CHAPITRE PREMIER
Aventure extraordinaire d’Hajji Baba dans le
bain, qui le sauve miraculeusement des horreurs du désespoir.
«Ainsi 5 dis-je à mon compagnon, aussitôt que nous fumes seuls, c’est à vous que je dois un échantillon de bonheur. Si j’eusse pensé que celte aventure dut être le résultat de la recommanda¬
tion du muslitched, vous n’auricz jamais vu Hajjî Baba. Que vous importait qu il plut ou non, que les Arméniens s enivrassent ou gardassent leur raison ?
Voilà ce que nous ont valu vos bons oüices, »
Le molîali élaildans un étal trop cligne depilié^ pour cjue je continuasse de le gourmander ])ius lonor-teinps. Nous marchâmes en silence, Tun â coté de 1 auirc, le plus tristement ])Ossihle, jusqu'au premier village. Lâ, nous fîmes une halle, pour délibérer sur ce cjuc nous ferions. Mon Tnalbeureux compagnon était expulsé de la ville; par conséquent, il lui était impossible de s’y montrer, jusqu'à ce que l’orage fût dissipé; mais comme nous étions tous deux très-inquiets de ce cju’étaient devenues nos propriétés, lui sa maison et scs e/Tets , moi mes habits et ma malle, il fut décidé que je retournerais in’cn informer.
J'entrai dans Téhran le soir; et en me rendant aussi méconnaissable que possible, je me glissai danslarueoù était située la maison du mollah. Au premier coupd ocîl» je m’aperçusque nous étions ruinés; car la maison était au pouvoir d’un essaim de harj)ies qui s'emparaient libre-
ment de tout ce qui leur tombait sous la main. Une tirs premières personnes que j’en vis sortir, fut ce même fêrash qui avait été envoyé ]>ar le shah pour
nous conduire devant lui. Il était moulé
sur ma nfiule, et tenait un paquet devant lui, dans sa tunique : c'était sans doute ma garderobe et celle du mollah.
Je fus tellement abattu à cette vue, et je craignais tant d’être découvert, <{ue je me liatai de quitter cct endroit.
Je savais à peine où je dirigeais mes pas, et j’entrai dans un bain situé Qon loin de la maison de notre ennemi, le premier prêtre. •
J’entrai, je me déshabrHai ; et comme il faisait presque nuit, je fus à |>einc remarqué par les garçons du bain. Passant de la chambre la moins chaude a celle qui l’était le plus, je m’y élahiis dans un enfoncement obscur, sans être vu de personne, et m’abandonnai à rues tristes pensées. J’examinai a quoi je
devrais occuper mes mains pour me
procurer lua subsislance; car la fortune scinlilait ni^avoir abamlonne pour toujours ^ et je paraissais destiné à être, comme le daim avancé, le gibier choisi (lu malheur.
Je ne deviens pas plutôt amoureux, me disais-je, en réfléchissant, que le roi lui-même devient mon rival, tue ma maîtresse, et me dépouille de ma charge. Jesuisrhéritier légitime d’un homme qui possède une fortune certaine : il vit juste assez de temps pour me reconnaître; et quoique tout le monde dise que je dois être riche , j’ai la mortification de me voir voler à ma face, et je de\iens plus pauvre que jamais, lyiiomme le plus dévot et le plus puissant de la Perse me prend en amitié, et m’assure, à ce que je crois, une retraite, pour la vie; mon maître, dans iineheiu'e de malheur, ]n’ie pour <iuc les bénédictionsdu cielpleuvenlsurnoLis; et au lieu de cela nous sommes atteints par sa vengeance, chassés de la ville comme des
exilés, et nous pevdons^tous nos biens. «
Jamais homme n^^ddilionna une somme
de misère aussi élevée (juc je le (îs, assis dans le coin du bain; Le inonde sem¬
blait pour toujours avoir fui loin de moi, et je ne désirais rien cjue mourir dans l’enilroit même où je m étais tapi.
Le bain avait presnu'eiUièrement ele
abandonné des baigneurs , quant toul àcoupil se fit beaucoup de mouvement; et je vis entrer un homme, avec assez do
pompe. Au crépuscule des lumières qui restaient encore, je reconnus le moHali lîashi en personne. îsi lui ni son domestique ne m’aperçurent; et aussitôt qu’il lut resté seul, à ce qail croyait, il sehala d’entrer dans le réservoir d’eau chaude, ou hazncli ( le ü’ésor ) , comme on l’appelle dans les bains de la Perse^
La, je Penlendis barbotler pendant
quelque temps, cl souiller de toute sa fo rce : geiii'e d’amusement qui me frappa
comme très-remarquable ^ pour un personnage aussi grave et aussi mesiu'é ;
font-à-coup un l)rnit cxlraordinaire, Miivi d’un gargouillement de gosier, Irappa mon oreille : je pensais yu’il faisait peul-elrc ([uelque exercice de corps extraordinaire, cl la curiosité m’excita à me lever doucement de mon coin, et à me gîissoi', avec Loule la précaution possible, sur la pointe des jueds, à l^ouverture du réservoir, pour regarder dedans.
A mon grand effroi, j’a])erçus le chef de la loi à son dernier soupir^ il pai-aissaît n’avoir plus de mouvement. Il était évident qu^’ïl avait été fra[)pé d’une apoplexie, et qu’il s'était noyé avant d’avoir j)U appeler à son secours.
Toutes les terribles conséquences de ce malbeureux événement vinrent m’assaillir.'< Qui peut empêcher, me disais-je, (ju’on ne me ]>reune pour !e meuririer 7 Tout le monde sait ('OTnl)ien imm maître le mollah P^adàn êîailinal disposé contre lui, et je passerai pour le \ il iiislrumcnt de son inimitié.»
