‹ Hallali!Chapitre 1 sur 3 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Des bois, des futaies dépouillées, dont les lointaines hachures, qu'estompe une bruine matinière d'arrière-automne, cerclent l'horizon d'une zone sombre, un peu rousse. De toutes parts, des bois, de grands bois sinistres et profonds, rébarbatifs encore à travers l'indécise gaîté du brouillard flottant qui, par degrés, s'éclaircit et s'irise sous les feux rosés d'un timide soleil, péniblement vainqueur. Çà et là, quelques arbres fiers, ayant retenu, comme accrochées aux aspé*

rites de leurs branches, des bribes d'un

feuillage jauni, rouillé, déchiqueté, qui les vêlent à demi de lambeaux de brocart d'or, où ils semblent essayer de se draper toujours...

Car c'est au milieu d'un assez haut plateau de TArgonne, juste au centre d'un cirque imposant, fermé par des forêls dont on ne devinerait guère, à n'en voir que la lisière majestueuse et compacte, les pentes fuyantes, accidentées, capricieusement infléchies vers les plaines, que se dresse, vaniteux et chétif, le joli château moderne de Rubécourt, tout contre le village de ce nom* Et la Saint-Hubert est venue.

Des fanfares et des abois éclatent tout à coup, comme pour saluer le triomphe définitif du soleil, qui, enfin dégagé de ses voiles de vapeur, s'élève radieux au-"dessus des halliers et des futaies.

Pays de chasse^ cette région montueuse et boisée de l'Argonne est pourtant rude aux veneurs, même dans ses parties les moins

couvertes et les moins abruptes. Mais le baron de Buttencourt-Rubécourt ne plaint pas sa peine et ne ménage ni ses chevaux, ni ses chiens. Trois ou quatre fois par semaine, durant toute la saison, on découple, — à moins de neige. — Et l'équipage de Rubécourt, dont les couleurs sont connues et populaires dans un rayon de quinze lieues, découple rarement en vain. Dix-cors ou jeune tête, chevrette ou broquart, vieux solitaire ou ragot, il faut que la bête de chasse soit bien retorse, bien agile ou bien favorisée du sort pour échapper aux chiens et au couteau ou à la carabine du baron.

Nul fasle inutile, d'ailleurs, en ces chasses fréquentes, sévèrement menées, presque austères; nul déploiement de luxe intem*pestif, aucune trace de ce désir habituel et banal de jeter de la poudre aux yeux, lequel est l'ordinaire raison d'être de la plupart des grandes chasses à courre. Pas d'étalage de personnel) . de montures, de meute ni

d'invités ; deux piqueurs, un valet de limier, un valet de chiens, six chevaux et quarante bons griffons vendéens à tout faire : rien que le nécessaire en hommes, en chevaux, en chiens, avec un évident souci, toutefois, de la correction technique. Une pointe de chic, si Ton veut, mais seulement ce qu'il en faut pour que le noble passe-temps ne tombe pas à l'apparence d'un métier et ne soit point ravalé au rang d'œuvre servile.

Cependant, en l'honneur de la Saint- Hubert, on a convié quelques terriens ou hobereaux du voisinage, qui, joints aux rares hôtes du château, formeront un bon contingent pour la chasse solennelle du jour. — Par exception, et à cause de la messe, le rendez- vous est au château.

Bientôt des voitures arrivent, et aussi, et surtout des chevaux sellés, quelques-uns habillés d'un caparaçon de drap galonné, que timbre, à l'angle, une initiale ou une couronne, ou les deux ensemble. Puis des fan-

fares, une courte procession, maigre cortège se rendant à l'église du village, à la petite église qui fut la chapelle de l'ancien château. Enlîn, après la messe de saint Hubert, un suprême déchaînement des trompes sonnant la Rubécourt. Et voilà tout le monde pressé de monter à cheval, — ou presque tout le monde.

Seule, en eflfet, une grande et belle jeune lille, qui porte pourtant avec grâce, sinon avec crânerie, l'habit vert-bouteille à revers, collet, parements et retroussis amarante, ne paraît témoigner aucun empressement à se mettre, ou plutôt à se faire mettre en selle.

— Eh bien ! Madelon, que fais-tu ? N'es-tu donc plus des nôtres?

— Si fait. Je vous rejoins... J'ai oublié...

j'ai oublié quelque chose là-haut.

— Veux-tu qu'on aille te le chercher?

— Non, merci. J'irai moi-même. Encore une fois, je vous rejoins dans l'instant. Ne t'occupe pas de moi.

— A ta guise.

La jeune femme qui était intervenue, et qui n'était autre que la baronne de Buttencourt elle-même, adressa un signe d'appel à un assez beau garçon brun, en habit rouge, qui ne la regardait pas, mais regardait fort attentivement la jeune fille, l'œil à demi extasié derrière son binocle. Au second ou au troisième appel, le jeune homme se décida à tourner la tète du côté de la châtelaine.

— Frantz ! Monsieur Real ! criait celle-ci.

Tiré de sa contemplation ou de son rêve,

il fit un geste d'excuse familier et amical; puis il accourut en souriant, sans aucune confusion.

— Daignerez-vous me mettre à cheval?

lui demanda la baronne avec une ironie bienveillante. Mon mari endoctrine ses hommes... Et quant à ces messieurs...

Peuhl... Mais c'est votre faute, après tout, si je n'ai pas des hôtes plus distingués : vous effarouchez la noblesse provinciale. Songez

donc! un athée 1 et un athée célèbre!

Elle avait eu une moue discrète à Ten- 'droit des invités du baron, — lesquels, en fait, n'étaient pas de grande mine. — Elle eut une grimace de réprobation très peu convaincue pour son hôte préféré. Et elle confia son pied étroit aux mains entrecroisées de M. Frantz Real, qui l'enleva doucement et l'assit sur la selle.

— Là ! fit-elle en rassemblant ses rênes après avoir passé sa jambe dans la fourche et harmonisé les plis de sa jupe. Maintenant, pour votre peine, je vous autorise à attendre Madelon. Vous nous rejoindrez avec elle... au rond de la Vénerie, vous savez... Tâchez d'être là pour le lancer!

Le jeune homme remercia d'un sourire et se retourna vers le château.

Madeleine ou Madelon avait disparu, laissant son cheval aux mains du palefrenier qui Savait amené. Le baron, ayant fini de conférer avec l'un de ses piqueux, montrait

le chemin à ses hôtes, qui s'étaient galamment groupés autour de sa femme. — Peu d'instants après, il ne restait plus dans la cour que les deux chevaux de M. Frantz et de mademoiselle Madelon, promenés par deux hommes d'écurie portant la veste de drap vert et la casquette galonnée d'amarante de leur tenue d'apparat.

Frantz Real hésita quelques secondes sur le seuil du vestibule. Il venait d'apercevoir le baron, qui, au moment de tourner l'angle des communs et de sortir de la cour, regardait en arrière avec une espèce d'inquiétude soupçonneuse ou d'étonnement maussade. — Alors, le jeune homme, posant un pied sur le socle d'un vase de marbre, eut l'air de redresser son éperon, qui était parfaitement en place, et de le reboucler avec soin, quoique l'ardillon fût à son cran. Puis il pénétra dans le vestibule, tendit l'oreille à un bruit de pas et à un froufou de jupe qui se faisaient en-

tendre dans un corridor du premier étage, et, quatre à quatre, il gravit les marches du grand escalier de pierre. Parvenu à Tétage, il s'orienta et se glissa doucement, par une porte entre-bâillée, dans la bibliothèque qui s'ouvrait vers Tenlrée du corridor.

Cette salle était la pièce classique réservée à l'étude, pour l'édification des visiteurs, dans les châteaux respectables. Tout y sentait la convention, la déférence à l'usage ou à la mode, depuis les hautes et larges fenêtres sans rideaux, encadrées de lambrequins d'étoffe sombre à dessins anciens, qui empêchaient la lumière de venir d'en haut, mais ne protégeaient guère la vue contre la crudité du jour, jusqu'aux échelles roulantes dressées contre les tablettes inexplorées. Au milieu, une grande table de travail, avec une pile de gros livres; de chaque côté de la table, des sièges de bois sculpté.

Dressée sur la pointe des pieds, pour atteindre à un rayon assez élevé, la personne que, sans doute, cherchait Frantz remettait en place un volume in-folio. Et c'était un joli tableau que cette jeune fille en costume de chasse chamarré, vert et amarante, avec le petit tricorne serti par le galon de vénerie sur ses cheveux châtains à reflets d'or rouge, qui se dressait ainsi contre une muraille de livres, dans ce décor sévère, la main gantée de daim et appuyée au dos parcheminé d'un rude et vieux bouquin.

— Eh quoi ! vous I mademoiselle Marie- Madeleine I fit Real en feignant la surprise.

Madeleine, ou, — pour lui donner tous ses noms, — Marie-Madeleine Hart se retourna vivement, avec un mouvement de contrariété tout aussitôt réprimé.

— Moi-même, dit-elle souriante. Cela vous étonne?

— Mon Dieu, oui, je l'avoue... Que

pouvez-vous bien avoir à démêler, en un pareil jour, en un pareil moment, avec les livres... avec des livres comme ceux-ci surtout, énormes, monstrueux?

— J'étais à la poursuite d'un renseignement... scientifique. Voyez, j'ai déjà compulsé tous ces volumes.

Elle désignait du doigt les livres empilés sur la table.

M. Real sourit.

— Mais ceux-là, dit-il, c'est moi qui les ai laissés, qui les ai oubliés, hier au soir, sur cette table.

Puis, voyant que la jeune fille se troublait, il reprit :

— Je le crois, du moins, car je suis à peu près seul à hanter cette bibliothèque et à y mettre quelquefois le désordre... En tout cas, le commerce des livres m'étant plus habituel et plus familier qu'il ne peut vous l'être à vous, dites-moi ce que vous cherchez : je vous aiderai.

— Plus tard... Vous n'êtes pas en avance, savez- vous bien ?

— Mais... vous?

— Moi, je ne suivrai pas la chasse aujourd'hui.

— Bah!... Voilà du nouveau, par exemple I Tout à l'heure encore...

— Monsieur Real, vous tournez à l'inquisiteur.

— C'est vrai. Mademoiselle, et je suis sans droits... hélas 1

L'expression d'impatience qui avait, un moment, contracté la belle et douce physionomie de la jeune fille, fit place sur-lechamp à un compatissant, à un bienveillant, mais peut-être trop facile et trop large sourire, lequel éclaira cette remarquable figure et devait lui être plus coutumier que les airs rébarbatifs ou railleurs. C'est qu'aussi la phrase du jeune homme avait été bien plaintive et son accent bien douloureux.

— Allons, dit Marie-Madeleine, ou plu-

tôt allez, Monsieur Franlz. Vous direz que je rejoindrai plus tard... qu'il est arrivé un accident à mon costume... Vous direz ce que vous voudrez; mais vous me rendrez service en me laissant ici... Je suis horriblement nerveuse, ce matin... Une contrariété un peu vive... Enfin, je me sens incapable de suivre cette chasse.

— J'obéis, Mademoiselle, avec... résignation, quoique je me fisse une fête de vous accompagner seul à seule.

— Ah çà ! dites-moi, ma cousine est donc décidément votre complice?

— Oui. Elle sait que je vous aime et veut bien s'en déclarer enchantée.

— C'est-à-dire que vous tenez à votre idée et que vous réussissez à la faire épouser aux autres... ou à d'autres, en attendant que vous m'épousiez moi-même? Merci de l'honneur... Mais à l'impossible...

— L'impossible ! s'écria le jeune homme.

— Parlez-en donc à M. de Buttencourt,

de votre idée. Vous verrez comme il l'accueillera!... Il s'est mis en tête de me donner un mari de son choix.

— M. de Buttencourt, un cousin par alliance, et qui n'est votre cousin que depuis quelques mois, vous tient-il donc sous sa dépendance ?

— Non ; mais je suis bonne personne, vous savez... Je me laisse faire.

Le bienveillant sourire, empreint d'une indéfinissable soumission, avait reparu sur les traits de la jeune fille.

— Bonne personne ! fit en se récriant M. Real. Avec moi, pas tant que celai

— Vous ai-je jamais fait de la peine?

— Comment! mais il me semble que vous ne m'avez jamais fait autre chose.

— Voyons, soyez de bon compte. Vous m'aimez; vous me l'avez dit, après me l'avoir laissé voir : c'était votre droit. Je ne vous déteste pas; mais, n'ayant presque rien et sachant que vous n'avez pas grand'chose,

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je crois bien faire en me laissant marier par mon nouveau cousin, qui est un ancien ami. N'est-ce pas aussi mon droit, cela?...

ou même de ne pas me marier du tout?

— Eh I qui vous parle de droits ? J'ai commencé par vous dire que je n'en ai point.

Il s'agit de sentiments.

— Soit. Mais le sentiment... d'intérêt que j'ai pour vous.., et surtout la claire notion que je possède de vos intérêls sont précisément des raisons majeures de répudier vos offres. Ma pauvreté, unie à la vôtre, ne serait jamais que de la misère renforcée.

— De la misère... de la misère... Vous poussez tout au noir, vous, une optimiste!... Oubliez-vous donc que j'ai, outre les quelques sous paternels, les ressources que me fournit ce qu'on veut bien appeler mon talent?

— Tout cela tarirait si vous étiez marié et dans la gêne. Les écrivains et les artistes doivent être exempts de certains soucis; à

la rigueur, ils peuvent attendre leur pain de leur travail : il ne faut pas qu'ils attendent celui de toute une famille... même les artistes sérieux comme vous, qui font une besogne raisonnable et raisonnée. Je ne vous vois pas d'ici, écrivant des livres comme...

votre gros dernier, dans un petit appartement où vagiraient des enfants... de vrais enfants, et où traîneraient des miasmes culinaires. Ces braillements et ce graillon ou cette haleine de marmite...

— Allons, vous êtes bien bonne encore d'admettre que nous aurions de quoi nous offrir le pot-au-feu !

— Évidemment, car ce n'est pas sûr.

— Tenez, vous êtes exaspérante 1

— Alors, que faites-vous ici ? Allez-vousen... N'aimez-vous plus la chasse à courre?

— C'est le seul plaisir que je goûte encore, parce que c'est le seul qui ne soit pas ordinairement à ma portée, le seul aussi qui ne me rappelle en rien mes occupations de

grimaud et ma vie de rat de bibliothèque...

Et puis, cela me reporte aux longues et fantaisistes chevauchées de mon adolescence, quand je faisais mine d'accompagner mon père à travers les forêts domaniales dont il avait l'inspection et que je le perdais, pour être sûr de me perdre moi-même et de ne rentrer qu'à la nuit.

— Eh bien, allez doncl En chasse I

— Venez, alors.

— Non ; je reste, je vous l'ai dit.

— Seule? toute la journée?

— Bah I je déjeunerai avec la vieille baronne. Elle se lève tard, mais elle finit par se lever. Je ne serai donc pas tout à fait seule.

M. Réal la regarda un instant avec une indicible et extatique perplexité, comme également désireux de ne pas renoncer à un tête-à-tête impromptu et soucieux de ne pas lui déplaire en violant sa solitude et peutêtre ses secrets. — Marie-Madeleine, au

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reste, justifiait l'hésitation et l'extase. Car, si son sourire n'était pas toujours fort clair, sa physionomie était toujours admirable en sa beauté constante, en sa douceur et en sa grâce d'un caractère bien féminin, quoique exempt de toute mièvrerie. C'était une splendide personne, svelte sans maigreur, et dont la tète était plus belle que fine. Des traits réguliers, un peu forts ; une bouche merveilleusement fraîche, saine, appétissante, avec des lèvres charnues, mais non épaisses, d'un rose humide et vivant ; des yeux d'un bleu rare, d'un bleu violet, très fendus, mais un peu à fleur de tète, comme on les aimait autrefois ; des cheveux brun clair, striés de brindilles fauves, surtout vers la nuque et vers les tempes : bref, une beauté qui eût peutêtre été imposante et eût semblé divine ou classique si elle eût eu moins d'éclat et se fût alliée à moins de vie et à moins de santé. Mais ce qui, plus que tout le reste, la ren-

dait humaine, vivante, accessible, c'était le sourire lai^e et bon, fixe et inquiétant, si doux, néanmoins, qui y était comme épandu, encourageant d'une façon permanente, — et presque trop permanente, — toutes les admirations et toutes les sympathies.

Comme M. Real se retirait à reculons, ayant l'air de mendier un mot qui lui permît de rester, la baronne de Buttencourt entra, la jupe relevée sur le bras (on les portait encore demi-longues dans ce temps-là), faisant sonner sa petite botte éperonnée sur le parquet marqueté. — C'était une toute jeune femme, gentille, mais non belle, ni même jolie : blonde, un peu petite, un peu menue, avec quelque chose de presque enfantin dans les allures, dans le regard, dans le sourire, et jusque dans l'air de crânerie qu'elle aimait à prendre et qui devait être légèrement affecté.

— Eh bien I à quoi pensez-vous ? Com-

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ment! encore là, tous les deux!... Real, mon ami, on avait raison de me le dire tout h l'heure, il ne faut pas se fier à vous :

vous compromettez les jeunes filles.

— Ah çà 1 Mais vous ? que venez-vous faire ici ?

— Vous chercher, mon bon, mon cher ami... On m'a fait observer que, l'absence de Madelon se prolongeant, il n'était guère convenable de la laisser rejoindre la chasse, Dieu sait quand I sous votre seule escorte.

— Qui vous a fait observer cela?

— La personne qui, seule, en avait le droit : Rodolphe.

— Votre mari! .. Il est bien scrupuleux!

M. Real avait plissé son front d'un air

mécontent, presque empreint de haine.

— On n'est jamais trop scrupuleux, ami Frantz, lorsqu'il s'agit de la réputation d'une jeune fille.

— Bah! la réputation!... Est-ce que la vôtre a été fort endommagée jadis par notre

intimité? Cela n'a pas empêché votre mari de vous épouser, n'est-ce pas ?

— Nous étions des enfants.

— Au début, oui. Mais, plus tard, quand je venais passer mes vacances à Nancy...

pas si enfants que cela!... Moi, du moins, votre aîné... Nous avions grandi... Savezvous que j'ai été amoureux de vous?

— Vous avez eu tort... de ne pas me le dire plus tôt, dit en riant madame de Buttencourt. Je crois que je ne vous aurais point fait mauvais visage : je ne connaissais pas encore Rodolphe.

— Merci bien... D'ailleurs, j'ai eu raison de ne rien vous dire et vous avez eu raison de ne rien voir, car, un beau jour...

— Vous avez déserté le culte de la pauvre Hélène Hart pour vous vouer tout entier à celui de sa belle cousine, Marie-Madeleine... Inconstant I... Mais, baste! je vous pardonne... Et, vous savez, mes enfants, je protège vos amours...

22 UÂLLALl!

— Vos amours I fit en se récriant Marie- Madeleine. Doucement, je te priel Je n'ai rien dit, moi.

— Mais tu n'en penses pas moins.

— Erreur ! fit la jeune fille avec un sourire contraint. J'ai l'âge de dire ce que je pense; et, apparemment, si je ne dis rien, je n'en pense pas davantage. Tu oublies que je suis plus âgée que toi...

— Eh bien, n'importe ! J'ai mis dans ma tête que vous vous épouseriez... D'abord, mon amour-propre est intéressé à votre mariage... Oui. Suivez-moi bien. Rodolphe, qui est, en même temps qu'un très bon mari, un très bon parent, même quand il ne l'est que par alliance, Rodolphe ne demande qu'à marier sa nouvelle cousine...

— Il est bien bon I interrompit la jeune fille avec son même sourire contraint.

