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Elle avait toujours sa toilette de bal ou plutôt de soirée : une robe d'un vert très pâle, reflet d'astre, ouverte en pointe devant et derrière, mais ne découvrant les bras que jusqu'au coude. Elle jeta un regard dans la direction de la porte, puis s'en approcha, souleva la portière, s'assura que le verrou était mis ou le tour de clef donné. Et, revenant au milieu de la chambre, devant une de ces immenses armoires à trois glaces oui font les délices des femmes, elle défît son corsage...
Ici un scrupule honorable, quoique naturel, s'empara de M. Real. Il était venu pour surprendre un secret dont peut-être dépendaient son avenir et son honneur; il n'était pas venu pour abuser, en vrai polisson, de la distraction d*une femme, d'une jeune fille qu'il aimait, et qui avait oublié de fermer ses persieniies avant de se dévêtir; Puisque Marie-Madeleine était seule, puisqu'elle ne paraissait attendre personne, il
n'avait plus qu'à se retirer. El, positivement, il allait le faire, s'il n'eût observé tout à coup un geste d'inquiétude ou d'effroi très apparemment provoqué chez la jeune fille par un bruit venant de la porte.
En effet, elle s'était retournée de ce côté et avait allongé son bras vers le corsage dont elle avait eu tout juste le temps de se séparer. — Frantz devait la revoir souvent dans cette attitude de nymphe surprime : il ne devait plus oublier ce bras exquis, si gracieusement étendu, puis replié sur la poitrine, ces épaules blanches et rondes, ce buste souple, ces hanches qui saillaient nettement sous la jupe, toute cette silhouette féminine, si jeune et si parfaite, à peine dévêtue; chaste, mais affolante...
Prompte et agitée, la jeune fille s'était déjà rhabillée ; elle avait même déjà replacé sur ses épaules sa sortie de bal. Elle écoutait.
Sans doute j il y eut un nouveau bruit à
la porte ou un appel ; car, après avoir promené tout alentour un regard désespéré, plein d'une angoisse indicible, mais plus navré peut-être qu'effrayé, Marie-Madeleine alla soulever la portière pour mieux entendre.
Elle attendit, écoutant toujours, regarda une dernière fois autour d'elle, et enfin ouvrit sa porte, comme en désespoir de cause.
M. de Butlencourt, lui aussi, avait conservé sa tenue de soirée. Il était en habit rouge, avec des fleurs à sa boutonnière, très beau ainsi, mais pâle comme un mort.
Tout de suite une discussion s'engagea, dont il était aisé de suivre les péripéties, d'après les jeux de physionomie des personnages. Il y eut d'abord des reproches émanant de M. de Buttencourt, mais dés reproches formulés manifestement avec douceur, car le baron ne faisait aucun geste et son regard était plus suppliant que cour-
roucé. Quant à Marie-Madeleine, elle l'écoutait avec une résignation douloureuse, sans lui répondre, sans le regarder. C'était une statue du Désespoir. Mais bientôt, devant cette attitude et ce mutisme, les reproches du baron s'enflèrent, sans doute, car Frantz le vit sortir de son immobilité première pour s'emparer des mains de Marie-Madeleine et les secouer avec énergie. On eût dit qu'il voulait réveiller la jeune fille et que celle-ci était une somnambule. A p;irtir de ce moment, et rien n'étant résulté de ce nouveau procédé, il devint évident que la colère avait tout à fait gagné le nocturne visiteur. En efl*et, il changeait de place à chaque instant, allant et venant par la chambre, mais sans trop s'éloigner de la jeune fille et rétrécissant de plus en plus les orbes qu'il semblait décrire autour d'elle comme un véritable oiseau de proie. Et, que ce fût de colère ou de convoitise, ses yeux flamboyaient. Enfin, il eut un geste
impérieux qui signifiait, ou que sa patience était à bout, ou qu'il avait le droit de parler en maître, et il saisit Marie-Madeleine par le bras. Celle-ci se déroba à l'étreinte avec une telle indignation que Frantz sentit <5omme une délicieuse fraîcheur pénétrer tout d'un coup dans ses veines et y calmer l'ardeur tumultueuse de son sang en révolte.
Mais il y eut bientôt une nouvelle tentative, plus audacieuse ou plus violente, qui obligea la jeune fille à ouvrir sa porte toute grande en menaçant probablement d'appeler. Et, comme le baron faisait mine de refermer la porte, il devint certain pour Frantz que c'était désormais son droit et son devoir d'intervenir, — Marie-Madeleine n'était pas consentante; on paraissait vouloir la violenter; en tout cas, elle était lâchement attaquée et ne pouvait, sinon à la dernière extrémité, se défendre en appelant, puisqu'elle eût ainsi ruiné le bonheur et détruit à tout jamais le repos de sa cousine:
il y avait de quoi justifier une inlervention même sans titre.
Restait à en trouver la forme. L'intervention directe aurait eu l'avantage de satisfaire la rancune et les nerfs de M. Real. Mais elle aurait eu l'inconvénient grave de rendre immédiatement mpossible son séjour à Rubécourt, d'où il lui aurait fallu s'éloigner sur l'heure, sans même connaître les volontés non plus que la suite des aventures de mademoiselle Hart.
Quant à une intervention indirecte, c'était moins décisif et moins calmant peut-être, mais infiniment plus pratique. Un peu de bruit y devait suffire.
Frantz redescendit donc en hâte, ralluma son bougeoir en passant par le vestibule, s'arma d'un fusil de chasse qui faisait partie d'un râtelier d'armes placé dans le hall voisin de la salle de billard, prit deux cartouches dans un tiroir où il en avait vu un certain nombre le jour même, et, se pos-
tant à une fenêtre du rez-de-chaussée, lâcha ses deux coups de fusil dans la nuit, à la cantonade. Cela fait, il s'empressa de tout remettre eu ordre, y compris l'arme fumante, qu'il essuya du revers de sa manche il referma la croisée ainsi que les contrevents, et gravit ses deux étages avec une merveilleuse agilité.
Il eut soin de ne ressortir de sa chambre qu'au bout de cinq bonnes minules, c'està-dire après que tout le monde eût eu le temps de parcourir avec effarement corridors et escalier?.
Sauf le baron de Buttencourt, lequel finit par deviner la vérité, et Marie-Madeleine, qui devait l'apprendre de la bouche même de Frantz, personne ne sut jamais qui avait tiré ces deux coups de fusil, au beau milieu de la nuit.
Le lendemain, s'inspirant du mot fameux:
« Bien taillé, mais il faut coudre », Real prit à part Marie-Madeleine, aussitôt après le déjeuner, et l'entraîna dans le parc, sans se soucier autrement de ce qu'on en pourrait induire.
Il lui dit tout, — non pas tout ce qu'il avait pensé, mais tout ce qu'il avait vu et tout ce qu'il avait fait.
Et, comme lajeune fille demeurait muette, les yeux à terre :
— Voyons, ajouta-t-ij, pourquoi cette
contenance? J'avais deviné juste, et je n'ai rien appris, parce que je n'avais rien à apprendre. Mais vous n'avez point à rougir ni à vous désoler... Seulement vous avez besoin d'une protection. Vous avez besoin, tout au moins, d'un prétexte pour quitter cette maison. Acceptez... ou feignez d'accepter mon nom... Quoil vous ne dites rien? Ne me répondrez-vous pas un mot?
— Si, si, murmura Marie-Madeleine comme en un rêve, je vous répondrai» Mais je cherche mes mots pour vous répondre...
Et j'ai tort... M. de Buttencourt avait le droit d'entrer chez moi, comme il Ta fait cette nuit.
— Le droit 1 le droit I s'écria Frantz bouleversé. Pensez- vous à ce que vous dites ?
— C'est vrai, dit la jeune fille sans relever la tête et sans affermir sa voix, il n'avait pas le droit d'agir comme il Fa fait, parce queje le lui avais défendu et parce que
je suis ici contre mon gré. Mais, partout ailleurs...
— Avez-vous bien conscience, interrompit Frantz avec une impétuosité dont il ne fut pas maître, de ce que vous me donnez à entendre? Ne vous abusez- vous pas sur les conséquences et la portée de quelque im^ prudence de jeune fille?
— Hélas I
Ce fut toute la réponse de Marie-Madeleine, mais si expressive et si navrante I
Atterré, Frantz n'osait plus rien demander. Pourtant, un amer besoin de se confirmer dans son désenchantement, de sentir plus cuisantes les meurtrissures de son cœur, le pressait de parler. D'autre part, les lèvres de Marie-Madeleine, descellées sous l'effort des sanglots, laissaient échapper des mots sans suite. Ces dispositions réciproques aboutirent à une longue et douloureuse confession, trempée de larmes. Et voici ce qu'apprit Frantz.
d92 hallali!
A Nancy, durant tout un long hiver, le baron de Buitencourt avait courtisé Marie- Madeleine, mais pas trop ouvertement. Il fréquentait, à la vérité, la maison du père de la jeune fillo. Seulement, comme Hélène y venait sans cesse et qu'il lui adressait des hommages assez ostensibles, on pouvait et Ton devait croire que c'était à elle qu'il en avait, plutôt qu'à la cousine de celle-ci, — d'autant qu'Hélène Hart servait de point de mire, avec ses quatre millions de dot et ses espérances insondables, à toute la noblesse de la province. — En somme, le baron jouait un double jeu : il aimait Marie- Madeleme et visait la fortune d'Hélène, ou du moins se conformait aux injonctions de sa grand'mère, laquelle, ayant déjà de la répugnance pour la roture des frères Hart, ne pouvait avoir que de l'aversion pour celui des deux qui était hors d'état désormais de lui dorer la pilule d'une mésalliance, et dont l'honorabilité même semblait chan-
celer en même temps que la prospérité.
Les choses allèrent quelque temps ainsi, M. de Buttencourt ayant réussi à ne se point trahir et à tenir la balance égale entre les deux jeunes filles. Il avait persuadé à Marie-Madeleine qu'il ne faisait la cour à Hélène que pour donner le change à la douairière, en attendant qu'il pût la rallier, et que, d'ailleurs, il ne serait jamais pris au sérieux dans un rôle qu'il jouait visiblement à contre-cœur. — De fait, il ne s'y dépensait pas trop, dominé par son amour plus que par son intérêt. — Mais il arriva qu'Hélène s'éprit du beau gentilhomme, à rinsu de sa cousine. S'étant absentée pour un voyage à Paris, cette absence lui révéla que les hommages du baron lui étaient devenus indispensables. Et, de retour à Nancy, elle se mit en devoir de les bien accueillir. Or, dans l'intervalle, le baron, faisant valoir les angoisses d'une longue attente, rendue nécessaire par l'opposition
de plus en plus certaine de sa grand'mère ; mettant en œuvre toute sa science de séduction et sa passion très réelle ; profitant, en outre, de Tisolement momentané de Marie- Madeleine, le baron, qui était aimé d'elle, était devenu son amant.
Ivresse passionnée des deux parts, sans doute ; mais, du côté de la jeune fille, plus de compassion peut-être que de passion.
Et, de l'autre côté, plus de folie sensuelle encore que de véritable lâcheté. Car, s'il est vrai que l'on ne trouverait pas facilement deux hommes sur cent pour approuver, ni même pour excuser un forfait de ce genre, il n'est pas moins vrai, hélas I que l'on n'en trouverait pas deux sur mille pour s'en abstenir, le cas échéant, c'est-à-dire l'occasion étant belle.
Après... Après, c'avait été, du moins pour partie, l'éternelle et banale histoire : serments trahis, abandon intéressé, peut-être imposé, résignation et silence de la victime
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paralysée par la honte ou par des scrupules malencontreux, mariage du séducteur.
Mais la courte intrigue avait laissé à celui-ci un souvenir enchanté, qui, un instant engourdi, ne devait pas tarder à se réveiller dans son âme, — dans ses sens surtout. — M. de Buttencourt n'aimait pas sa femme ; ne vivant pas habituellement à Paris ni même à Nancy, il manquait de ces distractions qui rendent léger à tant d*hommes de son monde le joug matrimonial. Le souvenir se fit obsession. Marie-Madeleine fut, dès lors, en butte à d'odieuses sollicitations. Elle avait beau se tenir à l'écart, résignée, le baron venait la relancer, ou lui écrivait lettre sur lettre en s'accusant d'une inguérissable folie. Enfin, il eut la suprême habileté et la suprême indélicatesse d'appeler sa femme à la rescousse. Quelles raisons pouvait donner Marie-Madeleine de cette retraite prolongée? N'aimait-elle plus sa cousine?
L'avait-on froissée, peinée sans le savoir?
Ce fut un siège en règle, entrepris et dirigé non plus par M. de Buttencourt, mais par Hélène. La jeune femme devait triompher là où son mari avait échoué. Les réponses, faciles (quand elles n'étaient point superflues) avec le baron, devenaient, en effet, épineuses ou impossibles avec sa femme, qui ne savait rien et à qui tout devait être caché. Et puis, Marie-Madeleine se figura qu'elle tiendrait aisément en respect l'ardeur amoureuse d'un homme qui ne lui parlait plus que de repentir, d'obéissance et de soumission, tout en lui déclarant qu*il ne pouvait vivre sans le réconfort de sa présence, où il se plairait à voir l'équivalent d'un pardon.
