‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Un incident nu milieu de la rue, détourne le désespoir d’ilajjî. — Il clicrclic des consolations dans les avis du vieux Osman.

Quand je fus dans la rue, je marchai à la hâte, sans m^inquiélcr, ])cndant quelque temps, du chemin que je suivais. Mon -sein était agité par mille pa.ssioiis diverses'; et j’..vais SI bien presque perdu la raison, (ju’en voyant Ja mer,

je me mis à examiner serieiiscmenl s’il

ne serait ];as sage de luy jeter la télé première.

Mais en traveiiant une vaste place, il

arriva un événement qui, tout léger qu’il pwt paraître , fut assez important pour moi, puisqu'il fît |n'cnilre un autre cours à mes pensées, et me sauva de la destruction. Je fus témoin d’un de ces combats de chiens, que Ton voit si fréquemment dans Constantinople. Un chien s\Hait écarté sur le territoire d\ine autre communauté, avait enfreint leurs droits et volé un os. Aussitôt une grande rumeur suivit. Tt)ulfut'sur piedj chacuncria;ellechienctrangerfut chassé sur son territoire. Là, rencontrant quelques-uns deses amis, il lesavaitassemhlés autour délai ctélail retourné àTattaque, et il s’en était suivi un engagemoat général.

Tandis que je contemplais-celle scène, une idée me frappa, et je m’écriai :

« Aüali, ô Allah! que les desseins sont impénétrables! El que l’homme à l’es- ])rit étroit, à la vue courte» devrait pou se plaindre de tes décrets! Tuas jeté sur mon passage une leçon qui m’apprend

ce que je (lois faire, el le secours qui est toujours ])rét pour celui qui veut le chercher. Quoique celte leçon me soit donnée ])ar un chien, fais que je ne la méprise paS/ Non j rien doit-il me surprendre, quand je vois des animaux sans raison agir comme des hommes qui

en ont. Fais que je ne me laisse point abattre, mais que j’aille où je pourrai trouver un ami, chercher des consolations dans ses avis et son expérience !

A ces mois, je me dirigeai presque machinalement vers Tendroit où je savais que je trouverais mon fidèle ami et conseiller, le vieil Osman, tjui, bien que Turc et sûni, s^était toujours conduit envers moi comme s’il eût été mon

compatriote et de ma croyance. Il me reçut avec son calme accoutumé; et

quand je lui eus dit tous mes malheurs, il fit sortir une énorme fumée de son éternel chibouk, et s’écria avec un profond soupir: yillah kerini ! (Dieu est miséricordieux!)

«Mon ami, tlil-il, dès rinslaiiL c[tie vous vous èlos montré ici dans toute voire inaguilicence devant les Persans, j^ai craint qu’il ne vous arrivât quelque malheur. Peut-être ii’éticz-vous pas assez àgéi)Our avoir appris combien les comparaisons sont odieuses. Avez-vous pu supposer un moment que des hommes qui sont égaux dans la vie, qui traînent leurs jours les uns après les autres, eberebant la vente d’un tuyau de pipe

ou d’un sac de tabac de Shiraz, pourraient se voir tranquillement vexés par - l’étalage d’une grandeur et d’une prospé- - rite autant au-dessus de tout ce qu’il leur est permis d’espérer jamais ? Si vous eussiez seulement paru avec un habit meilleur ou un bonnet plus riche qu’eux, ou que vous eussiez été monté sur un cheval quand ils n’auraient pu se procurer qu’un âne ^ alors peut-être u’aiu'aient-ils l'ien dit^ sinon que vous aviez été pi is habile qu’eux à faire voire Ibrluuc, et que vous aviez débité vos

niartîlianclises avec ])lus de bonheur ; ïnais les-anéantir 5 les abattre par voire costume magnifiquej vos ])ipes à tête d’ambre, vos domesljques ^ votre cheval richement caparaçonné, et par dessus tout les airs de grandeur et de i)rotection que vous vous êtes donnés, c’était ])lus qu’ils ne pouvaient en souflVir, et ils vous ont aussilôt déclaré la guerre et ont pris la résolution ds vous remettre à leur niveau, si cela était possible. Ce sont évidemment euxVjui ont souillé àl’oreille des frères de votre femme, que Yousn’élicz pas un marchand de Bag<lad, mais le fils d’un barbier d’Is])ahan et un triste vendeur de petites marchandises.

Ils les ont sans doute bientôt désabusés sur la possibilité que vous rem])lissiez les obligations de votre contrat de mariage envers votre femme ; et il est clair que ce sont eux encore, qui ont commenté librement sur vos prétentions à la noblesse du sang, d"a])rcs ledétail orné que vous avez fait de vos spécula-

lions mercantiles, <le vos transactions avec Bokhara, et de vos vaisseaux cinglant vers la Chine.