— Or, reprit madame de Buttencourl, ayant deviné, sans être sorcière, les sentiments;., les sentiments nouveaux de mon

vieil ami Frantz Real, j'ai fait observer à mon obligeant et ser viable époux que le mari de Madelon était là, tout trouvé, sous notre main. Mais Rodolphe a soulevé des objections sans nombre, que je ne crois pas insurmontables et où cependant il s'entête de façon singulière. Eh bien I je veux avoir raison contre lui. Ce sera ma première victoire conjugale... Et puis, j'aime assez Madelon pour ne pas me tromper en pareille matière. Laissez-moi donc agir, mes enfants.

Et rejoignez la chasse avec moi».. Tenez, écoutez! Voici qu'on sonne un bien-aller*..

Avant que la bête se forionge, coupons par la plaine, puis par le bois d'Eustache :

dans cinq minutes, nous serons à la queue des chiens 4

— Allez tous deux, dit Marie-^Madeleine* j'ai décidément mal à la tète.

— Je ne peux pourtant pas te laisser seule;.. Si encore j'étais sûre que tu dusses rester eulel

— La grand'mère de ton mari me tiendra compagnie.

— Ce sera bien amusant pour toi!...

Alors, je reste aussi. Allez, Frantz. Vous direz que Madelon est souffrante.

— C'est que je ne tiens plus beaucoup à la chasse, moi, hasarda M. Real. D'ailleurs, je ne me sens pas bien en train non plus, aujourd'hui... Et la preuve, c'est que je ne me suis même pas occupé de savoir quelle bête il y avait chance de courre.

— Vous avez peut-être aussi des vapeurs ?

Ahl mon cher, je ne peux vraiment pas vous autoriser... Là! vrai, je serais grondée I

— Mais, puisque vous restez, puisque vous serez là !

, Sa voix était implorante et son regard attendrissant.

— Écoutez, lui dit la cousine de Marie- Madeleine, je ne peux pas non plus vous forcer à suivre la chasse. Restez donc, si

VOUS voulez. Mais alors, disparaissez... au moins pour quelque lemps... Et demeurez invisible jusqu'à ce que celte bonne grand'mère de Buttencourt soit sortie de ses cosmétiques. Sa présence sauvera tout, et j'aurai peut-être encore le lemps de rattraper la chasse avant l'hallali. Seule de mon sexe, par suite de la défection de Madelon, à suivre à cheval, je tiens à honneur de suivre tout de bon... Vile, allez-vous-en, que je m'en aille I

M. Real se relira, cette fois, docilement, laissant les deux cousines en tête à tête.

Madame de Buttencourt n'avait rien à gagner au voisinage de Marie-Madeleine, surtout quand elle était revêtue de ce costume de chasse, un peu lourd, qui l'écrasait, elle, femme fluette et débile, tandis que le même costume semblait faire valoir au suprême degré la perfuclion plastique et la grâce robuste de la jeune fille.

Mais il ne devait pas y avoir place pour

la jalousie, ou du moins pour une rivalité féminine, dans l'évidente amitié qui unissait l'une à l'autre les deux jeunes parentes.

Car elles se regardaient sans aucun souci d'analyse.

— Tu sais, fit la baronne, que voilà une migraine à laquelle je ne crois guère!...

J'y crois d'autant moins qu'elle t'est venue plus indirectement. Tu as d'abord prétendu que tu avais oublié quelque chose... C'était donc ta migraine que tu avais oubliée et que tu es venue chercher ici au milieu des bouquins ?

— En tout cas, ce n'est pas M. Real que je cherchais, car c'est un peu pour le fuir...

— Sérieusement, te déplairait-il, à pré* sent?

— Non ; mais il me gêne. Il met trop d'insistance, il apporte trop d'acharnement dans sa poursuite.

*- Pauvre Franlz ! Ah I il est certain

qu'il en tient... Encore un que les yeux et le sourire et la taille de ma petite charmeuse de cousine ont mis à mal !

— Oh! toi, c'est ton idée fixe. A t'entendre, tous ceux qui m'approchent sont foudroyés.

— Damel il y a des exemples... Entre autres, Edgar Lecourtois, cet ex-hurluberlu, mis au vert par son vénérable homme de père, et qui prend son mal en patience depuis que tu es ici... et surtout depuis qu'il est venu t'y rejoindre. Témoin encore le jeune Remillemont, un autre voisin, de Nancy aussi celui-là, et qui a été atteint, incendié Tannée dernière... et qui n'était pas assuré, paratt-il, car il est encore en c-endres, inconsolé, inconsolable... Je te dis que tu les électrises, que tu les foudroies, sorcière I

— Quel gaspillage de fluide, alors I fit la jeune fille en haussant les épaules et en secouant la tète. Car, de quelle unité peuvent

être, je te le demande, ces coups de foudre multipliés?

— Écoute, que tu n'aies cure de désastres comme ceux que je viens de te rappeler, je le conçois. Mais que tu fasses la sourde oreille aux déclarations réitérées, à l'amour et au désespoir évidents d'un homme comme Frantz Real, j'avoue que je le comprends moins.

— Tues élrangel riposta Marie-Madeleine avec une légère impatience nuancée d'embarras. Si encore tu étais de l'avis de ton mari et si tu patronnais, comme lui, W. Lecourtois ou M. de Remillemont...

— Et pourquoi pas Frantz? Ne leur est-il pas de tous points supérieur? et ne le connaissons-nous pas depuis plus longtemps?

Tes parents, comme les miens, ne l'ont-ils pas fréquenté? n'ont-ils pu l'apprécier, lui qui fut si souvent leur hôte ou leur commensal et qui, en camarade atné, nous accompagna si souvent dans nos promenades

autour de Nancy, à pied ou à cheval?

— D'abord, c'est surtout toi et tes parents qui l'avez connu de bonne heure.

— Soit. Mais vous l'avez connu aussi. Ta pauvre mère même l'a connu... En tout cas, toi et ton père, vous le connaissez bien maintenant... Et tout le monde le connaît, puisqu'il est célèbre.

— Tiens, fit la jeune fille en mettant sa main gantée sur la bouche de sa cousine, tu finiras par m'agacer avec cette idée de mariage et par me faire prendre en grippe ton candidat, ton protégé... Protégé! Le pauvre garçon I Tu oublies toujours, ma bonne petite Hélène, que je ne suis pas dans la position de forlune qui t'a permis d'épouser le baron de Buttencourt-Rubécourt, plus riche d'espérances, grâce à sa grand'mère et à ses oncles, qu'il ne l'était d'écus comptants. Ton père et le mien, quoique frères et ayant eu le même point de départ :

une assez humble brasserie du grand-duché

de Luxembourg, d'où ils vinrent séparément s'établir en Lorraine, ont eu des destins bien différents. Mon oncle a commencé paréchouer, pour réussir ensuite ; mon père n'a réussi d'abord que pour mieux échouer, à la fin .

Ta fortune est devenue inchiflfrable ; la mienne ne mérite même plus d'être chiffrée.

— Mais, puisqu'il y a encore des gens chevaleresques qui veulent t'épouser pour tes très beaux yeux I...

— Il faut être riche aujourd'hui pour avoir le droit d'être chevaleresque, dit Marie- Madeleine avec une espèce de rudesse dont l'accent était un peu outré.

— D'abord, Frantz n'est pas pauvre : fils unique, il a recueilli tout l'héritage paternel; en outre, il gagne de l'argent, dit-on... Et puis, voilà une réflexion, qui, de ta part, m'étonne I

La jeune fille embrassa sa cousine pour lui cacher des larmes qu'elle avait senties

sourdre de son cœur et monter lentement jusqu'à ses yeux.

— Eh bien I murmura-t-elle, ne me parle plus de cela, si tu ne veux pas que je t'étonne davantage... Et laisse-moi coiffer en paix sainte Catherine.

— C'est que, vois-tu, chère folle aînée, pour coiffer sainte Catherine sans danger, il faut un bonnet plus rébarbatif et peutêtre... plus... plus stable que le tien... Ohl ne te fâche pas : la colère te va si mal I Ne rougis pas non plus : la confusion ne te va guère mieux.

— Alors, parlons d'autre chose... Quelles jolies couleurs que celles de l'équipage de Rubécourt !

— Elles te siéent mieux qu'à moi. Et ce serait à croire qu'on les a choisies pour toi, si ce n'étaient celles de la famille de Rodolphe depuis un demi-siècle, au moins.

Moi, si j'avais eu voix au chapitre, j'aurais combiné le drap blanc ou gris avec le ve-

lours pensée : une livrée d'opéra comique, mais assortie à ma petite physionomie...

Enfin, puisque le vert, l'amarante et les galons de vénerie te vont, il n y a que demi-mal. Mais on jurerait que tu as été consultée.

— Je n'ai jamais connu ton mari assez intimement pour lui faire porter mes couleurs. Et, si je porte les siennes, c'est que tu Tas voulu, pour que nous eussions mieux l'air de deux sœurs.

Ce fut dit avec un mélange de tendresse reconnaissanle et de mysiérieuse amertume.

— Eh ! oui, c'est toute mon ambition, répliqua gentiment Hélène, sans paraître remarquer le ton à demi chagrin de sa cousine. — Plus je te traiterai comme une sœur, plus je mettrai les faits d'accord avec mes sentiments... Mais, en attendant l'accord parfait, si tu dépouillais ce plumage, plus brillant que commode? Dès l'instant que tu ne galopes pas, à travers champs et

forêts, sur les voies d'un daguet ou d'un broquart...

— Rien ne presse, interrompit Marie- Madeleine. J'ai tout le temps, avant que la grand'mère de ton mari soit levée et habillée... habillée surtout.

— Je vais voir s'il fait jour chez elle.

— C'est cela.

— Mais laisse-moi te dire, tandis que l'occasion n'est pas encore tout à fait évanouie, que, pour ton mariage, tu peux et tu dois consulter ton cœur en toute liberté.

Je sais par mon père que les affaires du lien s'arrangeront. II paraît que ça s'arrange toujours, les affaires... pour quiconque est du métier... Et papa en est. S'il s'en mêle..^ Et moi? compté-je donc pour rien?... Oh!

j'entends ce que tu vas dire : je suis mariée et je serai probablement mère, un jour ou l'autre. Mais j'ai eu quatre millions de dot; et mon mari, qui peut tabler sur la fortune de sa grand'mère aussi bien que moi sur

celle de mon père, est assuré, en outre, de recueillir tôt ou tard les petites économies de ses oncles maternels, ces deux vieux Cramant Saint-Yvon, passablement pourvus, comme tu sais, et qui, tous deux célibataires, et célibataires repentants, ont juré de léguer tous leurs biens à leur unique neveu s'il ne les imitait point. Or, il ne les a point imités, puisque je suis ici... Eh bienl tout cela étant, je ne pense pas que Rodolphe, le cas échéant, s'oppose...

— Il ne te manquait plus que cette idée!

s'écria mademoiselle Hart, très rouge, en faisant le geste d'imposer silence à sa cousine.

— Bon! repartit celle-ci, il me sera toujours permis de souhaiter que l'homme qu« tu aimes, quoi que tu en aies, finisse par te forcer la main... En attendant, je me sauve; je passe en courant chez bonne maman, que j'avertis de ta présence, et je rallie la chasse...

— G est dit. Au revoir!

Madame de Buttencourt était à peine sortie de la pièce, que la jeune fille se rapprochait des rayons près desquels Frantz Real l'avait surprise. Mais, au lieu d'y i)orter la main, cette fois, elle se contenta d'ins- . pecter le dos des volumes qu'elle avait précédemment dérangés, comme si elle eût voulu s'assurer qu'ils étaient en place.

— Décidément, ils vous intéressent!

C'était M. Real qui rentrait, ayant endossé des habits de ville. — Sous ce nouveau costume, il avait moins de désinvolture, peut-être, sinon moins de distinction, que sous le drap écarlate; mais il était encore d'agréable prestance et de mine avenante î droit, élancé, d'une gravité volontiers souriante, avec des traits tout juste Corrects et une élégance bien personnelle, sans rien enfin du bellâtre ni du fashionable patenté.

— Encore vous! s'exclama Marie-Made-

leine en faisant un peu brusquement face au survenant.

— Dame! je pourrais vous dire que je suis ici sur mon terrain et prétendre que je ne devais pas m'attendre à vous y retrouver.

— C'est vrai. Aussi vais-je...

— Non, de grâce I Pas de méchanceté...

De la miséricorde, au contraire, de la mansuétude, s'il vous plaît I... Je vous en prie, restez !

— Enfin, il faut tout de même que j'aille changer de vêtements...

— Vous irez lorsque la douairière aura fait son apparition. Ce sera bien assez tôt.

Et, quand elle sera entre vous et moi, vous aurez toute tranquillité : je ne pourrai plus rien vous dire.

— Bah! Elle est sourde, la bonne dame.

— Oui, mais elle parle tout le temps.

— Et c'est tant mieux! Elle sera seule à dire... ou à risquer de dire des sottises.

— Vous ne me gâtez décidément pas!

Marie-Madeleine se rapprocha de M. Real

avec une vivacité contrite, qui témoignait de sa crainte de l'avoir offensé.

— Vous n'avez pas besoin, dit-elle, des compliments d'une ignorante; et moi, j'ai peur de vos galanteries.

Le jeune homme, qui était venu s'accouder à la pile de livres posée sur la table du milieu, releva la tête avec un air de surprise joyeuse.

— Peur de moi!... Hélas! je suis pourtant un pauvre conquérant. Voyez plutôt mon humilité, ma maladresse... Je ne sais pas aimer, ou du moins je ne sais pas le dire, en dépit de toutes mes tentatives, parce que, vrai! je n'en ai guère l'habitude... Je n'ai pas l'habitude de la passion et de son langage. Mais, si vous vouliez...

Il fit un nouveau mouvement, qui renversa le livre sur lequel il était appuyé.

— Là! fit la jeune fille empressée à dé-

tourner la conversation. Vous avez perdu la pose. Il faudra la retrouver quand vous vous ferez portraiturer : elle vous va merveilleusement. Le coude sur des in-folio, le regard perdu, la mine songeuse, c'est bien ainsi que je vous vois devant la postérité... Car vous faites des livres vraiment sérieux, quoique parfois ils se laissent lire, des livres de philosophie ou de critique transcendantale, assaisonnés çà et là de modernisme :

VArt et le Siècle, les Ages du goût... Quoi encore? Enfin, vous voyez que j'en ai lu quelques-uns... les moins ardus. Vousdirai-je que ce que j'en ai compris m'a positivement captivée, charmée? Oui... Mais, hélas I je n'ai pas tout compris, faute d'un suffisant savoir.

— Vous aviez même le droit de ne rien comprendre... Mais ce qui est moins légitime, peut-être, c'est de me parler de mes livres, dont je ne parle jamais, moi... Parlons de vous, plutôt»

— J'y consentirais volontiers, si vous aviez quelque chose à m'en dire qui ne fût pas trop connu de moi. Mais, vraiment, pour m'entendre répéter que j'ai de beaux yeux et une jolie taille, ce qui est peutêtre exact, ou que je suis cruelle, ce qui est outrageusement faux...

— Vous vous croyez bonne?... Je serais curieux de savoir comment vous vous voyez et jugez vous-même.

— Oh! bien simplement... Tenez, en pied : belle surtout par comparaison, sans rien de délicieux, de magnifique ni d'indiscutable, sans pieds ni mains d'enfant, sans démarche de reine ou de déesse, sans traits olympiens... mais avec quelques petits avantages inédits, comme un regard d'une couleur rare et un sourire qui serait engageant s'il n'était, paratt-il, incompréhensible, le tout accommodant un visage d'une régularité passable... Au moral: une excellente personne, douce et faible, incapable de faire

souffrir qui que ce soit pour son plaisir ou même pour son utilité, fût-ce une bête...

— Halte-là ! interrompit M. Real à demi rieur. Vous vous vantez ! Car enfin, à moins que je ne sois rien, je suis toujours bien une bète...

— Ah ! fit la jeune fille mécontente et sérieuse. Encore I Toujours!

— Que voulez-vous? Je vous aime jusqu'à me déjuger, jusqu'à me démentir moimême... Je ne suis plus moi... Je crois à l'amour poétique, presque à l'amour désintéressé; je crois à l'union des âmes... Je croirai peut-être bientôt à leur réunion dans les étoiles!... Vous voyez cela, vous assistez à cette métamorphose pitoyable et touchante; vous me souriez... et vous ne m'aimez pas !

et vous dites que vous êtes bonne ! Allons donc!

Mademoiselle Hart paraissait émue ou mal à Taise en écoutant cette apostrophe, enjouée pour la forme, mais vraiment chaleureuse

et convaincue. M. Real crut s'apercevoir d'un commencement de détresse. Il se savait sympathique, presque aimé, quoiqu'il se heurtât à une résistance inexpliquée. Il pouvait donc être hardi à la condition de ne pas être effrayant. Aussi, prenant les mains gantées de mademoiselle Hart, sans les presser dans les siennes, il changea de ton pour lui dire :

— Eh bien ! si, si, vous êtes bonne, vraiment bonne, je le sais. Car je vous ai vue, mainte fois, non seulement compatir aux maux d'autrui, vertu banale, mais vous associer aux joies de votre prochain, prendre votre part du bonheur échu à des amis ou même à des étrangers, à des inconnus, ce qui est la grande, la véritable caractéristique de la bonté. Souvent, à Nancy, j'ai surpris de vos sourires dont la cause déterminante n'était ni en vous-même, qui étiez préoccupée, ni autour de vous, dans votre voisinage immédiat, où chacun se montrait également

soucieux, mais plus loin, chez des heureux quelconques, dont on venait de vous raconter la félicité... Oui, vous êtes bonne. Soyez donc logique : aimez-moi. Vous serez heureuse du bonheur que vous me donnerez ; tandis que, si vous me repoussez, vous sentirez tout le poids d'un malheur qui sera votre ouvrage...

Marie-Madeleine, qui avait écouté d'abord avec longanimité, puis avec complaisance, ce nouveau couplet ajouté à une vieille chanson, avait retiré vivement ses mains au premier mot du refrain : Aimez-moi.

— Il faut que je change de costume, ditelle en rassemblant les plis de sa jupe d'amazone. Cet accoutrement est sans excuse quand on ne galope pas en forêt sur les traces d'un pauvre animal condamné à mort et poursuivi par une mascarade.

— Vous n'aimez pas la chasse à courre?

— Je l'aime toujours plus que l'autre...

Mais je n'en aime aucune, à la vérité.

— Ma foi I vous avez raison. La sensibilité, dût-elle aller jusqu'à la sensiblerie, sied mieux aux femmes que le brutal et féroce égoïsme qui nous caractérise, nous autres hommes, dès que notre plaisir est en jeu.

— Ah 1 que c'est vrai, ce que vousditeslàl

— Sur ce qui sied aux femmes ?

— Non; sur ce qui caractérise les hommes.

Elle ne s'en allait pas; et, appuyée à l'une des fenêtres, elle regardait au dehors. A travers les arbres défeuillés du parc, d'ailleurs peu profond, on apercevait une bande de guérets bruns, zone nue séparant le pare de la forêt. Au delà, c'était un enchevêtrement de branchages dépouillés qui barrait la vue.

— Écoutez I fit tout à coup Marie-Madeleine en inclinant la tête. Une fanfare 1 Et moi qui croyais la chasse bien loin I

— C'est vrai, dit M. Real en prêtant l'oreille. Un hourvari... C'est un chevreuil qu'on chasse.

— Comment le savez-vous ? Vous disiez à Hélène, tout à l'heure, ne pas même vous être occupé de savoir quel animal on chasserait. Or, n'ayant point assisté au rapport, et si l'on ne vous a pas, d'ailleurs, fait part du résultat de la quête... Ce sont bien les termes consacrés, n'est-ce pas?

— Vous doutez de ma science, répliqua M. Real, je vois cela... Il est vrai que j'aurais dû dire : « Je crois. * Cette modestie dans l'affirmation, modestie que l'on impose au valet de limier faisant son rapport, ne messied pas non plus aux veneurs, même moins intermittents que votre serviteur... Donc, je crois que c'est un chevreuil.

