CHAPITRE XX
Jlajjî Baba réussit à tromper les deux hommes de la Faculté, en tirant de l’un une pilule, et une pièce d'or de l’autre.
Je demandai mon chemin pour aller à la maison de l’ambassadeur, et partis dans l'intention de me conformer aux désirs du docteur, en me rendantmalade, s’il était possible , sur la route ; niais aprèsde plus mûres réflexions, je pensai qu’un mal d’estomac n’était pas une marchandise qu’on pût acheter à volonté; car, bien que la laitue et les concombres pussent ne pas convenir à un vieux grand visir, il y avait cependant cent à parier contre un , qu’un jeune homme comme qioi les digérerait facilement. Cependant, je me décidai à oh-
tenir la pilule par la ruse, si je ne pouvais mêla procurer (l’une manière plus directe. Je considérai que si je feignais d’être malade, le docteur me découvrirait probablement, cl me jetterait hors de chez lui comme un trompeur. Je préférai donc le moyen plus facile de me faire passer pour un des domestiques du harem 10331, et de faire quelqu’histoire au moyen de laquelle je pusse parvenir
à mon but. En conséquence , j’entrai
dans une des boutiques du bazar où l’on vend de vieux habits, et je louai un manteau tel que les portent les scribes;
et remplaçant le poignard qui était à ma ceinture par un rouleau de papier, je me flattai de pouvoir passer pour quelque chose de plus qu’un domestique ordinaire.
Je trouvai bientôt la demeure de l’ambassadeur. J'avais présent à l’esprit tout ce que Mirza-Ahmak m’avait dit, et je n’approchai de l’Incitation du docteur qu’avec une sorte de crainte. J’cn
trouvai les avenues entassées (le pauvres femmes qui venaient, à ce qu’on me dit, pour recevoir le nouveau préservatif contre la petite vérole. Je supposai que le docteur européen avait des motifs politiques pour faire adopter sa méthode; et comme il faisait l’opération gratis, il lie manquait pas de cliens, particulièrement de pauvres, qui ne pouvaient approcher de la porte d’un médecin persan sans un présent, ou l’or à la main.
En entrant, je trouvai un homme assis au milieu d’une chambre près d’une plate-forme de bois élevée, sur laquelle étaient empilés des boîtes, des livres, et une multitude d’inslrumens et d’ustensiles don Ü’usage m’était inconnu. II avait,
dans son extérieur et son costume, l’air le plus infidèle que j’eusse jamais vu; son menton et sa lèvre supérieure étaient sans le moindre vestige de poil; il ressemblait absolument à un eunuque; il
tenait sa tcle découverte de la maniéré
la plus indécente, et portait un bandage serré autour du cou, avec d'autres affaires de chaque côté de ses joues, comme s’il avait voulu cacher quelque blessure ou quelque maladie. Ses habits étaient tellement serrés sur son corps, et son
vêtement de dessus particuliérement était taillé à angles si aigus, qu’il était évident que le drap devait être une marchandise bien rare et bien chère dans son pays. La partie inférieure de son costume était surtout bien indécente, et il gardait ses bottes dans la chambre,
sans aucune considération pour le lapis sur lequel il marchait, ce qui me frappa
par l’excès de l’ignorance de tout savoir
vivre*
Il parlait notre langue; car aussitôt qu’il me vit, il me demanda comment j’allais, et remarqua aussitôt qu'il faisait beau teins : vérité qui était si évidente que je l’affirmai aussitôt. Je crus alors qu’il était nécessaire de lui faire quelque beau discours,et je le flattai le plus qu il
me Tut possible, en lui d.sant la grande réputation qu’il avait déjà acquise en Perse. J’ajoutai que Lockmann était un fou près de lui ; et que, quant aux docteurs persans, ils n’étaient pas dignes de tenir son pilon. A tout cela, il ne répondit rien. Je lui dis alors que le roi lui même , ayant entendu parler des effets surprenans de sa médecine sur la personne de son grand visir, avait ordonné à son historien d’insérer le fait clans les annales de l’empire, comme un des événemens les plus extraordinaires de son règne; qu’il avait produit une
sensation considérable dans le sérail de sa majesté ; qu’un grand nombre de femmes s’étaient trouvées mal aussitôt, et qu’elles brûlaient de faire l’épreuve de sa science ; que l’esclave géorgienne favorite du roi souffrait effectivement beaucoup en ce moment, que j’avais été député par le chef des ennuques, ensuite d’un ordre spécial de sa majesté, pour me procurer une drogue semblable à
( abc» )
et lie que le premier ministre avait prise J et je terminai mon discours en priant le docteur de m’en donner une à l'instant.
Il parut réfléchir à ce que je lui avais dit; et après quelque l<mps, il dit qu’il n’avait pas coutume d’administrer des drogues à ses malades, sans les avoir vus d’abord, parce qu'il s’exposerait ainsi à leur faire plus de mal que de bien; mais que, si l’esclave avait besoin de son ministère, il s’estimerait très-heureux d’aller la visiter.
Je répondis à cela qu’il lui serait impossible de voir la figure de l’esclave géorgienne, parce qu’aucun homme
n’avait jamais joui de cette permission en Perse , excepté son mari. En cas d’extrême nécessité, peut-être un docteur aurait-il la permission de sentir le pouls d’une femme , mais il faudrait encore que sa main fut couverte d’un voile.