Bref, elle avait fini par céder à tant d'instances, sûre d'elle-même, puisqu'elle n'avait plus pour celui qui l'avait trompée qu'une sorte de mépris indulgent, un dédain profond, que tempérait seule sa grande bonté...
Quant au reste, Frantz le savait, ou le pouvait aisément deviner.
hallali! d97
Il y avait longtemps qu'ils s'étaient tus l'un et l'autre ; mais ils semblaient écouter encore l'écho intérieur de leurs paroles.
Assis sur un banc de jardin, ils ne sentaient pas les morsures de la bise et oubliaient qu'il y eût au château des gens plus ou moins intéressés à pénétrer les motifs de leur intimité soudaine. Le jeune philosophe scrutait les causes profondes de celte chute qui anéantissait son rêve persistant et tenace d'amoureuse félicité. Il la comprenait, cette chute, et l'excusait presque. D'office, il se constituait l'avocat de cette belle pécheresse, qui n'avait trahi personne et qu'on avait trahie. Avec la connaissance pratique qu'il avait des femmes et l'expérience qu'il avait acquise des singularités de leurs vertus, il s'expliquait la faiblesse compatissante de Marie-Madeleine. Il voyait la jeune fille, privée de sa mère, seule avec un père indifférent ou aigri, aimante et bonne par nature, éprise par fatalité ou par accident;
et il la jugeait sans colère. Il savait, pour en avoir quelquefois profité lui-même, qu'il entre beaucoup de charité vraie dans le don que certaines femmes font de leur personne. A la vérité, il faut qu'elles soient prédisposées à cette aumône par une grande sympathie; mais n'en est-il pas de même pour d autres aumônes, beaucoup moindres? Les femmes ne donnent rien, fût-ce une obole, à qui leur déplaît. Mais, quand leur sympathie pour le mendiant, sans s'élever même jusqu'à la passion désordonnée, ingouvernable, dépasse la température et le niveau des sentiments paisibles, comment refuseraientelles de se donner tout entières, n'ayant plus rien à donner alors qu'elles-mêmes?
Ainsi songeait Frantz en veine d'indulgence. Et, lancé sur la pente, il ne s'arrêtait plus, cherchant et trouvant des explications inédites de ces naufrages de virginités. Il en arrivait à forger, pour l'usage de Marie-Madeleine, des excuses du genre le
plus inattendu. Il s'en prenait au nom même de la jeune fille, à ce nom de Marie- Madeleine, et méditait sur l'influence secrète qu'un ensemble de syllabes, évoquant le souvenir d'un personnage fameux, peut exercer, à la longue, sur qui l'entend chaque jour appliquer à la désignation de son être.
Les héroïnes de roman que l'auteur a l'intention de faire trébucher s'appellent souvent Madeleine... à moins qu'elles ne trébuchent parce que l'auteur les a, tout d'abord, baptisées ainsi. Dans la vie réelle, n'y aurait-il pas pareillement des victimes de ce nom délicieux et fatal?...
Disons, d'un mot, qu'il était fou de la jeune fille et ne voulait ni ne pouvait renoncer à elle. Quelque chose même de plus pressant et de plus impérieux que ce qu'il avait ressenti jusque-là ne tarda pas à aiguillonner son ardent désir, son âpre besoin de possession, tandis qu'il achevait de réfléchir. Depuis qu'il était informé qu'un
autre l'avait devancé, il lui semblait avoir été frustré. Il voulait, à tout prix, qu'on lui fît justice, ou qu'on essayât de le dédommager. Puis, une jalousie terrible s'empara de lui tout à coup, une jalousie que les femmes ne connaissent guère que passivement et par ses effets, quand elles ont à en subir les heurls, une jalousie qui s'alimente toute du passé. Un autre avait eu Marie-Madeleine! Et lui, lui qui l'aimait au point de se démentir lui-même et de bouleverser sa vie pour elle, il ne l'aurait pas!... 11 fallait qu'elle fût à lui ! Ce n'était pas assez de sentir le cœur de la jeune fille se livrer de plus en plus, son âme attendrie et désolée prête à se réfugier et à se blottir dans cette amitié que le sort avait semblé lui offrir comme une compensation tardive.
Il n'était pas de ceux à qui un lien platonique peut suffire, qu'un amour idéal peut satisfaire et un souvenir poétique consoler d'une impossibilité...
HALLiLl! SOI
— Enfin, murmura-t-il, vous ne l'aimez plus?
— Ah! non, grâce à Dieu!
— Le haïssez-vous donc?
— Je ne hais personne.
— Pas même moi?
Elle le regarda de ses yeux humides, dont l'étrange reflet bleuté était si doux derrière ses larmes. Et, haussant légèrement les épaules :
— Vous moins que tout autre, vous le savez bien.
Ivre déjà, étourdi par le coup qu'il avait reçu, enragé d'amour et de jalousie, il sentit qu'une vraie démence le gagnait.
11 entoura de ses bras le corps de Marie- Madeleine et couvrit de baisers les cheveux et les yeux de la jeune fille en murmurant de ces protestations d'amour qui sont injurieuses toutes les fois qu'elles n'ont pas été directement provoquées. Mais cette exaltation de ses sens s'affaissa comme par en-
chanlement devant l'accueil glacial que Marie-Madeleine faisait à ses transports.
Sans indignation et sans emportement, — avec un regard de pitié, au contraire, — elle s'était levée, lente et rigide, en repoussant les mains du jeune homme. Celui-ci fut instantanément dégrisé. Il venait de comprendre le caractère doublement insultant de ses démonstrations intempestives, et aussi que ce corps charmant ne vibrerait plus jamais d'aucun désir charnel, à moins que le cœur contrit et humilié qui l'habitait ne pût s'unir à lui avec toute sa fierté reconquise. Et il comprit encore, en voyant le maintien si simple et si digne, mais surtout si inflexible de la jeune fille, qu'un mur de glace s'élevait désormais entre eux, et qu'elle était perdue pour lui sans retour s'il ne trouvait sur l'heure des mots venus du cœur pour innocenter sa propre conduite, des idées généreuses pour la faire oublier.
Au moment où il reprenait les mains de
Marie-Madeleine, pour l'obliger à se rasseoir et à l'entendre, il vit poindre au bout de l'allée, un couple fort reconnaissable. C'étaient les maîtres du logis. Marie-Madeleine les avait également aperçus; et, tout naturellement, ce lui fut une raison de retirer ses mains avec plus d'empressement encore.
Mais les doigts de Frantz se refermèrent sur les siens avec une impérieuse et douce énergie.
— Restons ainsi, dit-il. Croyez-moi, je vous sauve!
Quand M. et madame de Buttencourt ne furent plus qu'à une vingtaine de pas, Frantz entraîna Marie-Madeleine à leur rencontre. Celle-ci, pressentant les intentions du jeune homme, se débattait.
— Hé bien! hé bien! s'écria la baronne en apostrophant M. Real sur un ton un peu timide ou inquiet. Est-il donc vrai que vous soyez capable de devenir importun, et, comme tel, dangereux?
— Oui, Madame. Mais pour le bon motif... Mademoiselle Marie-Madeleine prétend se déjuger. Après m'avoir avoué qu'elle nd me détestait point, ce qui est une figure de rhétorique bien connue pour exprimer quelque chose de plus affirmatif, elle refuse, à présent, d'accepter ma proposition, qui est pourtant bien la seule que je puisse honnêtement lui faire... Je maintiens qu'elle a le devoir d'être logique ou que j'ai le droit d'être importun.
La contenance du baron était curieuse à observer. Selon toute vraisemblance, c'était lui qui avait eu l'idée de cette promenade d'exploration. Mais elle ne paraissait pas lui procurer beaucoup d'agrément. Raide et congestionné, il faisait de grands et visibles efforts pour se contenir, sans qu'on pût démêler s'il était plus en peine de parler que de se taire.
— Vous en êtes là! reprit madame de Buttencourt après un silence et avec une
évidente satisfaction. Mais alors, les choses sont très avancées 1 Bravo!... C'est bien vrai, ce qu'il raconte?... Tu ne réponds pas, Madelon? Voyons, est-ce vrai?
Marie-Madeleine fit un geste de dénégation et, s'échappant enfin, regagna le château d'un pas précipité.
— Rodolphe, mon ami, dit la baronne à son mari, laissez-moi en tête à tête avec Real. J'ai des comptes à lui demander.
Le baron, qui, lui, n'aurait pu demander des comptes sans s'exposer à en rendre, ne se fit pas répéter Tin vi talion.
— Ah çà ! dit la jeune femme quand elle fut seule avec son hôte, je n'y comprends plus rien. ]1 y a là des contradictions inextricables... C'est de Madelon que je parle, bien entendu.
— Des hésitations... des scrupules à vaincre, répondit vaguement Frantz embarrassé.
Il avait espéré que, entraînée par la
situation, comme aussi par la générosité de son offre persistante, la jeune fille ne lui donnerait pas de démenti et le soutiendrait au moins par son silence. Mais, maintenant qu'il avait parlé devant ses hôtes, tandis qu'elle ne manifestait de volonté que pour infirmer son dire, il ne voyait plus clairement comment il s'en tirerait sans dommage pour elle et pour son interlocutrice actuelle. — Celle-ci le regardait avec une insistance qui finit par lui donner à penser qu'elle avait peut-être quelque soupçon précis. Il lui sembla que ce gentil visage, dont le charme était fait de bonne grâce mutine et de volontaire crânerie, n'avait pas sa franchise habituelle. On eût dit même que le regard était un peu en dessous.
— N'avez-vous, reprit-il d'uii ton moins vague, aucune idée de ce que peuvent être ces scrupules?... Serait-ce donc seulement la question d'argent, la fortune?
— Je pense qu'il s'agit, en effet, de cela.
Et le scrupule est, après tout, légitime, puisqu'il n'y va de rien de moins que votre avenir, qui est précieux... Cependant, comme je suis en mesure d'augmenter un peu la dot de ma cousine et que je ne lui ai pas fait mystère de mon intention*..
— Mais, interrompit Frantz, à supposer qu'elle accepte, votre mari...
— Mon mari, interrompit Hélène à son tour, trouvera très bien ce que je ferai.
Elle avait parlé d'un ton sec. Or, c'était là que l'attendait Frantz.
— Vous m'avez, dit-il, constamment témoigné une estime, une affection et une confiance dont je me sens touché tout autant qu'honoré. Mais on cherche volontiers des complices partout où l'on devine des amis. J'ai donc pu compter un peu trop sur votre complaisance. Et il ne faudrait pas que mon indiscrétion fût pour vous une cause d'ennuis domestiques, devînt l'origine
de troubles sérieux dans votre ménage. Si l'opposition de M. de Buttencourt est formelle, vous n'en viendrez point à bout.
Ne vous entêtez donc pas à la combattre J'essaierai de vaincre sans alliances.
— Tenez, Real, je ne suis pas de force à vous cacher ce qui remonte sans cesse à la surface de ma pensée... Mon mari s'ennuie quelquefois ; Marie-Madeleine est belle, et il la regarde pour se désennuyer... Épousezla. Elle le mérite, et je vous devrai le repos.
— Vous n'êtes pas malheureuse, pourtant?
Il cherchait à lire dans les yeux de la jeune femme, lesquels avaient recouvré toute leur candeur enfantine. Ce n'élait pas une tâche bien difficile.
— Non, répondit-elle franchement. Ce n'est pas à ce point-là. Et j'aime mieux voir mon mari s'oc<îuper d'une jeune fille que de le voir s'occuper d'une femme comme madame Frugères, par exemple... Mais en-
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fin, j'aimerais encore bien mieux qu il ne s'occupât que de moi,
— Moi aussi, dit Frantz,
Il ne pouvait douter que celle qui avait pris pour confident ne lui eût laissé voir les plus secrets, les seuls replis de son âme. Cette âme était bien comme une source limpide, sur laquelle il suffisait de se pencher pour compter les cailloux qui étaient au fond.
— Et nous tâcherons, ajouta-t-il, que ce soit comme cela... Quant aux scrupules de votre cousine, j'ai mon idée... une véritable inspiration ! Ne lui parlez de rien. Je me charge d'enlever tout seul son consentement.
Le soir même, en effet, il revenait à la charge, ayant une nouvelle arme, tout nouvellement forgée, à sa disposition.
— Voilà donc, dit-il à la jeune fille après l'avoir mise au courant, une situation bien nette. En vous entêtant dans votre refus,
non seulement vous me désespérerez, mais vous rendrez votre cousine de plus en plus inquiète, sans parler de la possibilité d'un scandale qui la rendrait à tout jamais malheureuse. Si, au cx)ntraire, vous acceptez mon nom...
— C'est impossible, interrompit Marie^Madeleine d'un ton à la fois découragé et résolu. Moi, grand Dieu ! moi, votre femme, après. . Non, non!
