CHAPITRE XVIII
^ ambition du mollah Nadân cause sa ruine et
celle de son disciple.
Après une plus ample connaissance avec mon maître, le mollah Nadân, je trouvai qu’outre qu'il était le plus avare des hommes, il en était encore le plus ambitieux; et que son grand et prin-
c, l ,a l objet était de devenir premier prêtre de Téhran. Il 3 - tournait toutes ses pensées, et ne négligeait rien qui pût le faire remarquer , soit comme observateur zélé des commandemens de sa religion , ou comme persécuteur de ceux qui pouvaient être ses ennemis. Il était le chef de la prière de la principale mosquée : il faisait des lectures à la medresseh rovale, ou collège; et, toutes
les fois qu’il le pouvait, il encourageait les dissidens à s’adresser à lui pour régler leurs disputes. Dans chaque occasion , surtout à la fête du No-Rouz > lorsque ton lie corps des mollahs paraîien grand costume devant le roi, pour prier pour sa postérilé^il tâchait tou jours de se faire remarquer par la surabondance de flatteries qu’il débitait, et en faisant dominer sa voix sonore sur celle des autres*
Par ces moyens , il avait acquis une célébrité considérable parmi le peuple, quoique ceux qui le connaissaient l’estimassent fort peu. Il se présenta bientôt
une occasion qui prouva de reste celte vérité, et qui, ainsi que je vais le rapporter, (il prendre un autre tour à mésaventures.
L’hiver avait passé sur nos têtes, et le printemps était déjà très-avancé , quand le bruit se répandit dans la capitale que les provinces méridionales du royaume, surtout le Lars et le Fars, manquaient tellement d'eau, qu’on craignait sérieu-
sèment une famine. A mesure que lancée s’avancait , les mêmes craintes se r epandaienl dans les provinces du nord;
une sécheresse telle cju’on n'en avait laniais vu, avait* donné naissance aux pressentimens les plus affreux. Le shah ordonna des prières , pour avoir de la [•mie ^ dans toutes les mosquées de la A, de ; et le mollah J3ashi déploya la plus grande activité pour faire exécuter cet or J re.
Mon maître Nadân avait !i une trop bonne occasion de manifester son zèle religieux , et de se faire remarquer par
ses efforts , pour ne pas en tirer avantage; eL il ne perdit pas un moment i se donner toute la peine qu'il put. Persuadé de l’influence qu’il avait acquise sur la populace, il alla plus loin que son rival le chef des prêtres, et invita une foule immense des plus basses classes à le suivre dans [une vaste place située hors de la ville, où il les conduisit processionncilemenl en priant.
Cependant, la sécheresse continuant toujours , le shah ordonna à toutes l eS classes du peuple de se joindre à lui, et de venir prendre part aux prières qu’il avait déjà commencées. Nadân regardait cela comme un si grand triomphe , que son zèle ne connut plus de bornes.^ obligea toutes les sectes chrétiennes, juives, guèbres , aussi bien que les musulmanes, à venir prier. Cependant, le ciel était toujours inexorable: ilne tombait point d’eau; le désespoir croissait,
et fSadàn redoublait de zèle.
Enfin, un matin que le temps était
plus brûlant qu’à l’ordinaire, il s’adressa, à peu prés en ces termes, à la populace,
qu’il avait à dessein rassemblée autour de sa maison.
« N’y a-t-il donc plus rien à faire, ô hommes de Téliran! pour détourner le malheur qui menace la terre d’Irak?
Il est clair que les cicux se sont déclarés contre nous, et que cette ville renferme des gens dont il faut que les
'ices cl les crimes attirent la vengeance
du tout-puissant. Qui ce peut-il être , sinon les kàfirs , les infidèles, ces transgresseurs de notre loi, ces misérables qui souillent la pureté de nos moeurs , en buvant ouvertement du vin, cette liqueur défendue parle saint prophète
(sur quipaix et bénédiction!),et enjfaisant de nos rues le théâtre de leurs vices?