— Le beau mérite, après tout, de croire cela I riposta mademoiselle Hart avec une ironie douce. Savant et écrivain célèbre,

VOUS mettez votre amour-propre à vous montrer veneur expérimenté! Toujours le violon de M. Ingres!.., Mais, encore une fois, le beau mérite de deviner que l'on chasse un chevreuil! surtout le jour de la Saint- Hubert, quand il y a... ou quand il devait y avoir des dames ! Il est clair que Ion ne va pas, en pareille occurrence, chasser un grand loup ou un vieux solitaire.

— D'abord, fit observer M. Real, on chasse ce qu'on trouve. Et puis, dans cette régionci, les bêtes noires, c'est-à-dire les sangliers, et ce qu'on appelait autrefois les bêtes rousses, c'est-à-dire les loups et les renards, sont plus abondantes que les bêtes fauves proprement dites... Tenez, le bouton de l'équipage, le bouton de l'habit que vous portez en fait foi. Qu'y voyez-vous? Un couteau de chasse, entouré d'un ceinturon sur lequel on lit la devise : Plus de fer que de plomb.

— Ce qui signifie ? demanda la jeune

fille. Car je n'ai pas encore songé à m'enquérir du sens exact de la devise de l'équipage de Rubécourt.

— Ce qui signifie: « Plutôt au couteau qu'à la carabine. » Or, cette devise serait presque un non-sens si l'équipage chassait cerf ou dievreuil plus souvent que loup ou sanglier. Car il n'y a guère que les gâcheurs d'ouvrage pour servir habituellement les bêtes fauves à la carabine.

— Ah ! oui, fit Marie-Madeleine ironique et rêveuse, le couteau a plus de charmes, je le conçois. Avec lui on tue de plus près : on sent mourir la bête... Quelle horreur !

Et dire que, tous, vous êtes ainsi!

— Vous ne nous calomniez qu'à moitié, mais vous nous calomniez, ou du moins vous calomniez M. de Buttencourt... et moi, qui, sur ce point, pense et sens comme lui.

Si nous préférons l'usage du couteau à celui de la carabine, même lorsqu'il s'agit de servir une bête dangereuse, c'est que

nous aimons à racheter, par un demi-courage, une demi-lâcheté... Mais, écoutez :

encore un hourvari ! C'est bien un chevreuil. Ces retours successifs, après une heure de chasse, ce sont les ruses ordinaires de l'animal... Je parierais même que c'est une chevrette qu'on poursuit; car la femelle, plus encore que le mâle, aime à brouiller les voies, à revenir en arrière, à reprendre sa double voie, comme nous disons.

— Pauvre bête ! dit la jeune fille. Je suis bien aise de ne pas être avec ses bourreaux I

— Et moi qui croyais que vous aimiez la chasse à courre 1

— Je vous ai dit que non. J'aime à monter à cheval, à galoper en forêt. Le reste, je le le fais pour plaire à ma cousine et à son mari.

— Vous tenez donc bien à lui plaire, à lui aussi?

— Je tiens à ne pas lui déplaire, répliqua brièvement la jeune fille.

M. Frantz Real scruta de son regard profond le regard perdu de son interlocutrice.

Mais les cris des chiens éclatèrent soudain, plus stridents et mêlés à une fanfare qui sonnait la vue. Et le jeune homme, conquis par ce tapage aimé, ouvrit la fenêtre, quoique l'on ne vît rien passer au loin, derrière les arbres.

— Ahl les bons chiens! s'écria-t-il.

Quelles gorges! Et, quand ils crient moins haut, comme on les devine encore collés à la voie, le nez sur le sol!... Hardi, mes beaux !... Quels braves chiens que ces griffons de Vendée !... Si seulement on pouvait les voir, les excellents toutous!

— Oh ! mais, comme vous vous animez !

Quel fanatisme !

— C'est vrai... Je suis ridicule. Mais, que voulez- vous ? C'est une griserie spéciale et

irrésistible qui naît de ce tapage, quand on l'a une fois goûté.

— Oui, oui, rivresse de la poursuite, murmura Marie-Madeleine, et le plaisir de vaincre... ou plutôt d'écraser... Mais, tenez...

Elle s'interrompit après s'être penchée à la fenêtre. Puis elle reprit, la voix changée, en repoussant les battants de la croisée :

— Je ne sais si votre souhait d'apercevoir les chiens sera exaucé. En tout cas, voici un des veneurs... qui n'est autre que le maître d'équipage lui-même.

— M. de Buttencourt ! s'exclama Frantz.

Impossible ! Il est toujours le premier à appuyer ses chiens... Mais non, vous avez raison. C'est bien lui qui revient, au trot, en longeant le mur de gauche. Qu'y a-t-il donc ?

— Je l'ignore. Mais nous le saurons peutêtre. En attendant, je vous fausse compagnie... Il en est grand temps, d'ailleurs, et vous ne deviez reparaître qu'avec ou après la douairière... Au revoir!

50 ilALLALl!

Sur ces mots, mademoiselle Hart se dirigea vers la porte et sortit, non sans une espèce de précipitation, qui fournit un thème probablement ardu aux songeries de M. Real demeuré seul.

— Encore là, mon cher? Et en jaquette, à présent!... Ah çà! tout le monde s'est donc donné le mot pour ne pas partir?...

— Ou pour revenir, interrompit M. Real.

Tout à l'heure, Hélène... Pardon !... madame de Buttencourt...

— Oh ! ne vous gênez pas, mon cher :

je ne suis point jaloux. Vous êtes l'ami, le camarade d'enfance de ma femme ; il me paraît tout naturel que vous la désigniez par son prénom... Donc, Hélène était ici tout à l'heure: elle y était revenue; et

maintenant, c'est n)on tour... Voilà ce que vous vouliez dire, n'est-ce pas ?. . . Eh bien ! oui, un guignon tout spécial ! Forward, qui ne m'a jamais fait une faute de ce genre, a refusé tout net de sauter un arbre abattu, un méchant obstacle à ne pas dérouter une mule. J'ai vigoureusement insisté: il s'est dérobé et m'a emmené dans un champ, où il a sauté, malgré moi, cette fois, et tout de travers, je ne sais quoi qui était par terre, une herse ou une charrue... Et le voilà boiteux.

Le baron de Buttenciurt, en parlant, promenait son regard alentour ; mais, à deux ou trois reprises, il le fixa, comme malgré lui, sur le rayon de bibliothèque où Frantz Real avait, et par deux fois, remarqué que se portait l'attention ou les recherches de mademoiselle Hart.

— Alors, pas de chasse pour vous non plus, aujourd'hui?

— Hélas I non. Le temps de prendre un

autre cheval, la chasse serait au diable, quoiqu'elle se soit rapprochée du château par suite d'un retour imprévu de l'animal de meute... J'y renonce. C'est contrariant, cet accident, doublement contrariant pour moi, maître d'équipage. Mais j'ai prévenu en hâte une ou deux personnes... Tant pisl Le mal est fait.

M Real, nonchalamment assis, souriait avec un air de raillerie assez malveillant, sinon absolument méchant, tout en caressant sa courte barbe brune et en lissant sa longue moustache d'un châtain beaucoup plus clair, tandis que le baron de Buttencourt, lui, un peu raide et gourmé dans son costume vert et amarante, au galon de vénerie (deux tiers or alternés avec un tiers argent), demeurait immobile, comme paralysé par la gêne ou la contrariété, près de la grande table chargée de livres, où il avait déposé sa coiffure galonnée.

11 n'y avait entre les deux hommes ni

ressemblance ni contraste, — physiquement, du moins. — M. de Buttencourt était à peu près de la même stature que M. Real, c'est-à-dire plutôt grand ; mais il avait les épaules plus larges, plus carrées, et cependant la taille plus élégante. Blond de poil, d'un blond foncé, il portait la barbe longue, en éventail, et très soignée. Du reste, c'était, des pieds à la tète, un fort bel homme, sans rien d'herculéen ni de lourd. Toute sa personne, au contraire, . respirait et exprimait la véritable distinction masculine et mondaine, engendrée par la race ou l'instinct, dosée par l'éducation : type banal, si l'on veut, mais plus banal autrefois qu'aujourd'hui, partant assez remarquable. — Quant à son hôte, c'était ce qu'on pourrait appeler un type métissé d'homme du monde, en qui s'alliaient la tenue et le laisser aller, l'aisance des manières et le mépris du convenu : bref, un artiste ou un savant bien élevé, passa-

blement né, à égale distance de la correction parfaite et de Fincongruité. — Même âge de part et d'autre : trente ans ou à peu près.

Tous deux avaient fini par se regarder avec la même ironie froide et rancunière, ou déûante. M. Real s'était, sans nul doute, aperçu que Forward ne boitait guère, s'il boitait, et qu'il avait ramené son maître au grand trot. M. de Buttencourt, de son côté, était, selon toute vraisemblance, contrarié dans le projet qui avait provoqué son brusque et inopiné retour. En sorte que ces hôtes mal appariés allaient peut-être en venir sur l'heure aux propos aigres-doux, lorsque la baronne douairière de Buttencourt, grand'mère du châtelain de Rubécourt, ouvrit toute grande la porte de la bibliothèque, qui était restée entre-bâillée, et s'arrêta sur le seuil.

C'était une vieille femme, de haute taille, mais un peu courbée, outrageusement fardée,

et qui, sans cela, aurait eu grand air sous les dentelles qui l'enveloppaient. Elle était emmitouflée comme pour sortir.

— Tiens, tiens ! — fit-elle avec un ricanement aigrelet qui voulait être aimable, et qui Teût été paut-être si la voix eût semblé moins cassée ou si le ton eût paru plus naturel, — Rodolphe avec M. Real!

Deux veneurs là où je ne pensais trouver qu'une petite Ariane très ennuyée, mais encore en état de me distraire. Hélène, Messieurs, ne m'a pas soufilé mot de votre présence, qu'elle ignorait, sans doute, lorsqu'elle est venue m'embrasser tout à l'heure. Elle ne m'a parlé que de sa cousine, pour m'annoncer que j'aurais le plaisir de ne pas déjeuner seule et que l'Ariane en question était dans la bibliothèque, ayant essayé d'engourdir sa migraine par la lecture...

ce qui est un singulier remède, entre parenthèses... à moins que l'on n'arrive tout de suite au sommeil.

— Mademoiselle Hart, dit Frantz, a dû aller changer de costume.

— Ah ça ! reprit la douairière en s' avançant, et vous, Messieurs, que vous est-il arrivé? Et qu'est-ce donc qui me vaut cette bonne fortune, à moi qui aime tant les jeunes gens, de vous avoir ce matin ?

— Ma mère, répondit Rodolphe, vous voyez en moi un cavalier que son cheval a trahi...

— Et en moi, Madame, ajouta Frantz, un cavalier qui a fait faux bond à son cheval. En d'autres termes, la bête de M. de Buttencourt s'est fait mal à la jambe, et j'avais très mal à la tête. Triste cavalerie !

— En efifet, répliqua la vieille baronne.

Puis elle ajouta, après un sourire silencieux, presque interne, tant il était dissimulé:

— Eh! mais, quelles que soient les causes et les origines de vos mécomptes à tous, j'y vais gagner, moi, nombreuse com-

pagnie... Joyeuse, par exemple, j'en doute un peu!

La vieille dame, avec un ton doux qui sonnait faux, semblait bafouer son monde.

C'était évidemment une fausse bonne femme, enragée de vieillir et ne caressant d'abord la jeunesse que pour la mieux égratigner ensuite. Elle braquait son grand lorgnon d'écaillé, face-à-main datant des beaux jours de la Restauration, sur son petit-fils et sur M. Real, à tour de rôle, sans que rien trahît, dans son regard, plus de sollicitude ou de bienveillance pour le dernier rejeton de sa famille que pour l'ami de sa petite belle-fille. Pourtant, M. de Buttencourt parlait à sa grand'mère avec le respect le plus affectueux, l'appelant: «Ma mère. » — Et, en effet, c'était elle qui avait élevé son petitfils, ou plutôt qui l'avait fait élever, son fils et sa belle-fille étant tous deux morts jeunes.

— Vous avez eu tort, reprit-elle encore,

mais en s'adressant particulièrement au baron, de renoncer si vite à la chasse.

Cela étonnera bien des personnes et en fera jaser quelques-unes.

M. de Buttencourt détourna la tête, puis s'approcha, comme pour se donner une contenance, des rayons que garnissaient les livres déjà lorgnés par lui. Alors, la douairière, se penchant vers Frantz :

— Ah ! dit-elle entre haut et bas. Monsieur notre ami, vous aussi, vous êtes sujet aux migraines, même les jours de chasse à courre?... Mais, c'est vrai, vous avez mauvaise mine I Je ne savais pas que les écrivains en rupture de ban fussent de complexion si délicate et boudassent si aisément contre leurs plaisirs.

Involontairement ou à dessein, elle avait accentué d'un ineffable mépris pour la gent écrivassière sa phrase doucereuse et ambiguë.

— Que voulez-vous, madame? riposta le

jeune homme sans élever la voix (car il savait que la vieilledame n'était sourde que pour son agrément). 11 peut nous arriver de reculer devant une fatigue physique à laquelle nous ne sommes point habitués, tout comme il arrive... à d'autres de reculer devant un effort intellectuel, dont ils ne sont pas davantage coutumiers.

— Bref, une petite lâcheté?

— Accident vulgaire, chère Madame.

— Baste ! un prétexte, plutôt, pour venir vous enfermer dans la bibliothèque, affreux déchififreur et barbouilleur de grimoires I

Et, baissant encore la voix :

— C'est si bon, la solitude à deux, hein ?. . . Je sais bien que vous êtes trois; mais vous n'aviez guère prévu l'accident de Rodolphe, n'est-il pas vrai?... Ohl ne regimbez pas.

Vous n'êtes pas le seul... Et je vois clair avec mes yeux de soixante-cinq ans, assistés de leurs auxiliaires.

Contente de si bien voir ou de s'être tant

rajeunie (de dix ans, pour le moins, c'està-dire au delà même de toute vraisemblance, puisqu'elle était la grand'mère d'un homme âgé d'une trentaine d'années), elle agitait son lorgnon d'un air satisfait et clignait l'œil aussi bien dans la direction de son petitfils que dans celle de son interlocuteur, en sorte que l'on n'eût pu se porter garant que sa clairvoyance s'appliquât à l'un plutôt qu a l'autre.

— Êtes-vous sûre, demanda Frantz visiblement contrarié, de ne pas vous servir de verres grossissants, pour mieux voir?

— Mes verres précisent, ils ne grossissent point... Mais vous avez l'air content tout juste. Qu'est-ce qui vous fâche? Est-ce ma perspicacité ? ou de vous entendre dire que vous n'êtes pas seul à admirer cette charmante et radieuse Marie-Madeleine?... Savez-vous que vous êtes même assez nombreux?

La rentrée de celle dont on parlait dis-

pensa fort à propos M. Real de répondre ou de chercher une réponse. Un autre effet de cette rentrée fut d'interrompre le mouvement de M. de Buttencourt, qui se décidait à allonger la main vers un des gros volumes dont il paraissait contempler le dos, depuis quelques instants, avec inquiétude ou intérêt.

— Messieurs, reprit ironiquement l'impitoyable douairière, me pardonnerez-vous? Je vais vous enlever notre jeune et belle petite amie, pour un moment. Vous avez eu, vous, matinale jeunesse, la messe de la Saint- Hubert, une messe en musique, s'il vous plaît!... ce qui a dû en rendre la digestion plus facile à M. Real. Mais cette messe a eu le tort grave de se célébrer peu après l'aube du jour. Il faut donc, à présent, que je me contente, moi, d'aller faire mes dévotions sans accompagnement de cors de chasse, et même sans célébration d'office. Et, puisque Marie-Madeleine est là... Donnez-moi votre

bras, ma chère petite, pour traverser la cour et la route, voulez-vous? Je hais la solitude... en voyage.

— Toujours à votre disposition, chère Madame. Je cours prendre un vêtement chaud et un chapeau ou une mantille.

La jeune fille avait répondu avec une bonne grâce qui lui était certainement habituelle, mais avec un empressement qui lui était peut-être inspiré par les circonstances, c'est-à-dire par le désir d'échapper à une situation gênanle. Elle fit donc immédiatement volte-face, montrant sa taille fine serrée dans un corsage de drap gris qui en suivait les contours avec une fidélité scrupuleuse, avec une amoureuse exactitude.

— Vous me rejoindrez dans le vestibule, ma chère enfant, lui cria la vieille dame.

Et pardon de vous infliger une pareille corvée I Mais c'est un vrai pèlerinage pour moi que cette excursion pieuse. Du reste, je ne

VOUS retiendrai pas longtemps. Vous me laisserez sur mon prie-Dieu, où ma femme de chambré viendra me reprendre. Car j'en ai pour une bonne demi -heure à faire au bon Dieu mes confidences hebdomadaires...

Allons. Au revoir, mon fils. Au revoir, Monsieur Real. Au revoir jusqu'au déjeuner, qui sera moins triste pour moi que je ne devais m'y attendre.

La douairière de Buttencourt sortit à petits pas, le chef un peu branlant, et avec une démarche qui accusait son âge véritable.

Mais elle n'en avait pas moins refusé, d'un fier mouvement de tête, l'ofifre muette de son petit-fils et de M. Real, lesquels avaient simultanément fait le geste de lui présenter le bras pour l'aider à descendre l'escalier.

M. de Buttencourt, après s'être promené autour de la table en jouant nerveusement avec son fouet de chasse, s'arrêta en face de son hôte, qui s'était rassis.

— Et votre migraine ? demanda-t-il avec plus de brusquerie que de sollicitude.

— Elle bat en retraite. Pour la mettre en complète déroute, il me suffira, je la connais, de lui faire. respirer de force la poussière de quelqu'un de ces vénérables bouquins.

Son regard s'était dirigé vers le rayon de bibliothèque, qui, ayant occupé successivement l'attention de mademoiselle Hart et celle de M. de Buttencourt, le préoccupait, lui, Franlz Real, d'une bien étrange manière. Mais, sans doute, le coup d'oeil avait été involontaire. Car le geste, en désaccord avec le regard, désigna les gros livres épars sur la table.

— Singulière migraine que la vôtre, qui s'accommode mieux de la poudre des vieux livres que de l'air des champs ou du recueillement de l'alcôve !

Ce disant, le baron s'assit sur un siège placé juste en face de celui de M. Real et se

mit à frapper sa botte du manche de son fouet, à petits coups réguliers. — L'un et l'autre semblaient également déterminés à ne pas quitter la place et également contrariés de l'occuper ensemble.

— Mais savez-vous, mon cher, fit M. Real, que vous avez l'air navré? Bah! Forward n'est pas mort... Tiens I nous nous faisons pendant I

— Ma présence vous gêne?

— Grand Dieu, non I J'allais lire... Nous causerons, voilà tout I

— Merci. Je ne suis pas en train.

M. Real se leva.

— Mon cher, dit-il, je suis voire hôte. Et, en cette qualité, si je n'ai pas nécessairement droit à votre sympathie, je crois avoir droit à votre politesse... Je dois reconnaître, d'ailleurs, que, jusqu'ici, vous m'avez gâté.

— Que voulez-vous dire? demanda M. de Buttencourt assez embarrassé.

— Bon, bon, répondit M. Real, vous sa-

vez bien que vous ne m*aimez guère, et je le sais aussi... Pourquoi? ce serait peutêtre un peu long à déduire. Mettons, si vous voulez, qu'il n'y a pas d'autre raison à celte antipathie que la différence des milieux et des occupations. Je suis, moi, une manière de savant et d'artiste, un écrivain, et du genre sérieux... Je fus même un peu professeur pour mes débuts. Bref, je suis un grimaud, un cuistre... Vous êtes, vous, un homme du monde, un gentilhomme. Et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse en vue d'établir le contraire, il n'y aura jamais beaucoup d'atomes crochus pour relier mes pareils aux vôtres... dont vous vous distinguiez pourtant, depuis que la courtoisie et môme la politesse ont cessé d'être au nombre de leurs attributs, par une plus noble allure et de meilleurs dehors...