— Je sais tout ce qu'on peut dire, reprit Frantz. Mais je sais aussi ce qu'il faut penser de ce qui se dit communément. Faitesmoi l'honneur de croire que je suis capable d'agir autrement que tout le monde sans avoir à craindre de le regretter.
— Je vous crois très capable, dit sérieusement la jeune fille, de payer de votre vie une heure d'amoureuse folie. Mais, moi, je ne suis pas capable, grâce au ciel 1 d'acheter un faux bonheur au prix d'une existence d'homme.
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— Vous ne voulez pas consentir?... Eh bien I faites-en, du moins le simulacre.
Cela, vous ne pouvez pas vous y refuser, car ce n'est ni de votre conscience ni de mon bonheur qu'il s'agit, mais du repos d'une femme que vous aimez et qui n'a rien à se reprocher. Ayez l'air de vous être rendue à mes instances. Vous regagnerez Nancy sur-lechamp. Je prierai votre cousine de vous y conduire elle-même... et je crois pouvoir vous affirmer qu'elle ne se fera pas prier longtemps. Une fois là-bas, chez vous, vous serez libre... et en sûreté.
— En sûreté, murmura Marie-Madeleine, qui sait?
— Pardon I Vous serez en sûreté tant que je serai votre fiancé.
Elle finit par céder. Ce qu'on lui demandait était si évidemment conforme à l'intérêt de tous, qu'il n'y avait pas d'argument valable derrière lequel pût se retrancher son mauvais vouloir.
Le baron de Buttencourt ne broncha point quand on lui fit part du projet, soi-disant définitif. Il avait eu le temps, cette fois, de préparer sa contenance.
— Votre cousine change souvent d'avis, dit-il simplement à sa femme.
Et il la laissa partir avec Marie-Madeleine.
— Quant à Frantz, il était déjà loin.
Franlz était déjà loin. C'est-à-dire qu'il était à Paris, où il mettait ordre à ses affaires avant de se rendre à Nancy pour faire sa demande au père de Marie-Madeleine.
Il ne s'agissait pas là pour lui d'une simple comédie, car il espérait bien fléchir, un jour ou lautre, la jeune fille. Et, naturellement, la résistance de cette dernière, résistances! honorable et si méritoire, n'avait pas contribué à refroidir son ardeur.
Aussi bien n'avait-il aucun préjugé. Et c'est bien le moins, au reste, que l'on
s'exempte des préjugés quand on s'est privé des croyances, — quoique cela n'arrive pas toujours. — Il était donc parfaitement sincère et ferme dans la résolution extrême qu'il avait prise de se mettre au-dessus des conventions bourgeoises dans cette aventure pourtant si essentiellement bourgeoise du mariage. A la vérité, il se serait volontiers passé du sacrement et même de l'office civil qui se célèbre à la mairie. Ce qu'il voulait, c'était Marie-Madeleine. Mais il faut lui rendre cette justice qu'il n'eût pas abusé de la confiance de la jeune fille, et ne se fût pas cru en droit de l'abandonner jamais si elle eût jugé à propos de s'en remettre à sa discrétion. D'ailleurs, il ne connaissait plus de motifs pour repousser l'idée du mariage, dès lors que le mariage lui offrait la seule chance qu'il pût avoir d'en venir à ses fins. Et il y comptait bien.
Place de la Carrière, à Nancy, on remarque deux hôtels jumeaux, d'un type
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particulièrement élégant et dont l'aspect n'a rien de provincial. Ces deux hôtels ont été bâtis par les frères Hart, anciens brasseurs, et étaient encore habités par eux à l'époque, d'ailleurs peu lointaine, où nous reporte ce récit. Seulement, le père d'Hélène avait de l'argent jusque dans ses caves, tandis que le père de Marie-Madeleine avait du. papier timbré jusque dans son coffre-fort. C'est dire que, chez ce dernier, la vie n'était pas gaie tous les jours.
Ce fut là que Frantz renouvela connaissance avec celui qu'il considérait comme son futur beau-père et qu'il avait un peu fréquenté jadis pour l'amour de Marie-Madeleine, mais sans ressentir aucun enthousiasme à l'endroit de délie personnalité louche de l'industrie provinciale.
Madame de Buttencourt n'ayant pas tardé à retourner chei elle, un isolement presque complet se fit autour des deux jeunes gens.
L'oncle de Marie-Madeleine voyageait pour
iiè hallali!
ses affaires et un peu pour celles de son frère, qu'il avait entrepris d'arranger. Quant au père de la jeune fille, il avait prêté les mains à tout ce qu'on lui avait demandé, après avoir surtout prêté l'oreille à la promesse que lui avait faite sa nièce Hélène de lui assurer le concours effectif de M. Hart junior, lequel avait regimbé d'abord devant toute idée de contribution personnelle.
C'était la vie d'intérieur en province, mais dans ce qu'elle a de meilleur, dans tout ce qu'acné a de bon : le loisir d'aimer. M. Hart, sans être précisément au ban de l'opinion, était un peu en surveillance et en quarantaine ce qui rendait les visites infiniment rares chez lui. Lui-même, homme triste et gonflé de fiel, aimait à s'enfermer dans une haute pièce meublée et décorée à la flamande, tout encombrée de cornues, d'alambics et de tonnelets, où il expérimentait des mixtures de son invention, vouées à la conservation des bières et à l'empoisonnement
(les consommateurs : il comptait là-dessus pour rétablir sa fortune et se venger de l'humanité. En sorte que, plus absorbé encore qu'abattu, il n'était pas gênant. — Et, malheureusement pour Marie-Madeleine, il ne l'avait jamais été.
Donc, nul trouble dans cette intimité journalière, hors l'inquiétude de savoir ou de ne pas savoir comment elle prendrait fin. Frantz, à vrai dire, se sentait de plus en plus sûr de réussir en constatant que la jeune fille était sa prisonnière, qu'elle ne pouvait lui échapper sans une espèce d'éclat. Et il supposait que le refus de s'engager envers lui autrement que par un simulacre de fiançailles était l'effet d'un scrupule et d'une honte qui céderaient sous l'effort du temps et de la tendresse, comme ausd sous la pression d'une douce habitude. Aussi évitait-il tout retour vers le passé, dont, pas plus que Marie-Madeleine, il n'avait intérêt à rappeler les douleurs et les humiliations.
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On eût dit que, s'étant connus la veille, ils profitaient de la paix d'une maison close pour se mieux connaître, sans que la jeune fille eût à redouter les entreprises de l'homme tendre et respectueux qu'elle avait accueilli. C'étaient des causeries prolongées jusqu'à la chute du jour, des causeries tantôt sérieuses, tantôt enjouées, mais jamais badines, ni même futiles, et où n'intervenait jamais le soUvefair des parents non plus que celui des amis de Marie-Madeleine.
Frantz s'était proposé d'isoler l'esprit de la jeune fille, comme les circonstances lui avaient permis d'isoler sa personne. Il voulait être seul désormais dans cette imagination et dans celte pensée, pour les gouverner à sa guise, mais surtout pour en défendre l'accès aux revenants qui auraient pu les hanter. — Avec ses ressounies d'intelligence et de parole, il n'était pas inférieur à cette tâche difficile d'absorber toute l'attention d'une femme naguère préoccu-
pée et malheureuse. Mais il savait que la nécessité d'un dénoûment s'imposerait dans un avenir prodbain, soit que madame de Buttencourt se mît en tête de hâter un peu cette conclusion traînante, soit que quelque événement domestique obligeât la pseudofiancée à rompre ou à confirmer publiquement le pacte apparent auquel elle avait souscrit. De sorte qu'il se prit à attendre, avec une impatience mêlée d'inquiétude, l'occasion de ramener Marie-Madeleine à la contemplation d'un but qu'elle paraissait avoir perdu de vue.
Ce fut encore Edgar Lecourtois qui se chargea de précipiter le cours des choses.
Il venait de rentrer à Nancy, après un séjour dans les propriétés rurales de son père. Et, n'ayant pas manqué d'apprendre, par les échos de la place de la Carrière, que M. Real, — Frantz Real, le professeur défroqué, l'homme célèbre, objet de la curiosité des Nancéens, un Nancéen lui*
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même, — semblait en pleine voie d'accordailles avec la belle Marie-Madeleine Hart, il songea à se rendre chez son ancien rival.
Celui-ci, qui s'élait logé dans la maison autrefois habitée par lui, n'était pas difficile à trouver. Lecourtois eut bientôt découvert le gîte. — Si bien que Frantz le vit entrer, un beau soir, dans le petit appartement de sous-lieutenant qu'il occupait à litre provisoire.
— Mon cher Monsieur Real, j'ai à vous parler.
— Mon cher Monsieur Lecourtois, je vous écoute.
— Vous me croirez?
— Cela dépendra de ce que vous me raconterez, répondit Frantz dont le front se plissa d'une manière fort expressive.
— C'est-à-dire que vous craignez que je ne manque de tact?... Au fait, c'est peut-être en manquer que d'aborder avec vous certain sujet... Mais j'avoue que, mal habitué
à la casuistique, je ne sais trop quel parti prendre. J'ai des élanœments dans la conscience, ce qui me gêne beaucoup. Permettez-moi donc, à tout risque, de me soulager... Après vous avoir mis à même de puiser vos renseignements à une source quelque peu empoisonnée, j'ai eu un premier scrupule, résultant de la crainte de vous avoir à tout jamais détourné d'une jeune fille que mon manque de foi, peut-être, m'avait trop vite rendue suspecte. Ce scrupule s'est changé en un remords affreux lorsque j'ai su que vous passiez outre...
pour de bonnes raisons, sans doute. Je...
voisinais tant soit peu avec la personne que vous devinez. Le besoin de savoir au juste ce que valaient ses informations s'empara de moi et devint plus impérieux à mesure que l'éloignement me rendait plus cher certain souvenir. D'ailleurs, à la réflexion, rénormité de Taccusation avait fini par me révolter. On a beau être sceptique, voyez-
VOUS, et même un tantinet cynique, une jeune fille n'en reste pas moins à vos yeux quelque chose de pur, de nécessairement pur... qui peut bien, à la rigueur, contenir le germe de quelques impuretés, mais non en receler toute une floraison... Je scrutai, je sondai ma source; et je m'aperçus que c'était elle qui était impure, extrêmement fangeuse, pleine de vilains crapauds baveux et crachotants... Bref, la dame en question, pour avoir vu rôder deux ou trois fois un homme sous les fenêtres d'une jeune fille, pour l'avoir aperçu errant la nuit dans un couloir, puis arrêté devant une porte qu'il n'avait même pas osé ouvrir, a fait semblant de croire que cet homme était l'amant de cette jeune fille. Je dirais : ce qu'il y a de pis, c'est qu'elle me l'a fait croire, si vous ne vous étiez montré plus avisé, et moins sceptique, ou plutôt moins naïf que moi... Car il y a vraiment tout autant de naïveté à toujours croire le mal qu'à tou-
jours croire le bien... Ma punition, c'est de vous céder la place. Mon remords, aujourd'hui, ce serait de vous laisser supposer que la calomnie fera son chemin. Je sais que ma première impression était la bonne; qu'il n'y a rien de vrai dws Thistoi^^e racontée, à part les visées et les entreprises de M. de Buttencourt, dont il est seul responsable... Quant à madame Frugères, elle se taira maintenant, parce qu'elle est assurée que sa voix n'aurait point d'écho... Au contraire!... Ouf 1 ça va mieux.
La physionomie d'Edgar Lecourlois eût intéressé Frantz si l'amende honorable qu'on était venu lui offrir n'eût ravivé son plus cuisant chagrin. Cet air penaud et franc, cet embarras mêlé de décision et d'entrain, ce demi-sourire allié à l'émotion du regard, tout contribuait à faire, pour l'instant, du jeune comique amateur un de ces types mixtes, chers aux anciens auteurs drama-
tiques, et dont on ne sait jamais s'ils vont vous faire rire ou vous faire pleurer. Mais le fiancé de Marie-Madeleine avait autre chose en tête que le souci de l'observation.
Et il trouvait que c'était acheter bien cher la satisfaction de savoir madame Frugère réduite aux suppositions calomnieuses et M. Lecourtois ignorant de son malheur, que de l'acheter au prix d'une recrudescence de ses tourments. Car, hélas ! il avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles; rien ne pouvait empêcher ni diminuer sa certitude :
il n'avait de recours que dans l'oubli, et peu lui importait dès lors que d'autres n'eussent surpris ou connu que des faits sans signification précise.
Aussi congédia-t-il rapidement son visiteur en le remerciant beaucoup de sa démarche, mais en lui affirmant qu'elle était inutile, altendu qu'il n'avait jamais cru que ce qui était croyable. — Elle ne fut cependant pas tout à fait inutile, cette
démarche, puisque Franlz lui dut la résolution d'interroger Marie-Madeleine sur ses intentions définitives et qu'il put le faire dès le lendemain.
La jeune fille lisait, seule en un exquis boudoir qu'elle s'était réservé à côté du grand salon paternel, dont le luxe, d assez haut style pourtant, mais trop solennel, avait toujours offensé son goût.
