‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 19 sur 27 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

ÎTajjî se fait un ami en rherdianl à obtenir satisfaction de ses ennemis. — Qelques détails sur Mirza Firuuz.

Après quelques informations, j^appris que ramhassatleiir était logé à Sculari ^ et je me dirigeai aussitôt vers cet endroit^

lïcnrenx d’avoir à passer quelque temps le bateau , pour mettre de Tordre mes idees, et pour faire une plaiute claire et précise.

Ayant pris terre, je demandai le chelidn de sa maison, dont les avenues étaient encombrées de ses nombreux doniestiqiies , qui me rappeluent mon ])nys , si diftérent de celui dans lequel nous étions , par la loquacité*et la vivacité des mouvemens.

Ils appcrçurent bientôt à mes discours que l’étais un compatriote, quoique je fusse déguisé par le costume turc; et, Sans aucunes ditiicuUés, ils me promirent de m’iniroduiie en présence de leur " maître. Mais avant , je fus curieux de connaître un peu le fonds de son caractère , pour airanger mon discours en conséquence; c est pourquoi j^eutrai en conversation avec un descs valeis, qui ne se fil point prier, et répondit sans réserve à toutes les questions que je voulus éclaircir.

( lyl )

\ oici ce que j'appris : u L^anibassaJeur, nommé Mii za Firouz, était né à Sliiraz ,

d’une famille respectable , quoique peu elevée, à rcxocptiou de sa mère , qui était la sœur d'un ancien* premier visir , qui avait joui d'un pouvoir, et avait eu effet contribué à ])lacer le shah sur le trône. Le ïçirza avait épousé sa cousine, fille de ce visir; ce qui favait conduit à être employé dans le gouvernement, quoiqifil eut d’abord éprouvé bien des vicissitudes, qui l’avaient fait voynger dans plusieurs pays. Celte circonstance avait été néanmoins un des motifs pour lesquels le sliali Lavait choisi pour traiter ses affaires avec des cours étrangères. C'est un homme d’un esprit sali" lil et pénétrant, dit mon narrateur; irascible, mais facile à calmer ; ii est d’un naturel tendre et se plaît à pardonner, quoi({ne son premier mouvement de colère le porte quelquefois à des excès.

It possède le'don de la parole au degi é le plus eiiLraînaut, ce qui lui donne les

üloyensde sortir des pièges dans lesquels l^iisoge indiscret qu’il en fait le jette fréqncinment : il est loiir-a-lour bon et tuéchant pour scs domestiques et ceux qui renlourenl; tantôt il leur prometde de dire et de faire ce qu’ils veulent ; et dans d'autres momens, il les lient à une distancé énorme et les traite avec un froid glacial; mais en général, il est d’un accès facile , cl d’un commerce agréable; ses manières sont engageantes; et son caractère est joyeux et social. »

Tel était riionimo en présence de qui je fus conduit. Il était a^sis dans un coin , selon la coutume en Perso, de sorte que je ne pus m’assurer quelle était la hauteur de sa taille: maissenbuste était ti'èsbeau; sa tète était placée sur ses épaules avec symélrie, et ses épaidcs faisaient une légère courbe avec son col ; sa taille

serrée faisait ressortir la largeur de sa poitrine ; sa figure était une des ])lus belles que j’eusse jamais rencontrées parmi mes ccmpalriotcs; son ne^aqui-

Un , ses yeux grands el brillaiis , ses’dents et sa bouche cbaimanies, et sa barbe épaisse étaient un sujet d’envie pour tous ceux qui le voyaient; enfin, si on eût voulu ofTrir un modèle des hommes du pays qu’il représentait, on n’aurait pu mieux clioisir.

Lorsque nous eûmes écliangé nos sa- . lutations comme de vrais croyans, il me dit : « Etes-vous un Irani ? » *

t( Oui, lui dis-je , pour vous servir. »

« Alors, pourquoi donc avez-vous l’extérieur d’un osmanli, dit-il? Grâce a Al ali ! nous avons un pays et un roi dont personne ne peut rougir.

« C’est vrai, répondis-je ; vos remarques sont justes ; et je suis devenu moins qu’un cliien, depuis que je me suis donné les airs d’un Turc. Mes jours se sont liasses dans l’amertume, et mon foie s’est fondu en eau , depuis que je me suis embarrassé par une alliance avec ce peuple délesté ; mon seul refuge est en Dieu et vous. «

« Comment donc cela , dit-il? par- Un fils d'Ispalian ( car votre accent j’annonce que vous eles de celte ville) ^urait-il donc été pris par un T.urc !