— Mon cher, — interrompit M. de Buttencourt, lequel avait recouvré toute son aisance et reprenait le ton poli et froid

qui devait lui être ordinaire, — j'aimerais presque mieux vous adresser des excuses que d'écouter la leçon jusqu'au bout... Et, tenez, puisque, aussi bien, j'ai paru manquer d'égards à votre endroit, je m'en accuse et m'en excuse... Est-ce assez?

— Je n'en demandais pas tant, déclara M. Real en s'inclinant avec un demi-sérieux.

Ce que je désirais, l'occasion s'en présentant, c'était de préciser pn peu ma situation à votre égard. Je suis voire hôte, mais je ne suis pas votre ami. Et, si j'ai renoncé à vous déduire par le menu toutes les raisons qui empêchent que je ne sois votre ami, rien de plus aisé, en revanche, que de déterminer celles qui m'ont fait votre hôte... Nous nous connaissions depuis longtemps lorsque vous avez épousé une personne avec laquelle j'étais lié, depuis plu;s longtemps encore, et qui veut bien me rendre un peu de l'estime et de l'affection que j'ai pour elle. Madame de Buttencourt a beaucoup insisté pour que

je vinsse passer ici une partie de l'automne; elle arguait de ma passion pour la chasse à courre. Poliment, vous joignîtes vos instances aux siennes. Bref, j'acceptai. Et, jusqu'à ce jour, vous ne m'avez pas fait repentir de mon acceptation . Je devine que vous ne m'aimez pas... Je le sens même, mais vous ne me l'avez jamais fait directement sentir.

D'ailleurs, il est bien évident que, s'il en eût été autrement, je serais déjà parti...

Mais je puis partir...

— Madame de Buttencourt ne vous le pardonnerait pas et ne me le pardonnerait pas davantage, interrompit encore une fois le baron avec une politesse un peu figée.

— Au surplus, reprit M. Real, mon séjour tire à sa fin. Je l'abrégerai encore. Je partirai ces jours-ci.

— Non, vraiment, vous me désobligeriez.

Le baron disait cela d'un ton qui signifiait : Vous me comblez.

— En tout (îas, ajouta-t-il, je décline

toute responsabilité dans l'affaire. Et je vous prie même de vous arranger pour que votre départ, si vous vous y entêtez, puisse être attribué à votre seul bon plaisir... Vous n'allez pas, je pense, nous quitter tout de suite?

— Soyez tranquille : je consulterai toutes les convenanœs. Mais je ne vous ferai pas languir outre mesure.

A ce moment, une cloche tinta.

— Le premier coup! s'écria M. de Buttencourt. Et il faut que je change de costume I... Je vous laisse à vous-même. Réfléchissez.

Demeuré seul, Frantz Real ne parut pas d'humeur à suivre le conseil de son hôte.

A peine eut-il entendu le bruit des bottes éperonnées se perdre dans le lointain des corridors, qu'il courut à l'intéressant rayon chargé d'in-folio. Il en prit un, le feuilleta, puis un autre, puis un troisième; et de celui-là un papier s'échappa, un papier

simplement plié en deux, sans enveloppe ni suscription, qui semblait n'avoir jamais eu d'autre destination que de marquer une page du volume pour le compte d'un lecteur interrompu dans sa lecture ou dans ses recherches.

Ayant ouvert le papier, le jeune homme n'y lut que ces mots, tracés d'une écriture très longue et comme allongée à dessein :

Jamais, scms aucun prétexte, ni ici ni ailleurs.

Ce fut assez pour le faire tressaillir, car il avait reconnu ou deviné l'écriture de Marie-Madeleine, en dépit du déguisement.

— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.

Puis, ayant soigneusement replié et remis en place la feuille mystérieuse; ayant aussi replacé le volume à son rang, il s'assit devant la table. Et, la tète dans les mains, il songea.

« Je savais bien, pensait-il, qu'il y avait quelque chose entre eux. Et ces mots ne

li hallali!

m'apprennent rien... Si, pourtant... Voyons, qu'est ce que cela peut bien signifier, sinon que M. de Buttencourt, trahissant la foi conjugale et transgressant les devoirs de l'hospitalité, serre de près la cousine de sa femme et lui demande avec instances...

quelque chose qu'elle lui refuse?... Ce gentilhomme bien pensant, qui va à la messe, fait ses pâques et mange maigre le vendredi, tout cela pour essayer de séduire une jeune fille qui habite sous son toiti la parente de sa femme I presque une sœurl...

Le misérable I »

Le jeune homme ne s'était pas contenté de penser le mot; il l'avait prononcé. Mais, se levant, il eut un haussement d'épaules et un ricanement de mauvais aloi.

— A quel point l'amour nous abêtit pourtant I murmura- t-il en se mettant à marcher avec agitation autour de la pièce.

Les grands mots, tout de suite I le vocabulaire du drame et la phraséologie du

roman!... Cet homme est un homme comme les autres, après tout, un amalgame do chair, de muscles, de nerfs et de sang, avec une volonté débile ou illusoire, captive au milieu de tout cela, s'agitant quelquefois, mais toujours impuissante à réagir contre l'oppression de sa prison vivante. Tyrannisé par ses sens, comme moi, comme nous tous, cet homme obéit à leur impulsion...

la mort dans l'âme, peut-être... Eniin, il accomplit sa fonction d'homme, comme moi la mienne, en désirant une femme désirable... Oui, il est comme les autres- Mais il me gêne plus que les autres, pardieu 1 Et moi qui faisais profession de ne haïr personne et de ne me passionner pour rien, je le hais autant que j'aime cette belle Marie-Madeleine I . . .

Comme si son nom l'eût évoquée, la jeune fille apparut sur le seuil.

— Encore seul? fit-elle sans entrer. Madame de Buttencourt m'a renvoyée, mais

elle ne tardera pas à revenir... Je vais l'attendre en bas. Le premier coup, du reste, est sonné.

— Je vous fais décidément peur, dit M. Real.

— Certes I... Et je ne m'en défends pas, car vous ne cachez guère votre jeu.

Sur ces mots, Marie-Madeleine se retira sans avoir franchi la porte.

Bientôt, ce fut le tour du baron de reparaître. Il avait aussi changé de costume.

— Vous êtes encore là? fit-il.

. — Comme vous voyez. Mais cela paraît déplaire à tout le monde.

— Je ne comprends pas bien.

— Dame I Mademoiselle Hart, après avoir constaté ma présence, s'est hâtée de redescendre. Et vous ne me semblez pas très désireux de reprendre une conversation, que vous n'aviez pas, d'ailleurs, engagée ou soutenue avec beaucoup d'entrain.

— Mon cher, il faut m'excuser: je suis

inquiet de ma bête. Maintenant qu'elle est à l'écurie, je ne ferais pas mal d'aller la voir... J'ai encore le temps. J'y vais.

Il tournait déjà les talons lorsque M. Real, resté fort nerveux, lui dit:

— Allez, allez... Et soignez bien le boulet de votre cheval, si c'est le boulet qui a été endommagé : on ne sait jamais comment ces choses-là finissent... surtout quand on ne sait pas de quelle façon elles ont commencé.

M. de Buttencourt se retourna, hautain et surpris.

— Il y a évidemment, répliqua-t-il, une intention dans ce que vous venez de dire.

Mais j'avoue, en toute ingénuité, que je ne la saisis pas... Au reste, je vous trouve, malgré votre grande réputation de clarté, souvent obscur, même dans vos livres...

fort bien écrits, d'ailleurs, et qui charment, dit-on, quiconque, homme ou femme, les comprend. Le malheur est que tout le monde ne les comprend pas.

— Écoutez donc, mon cher, à moins d'être Orphée en personne, on ne saurait prétendre à charmer... tout le règne animal.

M. de Buttencourt rentra résolument dans la bibliothèque.

— Real, fit-il, ne raillons plus : cela finirait mal... Quand partez-vous?

Frantz, hésitant, regarda son hôte . Puis :

— J'ai réfléchi, répondit-il, ainsi que vous m'avez judicieusement conseillé de le faire. Et le résultat de mes réflexions, c'est que je ne pourrais, sans grossièreté, et peut-être sans inconvénients, brusquer mon départ.

— Tant pis I articula sèchement M. de Buttencourt.

— Oui-dal Vous avez encore une fois changé de ton. Moi, j'ai changé de résolution, voilà tout... Mais, si vous tenez à ce que je m'en aille, il y a un moyen bien simple de me faire partir : c'est de dire à votre femme que je vous gêne.

M. Real, à travers son binocle, fixait son œil gris très clair sur le visage courroucé de son interlocuteur, qui finit par lui tourner le dos sans plus répliquer.

Quand il fut seul derechef, le jeune homme marmotta rageusement :

— Partir, m'éloigner, à présent?... Non pas, non pas. Je reste I

Frantz Real était un maître, non pas un de ces innombrables « chers maîtres » créés par la platitude ou la niaiserie de certains échotiers et reporters, mais un haut esprit ayant affirmé sa maîtrise en des œuvres, discutées et discutables, à vrai dire, en tout cas puissantes et admirées.

Fils d'un fonctionnaire supérieur de l'Administration des forêts, lequel avait longtemps résidé à Nancy avant d'y prendre sa retraite ; normalien, de par la volonté ou le désir paternel, puis agrégé des classes de

philosophie, et enfin chargé de cours à la Faculté de Nancy, Frantz avait quelque temps renforcé cette brillante phalange de jeunes professeurs très modernes, que le goût de plus en plus répandu des hautes études recrute un peu dans tous les milieux aujourd'hui, et à laquelle on ne saurait reprocher qu'un trop évident souci de cacher ou de voiler ses enseignes. La crainte de passer pour de simples régents de collège les empêche d'être franchement ce qu'ils sont; et, si le public y gagne, quelquefois, lorsqu'ils s'évadent de l'Université, leurs élèves y perdent, presque toujours, dans le cas contraire.

Quoi qu'il en soit, Real n'avait pas tardé à se sentir entraîné hor^ de l'orbite universitaire par un impérieux besoin intellectuel d'affranchissement et d'indépendance, plus encore que par ses goûts et ses passions.

Comme beaucoup d'hommes de sa génération, — celle qui est venue à la vie de

l'esprit dans les dernières années du second empire, — il penchait délibérément vers le naturalisme scientifique, auquel de récentes traductions des œuvres de l'école allemande avaient donné naguère un regain de jeunesse en le vulgarisant. C'est dire que, tôt ou tard, il devait y avoir divorce entre le professeur et l'Université, puisque celle-ci ne saurait guère accorder droit de cité chez elle qu'au matérialisme ambigu ou discret.

Le jeune agrégé n'avait donc qu'à s'en aller. Seulement, au lieu de prendre la porte, il préféra, mû par un ardent désir de confesser sa foi (l'athéisme a ses néophjies) et peut-être aussi par un inconscient appétit de réclame, il préféra briser les vitres et sortir par la fenêtre, — ce qui lui arriva après de retentissants démêlés avec les autorités constituées ou une partie d'entre elles.

Car il y avait eu du tapage, à propos de certaine apologie magistrale des principes

de la philosophie naturaliste, apologie prononcée ex cathedra, mais en présence d'un grand concours de profanes. En effet, le bruit s'étant répandu par la ville que le jeune agrégé avait un joli talent de parole et un bon tailleur, qu'il était assez bien de sa personne et ne manquait pas d'esprit, — toutes choses qui facilitent singulièrement aux dames l'intelligence de la métaphysique, — on avait décidé, dans les cénacles féminins et lettrés de la société nancéenne, où l'on avait toujours fort prisé ces hautes spéculations, que l'on renouerait une tradition rompue par la mort de l'ancien titulaire de la chaire qu'occupait M. Real en qualité de suppléant. Et voilà que cet auditoire de choix avait dû subir un magnifique, mais austère et affligeant exposé des données les plus récentes de la science 9 matérialiste et athée », — comme on dit encore en province et quelquefois aussi à Paris même.

m 8^ hallali!

L'orateur n'avait môme pas négligé de faire allusion aux travaux des physiologistes nancéens. « Car, avait-il dit, je n'oublie point que je parle dans cette ville de Nancy qui a eu l'honneur de frayer la voie à des études nouvelles de psychologie morbide.

Seulement, là où certains veulent voir, je ne sais par quel miracle d'optique, une confirmation de l'indépendance de l'âme et une démonstration de la réalité de la vie psychique, d'autres ne voient, eux, qu'une preuve surérogatoire de l'identité de l'esprit et de la matière. Si l'on peut s'emparer, ne fût-ce même que dans quelques cas particuliers, d'une volonté humaine comme on s'empare d'un objet matériel, comme on maîtrise un corps d'homme; si, dans le domaine de la pensée, aussi bien que dans celui des faits, le plus fort peut avoir raison du plus faible, n'est-ce pas que cette volonté, que cette pensée est le produit d'un organe, tout comme la force de nos membres est le

produit de nos muscles? Vienne la mort, qui met fin aux conditions spéciales de mouvement et d'équilibre nécessaires à l'entretien et au jeu de nos oi^anes, il reste, pour un temps, des muscles inertes, un cerveau stérile, impuissant; et, bientôt, sauf l'impérissable substance, sauf les particules élémentaires, désormais dissociées, disséminées, éparses, il ne restera rien. » Ce dernier mot avait été articulé avec la conviction énergique, avec l'espèce de volupté âpre qui est familière aux matérialistes, — surtout aux nouveaux convertis, lesquels aiment à détruire en autrui, par suite d'une amère jalousie peut-être, ce que la science n'a pu ruiner en eux-mêmes sans déchirement et sans larmes.

D'où grand tumulte et caquetage efifréné, tumulte de salon bouleversé, caquetage de volière effarouchée; mais enfin, scandale.

Les supérieurs hiérarchiques de M. Real avaient protesté; la presse s'était émue;

lé ministère, interpellé, avait failli choir, — grâce à l'incurable spiritualisme des centres, qui, pour la circonstance, avaient fait cause commune avec les droites. — De sorte que l'auteur de toute cette agitation avait dû se retirer, à la fin, comme contraint et forcé; mais, au fond, très modérément marri de l'aventure.

Il était désormais célèbre : le coup de grosse caisse ou de cymbales, cher aux grançais, l'avait consacré. On ne lut guère toutefois son premier ouvrage, dont le titre était, à la vérité, un peu bien effarouchant pour les compatriotes de la gaudriole : Philosophie et politique expérimentales. Mais il se métamorphosa à temps en critique et en historien psychologue. — La psychologie était en passe d'obtenir la vogue. C'est un art facile, parce que, nécessairement subjectif, il est sans contrôle, dès qu'il franchit la limite des banalités ; assaisonné d*un peu de pathos, il ne saurait donc manquer d'émer-

veiller les badauds et de séduire les poseurs. C'est, de plus, un art qui plaît aux femmes.

Bref, Frantz Real se trouva très bien de son avalar, et d'autant mieux qu'il se préserva du pathos psychologique pour s'en tenir à la psychologie. Non seulement on se mit à le lire, mais bientôt on parla de lui dans les journaux ; et, après l'avoir pour ainsi dire cassé aux gages, on voulut le décorer, — tout cela gratis. — Il accepta les éloges de ses confrères et répudia les encouragements ministériels.

M. Real vivait donc tranquille, presque joyeux, dans une confortable retraite de célibataire aisé, ayant une table honnête et fréquentant des femmes qui ne l'étaient pas trop. — Cela ne valait-il pas mieux que de se mettre, pour briguer le clinquant des honneurs officiels, dans une de ces postures dont ceux qui s'y condamnent sont presque seuls à ne pas apercevoir le côté ridicule ou pitoyable ?

Sans illusions sur la portée morale de ses idées, mais parfaitement résigné à rester ce qu'il était : un athée honnête homme, l'ex-professeur avait su éliminer de sa pensée, comme de ses œuvres, l'amertume secrète qui avait accompagné sa première initiation aux vérités cruelles d'un évangile que l'on qualifie parfois de nouveau, bien qu'il remonte à quelque cinq cents ans au delà de l'ère chrétienne. Ses négations philosophiques étaient franches, mais non rageuses et enfiellées à l'exemple de tant d'autres, — car ce qui manque assez généralement aux athées, c'est de savoir nier Dieu sans l'attaquer. — Et sa critique était sereine, non moins que sa philosophie : il parlait des œuvres et des hommes comme quelqu'un qui sait bien que les choses humaines n'ont pas d'autre importance que celle que nous leur donnons.

En somme, on ne le jalousait pas trop, puisqu'il n'était rien d'officiel, pas même

décoré ; et on ne le détestait point, la netteté de ses doctrines l'ayant rendu sympathiquement intéressant : on lui savait gré de n'avoir jamais « tourné autour du pot » ni commis de palinodie, en un temps où la plus grande difficulté semble être, — après celle de prendre parti pour une chose ou pour une autre, — de penser quelque chose avec suite, et où tout l'effort de la pensée jeune et indépendante paraît vouloir se diriger vers une sorte de mysticisme bâtard, sans enthousiasme ni foi, assez vague et assez niais : l'extase laïque, sans ravissement ni visions. Les femmes faisaient même mieux que de ne le point détester : elles l'aimaient. Elles l'aimaient, parce qu'il n'était pas laid, mais surtout parce qu'il les aimait. Et puis, elles sentaient, elles savaient qu'il ne les méprisait point ; qu'elles ne trouveraient jamais, par delà ses galanteries intéressées d'homme sensuel, cet insultant dédain à l'endroit de l'âme féminine,

qui est au fond de tout cœur d'homme ayant fini d'aimer. Ses opinions de philosophe lui prescrivaient de ne voir, dans certaines lacunes du cerveau des femmes, que la conséquence de la longue tyrannie qui les opprime encore; et il n'était pas assez sot pour tirer avantage ou vanité d'une supériorité qu'il savait ne devoir qu'à la séculaire injustice de son sexe. Cette supériorité, il ne s'en prévalait jamais que dans les limites prévues et concédées par toute femme aimante. En sorte qu'il gagnait presque autant de belles amies qu'il perdait de maîtresses, ce qui n'est ni désagréable ni banal, à coup sûr. Si bien, enfin, que ç eût été un rare exemple de sagesse et de bonheur en ce monde, s'il n'eût eu son point faible, comme la plupart de ses congénères, un défaut à sa cuirasse : il était trop épris de la Forme, de la Beauté féminine ; il était sensuel avec intelligence, mais non toujours sans excès. En épicurien trop attaché

à la lettre du système, il estimait que la suprême raison consiste surtout à n'être point dupe de la Nature sous un prétexte ou sous un autre, à se satisfaire plutôt qu'à se sacrifier ; en un mot, à ne pas souffrir.

Et il était sincèrement d'avis que l'on a tout intérêt à céder plutôt qu'à résister à ses passions, — pourvu qu'elles n'aient rien de monstrueux ni d'exorbitant, — parce qu'on est ainsi plus vite débarrassé ou allégé de leur joug.

Tel était l'homme qui s'était pris d'une grande passion, — malgré toutes les résistances de sa raison et de son système, — pour mademoiselle Marie-Madeleine Hart, après avoir très vaguement soupiré pour la cousine de la jeune fille, et qui venait d'acquérir la preuve de la rivalité clandestine du baron de Buttencourt-Rubécourt, son hôte.

Quant à ce dernier, c'était un homme du monde, dont l'anatomie morale, infiniment moins compliquée, peut se résumer en

quelques mots: correction d'attitude; ardeur de tempérament, cachée sous un masque d'une froideur voulue ; moralité et religion également superficielles, mais attachement machinal à ce qui constitue la dignité extérieure du gentilhomme. Encore un trait, si l'on veut : le fanatisme de la chasse. Et c'est tout.

