CHAPITRE vni
Ilajjî Baba arrive ù Bagdad, où il rcnconlrc son premier mailrc; il s'adonne au commerce.
Laissant la veuve du inollab Basbi, ses esclaves et ses Joniesliques, imire les mains des Cûrds , je me rentlis , cG^nme je |)ns, au lieu tle.ma destinée, et ne me souciant "uere de converser avec personne apres ce qui m’était arrive si l'écemmenl, je lis ma course île manière
a n’èlre j)oint un ol)jel de remarque.
On voyait , sur la roule, un £;rand nondire île traînards fuvant les Curds ; niais , comme ils avaient tous plus ou
( ÏOl )
lïioins (rinlérel au sort de !u caravane , ils n’alLdent pas loin , mais lodaient autour du lieu de racliou, dans Tespoir de retrouver leurs amis ou leuis propriétés. Moi seul, je |)araissais tout-àfail indépendant; et lorsque je me fus
éloigné il deux ou trois parasanges du danger, j’occupai seul la route,. Je passais et repassais dans mon esprit ce ({ui m’était arrivé; et j'en vins a celte conclusion que, protégé puissamment (comme je semblais rètre)par la desliiiée, je pouvais encore diriger mes pas sur la route de l’aUibition , et espérer que mon dernier échec , dans la poursuite <le mon avancement , n’avait eu pour but que de réaliser pour moi une prompte et
brillante Ibrlune.
« Qualre-vingl-quinze tomauns dans
ma ceinture, me disais-je, et tout le monde ouvert devant moi : ce n’est pas là une perspective insignifiante. Et si on faisait seulement sauter iNadàii dans un mortier 3 et que la veuve du chef des
jn’ôlrcs fut veLcniie et ruinée j;ar les Ciu’dsjje ne vois jias pourquoi je ne nieUrais pas mon bonnet de colé , aussi bien que le premier individu de la Perse. » Enfin, les murs et les tourelles
de Bagdad s’o/Trirent à ma vue, et j'entrai dans la ville, lont-à*fail étranger et ignorant les localités. Je savais que je trouverais dis caravansérails à chaque coin de rue ; et, insouciant où je dirigerais mes pas , ou bien où je mettrais pied k terre , je laissai ma mule prendre le chemin qui lui plut. lyanimal
connaissait toutes les rues , et me conduisit à un grand caravansérail où elle était sans doute accoutumée à venir depuis long-temps. Là, elle s’arrêta, et hennit deux ou trois fois en entrant sous le porche , dans l’espoir de rencontrer ses compagnes de la caravane. Tout désappointé que j’étais , je fus cependant plus heureux , si je puis m’exprimer ainsi, en voyant de mes compatriotes dans la cour ,* et je découvris bientôt
que c'elail leur rendez-vous ordinaire.
Je ni’élai» dallé que ma personne n’aiiirerait pas les rejjards, quelque part <{uc j’allasse : mais je fis bienlôt la triste remarque du contraire. En mettant pied à terre, je fus assailli par mille questions; la caravane ])OUvait arriver d’iieurc en heure, les marchands étaient pressés de recevoirleurs marcliandises, et je pourrais peut-être leur donner des nouvelles.
Je fis les réponses nécessaires dans Toccasiom; mais je résolus en même temps de quitter une société aussi tourmentante, et de m’ensevelir dans l’oubli. En ? . . 0
conséquence, M’abandonnai ma mule à son sort, en réüécbissant que son propriétaire viendrait bientôt en prendre possession, et je fus de suite me loger dans un autre quartier de la ville.
Afin de conserver plus sûrement mon incognito, je changeai mon bonnet de peau de mouton plein de poussière et abîmé ])ar le temps, contré une colflure du pays, c’est-à-dire, un long sac de
drap rouge, clonlla pointe relomhe par
derrière, et est retenue sur la lèle par
nne bande de soie rayée- J aciielai aussi
un (mai)lcan ) de hasard, com¬
me le portent ordinairement les Turcs; par-dessus mes habits persans, il me don, nait pourtant la touriuire d’un Osmanli ; je complétai mon ajustement par une
paii e depaiitoi.lllcs de cuir cramoisi brillant.
Après cela, il me vînt eu tète qu’il pourrait m’arriver beaucoup de bien, de me faire connaître de la famille de mon premier maître, Osman-Aga; car, par son*moyen , je pourrais faire des connE^issances dans la ville, et favoriser mes vues pour le commerce.
Je sortis donc, et me dirigeai à travers les ])rincipaux bazars et les bezestems, pour faire des recherches ; je m’arrêtais surtout où Pon vendait des peaux d’agneaux j car je me rap])elais bien que c’élail l^ohjel favori de son commerce.
Je me souvins aussi de plusieurs pai li-
ciilarités sur Bagdad , ({U il se plaisait à nï.e raconter pendant notre voyage; et
je m’imaginai qoe je pourrais presc[ue
trouver mon clieiuin jusqu à sa porte,
niême sans demander.
' ISeanmoins, ma peine (înit hicniôt ,
car en mettant la telc dans la boiUiqao d’un des princi[ïau\ marchands de Bokliara, et en demandantsi on avait reçu à Bagdad ([uelcjnes nouvelles frun nommé Osinan-Aga^ i’enlenJis une voix bien connue me répondre : u Qui me demande ? Au nom du proplièle, c’est moi ! »
Devinez ma joie et ma surprise; c'étail le vieillard lui-mémc. Je fus presque aussi étonné de le voir à Bagdad, que je
l’a vais été d’abord d e 1 e lro u v er à Té1 1 ra n, et sa surprise fut égale à la mienne. Je nelui racontai de mon histoire que ce que je crus nécessaire (ju il eu sût, et il me dit la sienne en retour; la voici en deux mois.