Sur les tentures claires la douce lumière d'un bel après-midi d'hiver projetait son hésitante gaîté; des fleurs de serre et des violettes de Nice s'épanouissaient dans une jardinière, exhalant un parfum vague, très discret, qui se confondait avec une molle senteur d'iris partout répandue. Les meubles étaient recouverts, çà et là, d'étoffes brodées qui semblaient y avoir été jetées négligemment, un peu à l'aventure. De menus objets ayant tous ou presque tous une valeur artistique, quelques livres épars, et deux corbeilles en un demi-désordre
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achevaient de donner à la pièce son caractère d'élégance familière, d'intimité confortable et intelligente, exempt d'apprêt, — en apparence. — C'était un intérieur des plus féminins, presque trop féminin, et tel que l'on n'eût pu dire d'abord s'il devait servir de cadre à des rêveries de jeune fille plutôt qu'à une existence de jeune femme. L'impression délicieuse que Ton ressentait en y pénétrant était plus complexe qu'il n'eût fallu peut-être :
on devinait un peu trop une experte habileté de femme dans le mélange, l'association, la fusion, l'harmonie de tant de détails heureusement combinés pour plaire.
— M. Hart vous laisse bien seule I dit Frantz entrant.
— Oui, répliqua Marie-Madeleine en posant son livre. C'est une vieille habitude... Mon père et moi, réduits de bonne heure au tête-à-tête, nous en avons usé comme
Oï\ en use souvent dans les ménages: à doses homéopathiques.
— Mais, reprit Frantz avec un peu de brusquerie, que pensent vos domestiques de me voir si souvent, presque tous les jours, rester seul avec vous?
— Je suppose qu'ils pensent que je me marierai bientôt... Us l'ont, sans doute, entendu dire, si même on ne le leur a dit...
Et puis, mon père n'est presque jamais dehors; il travaille là-haut. Souvent, on peut le croire entre nous. Désirez- vous le voir?
— Non. Vous savez bien que cette solitude m'enchante.
— Alors?... C'est le souci de ma réputation ?
Elle eut un haussement d'épaules presque involontaire et un sourire d'une tristesse touchante.
— Il né faut pas être plus royaliste que la reine, dit-elle, surtout quand la reine,
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non contente d'être détrônée, n'aspire même plus à régner.
— Ce qui signifie, n'est-ce pas? que vous ne vous marierez point?... Eh bien!
écoutez-moi.
Il lui raconta la visite qu'il avait reçue la veille. Puis :
— Vous voyez que votre réputation vaut encore qu'on la défende. A part le malhonnête homme qui vous a trompée, et que vous ne reverrez plus, puisque nous irons, si vous devenez ma femme, vivre à Paris, personne ne sait...
— Personne, si ce n'est vous et moi, interrompit la jeune fille.
— Moi, dit Frantz, j'ai tout oublié.
— Mais moi, je me souviens de tout... Il faut que vous compreniez, ami, que l'obstacle n'est pas à côlé de moi, mais en moimême. Je crois... je commencée croire que l'oubli volontaire ne serait au-dessus ni de votre courage ni de votre amour. Vos idées
philosophiques peuvent, en tout cas, contribuer à vous donner l'illusion de la possibilité d'accomplir ce tour de force...
quoique, en réalité, la simple foi chrétienne s'y doive bien mieux prêter encore, selon moi... Mais rappelez-vous, pardonnez-moi de vous rappeler que le premier effet de la révélation que les circonstances me contraignirent à vous faire, ce fut de vous inspirer un espoir... pis qu'un espoir : une tentative aussi injurieuse que justifiée, hélas I... Enfin, soit, j'admets qu'une grande tendresse unie à la philosophie d'un sage doive parvenir à oblitérer même de si douloureux souvenirs. Mais vous devez bien penser qu'une femme qui pourrait oublier sa propre indignité n'en aurait rien effacé... Voilà pourquoi je vivrai seule. Dans quelques jours ou dans quelques semaines, nous mettrons fin à cette comédie de fiançailles... que je vous sais gré pourtant d'avoir imaginée, puisqu'elle m'a permis de fuir
Rubéoourt sans rien révéler à Hélène ot môme en la tranquillisant.
— Mais, après?
— Après?... Je disparaîtrai.
— Vous entrerez en religioïi?
— Je ne suis pas assez pieuse.
— Vous vous tuerez?
— Je le suis trop.
Et elle ajouta, avec son admirable et irritant sourire de résignation inaltérée:
— Je me retirerai tout simplement dans la banlieue de Nancy, en un endroit que je conmiis et où il existe une crèche, un asile et un ouvroir, le tout fondé et entretenu par des dames faisant partie d'un tiers-ordre, religiewses irrégulières qui m'our vriront leurs rangs.,. Vous voyez que mes facultés sont assurées de trouver là un emploi: j'élèverai des enfants, ou j'essaierai de former des femmes. Pour cette dernière besogne, je me sens prête : hélas I j'ai eu l'occasion d'y réfléchir.
— r Fort bipn, murmura Frantz d'un ton sombre. Et moi ? Vos scrupules sont admirables I... Mais, laissez-moi vous le dire, vous autres femmes, vous êtes souvent vertueuses à contre-temps... Comment 1 pour satisfaire à je ne sais quel idéal de repentir, vous briserez la vie de l'homme qui vous aime et qui vous prendrait avec joie comme vous êtes!... Ah! c'est fou!
Il passa sa main sur ses yeux avec un geste de fièvre ou de colère. Et, s'animant :
— Oui, on a eu raison de le dire : la conscience est une maladie! C'est un mal héréditaire que nous tenons de nos aïeux, lesquels ont probablement beaucoup peiné pour l'acquérir. Joli legs qu'ils nous ont fait I qui ne nous confère aucune immunité et ajoute seulement, on a eu raison aussi de le dire, une douleur à nos douleurs!...
Enfin, vous en souffrez; c'est un motif de vous plaindre, plutôt qu'un motif de vous maudire. Seulement, tandis que voustrouverez
une consolation dans vos chimères, sachez que je mourrai, moi, désespéré de votre sanctifiante abnégation. Vous vous sacrifierez; mais la victime, ce sera moi!
— Vous n'allez pas me menacer de vous tuer?
— Ohl non. J'espère bien que l'exécution de vos desseins y suffira.
— Franlz, tâchez de comprendre les sentiments qui me dictent mes paroles et m'ont inspiré mes résolutions!
— Comment vous comprendrais-je? Nous ne parlons pas la même langue. Pour vous, il y a Dieu, le ciel, les récompenses d'outretombe. Pour moi, il n'y a que ce que je puis saisir ici-bas... Je croyais tenir mon bonheur en ce monde; vous me l'arrachez des mains : je n'ai plus rien !
Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de conviction farouche et de douleur concentrée, — le dernier mot surtout, ce « rien » qui, à lui seul, était tout un
c7*edo ironique et cruel, — que la jeune fille cacha dans ses mains son visage bouleversé, comme si elle eût eu le vertige du néant.
Quand elle releva la tête, un regard mouillé, mais d'une bonté et d'une grâce inexprimables, véritable arc-en-ciel, gage de paix, signe d'alliance, éclairait ses traits un instant convulsés, presque souriants déjà.
Néanmoins, ce sourire fut d'abord pour Frantz la cause d'un frisson pénible qui le secoua tout entier: il y avait vu le reflet d'un autre sourire, également compatissant, et qui avait dû êlre l'origine de la chute sur laquelle il s'était tant lamenté... Mais, bientôt, le charme fit son œuvre, la rancœur se fondit; et le jeune homme, s'inclinant sur les mains de Marie-Madeleine, les baisa en murmurant:
— Merci... Ne parlez pas. Je vous ai comprise: vous cédez enfin.
— Je suis peut-être ébranlée, et je céderai peut-être. Mais je parlerai quand même pour vous redire que votre amour vous inspire un acte de folie qui serait un acte d'héroïsme, si vous pouviez, jusqu'au bout, en supporter le poids sans faiblir. Tôt ou tard, vous fléchirez.
— Jamais I Ce que je fais, d'ailleurs, n'a rien de grand.
— Actuellement, peut-être. Mais, plus tard, il faudra que votre générosité grandisse pour ne pas décroître.
— Ma générosité, c'est mon amour.
— Je le sens bien. Et cela m'effraie, au lieu de me rassurer.
— Oui, ma générosité, c'est mon amour...
tandis que votre amour, à vous, n'est que de la générosité.
— Non. Mais j'ai peur, grand'peur de l'avenir... L'amour n'a peut-être pas besoin d'être aidé; quant au pardon, c'est autre chose.
— M'aimez- vous ?
— Certes I Mais...
— Encore une fois, m'aimez^vous ?
— Oui.
— Alors, à quoi bon d'autres paroles?
Comme il y a des femmes qui ne savent que faire souffrir, il y en a d'autres, à peine moins nombreuses peut-être, qui ignorent tout de cet art, jusqu'aux rudiments. Marie-Madeleine était de ces dernières. Non qu'elle fût très capable de se mettre au diapason aigu des paroxysmes de la passion, — ce qui n'est guère, d'ailleurs, le fait des jeunes filles, ni même, le plus souvent, celui des femmes. — Mais elle éprouvait une répugnance invincible à désespérer quelqu'un , — quelqu'un surtout
dont elle se savait aimée et qu'elle aimait.
Voilà pourquoi, sans doute, elle avait cédé. Et c'est aussi pour cela que, jadis, elle était tombée. — Il n'y a pas d'excuse plus vraie, comme il n'y en a pas de plus honorable, à la plupart de ces chutes, qui paraissent, d'ordinaire, monstrueuses, soit qu'on les attribue faussement à la dépravation, soit qu'elles restent inexpliquées, énigraatiques.
Quant à Franlz Real, c'était l'homme épris, surexcité par les difficultés, fouaillé par la jalousie, l'homme chez qui l'amour devient une idée fixe, tout à la poursuite commencée et qui ne saurait lâcher pied avant la pme: un chasseur ardent, un amoureux enfin.
Mais il y en avait un autre, aussi tenace, aussi jaloux, et plus chasseur encore.
Celui-là se débattait, jugulé par la certitude de voir ou de savoir, quelque jour, Marie-Madeleine en la possession de Frantz,
II ne pouvait s'habituer à cette idée que la jeune fille, qu'il s'était — mais si mal et pour si peu de temps I — appropriée, serait la proie, [la proie définitive et la conquête de l'homme qu'il détestait le plus au monde. Car c'était maintenant une haine féroce, une haine complète : sentiment d'infériorité vraie et de supériorité sociale, orgueil blessé, vanité exaspérée, jalousie folle, rancune implacable, tout y était, il n'y manquait aucun ingrédient.
Aussi peut-on croire que le baron de Buttencourt rongeait le frein dont l'avait affublé la tardive prévoyance de sa femme* Si celle-ci eût connu la vérité, l'entière vérité, elle n'eût rien imaginé, sans doute, de plus terrible, comme châtiment, que cette obligation d'attendre en silence que tout fût consommé. — Mais la patience d'un homme est de courte durée. Celle du baron fut vite épuisée.
Au premier prétexte, il s^échappa«
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Sa femme, qui avait parfaitement remarqué son agitation taciturne, ne fit rien pour le retenir. Elle était, d'ailleurs, à peu près tranquille sur les résultats de cette fugue. Mais elle crut devoir, avant qu'il s'éloignât, lui décocher un trait quelque peu enduit de venin.
— Si vous passez par Nancy, lui ditelle, pour aller à Paris, voyez donc où en sont les préparatifs du mariage de Madelon. Et dites-lui que j'irai, la semaine prochaine, me mettre à sa disposition pour achever de tout combiner. Cela ne peut plus tarder maintenant.
Le fer resta dans la plaie. Et, le soir même, M. dé Bultencourt se présentait chez M. Hart.
Frantz n'y venant jamais le soir et le père de Marie-Madeleine se mettant au lit de bonne heure, la jeune fille était seule dans son petit salon particulier, en train d'examiner différents projets de tapisseries,
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qu'elle avait fait échantillonner au dehors.
Livrée à cette occupation paisible, elle avait, sous la lampe, une physionomie presque apaisée. Les luttes récentes et les derniers orages n'y avaient laissé que peu de traces.
Aussi, cette physionomie fut-elle profondément altérée dès que le nom de M. de Buttencourt eut été prononcé.
Il était difficile à Marie-Madeleine de ne pas recevoir le baron, qui faisait maintenant partie de sa famille. C'eût été, non seulement fournir ample matière aux gloses de la domesticité, détail secondaire, mais s'exposer à une insistance tout à fait embarrassante. Car, selon toute probabilité, si M. de Buttencourt venait, c'était pour être reçu. Et puis, sa venue pouvant être considérée comme l'annonce ou le présage d'un danger, mieux valait connaître sur l'heure la nature de la menace qu'il apportait. — Au surplus, cette visite n'était pas précisé-
ment une surprise pour la jeune fille, qui s'attendait presque à voir arriver, un jour ou l'autre, le terrifiant visiteur : quand elle avait parlé à Frantz de sa frayeur de l'avenir, elle ne lui avait dit que la moitié de ses raisons d'effroi.