Ces deux hommes se connaissaient de longue date et se détestaient cordialement, de longue date aussi, n'ayant pas attendu pour cela qu'une concurrence passionnelle les mît aux prises. Du reste, rien n'engendre mieux l'antipathie entre hommes que l'impression mutuelle d'une égale force de séduction, d'une même valeur galante^ pourrait-on dire, résultant de qualités opposées. Deux vainqueurs peuvent, à la rigueur, se pardonner réciproquement leurs succès lorsqu'ils triomphent par les mêmes moyens; jamais ils ne seront indulgents l'un pour l'autre, inclinés à la bienveillance ni même

à rindifférence, si les armes dont la nature les a gratifiés ou les procédés qu'ils emploient sont d'une diversité complète. — Il convient d'ajouter, par exemple, que, pour les femmes, c'est souvent tout le contraire.

— Or, M. Real et le baron de Buttencourt, qui tous deux avaient eu, à Nancy, d'assez brillants états de services mondains, arrivaient à plaire par des voies fort dissemblables et à peu près divergentes. Tandis que l'un, en effet, devait presque tout à sa belle mine de gentilhomme robuste, bien fait, élégant, l'autre réussissait plutôt grâce à la supériorité discrète et doucement ironique de son esprit, au charme de sa parole et à l'aménité captivante de ses manières, le tout aidé par un extérieur agréable, sans doute, mais non point irrésistible. Deux seuls traits communs : le culte, l'idolâtrie physique de la femme et la passion de la chasse à courre.

. D'ailleurs, ils ne s'étaient pas encore ren-

contrés sur le même territoire de chasse galante, leurs goûts et leurs penchants, ou simplement le hasard peut-être, les ayant entraînés dans des directions différentes. En outre, Frantz avait renoncé au séjour de Nancy depuis quelque deux ans, n'y faisant plus que de courtes apparitions, plus ou moins justifiées, pour revoir Marie-Madeleine, que toutes les bonnes fortunes et toutes les distractions de Paris n'étaient jamais parvenues à lui faire oublier tout à fait.

Ces ennemis, si longtemps inavoués, s'étaient donc quittés sans avoir eu, non seulement à en venir aux mains, mais à se préparer au conflit, — ce qui explique que M. Real eût pu céder aux gracieuses instances de madame de Buttencourt. — Mais qu'allait produire maintenant leur inimitié, décuplée, centuplée par la jalousie? Et qu'allait inspirer à l'amoureux légitime la découverte d'une intrigue où son adver-

saire ne pouvait jouer qu'un rôle de félon ?

D'abord, il fallait la connaître tout entière, cette intrigue. Il ne s'agissait pas d'apercevoir vaguement les fils de l'imbroglio : il fallait, par une audacieuse mainmise, les saisir, s'en emparer, pour les trancher à temps. Et le but était assez intéressant, assez noble peut-être, pour qu'on n'hésitât point à faire litière des considérations de convenance ou de dignité personnelle. — Rester, voir, empêcher : voilà ce que voulait l'hôte de M. de Bultencourt et ce qu'il avait le droit de vouloir, quoique haineux et congédié.

Frantz, avec une curiosité passionnée, observait Marie-Madeleine et M. de Buttencourt. Il dissimulait, d'ailleurs, du mieux qu'il pouvait, son désir de surprendre un mot ou un geste qui trahit les résistances de l'une et les obsessions de l'autre. Mais il fallait toute la naïveté de l'amour, — naïveté dont les hommes les plus sagaces, les plus roués même, sont impuissants à se préserver tout à fait, — pour espérer que le baron, prévenu et défiant, allait bonnement compléter les informations de son

hôte. Le châtelain de Rubéoourt gardait sa mine la plus fermée, courtois avec les hommes, galant envers les femmes, mais de cette galanterie que le genre anglais a comme passée à l'empois en même temps que les grands cols raides d'outre-Manche, et qui, dès lors, n'a plus rien qui puisse compromettre celles à qui elle s'adresse. — Les invités présents étaient, au reste, en petit nombre : cinq ou six en tout, ce qui rendait les mystérieux colloques et les communications amoureuses d'une difficulté presque insurmontable, en tout cas décourageante.

Ayant acquis, au bout de deux jours, la certitude qu'il n'apprendrait rien par l'observation directe, M. Real se rabattit sur les voies détournées. Il chercha d'abord à savoir si madame de Buttencourt avait quelques soupçons touchant les variations du cœur de son niari. Mais, s'il fut promptement édifié à cet égard par l'indifférence même que l'on affecta de lui opposer, à lui,

vieil ami, qui pouvait tout admettre, hors l'indififérence de la jeune baronne pour l'homme qu'elle avait épousé, celte force d'inertie à laquelle il se heurtait ne lui révélait rien de ce qu'il eût tant voulu connaître : l'âge et la gravité de la passion du baron. Elle ne lui révélait même pas, d'une manière certaine, que la baronne soupçonnât autre chose qu'une tendance générale et vague à l'infidélité.

Restait, outre Marie-Madeleine, qui était, elle aussi, trop sur ses gardes, les hôtes, les invités des châtelains. Ceux-là ne devaient pas être en défense. Et ils savaient peut-être quelque chose, — l'un deux, tout au moins: ce jeune Edgar Lecourtois dont Hélène avait parlé à sa cousine comme d'un amoureux peu dissimulé.

Il l'était si peu, en effet, que, au moment môme où Frantz concevait le projet de tirer de lui quelques éclaircissements, il semblait en arrêt devant Marie-Madeleine, qui, soli-

tairement, crayonnait sous un abat-jour.

La soirée commençait. Dans ce grand salon de campagne, — meublé avec une sévérité qui trahissait plutôt des prétentions à l'exactitude historique d'une restitution intégrale du style Louis XIII que le souci du confortable, — on venait de rentrer après un dîner assez triste; et l'on s'était dispersé, comme si chacun eût redouté l'effort des causeries laborieuses plus que les mélancolies de l'isolement. M. de Buttencourt avait, d'ailleurs, emmené deux ou trois fumeurs dans son appartement, ce qui avait achevé de rendre désert l'aspect du salon; et la baronne elle-même, appelée au dehors, avait dû momentanément abandonner ses hôtes. Edgar Lecourtois, lui aussi, s'apprêtait à s'échapper, pour aller rejoindre les fumeurs, lorsque l'admiration l'avait cloué sur place.

— Joli, n'est-ce pas, ce petit bout de tableau?

M. Real désignait Marie-Madeleine, toujours penchée sous la lampe, dont le reflet d'or, dû à un abat-jour maïs, faisait une véritable auréole à ses cheveux châtains de deux nuances. — La jeune fille s'était montrée modeste dans le portrait qu'elle avait fait d'elle-même à M. Real. Car, si elle n'eût été belle que par comparaison, elle n'eût pas produit l'effet qu'elle produisait en cet instant, parfaitement isolée et toute baignée de lumière.

Au vrai, c'était la beauté même que cette jeune fille. En elle tout était harmonie :

lignes, contours, traits, expression, teint.

Et l'ensemble donnait bien la sensation de quelque chose de fixe et de durable, faute de quoi la beauté n'est que de la grâce ou du charme sous un nom usurpé. Ce visage, d'un ovale un peu plein et d'une carnation solide et franche, sous la masse mordorée d'une chevelure épaisse et lisse, troussée haut; cette bouche entr'ouverte par un sourire

distrait, qui laissait voir des dents éclatantes; ces grands yeux, que voilaient de longs cils abaissés; ce buste ferme et souple, légèrement incliné, sans que l'étoffe sombre du corsage parût faire le moindre pli nulle part, tant l'adaptation était parfaite du vêtement à la partie supérieure du corps; cette main de forme allongée, sans arêtes ni angles, dont les doigts blancs se terminaient par des ongles polis et brillants; tout cela constituait un type féminin d'une pureté rare, d'une splendeur singulière et saisissante.

— Oui, oui, fit en sursautant le jeune Lecourtois. Tout à fait gracieux et à recommander aux peintres de genre... et même à tous les peintres... Car mademoiselle Hart serait un modèle qui pourrait poser l'ensemble, comme disent ces messieurs.

Il avait parlé vite, avec une demi-distraction, ainsi que font les gens qu'on a tirés d'une rêverie, et qui n'ont pu réussir à

s'en dégager tout à fait. S apercevant qu'il venait de dire une espèce de sottise, — une chose, en tout cas, peu convenable, — il rougit.

C'était un gentil garçon, très moderne d'aspect, élégant selon la dernière formule, mais qui savait garder sa personnalité sous la livrée changeante de la Mode. Blond, avec des traits fins, le nez en l'air et la moustache frisée, il ressemblait vaguement à certain diseur de monologues, spirituel et fameux. Cette ressemblance avait même déterminé en lui une vocation, fort appréciée dans son entourage, d'acteur ou plutôt de chanteur comique. Il s'était adonné, de bonne heure, à la chansonnette, respectant le domaine de celui dont on le prétendait le sosie. Et, ayant brillamment réussi, à Paris même, dans une foule de salons, il n'avait pas voulu d'autre carrière, — ce qui l'avait induit à manger beaucoup d'argent pendant ses longs loisirs. — Son père, an-

cien procureur général, qui, après s'être marié selon ses ambitions à Nancy, s'y était retiré, vivait grandement, comme il sied à un riche bourgeois, jadis investi d'une haute magistrature et dont le mariage a triplé la fortune sans nuire à son rang; mais il n'entendait pas raillerie sur les fredaines de jeunesse. Aussi avait-il bientôt coupé les vivres au prodigue, le rappelant à Nancy et lui interdisant d'en sortir autrement que par le mariage, — à moins que ce ne fût pour résider aux champs, — sous peine d'une condamnation au travail forcé.

Le fringant Edgar s'était soumis; mais, pour charmer l'ennui de son exil, il était devenu amoureux fou (il n'eût pu l'être autrement) de Marie-Madeleine. Par malheur, M. Lecourtois père ne goûtait qu'à demi cette diversion, à cause des embarras d'argent et de la situation commercialement suspecte ou du moins fort compromise de M. Hart. Connaissant le baron de Butten-

102 HALLALI r

court, dont son père était le voisin de campagne, Edgar s'était fait inviter à Rubécourt, et d'autant plus facilement que le baron y mis dans la confidence avec sa femme, paraissait disposé à appuyer les prétentions du jeune homme, qui, sans se déclarer en termes explicites à Marie-Madeleine, ne lui laissait rien ignorer de sa passion et n'en laissait rien ignorer à personne-

— Je vois que vous admirez en connaisseur, dit Frantz en raillant avec un peu d'amertume.

— Je fais mieux que d'admirer, reprit Edgar bravement. Je suis épris, amoureux. •• pincé jusqu'à l'âme, s'il faut être sincère»

Mon Dieu, cela ne m'empêche pas de dire des sottises; cela peut même contribuer à m'en faire dire; mais cela me permettra, je l'espère, d'en effa<îer un jour le souvenir : je ne demande qu'à réparer, [moi.

Il regarda son interlocuteur avec fran-

chise, ayant l'air de lui dire : « Voilà ma profession de foi. A votre tour. Car je vous ai deviné : Tliomme grave et Técervelé pourraient se donner la main... si Tusage n'était pas de se la refuser entre rivaux. »

L'entretien avait lieu presque à voix basse, loin de la vaste cheminée où se chauffait la douairière, loin de la table où Marie-Madeleine dessinait, loin de deux daines esseulées, qui bâillaient, Tune en face de l'autre, tout en regardant une pendule monumentale. D'après le tour que cet entretien avait pris si rapidement, M. Real pouvait augurer qu'il lui serait difficile de retrouver une aussi bonne occasion de faire parler le jeune comique amateur, dont la rivalité pouvait bien l'agacer parfois, mais l'inquiétait infiniment moins que celle du baron.

— Ah! c'est une grande ravageuse de cœurs que mademoiselle Marie-Madeleine I dit Frantz avec un soupir prémédité.

— Là! fit Edgar. J'en étais sûrl... Oui, j'étais sûr que vous l'aimiez aussi, vous, Monsieur le savant, Monsieur l'homme sérieux!... D'ailleurs, tout le monde l'aime, Et voilà bien le chiendent!... Oh! pardon!

— Ne vous reprenez pas, dit en souriant M. Real. La locution a le mérite d'être claire. Et c'est tout ce qu'il faut, en vérité... Vous pensez donc n'être pas seul...

— Seul ? Ah ! pardieu ! non . D'abord, il y a vous, mon bon Monsieur, ne vous en déplaise.

— Si vous voulez, dit Frantz avec résignation. J'admire mademoiselle Hart. Admettons que je l'aime, puisque cela paraît vous faire plaisir.

— Ah ! mais non, fichtre ! ça ne me fait pas plaisir... Et pourtant, tenez, je vous le dis sincèrement, votre admiration, votre toquade ou votre amour me gênent moins que d'autres sentiments analogues qu'éprou-

vent d'autres personnes pour le même objet.

— Bah! Je sais bien qu'on a parlé du jeune M. de Remillemont, qui est, dit-on, désespéré...

— Pas sérieux, interrompit Edgar Lecourtois. Il a menacé son papa de se brûler la cervelle parce que sa famille opposait de la résistance à ses projets autant que mademoiselle Hart elle-même... S'il avait été sérieux, il l'aurait fait.

— Le feriez-vous donc, vous?

— Non ; mais je n'en parle pas... Et puis, moi, si je veux épouser, c'est que je suis sûr de réussir. J'épouserai.

— Diable! fit Real intéressé. Vous êtes affirmalif.

— J'ai mes raisons. Mon père finira par céder. D'abord, c'est lui qui est cause de tout. Pourquoi m'a-t-il rappelé? Et que faire en province si l'on n'y est pas même amoureux? Ensuite, il a une propriété pas

loin d'ici^ papa, ce qui me permettra d'avoir toujours un pied chez les Buttencourt et de suivre naon idée. Or, une idée qu'on suit est une idée qm finit immanquablement par se laisser prendre,., et transformer en belle et bonne réalité.

— Très juste et très profond, ce que vous dites-là... Mais, mademoiselle Hart ?

— Quant à mademoiselle Hart, reprit le jeune homme avec assurance, elle cédera aussi... Elle cédera parce qu'elle est difficilement mariable, son père n'ayant plus que fort peu d'argent et fort peu de considération... Et, suivear-moi bien, son mariage avec votre serviteur, qui a la chance et l'honneur d'être le fil& de l'homme le plus considéré de Nancy, de l'homme intègre par excellence, ce mariage sera doublement utile à son père, lequel a des procès sur les bras,, outre que sa réputation est fortement menacée, sinon avariée déjà. En épousant sa fille, outre que je l'en débarrasse, je lui

jette un pan d'hermine sur la tète et lui gagne l'oreille de la magistrature. Comprenez-vous ?

— Ohl à merveille. Vous êtes très fort, savez-vous bien ?

— Non ; mais, tout en ne tenant pas à l'argent... au delà d'un certain chiffre, qui est précisément celui de la fortune de papa, je suis pratique. Je sais où je vais ; donc, j'arriverai.

— Je commence à le croire... Mais je ne vois plus, dès lors, en quoi vos rivaux peuvent vous inquiéter.

— Je ne peux pas tout vous dire, quoique je ne cache guère mon jeu, vous en conviendrez... Et cependant, si vous étiez aussi franc que je le suis, je poitrinerais encore moins^ comme on dit au bézigue, et je vous montrerais peut-être mon gros atout.

Sans savoir au juste de quoi il retournait, M. Real pressentait que le gros atout en question avait la figure du baron de Biit-

tencourt. Aussi, tout à fait captivé, cherchait-il un moyen honnête d'achever de lire dans le jeu qu'on lui cachait si peu, lorsque le baron rentra dans le salon, en compagnie des fumeurs.

Ceux-ci étaient des amis ou des voisins :

un certain M. de Saint-Chamoins, vieux gentilhomme campagnard, qui, avec sa barbe rude et drue, toute pointillée de blanc, son teint de brique et son nez efflorescent, ressemblait assez à un garde-chasse vieilli sous le harnais, tanné par la bise et saturé d'alcool ; puis le marquis de Prévallier, tout autre, mais guère plus avenant, ancien viveur retraité, dont l'antique vernis d'élégance s'était passablement écaillé au contact des mœurs provinciales, et qui n'avait plus guère que des prétentions pour déguiser sa profonde et native vulgarité.

Le premier regard de M. de Buttencourt fut, très involontairement sans doute, pour Marie-Madeleine, et le second pour les deux

hommes qui causaient dans un coin en face d'elle. — Tout d'un coup, M. Real prit son parti d'être audacieux, au risque d'être maladroit.

— Je le connais, dit-il en se penchant à Toreille d'Edgar, je le connais, votre atout : le voilà.

-^ Ah I parbleu I ce n'est pas mal pour un psychologue d'avoir deviné cela. Monsieur Real!... Eh bieni écoutez-moi. Quiconque n'aura pas celui-là dans son jeu n'épousera pas mademoiselle Marie-Madeleine Hart.

Il allait peut-être en dire davantage quand la voix de la douairière s'éleva, aigre et doucereuse à la fois, pour interpeller les deux amateurs de fumerie, compagnons de son fils :

— Messieurs, vous ne trouverez pas mauvais que je vous fausse compagnie, ce qui ne sera que vous rendre strictement votre politesse. D'ailleurs, je me figure que

vous serez aises de vous coucher de bonne heure, puisque vous chasserez demain... à tir, cette fois, n'est-ce pas? J'ai rencontré tantôt, dans la cour, Dervieux, le garde, qui m'a promis, pour votre plus grand amusement, une belle hécatombe dans les tirés de Chailly.

Puis, se tournant alternativement vers son fils et vers M. Real, elle ajouta :

— Quant à vous, Messieurs, qui ne prisez pas autant la chasse à tir, je ne vous en souhaite pas moins de vous couvrir de gloire. Vous n'avez guère brillé comme veneurs, le jour de la Saint-Hubert; vous demanderez demain votre revanche au fusil.

Enfin, s'adressant aux jeunes femmes :

— Et vous. Mesdames, vous aurez à montrer vos costumes, ce qui est le grand attrait de la chasse à tir, pour vous... et aussi, je me l'imagine, pour quelques-uns de ces messieurs.

Sur quoi elle fit signe à Marie-Madeleine

et à Hélène, qui s'étaient avancées toutes deux, de ne pas se déranger davantage ; et, de son pas de vieux fantôme ou de vieille fée, elle s'alla coucher avec Taide de sa femme de chambre, qui l'attendait, selon l'usage, dans le vestibule.

Une clairière en forêt, toute proche de la lisière des bois; du givre aux arbres; du soleil dans un ciel pâle : un joli paysage d*hiver, auquel il ne manque que la venue de quelques personnages pour devenir un charmant décor. Car cet espace vide et lumineux semble attendre des hôtes qui le peuplent et l'égaient, qui réveillent les échos engourdis des bois environnants et apportent au moins une représentation de la vie dans un endroit si bien préparé pour lui servir de cadre.

HALLALI î 113

Mais voici (Jue des grelots tintent au loin.

Une voilure s'arrête vers l'orée du bois, à quelque cinquante mètres de la clairière, devant une maisonnette de garde. Chasseurs et chasseuses en descendent; celles-ci entrent chez le garde, qui s^st avancé au-devant d'elles, la casquette à la main. Quant aux hommes, à l'exception de M. de Buttencourt, lequel doit conférer avec son garde, ils se dirigent vers la clairière, M. de Saint- Ghamoins ouvrant la marche.

— Ouf! fait le barbon en s'étirant et en frappant du pied le sol durci, je ne suis pas fftché de me retrouver sur mes jambes après cette course en voiture, si rapprochée du premier déjeuner. Mauvais pour la digestion, çal,., surtout avec le voisinage de jolies personnes habillées en hommes, mais diant rement femmes tout de même... par le haut !

