CHAPITRE IL
Suites de l’avenlurc qui menace d’un danger, et finit par utie bonne fortune apparente.
Jr: fermai soigneusement ma porte en dedans, aussitôt que je me trouvai seul; et je mis ma chandelle dans le coin de
la cliambre le plus reculé , afin que, si quelqu’un était curieux de l'egarder à
travers les vitraux peints delà fenêtre, on ne pût découvrir que je n’étais pas le mollah Basbi.
Après cela , il me vint à l’esprit que je pouvais tirer meilleur parti de cette aventure, que je ne me l’étais d’abord imaginé. « Inspectons les poches du bonhomme, me dis-je , et le rouleau de papier qui était à sa ceinture ; peut-être contiennent-ils l’iiistoire de nos plans i venir. » Il y avait, dans sa poche droite, deux billets, un rosaire et son cachet; dans la gauche , son encrier , un petit miroir et un peigne. Sa montre était dans la poche de côté de sa veste; et, dans une autre petite poche, presque sous l’aisselle, se liouvait sa bourse.
La bourse s’offrit la première à mon inspection : j’y trouvai cinq lomauns d’or et deux pièces d argent. La montre était en or et de fabiique anglaise. Son encrier, magnifiquement peint, avait aussi
son pï’ix J et rcnferinail nn canif, des tiscatix cl des plumes. Je regardai toulos cos bagatelles et quelques antres,
ma propi'iélé ; car j^élais décidé à jouer le jeu tout du long, et je les remis à leur place sur moi. Alors j’examinai les billets: l’un, qui n’élait pas caclielé, contenait ce qui suit :
(( O amil mon intime! mon frère! »
— Oh,ob,nie dis-je, cela vient d’Olin égal — « Vous savez raffecüon (|ue Tami qui vous écrit vous porte ^ à vous, cette brillante étoile du siècle, Tombre de notre bienheureux prophète. Son seul désir est que l’intimité qui vous U it àlui s'augmente et SC fortifie de jour en jour. Il vous envoie six melons choisis d’lsy)aban ,1 tels qu’on n’en trouve pas de' pareils tous les jours, en vous prant, comme il prise sa barbe, dè lui tlonncr une permission ilümitéede boire du vin ; car les docteurs lui assurent que^ s’il n’en prend pas’ en abondance, f'
n’aura pas long-temps à être le fléau des ennemis de la vraie foi. »
Cela ne peut venir que de l’exécuteur en chef, dis-je aussitôt. Quel autre, dans la Perse, monlrerait son caractère en
aussi peu de mots , nommément le tlatleur , rivrogne et le faux brave ? Je tirerai parti de c(da j mais voyons l’aiUre billet. Je l’ouvris et lus ce qui suit :
K O mon seigneur et maître !
« L’humble serviteur qui ose s’adresser au prototype de la vraie foi, à la terreurdes infidèles, auréfngcdespécheurs^
demande la permission d’exposer devant lui, qu^après avoir alTronlé mille difficultés , il est enfui parvenu à obtenir des
paysans de son village cent tomauns d’argent en sus des cinquante klieriuars fisses chargés de grain. Que l’individu Ilossein-Ali, ne pouvant ou ne voulant pas payer , quoiqu’il l’ait bâlonné deux fois , il a consé(jueuiaieut pris possession de ses deux vaches, et qui! couliaucr
de le battre et de faire lui-même tout ce qu’il pourra ; et que si on envoyait quelqu'un chercher l’argent qu’il ]a en mains , dés à présent^ il le remettrait;
sur un ordre convenable. »
Le billet était terminé par la formule en usage de la part d’un inférieur à son maître; et scellé avec un petit cachet sur lequel était écrit Abdul-Kerim ; nom de celui qui écrivait-
« Ah! me disais-je , puisse mon heureuse étoile me protéger encore 1 et je
découvrirai quel est cet Abdul-Kerim , et ou est situé le village d’où il écrit, et les cent tomauns seront pour moi. Cependant, je laissai dormir un moment cette affaire, pour voir quel profit je pourrais tirer du billet de l’exécuteur
en chef. Après y avoir réfléchi, j’écrivis ce qui suit :
» 0 mon ami ! mon âme !
» Le billet de cet ami sans ])areil a été reçu , et son contenu compris.
Quand TélenJard sacré cVIslam court le ris(|ue de perdre le lion des liens, ce sabre à deu\ lames, celle tour de furoCj f[ui ])cutdouter (pi’il ne la sauve, et ne la conserve s^il le peut? Buvez, ô mon ami, buvez du vin, et copieusement encore; et que les ennemis de tout vrai croyant tremblent! Jouisse voire maison prospérer pour vos melons! mais ajoutez encore une faveur a celles déjà nombreuses que vous m’avez accordées , prêtez à voire ami un cheval convenablement caparaçonne J car il a des affaires très-pressanlcs sur les bras, et il vous le rendra sain el sauf aussitôt que l'étoile de sa destinée le ramènera à sa maison. »
J’imprimai le cachet du défunt sur celle lettre, el je résolus de me présenter chez rexéculeur de très-bonne heure dans la malinée.
de répondis comme il suit à l’autre billet.
i( Auhien-aimé AbJul-Korim.
« Nous avons reçu voire hillel et comprisson contenu. Celte leILre voiuse- 'a renîisc par notre confident llaj jî Baba, à qui vous reniellrez tout l’argent que vous pourrie/, avoir en mains pour nous.