Le baron, qui était aussi habile parfois à dominer ses émotions qu'incapable de maîtriser ses passions, ne laissa paraître d'abord ni trouble ni colère. Il donna des nouvelles de Rubécourt, parlant sur un ton de politesse afiTectueuse et banale. Il raconta que sa grand'mère avait été malade, qu'on avait craint une attaque, qu'elle était provisoirement rétablie, mais que tout donnait à prévoir un accident prochain. Puis :
— Et, à ce propos, ajouta-t-il avec un très léger changement de ton, j'ai été prié de m'enquérir des apprêts de votre mariage.
— Prié par qui ? demanda Marie-Madeleine.
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— Par Hélène, qui, tout naturellement, s'intéresse à cette union.
— Ah 1 oui, dit amèrement la jeune fille, elle a le droit de s'y intéresser!
— Le droit? Je ne crois pas... Car elle ne sait rien, sinon que je me suis trop occupé de vous... A ma connaissance, il n*y a qu'une personne qui ait un droit de ce genre: c'est moi... Oui, moi!
— Vousl
— Oui, moi 1 répéta avec force M. de Buttencourt.
— Vous qui m'avez trompée I vous qui m'avez abandonnée! vous qui m'avez perdue I... Vous enfin qui êtes marié!
— J'ai commis une vilenie, sous la pres-^ sion d'une inexorable nécessité, soit ! Mais je n'ai jamais cessé de vous aimer... Quant à mon mariage, il n'autorise pas le vôtre* Or, comprenez- moi bien, Marie-Madeleine, si je ne puis vous ravoir, je ne veux pas qu'un autre vous ait..* surtout cet homme,
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que j'exècre I Cela, c'est une idée bien arrêtée. Je n'essaierai pas de vous reconquérir... Aussi bien je sens que je vous fais horreur et que vous n'avez pas tort de me mépriser... quoique je sois à plaindre,..
Mais, pour que je fasse le mort avec la passion folle qui me galope, avec la rage qui m'éperonne, il faut, il faut, entendezle, que vous renonciez à ce projet, qui, après tout, est un projet honteux... Ohl je sais que je ne suis guère qualifié pour vous parler d'honneur et de devoir. Pourtant, je vous demanderai où vous pourrez bien prendre le droit de me juger et de me honnir quand vous aurez commis, vous aussi, un acte bas et vil...
— Vous croyez donc, interrompit Marie- Madeleine, que M. Real ne sait rien ?
— Il en sait autant que ma femme, je pense... un peu plus, sans doute, parce qu'il est homme et qu'il me hait, parce qu'il vous aime surtout,., enfin, parce qu'il a dû
m'épier, ce qui lui aura permis de deviner à peu près mes visées, outre mes sentiments. Mais...
— Détrompez-vous : il sait tout. Et c'est pour lui obéir, après de longs débats, que, malgré le passé, je deviendrai sa femme.
— Quel homme est-ce donc ? s'écria M. de Buttencourt.
— Un fou, sans doute, mais un fou généreux que je respecte et que j'aime.
— Ah 1 prenez garde à sa vie I Prenez-y bien garde I... car il doit être brave, et les prétextes ne manqueront point I
Furieux, M. de Buttencourt avait saisi les mains de la jeune fille et les tordait dans les siennes.
Sans aucun effort pour se dégager, elle le regarda longuement avec pitié et lui dit d'un ton bas, très doux :
— Vous ne me ferez plus jamais autant de mal que vous m'en avez fait.
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Il desserra les doigts, et Marie-Madeleine ajouta :
— Mais tâchez de retenir ceci : ma vie est liée désormais à celle de Frantz Real, puisqu'il lui a plu de la racheter; et vous ne sauriez plus en disposer qu'en la condamnant avec la sienne.
Alors, il tomba presque à genoux, suppliant:
— Vous ne savez pas ce que c'est, murmura-t-il, que d'avoir dans le cœur cet le bête rongeuse, dans l'esprit toutes ces images si nettes et si charmantes ou si terribles, selon que l'amour ou la jalousie les y a évoquées et les y imprime... Par pitié 1 renoncez...
— Eh ! le puis-je ? s'écria Marie-Madeleine au supplice.
Puis, avec une explosion de douloureuse
angoisse :
— Grand Dieu I que les hommes sont cruels et effrayants dans leur manière
Si6 . hallali!
d'aimer I Vous tous, chrétiens ou païens, êtes-vous donc inexorables en vos amours comme en vos haines ?... Que demandé-je aux deux hommes qui m'ont aimée, qui veulent m'aimer encore malgré moi ? De respecter mon repos. Et ni l'un ni Tautre ne se rendront à ma prière I Ni vous, le faux chrétien, ni lui, l'être indépendant et généreux I... Et je serai broyée entre ces deux amours de fer 1
— Vous voyez bien que, lui non plus, il ne sait pas vous aimer sans égoïsme, puisque vous lui avez vainement demandé de faire trêve à ses instances... Et moi, suis-je donc si mauvais, moi qui, supposant l'ignorance et l'aveuglement de votre fiancé, mon ennemi, aurais pu me réjouir à la pensée qu'il serait dupe et bafoué ? Y ai-je seulement songé ? Je n'ai songé qu'à ma passion pour vous. Tenez-m'en compte... Si vous ne voulez plus entendre parler de moi, restez ferme en votre vœu d'isolement... El vous
n'aurez plus jamais rien à me reprocher, je vous le promets I
— Il est trop tard pour reprendre une parole si tardivement donnée.
— C'est votre dernier mot ? demanda M. de Buttencourt redevenu menaçant.
La jeune fille ne répondit que par un signe de tête assez vague. Elle était visiblement à bout de forces et venait de se laisser tomber dans un fauteuil.
— Eh bien ! reprit-il, rappelez-vous que, le lendemain du jour où j'aurai eu connaissance de la célébration de votre mariage ou de la fixation d'une date pour cette cérémonie, je me mettrai en route pour aller supprimer votre mari... ou votre fiancé.
Il sortit, la laissant affaissée, demi-morte, en proie à la plus désespérante confusion d'idées et au plus épouvantable conflit de sentiments qu'elle eût encore connus.
La rage amoureuse des deux hommes qui la poursuivaient, sans répit ni trêve, de
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leur inéluctable passion, lui apparaissait comme une diabolique fureur. Elle s'était crue aimante, trop aimante. Et voilà qu'elle doutait d'avoir jamais su ce que c'est que d'aimer I — Pourtant, elle le savait mieux que ces hommes, puisqu'ils ne s'inquiétaient pas de ses souffrances et qu'elle s'inquiétait des leurs.
Mais ce qui achevait de l'affoler, c'était la perspective de revoir Frantz dès le lendemain, l'obligation de prendre immédiatement un parti, en plein désarroi mental. Aussi l'idée, si familière aux femmes troublées, de gagner du temps, ne tardât-elle guère à se faire jour dans son esprit.
Elle écrivit à Frantz, le soir même, lui mandant en hâte que, secouée, sinon brisée, par les émotions qu'elle avait dues à sa visite, elle désirait rester seule pendant deux ou trois jours, au moins, pour se remettre, se recueillir et se reposer.
Mais il était aisé de prévoir que ce sursis ne pourrait être sensiblement prolongé. Le procédé n'était donc qu'un expédient. Et Marie-Madeleine eût longtemps cherché, sans doute, un moyen dilatoire plus efficace et plus sérieux, si sa cousine ne fût arrivée chez elle, débarquant à l'improviste et lui apportant une demi -solution.
— Je suis veuve! s'écria madame de Buttencourt en embrassant la jeune fille.
Celle-ci, qui n'avait pas pris garde au ton d'enjouement, d'ailleurs un peu forcé, dont s'était servie sa cousine, pâlit beaucoup et fut tout près de chanceler.
— Rassure-toi, fît en souriant la baronne. Cela signifie simplement que Rodolphe, lequel, entre parenthèses, a dû te rendre visite lors de son récent passage à Nancy, m'a prévenue que le séjour qu'il se proposait de faire à Paris serait beaucoup plus long qu'il ne l'avait prévu d'abord. Ce n'est pas tragique, tu vois... Maintenant,
comme nous avons pas mal à causer, que papa voyage et que je ne suis guère en humeur d'habiter une maison vide, je te demande l'hospitalité. Si tu le veux bien, je demeurerai ici au lieu de demeurer à côté.
Ce sera l'affaire d'une semaine, tout au plus, car la grand^mère de Rodolphe n'est pas bien du tout... Çà, voyons, conduis-moi près de ton père, que je sois en règle avec lui. Et puis, case-moi... à proximité do tes oreilles.
Les deux cousines, qui s'aimaient bien réellement comme deux sœurs, étaient enchantées, au fond, de se retrouver ensemble, — quelles que fussent leurs secrètes inquiétudes.
Après le brouhaha de l'installation et les premières causeries, toutes familiales, Hélène entra en matière :
— Voyons, dit-elle, à quand ce mariage, décidément ?
— On dirait que tu es plus pressée que
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moi, répondit Marie-Madeleine, tout de suite contrainte et angoissée.
— Non, je ne suis pas pressée... maintenant.
Elle emprisonna gentiment les mains de sa cousine dans Tune des siennes, tandis que, de Tautre, elle lui bouchait les yeux.
Puis elle reprit :
— Ne me regarde pas : ça me gênerait pour ce que j'ai à te dire... Tu sais que j'ai été jalouse?
— On me l'a dit.
— Ce n'est pas pour me faire plaisir, au moins, que tu te maries ?
— Non. Mais...
— Tu aimes Frantz! II mérite d'être aimé, va ! Et pas un homme ne le vaut. Il a la tête de plus que les autres... la tête et le cœur. Tu l'aimes?
— Oui. Mais...
— Enfin, ce n'est pas ce que Frantz a pu te dire à mon sujet qui t'a décidée?
— Certes, non. Il y avait un remède moins héroïque... Cependant, tu as été pour quelque chose dans cette décision...
Es-tu, du moins, rassurée?
— Ah 1 s'il suffisait d'écarter un danger pour ne plus voir les autres I
La jeune femme avait levé vers le plafond ses yeux devenus subitement humides.
— Tu pleures ?
— C'est que je sens bien, vois-tu, que mon mari est perdu pour moi !
— Y a-t-il longtemps que tu le sais? demanda Marie-Madeleine avec une hésitation.
— Je m'en suis doutée dès que je me suis aperçue qu'il te regardait, non pas trop, mais d'une certaine façon... Ses regards m'avaient avertie qu'il se détachait de moi ; sa conduite me le prouve. Tu n'es plus là : il s'en va.
— Il reviendra.
— En attendant, c'est toi qui devrais bien revenir.
— Moi I
— Je ne peux pas vivre sans mari et sans amie, seule en face de cette vieille baronne qui est en débat sérieux avec la mort et que je n'arrive pas à plaindre, tant je la crois méchante et fausse. Tu te marieras prochainement. Mais, jusque vers le dernier moment, la place est bien chez moi...
surtout depuis que mon mari n'y est plus.
Reviens-y.
— Et... si cela l'y faisait revenir, lui aussi ?
Hélène contempla Marie-Madeleine avec une sorle de stupeur mêlée d'admiration jalouse.
— 11 t'aime donc bien? fit elle.
Puis, très vite :
— Je suis sûre qu'il t'a déjà fait la cour, qu'il t'a sottement poursuivie, persécutée de ses soupirs... Pourquoi ne t'en es-tu pas plainte?
Et, comme Marie-Madeleine se taisait :
— T'aurait-il vraiment outragée ? de-
là
manda-t-elle- L'autre jour, par exemple, quand il est venu?
La jeune fille, à son tour, regarda sa cousine. Celle-ci avait un air profondément anxieux et affligé.
— Non, répondit Marie-Madeleine avec effort. Mais je craindrais...
— Puisqu'il n'est pas là, que crains-tu?
Je ne le préviendrai pas, sois tranquille 1
— Et M. Real?
— Il viendra te rejoindre chez moi, quand il voudra. Je vais lui en parler. Du reste, ce sera une façon toute simple de continuer sa cour. Et cela me permettra de m'occuper avec toi d'une foule de détails de toilette.
Après, nous rentrerons ensemble à Nancy, et il n'y aura plus qu'à allumer les cierges.
Marie-Madeleine aurait bien voulu répondre. Mais que pouvait-elle dire sans risquer d'en trop dire? Elle préféra se taire encore et accepter ainsi quelques heures de répit avec la chance de voir s'éteindre ou
hallali! :iS55
s'endormir les haines et les amours qu'elle avait soulevées. — Ne serait-elle pas, d'ailleurs, toujours à temps de se retirer devant M. de Buttencourt, s'il faisait mine de se montrer à Rubécourt? Et sa cousine n'était-elle pas intéressée à la faire disparaître dès la première menace de cette éventualité?