Parlons ; suivez-moi aux demeures de ces odieux buveurs de vin ; brisons les cruches, et détruisons au moins une des causes du déplaisir d’allah. »
A ces mots succéda une rumeur «é nérale -, et un fanatisme, tel que je m'aurais jamais cru possible de l'exciter dans le sein des hommes, éclata par les expressions les plus furibondes, et qui n’étaient que les avant-coureurs des excès qui suivirent bientôt. Nadàn , à la tète de la
foule qu’il haranguait en la faisant avancer , et suivi de moi qui étais devenu aussi insolent fanatique que les autres
T. III
nous conduisit au quartier arménien de la ville. : h;
Les paisibles chrétiens, en voyant ce corps de mahométans enragés se diriger vers leurs maisons , ne savaient que faire ; les uns barricadèrent leurs portes * d’autres s'enfuirent, et quelques-uns restèrent immobiles comme des hommes empalés. Mais ils ne doutèrent pas long - temps de nos intentions; car ils furent d’abord assaillis par une grêle
de pierres, et ensuite parlant de malédictions et d’injures , qu’ils ne s’allen-
daient à rien moins qua un massacre général.
Le mollah entra chez les principaux Arméniens, suivi des plus violons parmi la foule, et commença à chercher partout où il pouvait y avoir du vin. line
faisaitpoint de distinction entre lesappar-
temens des femmes et ceux publies , et enfonçait toutes les portes.Quand il avait trouvé les jarres clans lesquelles la li'
queur était contenue , je laisse a penser au lecteur quel dégât suivait. On les brisait en mille pièces ; le vin coulait dans tonies les directions, et les pauvres propriétaires ne pouvaient que regarder en se tordant les mains.
Pendant que celle cérémonie s était faite dans toutes les maisons, la fureur de la populace s’était élevée au comble; et des maisons, ils se rendirent aux églises qu'ils ouvrirent de force, et ou ils démolirent tout: les livres, les crucifix, les ornemens, les meubles, rien ne fut
épargné; et comme il ne manquait pas
de fri pons en cette occasion, on s’aperçut bientôt que tous les objets précieux qu’avaient possédé les Arméniens avaient
disparu.
La ruine était complète; et il ne restait à la fureur du peuple que les malheureux dépouillés, qui auraient peut-être été attaqués ensuite , s il n’avait paru un ferash du roi, accompagné d’un des principaux Arméniens : leur présence
rendit presque subitement la foule a raison»
Craignant les conséquences de leur conduite, tous ceux qui avaient suivi Nadanfirent uneretraiteprécipitée, laissant ce personnage révéré et moi-méine faire face à l’officier du roi. Je suppose qu'on n’enviera pas beaucoup notre émotion , quand nous l’entendîmes nous dire que le roi des rois nous demandait a l'instant. Le mollah jeta les yeux sur moi, et moi sur lui ; et jamais peut-être deux hommes à barbe n’eurent plus l'an*
d’étourneaux que nous en ce moment.
Il chercha a temporiser et pria notre conducteur de l’accompagner chez lui, pour qu’il mit ses bas de drap rouge.
« Il n’y a pas besoin de bas rouges,
dit sèchement le ferash. »
Ces mots occasionnèrent un tremblement subit au mollah 3 et je dois avouer qu’il se communiqua à moi, d’une manière peu agréable. « Mais qu’ai-je lait ?
au nom du prophète, s'écria-t-il ? les
ennemis Je notre loi doivent être renversés^ n* est-il pasvrai?dit-il au.fciasb.»
« Vous verrez, répondit le fusligateur
impénétrable. »
Enfin nous arrivâmes au palais, et nous trouvâmes le grand-visir à lentiée. II était assis avec le mollah Laslii , dans l’appartement de l’exécuteur en chef.
Comme nous étions a la fenêtre, le grand-visir dit au mollah INadaii. « Au nom d\Ali,que venons-nous d apprendre?
Vos esprits vousont-ils donc abandonné?
Avez-vous oublié qu’il y avait un roi à Téhran?—«Alors le mollah Baslii s’écria:
Et qui suis-je, pouroser prendre l'initiative contre les infidèles ? »
« Conduisez-les devant le roi, s’écria l’exécuteur en chef,ense levant et en prenant sa baguette d office. .Ne faites pas attendre le centre de l’univers. »
On nous conduisit plus morts que vifs dans toutes les avenues du palais, et nous passâmes ensuite la petite porte basse ,
qui nous introduisit dans le jardin enclos
où nous trouvâmes le roi clans une chambre supérieure.