D'un geste il dessinait une courbe harmonieuse en avant de sa large poitrine

carrée, qui saillait sous le velours a côtes de son affreux costume de chasse.

— Et par le bas aussi, dites doncl — interrompit avec conviction le marquis de Prévallier, dont Tœil éraillé, à demi éteint, de vieux satyre fourbu se ralluma pour la circonstance, tandis qu'il désignait ses jambières et leur maigre contenu, comme faisant contraste, sans doute, à l'agréable vision qu'il évoquait.

Frantz Real, qui marchait à côté d'Edgar Lecourtois, murmura :

— Qu'est-ce que ça peut bien leur. faire, à ces deux débris?

— Ma foi I fit le jeune Nancéen, je serais curieux de le savoir... Dites donc, vous qui êtes ferré sur les « états d'âme», est-ce que vous ne croyez pas que ces vieux roquentins-là veulent tout simplement nous faire poser quand ils prennent un air émoustillé pour nous parler des femmes ?

— Eh, ehl qui sait? La puissance fémi-

HALLALtl 115

nine est durable ; et, lorsqu on a prêté le col à son joug...

— Oui« mais ce n'est pas de la puissance des femmes que je doute...

— Jeune homme, nous allons devenir inconvenants, et nous n'avons pas encore l'âge de ces messieurs... Laissez- vous plutôt ramener sur un terrain où nous avons eu le plaisir... ou le déplaisir de nous rencontrer déjà... Vous êtes donc bien sûr de l'appui de M. de Buttencourt?

— Moi? Pas le moins du monde.

— Cependant, vous disiez...

— J'ai dit que quiconque n'aurait pas son appui n'épouserait pas mademoiselle Hart.

— Eh bien?

— Eh bien ! personne ne l'aura, son appui. Et, s'il feint de me l'accorder, à moi, comme il a feint de l'accorder au jeune Remillemont, c'est tout bonnement qu'il ne prend pas davantage au sérieux

ma candidature. Mais c'est là que je l'attends.

— Personne n'aura son appui, ditesvous?... Pourquoi donc cela?

— Ah çà I vous n'avez rien vu, rien deviné?

Edgar Lecourtois fixait son œil bleu, dont le regard avait une expression particulière d'ahurissement voulu et de finesse naturelle, sur son interlocuteur très évidemment possédé, en dépit d'un certain air indifférent, par le désir d'apprendre quelque chose de plus que ce qu'il savait.

— Personne, reprit Edgar en graduant ses effets, n'aura l'appui de M. de Buttencourt pour épouser mademoiselle Hart^ parce que M. de Buttencourt trouve mademoiselle Hart à son gré, parce qu'il en est extraordinairement amoureux, enfin parce qu'il la veut pour lui-même.

— Vous plaisantez?... Lui! Un homme marié ! et depuis peu I Allons donc !

hallali! 117 I

— C'est canaille, hein ?

Réai, avant de répondre, chercha sa phrase, ce qui ne lui était guère habituel.

— Moins canaille, prononça-t-il à la fin, que de la faire épouser d'abord par un fantoche quelconque, pour devenir ensuite son amant tout à loisir. Ces choses-là se voient quelquefois, dit-on... En tout cas, elles se sont vues : c'est un procédé royal .

Si la phrase avait été calculée, l'impression qu'elle produisit dut satisfaire celui qui en avait combiné les termes. Le jeune Lecourtois, en efTet, exécuta un véritable saut de côté, comme si on lui eût tout à coup montré quelque vilain crapaud ou quelque ordure sous ses pieds.

— Ahl bien, s'écria-t-il, vous n'êtes vraiment pas gobeur non plus, vous!...

Vous l'êtes même encore moins que moi...

Car le fantoche, ce serait... Merci bien !... Sans compter que c'est peut-être la vérité

pure, cela, et qu'on me laisserait épouser tranquillement, pour.,. Fichtre!

— Doucement, cher Monsieur! fit Real avec un sérieux qui n'avait rien de simulé.

C'était une simple remarque, et non une insinuation. Et il me semble, en outre, que vos alarmes, si elles devenaient sincères prendraient un caractère des plus injurieux à l'adresse de mademoiselle Hart.

— Ça, c'est exact... Mais enfin, votre avis, à vous, sur les arrière-pensées de notre hôte?... Car il n'est pas possible que vous n'ayez rien observé de louche. Et, laissez-moi vous le dire, ou vous le redire, votre qualité d'amoureux rend tout à fait invraisemblable...

— Moucher Monsieur, interrompit Frantz, au lieu de me prêter une perspicacité et aussi des sentiments que je décline, vous feriez peut-être mieux de me révéler les faits...

— S'il n'y a pas, même momentanément,

interrompit Edgar à son tour, communauté d'intérêts entre nous, pourquoi vous feraish je des révélations?

— Eh bien, fit Real impatienté, soiti J'admets que nous soyons intéressés tous deux à déjouer les noires machinations de notre hôte-. Vous pouvez, vous devez, dès lors, me dire tout ce que vous savez... Il y a longtemps que j'ai quitté Nancy; et, dans ce temps-là, il n'était question de rien. Depuis, j'ai appris que M. de Buttencourt fréquentait, plus assidûment que par le passé, chez les deux frères Hart. La nouvelle de son mariage ne m'a donc pas surpris, étant donné surtout qu'Hélène Hart avait notoirement la plus grosse dot et les plus belles espérances de la province. Mais je n'en sais pas davantage... En honneur, je vous l'attesté 1

— Apprenez alors que le baron a paru longtemps préférer l'intérieur du moins fortuné des deux frères, et qu'il a tourné

ISO hallali!

court, pour épouser la fille du cadet quand on le croyait occupé avec celle de l'alné.

— Ahl

Les doyens de la chasse s'étaient arrêtés en voyant reparaître le baron, suivi de près par les chasseuses et par le garde, qui portait les fusils de celles-ci.

Elles n'étaient que trois: Hélène, Marie- Madeleine et une jeune femme très parisienne, madame Octave Frugères, née Aimée Baraton, mariée à un homme encore plus jeune et plus parisien qu'elle-même, — ce qui expliquait qu'ils fussent rarement ensemble. — Elle était arrivée la veille seulement, fuyant la solitude d'une propriété voisine, où son mari l'avait abandonnée.

— Décidément, fît le marquis de Prévallier avec un clappement de langue fort significatif, cet accoutrement semi-masculin est seyant en diable !

De fait, les trois femmes étaient des plus gracieuses en leurs tenues de chasse. Leurs

costumes de simple drap jaspé les habillaient on ne peut mieux et prêtaient au charme personnel de chacune d'elles ce surcroît d'attrait que l'équivoque des travestis man* que rarement d'ajouter aux beautés qui ne sont pas par trop plantureuses. Mais Marie- Madeleine, même vue de loin, éclipsait presque totalement ses voisines. Avec sa taille jeûne, son buste plein et cependant élancé, ses jambes un peu longues, haut guêtrées de cuir noir sous une jupe courte, c'était une merveilleuse Diane moderne.

— Ah 1 soupira comiquement le vieux Saint - Chamoins en caressant sa barbe broussailleuse, avoir vingt ans de moins pour leur plaire !

— Ce ne serait peut-être pas suffisant, marmonna Real, que les admirations et les clins d'oeil auxquels les jambes sveltes et bien modelées de Marie-Madeleine servaient trop évidemment de point de mire, agaçaient d'une façon prodigieuse.

— Vous dites?

— M. Real, dit Edgar en intervenant, fredonnait le refrain connu : Les femmes^ les femmes... J*ai chanté ça quelquefois dans les salons. Mais, à vrai dire, tous les hommes le chantent.

— Bahl fit le marquis, la jeunesse ne sait plus être jeune. Et je parierais que je m'entends mieux que vous...

— A être jeune? interrompit Edgar.

Dame ! écoutez donc, il y a plus longtemps que moi que vous l'êtes I

— Ça, c'est vrai, fit observer le vieux Saint-Chamoins avec un regard malin à l'adresse des prétentions du marquis. Mais, voyez-vous, l'âge nous met moins de plomb dans la tête qu'il ne nous en met dans l'aile. Voilà tout ce que ça prouve.

— Parlez pour vous, dit Prévallier d'un air piqué. On n'a que l'âge de ses mœurs.

— Euh, euhl fit d'un ton sceptique le vieux rural, qui, pour peu qu'il fût à jeun,

avait beaucoup de bon sens, — c'est parfois plus difficile que d'avoir tout bêtement les mœurs de son âge.

Puis, s'adressant à Edgar Lecourtois :

— Mais qu'ai-je entendu dire, jeune homme? Vous songez à vous marier?...

Déjàl... Il est vrai que, après quelques années du séjour de Paris, on peut être considéré comme ayant terminé ses humanités, hein ? Et ce, surtout quand on a mérité, comme vous, d'être condamné à -la province...

— Oh ! à temps seulement, interrompit Edgar avec modestie.

— Combien d'années en avez-vous attrapé, au tribunal paternel?

— J'en ai pour jusqu'à mon mariage.

— Diable 1 Vous avez dû faire pas mal de bêtises, à ce taux-là I

— Vous ne nous en avez jamais rien conté, dit le marquis. C'est mal, cela, jeune homme!

— Mon Dieu, Messieurs, ce n'est pas que j'aie douté, un seul instant, de votre compétence... Mais, vous comprenez, quand on aspire à se marier...

— Oui, oui, compris 1 fit Saint-Chamoins, Ah çà I mais, dites donc, c'est avec la cousine de la baronne?... Mes compliments, du reste I... Seulement, je me demande comment votre père, un homme si sévère, un ancien magistrat... Car enfin, la famille...

— C'est vrai, dit Prévallier, le père de la jeune personne est un industriel... ou un financier, je ne sais jamais au juste...

— Un peu industriel, interrompit Saint- Chamoins, et très financier, à ce qu'on prétend.

Lecourtois, nerveux, clôtura l'entretien en disant :

— Mettez, si vous voulez, un financier industrieux... quoiqu'il n'ait pas toujours bien géré ses affaires... Mais, Messieurs, outre que ce n'est pas lui que j'épouserai

si, par hasard, j'épouse sa fille, je ne suis pas encore marié. Vous m'obligerez donc en ne parlant à personne, pas même à moi, de mon mariage prétendu prochain. Je ne demande à l'hymen, il est vrai, que la paix et la liberté, ce que tous les députés promettent à leurs électeurs, ce que si peu de femmes savent donner à leurs maris. Mais ce modeste programme étant plus difficile à réaliser qu'il n'en a l'air, il faudra peutêtre que j'attende tout de même... D'autant plus que, si je tiens à ce que ma femme me donne beaucoup de liberté, je ne tiens pas à ce qu'elle en prenne trop... Mais nous en avons dit plus qu'il n'en faut... D'ailleurs, voici ces dames.

Il parut à Frantz que quelque amertume perçait sous ces paroles peu mesurées. Et il se félicita presque d'avoir alimenté les inquiétudes du jeune homme, quoiqu'il n'eût pu le faire sans aggraver ses propres angoisses. — A quoi tendait M. de Butten-

i26 hallali!

court ? A mal marier Marie-Madeleine pour être sûr de l'avoir un jour, ou à f empêcher, par jalousie, de se marier d'une façon quelconque? L'une et l'autre hypothèse étaient presque également désobligeantes pour tout homme aspirant à devenir le mari de la jeune fille.

Tandis que Saint-Chamoins et Prévallier se congratulaient de s'être dégourdi les jambes sans avoir passé par la maison du garde, où, pendant un quart d'heure, la belle mine des mioches, la propreté du carrelage, le lustre des cuivres et la netteté des meubles avaient dû servir de thème aux variations bucoliques de ces dames, Frantz s'était rapproché du groupe féminin.

— Vous avez perdu, lui dit la jeune madame Frugères, beaucoup perdu. Monsieur Real, à ne pas entrer avec nous chez le garde. C'est un bijou, que cette maisonnette! En faisant percer une ou deux fe-

hallali! i27

nêtres du côté de la forêt, une baie eotre les deux pièces du rez-de-chaussée, loger un calorifère dans le sous-sol... Bref, je m'en arrangerais.

M. Real, distrait, ne répondit rien.

— Vous voulez dire, Madame, que vous l'arrangeriez, dit alors en s'avançant Edgar Lecourtois, qui avait suivi Frantz d'assez près.

— Pas mal pour un homme gelé ! riposta la jeune femme avec un malin sourire. Car, positivement, vous vous figez, Monsieur Lecourtois !

— Dame! il fait chaud tout juste. Et cette chasse qui ne commence pas!...

— Fi! c'est honteux, à votre âge! M. Frugères, qui est votre aîné, se lève tous les matins, à la campagne, vers six heures.

— Et à Paris?

— Il ne s'agit pas de cela. Nous sommes à la campagne. Six heures du matin I En feriez-vous autant?

— A sa place? Ma foi, non. Je m'en garderais bienl

— Que c'est bête, ce que vous diles-là I Il esta un bout du château, moi à l'autre...

quand nous y sommes ensemble.

— Je ne me logerais pas comme lui, voilà tout I

Ces galanteries, un peu montées de ton, plaisaient beaucoup à la jeune dame, qui avait un faible pour Edgar Lecourtois. La vérité est que ces deux modernes s'entendaient à ravir. Et il n'était pas improbable qu'une femme si peu mariée et si gentille sous son blond toupet ébouriffé dût parvenir à faire oublier tout mariage à son interlocuteur de prédilection, — en oubliant le sien propre.

— Mesdames, dit M. de Buttencourt, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous placer ; nos rabatteurs doivent être au complet et avoir enfin pris position. Nous allons donc nous diriger de leur côté, en

longeant la lisière du bois. Vous me pardonnerez ce léger retard... Madame Frugères et M. Lecourtois, ainsi que MM. de Saint- Chamoins et de Prévallier formeront notre centre ; Hélène et vous, mon cher Real, je vous poste tout près d'ici, à l'extrême droite de la ligne de tir ; quant à Marie-Madeleine et à moi, nous occuperons l'extrême gauche de cette ligne, un peu convexe, que j'ai imaginé de former en l'orientant de telle sorte qu'il soit matériellement impossible de Renvoyer du plomb les uns aux autres...

Quand vous aurez approfondi mon plan, vous reconnaîtrez qull est extrêmement ingénieux.

— Je crois bien 1 murmura Edgar. Et ce qui le différencie de tous les plans passés, présents et futurs, c'est qu'il est merveilleusement clair, son plan: lui, à un bout de la ligne; ceux qui peuvent le gêner le plus, à l'autre bout; et le reste au milieu... Parbleu ! c'est limpide.

i30 HALLALI I

— Bref, reprit le baron, je tâcherai de vous dédommager de votre attente en vous ménageant à tous, mais surtout à vous. Mesdames, quelques beaux coups de fusil.

— Oh I cela nous est parfaitement égal !

s'écria la petite madame Frugères- Nous avons mis nos costumes : la chasse sera toujours bonne... Et même, quant à moi, étant donné qu'il faudra revenir chez le garde pour le déjeuner, si l'on voubiit y procéder tout de suite, je n'y verrais pas d'inconvénients.

— Vous êtes cynique, ma chère !

— Franche, tout simplement. C'est le costume qui veut ça.

Puis, baissant la voix, de manière à n'être entendue que de Frantz et d'Edgar, qui marchaient tous deux à côté d'elle:

— Il ne produit cependant pas le même effet sur toutes les femmes... Il y en a qui ont beau se déguiser en hommes...

Son regard, avec une perfidie remarquable, désignait, sans insistance trop déplacée, Marie-Madeleine, laquelle cheminait, en ce moment-là, devant elle.

Ses deux voisins tressaillirent en même temps, ayant saisi ou plutôt suivi ce coup d*œil indicateur. Mais ils n'eurent garde, ni l'un ni l'autre, de relever le propos : ils savaient que madame Frugères avait le travers peu original de supporter difficilement les femmes plus jolies qu'elle. Toutefois, à partir de cet instant, l'attention de M. Real ne put se détacher de Marie- Madeleine.

Si bien qu'il s'aperçut, au moment où le baron achevait de placer son monde à l'entrée des tirés bordant tout un côté de la forêt, que le châtelain de Rubécourt profitait de l'occasion pour engager un colloque des plus animés avec mademoiselle Hart.

Celle-ci paraissait agacée et mécontente ; pis que cela: irritée ou indignée, secouant la

tête en signe de refus, avec une énergie singulière.

Frantz remarqua tout aussitôt qu'il lui était possible, sans donner Féveil, de gagner sous bois le revers du taillis près duquel avait lieu la discussion qui l'intéressait si fort. Il n'hésita point et se glissa, parmi les arbres, jusqu'à un endroit très proche de celui où se tenaient les deux personnages. U leur était à peu près caché par les branchages et les broussailles. D'un autre côté, des éclats de rire l'avertissaient que les plaisanteries d'Edgar Lecourtois, en train de formuler, d'une façon tout humoristique, les principes essentiels de la chasse à tir, et spécialement de la chasse au rabat, obtenaient un plein succès. Le jeune homme paraphrasait, pour la plus grande joie de ses voisins, l'axiome fondamental de cette chasse, lequel est aussi celui de l'escrime : toiu^her et ne pas être touché.

— Il faut bien que je vous parle ici, dit M. de Buttencourt, puisque vous n'avez pas voulu m'entendre ailleurs... L'autre jour, j'ai obtenu, Dieu sait au prix de quels efforts et de quelles instances I que vous répondissiez un mot, un seul, à toutes mes lettres restées sans réponses, comme mes supplications verbales... Et ce mot, que vous n'avez pas daigné m'adresser directement, ce mot que, de guerre lasse, vous avez consenti à tracer sur un bout de papier glissé dans un livre...

— Ce mot, interrompit la jeune fille, c'était : « Jamais. » Entendez-le donc après l'avoir lu.

— Écoutez-moi...

— Rien, rien... Jamais I Vous savez pourquoi et comment je suis chez vous : à cause d'Hélène, dont vous vous êtes servi pour m'y attirer, avec une diplomatie plus ingénieuse qu'honorable. Cela suffit. C'est déjà trop.

VSi hallali!

— Cependant, vous me désespérez... Et, si je voulais, après tout..«

— Osez donc I dit la jeune fille d'un ton de défi plus douloureux que fier.

— J'oserai ! fit le baron avec un accent de rage sourde et de résolution suprême.

Une soirée à peu près pareille à la précédente, mais encore plus terne, plus éteinte, par suite de la fatigue d'une journée de chasse. — Au dehors, cependant, la nuit froide et superbe resplendit d'étoiles.

Frantz est absorbé, seul dans un coin du salon ; Marie-Madeleine et sa cousine échangent quelques paroles de loin en loin ; la douairière somnole ; son fils et deux ou trois amis sont allés fumer, selon l'usage.

Quant à Edgar Lecourtois, qui avait d'abord accompagné les fumeurs, il n'a pas tardé

à revenir. Et, présentement, il flirte avec madame Frugères.

Mais, tout à coup, Real observe que ce flirt tourne au grave. On devient sérieux, ce qui n'était guère présumable de la part du jovial Edgar et de la peu ténébreuse Aimée. On discute, on se contredit, on se querelle, au lieu de se sourire. Et, grâce aux fréquents coups d'œil, plus ou moins furtifs, qui visent mademoiselle Hart, il n'est pas trop malaisé de deviner que c'est la jeune fille qui sert au moins de prétexte au diffîérend. Frantz, alors, guette le moment où il pourra prendre à part Marie- Madeleine, ^- ce qui ne saurait tarder beaucoup, car la conversation des deux cousines languit de plus en plus.

— Savez-vous, Mademoiselle, que, si beaucoup de gens vous aiment, il en est aussi qui vous haïssent ou vous veulent du mal ?

Il avait, avec prestesse, saisi le moment

OÙ Hélène se levait, afin de donner un ordre, et il lui avait succédé près de la jeune fille.

