‹ Hallucinations et AffectivitéChapitre 8 sur 62 · PR IT · texte numérisé non relu

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métaphysiques. Il nous semble pourtant que toutes ces conceptions marquent une évolution de la psychologie bien propre à faire avancer la connaissance de la personnalité d’abord, des faits psychiatriques ensuite, et des hallucinations plus particulièrement.

Minkowski soulignait, en 1950, lors d’une réunion de la « Société Française de Psychologie >» combien l’avénement de la psychopathologie affective marquait une date dans la psychologie contemporaine. C’est à Freud que nous le devons, c’est lui qui, le premier, a mis en évidence le rôle du conflit dans l’établissement de la maladie.

C’est pourquoi, il nous faut insister sur ces aperçus nouveaux et si féconds que nous donnent les :

4° THÉORIES PSYCHANALYTIQUES.

De la conception freudienne sur la structure du psychisme, l’abbé Jury nous apporte un résumé qui vaut par sa clarté. Après le stade œdipien, le psychisme comprend :

— le ça (bAS Es) : la boule d’être inconsciente avec laquelle l’enfant naît, simple possibilité qui deviendra amas de forces instinctuelles élémentaires, au même titre que les forces naturelles.

— Je Moi (pas 1cH) : de l’inconscient devenu conscient et surtout resté inconscient mais élaboré par le déjà conscient à travers les circonstances de la vie ou par l'expérience ou sous l’influence des éducateurs. Deux ça semblables donnent des Moi totalement différents. Tous les « moi » ne sont pas également capables d'extraire du ça une œuvre d’art.. et nous ajouterons, d'alimenter un délire : « On délire avec ce que l’on a », dit-on couramment. La comparaison de l'Abbé Jury est aussi poétique que satisfaisante : il y a chez tout homme des cordes, du bois, de quoi faire un violon, les éléments du violon, mais c’est tout. Seul

le Moi de l’artiste est l'instrument perfectionné qu’il a su en tirer.

— le Sur-Moi, enfin (— DAS üBER-ICH) ‘représente le conscient et l’inconscient dans leur fonction morale et esthétique développés par l’éducation et désigne les défenses émanées des personnes successivement introjectées par l’enfant au cours du développement. Sur-Moi implique interdiction.

Nous verrons comment cette notion permet de comprendre l’existence et le contenu des hallucinations dans les délires de persécution.

Dans l’ « Introduction à la Psychanalyse », FREUD tente une définition de l’état affectif et de l’affectivité dont il souligne la nature complexe et le dynamisme : l’état affectif est d’abord une « décharge » et comprend ensuite l’association de la « perception des associations motrices accomplies » avec les sensations directes de plaisir et de déplaisir qui impriment à l’état affectif son ton fondamental. Dans certains états affectifs on peut remonter au delà de ces éléments jusqu’au noyau autour duquel se cristallise tout l’ensemble, constitué qu’il est par la répétition d’un certain événement important et significatif vécu par le sujet. Cet événement peut n'être qu’une impression très reculée, d’un caractère très général, impression faisant partie de Ja préhistoire, non de l'individu mais de l'espèce.

Ici, nous trouvons en germe la doctrine de JUxG et la notion des « archétypes ». Nous verrons qu’elle s’applique à certains cas de délire hallucinatoire, elle permet de comprendre, par exemple, certains cas de possession diabolique. L'état affectif pour FREUD est, en bref, une « réminiscence déposée ».

Quant à l’angoisse, l'impression reculée qu’elle reproduit ne peut être que le traumatisme de la naissance, notion bien controversée. :

LS PSS

Il est aussi exagéré d’accorder, avec FREUD, dans la genèse des processus affectifs, la primauté à l’instinct sexuel.

JunG voit dans l’affectivité l'élément principal de la conscience.

Elève du Docteur A. REPoND, H. ArRTHUuS met l'accent dans son livre « Une psychologie virtualiste : le village, test d’activité créatrice », sur l’affectivité, en cause chaque fois qu’il y a un rapport quelconque entre des images ou des idées liées à un intérêt directement ou indirectement dérivé de nos tendances instinctives primordiales. C’est dire qu’elle intervient sans cesse. Il la voit sous un angle nouveau en lui considérant :

— une forme passive : « l’impressionnabilité », c’est-àdire la faculté d’éprouver des sensations. Cette faculté est conditionnée par notre plus ou moins grande perméabilité.

— une forme active : « l’intérêt », en relation avec la valeur des stimuli recueillis en tant qu’éléments générateurs de réactions, dont la présence ou l’absence, la rareté ou la fréquence, et l’efficacité plus ou moins grande conditionnent notre réagibilité.