Catéchisé par madame de BuUencourt, Frantz ne fit pas grande difficulté d'admettre que, Tabsence du baron devant être longue et le séjour de Marie-Madeleine assez bref, il n'y avait aucun inconvénient sérieux à la réunion des deux cousines sous le toit de M. de Buttencourt, en attendant le règlement de toutes les questions auxquelles un mariage, même d'inclination, est nécessairement subordonné. Il ignorait, d'ailleurs, absolument la visite du mari d'Hélène à mademoiselle Hart : la baronne, qui n'en
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connaissait pas elle-même les détails, plus intéressants qu'elle ne pouvait le supposer, avait été priée par sa cousine de passer cette visite sous silence. — En outre, il considérait comme un devoir d'épargner à la jeune femme la suprême désillusion où se fussent engloutis les restes de son bonheur, ses espérances d'un meilleur avenir et jusqu'à la joie de ses souvenirs, jusqu'à la fierté de son amour. Or, par son insistance, elle le mettait vraiment au pied du mur.
M. Real se refusa seulement à reprendre gîte au château de Rubécourt. Mais, la distance qui sépare Rubécourt de Nancy n'étant pas considérable, rien n'empêchait qu'il ne fit le trajet plusieurs fois par semaine et même, au besoin, tous les jours.
— Une des raisons déterminantes de sa bonne volonté et de son acquiescement à la combinaison nouvelle, c'avait été l'isolement de Marie-Madeleine en la maison pa-
ternelle : il avait fini par en être gêné ; et il en vint facilement à trouver que la présence de la jeune fille chez sa cousine serait à la fois plus conforme aux convenances en général et à son désir particulier de donner une conclusion tout à fait correcte à un roman déjà trop mouvementé : Rubécourt sans le baron était pour mademoiselle Hart le plus naturel et le plus respectable des asiles, aux yeux de tout le monde.
Et puis, il avait l'espoir de fuir, au prix de cet arrangement transitoire, une odieuse et torturante vision : celle de la chute de Marie-Madeleine, que lui rappelait la muette demeure provinciale qui en avait été le théâtre, bien plus que le château de son trop persévérant rival.
Marie-Madeleine, elle, espérait que son nouveau séjour chez Hélène ne serait pas sans lui fournir quelque prétexte à temporisation, — le décès prévu de la vieille baronne, par exemple. — Et elle se disait
que, peut-être, M. de Buttencourt n'oserait rien contre elle, après tout ce qui s'était passé, tant qu'il la saurait près de sa femme. Du reste, il ne l'avait menacée que pour le cas d'un mariage certain ; or, c'était précisément de différer ce mariage qu'il s'agissait.
Les choses étant ainsi réglées, la vie intime reprit son cours au château, sous l'œil éteint de la douairière. Mais, s'il n'y avait plus de châtelain pour la troubler, ni de chasses pour l'interrompre, l'entrain y faisait complètement défaut. — Quant à la vieille baronne, elle agonisait tranquillement. La lèvre pendante, la bouche un peu déviée, grâce à son attaque, elle semblait se désintéresser chaque jour davantage de ce qui se passait autour d'elle.
Un après-midi pourtant, comme Frantz, arrivant de Nancy, l'avait trouvée seule au fond du grand salon et s'était cru dans l'obligation de lui adresser quelques paroles
aimables, elle sortit tout à coup de sa torpeur, son œil atone se rallunia, et :
— Est-ce toujours votre métier d'avoir de l'esprit et du flair, Monsieur Real ? demanda-t-elle.
— On en a toujours assez, Madame, pour ne pas se priver, de gatté de cœur, du bénéfice d'une pareille supposition. Faites donc comme si j'avais beaucoup de flair et beaucoup d'esprit : parlez-moi à mots couverts; je tâcherai de comprendre.
— Oh I moi, quoique je ne sois ni bien vieille ni bien malade, je n'ai plus de goût aux propos subtils : j'éprouve une vague lassitude mentale, en même temps qu'une paresse de langue incroyable... Mais l'esprit est resté net.
— Personne n'en doute, Madame. Et il suffirait de vous entendre, s'il ne suffisait de vous voir, pour...
— Bah ! voilà une galanterie qui retarde, mon cher Monsieur. Et, ces jours-ci, vous
n'aviez pas l'air de m'accorder beaucoup plus d'attention qu'à un paquet ou à une momie.
— Madame I fit Real en protestant.
Mais il était assez mal à l'aise pour développer sa protestation ; car, en fait, ayant considéré la vieille dame comme ruinée d'intelligence autant que de santé, il l'avait, à l'exemple d'Hélène et de Marie-Madeleine, fortement négligée. — Malgré tout, cette raison naufragée hii causait, en revenant sur l'eau, plus d'inquiétude encore que de remords» Il connaissait si bien la douairière pour un des pires exemplaires de la morgue patricienne et provinciale unie à la rancœur sénile; il la savait si bien son ennemie et celle de Marie-Madeleine, comme de tout ce qui était jeune et roturier, qu'il ne mit pas en doute une seconde que la méchanceté n'eût été l'instrument de ce sauvetage inattendu.
— Mais, reprit-il, si vous ne voulez pas
mt HALLALI !
que j'en arrive à croire que je me suis trompé sur votre perspicacité, il faudra que vous m'expliquiez pourquoi j'ai tant besoin de flair et d'esprit dans un milieu où je ne dois m'attendre cependant à rencontrer ni adversaires, ni embûches. . .
— Depuis que mon petit-fils est parti, soitl.. Mais enfin, vous devez bien savoir pourquoi il est parti. C'est évidemment parce que Marie-Madeleine avait quitté Rubécourt, n'est-ce pas ? Or, maintenant qu'elle y est revenue, est-ce que vous ne croyez pas qu'il va songer à y rentrer?
— M. de Buttencourt étant marié, Madame, je n'ai pas le droit de supposer pareille chose... Remarquez que je ne parle même pas du prochain mariage de mademoiselle Hart avec votre serviteur.
— Fort bien. Mais, si mon petit-fils a le tort d'avoir pour mademoiselle Hart les mêmes yeux que vous et la plupart des hommes qui l'approchent, n'avez-vous pas
à craindre que votre rencontre avec lui, à la veille d'un mariage peu fait pour le contenter, ne soit orageuse ou pénible?... Ce que je vous dis là est pour vous mettre en garde, et aussi pour sauvegarder ma tranquillité... de conscience. J'aurais préféré ne pas avoir à vous le dire.
Quoique cette dernière assertion, à en juger par la mine légèrement goguenarde de la vieille baronne, fût, selon toute vraisemblance, moins sincère que le reste, Frantz n'avait point à se dissimuler que l'on prétendait lui signifier, — encore qu'il n'eût pas affaire à la maîtresse de la maison, — un congé en bonne forme et dûment motivé. Il ne voulait ni ne pouvait discuter. D'ailleurs, cette ruine humaine, encore agressive, lui faisait horreur. Il se demandait si l'antique sphinx qui avait l'air de lui proposer innocemment des devinettes dont il était censé ignorer lui-même le mot, n'avait pas [tout deviné depuis longtemps,
et si la bonne dame n'avait pas assisté avec calme aux manœuvres louches de son petil-fils ; il se demandait même si elle n'avait pas tout connu avant le mariage. Et c'était assez de se le demander pour ne pas désirer la prolongation de rapports journaliers avec un tel monstre, sphinx ou harpie, même redevenu muet.
D'un autre côté, cesser, sans explications précises, de venir à Rubécourt et s'excuser à l'aide de faux-fuyants quelconques, c'était plus que diflBcile. Quant à parler à Hélène du retour possible de son mari, il n'y fallait pas songer. Restait Marie-Madeleine, par qui, d'un mot, tout pouvait être tranché.
Sans beaucoup tarder, Frantz résolut de la mettre encore en demeure et de la pousser dans ses derniers retranchements. — Le séjour avait assez duré pour qu'on ne pût reprocher au jeune homme de manquer de tact ou de manquer à sa parole.
QALLALl! 265
Un matin donc qu'il était venu de bonne heure, pour déjeuner au château, il profita d'une promenade à deux, qu'il faisait pédestrement avec Marie-Madeleine aux abords du village, en attendant l'heure du repas.
Le temps était doux et radieux. La teinte du ciel, la clémence de l'air, quelques vagues senteurs des bois, tout faisait croire à un printemps hâtif démentant le calendrier et trichant contre l'hiver. Des paysans revenaient d'une foire voisine, juchés sur leurs bidets ou vautrés dans leurs carrioles. Et deux Nemrods de village, peut-être un peu braconniers, regagnaient en sifflotant et en chantonnant leurs pénates, avec leurs carnassières pleines qui leur battaient les mollets, et leurs chiens, harassés, qui leur marchaient sur les talons.
— Heureuses gens 1 dit Frantz. Moi, je ne chasserai plus... plus de cette saison, du moins.
— Qui vous en empêchera?
S66 hallali!
— Mais... ce sont les circonstances. Ici je ne peux pas chasser tout seul • Et, sous peu, je serai très affairé, à Nancy d'abord, puis à Paris.
— Voulez- vous des vacances? demanda Marie-Madeleine en s'efforçant d'être gaie.
— Non, merci. J'aimerais mieux...
Il s'arrêta au milieu du chemin. Puis :
— J'aimerais mieux la rentrée, dit-il d'un ton demi-sérieux.
Et comme la jeune fille voulait reprendre sa marche sans répliquer, il la retint, pour ajouter posément:
— Car, je ne puis vous le cacher, l'heure en est venue... J'ai fait tout ce que vous avez voulu, Marie-Madeleine... excepté de renoncer à vous. A votre tour, faites quelque chose pour moi : fixez une date.
— Une datel fit la jeune fille avec effroi.
— Ehl oui... Nous ne pouvons rester indéfiniment dans cet état. En tout cas, moi, je ne saurais continuer mes visites à
Rubécourt. C'est un grand sacrifice que je vous ai fait, à vous et à votre cousine, d'y revenir. Or, j'ai une raison supplémentaire de désirer que vous me dispensiez de renouveler ou de prolonger le sacrifice.
— Une raison nouvelle?
— Je vous demande de ne pas insister pour la connaître. Il s'agit d'une observation que l'on m'a faite, d'une réflexion que l'on m'a suggérée.
— Soitl... Mais ne faut-il pas que je m'entende avec Hélène?
— Eh bien ! que ce soit aujourd'hui même ou demain, je vous en prie... Vous restez muette?
— A mon tour, je réfléchis.
— Réfléchissez donc jusqu'à demain, mais pas plus longtemps, je vous en conjure I... Rappelez-vous ce que j'ai enduré à cause de vous, représentez-vous ce que je dois endurer encore ; et, par pitié I abrégez un supplice qui s'aggrave de tout ce que
ces lieux m'infligent de contrainte... et pourraient, d'un jour à l'autre, m'infliger d'humiliation et d'anxiété.
La promenade se continua dans le silence. Marie-Madeleine marchait d'un pas lent, les yeux fixes, regardant droit devant elle. A la voir cheminer ainsi, morne et absorbée, les mains dans son manchon, la taille emprisonnée dans une jaquette d'astrakan, on eût dit une jeune veuve plutôt qu'une fiancée, mais une veuve adorable et, malgré tout, resplendissante de fraîcheur et de beauté.
Comme, ayant contourné le village, les deux taciturnes promeneurs suivaient, pour revenir vers le château, la marge d'une tranchée profonde où est encaissée la voie ferrée qui longe, à travers bois, l'un des bords du plateau de Rubécourt, un train venait de quitter la station voisine et filait, en sifflant, entre les arbres, au-dessous de l'étroit sentier.
Au même instant, une voiture, venant de gravir la rampe boisée qui relie le plateau à la ligne du chemin de fer, débouchait un peu plus loin, dans la plaine.
Marie-Madeleine s'arrêta net.
— Qui donc le bonhomme Soudier ramène-t-il dans sa patache? demanda-t-elle, la voix tremblante.
Le père Soudier et sa patache ne se dérangeant pas, d'ordinaire (faute d'un intérêt suffisant), sans avis préalable, c'était en effet, un petit événement que leur apparition sur la route de la gare,
— On n'attend personne au château?
Pas de domestique ?
— Personne, que je sache... Ah I
— Qu'y a-t-il ?
— II y a que c'est M. de Buttencourl qui est dans la voilure et son valet de chambre qui est sur le siège...
Le visage de Marie-Madeleine était profondément altéré par une émotion qu'elle
s'efforçait de contenir, sinon de dissimuler. Celui de Frantz, déjà sombre, s'assombrit encore, tandis que ses sourcils se fronçaient durement.
— Eh bien? dit-il. Qu'y faire?
— Il ne faut pas que vous rentriez, balbutia précipitamment la jeune fille, il ne le faut à aucun prix I
— Cependant, je ne vois ni comment ni pourquoi j'essaierais de me dérober à cette nécessité.
— Même si je vous en suppliais?
— Il faudrait, à tout le moins, me démontrer que je ne puis plus ou ne dois plus affronter les regards de M. de Buttencourt... Cela me sera fort désagréable, j'en conviens. Mais, après tout, une fois de plus. . .
— C'est impossible I interrompit Marie- Madeleine avec véhémence.
Puis elle ajouta, d'un ton plus calme :
— J'ai peur... Ménagez-moi.
— Peur de quoi? D'une querelle?...
Sous quel prétexte? La dernière fois que j'ai vu M. de Buttencourt, je lui ai pour ainsi dire annoncé, devant sa femme et devant vous-même, mon mariage avec vous.
