CHAPITRE XVII
De l'homme qu’IIajjî Baba rencontre, et qu’il
avait cru mort.—Mariage qu’il fait.
Ayant affaire, je
terminé celle partie de mon me tendis a i un des caravan-
sérails les plus fréquentés de la ville, pour voir si, j ar hasard, il ne se présenterait pas quelque chose de favorable, aux vues de mon maître. Comme j'en approchais, je trouvai toutes les avenues encombrées de mules et de chameaux pesamment chargés, entremêlés de voyageurs, dont quelques-uns qui portaient un rabat blanc, marque distinctive des pèlerins qui ont visité le tombeau de
rimân-Reza à Meshed, m’apprirent que la caravane arrivait de la province de Kliorassan. J’attendis, pour la voirdéfiier
graduellement de ce la
étroites; el, après bien des discussions entre les conducteurs de mules et de chameaux., je la vis s’établir dans lu cour du caravansérail.
« Peut-être, me disais-je, ma bonne étoile enverra-t-clle sur mon passage quelqu'une de mes anciennes connaissancesde Meshed; et je regardais chaque voyageur avec le plus grand empressement. » A la venté, plusieurs années
byrinlhe de rues
s’étaient écoulées depuis ma mémorable bastonnade; et le temps pouvait avoir apporté de grands cliangemens dans leurs traits. Cependant, moi qui savais
les ligures de mes amis par cœur, et qui avais étudié leur expression pendant qu’ils humaient ma fumée, j'espérais que Je souvenir ne me tromperait pas.
J’avais désespéré de faire ma découverte, et j’allais m’éloigner, quand certain nez, certain dos rond et certaine panse rebondie, frappèrent mes yeux et fixèrent mon attention.
« Ces traits me sont connus, dis-je:
ils se rattachent a quelqu’une de mes premières idées. Assurément, ils appartiennent à un individu qui m’est plus qu’une connaissance ordinaire. « Mon
ancien maître, Osman-Aga, se présente à mon esprit ; mais j’en bannis bientôt toute idée, parce qu’il était plus que certain qu’il avait été depuis long-temps victime des horreurs de sa captivité chez lesTurcomans. Cependant, je le regar-
dais; et à chaque regard, j’étais convaincu quec’élait lui, ou son frère, ou son esprit. J’approchai de l’endroit où il était assis, dans l’espoir de l’entendre parler :
mais il paraissait engourdi, ce qui était un signe de plus en faveur de nies soupçons. J’avais attendu quelque temps en vain, quand à ma grande surprise je l’entendis, d’une voix bien connue de mes oreilles, demander à un marc harnl qui passait : « au nom de Dieu, quel peut être le prix des peaux d’agneau à Constantinople? »
— « Oli, pour la première fois , je ne
puis me tromper ! vous ne pouvez être qu Usina]})), elaussiiot jemefisconnaître.
11 eut autant de peine à croire que c’était liajji Baba qui lui parlait, que l'en avais eue à reconnaître Osman-Ajra.
Après que les expressions de notre mutuel étonnement se furent un peu calmecs, nous commençâmes â nous regarder l’un l’autre. Je discutai sur la teinte grise de sa barbe, et il me com-
plimenta sur la beauté et la noirceur de la mienne. Il parlait avec calme de la durée du temps et de 1 insignifiance du monde, ce qui me fit connaître que sa croyance dans la prédestination s était plutôt accrue que diminuée par ses malieurs, ce qui pouvait seul rendre compte de la tranquillité avec laquelle il les avait supportés. Il me raconta brièvement, comme à son ordinaire, ce qui lui était arrivé depuis que nous nous étions quittés. Il me dit qu après que le premier sentiment de la misère de sa captivité se fut dissipé, son temps s’était
passé plus agréablement qu’il ne s’y était attendu. Il n’avait rien à faire qu'a rester avec les chameaux dont le caractère,
étant d’une nature aussi calme et aussi plilosophique que le sien, convenait à ses mœurs paisibles et sédentaires. Sa nourriture était médiocre, mais il avait d’excellente eau ; et la seule privation qu’il semblait sentir était celle du tabac ; privation qu’une longue habitude lui
rendait infiniment pénible. Les années s’étaient écoulées de celte manière, et il s’élait habitué a l’idée de passer le reste de sa vie avec les chameaux, quand sa destinée prit un autre tour ; et il eut encore une fois l’espérance si gaie d’être rendu à la liberté. Un homme qui se donnait pour prophète parut chez les Turcomans. Selon la coutume de ces sortes de personnages, il établit son influence en prétendant faire deux ou trois miracles, qui furent accueillis comme tels parce peuple crédule. Sa parole devint une loi. Les maraudeurs les plus célèbres
et les plus expérimentés déposaient librement leurs dépouilles a ses pieds, et s’enrôlaient volontairement sous sa bannière dans toutes les entreprises qu’il lui plaisait de proposer. Osman-Aga se présenta devant lui, il invoqua les privilèges de Sumi y et de plus celui d’Emir :
enfin il réussit à engager l’imposteur à lui procurer sa liberté sans rançon; ce qu’il (it pour la gloire de la vraie foi.