Chacun sait établir la distinction entre ce « par quoi » il est pris passivement (impressionnabilité) et ce « à quoi » il s’intéresse (appétence vers un but déclenchant des réflexes adaptés). Quant à l’émotivité, aptitude à réagir à des stimuli actuels ou réactivés, elle est par ses diverses manifestations à l’origine de sensations qui sont, elles, des éléments de notre affectivité.

Le champ de laffectivité a donc été, en général, sousestimé, puisque les classiques ne tiennent pas compte des sensations ou images recueillies à l’occasion des réactions purement organiques d’émotivité. Autrement dit, quand

noie

une image apparaît dans le champ de notre conscience, nous devons considérer deux choses :

— l’image en elle-même.

— Je caractère agréable ou désagréable qu’elle présente, autrement dit, le rapport dans lequel nous sommes avec cette image, « élément non-moi conservé dans le moi ».

Et nous en revenons ainsi à ce que nous disions dans le chapitre d’introduction : dans l’hallucination, il nous faut considérer deux choses absolument inséparables, le phénomène lui-même d’une part et, d'autre part, la toile de fond sur laquelle il se projette, le Moi avec sa complexité et sa charge affective.

Nous anticiperons en donnant dès maintenant la définition qu'ARTHUS nous propose : « Les hallucinations résultent d’une confusion entre la représentation et la réalité : une image-souvenir réactivée est prise par le sujet pour une sensation extérieure, réelle et actuelle ».

5° SyYNTHÉTISANT LES CONCEPTIONS PSYCHOLOGIQUES ET PSY- CHANALYTIQUES MODERNES, HESNARD, behavioriste et phénoménologiste à la fois, psychologue et analyste, nous propose la théorie suivante : l’importance pratique de la notion d’affectivité est immense. Il faut considérer les faits affectifs en eux-mêmes.

— Plaisir

— Douleur

— Emotions

—— Sentiments, et les replacer dans le Drame. Les instincts, les tendances correspondent à des conduites particulières, et non à des forces. L’affectif doit être

caractérisé en termes de comportement. L’affectivité n’est pas une « quantité d'énergie déplaçable » et par là il s’op-

pose aux psychanalystes « orthodoxes»: vibration affective et appétence sont des mouvements. L’affectif doit être conçu comme une caractéristique de certains comportements, ceux qui possèdent une signification psychologique spéciale, les comportements « dramatiques » d’intérêt à la fois humain et singulier. Tandis que l’afféctif est inclus dans l’'Humain, l’'Humain est un affectif abstrait ou général. L’affectivité caractérise plus spécialement les conduites « d’appétence, appropriantes des objets vitaux essentiels > destinés à satisfaire le besoin d’amour et de pro- . tection.

Il juge artificielle la distinction que fait BLEULER entre la « vie intérieure » vécue en tant que telle (Erlebnispsychologie) et « les significations objectives » (Geisteswissenschaftspsychologie).

Là où son point de vue est vraiment nouveau, parfois fécond et dépasse la notion freudienne: de conflit, c’est lorsqu'il met au premier plan la valeur éthique, au-dessus de la valeur affective. « Le primat de la vie affective doit céder la place au primat de la vie affective-éthique ». L’interdiction et la culpabilité qui en dérive, apparues dans les premières phases du développement conditionnent tout le psychisme. FREUD, au contraire, disait : « La conscience morale naît sur le terrain de l’ambivalence affective », lun des deux termes de l’opposition demeurant inconscient étant retenu à l’état de répression par l’autre. Les psychologues classiques cherchaïient aussi à expliquer les faits de culpabilité si importants dans la genèse des délires et dans leur projection hallucinatoire, par un mécanisme affectif. Pour HESNARD, « toute situation de contradiction entre des conduites incompatibles dans leur réalisation est vécue par l'individu comme perte de valeur éthique personnelle, perte de valeur qui s'exprime par la signification de culpabilité ». ADLER, mettant en valeur

le sentiment d’infériorité, n’avait pas compris toute son importance.

C’est par cette notion que HESNARD opère la jonction des théories psychologiques et psychanalytiques.