S'il y avait eu là matière à querelle, ce serait déjà réglé... Non, ces sortes de solutions, qui ne résolvent rien et compromettent tout le monde, même des innocents parfois, ne sont guère de mon goût. Je suis prêt à les accepter, si l'on fait mine de me les imposer, mais je ne les recherche point. D'ailleurs, je ne me reconnais pas le droit de mettre madame de Buttencourt en deuil de son mari, qu'elle aime, et dont elle ignore les plus graves torts... Soyez donc tranquille... Tant que, sous un prétexte ou sous un autre, on ne me provoquera pas...
— Mais, si l'on vous provoque?
— C'est peu probable, vous en conviendrez. M. de Buttencourt n'a pas déjà un si beau rôle !
— N'importe I Si c'est peu probable, c'est possible tout au moins, et cela suffit pour m'eff rayer... N'aurez-vous aucune pitié, vous qui invoquez sans cesse vos droits à la pitié, de mes inquiétudes et de mon effroi?... Songez à ce que seraient mes remords, ma douleur... Enfin, songez à moi, puisque vous m'aimez! et prouvez que vous n'êtes pas un homme comme les autres, en vous mettant au-dessus de ce qui les domine ordinairement : l'égoïsme et la violence.
— Je vous le promets, Marie-Madeleine...
Je vous promets d'être calme.
Ce fut tout ce qu'elle en obtint d'abord.
— Ce n'est point assez, dit-elle tout à coup. Je vois bien que tout est à la merci d'un mot, d'un regard... Eh bieni c'est moi qui refuse de rentrer à Rubécourt, puisque vous persistez à y aller chercher le drame que je redoute et que je veux fuir... fuir à tout prixl
— Même au prix de mon bonheur?
demanda Frantz anxieux et grave.
— Oui, répondit avec explosion la jeune fille, même à ce prix I
Ils se trouvaient en un endroit singulièment propice aux conciliabules secrets ou agités : sauf quelques gamins qui venaient parfois lancer des pierres sur les trains ou jouer aux montagnes russes le long des talus abrupts, personne ne fréquentait ces parages élevés, en contre-haut de la voie ferrée, toujours déserts, plus déserts encore que les gagnages de la plaine et la lisière des bois, cependant bien paisibles et bien mornes à toute heure.
— Ainsi, dit Frantz, qui n'avait rien répliqué d'abord, vous remettez tout en question au moindre incident I
— Au moindre incident I... Et c'est de la vie de deux hommes qu'il s'agit!... Mais, soit IJe suis une inconséquente, une folle... ce que vous voudrez. Vous avez le droit
de me juger sévèrement, de me condamner, de me maudire... Vous avez tous les droits. Seulement, vous ne ferez jamais de moi la complice d'un homicide... Car je vous devine, hélas 1 Bien loin de reculer devant une solution tragique, vous iriez plutôt au-devant, malgré vos dires et vos promesses... ou du moins vous avez Tespoir secret que Ton saura bien vous l'imposer.
Votre héroïsme vous pèse, comme à lui sa lâcheté : un meurtre arrangerait tout...
Ahl non, non, nonl Plutôt renoncer à vous, encore une foisi
Jamais elle n'avait déployé cette énergie pour se soustraire à sa destinée. Elle en était plus belle et plus touchante. Mais Frantz ne lui en savait, pour ainsi dire, aucun gré, parce que son orgueil d'homme et d'amant souffrait et saignait par le fait même de ce sacrifice si vite offert ou accepté. Qu'il Teût mieux aimée follement éprise, criminellement résolue, lui mettant elle-
même Tépée à la main et lui disant :
« Vengez-nous I »
— Et mon amour? le vôtre? fit-il avec amertume et découragement.
Hardie, pour la première fois depuis qu'il la connaissait, elle lui jeta les bras au cou, et, dans un baiser:
— Je vous jure, murmura-t-elle, que je vous aime de toute mon âme... Mais faites un effort pour me comprendre. Mon âme est telle que toute violence l'épouvante, que la force tragique de la passion la consterne et la glace... Soyez doux, soyez patient...
ce qui est bien être fort aussi... ou renoncez à moi...
— Renoncer à vous, maintenant! Comment ce mot peut-il encore vous venir aux lèvres?
— C'est que je ne puis en déshabituer ma bouche, c'est qu'il monte sans cesse de mon cœur jusqu'à elle, et que l'événement qui s'annonce, qui nous menace, me l'im-
pose plus que jamais... J'ai peur de vous, peur de... peur de toull Vous voyez bien que je ne puis être heureuse, que je ne le serai jamais... Et ce n'est que justice.
— Justice I dit Frantz en se récriant.
Quoi I pour une faute dont vous n'êtes pas responsable...
— Oh 1 si! interrompit Marie-Madeleine en lui mettant la main sur la bouche.
— Non I reprit le jeune homme avec force. D'ailleurs, comment une femme, une enfant serait-elle responsable en un cas pareil, quand nous nous demandons, nous autres hommes, si nous le sommes jamais?
— Pourquoi donc me débattrais-je, comme je le fais, contre mes sentiments les plus chers, si je n'étais pas libre?
Il no trouva rien à répliquer, parce que cette lutte obstinée, cette lutte soutenue contre lui, contre un bonheur possible ou promis, l'impressionnait, à la fin, profondément, lui causant presque autant de dou-
loureuse admiration peut-être que de mécontenlement et d'impatience. Il ne croyait pas beaucoup à la liberté humaine. Et cependant, en bon matérialiste, il ne pouvait en rejeter tout à fait l'hypothèse: il était bien obligé d'admettre, pour être logique, que, s'il existe un peu de jeu dans le mécanisme universel, comme semblent l'indiquer les irrégularités et les caprices de la nature ; que, s'il y a partout des tendances plutôt que des lois, comme cela doit être en un monde qui est la résultante de forces plus ou moins aveugles, le libre arbitre peut s'exercer dans les limites de ces imperfections ou de cette élasticité. Et sa manière de voir le gênait pour répondre. — Marie-Madeleine s'en aperçut. Elle le crut ébranlé. Il n'était que pensif, se demandant pourquoi cette petite âme, faible et vaillante, avait tant de force, à présent, pour lui échapper et pourquoi il avait, lui, tant d'entêtement à la poursuivre. Mais
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ridée ne lui vint même pas. qu'une renonciation, qu'il eût considérée comme une suprême lâcheté, pût être une générosité suprême. Aussi la jeune fille ne pouvait-elle que faire fausse route en sa défense désespérée.
— Oui, oui, dit-elle, libre et responsable... et, comme telle, vouée à l'expiation.
— Eh bien, soit ! riposla alors le jeune homme. De toutes manières vous serez malheureuse; soyez-le donc en essayant de me rendre heureux.
Il commençait à la bien connaître. Elle dit tout de suite :
— Il serait plus sage et plus généreux de me laisser à moi-même... Mais, si vous vous engagiez... Tenez, consentez à vous éloigner sur l'heure ou aussitôt rentré...
— C'est impraticable. Mais je m'engage à vous satisfaire par ma patience, par une patience à toute épreuve...
— Que c'est cruel! s'écria Marie-Madeleine. Me jeter dans de pareilles transes I
— Mais non, dit Frantz en prenant la jeune fille par la taille pour l'entraîner et la guider doucement dans le chemin. Votre imagination seule peuple votre route de menaçants fantômes. En réalité, qu'y a-t-il de terrible en perspective? Rien ou presque rien: quelques heures de contrainte et de malaise... Allons, venez, rentrons. Soyez forte, je serai doux...
En rentrant, ils trouvèrent tout le monde en branle, car le baron n'avait prévenu qui que ce fût de son retour, — ainsi que l'attestait, au reste, son arrivée dans le véhicule du père Soudier. — Au second coup de la cloche, le maître de la maison descendit, comme s'il ne se fût pas absenté, ponctuel et correct à son ordinaire.
Puis, ayant salué Frantz, sans lui tendre la main, il offrit le bras à sa grand'mère.
Et, une fois dans la salle à manger :
— A quand la noce? demanda-t-il d'un ton simple et poliment enjoué. Je ne vou-
lais pas que Ton se mariât sans moi. Et, ayant su... par Antonin, mon piqueur, lequel me réclamait à coi*s et à cris, ayant su que M. Real et Marie-Madeleine s'étaient, encore une fois, réunis ici, sous vos auspices, ma chère Hélène, je vous ai fait la surprise d'un retour impromptu... Voyons, qu'a-t-on décidé?
Une grande et terrible gêne paralysait les quatre autres convives, — quoique ce fût à des degrés bien différents. — La vieille baronne paraissait elle-même fort craintive ou fort ennuyée.
On put croire un instant qu'il n'y aurait pas de réponse à la question du baron.
Mais Frantz, voulant relever le défi caché que lui jetait peut-être le mari d'Hélène et se rappelant, en outre, que l'audace lui avait réussi avec Marie-Madeleine, éleva bientôt la voix pour dire ;
— Mademoiselle Hart et madame de Buttencourt doivent fixer, aujourd'hui même
OU demain, la date da mariage. C'est convenu. Et pour demain soir, au plus tard, je compte sur quelque chose de précis.
— A merveille! fit le baron. En atten dant, si vous le voulez bien, nous chasserons à courre demain. N'est-ce pas?...
N'est-ce pas, Mesdames?
Frantz avait compris que M. de Buttencourt était mû par une résolution énergique et précise. Il n'avait pas été dupe du sang-froid de son hôte, qu'il connaissait pour l'avoir longuement étudié aux heures de contrainte, et aussi pour l'avoir surpris au cours de quelques manifestations libres ou involontaires de sa nature. Mais que pouvait être cette résolution? L'important, c'était qu'elle ne fût pas dirigée contre Marie-Madeleine. Aussi M. Real, ayant accepté l'invitation de chasser à courre le
lendemain, accepta-t-il également de revenir coucher le soir au château, après avoir été chercher à Nancy ce qui lui était nécessaire pour l'expédition projetée. Sans qu'il pût rien prévoir, il était à peu près sûr qu'une partie décisive allait se jouer entre le baron et lui; mais, comme il avait lieu de craindre que son adversaire n'essayât, une fois encore, de mettre la main sur l'enjeu avant de lier partie, il tenait à ne pas lui laisser le champ libre.
Il revint donc pour le dîner, et ce fut son hôte qui le reçut d'abord.
Les deux hommes se regardèrent avec attention, comme si Tun et l'autre se fussent proposés de surprendre réciproquement quelque chose de leurs projets. Il n'y avait plus entre eux de secret important; leurs griefs mutuels étaient, sinon égaux en valeur, du moins d'une netteté et d'une acuité pareilles. Ils devaient donc s'attendre à un choc, à une crise prochaine, et s'ef-
forcer d'en apercevoir les prodromes. Chacun avait Fimpression de ne plus dissimuler que pour la forme.
Quand M. de Buttencourt offrit à M. Réal d'aller faire un tour aux écuries pour voir les chevaux qui chasseraient le lendemain et choisir, sur son conseil, une monture, le fiancé de Marie-Madeleine crut que son hôte avait la mauvaise et très simple pensée de l'engager à risquer, par amour-propre, une chute mortelle en arrêtant son choix sur un certain animal capricieux et parfois terrible, — sauteur hors ligne, d'ailleurs, — que, seul, le châtelain de Rubécourt avait monté jusqu'alors. Mais il fut vite détrompé, car le baron déclara, sans tarder, que la dangereuse bête n'aurait pas d'autre cavalier que lui-même. Ensuite, la conversation ayant dévié du côté de la chasse à tir et M. de Buttencourt ayant annoncé son intention d'organiser prochainement une grande battue, Franlz s'imagina que mû
hôle lui réservait une balle ou une chevrotine égarée avec à-propo^ dans sa direction, — à moins qu'il ne voulût en venir à lui proposer un duel déguisé, dans le goût de celui qui termine un roman célèbre. — Il lui fallut renoncer encore à cette autre idée romanesque, lorsque son hôte lui eut déclaré qu'il ne l'invitait même pas, pensant qu'il aurait bien autre chose à faire le jour où la battue serait organisée.
— Qu'entendez-vous par là?
— Dame! mon cher, puisque vous devez prendre date, aujourd'hui ou demain, pour votre mariage, je m'imagine que, la semaine prochaine, vous serez fort occupé.
Sur ces mots, prononcés du ton le plus naturel, M. de Buttencourt reprit flegmatiquement le chemin du château en compagnie de Réal, qui, ayant deviné ou cru deviner, derrière les paroles de son hôte, une menace à échéance différée, ne songeait plus qu'aux moyens de l'empêcher de communi-
quer avec Marie-Madeleine avant que celle-ci eût parlé publiquement.
Au cours de la soirée, il réussit à aborder la jeune fille en un moment où elle était isolée.
— Je ne vous demande, lui dit-il rapidement, que de ne pas entendre, de ne pas écouter M. de Buttencourt avant de m'avoir donné la réponse que j'attends.». Ahl je vous demande aussi de me donner cette réponse devant lui, devant tout le monde.
