CHAPITRE XIV
Le désir d’exciter l’envie devient l’origine de la disgrâce d’iïajjî, — il (jucrelie avec sa feinuic.
Le iRner se passa le plus heureusement possible, et j’eus toutes les raisons
croire que j’avais complètement
^'^ussi à persuader tues liôtes que j' étais réellement ce que je prétendais éire. En ^’-'nséquence, je commençai à me croire ^ssiii'g de mes nouvelles possessions, et ^m’abandonnai au plaisir de taire socit Uî ^vec des liommos de joyeuse vie, de m'habiller magnifiquement, enfin de ternir un train de maison qui ferait le sujet des conversations de toute la ville. 11 est ^*'ai que je sentais tous les jours les inconvéniens de devoir à ma femme une
l^clIe bonne fortune ; car malgré les premiières assurances <le la vieille Ayesha, je m'aperçus bientôt que nous différerions d’opiiii4)ns sur d’anlres points que fa délicatesse comparative des tarifes à
la crème et de celles au fromage. Quel liomme excellent ce devait être que cet émir ^ m’écriais-je souvent! avoir pu supporter b vie avec un seul sujet de dispute avec sa femme! Quant à moi, s'd
^crivequ unequeslionaildeux manières d’èire entendue, nous sommes surs de
nous en appi'oprier chacun une en op- ])Ositicn de l’autre. »
Je m’étais promis depuis long-temps l’iin des principaux plaisirs provenantde raa bonne fortune J c’est-à-dire de mc faire voir dans toute ma splendeur à mes compatriotes du caravansérail , et de Jouir de l’e'tonnement tpie j^exciterais dans le vieil Osman ^ mon premier maître.
Maintenant que tout était sûr, comme
je l’espérais bien , je ne pus résister plus
long-temps à la tentation. Je me revêtis donc de mes plus beaux habits , montai sur le cheval le plus beau de mon écurie^ assemblai tous mes domestiques autour de moi 5 et à l’heure à laquelle on est le plus occupé, je me rendis au caravansérail , où j^avais paru le jour de mon arrivée à Constantinople , comme un marchand de tuyaux de pipes. En entrant par la porte, personne ne parut inc reconnaître ; mais chacun désii’ait
e faire honneur, dans l’espoir de trou
en moi un acquéreur. Jerlemanclai psmanAga, tandis que mes domestiques ^^tîndaientun magnifique lapis pourm’as-
et m’offraient en même temps un plus riches chilionks à lete d ambre, pour fumer. Osman vint et s’assit, avec
'out le respect convenable , au bord de
^on tapis, sans me reconnaître. Je lui pariai sans réserve pendant quelque l^nips, et remarquai qu’il me regardait avec un intérêt particulier; enfin , ne
pouvant plusse retenir, il s’écria:» Par barbe du bienheureux Mahomet ! ou
^'ous êtes HujjîBaba, ou vousn’êtes personne ! ))
Je ris de tout mon cœur de cette exclamaiîon ; et, quand nous nous fûmes muluellement expliqués , je lui racontai
bientôt quelle était tua p».silion , et quel profil j’avais tiré des cinquante pièces d’or qu’il in^avait prêtées, bon esprit philosü[)hique ne pariu pas aussi transporté de ma bonne foi tiuie que je in^y attendu; mais aussitôt que mes com-
palriolcs surent que ce large turban et celle Jqiutlc pelisse cacliaienL Ilajjî Babn J ^ancien vendeur de petites marchanJises comme eux; et que toute celte splendeur, ce cheval, ces domestiques, cl ces riches pipes étaient à lui, leurs sentimens nationaux s’éveillèrent, et il ne purent plus contenir ni leur envie, ni leur malveillance.
Je reconnus trop tard la bévue que j avais laite en me moialrant ainsi ; et je me serais volontiers soustrait à leurs yeux sans jouir plus long-temps deinon
triomphe.
H Quoi, disait Tun! Est-ce là Hajjî Baba, l*c (ils du barbier iFlspaban ?Que la tpmbe de son père soit souillée et sa mère injuriée ! »
« Bien , véritable Gis d’Iran, disait un autre! vous avez fait tout ce que vous avez pu de la barbe d’un Turc , puissent les autres faire de même avec la vôtre ! »
« Voyez donc ce gros turban , ce
S*'and pantalon et celle longue pipe, dinn troisième ; son père n’a jamais de choses semblables , même en
^Cest ainsi que mes compatriotes en-
ixie raillèrent, jusqu à ce que re-
Pt'onant toute ma dignité , je me levai fl 1 0^1
^dessus mon siè"e, montai sur mon
ch 1 ^
^Gval, et quittai cet endroit au milieu
^ leurs sarcasmes et de leurs expressions méprisantes.
