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OBSERVATION V

Colette P... entre salle 24 le 20 janvier 1951, ayant déjà fait deux ans auparavant un court séjour dans le service; le diagnostic porté à ce moment-là avait été : troubles névropathiques et perturbations hypniques. Elle a vu depuis de nombreux médecins dans différentes villes et subi en octobre 1950 une hystérectomie. Elle a 40 ans.

La septième d’une famille de dix enfants, Colette P... a eu une enfance sans histoire auprès de ses parents dans une grande propriété, propice aux jeux et aux rêveries enfantines; elle aimait les contes de fées, Perrault, Andersen, elle lisait beaucoup et ne sortait pas; parfaitement heureuse au milieu de ses frères et sœurs, qui se sont maintenant dispersés, de son père et de sa mère, fins, cultivés, musiciens. Peu d’ombres au tableau, si ce n’est, d’une part, l’existence d’une sœur idiote et, d'autre part, chez Colette de fréquentes maladies; elle est atteinte d’une luxation congénitale de la hanche, très bien soignée dans son enfance, Devenue grande, Colette boite légèrement mais elle est une belle fille, intelligente et cultivée, c’est du moins le portrait qu’elle donne d’elle-même. Elle fait à Paris ses études d’infirmière et de secrétaire médicale, obtient son diplôme, dont elle est obligée de se servir à la suite d’un revers de fortune.

A vingt-cinq ans, elle doit subir un examen gynécologique qui la trouble profondément, suivi d’une ovariectomie. Craignant de ne jamais pouvoir être mère, elle se sent pour la première fois inférieure à ses sœurs et aux autres jeunes filles, d'autant plus qu'elle met cinq ans à se remettre, l’intervention chirurgicale ayant été suivie de complications assez

fâcheuses. Elle a déjà trente-deux ans quand elle se sent de nouveau apte à reprendre une vie normale; elle essaye de revenir auprès de ses parents dans leur petite maison du Limousin. L'ambiance est triste; sans amis, sans jeunesse autour d'elle, elle n’a comme décor devant les yeux qu’une immense châtaigneraie dont la sombre poésie l’écrase, et elle se réfugie dans ses rêveries. Pendant la guerre, elle essaye de travailler dans des conditions matérielles difficiles, tombe de nouveau malade, souffre entre autres de douleurs rhumatismales. À mesure qu’elle se sent physiquement plus atteinte et que les phénomènes assez curieux qu’elle décrit la troublent davantage, « impressions de tête qui se déboîte, de brûlures dans les yeux, de voix qui s'éteint », il lui semble que son esprit au contraire s’ouvre, que son intelligence se développe et que sa sensibilité la fait vibrer davantage.

Ne s'étant pas mariée, Colette a eu à vingt-huit ans un réveil brutal et troublant de ses sens. Nous lui laissons la parole : « J’en suis veñue à faire quelques gestes qui me donnaient un soulagement immédiat. Et alors, au moment de ce que j'appelle mes pâmoisons sexuelles, il m’arrivait quelque chose de très curieux. Après une sorte de déclic, j'avais l'impression de quitter mon corps, de ne plus être que pensée et esprit, de m'’élever au-dessus de mon lit et de voler à travers la chambre. Puis je me retrouvais en moi-même avec l'impression que quelque chose rentrait en moi. J’avais perdu le sommeil mais je commençai à présenter ce que j'appellerai des rêves vivants avec l’impression de me sentir jouer le rêve. C’étaient des visions d’enfer par exemple, j'étais jetée dans la fosse aux lions, torturée, brûlée vive par les démons; un prêtre à qui je le racontai me fit comprendre qu'il y croyait lui aussi. Au début j'avais ces visions seulement en passant de la veille au sommeil ou inversement. Quand je m'endormais, mon corps s’engourdissait, quelque chose se déclenchait, et je partais vers l'inconnu, dans ces rêveries atroces où le démon rôdait autour de moi et me violait. La nuit j’entendais souvent en rêve une voix m'appeler par mon nom : « Colette ! » Je me réveillais en sursaut, et assise sur mon lit, les yeux écarquillés de peur, je percevais un rire satanique. J’ai cru, au début, que c'était