Tandis (juc je
ces lélloxions.
(leboul sur la morclie qui conduit au réservoir, le domestique du mollah Bashi entra J suivi d’un garçon du bain, portant le linge chauffé dont on se sert en sortant de l’eau; et voyant un homme tpn paraissait sortir du réservoir, ils me prirent naturellement ])Our le défunt, et, sans dire une parole, ils se mirent à me irolter cî a me mettre du linge blanc. Ceci me donna le temps de réiléebir; et com-
me )G prévoyais une aventure qui pourrait peut-être me conduire sain et sauf hors du piège où ma destinée m’avait jete, je la laissai prendre son cours, et ré* soins d abord de jouer le jiersonnage du chef des prêtres.
Une lampe obscure, suspendue au pla*^ fond, était la seule lumière <|ui brillât
sous la large voûte dti cabinet de Loilelle, et comme |e me trouvais êli'C à peu ])rcs de la coi’pulence vx de la stature du defunt^ ses domestiques qui étaient sans soupçons, me prirent trèsnaturelleincnl pour leur maître. Je le
connaissais; je Tarais vu bien des fois
pendant mon séjour chez le mollah Nadân, et j’élaîs assez au fait des manières de l’individu J pour pouvoir le copier pendant le peu de temps que je serais entouré de scs domestiques^ jusqu’à ce que nous arrivassions à la maison. Le plus dilîicile de celle fourbe serait lorsc[u’il me faudrait entrer daus l’apjiartement des femmes, car je i/en connaissais point les localités, et j’ij»norais entièrement sur quel ]>ied il était avec les baliituées de son anderiin. A la vérité, j^avais entendu dire une fois que c’était un véritable tyran de la plus belle partie delà création; et comme on s’occupait beaucoup de commérage chez mon maître, je me rappelai (pi’on m’avait dit qu’il était continuellement en guerre avec sa légitime épouse, pour certaines raisons de jalousie que sa conduite avait, dit-on, excitée. C’était un homme qui parlait peu, et lorsqu’il le faisait, c’élaii par de courtes sentences interrompues
• et comme il afTectaii de se servir de mois d’origine arabe en tonte occasion j Toreille était plus frappée de sons guttiirauxj qu’on n’en entend généralement dans le langage de ceux qui parlent le
pur persan.
Je ne me permis pas d’ouvrir les lèvres
pendant tout le temps que je mis a m’habiller. Je tenais ma fimxre dansTombre
autant qu’il m’était ])ossible; et quand on m’offrit la ]>ipe d’eau, je la fumai de la manière que j’avais vu faire au mollah Basbi; c’est-à-dire, en prenant deux ou trois longues bouffées, et en les dégorgeant ensuite en une espèce de torrent de fumée inlerminalxle.
Un des domestiques parut frappé de quelque chose d’extraordinaire , quand
je prononçai mon hhocla Jtafln ! au propriétaire du bain en le quittant ; mais tout soupçon cessa, quand ilssenlircnl le poids que je me donnai, lors([u’ils m\aidèrenl u monter le cheval qui m’attendait.
Je descendis d’un air décidé a la porto delà maison du défunt; et quoique je me trompasse sur les passages, je suivis cependant üiomme qui semblait agi^* comme domestique de confiance ; j’arrivai a la petite porte qui conduit dans Tanderun. Je lui permis de faire ce qu’il ne faisait pas sans doute tous ks jouj s; et lorsqu’il eut ouvert la poi lc, ci que j’eus lait deux ou trois pas, il s’écria ; cherag-
(apporte Z des Jumicresj ; et lise
relira.
Aussitôt on entendit un bruit de ])antoufïles et des voix de femmes, et deux jeunes esclaves coururent au-devant de moi avec desnamboaux à la main, luttant, eu apparence, à qui arrivei'ait la ]>remière.
Le plus vaste appartement de la maison était éclairé; cl j’y apperçus beaucoup de femmes. Je pensai que c’éiailla résidence du principal personnage, la veuveacluclledu défunt; et je Ircrnblaide ])eur que les Esclaves ne me conduisissent
près d’elle.Mais,aidéclema bonneétoile, il fallait que je fusse arrivé dans un de ces momens propices où le mollah lîashi et sa femme s’étaient querellés (événement que mes conductrices parurent comprendre), car, en nie voyant peu disposé à entrer dans le salon éclairé , elles me conduisirent à une porie qui conduisait dans une petite cour intérieure , dans laquelle elles me llrent entrer.
Mon premier soin fut de savoir comment j’allais me débarasser d’elles ; car ,
comme elles marchai en tdevant moi, elles
n’avaient pu apjiercevoir ma figure ; et si elles fussent entrées après moi, peutêtre auraient elles fait une découverte fatale a ma sûreté j je pris le flambeau
des mains de Tune d’elles , cl renvoyai l’autre avec un signe de léle. Si j^eusse encore été ce jeune lioinme inconsidéré que j’étais quand j’avais connu Zeénab, j)eut-élre aurais-je commis quelqu’acte d’imprudence qui aurait })u me fairedécouvrir ; mais je regardai les deux jeunes
( ïG )
esclaves avec appréhension, et meute avec terreur; et certes, Tun des plus agréables momensde mon existence, fut celui où je les vis me tourner le dos , et me laisser à mes méditations. Le changement de fortune qui s’était opéré en ma faveur, depuis une heure, était si inattendu , que j'étais comme un homme qui marcherait entre le ciel et la terre ; et mon premitu' mouvement, en me voyant en sûreté , après avoir passé l’endroit le plus diiïïcile de rimjjosiure, fut d’abord de me réjouir, et ensuite de trembler, parla crainte que ma bonne fortune m’abandonnai.