‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 11 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

lesquels, parleurs cris réunis, ne nous laissèrent rien à désirer en fait de dis¬

corde. La maison d’Osman-A^a , dans

1 ^ ^ laquelle nous entrâmes , était située

entre les deux. C’était un petit édifice

qui se com|)üsait de quelques chambres

mesquines, ([ui n’indicjuaienl ni la ri-

eliessciii la |)i‘oprelé. Comme je n’avais

])oint de bagage à moi appartenant, à

rcxccplion d\ïn petit lapis, mon cl»an-

gemeutde lieu du caravansérail ici, fat

hiénlot fait; et j*élab!is ma future de-

ineiiic dans un coin de la principale

chambre de mon liôlc, où il élenJait aussi son lapis pour dormir.

Comme ])our célébrer mon arrivée, il me régala d’un agneau rôti et d’un énorme plat de riz, à quoi il ajouta des dates, du fromage et des oignons. Les plais furent ju’éparés dans le harem par les uiains de sa femme et de sa fille, aidées d’une esclave, seule domestique de la maison. Je ne les avais vues ni Tune ni l’autre, parce qu’il faisait nuit

^luancl nous étions arrivés à la maison ; et par honnêteté, je n’en demandai pas l>lussur leur conï[)teà Osman, qu’il ne loi plut de n/en apprendre.

Outre moi et son lüs, le vieillard avait invité au festin un confrère, marchand de peaux d’agneaux, avec qui il s’était éiroiiement lié dans son voyage de Bokliara. La conversation roula exclusî** veinent sur le commerce; et j^élais si ignorant en cette matière que je n’y pris que très-peu de part, bien que,

* consiilérant que mon intention était de m’y livrer inoi-inêine , j'étais très-heureux d’ouvrir mes oreilles a tout ce qu'on disait.

Ils entrèrent très-avant dans la matière, et discutèrent les mérites relatifs de chaque article de commerce. A les enleudre par:cr, on eut pu croire que lu lui du inonde était proche , parce • qu’on ièjiandait le bruit que le prix de leur marchandise favorite était tombé à Constantinople. Ils me dissuadèrent

il’enj];arquer mon capital clans cel articlcj mais ils me recommandèrent, de préférence, de le placer en tuyaux de ])ipes, (jui n’élaienl sujets a aucune avarie , comme ils le remarquèrent, et dont on faisait des demandes constantes dans

les marchés de Constantinople.

Le festin terminé et les hôtes partis^ je réflécliis profondément sur ce que j avais entendu, et tournai bientôt toutes mes pensées sur les tuyaux de pipes. Je

restai assis, toute la journée , clans un coin, à calculer quel nombre de pipes je pourraisacqiiéi'ir pour mes lomauns,et <(uel serait mon profil en les vendant à Constantinople; et, quand mon imagination fut écliauffée par Tespérance de la fortune cjue je pourrais réaliser, je m’abandonnai aux espérances les plus eilravaganles. Le profit du marchand que Saadi assure avoir rencontré dans 1 île de Kish,n’était rien en comparaison de celui c]ue je ferais. — « Avec le produit de mes tuyaux de pipes, me disais-

je , i’acliclci-ai des ligues à Smyrne, que

je porterai en Europe; et, après en avoir lire un bon profit, je convertirai mon argent en calottes c[ue je porterai au i5ranil Caire; après les avoir vendues en détail pour de Targent comptant, je melirai soigneusement mon argent dans des sacs, et j’irai en Ethiopie où j’achcicrai des esclaves, chacune desquelles jo vendrai à grand bénéfice à Moka, et de là je ferai le pèlerinage de la tombe du pro|>bète. De Moka je transporteTai du café dans la Perse , ce dont je tirerai un grand prix; alors je me reposerai dans mon pays natal, jusquà ce que je puisse acheter à la cour un haut emploi, qui puisse avec le temps me mener à devenir srand vlsir du roi des rois.

Après avoir ainsi disposé de l’avenir en ma faveur, je me mis activement à l’ouvrage pour dispnsermamarchandise.