' 11 avait quitté Téhran dans la délermiualion dose rendre ù Conslaiiiînople,
pour y vendre sts marchandises; mais apprcnani qu’il courait crand daiicA* cire volJ sur la route qui sépare Erivan d’Arz-Iîoum, il avait cru plus sûr de visiter Bagdad; et il se trouvait rendu à son pays natal, après une absence de plusieurs années. 11 avait trouvé son Gis devenu liommc^ qui, après avoir avec cérémonie déploré sa perle, avait dûment pris possession de son patrimoine, que, suivanila loi, il avait partagé selon les portions voulues, entre sa mère et scs soeurs. Mais aussilùt que son père lui
fut rendu, il ne (it [)üint de grimaces; et comme un bon musulman, il mil eu pratique ce précei)le du koran, qui ordonne aux hommes de prouver leur tendresse pour leurs parens, et de ne pas eu faire G. Le vieillard ajouta qu’il avait trouvé sa femme en vie, et que sa lillc était dVme a être mariée.
Après s’èlre débarrassé de cette courte histoire cl de ses aventures, il se lourua vers moi d’un air plus vii (|u’il ne l’avait
encore jamais fait, et s’écria ; « Mais
mon ami! au.nomtlu bienheu-
l'eux Maliomct! de qui étiez vous donc possédé, qnand vous n/avez marié a ce Satan femelle , a Tébran . comme pour oae faire passer mon temps agréablement? Par le sel que nous avons si souvent mangé ensemble, le peu de jours que j’ai i}assé à sa compagnie, ont été remplis de plus de misere que je n’en ni éprouvé }>endant loiU le temps que j ai passé avec les Turcomans ! Etait-ce donc bien, de traiter ainsi un vieil ami ? »
Je lui assurai que je n’avais eu d’autre objet en vue ([iiesonbonbeur,persuadé que celle qui avait été la favorite du monarque de la Perse, devait, même à
ses derniers jours, avoir encore plus de charmes qu’il n’en fallait pour un homme qui avait passé quelques-unes des meilleures années de sa! vie avec les chameaux.
» Les chameaux , s’écria Osman !
chameaux, vraiment! ce sont des
( io8 )
anges, comparés à celle furie. Plût au ciel c|nc vous m’eussiez plnlôt marié a chameau! au moins la pauvre bêle serait restée tranquille avec une gravité calme cl pensive, et m’aurail laissé faire a ma volonté; au lien que votre dragon, celte vipère, passait son temps à me dire combien j'étais honoré d’avoir pris une femme ([ui avait mené le shah par la barbe; et elle appuvail chacune de ses paroles d'un soufflet ou d’une égratlgnure. Aman l Aman! s’écria le vieillard , en passant la^main sur son menton;
il me semble que je les sens encore. »
Enfin, il cétla à mes assurances, que je n’avais en tout cherché que son bonheur^ et me demanda alors, avec l)eaucoup de bienveilUuice ^ de faire chez lui ma demeure, tant que je l’esterais à Bagdad, ce que j^acceptai naturellement avec beaucoup de plaisir.
Celle conversation avait eu lieu dans la salle de derrière de la bouti(jiie du marchan ! de Bobliara; et pendant ce temps,
le vieil-ard me régala de cinq paras de cafcjciu’il (it apporter d’nn café voisin.
Quand nous l'eûmes il me proposa d’aller à la boutique de son fils, située dans le meme bazar, -quelques portes plus haut. Soirfils se nommait Suleiman.
il avait pris le commerce des draps ])endant la longue absence de son père, et avait acquis une existence aisée. 11 passait la plus grande partie du jour, ex.ceplé quand il fallait qu’il allât â ses prières, assis sur la petite plate-forme en face de sa boutique, entouré de ses marchandises , proprement arrangées sur des planches fixées dans le mur. C’était un pçtit homme gras et trappu, ressemblant beaucoup â son ])ère; et quand il apprit que j’étais Hajji Baba, dont sans doute il avait beaucoup entendu parler, il dit que j’étais le bien venu; et prenant de sa bouche la pipe qu’il fumait,ilia mit aussitôt à la mienne.
Ces jn'éliminaires de bonnes dispositions mutuelles, me firent jouir de la
perspective d’un séjour tranquille et commode à Bagdad, dans la compagnie de ces cens. Mais afin de leur montrcrquejenc voulais ])as lout-à-fait être à leur charge, je leur fis savoir que je possédais quatre-vingt-quinze toniauns, et leur demandai leur avis sur la manière de les placer dans le commerce. Je leur donnai a entendre oue, falicaé des
tourmens d'une vie aventureuse, je me proposais, à l’avenir, de consacrer mon temj s a assurer mon indépendance par ma propre industrie. uBien des gens ont fait forUine en commençant avec bien moins que moi, leur dis-je; » et le père et le fils en c(m\inrcnl; et comme j'anlici- ]ïais déjà la foi luncque je devais faire, Osman-Aga débita le seul morceau •• de poésie persane qu il eût recueilli dans scs voyages : « L’eau coule goutte à goutte du rocher , jusqu’à ce qu’elle finisse par deveuir mer. »
Apres cette conclusion, Osinan-Aga et moi; nous nous rendîmes à sa maison,
^ul élait située à une distance coinniode des bazars.