À la lumière de cette notion de culpabilité, les psychoses ne sont pas seulement un retour des désirs et des craintes refoulés, mais surtout l’expression de la fonction humaine personnelle de moralité des conduites morales hyperexigeantes et déformées que le sujet s’est imposées et qui se heurtent à l’existence pratique. La pensée morbide rejoint la pensée du rêve et la pensée primitive à travers la conduite fondamentale de culpabilité. Si bien que les délires et les hallucinations qui les explicitent, ne sont pas tant l'expression des désirs refoulés que « l'évasion hors des contraintes ». Leur « univers morbide » fait triompher la propre éthique du malade et l’affranchit de la règle morale collective. Les conflits traumatisants sont en réalité des conflits d’ordre éthique qui entraînent des conduites anormales parce qu’ils se heurtent à l’Interdiction, « cette irréalité extraordinairement efficiente de la culpabilité endogène ». « La signification éthique est pour l’individu le phénomène lui-même que le biologiste ou le behavioriste appellent la situation conflictuelle. »

Il est indiscutable qu’en psychiatrie, nous rencontrons à chaque pas, plus ou moins consciente, la plupart du temps refoulée dans l’inconscient, l’existence d’une culpabilité, mais il nous semble plus conforme à la réalité de l'intégrer à l’affectivité en même temps que DE GREEF :

.Les « structures affectives >» sont fondées :

— d’une part sur les instincts de défense, sources de l’agressivité qui, projetée au dehors, explique la tendance primitive à doter l’entourage d’intentions hostiles, < l'intentionalisme », dit PIAGET.

__ D'autre part, sur les instincts de sympathie, tels l’instinct maternel.

La culpabilité naît de l’inhibition de l'instinct de sympathie par les instincts de défense et s’édifie depuis l’enfance à l’occasion des situations conflictuelles. Tout se passe « comme si la réaction affective liée à la perte de contact sympathique avec l’extérieur était ressentie comme plus dramatique que le plaisir de l'affirmation de soi ».

Par conséquent, quelle que soit leur position, tous les auteurs que nous avons cru devoir évoquer mettent l’accent sur l’affectivité, fait psychique primordial, conduite normale et comportement morbide, avec son substratum biologique, avec ses éléments à la fois conscients et inconscients tendant à rompre les barrières de la censure, origine ou élément de la valeur éthique.

Nous voudrions, en revenant à un aspect plus pratique pour la compréhension des faits psychiatriques, essayer de nous représenter :

B. - Le rôle de l’affectivité dans le psychisme normal et pathologique qui permet de comprendre les transitions insensibles les reliant l’un à l’autre.

Certaines des opinions émises par BURSTIN (« Pensée affective et Psychopathologie », A.M.P., 1939), certaines des notions psycho-biologiques d’ABÉLY, nous semblent particulièrement dignes d’intérêt mais à condition de ne pas laisser de côté l’étude de linconscient.

1° RÔLE DE L'AFFECTIVITÉ DANS LE PSYCHISME NORMAL : Nous pouvons concevoir le Psychisme comme représenté par différents « niveaux », pour parler en termes jacksonniens.

— Au sommet, la pensée rationnelle, secondairement

élaborée à partir de la pensée spontanée, elle s’en distingue pourtant; elle essaye de s'évader de l'emprise du sensible et, perfectionnée au maximum, distingue « le subjectif de lobjectif, le Moi du non-Moi ». Elle est pourtant obligée d'admettre encore une vie affective supérieure, une sensibilité seconde à côté de sa faculté d’abstraction. C’est sous cette forme que la possède l'artiste, chez qui tout est affectivité. C’est cela qui nous permet de comprendre les rapports entre l’œuvre artistique et le délire, voire les hallucinations, chez un Schumann, un Maupassant, par exemple. Cette affectivité supérieure, riche et variée, c’est justement la pensée esthétique.

Même dans les sphères les plus évoluées, l’affectivité de l’artiste subjugue encore sa pensée rationnelle, incapable de s’évader, rattachée par sa base à la pensée affective et par là à ce qu’ABÉLY appelle « l'humeur instinctive ». « La musique est la prise de conscience sonore par une sensibilité seconde des régions psychiques qui demeurent inconscientes pour la pensée conceptuelle », dit André Michel (« Psychanalyse de la Musique »).

— Au-dessous, règne la « Pensée affective ». C’est la pensée égocentrique de l'enfant et du primitif, racine de la pensée rationnelle qui en découle par élaboration secondaire. Acquise elle-même à la faveur de l’ambiance familiale et morale, et de l'expérience personnelle, elle se situe à mi-chemin entre l’humeur instinctive et la pensée abstraite rationnelle. Elle est capable de s’enrichir et de s’élever, mais aussi de régresser sous l’influence d’agressions biologiques ou émotionnelles.

Elle colore la vie intellectuelle, à une échelle moins élevée, pourrait-on dire, que la « pensée esthétique ». Il semble y avoir entre ces deux sphères à la fois équilibre et balancement. « Il y a dans tout processus intellectuel un appoint affectif et dans toute réaction affective un appoint intellectuel » (ABÉLY).