Une fois libre, il se rendit à Meslied sans perdre de temps; et là, son bonheur voulut qu’il rencontrât des marchands de Bagdad, dont lTin qui lui était presqu’allié par son mariage, lui avança une petite somme pour faire le commerce.
Il avait reçu des details cncouiagcans sur 1 état des marchés de Turquie pour leproduit deBokhara, etsy rendit pour faire ses achats sur les lieux. Grâce à sa lomme résidence chez les Turcomans, il avait acquis beaucoup (le connaissances utiles, concernant les moeurs et les usages, surtout au sujet des ventes et des achats; ce qui l’avait mis à meme de faire le commerce avec beaucoup de succès entre Bokhara et la Perse, jusqu a ce qu'il eût gagné une somme suffisante pour se mettre en état de retourner dans son pays avec avantage. Il était alors en route pour Constantinople avec plusieurs mules chargées de marchandises de Bokhara, Samarcand, et de l’est de la Perse ; et, les ayant vendues à
Meslierl, il se proposait de retourner a Bagdad, son pays natal. Il m’exprima donc son intention de rester à Téhran, jusqu’à ce que la caravane du printemps s’assemblât pour jouir des plaisirs d’une résidence impériale, après avoir vécu si long-temps parmi des sauvages( c’est ainsi qu’il appelait les Turcomans);el d me demanda de quelle manière il pourrait le plus agréablement passer son temps.
Mes belles se présentèrent aussitôt a mon esprit ; et me souvenant d’ancienne
date que c’était un grand avocat dans la cause du mariage, je lui proposai une
femme sans perdre de temps.
(t Certainement, pensai je, rien ne fut jamais plus fortement prononcé que la doctrine de la prédestination ne l'a été dans ce cas. Ici un de mes maîtres arrive des régions au-delà du soleil levant, pour épouser la veuve d'un autre de mes maîtres, qui meurt juste à l’instant de procurer l’entrevue, que moi qui arrive des
contrées du sud, je viens pour favoriser.»
La veuve du hakîm était la*plus grasse des trois,* je ne nie lis point scrupule
de la proposer à Osman , qui accepta de suite mon offre. En adoucissant un peu les aspérités de son caractère, en faisant beaucoup valoir ses deux sourcils qui ^en formaient qu un, et en faisant une description générale de sa personne, selon le goût ottoman, je parvins à lui donner une opinion très - favorable de sa future.
J’allai donc instruire le mollah î^adàn
de mon succès : il parut écouter avec délices les aventures de ce couple, que je lui racontai avec les détails les plus scrupuleux. 11 m’indiqua comment il fallait faire pour rendre le mariage légitime. Un vakecl ( curateur ) devait accompagner la femme, et un autre le mari. Le vakecl de la femme étant convenu en sous-main des conditions du mariage , devait faire la question suivante au vakecl de rhomme en langue arabe :
“ Etes-vous convenu de me donner voire âme à.telles et telles conditions ? »
— A quoi l’autre répond : « J'en suis convenu»; et les deux parties sont considérées comme mariées légitimement.