Cela est vraiment étonnant l ^ous avons

fait ce long voyage pour leur faireavalcr

ï^os abominalions, et non pour apprendre à manger les leurs. »

Aloi’sje raconlai toutes mes avenlureSj depuis le commencement jiisqivà la lin.

Son intérêt paraissait augmenter à cliaque mot. Quand j’arrivai à mon mai'iage, H s’en amusa beaucoup , et rit aux éclats de la donalion que j"avais faite a ma femme. Le récit du festin, du respect avec lequel on m'avait traité, de ma magnificence et de ma grandeur, lui procura le plus délicieux plaisir ; et plus j'en disais sur la déception que j’avais prali([uée envers les vaches des Turcs ( comme il appelait leurs femmes), plus il s'intéressait à mon récit qu’il inlerrompail conslamïuent par ses acclamations : « C’est bien î û Ispahani! —■ Coquin! — Par Allah!

vous avez bien fait? —Je muiraispas mieux agi à votre place. »

Mais quand je lui apprjs la manière dont j'avais été traité par mes compa^ iriotes envieux, la dernière scène qni s’était passée dans ma maison , les cris de mes femmes, et les discours des parenS de mon épouse ; quand je lui représentai les paroles, l’air et l’attitude avec lesquels je sortis, loin d’avoir produit la sympathie que j^aitendais, sa gailé vint à un tel dégré, que je crus que les veines de son front allaient se rompre ; et il se roula sur son sofa dans les convulsions de l’hilarité.

« Mais vous plaira-t-il de considérer, lui dis-je, ômon Aga! la situation dans laquelle je me trouve maintenant?

Au lieu du lit de roses sur lequel je dormais, je n’ai pas meme un oreiller pour reposer ma tète. En échange des chevaux et des velours sur lesquels je me promenais, je me trouverais heureux

maizitenant de posséder seulement un

Et quand je ine rappelle le luxe que

j étalais , mes riches babils, mes magnifî^ucs clicvaux, mes domesiiques^ mes J^îiins de marbre, mes pipes, mes tasses ^ café, enfin, que vous dirai-je? tout ce ^lu’un boinme pouvait désirer, et que je me trouve maintenant dépourvu de

tout ; concevez les réflexions amères qui

s'emparent de moi, et qui n’excitent en

moi rien moins que le rire, quel qu’elFet

qu’elles puissent d’ailleurs produire sur vous, »

Mais ces Turcs! ces gros buffles de Turcs, disait-il, en pleurant de rire!

louanges à Allah 1 je me les figure avec leurs longues barbes, leurs grands bonnets et leurs têtes vides, croyant tout ce que ce spirituel fou de Persan a voulu leur dire; et ils auraient continué de le croire, s’ils n’eussent été détrompés par un autre fou de la même espèce. Mais que puis-je faire à cela, me dit-il? Je Ue suis ni votre père, ni votre oncle pour intervenir entre vous et les pa-

rens de votre femme, et tout raccommoder; je ne suis ni cadi ni mufti, et

ces gens jugeraient mieux raflaire entre vous. »

i( Non, lui répondis-je ; mais vous

êtes ici mon refuge, et le représentant du représentant de Dieu sur la terre; vous pouvez veiller à ce qu’on me fasse justice, et ne pas laisser opprimer un pauvre étranger sans ami. »

(( Mais voudriez-vous ravoir votre femme, dit-il, et courir la chance d^êlre

assassiné? A quoi vous serviraient vos richesses, si le lendemain que vous eu auriez repris possession , on vous trouvait mort dans votre lit? Non, non; prêtez moi l^oreille et écoutez un bon conseil. Défaites-vous de ce costume turc, et redevenez Persan; quand je vous verrai sous votre propre cai aclèrej je me souviendrai de vous, et veri'ai ce qu^on peut faire en votre faveur.

Votre histoire m’a intéressé; votre esprit et vos manières sont agréables; et croyez

^|u’il y a bien des choses ]>lus utiles à faire dans le monde, que de luinei' une

pipe toute la journée, sansautre objet dans la vie que celui de dormir sur un lit de roses, et de se promener sur un cheval bien gras. Cependant,

établissez-vous ici, regardez-vous comme faisant partie de nia suite dès à présent; et quand je voudrai rire, vous viendrez me conter encore votre histoire. »

Alors je m’avançai vers lui, baisai son genou eu signe d’acquiescement, et me retirai, sachant à peine quel parti jede- A’ais prendre dans l’état peu stable de mes affaires.

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