Selon la inétliode la plus approuvée, je fis un marché avec un bûcheron, qui devait aller dans les montagnes de Lour

ci de Biïklili ari , où se Irouvaient tlt’S forcis de cerisiers sauvages , parmi lesquels il ferait des choix, selon la grosseur que je lui fournirais. 11 devait ensuite revenir à Bagdad J où ces tuyaux seraient percées et disposés en petits paquets, pour les marchés de la Turquie.

Tout cela fut lidèlement exécuté ; mais pendant que j^altendais le retour du bûcheron, je fus attaqué d’une maladie, dont peu de personnes, tant celles qui résident à Bagdad , <jue celles t[ui y

sont étrangères , sont cxem[)tes, et tjui se termine |)ar un large bouton qui , i mesure qu’il sèche, laisse une marque indélébile sur la peau. A ma grande moi liiîcalion , ce bouton parut au milieu de ma joue droite, tout près de la barbe , çl y laissa sa funeste empreinte, détruisant une partie de mes boucles les plus favorites, cl donna un aspect désert et irrégulier à ce qui pouvait être autrefois comparé à la colline la mieux cultivée.

.Te supportai celte calamité Jii mieux que je pus, quoique je ne pusse m’ein-^ pêcher souvent de quereller avec le sort, pour avoir choisi un endroits! apparent pour placer ce t|iii aurait pu si bien être ailleurs.

« Amen, disais-je, en poussant un profond soupir; le sage avait raison en disant que si toutes les pierres choisissaient ce qu’elles devraient être, la plupart seraient des diamans; et que, si tout le monde pouvait choisir Tendroii où lui viendrait son bouton, il U y aurait pas une vilaine figure à Bag* dad. ))

Cependant pour me consoler , je me rappelai que la face d'Osman-Aga élail le miroir de la di/Tormiié , quoique son

bouton eut lleuri ailleurs ; et au lieu de déplorer mon inallieur avec moi, il paraissait s’en réjouir.

«Hajjî, me disait-il, si vous n’êtes pas aliligé d’uue plus grande calamité que cclle-ià dans la vie, regardez-la

comme une bénédiction : tjuoiqu un coté de votre figure soit difTorme J Taulre est encore pariait. La turquoise est la perfeclion de la couleur d’un côléj mais elle est sale et noire de Tautre ; cependanlc'esl toujeurs une turquoise et une pierre précieuse. »

(( Ah , me disais-je à moi-méme, riiomme (|ui est laid ne peutsoufTrir la vue de celui qui est beau ; pas plus que rUoinme vicieux ne peut voir celui qui est vertueux : de même les chiens du marché liurlent devant un chien de chasse, sans oser en approcher. »

Malgré la dilFormité de ma )Oue, je m’apperçus en conlinuanl de vivre dans la maison de mon vieux maître , que je n’avais pas l’ait |)eu d’impression sur le coeur de sa fille, la belle Dilaram, qui, par mille artifices, ne manqua pas de me faire connaître l’étaldesesaffeciions.

Sa mère et elle étaient toutes deux fort adroites à guérir la maladie de Bagdad j et elles entreprirent de soigner la

mienne. Il paraît que mon boulon et l’amour de Dilarani avaient pris naissance en meme temps ; leurs progrès furent mutuels, et quanti Tune fut au

comble, l’autre était devenu tout-à-fait %

Uicommode.

Il est vrai que le mal ne m’avait pas ^agné ; car ma belle était la véritable image de son père , dont la figure était tellement identifiée dansmou espritavec

celle d’un vieux chameau, tpie je ne pouvais jamais perdre cette laide association d’idées, quand je la regardais.

Ce fut donc un grand soulagement pour lUoi , quand la saison de voyager ap- ))i'ocha , et que la caravane fut près de s’assembler pour aller à Constantinople.

Mes tuvaux de pipes étaient rassemblés et cm|)aquelés eu ballots, mes comptes avec mes créanciers regulierenient acquittés, ma garde-rohe était comj)iète^

et je fus tout joyeux quaud on m’annonça qu"a la première conjonolioa favorable ‘les planètes , la caravane partirait.

Quant à la pauvre Dilaram, elle errait oulour (le ma joue avec un air de désespoir • et à mesure (|ue l’enllure dirni- Jiuaitj elle semblait perdre le seul lien qui la tint allachée au inonde et a ses vanités.

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