Nadân 1 ui-mém e proposa d^officier d u cote de la veuve du hakîm, et moi de celle
d’Osman; et il fut abandonné à mon
adresse d’obtenir pour nous les honoraires les plus forts possibles en cette heureuse occasion. -
Je lis de suite part de ces joyeuses nouvelles à la khanûm, comme je l’appelais toujours; et elle ne manqua pas d'exciter l’envie de ses compagnes,, car elle attribua aussitôt son succès à sa beauté supérieure , et à ce charme par lequel elle était toujourssûre de plaire : sesdeux sourcils qui n’en faisaient qu’un. Elle était, comme le lecteur peut le présumer , très- occupée de son extérieur ; car elle craignait de n’avoir pas assez de corpulence pour son Turc ; cl autant que je pus en juger, d’après la grande quantité
de peinture noire dont elle avait enduit ses paupières, elle doutait de l’éclat de ses yeux.
Je la quittai pour retourner auprès
d’Osman-Aga, qui, bon-homme, s'armait aussi lui-même pour aller en conquête; il paraissait croire que, grâce âsa longue résidence parmi les chameaux, il avait pu prendre assez de leur caractère pour devenir un sujet propre aux parfums du musc et de l’ambre gris. En conséquence, il alla au bain , sa barbe grise fut teinte d’une couleur noire brillante; ses mains reçurent une teinte d'or, et ses moustaches furent invitées à boucler en remontant jusqu’à ses yeux, au lieu de rentrer dans sa bouche, comme clics le faisaient ordinairement.
Ensuite il se para de son mieux, et me suivit dans la maison du mollah Nadàn, où, grâce â son changement de figure, il passa facilement pour un homme au moins de dix années plus jeune qu'il ne l’était en effet.
Aussitôt que les deux parties furent
en face l’une de l’autre, un spectateur désintéressé se fût amusé de leurs premiers coups d’œil. Le futur s'efforcait de découvrir qui il allait épouser, et la future jouait avec son voile d’une maniéré si adroite, qu’elle semblait vouloir l’amener à croire que ce voile cachait des charmes célestes ; mais j’étais trop intéressé dans le jeu pour en faire un sujet d'amusement. Outre cela, plus d’une fois certains cinquante ducats, qui avaient autrefois appartenu à Osman et que je
m’étais appropriés pour mou usage, se
présentaient à mou esprit, et me faisaient craindre qu’ils n’eussent également pris place dans le sien. « S il se fâche, s’il est mécontent, me disais-je, qui sait quelles cendres peuvent tomber sur ma tête! »
Cependant ils furent mariés; et je crois véritablement qu’il ne parvint pas à obtenir le moindre aperçu de sa future, avant d’avoir prononcé les mots terri-
î>les: u J’y consens. » Alors, dans son impatience, il écarta en partie son voile d’un coté, et je n’ai pas besoin de dire <|u’il ne se pânia pas de délices.
Aussitôt qu’il fut bien convaincu* que sa belle n’était pas une ztileikka, il me tira à part, et me dit : « Hajji, je pensais au moins qu’elle aurait de la jeunesse ; niais elle est plus ridée qu'aucun chameau; qu’est-ce que cela signifie? »
Je me tirai d'affaire du mieux que je pus, en lui assurant qu’elle avait été autrefois la Heur du harem royal ; et je lui rappelai que rien ne se mêlait tant
dans les mariages que la destinée.
■— «Ab! cette destinée est une réponse à tout, dit-il ; mais que ses effels soient tout ce qu’ils voudront être, elle 11 e peut pas plus faire une jeune femme d’une vieille sorcière, qu’elle ne peut faire qu'un et un fassent trois.»
Je craignais tristement qu’il ne nous laissât son marché sur les bras; mais , quand il vit qu’il était impossible dat-
tendre rien de mieux d’une mûli.
classe de femmes qui étaient ordinairement le rebut du sexe, vieilles femmes, femmes abandonnées, qui, plutôt que de vivre dans l'opprobre que le célibat entraîne dans le pays mahométan, se contenteraient de tout ce qui leur viendrait sous le titre d’époux, il consentit à l’emmener chez lui. J’attendais comme un faucon affamé qui , dès qu'il est déchaperonné, s’élance sur sa proie, qu’Osman, aussitôt qu’il aurait
vu sa belle, l’emmenât avec impatience; mais je fus désappointé. IL s’en alla doucement à sa chambre dans le caravansérail , et lui dit qu’elle pourrait le suivre quand cela lui plairait.
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