« Si vous fussiez venu me voir paisiblement j comme Ilajjî Baba Tispahani, et non comme Ilajjî Baba Faga turc, je vous aurais prévenu contre l’idée de faire une semblable parade de vousmême et de votre prospérité devant vos compatriotes; mais le mal a été aussitôt fait que vous avez paru ; et maintenant tout ce qu’on peut vous recommander , c’est qiielepassé vous serve d^expéricnce pour l’avenir. » Après ce discours, il reprit sa pipe, et se mit à fumer avec une nouvelle force.

U Cela peut bien être vrai, lui disje. Ce qui est fait est fait; mais , après tout, je suis un musulman; et la justice m’est due tout aussi bien qu’aux autres.

Je n’ai jamais entendu dire qu’une tenime ait renvoyé son mari, quoique le coïUraire arrive fréquemment; et il n’esl pas venu jusqu’à mon entendement

nue je puisse élre le seul vrai croyanl nu’on ait appelé dans la maison et dont l’ait chassé ensuite dhine manière nui rabaisserait même un chien , simplement parce qu’il convient à une ^einme capricieuse de m’aimer un malin de me délester le lendemain soir. Les ^‘'idis , les muftis, les seikh.s et islams

îïhondeni ici aussi ])icii (|ue dans aucune Jes autres villes main mélancs j et ponr- (juoi n’y aurais -je point recours ? lis sont payés pour rendre la justice; jiourquoi resteraient-i’s les mains jointes à coni|)ter leurs chapelets, (piniul une injnstice scmhlab!e.à celle qui in’a été faite parcourt la terre et deïnaïule tciigoance ? »

« Etes-vous fou, Hajjîj reprit le vieillard, (h‘pt^nsorà la vengeance, quand il s’agit de la veuve et des pai’ens d’un des émirs les plus puissans d’isiain ; et quand siiriout elle est soutenue par ses deux frères , les plus riches marchands de Constantinople î Ou avez-vous donc

)ïnsst3 le temps tle votre vie, si vou.^ nsavez pas (jne celui quia le [jIus d'ov, ‘■I le plus (le droits ; cl (pie si un [loininc comme vous paraissait devant le Iribnnaî du mufti, avec tous les mots , les lie;ucs et les])agcs Ju koran en sa laveur^ et qu’un autre lioiume aussi riche et aussi puissant (pie le frère de voire femme comparût contre vous , vous

pourriez être sur, tant qu’il aurait clc l’or, d'avoir eu vain recours à votre Itvre sacré , ju3r[u’à ce que vous fassiez fatigu a de le pai-courir; car vous idob-

tiendriez jamais justice? »

« O Ali! üMalioinel! in écriai-je; si le monde est eiTeclivement aussi injuste, alors Ilajjî Baba *a vraiment fait un mauvais marché ; et je regrette bien qu’il ne soit plus en possession de ses luvaux de pipes. Mais je ne perdrai pas tout comme cela ; je proclamerais plutôt mes malheurs par-dessus les toits. »

Alors, dans h; plus profond désespoir, je me misa pleurer et a gémir,

en arrachant (jiielqucs poils de ma barbe Jnsqua la racine.

Osman-A£;a essaya de me consoler :

nie lit jeter les yeux sur ma vie passée, me rappela mes aventures et les siennes, quand nous étions prisonniers

thez les Tarcomans.

« Dieu est tout-puissant et tout miséricordieux, disait-il! nos destinées

sont écrites dans le livre; que nous restet-il donc , sinon à nous soumettre?

(( Mais, je suis Persan, m’écriai-jo (etunenouvellepensée vint frapper mon esprit); je suis Musulman; pourquoi donc nie soumctlrais-jc à la justice d’un Turc?

Nous sommes apres tout une nation ; nous avons eu nos jingliizs, nos limours, et nos nadirs, C[ui ont fait respecter nnti c nom par tout le monde, et brûlé les pères des Turcs, par tout où ils les trouvaient. J’irai voir notre ambassadeur ; et si cVst un hemme, il insistera pour qu’on inc rende justice. Oui , oui, l’ambassadeur me fera rendre ma femme:

oh! heureuse pensée! et alors^ nous verrons qui osera me la reprendi e. >»

Je fus si clniimé de celle idée , qne je

ne m arrêtai pas à écouler ce qu'Ostnau

jïiulvait avoir à me dire à ce sujcl ; et je partis |>lein découragé et de vigueur, p( ur aller chercher le représentant de

noire roi des rois , qui, dans la plus heureuse de toutes les heures foi'lunées , Otait arrivé tout récemment auprès de la Sublime Porte,

Page 1