En approchant, je vis l’auguste mo* narque relever sa moustache , ce que l’on regarde toujours comme un signe de colère; je jetai un coup-d’œil sur Nadân, et je vis qu’il suait par tous ses pores. Nous ôlâmes nos sandales aussitôt que nous tûmes devant lui, et nous avançâmes jusqu’au bord du bassin de la fontaine de marbre. Les personnes qui se trouvaient là, étaient le mollah Bashi, l’exécuteur eu chef, l’Arm.énic:^ Nadân et moi. •
L’exécuteur posa sa baguette par Lcrre-
el s’inclinant profondément, il dit, avec le préambule ordinaire q uand on s’adresse au shah : « voici le mollah Nadân et son domestique. »
« Parlez, mollah , dit le roi, en s’adressant à mon maître d’un ton de voix, très-calme: Depuis combien de temps avez-vous entrepris de ruiner messujets?
Qui vous en a donné le pouvoir ? Etes-
vous devenu prophète? Ou voudriezvous affecter la royauté ? Parlez, l'ami ; quelle ordureavez-vous doue mangée? »
Le coupable qui, en toute autre occasion, ne manquait jamais de paroles, avait perdu la force d’articuler. Il balbutia quelques sentences incohérentes sur les infidèles, sur le vin et le manque de pluie, et resta ensuite immobile.
« Que dit-il, dit le roi au mollah Bashi? je n’ai pas entendu de qui ii réclame son autorité. »
k Puisse-je être votre sacrifice, dit
le chef des prêtres, il dit qu’il a agi pour le bien des sujets de votre majesté qui avaient besoin de pluie, et qu’ils ne pouvaient en avoir tant que les infidèles boiraient du vin. »
« Ainsi, vous sacrifiez une partie de mes sujets au bien des autres ! Par la barbe du roi, ditleshahàJNadan! Dites-
mo i : ne suis-je donc rien dans ma capi taie ? Un petit nombre de pauvres chiens
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d’infidèles doivent-ils êlre ruinés à mon nez, sans me demander si je le veux ou non? Partez, homme, quel rêve avezvous fait? Votrecervelles’est desséchée.)' Puis élevant la voix, il dit : « Après tout, nous sommes quelque chose dans notre empire , et les kalirs, quoiqu’ils le soient, le verront. Ici, férash (appelant ses officiers), qu’on arrache le turban de la tètede cet homme, et qu’on lui ôte son manteau de dessus le dos ; qu’on lui épile la barbe; que les mains attachées derrière le dos, on le mette sur un âne, le visage
tourné du côté de la queue, qu’on le promène ainsi dans les rues, qu’ensuite on le pousse par les épaules hors de la ville ; et que son heureux disciple l’accompagne, dit-il en me montrant. »
Je fus fort heureux de n'avoir pas été reconnu pour l'amant de l’infortunée Zeênab. Mon sort était un paradis en comparaison decelui de mon maître; car jamais ordre ne* fut plus complètement
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exécuté que celui qui était sorti des lè-* du shah.
La barbe de Nadânfutarrachée de sou .
Menton par les féraslis , avec autant d’aisance que s’ils eussent plumé une volaille; ctaprèsbon nombredecoups pour hâter «os pas, ils s’emparèrent du premier âne qu’ils rencontrèrent, et montèrent ce prêtre autrefois si orgueilleux. ; ensuite üs le promenèrent lentement dans les
mes. Je marchais tristement derrière.
On m’avait arraché mon schall de mollah de dessus la tête et mon kirkeh (manteau) de dessus les épaules.
Quand nous fumes arrivés à l’une des portes, on fit descendre Nadân de sa
monture, et on nous chassa dans la campagne avec à peine un chiffon su rie corps ; et il est bon de remarquer que nousn’eûfiies pas plutôt quitté la ville , que la pluie commença a tomber par lorrens; comme si le ciel avait attendu qu’il fut témoin de la disgrâce de deux des plus
grands fripons de la Perse, et pour donner un démenti au mollah Nadân en faveur des malheureux Arméniens que nous avions vexés et ruinés.
fin du troisième volume.