2° si, dans le remède prescrit, il n’existait pas des causes lentes qui pussent miner, compromettre, et enfin détruire cette personne royale et sa constitution , sous le prétexte de la restaurer et de la renouveler. « Dans ces circonstances, dit le centre de l’univers en élevant la voix, j’ai jugé à propos de réfléchir avant d’aller plus loin ; et j’ai résolu d’exposer le cas devant vous,
pour que, clans vos sagesses réunies, vous pussiez établir une opinion capable d’être émise devant le roi ; et afin que vous prononciez avec une parfaite connaissance de cause, j’ai décidé, comme acte préparatoire, que chacun de vous, en
vos propres personnes, prendriez une de ces pilules, pour que vous et moi puissions juger de leurs différons effets.
A ce discours tant gracieux, le grandvisir et tons les courtisans s’écrièrent :
« Vive à jamais le roi ! Puisse son ombre royale ne jamais diminuer ! Non-seulement nous sommes heureux de prendre
des jjilules, mais d’exposer nos vies pour le service de votre majesté! Nous
sommes votre sacrilice, vos esclaves !
Puisse Dieu donner au shah la santé, et une victoire éclatante sur tousses ennemis! » Sur quoi, le premier des valets reçut ordre d’apporter du harem la boite de pilules du médecin étranger, et la présenta au roi sur un plat d’or.
Alors, sa majesté lù approcher le haiim-
oashi, et lui ordonna, en lui remettant la boîte, de faire le tour de la société’, en commençant par le premier visir, jusqu’au dernier membre du conseil , selon son rang, en administrant à chacun une pilule.
Après cela , toute l’assemblée avala la dose prescrite ; et un moment de silence général s’établit, pendant lequel le roi examina attentivement les traits de tout son monde, pour y lire les premiers effets de la drogue. Quand les grimaces furent finies, la conversation tourna sur les affaires de l’Europe; sa majessé fit plusieurs questions, auxquelles répondirent de leur mieux les différentes personnes qui étaient présentes.
Le médicament commençait peu «à peu à faire son effet. Le grand trésorier , le premier, homme fort cl robuste, qui, jusqu’à ce moment, s’était tenu immobile , en répondant seulement, belli , bclli t oui, oui, toutes les fois que sa majesté ouvrait la bouche pour parler,
parut mal à son aise ; car ce qu’il avait avalé , avait mis en action un magasin d’infirmités, qui jusque-là l’avaient laissé tranquille. Tous les yeux s’étaient fixés sur lui, ce qui avait considérablement augmenté l’embarras de sa situation; lorsque le premier secrétaire d’état , un grand homme, maigrè et plat comme une latte, devint tout à coup d’une pâleur mortelle, et commença à suei v par tous ses pores. Il fut suivi parle minisire de l’intérieur, dont les regards malades semblaient supplier sa majesté de lui permettre de quitter son auguste présence. Tous les autres furent secoués de différentes manières, à l’exception du premier visir, un petit homme célébré pour sa dureté et son entêtement, et qui paraissait rire dans
sa manche, des douleurs qu’éprouvaient ses compères d’office.
Aussitôt que le shah aperçut que la médecine faisait effet, il renvoya l’assemblée, en ordonnant à Mirza-Ahmak,
(le lui faire un rapport officiel de tout ce qui se serait passé, aussitôt qu’il connaîtrait l’histoire de chaque pilule ; et il se retira dans son harem.
Le vieux et rusé docteur tenait maintenant son rival en son pouvoir; en conséquence, il présenta l’affaire au roi, sous un tel jour que sa majesté renonça à faire l’expérience de l’ordonnance du médecin étranger, et elle tomba dès-lors dans l’oubli. La première fois qu'Ahmah me vit, il m’apprit ce que je viens de dire, et il ne pouvait contenir son ivresse.
— « Nous l’avons emporté, ami Hajjî, me dit-il. L’infjdèle a pensé que nous étions des sols; mais nous lui apprendrons ce que sont les Persans. Quel chien est-il donc, d’aspirer à la haute faveur de faire une ordonnance pour le roi des rois? Non, ce droit m’appartient.
Nous devons nous contenter de faire comme nos pères faisaient. La prescrip* tion qui guérissait nos ancêtres, nous guérira aussi ; et ce que Lockman et Avi-
cenne ordonnaient, nous devons nous
contenter de l’ordonner après eux. » Il me renvoya ensuite bâtir de nouveaux projets, pour détruire l’influence ou le crédit que le nouveau médecin pourrait acquérir, et pour lui conserver à lui -même, son importance et sa réputation à la cour.