Si cela vous coûte trop, chargez de ce soin votre cousine.
— Et... et si j'y voyais un inconvénient, un péril grave?
— A faire de votre cousine votre porteparoles?
— A parler de cette date, d'une manière quelconque et par quelque organe que ce soit.
— Un péril pour vous?
— Pour moi peut-être, ou pour vous...
— Laissez-moi vous dire encore que cela me regarde et ne regarde que moi. Vous ne courez personnellement aucun danger, surtout si vous n'avez rien à démêler avec M. de Buttencourt. Or, il y a un moyen d'éviter presque sûrement tout entretien avec lui, c'est de demeurer le plus possible auprès de sa femme, de ne pas la quitter, au besoin, de la soirée.
Ce conseil inspira à la jeune fille l'idée et l'espoir de se servir de sa cousine pour détourner le coup qui menaçait Frantz. Il ne lui paraissait pas douteux que le plan du baron ne consistât essentiellement à essayer, une fois de plus, d'agir sur elle par intimidation et à se venger sur son rival en cas d'insuccès. Si donc elle pouvait persuader à Hélène de l'aider à ne pas prendre encore un parti définitif, ou plutôt à ne pas proclamer encore une échéance certaine, il y avait des chances pour qu'elle réussît à conjurer l'éclat imminent et la catas-
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trophe qui en devait résulter. — Car, vu rtiabileté du baron à tous les sports et sa grande force musculaire, elle lui attribuait d'avance la victoire dans toute lutte avec Frantz où l'arme ne serait plus la parole.
Au moment où l'on se retirait, elle dit tout bas à madame de Buttencourt :
— J'ai à te parler. Puis-je t'accompagner dans ta chambre?
— Certainement. Ce ne sera pas, au reste, la première fois, et je ne vois pas pourquoi tu m'en demandes la permission.
— Je voulais savoir si tu n'avais pas trop envie de dormir... ou si ton mari...
— Nous n'en sommes pas encore là du raccommodement, interrompit la jeune femme en souriant avec effort. Mais j'avoue que je ne m'attendais pas à le revoir si tôt.
Une fois dans sa chambre, elle se mit à se déshabiller avec l'aide de sa cousine, et bientôt celle-ci s'asseyait au pied du lit.
— Veux-tu me dispenser de cette chasse, demain?
— Je ne demande pas mieux, dès l'instant que cela t'ennuie...
— Cela et bien d'autres choses, val
— Par exemple?
— L'obligation de parler de ce mariage, d'en fixer la date.
— Ah I ma foi, je ne te comprends plus, et tu me permettras de te dire que tu es bien versatile.
— Pardon I tu m'accordais naguère le droit de ne me point tant hâter. Dernièrement, chez moi, ne me disais-tu pas que tu n'étais plus toi-même si pressée de me voir marcher à l'autel?... Eh bien! je t'en prie, arrangeons-nous pour que l'on m'y traîne le plus tard possible.
— Que l'on t'y traîne 1
— Non, ce n'est pas ce que je voulais dire... Enfin, je désire attendre.
— Je vois bien que tu ne veux plus de Real.
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— Si, SI... Mais plus tard, un peu plus tard.
Madame de Buttencourt, se soulevant, s'accouda sur son oreiller.
— Ah Qà I dit-elle sérieuse, comment se fait-il que cette rage d'atermoiement reparaisse en même temps que Rodolphe?
Serait-ce que tu le ménages... ou bien si tu lui obéis?
— Lui obéir!... Penses-tu à ce que tu dis?
— Écoute donc, c'est que ta conduite et ton attitude sont étranges î
Sa voix, très douce à Tordinaire, était devenue brève, presque cassante.
— Ah! tiens, s'écria Marie-Madeleine, vous auriez tous juré de me rendre foUe, que vous n'agiriez pas autrement!... Bonsoir 1
Elle se leva et quitta sa cousine sans l'embrasser.
Le lendenpiaîn matin, elle fût prête la
dernière, mais elle finit par descendre en costume de cheval. Elle portait une simple amazone de drap noir, et non plus la tenue de l'équipage.
On partit pour la Croix-aux-Dames, M. de Buttencourt affectant de ne parler qu'à ses hommes et à son cheval, lequel, au reste, très allant, très chaud et très fantasque, s'apprêtait visiblement à lui donner de la tablature.
Le temps, resté doux, était devenu nuageux. Mais les hommes annonçaient un jour de « beau revoir », et le laisser-courre promettait d'être attrayant.
La petite cavalcade s'en allait au pas, pittoresquement groupée : le mattre d'équipage en tète, superbe, avec sa barbe blonde et sa fière prestance, sous la livrée vert et amarante, collé à son cheval, le grand Passe-Partout^ un vigoureux bai brun qui tirait et se traversait sans cesse; puis les deux femmes, côte à côte, l'une en costume
chamarré, frêle et à peine gracieuse en son lourd acoutrement, Tautre triste et sévère comme sa sombre amazone, ayant désappris le sourire, mais admirable toujours de grâce et de beauté; enfin, Frantz Real en habit rouge, fermant la marche, à cause de l'étroitesse des chemins de la forêt.
A l'endroit du rendez-vous, deux voisins seulement attendaient, deux habitués des chasses de Rubécourt, prévenus la veille, et qui, ayant « le bouton », portaient la livrée de l'équipage. Après un court échange de saints, de poignées de main et de propos cynégétiques, on gagna les abords du canton choisi.
Au bout de quelques instants, l'animal était lancé. — C'était une chevrette, qui jaillit de l'enceinte avec une légèreté d'oiseau, passa comme une balle à travers les fourrés et sortit de la forêt, dévalant vers un fond broussailleux, où elle se perdit un moment, pour reparaître bientôt sur le
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versant d'un coteau planté, qu'elle gravit en quelques bonds. Les veneurs durent faire un détour pour trouver un passage. Et Frantz eut alors occasion de s'apercevoir qu'il était beaucoup moins bien monté, non seulement que M. de Buttencourt, mais que Marie- Madeleine, laquelle était sur le dos de Foi'ward, l'un des deux chevaux favoris du baron. Ce Forward était une bête assez sûre, mais très vive et qui sautait comme une daine. Madame de Buttencourt, — bonne écuyère, d'ailleurs, malgré sa petite taille et sa minceur, — l'avait mainte fois montée. Quant à la jeune fille, elle n'avait pas encore eu à la piloter en chasse, et il était visible qu'elle ne la tenait point. Au reste, si Marie-Madeleine était bien à cheval, elle manquait un peu d'acquis et surtout de poignet.
L'animal de meute ne tarda pas à quitter définitivement les bois.
Débuchant dans une assez vaste prairie
qu'arrosent deux cours d'eau qui, vers le milieu, se coupent à angle droit, — une petite rivière et un ancien ru, très élargi de main d'homme, formant même, du côté de l'important moulin auquel il sert de bief, un véritable canal, — la chevrette prit l'eau une première fois, dès son débucher, se jetant dans la rivière avec l'empressement des bêtes de son espèce et de son sexe*
Les chiens de tête étaient appuyés par M. de Buttencourt, toujours près d'eux, grâce à son merveilleux hunterj qui allait un train du diable et justifiait son nom de Passe-Partout. Mais, très vivement, trop vivement menée, la chasse n'était pour ainsi dire pas suivie. Il n'y avait même que le gros de la meute qui eût franchement empaumé la voie. Et le maître d'équipage était seul à la queue des chiens, n'ayant derrière lui que Marie-Madeleine, emmenée par son cheval, dont elle s'efforçait inutilement de modérer Tallure. Quant aux autres veneurs,
quant aux piqueurs, ils étaient distancés et ralliaient comme ils pouvaient.
La chevrette réussit à sortir de Teau sans avoir été autrement contrariée par les chiens, et elle reprit sa course sur l'autre rive. Ce que voyant, M. de Buttencourt s'arrêta et fit mine d'encourager ou de diriger sa meute.
Mais, pendant ce temps, Marie-Madeleine, moins que jamais maîtresse de Forward^ passait outre et continuait de galoper, seule maintenant, le long de la berge. Alors, M. de Buttencourt, sans plus s'occuper des chiens, du chevreuil et de la chasse, remit son cheval au galop. Et Frantz, qui arrivait en vue, comprit pourquoi Marie-Madeleine avait le meilleur cheval, le meilleur après celui du baron : il s'agissait, pour ce dernier, de tenir la jeune fille à sa discrétion et de lui parler quand il le voudrait, comme il le voudrait, autant qu'il le voudrait, — ce qu'il savait ne pouvoir faire qu'à cette condition.
Inquiet ou furieux, le jeune homme piqua, poussant son cheval comme pour une course.
Et c'en était une, en efifet. Car M. de Buttencourt galopait toujours derrière mademoiselle Hart. Et celle-ci, au lieu d'essayer encore de retenir sa monture, lui avait tout rendu et paraissait même l'exciter. — Étaitce bien une course ? N'était-ce pas plutôt une chasse, la vraie chasse ?
Cependant livrés à eux-mêmes, les bons griffons de Vendée ne faisaient pas de mauvaise besogne; ayant passé la rivière à leur tour, ils gagnaient du terrain sur leur animal et le serraient de si près qu'il n'avait plus le choix des ruses en ce lieu découvert : il lui fallait reprendre l'eau. C'est ce qu'il fit en arrivant au ru canalisé qui lui barrait la route et, en cet endroit, forme une croix avec la rivière. Il se trouvait là comme en un petit lac, ayant le choix des directions pour fuir. Mais alors, les hommes du baron, qui avaient eu le temps de découvrir
un gué pour passer, eux aussi, la rivière et couper au court, rejoignirent en sonnant le bat'Veau. Et la meule s'élança. C'était le commencement de la fin.
De l'autre côté de la rivière, se continuait et finissait aussi l'autre chasse. Deux ou trois fois, Marie-Madeleine s'était retournée. Elle avait vu le baron de Buttencourt penché sur l'encolure de son cheval, sûr d'atteindre celle qu'il poursuivait, quoi qu'elle fit ou que fît sa monture. Et, derrière le baron, elle avait vu Frantz, secouant sa bête, perdant du terrain à chaque foulée, mais devant la rejoindre, lui aussi, tôt ou tard...
bientôt môme, puisqu'elle allait se trouver arrêtée par un cours d*eau perpendiculaire à celui qu'elle longeait, par un bief large et profond qui alimentait un moulin tout proche, et dont l'onde claire coulait rapide sur sa pente, aux abords du barrage et de l'écluse, en traversant ce bout de prairie.
Sans doute, elle s'était dit que ses efforts
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actuels pour échapper à la poursuite de M. de Buttencourt seraient vains, et plus vains encore ses efforts à venir pour se soustraire à l'exécution des menaces suprêmes qu'il voulait lui faire entendre : il ne renoncerait jamais à elle, maintenant qu'elle s'était promise à un autre. Et cet autre avait refusé pareillement de renoncer à elle, il s'entêtait à vouloir l'épouser, non seulement contre toutes les indications du sort, contre celles de la sagesse vulgaire, mais malgré sa prière môme, — et surtout peut-être parce qu'il avait peur qu'elle ne retombât au pouvoir du premieri — Jalousie de l'avenir et jalousie du passé I Ces deux amours, si différents en apparence, mais si pareils, au fond, quelles que fussent et la disparité des circonstances et les divergences intellectuelles ou morales: amours masculins, amours de mâles, amours orgueilleux, farouches, égoïstes, se rencontraient sur un terrain commun et allaient
s'y heurter de front. La jeune fille croyait déjà entendre le choc. Et il n'y avait décidément aucun moyen pour elle, ni aucune chance d*empêcher le conflit redouté :
l'homme qui l'aimait le plus ou le mieux ne l'aimait pas encore assez pour lui sacrifier son amour; aucun homme n'aime assez pour mettre l'objet de sa passion au-dessus de sa passion même!
Il valait donc tout autant se rendre, s'abandonner à la merci du hasard. — Elle parut, en effet, vouloir reprendre son cheval; elle se renversa même en arrière pour l'arrêter, et elle allait peut-être y parvenir, aidée par le très proche voisinage de l'eau, car le bief accusait bien ses six mètres de large.
Mais, juste à ce moment, la voix de Frantz s'éleva, stridente et colère, dans le lointain :
— Sangdieu I arrêtez-vous, butor! Vous allez la faire tuer I... C'est le galop de votre cheval qui affole le sien!...
La querelle était entamée. Marie-Made-
leine voulut-elle, à tout prix, y apporter une diversion? Son cheval, trop lancé, trop excité, ne put-il s'arrêter à temps ? Ou bien n'y eut-il là pour elle qu'une occasion propice de mettre à exécution un dessein vaguement prémédité depuis la veille?... Toujours est-il que Forward sauta dans l'eau, que l'amazone se sépara de sa monture, et que, prise par un remous, les jambes embarrassées dans sa jupe, elle disparut. — Au même instant, on sonnait l'kaUcdi, l'hallali dans l'eau 1...
Le corps de Marie-Madeleine ne fut retrouvé que le lendemain, engagé sous une vanne à demi levée du moulin, où l'avait accroché et retenu l'ample jupe flottante.
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