A quoi l'Européen répondit : « Pour juger de l’état de mon malade, non-seu-
venez-
( »Gi )
Icmenl il faut que je lui tàle le pouls , mais il faut encore que je voies;* langue.)*
« La méthode Je regarder la langue est loul-à-fait nouvelle en Perse , lui dis-je , et je suis sûr qu’on ne vous permettra jamais une semblable vue dans le sérail, sans un ordre spécial du roi lui-même; un ennuque se couperait plutôt la langue avant. »
«Eli bien donc, dit le docteur, souque si je vous donne ma pilule, c’est sans prendre sur moi aucune responsabilité de ses effets ; car, si elle ne guérit pas, il peut arriver qu’elle tue.»
Quand je lui eus assuré qu’il ne pouiraît lui en arriver aucun mal ni préjudice, il ouvrit un grand collée qui paraissait rempli de drogues, et en tirant une petite quantité d une certaine poudre blanche, il la mêla avec un peu de pain
me de pilule, et la mettant dans pier, il me la donna , en m’indiquant la manière de l'administrer.
Venant qu’il ne faisait aucun mystère
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d<‘ sa science, je commençai a le questionner sur la nature et les propriétés de celle médecine particulière , et sur sa pratique en général. Il me répondit sans réserve, non pas comme nos docteurs persans qui font parade de grands mois et qui ajustent toutes les maladies qui sc présentent a eux , à ce qu’ils ont lu dans leur Galien ; leur Hippocrate et leur Avicenne.
Lorsque j’eus appris tout ce que je
pouvais savoir 7 je le quittai avec de
grandes démonstrations d’amitié et de
reconnaissance, et retournai de suite au près de Mit za-Alimak , qui m’attendait
sans doute avec une grande impatience.
Après mitre débarrassé de mon man¬
teau d’emprunt et avoir repris mes propres vrlemens , je parus devant lui avec une ligure faite pour l’occasion , car je désiiais lui faire croire qui* la laitue et les concombres avaient fait leur
effet. A chaque mot, je prétendais éprou-
ver un violent tiraillement; et je jouai 6»
luen mon rôle, que le caractère sévère et inflexible (le Mirza-Ahmak lui-même fut ému j>ar quelque chose qui ressemblait à de la pitié pour moi.
-—« Là ! là ! dis-je en entrant dans son appartement; au nom d’Allah, prenez votre pilule. Et pour me faire payer double, je fis les plus horribles grimaces et poussai de profonds gémissemens.
«Là î j’ai suivi vos ordres, et maintenant je m’en remets à votre générosité.» Ahmak tâcha de me prendre l'objet de sa con-
voilise , mais je tins bon; et tout en lui donnant à entendre que j’espérais une
prompte récompense , je faisais un mouvement comme pour l’avaler, à moins qu’il ne me mît quelque chose dans la main. Il craignait tant de ne pouvoir répondre aux questions du roi concernant la pilule, il était si pressé de l’avoir en sa possession, qu’il m’offrit aussitôt une pièce d’or. Un amant ne
sollicite pas avec plus d’empressement sa maîtresse de lui accorder une faveur,
qae ne Je fit le médecin pour avoir ma pilule. J'aurais probablement continué de feindre un peu plus long-temps et tâché <le lui arracher une seconde pièce; mais , quand je le vis préparer une drogue de sa façon , pour calmer ma couleur, je pensai qu’il était grand temps
définir; et me prétendant tout-à-coup soulagé , je lui donnai ma pilule.
Lorsqu’il la tint, il la considéra avec
empressement, et la tourna et retourna
sur la paume de sa main , sans paraître
plus avancé qu’auparavanl. Enfin, après
l'avoir laissé librement épuiser toutes ses conjectures , je lui dis que le docteur
européen n’avait pas fait difficulté de me dire qu’elle était composée de jivch, ou mercure.—« Du mercure ! vraiment, s'écria Mirza - Ahmak ! comme si je ne connaissais pas cela ! Ainsi , parce que cet infidèle, ce chien d 'Isauvi ( sectateur de Jésus) se plaît à nous empoisonner avec du mercure , je dois perdre ma réputation ; et mes ordon-
nances (telles que son père n’en vit jamais, même en rêve) doivent être tournées en ridicule! Qui a jamais entendu parler de mercure comme médicament?
Le mercure est froid , et la laitue et le concombre sont froids aussi. Vous ne vous servirez pas de glace pour faire fondre la glace. Cet âne ne connaît pas même les premiers élémens de sa profession. Non , Hajjî, cela ne sera jamais; nous ne devons pas permettre qu’on lie à notre barbe de cette manière. »
Il continua de s’emporter pendant un temps considérable , contre son
rival ; et il aurait sans doute continué plus long-temps, mais il fut rappelé à lui par un message du roi qui lui ordonnait de venir en sa présence. 11 endossa. avec le plus grand empressement, son habit de cour, changea son bonnet noir de peau d’agneau ordinaire pour un antre entouré d’un schall, enlila ses bas de drap rouge, demanda son cheval, et prenant la pilule avec lui, il sortit
( aC6 )
à lu hâte et rempli de la plus grande appréhension sur le résultat de l'audience.
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