Quant au reste, vous entendrez bientôt parler do nous; en lucme tcm|)S, continuez de batonnerj et nous prions Allah de vous prendre en sa sain/e garde. »
Après avoir tout disposé ainsi, j^’atlen-
dis une heure convenable pour m^écbaper d’un endroit où j’clais à chaque instant exposé à être découvert, ce qui j^oiirralt ])eiU-élre me valoir une mort ignominieuse. Il était ])lus de minuit, et je me disposais à sortir trés-secrelementde ma chambre, quand j’enlcndis pousser doucement ma porte, comme si quelqu’un eut voulu entrer. Ma peur peut mieux s’imaginer que se décrire^ je lû’aUendais à voir au moins le ihiroga
(magistra! de police), et tous ses officiers se précipiter dans ma cliambre pour me saisir; et je prévoyais , dans Tagonie, le résultat de celle aflaire; quand j’cnlendis une voix de femme chuchotant des mots que mon agitation m empêcha d’entendre. Quel que piit être i’cbjct de celte visite, je n’avais qu’une réponse à faire; et c'était un lourd et bruyant ronflement, qui annonçât suffisamment que celui qui occupaitrapparlemenl n'élait pas eiî luimeiir d'étre troublé.
J'attendis quelque temps, jusqu’à cc que je pensasse ([ue tout était tranquille dans la maison. Alors je me dirigeai paisiblement vers la principale entrée, dont j^ouvris fiiciLcment la porte, et je m’enfuis comme si on m’eût poursuivi. J'épiai les occasions de me glisser dans les rues sans rencontrer la jjoiiccj cl sans être découvert ])ar les sentinelles de garde. Enfin, le jour parut; et peu u peu, les bazars comincncèrent à s’ouvrir.
Revêtu comme je l'étais des habits du
mollah Bashi, mon premier soin fut d"y apporter des cliangemens tels qu’ils ne pussent ])as m’exposer au soupçon, ce que je fis à pende frais, dans une bouliquede marchand de vieux habits, quoique j’eusse soin en même temps de n’abandonner aucun des objets précieux ([ui étaient tombés en mon pouvoir.* Alors je me rendis à la maison de rexécuteur en chef, où je présentai mon billet au domestique. Il m’était lout-à-fait étranger, et je lui dis que le mollah Bashi attendait une prompte j’éponse, parce qu’il allait sortir de la
ville pour des afiaires lrc*s-iin|)ortantes.
A )non extrême plaisir^ j’appris que le grand personnage était dans son anderiin, et qu"il était obligé d’envoyer une i‘é[)onse jjar écrit pour le moment, mais qu’il avait ordonné qu’on me donnât un de ses chevaux.
Oh ! comme je regardai Tanimal en le voyant soi'lir de l’écurie, avec sa selle de velours à pommeau d’or, sa chaîne de
Ti'icme métal, qui ])endait sur sa léte^ et sa bride ornée de clous émaillés. Je craigrais presijiie de penser que tout cela allait devenir ma propriété; etqu^jn tel bonheur ne pouvait durer long-temps, tlelte appréhension était si forte, que j'allais demander des harnais moins riches; niais je réfléchis <|ue le moindre délai pouvait causer ma ruine : et sans ])allier raflaire, je montai sur le cheval, et en très-|)ende temps j’avais passé les portes delà villc; et j’étais déjà loin dans la campagne.
Je galopai sans m’arrêter; et sans regarder une seule t’ois derrière moi, jus-
<[uài ce que je fusse ari ivé sur le terrain inégal que produit la largeur indélinic du lit delarivière Caraj : là, je m’arrêtai.
Je me rappelais avoir entendu dire que le village du mollah ilashi était situé quelque pari dans la direction d'ilamadan, et conséquemment je dirigeai ma coursedece cùlé.Maisàdire vrai, quand je m’arrêtai pour reprendre haleine,-je
fus s! alarmé Ju tour extraordinaire qne mésaventures avaient pris, que, comme un homme étourdi au bord d’im précipice, et mu par une sorte d'impulsion irrésistible à s"y précipiter, ce fut avec cjuclque difficulté que je pus me décider à ne point retourner, remettre ma personne aux mains de la justice.» Je ne suis, me disais-je, ni plus ni moins qu^un voleur; et si Ton m’attrape, on me fera avec justice , sauter dans un mortier.
Wais d’un antre côté , qui m’a rendu voleur? Certes si takdeev (la destinée) a causé tous ces miracles, ilne peuty avoir de ma faute. Je n’ai pas cherché lu mort du Bashi ; mais s'il a voulu venir rendre son dernier soupir dans mon giron, et si, bon gré malgré, on me prend pour lui, alors il est clair (jue la destinée m’a fait son vakeel (son représcnlauC ; et quelle que chose que je fasse, tant que ce caractère me reste, tout doit élreiégiîime.
Alors ses habilssont mes hahi[s;scs cent lomauns sont mes cent tomauns; -et tout
ce que j’ai écrit en son nom , est légitimement éci’ii.
Ranimé par celte conclusion , je remontai à cheval^ et niarcliai vers le village le j)lus proche, ])oiir demander où étaient situées les propriétés du chef des P»cires, et si on connaissait aux environs, un individu nommé Abdnl- Keriin. Comme si le dé était décidé à rester tourné en ma faveur, il se trouva que le village suivant, éloigné d’à-peiiprès un jîarasange , était celui dont il s’agissait, et qu’Abdul-Kérim était un prêtre qui gérait les intérêts et recueillait les revenus de son défunt maître, allô ! me dis-je, un prêtre! Il faut que je change le tou de la lettre , et que j’y insère scs titres. » Je m’assis aussitôt par
terre, tirai mon encrier de ma poche, et coupant une bande du papier roulé dans ma ceinture, je refis ma note, et procédai à mon message, déterminé si i'entrais en possession des centtomauns.
n prenclrele chemin le [)lus court pour mei’cmlreà la frontière la plus voisine.