CHAPITRE XV
L’imposture d’Hajjî est découverte ; il perd sa femme; et le monde tout entier s’ouvre encore une fuis devant lui.
Je passai une naît fiévreuse, et je ne m’endormis que lorsque les muezzins ' des minarets eurent annoncé le point du jour. Il y avait à peine une heure que
je dormais, lorsque je fus éveillé par un
bruit extraordinaire; et un de mes domrsliques vint m’apprendre que les frères de ma femme, accompagnés de plusieurs autres personnes, étaient dans la maison.
A celle nouvelle, un tremblement involontaire s’empara de moi, et me priva lout-à-coup de la faculté d’agir ; et les conséquences de mon mensonge parlèrent alors d’elles-inccacs. Cinquante
horreurs, plus hideuses les unes que les autres, sVlcvùrent dans mon âme, et je
Commençai à sentir une démangeaison sous la pbnle des pieds, que resi)ace des années n’avait pu dissiper, tant la leçon que j’avais reçu à Meslied avait fait impression sur moi. Mais après tout, jeréiléchis queShekerleb était ma femme, quelle que chose qui arrivât ; et en me disant plus riche que je ne le suis en efîet, je n’avais fait (lue ce que des milliers d’individus avaient fait avant moi.
Ensuite je me tournai vers mon domestique, et lui dis : « Au nom du projdiète!
faites-les entrer, et apjnélez les pipes et le café ! »
Mon lit fut roulé et emporté de la chambre ; et les visiteurs entrèrent l’un après l'autre et silencieusement, allant tous s’asseoir sur mon divan. C’étaient les deux frères de ma femme, le frère de son définit mari et son (ils, et un homme d'uu air sombre que je n’avais jamais vu. Ils s’assirent tous, mais il
entra encore une (jiiaiilité de domesti(jiics qui se rangèrent en Hle à l’extrémité de la chambrei et je remarquai au nombre des premiers parmi eux, deux hommes de mauvaise mine armés de gros bâtons, qui me regardaient avec * une férocité particulière.
Je m’efforçai Je paraître aussi innocent et aussi calme que possible, et j’affectai dYare charmé de les Toir. Après leur avoir fait le discours le plus poli que je pusse imaginer, et auquel en vérité je
ne reçus qim des monosvllahcs pour réponse, j’ordonnai qtdon appoi'làt les pipes et le café, espérant acquérir quelqu’aperçu de l’objet de leur visite.
« Puissent vos heures être fortunées, dis-je au frère aîné! Puis-je vous cire utile à quelque chose d’aussi g,rand matin 7 Si cela est, disposez de moi- Hajjîj dit-il après une longue pause,
1 egardez-moi ! licous prenez - vous pour des animaux sans inlelligence, sans bon sens? Ou vous regardez-vous comme
) Iioniine sans dans noire siècle, ^spécialement privilégié pour prendre lu ^iirlie du *^enrc liuniain dans votre inaui.
et
en laire ce c|ue vous voudrez? »
« Que dites'VOUS, répliquai - je ?
mon Aga! je ne suis rien cl personne; je suis moins qu’une once de poussière. »
Homme! dit le second fi erad\m ion de voix ])lus animé; personne et rien, diies-vousV Alors qu’avez-vous fait de Uous? Ne sommes-nous rien, que vous sojez venu de Bagdad pour nous faire danser comme des singes à vos ordres?
« OAllali, bon et grand, m’écriaiqe!
Qu’est-ccque c’est que tout cela ? Pourquoi me parlez-vous ainsi? Qu’ai-je fait?
Parlez, et dites la vérité ! »
(I Ah! Hûjjî, Hajjî! dit fonde de ma femme, en secouant sa letc et sa grande l>arbc à la fois; vous avez mangé licaut^üup d’abominalion ! Un homme qui a le monde comme vous, peul-il supposer que les autres en mangeront avec
lui et rendront grâces à Allah! Non ^
; nous ])Oxivons Tavalcr, mais nous ne digérons pas voire insolence. »
« Mais qu’ai - je fait, ô mon oncle ?