morbide, je crois maintenant que c’est vraiment surnaturel. Plus j'essaye de dire que c’est mon imagination, plus ce phénomène se renouvelle comme pour me donner un démenti. Je ne peux plus rien faire, les démons se jouent de moi, mon ouvrage me tombe des mains, ils m'empêchent de prier ou de méditer. J’ai sans cesse des voix d’esprits mauvais autour de moi. J’ai été brûlée vive, frappée, attrapée par les deux pieds et lancée contre les murs de la chambre par un démon qui jonglait avec mon corps. J’entends ces voix, tantôt intérieures, tantôt extérieures à moi, elles deviennent maintenant de plus en plus élevées et spirituelles. J’en entends aussi de bonnes et de consolantes, mais je dois m’en méfier : des voix d’enfants qui geignent, d’êtres qui souffrent... J’ai vu non pas des anges-démons-spirituels mais des démons-humains. J'étais en train de lire un roman quand brusquement la chambre s’emplit de couleurs violentes, d'êtres humains de grandeur normale, des hommes, des femmes, des prêtres. L’impression que j'ai ressentie souvent d’être possédée ne s’est jamais traduite en images visuelles. Les corps que je voyais, extérieurs à moi et bien réels, étaient changés en braise vivante. Je sais maintenant que le Curé d’Ars a lui aussi vu l'enfer sous cette forme. Je l’ai vu et vécu, je suis sûre que c’est réel. J’ai voulu me confesser, mais ensuite tous mes péchés m'étaient rejetés à la face dans des tortures affreuses. J’ai fait des repères dans ma chambre, je retrouve les objets déplacés, les portes s’ouvrent sans raison, on me jette au bas de mon lit, je vois des mains transparentes glisser sur mes objets de piété. »

Colette pense qu’elle est le jouet « d’hallucinations » qui sont des manifestations réelles de la présence du démon qui les lui envoie pour la troubler. Parfois Dieu se manifeste : elle se voit environnée d’une lumière intense, elle est tirée de son sommeil par des rayons divins, elle entre en communion spirituelle avec Lui et s’identifie au Christ écrasé sous le poids du péché, livré nu à la populace. Elle sent que « Dieu la désire, qu’il est le plus beau des enfants des hommes ». Une voix ineffable lui dit un jour : « Tu seras tombeau de verre », elle

ne comprit pas jusqu’au jour où elle apprit que tombeau de verre signifiait « corps déjà immatérialisé avant sa mort ».

Colette croit se connaître, et se définit ainsi : « Inconscient très malade, conscient trop clairvoyant, superconscient élevé ». Elle ne pense pas avoir été choisie par Dieu pour jouer un rôle, elle est seulement un instrument dont Il se sert; Il l’envoie de temps en temps en enfer pour « prendre la place d’un être qui y souffre et qui à ce moment-là peut profiter d'une grâce spéciale ». |

Son comportement dans la salle est, du moins au début, très normal, elle ne parle pas aux autres malades de ses visions. Un matin nous la trouvons en proie à un malaise cu- : rieux : elle est manifestement dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, elle nous appelle car elle souffre et fait des efforts de vomissements : à chacune de ses paroles des flocons de laine invisibles pour nous et impalpables sortent de sa bouche et s'accumulent sur ses draps, rouges, verts, bleus. On dirait un conte de Grimm. Du fluide lui sort des doigts et se répand. Elle a d’ailleurs un don pour faire tourner les tables. Elle se dédouble constamment maintenant et converse avec d’autres doubles sous la forme d’un corps fantomal mais nettement visible, émettant des « radiations psychiques », et des « paroles inaudibles ». Elle tend vers un pur esprit, voudrait transcrire en musique et en poésie les dons qu'elle a jusque-là « refoulés » en elle, elle entend parler la pensée des gens, comprend les aphasiques et les déments.

