MORT DE HALL
Lettre de M. de Housse à Mme Hall, à Saint-Cloud, près Paris.
26 mai 1793.
Votre lettre, à laquelle il n’y a pas de date, m’a été remise ce matin, madame. M. Grétry n'aura-t-il pu prendre sur lui de surmonter sa sensibilité pour vous apprendre cette nouvelle désastreuse que je l’avais prié de vous transmettre avec tout le ménagement possible? Hélas! l'affliction dans laquelle vous l’avez vu plongé vous aura sans doute fait connaître la perte irréparable et inappréciable que vous particulièrement, madame, sa famille, ses amis et les arts, viennent de faire.
Le célèbre, le vertueux Hall, surpris par une attaque de paralysie le 12 de ce mois, je volai à son secours. Outre l’exutoire
qu’il portait au bras, je lui appliquai sur-le-champ un vésicatoire à la nuque. Je lui prescrivis les autres moyens d’usage en ce cas, et qui furent approuvés par un de nos meilleurs médecins et de mes amis. Ces moyens agirent avec efficacité, au point qu’il parut le lendemain échappé au pressant danger. La parole rétablie dans l’état naturel, le jugement très-sain; la tête cependant un peu lourde nous détermina à l’application d'un vésicatoire à la jambe affectée (c'était le côté gauche). Le matin du troisième jour, l’après-midi, le bien augmenta de manière à me dire qu'il vous annoncerait lui-même, le lendemain, son incommodité ; mais ce lendemain si désiré fut terrible pour nous. Dès sept heures du matin, nous le vîmes ; tandis qu’il se félicitait avec une présence d’esprit admirable de son état et de la tranquillité qu’il avait eue pendant la nuit, nous trouvâmes son pouls dans un affaiblissement extrême. Habitué à lire dans mes yeux depuis le moment où j’avais fait sa connaissance à Maastricht, il s’aperçut de ma surprise et m’en demanda la raison. Je l’assurai que j’étais sans inquiétude; mais, observant que je m’adressais particulièrement à la garde-malade pour lui recommander de suivre ponctuellement ce que lui commandais de faire, il me dit en termes expressifs : « Comment, mon bon ami, te défies-tu de moi, et crois-tu que je pourrais te tromper par un défaut d’exactitude à suivre tes ordonnances? » J’étais bien sûr que non; mais je lui fis entendre que je ne voulais pas qu’il s’occupât la tête de ces minuties scrupuleuses qui regardaient spécialement une garde, et cela le satisfit. Nous employâmes tout ce que nous crûmes capable de la ranimer, mais en vain. Les cordiaux, le vin, les frictions, tout devint inutile. Toujours l’esprit présent, ses forces vitales diminuaient sensiblement... Enfin il cessa de vivre vers midi.
Voilà, madame, un détail fidèle des circonstances qui ont accompagné cet accident funeste, et de ce que nous avons employé pour tâcher de sauver ce bon mari, ce tendre père, cet homme fait pour être l’ami de tous les hommes, qui était devenu d’autant plus intéressant pour moi que je le regardais comme un être que j’avais arraché des bras de la mort qui le menaçait lorsqu’il vint se confier à mes soins, et auquel je me glorifiais d’avoir rendu une santé dont il se félicitait chaque jour davantage.
Je ne chercherai point, madame, à calmer vos justes douleurs.
I .e temps, la raison surtout, sont les seuls remèdes que .je croie capables d'opérer quelque effet.
M»e Saint-Vitu, qui n'a reçu votre lettre du 18 que ce matin aussi, m a chargé de vous faire, et à vos entants, ses compliments de condoléance. Elle aura soin, comme moi, des effets qui sont chez elle, et dont nous vous rendrons un compte exact. Ils sont toujours sous les scellés; on en fera le répertoire lorsque j’aurai reçu de vos nouvelles.
Agréez, je vous prie, les assurances de mon sincère dévouement et de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d’être,
Madame,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, J. L. de Housse, chirurgien.
Ma lettre ne part que demain 27.
Lettre de M. de Housse à Mme Hall , à Saint-Cloud , près Paris.
Madame,