CHAPITRE X
Hajjî devient marchand, quitte Bagdad, et suit
une caravane ü Constantinople.
Ce fut par une belle matinée du printemps, quela caravane partit pour Constantinople par la porte de la ville qui ]>orle le même nom.
Monté sur le sommet d’un de mes ballots J mon lit attaché sur ma selle,pour me faire un siège plus doux , et mes sacs autour de moi, je contemplais cette scène avec plaisir j j’écoulais les son-
(les mules comme j’aurais écoulé Ja meilleure musique, et je me regardais comme un marchand d’une assez grande importance.
Mes compagnons les plus proches étaient Osman-Aga et son associé pour les peaux d’agneaux, l’individu dont j’ai déjà fait une mention honorable, à la file, Cl un on deux autres marchands de Ba"-
(lad ; il y avait outre cela plusieurs de mes compatriotes, natifs de dilférenles villes de Perse ^ tous allant à Conslanlii^ople pour y faire le commerce, et que je connaissais plus ou moins. Mon aventure avec le chef des prêtres de Téhran était en grande partie éloufrée;et effectivement le costumé que j’avais adopté , joint à la cicatrice de ma joue, me donnaient tellement Pair d’un naturel de de Bagdad, qu’il restait à ])eine dans ma tournure de cjuoi ra]»peler au mdude que j’étais en effet Pei san.
» Pei’san et Ispahanij j’avajs toujours clé accoutumé à l ogarder ma ville na-
laie comme la jjreinière du mondes il n’était jamais entré dans mon esprit yu’aucune antre pût le moins du monde entrer en comparaison avec elle; et quand on me décrivait la capitale de Roum comme plus belle, je riais avec mépris; mais quel fut mon étonnement et mon surcroît de morliGcation, en contemplant, pour la première fois, celle ville magnifique ! J'avais toujours regardé la mosquée royale, dans la gi-ande place dlspahan, comme rédificc le plus beau du monde; mais ici il y en avait cent phïs beaux, chacun surpassant Pautre en beauté et en splendeur. Je pensais que rien ne pouvait jamais éga’er l’élcndue de Tendroil où j’etais*né; mais ici mes yeux se fatiguaient d’errer sur les nombreuses montagnes, les quais couverts de maisons serives, et qui semblaient défier le calcul. Si Ispalian était la moitié du monde, cette ville était au moins le monde entier ; et ce bijou des villes j)ossède CO grand avantage sur Ispaliaii,
^{u’elle est située sut* les bords d'une Magnifique rivière, au lieu d'être entouï'^epar des monlai;nes à pics arides; et ^{tie, outre son etendiie elsiï l)eaute, elle jf^uit de l’avantage d’être réfléchie dans miroir éternel, toujours la jiour la multiplier. Mais, où m’arrêterais-je, si i'essayais de décrire les nombreux objets mobilesqui allirèrentmou attention?
Des milliers de bateaux de toutes les formes et de toutes grandeurs, qui üot- Uient dans toutes les directions, tandis tjue les plus gros vaisseaux, dont les mâts ^'essemblaient à des forêts plus nombreuses que celles de Mazansluan, bordaient les côtes de la l'adc vaste et pourtant remplie.
(( Oh! c^est un paradis , dis-je, a ceux qui m’environnaient! puissé-je ne jamais le quitter! »Mais, quand je me rap|)elais en ijuelles mains il était posseilé par la l'ace d'héréli<[ues la plus maudite, dont barbes n’étaient pas dignes de faire balais pour nos trous à poussière;,
je me regardais comme trop bon de letir permettre de me ])osséder parmi eux.
Cependant je ne manquais jias de tirer une consolation de ma réflexion^ c’étai*^ que s’ils possédaient un lieu aussi beau pouryvi vre daiisce monde, ils sentiraient doublement les horreurs de celui qui se préparait immanquablement pour eux, dans raulre.