lui dis-je. Par mon âme, parlez! »
K Ce que vous avez fait, dit le cousin de ma femme ! n’est-ce donc rien de mentir ? n’est-ce donc rien que de voler? n’esl-cedonc t ien qu’épouser une femme sous de faux litres? 11 faut que vous soyez un homme rare et sans honte, ])Our dire que de telles actions ne sont rien ! »
(( Peul-élre, dit le frère aîné, avezvous cru que c’était un grand honneur c|ue le lîls d'un barhier d’Ispahan faisait a l’une des plus riches familles de Constantinople , que d’é])onser sa fille ! »
U Peut-être, dit l’autre, avez-vous
l’pgardé un miséi ahlc vendeur de tuyaux de pi|K's, comme faisant partie des marchands ; et Pavez-vous jugé digne de
quelqu alliance qu« ce soit ! »
« ^i’ais, louanges a Allah ! Hajiî est un Grand marchand, dit Ponde avec iro-
ses soieries elses velours sont maintenant en chemin pour nciis apporter U s peaux d’agneanx de Bokluira ; ses schalls ^ oyagent ponrnoiis JeCachemii e, et ses ''"aisseaux obscurcissent la surface des *^iers entre la Chine et Bassora! »
c< Et sa parenté J continua son fils sur le même ton ! le fils d'un barbier , dites-vous? Qu’Allah Ten préserve! Non, non; il date de Korcish. Il n’est pas le descendant J mais (par la bénédiction de Dieu 1; renfanl du prophète ! et qui peut
se conipaier à un Arabe niansouri? »
« Que veut dire tout cela^ m’écriaije coup sur coup, à mesure que je voyais l’orale s’amonceler autour de mes oreilles? Si vous vouiez me tuer, luezinoi; mais ne in’arrachcz pas la peau par
lambeaux. »
(( Je vous dis ce que c’est, homme sans loi! dit l’homme de mauvaise mine
ui avait jusque-la gardé le silence ; vous les un niiseï able qui ne méritez pas de
vi\ie! et si vous ti’abandonmz pas aus-
Sitôt toutes Tos prétentions sur votre iemme, et c[ue vous ne c[iiiltiez pas celle maisen et lent oecpiî lui appartient, sans tarder un seul instant, vovez-vous ces liommesf en me montrant les deux co-
([uinsdonl j’ai déjà j)arlé)? ils vont àTins-
tant faire prendre congé h votre ame do
votre corps, aussi l\^cilcmcnl <[uc vous
Oteriez le lai^ac de leurs ]n])e3. .l'ai i^arlé,
et vous êtes maître d’agir comme il vous plaira, »
Alors, tonte rassemblée, comme enflammée par ce discours, se délia la langue d’un seul coup; et sans réser.e de mots eu d’action , ils me débilcrcuL nombre de véiâtés désagri'al lcs.
Get orage c[ue je laissai se tléchaincr sans ouvrii’ la houclic, me donna le temps de réfléchir, et je me déterminai à essayer ce qu’un ]>eii de résistance forait.
«Et qui êtes-vous 3 dis-je à celui (ïui avait parlé le dernier; pour venir dans ma maison me lia:ler comme un
clùen? Quant à ces individus, conlîî^uai-je eu montrant les parens de ma femme, la maison est à eux , et ils sont les bienvenus; mais vous, qui n’étes ni son père, ni son frère, ni son oncle, qu^avez-vous besoin ici? Je nai point épousé votre fille, ni votre sœur; et ])arconséquent, que vous importe qui je
suis? »
Pendant ce temps, il paraissait gonflé de rage. Lui et ses deux coquins relevaient leurs mouslaclies jusqu’à leurs yeux ; et nie regardant commp le lion l'egardcla biche avant de s’élancer dessus avec ses griffes, il s’écria d’une voix colère :
«Qui je suis! si vous voulez le savoir, demandez T le à ceux qui m’ont conduit ici. Moi, et mes gens, agissons d’après des ordres, et si vous les contestez, tant pis pour vous. »
« iMais, leur dis - je , en adoucissant ma voix (car je m’aperçus que c’étaient des ofliciers de police), mais si vous in-
sistez pour mes '*parcr de ma femme, h qui 1 ai été légitimement marié, donïiez-moi le temps de consulter les hom¬
mes de la loi. Tout enfant dTslam a le bienheureux koran pour refuge, et ■vous ne voudriez pas être assez infidèles pour m'en priver? D’ailleurs, onnem^’a pas encore dit qu^elle consentît à ce que vous proposez. Cest elle qui m’a cherché; je ne la cherchais pas. Elle m’a
aimé pour moi-même et non par intérêt; et quand je l^ai acceptée pour épouse^ je ne la connaissais pas; je ne connaissais ni ses richesses^ ni sa famille.
Tout cela a été TafTaire de la prédestination ; et, si vous êtes musulman ^ vous opposerez vous à cela ? »
(t Quant aux désirs de Shekerleb à ce sujet, dit le frère aîné; tranquillisez-vous l’esprit : elle désire votre séparation peut-être plus que nous, w
« Oui, oui; au nom du prophète!
oui, qu’il aille en paix ! Pour l’amour
fd^\llah ! débarrassons-nous-enl w etcin-