— On me hait? On me veut du. mal?

Cela m'étonne, car je ne hais personne, moi, ni ne veux de mal à qui que ce soit...

Mais, apprenez-le, si j'avais le choix, je demanderais à être haïe plutôt qu'aimée I

Elle avait parlé avec une conviction presque véhémente, quoiqu'elle en dût contenir l'accent à cause des oreilles assez nombreuses ouvertes dans le voisinage.

— Ge ne sont pas des hommes qui vous haïssent, dit Frantz en secouant la tète.

Hélas I quel homme pourrait vous haïr...

du moins, avant de vous avoir aimée? Mais il y a des femmes pour cette besogne.

— Une femme me hait? Plusieurs peutêtre ?

— Peut-être plusieurs... Et, par exemple, la vieille baronne, qui, tout en faisant la chattemite, ne rentre pas toujours à temps

ses griffes quand elle vous lient sous sa patte.

— C'est vrai, fit Marie-Madeleine avec indifférence. Je m'en suis aperçue... Mais, si vous saviez...

— Si je savais comme ça vous est égal, n'est-ce pas? Oh ! je m'en doute... Cependant, voyons, il ne peut pas vous être indifférent que l'on vous juge mal, que l'on vous calomnie...

— Qui me calomnie ? demanda la jeune fille avec une vague inquiétude dans le regard plus que dans le ton. La douairière ?

— Non, pas précisément, que je sache.

— Ce n'est point Hélène, je pense ?

— Oh 1 non, encore bien moins. Celle-là vous est acquise. Et, d'ailleurs, c'est unç trop charmante et trop excellente per^ sonne...

— Bon, boni... Mais qui, alors?

— Regardez, tout doucement, devant vous.

hallali! i39

— Madame Frugères 1 fit Marie-Madeleine avec surprise. Je la connais à peine.

— Elle trouve, sans doute, qu'elle vous connaît trop.

— Ah I j'y suis I C'est à cause de M. Lecourtois, dont elle voudrait faire son sigisbée et qui s'est malencontreusement imaginé de soupirer pour moi, lui aussi!... Quand me laissera-t-on tranquille, grand Dieu I... Mais en quoi me calomnie-t-elle ? Que peut-elle me reprocher?

— Je n'ai rien entendu de catégorique.

J'ai seulement surpris une remarque et un regard... désobligeants.

— Eh bien ? Cela ne vous a pas détourné de ma personne ?

— Non, répondit Frantz, dont l'œil s'alluma d'une étrange ardeur. Non I Rien ne saurait me détourner de vous... Et, si vous vouliez...

— Encore ! interrompit la jeune fille avec plus de lassitude que d'impatience.

Mais, en ce moment, Hélène, à la prière de la vieille baronne, se mettait au piano et attaquait la Grande valse hrillante^ de Schulhofif, laquelle, avec ♦/ Bacdo^ ayant fait les délices de la première ou de la seconde jeunesse de la douairière, avait le pouvoir de la réveiller. Et, d'autre part, Edgar Lecourtois s'étant mis à feuilleter des cahiers de musique, en compagnie de madame Frugères, on pouvait augurer qu'une chansonnette ou peut-être un duo d'opérette succéderait à la valse. En attendant, il était presque permis de causer à voix basse.

Frantz, à demi penché vers Marie-Madeleine, profita des premiers accords pour reprendre, sur un ton contenu, mais singulièrement expressif et chaleureux :

— Oui, si vous vouliez m'accorder, à défaut d'autre chose, votre confiance, votre confiance entière, je vous jure que vous n'auriez point à vous en repentir... Je devine que vous avez des secrets... un, tout au

moins, lequel vous oppresse, si même il ne vous torture... et dont votre cousine, que vous aimez, qui vous aime, ne saurait pourtant recevoir la con6dence... Ohl je ne sais rien, rien que ce qui peut être deviné, rien que ce que cette jeune femme, dont la méchanceté est faite surtout de jalousie, a sans doute deviné comme moi. Mais je suis sûr, moi, que vous êtes sans reproche, qu'aucune légèreté, aucune imprudence ne vous est imputable. C'est un homme qui est coupable, un homme qui vous poursuit d'un amour insultant... Faut-il nommer cet homme? A quoi bon?... Mais le temps presse. Je vais être bientôt obligé de me retirer, de quitter Rubécourt ; et, si je me retire sans emporter une parole d'encouragement, je n'aurai pas le droit de vous aider, de vous défendre... Ahl je vous en prie, Marie-Madeleine, laissez-moi, en vous appelant de votre nom, si doux aux lèvres et si charmant, de ce nom que j'adore, vous

persuader que ma tendresse est de vieille date et m'impose le devoir de vous protéger... Songez que, si j'avais l'espoir d'être . un jour votre mari, si j'étais votre fiancé, vous n'auriez rien à craindre, rien à cacher... Songez que vous pourriez quitter demain celte maison, où vous souffrez, où vous n'êtes pas en sûreté... Oh I ne niez pas, de grâce ! Cela, j'en ai la preuve.

Jusque-là, Marie-Madeleine avait écouté sans révolte. Il était évident que ce langage entraînant, couvert en partie par l'accompagnement assez bruyant de la musique,^ ne lui déplaisait qu'à moitié... Mais à peine le mot preuve eut-il été prononcé que la jeune fille se leva, sans s'éloigner •^ toutefois.

— De quelle preuve parlez-vous, Monsieur Real? demanda-t-elle avec une hauteur mêlée d'anxiété.

Frantz pesa, pendant quelques secondes,

les termes de sa réponse. Puis, brûlant ses vaisseaux :

— Je sais, dit-il, que M. de Buttencourt vous aime et vous poursuit. D'autres le savent peut-être...

— Taisez-vous, murmura la jeune fille avec effroi, taisez-vous I... Si Hélène...

En proie à une émotion violente, qui se traduisait par une palpitation terrible et par une pâleur de mort, elle dut se rasseoir, après avoir chancelé, comme fauchée par la secousse. Bientôt, la teinte livide du visage fit place à une rougeur de honte. Frantz jugea qu'il n'avait plus à ajouter qu'un mot:

— Mademoiselle, dit-il en se levant pour s'incliner ensuite avec respect, le hasard, je n'ose dire ma perspicacité, m'a livré un secret qui est à vous, au moins pour partie.

Quand vous voudrez que je parle ou que j'agisse, je parlerai ou j'agirai. Si vous préférez que je me taise et m'abstienne, aucune de mes paroles, aucun de mes actes ne

seront en contradiction avec votre volonté.

Mais, que je parle ou que je me taise, que j'agisse ou que je m'abstienne, je suis tout à vous... et jamais un doute n'altérera le caractère de ma tendresse, aussi respectueuse que passionnée.

Lorsque M. de Buttencourt revint, la valse et la chansonnette étaient achevées; mais Marie-Madeleine n'était pas remise de son trouble. Et le baron s'en aperçut. Il essaya de la faire parler. Ce fut en vain : elle prétexta un étourdissement dû aux senteurs trop énergiques de deux énormes gerbes de jasmins et de mimosas, arrivées le jour même des bords de la Méditerranée à l'adresse de la baronne.

L'heure de la retraite fut encore avancée, ce soir-là : dix heures sonnaient à peine que déjà on se disait bonsoir dans le vestibule.

Madame Frugères annonçait son départ pour le lendemain. Et, au grand étonnement de tous, Edgar déclarait que, la jeune femme

retournant dans la propriété où son mari devait prochainement la rejoindre et qui était voisine de la terre des Lecourtois, il se ferait un devoir et un plaisir de l'accompagner.

— Nous sommes bien couche-tôt, aujourd'hui I Avez- vous sommeil, jeune homme?

— Pas trop. Du reste, j'ai ma pipe, qui m'attend là-haut, une petite pipe grande comme rien, mais qui se culotte à vue d'oeil et fleure déjà comme baume.

— Eh bien 1 allez la prendre, apportez-la chez moi et venez causer pendant une demiheure.

— C'est une idée, ça. Monsieur Real. Et puis, nous avons à nous dire adieu.

Les deux hommes montaient côte à côte le grand escalier de pierre, tenant en main leurs bougeoirs d'argent.

— Ah çà I vous partez tout de bon ? demanda Real en s' arrêtant.

— Tout de bon et pour longtemps I ré-

pondit le jeune Nancéen avec un rire singulier et très évidemment forcé.

— Raison de plus, alors.

Dix minutes plus tard, ils étaient tête à tète, près d'un feu qui venait d'être allumé : Real, le menton dans la main, attendant l'occasion d'entrer en matière; Lecourlois, tirant de grosses bouffées d'une petite pipe d'écume, garnie d'ambre et de métal. — La nuit, sans lune, mais criblée d'étoiles, continuait son calme resplendissement au dehors, froide et claire, discrète, quoique lumineuse.

— Je vais vous paraître un peu sansgêne et importun, finit par dire Franlz.

Mais, baste ! vous mettrez cela sur le compte de mes préoccupations professionnelles :

vous vous direz que toutes les contradictions, tous les caprices du cœur et de l'esprit humains sont faits pour intéresser les gens de mon espèce... Donc, je voudrais bien savoir ce qui s'est passé en vous pour vous déler-

miner si promptement à tourner le dos à vos amours, à vos espérances.

— C'est bien simple, répliqua Edgar avec une philosophie quelque peu outrée. Je me suis aperçu que, dans mon cœur volage, l'amour joue à cache-cache, quand il ne joue pas aux quatre coins, avec les femmes qui me plaisent. La dernière venue me fait oublier les autres. Madame Frugères, qui m'avait déjà beaucoup plu, m'a, cette fois, complètement séduit, enthousiasmé...

— Si bien que cette résolution tant mûrie, ces projets tant caressés...

— Évanouies, cher Monsieur, évanouies, ces chimères!... Je suis un pauvre cerveau brûlé, un amuseur qu'il ne faut pas prendre au sérieux.

— Me permettez-vous de ne pas vous croire ?

— Certainement, mon cher Monsieur Real... Il me suffira que vous fassiez semblant.

— Eh bien ! je ne vous crois point. Et vous me pardonnerez si je ne pousse pas la politesse jusqu'à feindre d'ajouter foi à vos mauvaises raisons... Mais je ne pourrais avoir l'air de vous croire sans avoir l'air d'un sot. Car il est trop évident que, si le charme de madame Frugères est pour quelque chose dans votre revirement, ses propos n'y sont pas non plus tout à fait étrangers... Confessez-le.

— Je ne confesserai rien... parce qu'il n'y a rien là-dedans que des méchancetés ou des rancunes de femme

— Enfin, c'est assez pour que vous battiez en retraite, pour que vous vous désistiez de vos prétentions avouées !

— Ohl moi, je ne compte pas, encore un coup.

Il était clair que le jeune .homme ne voulait rien dire. Mais son attitude avait exaspéré Frantz, dont le sang était en ébullition depuis le commencement de la soirée,

et qui sentait son inquiétude s'accroître de tout ce que le vague de ses doutes y ajoutait d'irritant ou de terrible. Il s'était un peu vanté en déclarant à Marie-Madeleine que jamais la moindre suspicion ne porterait atteinte au caractère élevé de sa tendresse pour elle. On n'est pas chevaleresque ni surtout confiant à volonté: il y faut de l'habitude ou une instinctive propension.

— Vous ne comptez pas, soitl... puisqu'il vous plaît de vous effacer. Mais moi, je compte et veux être compté!... J'avoue que j'aime mademoiselle Hart. J'ai donc le droit...

— Allez-vous me demander raison, à présent, de ma retraite, qui vous laisse le champ libre?

— Peut-être.

— A la rigueur, j'aurais compris le contraire.. Mais votre prétention actuelle est un peu forte!

— C'est possible. Mais, entendez-moi

i50 hallali!

bien, mon cher monsieur Lecourtois, j'ai un intérêt de premier ordre, et fort respectable, à savoir tout ce qu'on dit de mademoiselle Hart. Or, je suis décidé à m'enquérir de ces propos par tous les moyens.

Il s'était planté devant le jeune homme avec un air de résolution qui avertit son interlocuteur d'avoir à lui répondre catégoriquement et sérieusement. Edgar secoua donc sa pipe, la remit dans sa poche, et, se levant :

— Monsieur Real, dit-il avec toute la gravité dont il était capable, encore une fois, je n'ai rien à vous dire, et pour plus d'un motif... Pour celui-ci, entre autres: c'est que, personnellement, je ne sais rien, et que, avant de médire d'une femme, le moins qu'on puisse exiger de soi-même, c'est une certitude personnelle. S'il y a quelque chose, il ne peut s'agir que de cancans et, tranchons le mot, d'espionnage. Or, c'est de quoi les hommes se doivent le moins occuper...

hallali! loi

d'abord, parce qu'ils n'y entendent goutte... Je m'étonne même qu'il y ait encore des criminels assez prodigieusement nigauds pour se laisser pincer par des mouchards. Un mouchard, mais ça se reconnaît entre dix mille personnes ! La police devrait être faite par des femmes, du moins la police secrèle.

Recourez aux femmes... Sur ce, bonsoir!

Tandis que M. Real demeurait abasourdi, presque aussi honteux de son algarade que d'avoir mérilé le conseil qui avait servi de conclusion à Edgar Lecourtois, celui-ci s'en allait d'un pas ferme et mesuré, comme un homme qui ne désire nullement qu'on le rappelle, mais qui ne craint point qu'on l'oblige à rétrograder. Il n'avait pas fait dix pas dans le couloir que Frantz le hélait doucement .

— Monsieur Lecourtois, dit-il, le rouge au front et d'une voix étouffée, un seul mot encore, je vous prie... Croyez -vous que madame Frugères?...

Edgar ne le laissa pas achever, ou plulôt lui en épargna la peine.

— Certes ! fit-il, et avec plaisir. Adressezvous donc à elle... Parbleu 1 c'est le conseil que je brûlais de vous donner tout de suite en termes explicites; mais en prendre l'initiative, c'eût été à peu près l'équivalent de ce que je ne voulais pas faire : trop parler sans qu'on m'en eût sommé.

Real, après le départ d'Edgar, alla, pensif et plus calme, s'appuyer du front à sa fenêtre. Il resta là longtemps, des heures peut-èlre, sans rien voir que le blanc gravier du parc reluisant aux étoiles... Mais, à un certain moment, il aperçut un homme ou une ombre humaine qui traversait la grande pelouse; il vit cet homme ou cette ombre s'avancer d'une allure indécise jusque vers le milieu de la pelouse, puis s'arrêter en face du château, hésiter, revenir sur ses pas et finalement disparaître. — Cet homme, c'était le châtelain de Rubécourt en personne.

Frantz, en le reconnaissant, avait eu d'abord une sensation d'halluciné conscient : il lui avait paru improbable que ce fût là le baron d^ Buttencourt en chair et en os, et il avait préféré croire à une évocation mystérieusement déterminée par la fixité involontaire de sa pensée. Cependant, l'illusion n'avait pu durer : maint indice, — et, par exemple, le bruit des pas sur le gravier, à l'instant précis où le fantôme vivant quittait la pelouse, — avait contribué à la dissiper. C'était le baron lui-même I Alors, une sueur d'agonie avait mouillé les tempes de M. Real. Retenant son souffle, qui ressemblait à un râle, il s'était penché autant qu'il l'avait pu derrière son carreau, pour suivre du regard le nocturne promeneur jusqu'au terme de sa promenade ou de sa course. Ensuite, il avait respiré : le baron, venu de l'aile droite du château, était retourné à son point de départ; et c'était dans l'aile gauche que se trouvait logée

\M hallali!

Marie-Madeleine. Donc, simple fugue de noctambule agité, simple rêverie promenée sous les étoiles d'un beau ciel et sous la fenêtre de la bîen-aimée ! ,

Après cette nuit sans sommeil, quoique traversée de cauchemars, Real prit son parti d'être lâche, c'est-à-dire de faire causer madame Frugères. Sa lâcheté lui semblait excusable, — et l'était, sans doute, puisqu'il n'avait aucun autre moyen d'information à son service, et que, non seulement son bonheur, mais son honneur peut-être était en jeu. — Un fait digne de remarque, au surplus, c'est que l'honneur engendre bien des gribouillades et qu'il n'est pas rare de voir des gens se déshonorer pour rester honorables ou honorés, l'honneur, l'honneur mondain surtout, étant une plante parasite qui, trop souvent, n'orne la vertu que pour l'étouffer sous ses frondaisons brillantes.

Mais il fallait se hâter : madame Frugères

HALLALI ! Jo5

devait quitter Rubécourt le soir même.

Après le déjeuner, il y eut, comme à l'ordinaire, une débandade générale, les uns se groupant autour du café, les autres gagnant le parc ou les serres, ou les écuries; d'autres encore s'apprêtant à jouer au billard.

Parmi ces derniers figurait volontiers la petite madame Frugères...

Autrefois, les femmes ne jouaient point au billard, comme elles ne fumaient point.

On est en train de changer tout cela; on changera bien d'autres choses de même ordre ou de même importance sans que le monde en aille plus droit, — au con-:

traire I

— Si j'osais pourtant vous défier, Madame!

— L'audace vous vient un peu tard. Je pars ce soir. Vous n'aurez pas le temps de prendre votre revanche.

— Mais je n'aurai pas le temps non plus

156 HALLÂLl!

de me faire battre deux fois, ce qui est une compensation.

— J'allais jouer avec le baron. Bahl il vous cédera bien son tour... N'est-ce pas, Monsieur de Buttencourt, que vous cédez votre tour à M. Réai, qui me provoque ?

N'est-ce pas ? Vous lui cédez la place?

— Ohl pour une simple partie, dit Real.

Une fois n'est pas coutume.

Il ne pouvait plus se dispenser de glisser une allusion, plus ou moins directe, à sa grande affaire, dans les phrases qu'il adressait au baron.

— Soit, mon cher. Je vous passe la main, mais en vous prévenant que votre adversaire est d'une jolie force. Assurez votre binocle, ou même mettez vos verres doubles, croyez-moi.

— Je ferai de mon mieux.

— Que jouons-nous ? demanda madame Frugères en riant. De l'argent?

— Fi !

— L'honneur, alors ? Penh !

— Une discrétion, si vous le voulez bien.

— Hum ! avec un homme, c'est bien cher. Enfin, je me risque... parce que je suis sûre de vous battre... Ahl vous savez que Ton m'accorde toujours le droit de grimper sur le billard... de m'y asseoir, plutôt ? Ça ne vous choque pas ?

— Pas le moins du monde.

— Ni que je fume ?

— Pas davantage.

— Parfait I Commençons.

Real était de première force; mais sa force n'était pas trop connue de ses hôtes, parce que, d'habitude, n'ayant guère que le baron pour faire sa partie, il aimait mieux ne pas jouer. Il laissa son frétillant adversaire caqueter et caramboler tout à l'aise, pour commencer, s' efforçant d'être aimable et de se mettre au diapason de ce gamin enjuponné, qui, entre deux bouffées de tabac d'Orient, se juchait sur la bande du

15S HALLALI î

billard et se livrait à une gymnastique désordonnée, dont un des meilleurs résultats, en dehors de certains carambolages très réussis, était de découvrir, à chaque instant, des pieds d'enfant et un bas de jambe... beaucoup moins enfantin. — Puis, comme il avait son idée, qui était de gagner la partie, il cessa de donner du jeu, tout en s'en réservant le plus possible.

— Oh! mais, dites donc, ne pourriezvous jouer un peu la difficulté? Vous bloquez les billes tout le temps et vous faites des séries dans les coins, pour m'étrangler I En réalité, vous ne me battez pas : vous m'assassinez.

— C'est que je veux gagner, Madame, gagner à tout prix!... Je peux vous le dire, puisque, aussi bien, vous vous en apercevez.

— Savez-vous que vous me faites peur?...

Qu'allez-vous me demander?

— Ah! si j'avais le temps! fît galamment Real.