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En connexion étroite avec le domaine de la « Mémoire affective », de RIBOT, la pensée affective correspond en somme au subconscient des analystes, qui ne demande qu’à franchir l’inhibition pour apparaître à la conscience claire. C’est d’elle que dépend la fixation du souvenir, des rêves hallucinés du confus onirique, fixation solide parce qu’affective qui donnera naissance au délire post-onirique. La valeur éthique de HESNARD se situe là, renforçant la charge affective par une charge morale à teinte de culpabilité. La pensée affective n’est plus caractérisée par la distinction de l’objectif et du subjectif, elle est, au contraire, axée sur la notion de sujet. Comme l’enfant, elle voit la réalité reflétée à travers elle-même et par conséquent déformée; elle se construit un monde irréel en fonction de ses désirs. Elle ne perçoit que l’immédiat et ne connaît que le présent. A l’état normal, déjà la logique est asservie à l’affectivité, mais au niveau de la pensée affective, une « logique affective » est substituée à la logique rationnelle. Elle choisit parmi les opérations logiques, les groupements favorables à nos désirs et à nos craintes; primitif, fondamental, essentiel, ce mode de jugement finit par justifier nos tendances profondes qui restent inconscientes. Exagéré, ce processus structure et systématise le délire, pathogénèse « idéo affective », mise déjà en évidence par SÉRIEUX et CAPGRAS.

Etablissant des rapports entre les impressions sensibles correspondant aux objets perçus et non entre ces objets eux-mêmes, la pensée affective construit des schémas plurisensoriels. Le primitif élabore ainsi ses mythes, le délirant projette sa pensée affective sous forme d’hallucinations de tous les sens et de synesthésies (délire mescalinique). L'enfant ne fait pas autrement.

« Peut-être ne retrouvera-t-elle pas sa subtilité d’enfant,

ef fa süpériorité de ses sens qui savent goûter un parfum sur la langue, palper une couleur et voir, fine comme un cheveu, fine comme une herbe, la ligne d’un chant imaginairé. »

COLETTE. (« La Maison de Claudine »).

N’est-elle pas énviable la subtilité que donne à l’artiste la richesse de sa pensée affective, qui faisait dire au pianisté roumain Dinv Liparni, l'an dernier, peu avant sa mort, lors de son dernier récital à Genève :

« Je regarde le ciel, et dans la marche des nuages j’entends de la musique. »

C’est donc par la pensée affective que s’unissent les primitifs, les enfants, les poètes et les délirants, c’est dans ce monde subtil et sensible que se trouve la source du symbolisme, l’univers freudien et ses mécanismes de transposition, de déplacement, de condensation. qui sont aussi ceux du rêve. Nous allons ÿ revenir. |

L'état de veille ou le développement progressif de la logique rationnelle substituent le ‘raisonnement abstrait à la croyance uniquement affective, et essayent sans cesse d'élever et de maintenir le psychisme au niveau dit supérieur de la pensée conceptuelle. Que la « tension psychologique > (JANET) se relâche, qu’une agression biologique ou émotionnelle survienne, voici la pensée spontanée ou affective qui s’empresse de remplacer l’autre, plus évoluée, mais aussi plus fragile. L'essentiel de la théorie organodynamiste de JACKSON, appliquée par Ey à la psychiatrie, est là. S

— À un niveau encore inférieur, | « humeur instinctive » est elle-même la racine de notre pensée affective. Immuables et communes à tous, les pulsions instinctives associées à un énorme contexte biologique, constituent l'étage inférieur, animal, de l’affectivité. Sous-tendues par l’agressivité ou l’angoisse, elles cherchent par tous les moyens à

En ie rompre les barrières des inhibitions pour se satisfaire. Elles comprennent tous les sentiments de valeur universelle (JuNG) et les passions chargées d’impulsivité. l

C’est l'inconscient total, constant, universel, le « ça » des psychanalystes. Il échappe au contrôle de la pensée. Endigué par la pensée affective, quand il lui échappe, il submerge tout et amène au jour, heureusement de façon passagère, tout ce qui constitue les instincts les plus primitifs.

« L’inconscient, ce nouveau Styx, de ses flots difficilement contenus, soulèverait parfois des lames destinées à faire craquer les digues qui arrêtent les indésirables affectifs ou moraux » (ABÉLY).

Le délire, permettant d’en projeter les éléments à l’extérieur, sous la forme d’hallucinations, constitue une sorte de défense et permet au sujet de regarder en face ce qui n’est, en réalité, que l’expression de son propre inconscient qu’il renie.

« El sueño de la razon produce monstruos ».

Goya. (« Les Caprices »).

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