Mon premier sentiment fut celui de *odignaiion contre eux, et le second sentiment de colère contre moi-
^iêtne.
« Tu as été bien seryi, me dis-jc à nioi-mêmeî par Parue de.Kerbelai Has-
San le barbier! Quel chien bien nourri ^lla jamais au milieu des loups sans être ^tcliiré en pièces / quel fou de citadin hasarda jamais parmi les Arabes du ^ssert, sans être volé et battu? Peutqu’Hajjî pourra devenir sage un h^Ur; mais les vexations qu’il devra
avaler d’abord, seront abondantes. A f|uoi sert une l)arbe, dis-je, en prenant la mienne dans la main, lorsqu’une tête vide est attachée au bout ? c’est à prés aussi utile qu’une anse à un panici' vide de dalles.' Il avait une srand^ prudence, le sage qui disait qu'aucui'
îiomnicn’élait iamais content de féléva'
tion de son semblable, excepté peut^ être, quand il le voyait pendu à un gibet. »
C’est ainsi que je me parlais à m'oi" même, jusqu’à ce que j’eusse gagné In maison, où m\Hant retiré clans le harem , je cherchai le repos pendant le reste du jour, dans l’intention de ruminer mes réflexions amères. Mais j^ m’étais trompé, car pour ajoutera ma mhère^ Shckerleb, ma femme, comme poussée par quelque méchant démon^me demanda de lui avancer de suite l’argent porté au contrat de mariage pour les habits,, et me fatigua tant de ses sollicitations déraisonnables, que la compre-
îiant dans la mauvaise humeur que je continuais d’avoir contre mes compah’iotcs, je donnai cours à l’expression de ma colère dans le langage, et avec les gestes les plus énergi([ues. Des imprécations sur eux et des malédictions sur elle, sortirent de ma bouche avec une ' lïorrihle profusion, tant ((u’eufin Ilajjî, autrefois si doux et si patient, devint plus furieux qu'un lion de Mazanderan.
Ma femme fut d’abord tout étonnée, et se rangeant à la télé de sèS esclaves et de ses domesti([ues, secondée de la vieille Ajesha, elle attendit . dans un silence impatient Toccasion* de parler. Enfin, quand elle put se faire entendre, sa bouche parut trop petite pour Ja quantité de paroles qui en sortit : sa volubilité délia la langue d’Aycslia, et celle de la vieille femme Délia, celles de toutes les autres, jusqu’à ce qu'il s’élevât une telle tempête de paroles, de cris perçans tous dirigés contre moi, que j’en fus presque assourdi.
J’aurais voulu résister, mais je vis qiie cela était impossible : rouragan était si turicux, que la cliambre où nous étions o^élaitpas assez grande pour nous conlenir.^Je fus le premier à chercher un abri, et sortis de mon harem au milieu des gémissemens, des injures , et des ex-
ciamalionsde celles qui y étaient. Toutes , avec nia femme à leur léte, ressem¬
blaient plus à des maniaques, qua ces belles créatures promises par notre prophète à tous les vivais croyans dans le paradis.
Fatigué et épuisé de mes aventures du jour, je me retirai,dans mon appartement dont je fermai la porte; et là, ([iioique maître et environné de toutes les volupté^ dont l’homme puisse jouir, je mç trouvai Fétre Je plus misérable, me détestant moi-même à cause de ma
sotte condi^ite dans la position aclucHe (le nies affaires, et plein de tristes près-
senlimens. Les inconvéniens du mensonge s'offrireai alors tout entiers à ma
Je nantis que j^étais pris clans mon pi’opre piège; car si je m’efforcais de dégager de cet embarras, en faisant encore plus de mensonges; il était évitient qu’à la (la je, ne manquerais pas de perdre tout-à'fait.
M Phàt au ciel, m’écriai-je , que j’eusse éié franc et ouvert en commençant ! car ïïiainlenant je serais libre comme l’air ^ ma femme aurait pu tem|)êler jiisjour du jugement, sans rien obtenir de plus; mais je suis lié par des ^"crits scellés et çonlrerscellés , et je (lois ^ ïamais paraître aux yeux du monde t^omrae un fourbe en paroles et en aç-'
lions. »