— Le fait est que, d'ici à la fin de l'après-midi... Enfin, c'est encore assez honnête à vous d'admettre que ma vertu tiendrait toujours bien deux heures!

— Quarante-sept à vingt-trois! proclama Frantz.

— Tenez ! fit la drôlette personne avec une grimace de gavroche, je me rends, là!

Soyez discret.

Et, d'un geste comiquement déçu, elle envoya rouler sa queue de billard contre le pied d'une haute banquette en tapisserie appuyée à la muraille.

Il n'y avait plus personne dans la pièce.

Mais, d'un instant à l'autre, on pouvait y rentrer, et les portes en étaient restées ouvertes.

— Asseyons-nous, se hâta de dire Franlz en prenant place sur la banquette.

— C'est une déclaration, décidément, que vous allez me faire?

— Oui... Mais une déclaralion de guerre, pour commencer.

— Bah? Eh bien! j'aime autant ça : ce sera plus drôle, étant plus neuf... Alors, vous m'en voulez?... C'est fort divertissant, car je ne vous connais pas beaucoup... Et vous m'en voulez beaucoup, tout de môme?

— On ne saurait davantage.

— Mais qu'ai-je bien pu vous faire ?

— Vous m'avez vu, vous me voyez près de donner dans un traquenard épouvantable, et vous ne me criez seulement pas :

Gare! ou : Casse-cou !

— Un traquenard? Casse-cou?... Ah çà!

si nous jouons maintenant aux propos inter- .rompus, ou si votre discrétion consiste à m'interloquer, il faut le dire.

— Vous voulez que je m'explique? Voici.

Vous ôtes une observatrice de premier ordre.

Vous savez donc parfaitement que je me suis mis en tôte d'épouser une jeune personne qui est ici. Or, à qui allez-vous faire

HALLALI î 161

des révélations? A quelqu'un qui, pensant à vous beaucoup plus qu'à elle, n'a aucun besoin qu'on l'éclairé et le préserve.

— Vous avez entendu, hier au soir?

— Je n'ai rien entendu.

— M. Lecourtois vous a répété?...

— On ne m'a rien répété. J'ai deviné :

c'est mon métier, à moi, de deviner.

— Eh bien ! alors, qu'avez-vous besoin de mon concours?

— L'art divinatoire ne s'exerce qu'en bloc. Et ce sont des détails qu'il me faudrait.

— Mais, mon bon Monsieur, je n'ai aucune raison...

— Pardon 1 Vous en avez une, au moins :

notre discrétion. Vous avez perdu. Payez, exécutez-vous.

— Ah, ah I je comprends. Vous avez deviné tout simplement que, par bonté d'âme et charité pure, dans la crainte d'un aveuglement toujours possible avec vous autres,

162 HALLALI î

je m'occupais de dessiller d'avance les yeux d'un ami. Après quoi, vous avez essayé d'obtenir de cet ami qu'il vous répétât ce qu'il tenait de ma bienveillance. Et, comme vous avez échoué dans votre tentative, vous m'avez gagné, au billard, une réédition de ce que vous appelez, avez appelé ou appellerez tôt ou tard mes petites perfidies...

Car il faut que vous soyez sérieusement amoureux pour avoir si bien à cxBur de vous renseigner. Enfin, n'importe 1 C'est assez malin... pour un homme, ce que vous avez fait là. Cette façon plaisante d'extorquer des renseignements sérieux à quelqu'un qui vous les refuserait, à coup sûr, si vous les lui demandiez sous une forme solennelle... non, décidément, ce n'est pas encore trop bête. Et ça mérite une récompense.

Je m'exécute donc, mais en trois paroles...

Oyez : Mademoiselle... mademoiselle votre amoureuse a plus d'un galant. C'est chez elle affaire d'habitude. Vous passerez peut-

hallali! i63

être au choix, mais vous ne passerez jamais à l'ancienneté... Du reste, c'est plus flatteur.

— Mais, hasarda Frantz, qui donc, pour continuer l'emploi de l'idiome militaire, qui donc, sur cet annuaire d'un nouveau genre, figure avec le numéro un?

— Vous savez bien que c'est M. de Buttencourt. A tout seigneur...

— Et les autres?

— Les autres sont des seigneurs... sans importance.

— Merci pour eux... et pour moi.

— Je ne parle pas de vous, en ce moment, mais de ceux qui peuvent vous porter ombrage. Je vous ai même reconnu tout de suite une belle chance... Et votre chance, vous m'avez l'air de la juger trop belle, à présent.

— Oui, mais cette histoire, après tout, qu'est-ce? Amourette rompue, fiançailles manquées, feu de paille depuis longtemps éteint...

— Oh ! feu de paille, que non pas ! Et nullement éteint... Ça pourra même fort bien mettre le feu à la maison, quelque jour... Du reste, si vous ne le pensiez pas, que parleriez-vous de traquenard, de piège épouvantable?

— Eh bienl tenez, je vais vous livrer mon jeu. J'ai dit cela pour apprendre quelque chose, car je ne sais rien, mais rien de rienl... hors ce que vous m'avez donné à penser, hier au soir et à la chasse.

D'ailleurs, je n'ai jamais élé fort encouragé, bien que je sois fort épris.

— Ahl fit la ravissante madame Fruj gères sans se mordre les lèvres, mais plutôt en y passant sa langue d'un air gourmet.

D parut à Frantz que cette petite langue coralline était humide d'un venin rose, tout frais distillé. Et il ressentit une impression de dégoût nullement justifiée par le dehors des choses.

— Ahl fit encore une fois îa jeune femme.

Vous m'étonnez. Car votre mot, le mot traquenard, semblait bien avoir été choisi en connaissance de cause... quoiqu'il ne s'agisse pas de prendre un animal nuisible, tant s'en faut! Un mari, songez donc!

— Il y a donc bien réellement un piège tendu? demanda Real en tremblant.

— Je le crois. Reste à savoir à qui.

D'après ce que vous dites, vos affaires n'étant pas fort avancées, ce n'est pas plus à vous qu'à un autre.

— Mais quel piège? quel piège enfin?

— Vous souvenez-vous d'avoir lu, il y a quelques années, dans les journaux, le^ récit tragique d'une aventure nocturne où...

— Attendez! interrompit Frantz. Oui, je me rappelle... Cela s'était passé à l'étranger. Un grand seigneur marié et qui avait l'âme d'un rustre, car ces choses-là se voient surtout, dit-on, dans les campagnes, avait

arrangé ou toléré le mariage de sa maîtresse, une jeune fille tombée, avec un de ses amis, lequel était aussi naïf qu'épris...

Cependant, une circonstance quelconque ayant donné l'éveil à ce naïf, il surprit les amants, de nuit, et dans la propre chambre de la jeune fille...

— Vos souvenirs vous servent bien, dit madame Frugères en se levant. A l'occasion, sachez vous en servir.

Et elle s'en alla sans rien vouloir entendre. Il est vrai que Frantz ne fit pas de grands efforts' pour la retenir et n'avait aucun intérêt sérieux à savoir si la médisante personne, dans ses rencontres avec Marie-Madeleine, avait surpris quelque chose de vraiment louche, ou si c'était, de sa part, calomnie gratuite. — H y a des faits dont il faut s'assurer par soi-même, surtout quand on a, depuis longtemps, la puce à l'oreille.

Et puis, M. de Buttencourt, l'amant, ramant de Marie-Madeleine! Impossible I

Et, d'ailleurs, la nuit dernière, n'avait-il pas bien l'air d'un amoureux transi, plutôt que d'un galant satisfait?... Oui, mais ces paroles : « Si je voulais pourtant !» et :

« J'oserai 1 » que signifiaient-elles?

La semaine avait été bien remplie : on avait pris deux sangliers, servis tous deux au couteau, selon les plus pures règles de la vénerie, l'un par M. de Buttencourt, l'autre par M. Real. D'ailleurs, depuis le départ de madame Frugères et d'Edgar, on était tout à la chasse à courre, — du moins en apparence.

Car Frantz cherchait d'autres traces que celles des sangliers et suivait d'autres voies que celles des cerfs et des chevreuils. Mais il n'avait rien découvert. Le baron ne se

promenait plus la nuit, et les in-folio de la bibliothèque no paraissaient pa»

destinés à resservir jamais de boîtes aux lettres.

Les forêts prochaines n'étant guère vivesen cerfs, c'était une fête assez rare, à Rubécourt, que de pouvoir chasser un de ces animaux, proclamés rois de nos bois par les veneurs convaincus. Cependant, ou s'offrait ce régal, de temps à autre, lorsque les piqueurs, ayant parcouru le pays en un jour de loisir, avaient eu connaissance de quelque tête notable. Et le fait se produisit justement à la veille d'un dîner et d'un bal que la baronne avait résolu de donner, pour profiter du voisinage temporaire d'une demi-douzaine de Parisiens en déplacement dans la région, et aussi pour rompre la monotonie des soirées du château. On projeta dès lors une fête complète : grande chasse^ grand repas, et curée aux flambeaux avant la musique et la danse.

De point en point, le programme fut exécuté.

D'abord, le matin, par un temps de brume légère, rendez-vous des plus exquis:

deux voitures pleines de dames; sept ou huit veneurs bien montés; trois femmes à cheval, dont Marié-Madeleine; tout cela se mouvant, avec les chiens, les piqueurs et les valets, au. milieu d'un brouillard diaphane, en un carrefour de forêt. Puis, dispersion pittoresque sur les routes qui a voisinent l'enceinte où le cerf a été rembuché et d'où il s'élance à travers bois, bondissant vers une clairière, aiguillonné par l'excitant tapage des trompes qui sonnent la vue et des chiens qui prennent la voie.

Ensuite, chasse superbe, sans un accroc, sans un défaut, presque trop belle, comme une parade, les chiens toujours bien criants et groupés ou facilement rameutés, Tanimal de meute souvent en vue, pour le plaisir des yeux. Quoi encore? Les abois, le cerf

sur ses fins, malmené, faisant tète aux chiens... Enfin, l'hallali par terre, quand la bête est tombée, le jarret tranché, au milieu des chiens, qui bientôt la couvrent et la foulent...

Le soir, au retour, curée froide, à la lueur des torches et au son des fanfares, devant les hôtes assemblés du baron. Spectacle théâtral et goûté, un peu moins répugnant que la curée chaude, où souvent les cœurs de femmes défaillent, alors qu'on voit le valet de chiens agiter la tête du cerf à peine mort, ainsi que la nappe, c'est-à-dire la peau du vaincu, tout frais écorché et dont les restes encore tièdes, recouverts de cette peau, vont être livrés à la meute, un moment tenue sous le fouet.

— Des heures se sont écoulées depuis la prise; le souvenir du meurtre ne se ravivera pas. Il semble que ce ne soit plus l'animal que l'on a chassé, que l'on a vu en vie, dont peut-être on a rencontré le

regard éperdu; il semble même, — simple illusion, — que les chiens ne donnent pas de bon cœur dans la demi-charogne qui leur est offerte en régal. Celte carcasse refroidie paraît être là pour la montre; et l'on pardonne aux chiens, aux veneurs...

et à soi-même.

Après la curée, grand dîner: habits rouges et épaules nues. Par conséquent, grand triomphe pour Marie-Madeleine, mais triomphe nullement cherché et qui ne parut lui causer aucun plaisir. On eût dit même qu'elle en souffrait. Tous ces regards la brûlaient, sans doute. Mais, qu'y faire? Il y a des femmes, voire des jeunes filles, qui ne peuvent pas se décolleter chastement; la faute en est à leur structure, trop conforme aux bons modèles de l'antiquité et à l'idéal du xvni® siècle : elles ont la gorge haute. Marie-Madeleine attirait donc les regards, un peu trop pour son goût et pour celui de Frantz,

— peut-être aussi pour le goût du baron.

Cependant, elle ne se contentait pas de triompher avec modestie: elle triomphait avec tristesse. Depuis quelques jours, une pensée mélancolique ennuageait son front, voilait ses yeux d'une ombre que l'on n'était pas accoutumé à y remarquer. Car, sans être bruyante ni folle le moins du monde, la jeune fille avait cette galté douce qui est presque toujours le reflet de la bonté et le signe extérieur d'une belle santé d'âme.

Le bal se traînait un peu languissamment à travers valses et quadrilles, les danseurs et les danseuses accusant quelque fatigue. Du reste, à la campagne, ou, pour mieux dire, dans la vie de château, les soirées sont toujours plus ou moins ensommeillées : quand on n'a rien fait de la journée, on est engourdi; quand on s'est agité en plein air, c'est harassé qu'il faut dire.

Aussi, peu après minuit, tous les invités étaient-ils partis ou couchés.

Frantz, toujours à l'affût, avait été frappé de la tristesse de Marie-Madeleine et de l'allure inquiète, pour ainsi dire trépidante, du baron. C'était pour lui double prétexte à réflexion. Et puis, il avait souffert de la chaleur, du piano, de la conversation, même un peu de la danse, quoiqu'il en eût très modérément usé, et seulement du quadrille. Bref, il éprouvait le besoin de prendre l'air en rêvant, — en rêvant les yeux grands ouverts et orientés vers certaine fenêtre qu'il connaissait bien : la seconde après le retour de l'aile, dans la partie gauche du château, au premier ét^ge. — Les contrevents de cette fenêtre étaient, d'ailleurs, toujours clos le soir; mais on pouvait, en général, apercevoir, jusqu'à une heure assez avancée, un filet de lumière ourlant les contours des volets. Et il n'en faut quelquefois pas davantage pour faire battre un cœur d'homme.

Ce soir-là, par une singulière fortune,

soit oubli, soit intention, les volets n'avaient pas été fermés. De sorte que Frantz pouvait voir la fenêtre, éclairée par les flammes de deux bougies qui projetaient une tache lumineuse sur la sombre façade endormie, luire comme un phare, au flanc du château, dans la nuit calme sans lune et sans étoiles. De temps à autre, une ombre passait derrière les rideaux bleus, très clairs de ton et de tissu, semés d'oiseaux et de figures étranges. — Grâce à un phénomène fort connu de tous ceux qui ont, ne fût-ce qu'une fois, monté sentimentalement la garde devant une maison close et habitée, il semblait à Frantz que des yeux l'épiaient, des yeux qu'il ne pouvait que deviner, mais dont il sentait le regard invisible peser sur lui, le gênant dans sa marche et dans ses manœuvres, le raillant de sa constance, défiant son audace ou sa timidité.

Si bien qu'après quelques allées et

venues à découvert, il préféra abriter sa promenade derrière une charmille dépouillée, qui protégeait ses évolutions sans lui interdire tout à fait la vue de la fenêtre, du phare ou de l'étoile qui guidait son rêve — et sa surveillance.

Bien lui en prit. Car, faute de ce parti, il se fût trouvé nez à nez avec son hôte et rival, le baron de Buttencourt. Mais celui-ci ne fit que passer, marchant vite et regardant la fenêtre, sans aucun souci d'inspecter les alentours. Bientôt Frantz le vit rentrer dans le château. Seulement, au lieu d'y rentrer par la porte quMl avait prise pour en sortir ou par le vestibule central, il y rentra par une petite porte de service, qui s'ouvrait à l'extrémité de l'aile gauche et qui communiquait directement avec un escalier latéral desservant les deux étages.

— Il pouvait être une heure et demie du matin.

Sur-le-champ, et en traits de feu, le fait-

divers dont la petite madame Frugères avait amené Frantz à reproduire l'écho lointain, se retraça dans sa pensée, où il le /wf, cette fois, sans une omission, sans une lacune.

— Il y a de ces curieuses résurrections de souvenirs que l'on aurait tout lieu de croire abolis, de ces réveils d'une mémoire latente dont nous n'avons aucune conscience jusqu'au moment où, galvanisée par une circonstance, par un choc, elle fonctionne tout à coup avec une sûreté stupéfiante et qui nous confond nous-mêmes. — C'est ainsi que Frantz se remémora soudain, avec bien plus de détails qu'il ne lui en était revenu à l'esprit la première fois, cette scandaleuse aventure qui, quelques années auparavant, avait ému la plus aristocratique société d'un grand pays voisin et diverti toute l'Europe.

Il ne se rappelait pas seulement les faits caractéristiques, la trame du scandale, mais la narration circonstanciée qu'une gazette

boulevardière en avait donnée, avec tous les commentaires et l'exposé des suites de l'événement. Et, par une bizarrerie cérébrale qu'expliquait son trouble profond, s'il ne doutait plus guère de la similitude des cas, il se préoccupait surtout des moyens d'éviter la vulgarité tragique du dénoûment probable sans avoir à renoncer aux constatations matérielles. Car, tout en ayant presque une certitude, il voulait voir de ses yeux, voir quelque chose qui fût un fait, une preuve, un point de repère pour sa mémoire affolée, et qui ne lui permît pas de revenir jamais, dans l'avenir, à son amour en culbutant ses doutes.

Dans l'aventure dont le récit fait maintenant partie de la chronique scandaleuse d'un peuple voisin, et que se rappelait si bien ou si mal à propos M. Real, Tamant indélicat fut épié, surpris et à demi étranglé par Tépouseur mystifié, d'où grand tapage nocturne ayant réveillé et mis sur pied

toute la maisonnée, y compris la dame du logis, qui, enceinte, faillit mourir de saisissement. — Après la scène de pugilat, il y eut naturellement un duel. Et tout fut dit.

Or, à quoi bon ce bruit? D'abord, à la difterence de son prédécesseur historique, M. Real, n'ayant pas encore été agréé par la jeune fille, n'avait aucun droit. Ensuite, le mariage étant devenu impossible de par la nature ^ des faits, et avant même que le projet en eût été divulgué, le bruit et le scandale pouvaient être considérés comme superflus. Enfin, madame de Buttencourt, pour n'être point enceinte, n'en était pas moins à ménager, et Frantz avait pour elle une grande et fraternelle affection.

Donc, il fallait voir sans être vu, ce qui ne laissait pas de présenter bien des difficultés, surtout si, comme c'était à croire, les volets n'avaient été maintenus ouverts que dans un dessein d'avertissement ou à titre de signal convenu. Que la jeune fille

les fermât avant l'entrée de M. de Butiencourt ou sans que celui-ci se fût montré, Real en était pour ses frais d'espionnage :

il n'avait rien appris de nouveau... rien de certain, du moins.

. Mais les volets ne se fermaient point. Et il y avait peut-être, dès lors, un moyen de voir quelque chose. — Le château de Rubécourt est de construction moderne; mais, ayant été construit en briques et en pierre, il ne pouvait manquer de rappeler le style Louis XIIL II a donc trois corps, c'està-dire une façade et deux ailes en retour. Sa face principale regarde le parc, ce qui s'explique par ce fait que, du côté de la cour et du village, se trouvant en contre-bas de la grand'route, grâce à la déclivité du sol, il est à peu près caché aux passants de ce côté, tandis que, de l'autre, on peut le voir à travers les arbres, ou même en perspective, dans l'axe des percées.

Le plan de Frantz fut bientôt fait. Il

s'agissait de rentrer dans le château par le vestibule, dont il avait la clef et que, d'ailleurs, il avait laissé ouvert; de gagner le premier étage par le grand escalier, puis la bibliothèque, et enfin une petite pièce attenante à la bibliothèque, sorte d'oratoire dont la fenêtre, l'avant-dernière vers la gauche du corps de logis central, devait offrir une vue oblique sur la chambre de Marie-Madeleine .

Parvenu sans encombre à son poste d'observation, Frantz ouvrit avec précaution les volets, referma à peu près la croisée, et, tapi dans l'ombre, regarda. — Ce qu'il vit était plus enchanteur que terrifiant. La jeune fille, après avoir tourné la tète, d'un air las, vers une pendule de Sèvres qui marquait deux heures moins le quart, rejeta d'un lent mouvement d'épaule l'espèce de mante blanche dans laquelle elle était enveloppée. Et Frantz constata, non sans surprise, qu'elle ne s'était point déshabillée.

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