Apres avoir subi l’examen et rempli les formalités nécessaires à la douane, moi et mes compagnons entrâmes dans un bateau à Scutari, traversâmes Constantinople, et nous établîmes, nous et nos marchandises, dans un vaste caravansérail , rendez-vous des marcliancls persans^ situé au centre de la ville près des principaux bazars. Je me sentais l'éellonient un bien mince personnage, quaiul je considérais que je ne faisais qu’un parmi la foule de riminense population, qui floUait continuellement dans cet immense Heu de [)assage. Quand je vis les richesses étalées dans les boutiques,
Ja nia."uilicence du costume de presque tous les liabilansj et la succession conslaiHc de grands seigneurs et dagas, se promenant sur les clievaux les ]^lus magnifiques et les mieux caparaçonnés, je ne pus in’empccher de m\*crier secrètement en moi-même : « Où est Conslanlinople el sa splendeur? et où est la Perse et sa pauvreté! »
ITaccord avec le vieil Osman, nous louâmes une chambre dans le caravansérail, où nous déposâmes nos marchandises. Pendant le jour, j’élalais mes ])ipes en belles rangées sui* une plate-forme; et comme mes assorlimens élaient bons, ie commençai ma vente avec vigueur,
el je fis un profit considérable. A mesure que je voyais revenir de l’argent dans ma bourse, je me lançais dans les voluptés que j avais fuies avant. J’angmenlai l’élégance et la commodilé de mon costume 5 j'acbelai un magnifique ebibouk à Icte d’ambre; je ceignis ma taille d’un scball d’une jolie couleur; mon
sac h tabac fut fait avec de la soie , couverte de paillettesj mes panioullles étaient d’uu jaune brillant, et je me régalai d’un poignard éblouissant. Les icnlations de dépenser m’environnaient partout; et je commençai à croire qu’il y avait dans ce monde ([uelque chose qui faisait désirer d^y vivre. Les endroits où je pouvais faire voir ma personne en public étaient, si nombreux, que je ne pouvais m’empêcher de visiter les cafés les plus fréquentés; etLi, assis sur un
banc élevé, appuyé sur des coussins moelleux, je fumais ma pij)e et buvais mon café, comme un j)crsonnage des plus importans.
Impliqué J comme je l’avais été en Perse, dans des aventures désagréables , je me défiais de mes compatriotes; et je les évitais, tandis que je recherchais la
connaissance des.Turcs. Mais les Persans, toujours si ombrageux, et qui se croient méprisés a la moindre inalieiition, ayant découvert qui j’étais, ne me voyaient
pas avec des sentimens Irès-affeclueux.
Cependant, je tachai de bien vivre avec eux; et tant que nous ircntrâines pas en concurrence en matière de commerce j
ils me laissèrent tranquille.
Dans les endroits pub’ics, je me donnais pour un riche marchand deBagdad; et ma cicatrice que j’avais d abord considérée comme un grand nialheur, était assez visible pour attester la vérité de mes assertions. Je trouvai ([ue rien n^étail si facile que (le tromper les Turcs ])ar l’apparence; leur taciturnité, la dignité et le calme de leurs manières et de leur maintien , leur marche lente, leurs phrases pcsé<?s étaient si faciles a imiter, qu^en peu de temps je parvins à les singer si bien, que je pouvais, à plaisir, me faire passer pour un des personnages les plus lents et les plus solennels de leur espèce. J^écoulais si bien, je soupirais si bien tic tem]>s en temps d’une voix douce, nos èxclamations sacrées d’Allalil et il n\ a qu’un Allah! j’étais si
( iaS )
constamment occupé à compter mon chapelet* que j'étais reçu au café que je (Véquenlais avec une attention distinguée. Le ])ropriétairc faisait lui-méme mon café, et ne manquait jamais en me le versant avec un tour de bras ^ de me saluer des épithètes amicales de mon mon suUan. Mon air respectable m’avait donné tant d’influence , que, dans toutes les petites disputes qui avaient lieu dans le café J soit au sujet des chevaux , des chiens^ des armes et du tabac, des principaux sujets de la conversation, on en
référait toujours a moi , et le faible mouvement de mes lèvres, soit d'un belLi (oui) ou d’un jo/t (non), était sûr de régler l’affaire.