Colette présente des hallucinations héautoscopiques tellement nettes qu'elle a demandé bien des fois à ses voisines de lit si elles aussi avaient vu son double. Ses dédoublements ont leur origine dans des phénomènes de mémoire éidétique : elle s’est vue petite fille, en habits d'autrefois, au milieu des membres de sa famille qui sont morts, dans des scènes colorées et animées qui n'avaient, à son avis, rien d’une rêverie, mais les caractères de relief, de couleur, de netteté d’un véritable spectacle. Elle s’est vue, autre elle-même, s'approcher du lit où elle était couchée, ombre légère vêtue d’une chemise de soie

flottante; l’ombre la regarda et elle entendit une voix murmurer : « Laisse-là se coucher près de toi, elle est quelque chose de toi même ». Colette la contempla, figée de terreur; l'ombre se tourna vers la cheminée, regarda l’image de son Sacré-Cœur, s’agenouilla, fit le signe de croix et, après s’être relevée, s’évanouit comme une bulle de savon.

Elle a vu dédoublés bien des gens de son entourage, dans la journée, au cours de promenades. En Savoie, récemment, elle a rencontré le double d’un homme qu’elle avait aimé. Et chez elle, elle vit une nuit une « émanation » se dégager de ses parents endormis, prendre la forme de leurs corps et aller s'asseoir au coin du feu. Colette pense que ces phénomènes ont leur source dans des « rêves visionnaires » de son enfance qui les annonçaient.

Sa vie sentimentale a été une suite de chocs et de déceptions, spécialement marquée par la rencontre d’un prêtre vers l’âge de trente ans. Elle était allée s’ouvrir à lui de ses rêveries mystiques au moment où elles n'avaient pas encore de caractère franchement hallucinatoire; elle semble avoir fait sur la personne de ce prêtre un transfert auquel il aurait répondu puisqu'il lui donna de l’argent pour qu’elle aille passer à la mer quelques jours de vacances. Elle fit, pendant ce séjour, la connaissance d’un jeune homme qui devint son amant. Elle développa par la suite un énorme sentiment de culpabilité, elle s'était servie de cet argent pour avoir « huit jours de bonheur défendu ». Le prêtre, auquel elle se confessa au retour, le prit très mal. Particulièrement confiante pendant nos entretiens, Colette change dès que ce sujet est effleuré elle se ferme et devient méfiante, voire agressive.

C’est pourquoi nous avons eu l’idée de l’interroger sous nesdonal en prenant en même temps son électroencéphalogramme et l’enregistrement de son réflexe psycho-galvanique. Nous lui avions expliqué la nature de nos recherches, et elle avait très aimablement accepté de s’y soumettre.

Nous verrons un peu plus loin combien l'exploration de son affectivité par cette méthode fut concluante.

Qu'il nous suffise, pour terminer son observation, de donner le résultat de certains examens : d’une intelligence très moyenne, Colette fait la preuve au Rorschach déjà il y a deux ans d’une affectivité débordante et désadaptée avec égocentrisme et préoccupations érotiques. Il.y a de nombreuses stéréotypies, des interprétations anatomiques et sexuelles en grand nombre, des chocs et des refus de planches qu’elle essaye de masquer sous une fausse attitude de désinvolture. Un Behn-Rorschach refait actuellement est celui d’une névropa-

the, son délire n’y entre pas. Elle refuse le TAT.

Le Docteur Faure enregistre un premier EEG dans les conditions habituelles : Colette ne dort pas. Or, voici le tracé et

le compte rendu :

Rythme alpha de 8 c/s, instable et très rare, de 30 uv. d’am-

mn se fn De à jo pe

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